//img.uscri.be/pth/bb637ad4130473a9bef1e9fe1a1a568de530aa34
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 16,13 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Du désordre à l'ordre

De
227 pages
La chute du mur de Berlin n'a pas engendré un nouvel ordre mondial apaisé, équitable et sécurisant. A l'équilibre de la terreur a succédé un monde unipolaire tout aussi effrayant car porteur de périls. Le retour à un monde multipolaire est une voie à explorer pour reconstruire un monde où l'ordre régnerait, car il constitue la seule alternative pacifique et rationnelle à l'unilatéralisme de l'hyperpuissance américaine.
Voir plus Voir moins

Du désordre à l'ordre: le monde à reconstruire

<D L'Harmattan,

2009
75005 Paris

5-7, rue de l'Ecole

polytechnique;

http://www.librairieharrnattan.com harmattanl~wanadoo.IT diffusion.harmattan~wanadoo. IT

ISBN: 978-2-296-07687-7 EAN : 9782296076877

Salah MOUHOUBI

Du désordre à l'ordre: le monde à reconstruire

L' Harmattan

Du même

auteur
financière du monde arabe,

Sous-développement et extraversion Publisud, OPC, Alger-Paris, 1983. La politique de coopération Publisud-OPU, Alger-Paris, L'Algérie et le tiers monde

algéro-française 1989.

: bilan et perspectives,

face à la crise, Ettarik, Alger, 1990. Alger, 1992. économiques, OPU, Alger,

L'Algérie au futur, Dar Ettakafa, L'Algérie 1998. à l'épreuve

des réformes

Afrique. L'ère des turbulences, Jeux d'enfants Le revenant

Casbah Editions, Paris, 2001 Paris, 2002.

Alger, 1990.

(roman), L'Harmattan, (roman), L'Harmattan, en marche,

La mondialisation Ahaggar Destins

ENAG,

Alger, 2004

(roman), L'Harmattan,

Paris 2004 Paris, 2004.

éclatés (roman), L'Harmattan,

La politique extérieure de l'Algérie et le nouvel ordre économique mondial: de 1970 à 1978, ANEP, Alger, 2005. Le NEPAD, L'Honnête une chance pour l'Afrique homme (roman), L'Harmattan, ?, OPU, Alger, 2005. 2006

«Savez-vous

ce qu'est le monde pour moi? de puissance, et nul autre» p. 236)

C'est le monde de la volonté Friedrich Nietzsche

(Volonté

de puissance,

Introduction

Les relations internationales ont toujours évolué de manière chaotique. Un pas en avant, deux pas en arrière, un bond, un pic, une remontée et ainsi de suite. A chaque mouvement ou soubresaut, le monde tremble, fait un saut dans l'inconnu, ou tout simplement poursuit son mouvement. Mais il n'est jamais le même, car la dynamique des relations internationales produit toujours des effets. Le troisième millénaire a été façonné par le vingtième siècle. Au cours de ce siècle, le monde est passé par des phases décisives, étonnantes et quoi que l'on dise brutales. L'on a l'impression qu'en cent ans, l'histoire de l'humanité s'est réellement emballée. Un siècle comme elle n'en a jamais connu. Il est époustouflant par la rapidité des événements politiques, sociaux, culturels et aussi par les prodigieuses avancées sur le plan scientifique et technologique. Deux guerres mondiales; des conflits armés dont les causes sont multiples, l'émergence de deux blocs antagonistes reposant sur le terrifiant équilibre de la terreur; l'apparition des armes de destruction massive, avec l'expérimentation de la bombe atomique sur le Japon; décolonisation avec l'apparition, une première dans l'histoire humaine, d'une kyrielle de nouveaux Etats-Nations sur la scène internationale; exploration spatiale avec les premiers pas de l'homme sur la Lune et développement des moyens de communication et de transport qui ont transformé le monde en un village planétaire. Face au progrès scientifique et technologique, les échanges se sont développés, donnant ainsi un coup de fouet à l'économie mondiale qui a fmi par transformer les Etats et les sociétés.

C'est aussi le siècle de la prédominance des idéologies. Marxisme, fascisme, nazisme, libéralisme, maoïsme... ont cohabité dangereusement en se livrant une lutte sans merci pour la domination du monde. Le libéralisme économique et politique a fmi par triompher vers la fin des années 1990, en imposant à l'ensemble de la planète une mondialisation ressentie par certains comme inhumaine et par d'autres comme une chance. Tel est ce siècle à la fois rayonnant et prodigieux, mais aussi hideux, macabre et, en fIn de compte, annonciateur d'un monde nouveau. Ce monde nouveau est déjà perceptible à travers seulement le prisme de la mondialisation. C'est un moule dans lequel est en train de se façonner l'humanité de demain. Qu'en sortira-t-il? Un monde déshumanisé? Solidaire? Equitable? PacifIque et prospère? Peut-être sera-t-il tout cela? Cependant, quelle que soit la réponse à toutes ces interrogations, une chose est sûre, le système des relations internationales connaîtra une métamorphose radicale. Si le monde contemporain a vécu successivement la bipolarité et l'unipolarité, celui de demain connaîtra à coup sûr la multipolarité. Elle est déjà à l'état latent. Le monde de demain sera moins idéologique, mais les traits culturels, ethniques et religieux s'afftrmeront avec force. La mondialisation réussira à imposer le libéralisme économique et la démocratie politique, mais échouera à fondre dans le même moule ces particularismes qui reflètent les traits distinctifs de la personnalité des peuples. Ce sont des héritages que même le temps n'a pu altérer. L'Islam et ses fréquentes convulsions en est un exemple. Le christianisme aussi reprend des couleurs avec le passage du pape Jean-Paul II. Le bouddhisme et l'indouisme retrouvent une vigueur inégalée grâce aux performances économiques de l'Asie. Bref, ce n'est pas pour apporter de l'eau au moulin de l'auteur du Choc des civilisations, mais il n'est pas inutile

10

de rappeler ql1e les peuples aiment bien entretenir mémoires collectives. Le passé est toujours présent futur n'est que la projection du présent.

leurs et le

Un seul mot peut résumer le siècle dernier: le désordre. Le désordre n'est pas éternel, sinon c'est le drame et, en fm de compte, la fm. L'histoire de l'humanité a toujours été émaillée de phases où alternent des troubles, des conflits avec des périodes de paix et de prospérité. Le siècle des Lumières a succédé au Moyen-Age et après le drame de la Seconde Guerre mondiale s'est ouverte la phase des «Trente glorieuses» qui a transformé radicalement l'économie mondiale et donc tout simplement la face du monde. Le désordre engendré et nourri par le siècle dernier a connu son paroxysme et a commencé à s'estomper. Le point culminant a été atteint et inexorablement un nouvel ordre va émerger qui redessinera les contours et l'évolution des relations internationales. Le désordre a enfanté l'ordre naissant. Des faits facilement observables et des événements passés constituent son terreau le plus fertile. Cependant, la trame la plus intime de cette mue est incontestablement l'accélération de la mondialisation avec ses normes, ses exigences et ses objectifs inavoués. Il faut souligner que l'Occident, acteur majeur des relations internationales depuis des siècles, est entièrement responsable du désordre. Paradoxalement, au lieu de conforter sa prédominance sur le monde, l'Occident aide à la transition vers un ordre nouveau dans lequel sa place et son rôle iront en s'amenuisant. L'ordre en gestation ne sera pas l'apanage du seul Occident du fait de la multipolarité en marche. C'est là un événement majeur du troisième millénaire qui verra le déclin inexorable de l'Occident. C'est ce qui explique que le passage du désordre à l'ordre

11

entraînera nouveau.

inévitablement

la «re» construction

d'un monde

Depuis pratiquement cinq siècles, l'Occident a joué les premiers rôles. Il a été conquérant, colonisateur, berceau des idées les plus nihilistes et des philosophies les plus révolutionnaires, et un formidable centre de progrès économique, scientifique et technologique. Il a connu tour à tour les ténèbres et les lumières. Dans son sillage, il a entraîné le reste de l'humanité en usant à la fbis du livre et du sabre. Il a asservi, écrasé enfanté les génocides et l'esclavage. Il a aussi su faire profiter des bienfaits des progrès humains les autres peuples sous sa domination. Il a été tout cela. L'Occident n'a pas qu'une face mais plusieurs, tel un kaléidoscope. Il cristallise à la fois le modèle tant envié pour sa réussite et son efficacité, et toutes les haines de la planète pour son arrogance, son mépris et son hégémonisme.

12

CHAPITRE 1 LE CREPUSCULE DES IDEOLOGIES

C'est incontestablement en Occident qu'est née la révolution industrielle. Cette assertion ne minimise pas l'apport des autres contrées dans le monde qui, à des degxés divers, ont contribué à nourrir les courants universels dans les sciences et les techniques. Le monde chinois a bien conçu la poudre à canon, il y a des millénaires de cela, et la civilisation arabo-musulmane s'est particulièrement illustrée dans les domaines de la science. L'on peut dire autant des autres civilisations. Cependant, c'est en Occident que s'est concrétisée la synthèse de tous ces apports qui ont permis à l'homme de faire des avancées techniques et industrielles qui allaient bouleverser complètement la planète. En fait, c'est un autre monde qui émergea et, avec lui, des courants de pensée. Ces courants philosophiques, littéraires mais aussi idéologiques exprimaient parfaitement les mutations en cours. Ils annonçaient aussi un nouveau système mondial. Par conséquent, la révolution industrielle allait, à la fois, transformer les économies occidentales et créer des antagonismes, voire des rivalités entre des puissances émergentes. Cette rivalité a bien des explications. Le niveau économique atteint par les gxandes puissances industrielles impliquait la nécessité impérieuse de trouver de plus en plus les matières premières pour faire fonctionner un appareil de production en pleine croissance. Cette avidité a entraîné les gxandes puissances aussi à trouver des débouchées pour écouler leurs produits. L'équation est donc simple à résoudre: matières premières + débouchés = développement de l'impérialisme = colonisation. D'ailleurs, tout au long du XVIIIe et du XIXe siècles, les théories économiques façonnaient l'éclosion d'idées de

nature impérialiste. Le commerce, exclusivement entre les grandes puissances économiques, avait des limites et c'est donc vers la recherche d'autres débouchés qui devenait ainsi vitale. Or, en dehors de l'Occident, les autres parties du monde se trouvaient dans un état d'arriération et donc de faiblesse et de vulnérabilité propices à leur occupation. De plus, ces contrées se distinguaient par l'abondance de matières premières et de marchés intéressants. Il fallait donc aller chercher les matières premières là où elles se trouvaient afin de garantir l'expansion économique occidentale et des débouchés certains. D'où l'idée de colonisation. Certes, l'humanité a connu des périodes de colonisation, notamment romaines dans certaines parties du Bassin méditerranéen, mais elles furent très limitées dans l'espace. Pourquoi les théories économiques, notamment celles relatives au commerce international, suggéraient à la fois des [malités simples sur le plan économique, mais d'une portée considérable favorisant l'éclosion de tout un courant sur le plan idéologique. Le libéralisme entraîna l'émergence d'un capitalisme conquérant et, par voie de conséquence, l'affirmation d'un impérialisme occidental qui, très vite, se lança dans la conquête spatiale d'autres peuples et de débouchés pour apaiser ses appétits. Le paradigme de l'avantage comparatif, au cœur de la théorie de Ricardo, dans le contexte de l'époque, pourrait faire l'objet d'une autre lecture, à savoir que tout pays puissant pouvait améliorer sa compétitivité en faisant main basse sur d'autres nations. A titre d'exemple, la France améliora considérablement son avantage compétitif, concernant le vin, en développant dans sa colonie, l'Algérie en particulier, la culture du vignoble et ce, dès la conquête de ce pays en 1830. En effet, la France avait tout de suite décelé les avantages dans ce domaine de sa nouvelle conquête d'autant plus que son vignoble venait d'être gravement atteint par le phylloxera en 1884. En l'espace de quelques décennies seulement, l'Algérie devenait le cinquième producteur mondial de vin, permettant ainsi à

14

la France d'occuper le premier rang dans le monde. A cela s'ajoute le fait que le vin algérien servait de coupage au vin français de moindre degré, qui devenait ainsi plus compétitif et donc écoulé plus facilement sur le marché mondial. La France a donc renforcé son avantage comparatif en «s'appropriant l'avantage comparatif de l'Algérie». Il est facile d'étayer cette assertion. Après l'indépendance de l'Algérie, plus exactement en 1968, un problème surgit avec la France pour l'écoulement du vin algérien sur le marché français. L'ex-colonie décida de réduire la superficie viticole, faute de marché conséquent puisque la vocation du vin algérien est en partie de servir de coupage au vin français. Aujourd'hui, la France éprouve de sérieuses difficultés à écouler son vin sur le marché international à cause de l'émergence de nouveaux producteurs, notamment en Amérique latine. Résultat, les parts de marché se rétrécissement et la France se trouve aujourd'hui devant une crise du vignoble qui, à terme, lui sera fatale. Même ses meilleurs vins sont sérieusement concurrencés et donc menacés. La loi sur les débouchés de J. B. Say était un formidable stimulant pour le capitalisme conquérant. Dans le contexte de l'époque, la recherche de débouchés pouvait aussi se faire par la conquête de territoires étrangers. D'où la nécessité de la colonisation. Le Congrès de Berlin en 1885 fut le couronnement des rivalités exacerbées. Les puissances européennes se partagèrent l'Afrique, en particulier; chacune d'entre elles se constitua un empire colonial selon sa puissance et même le royaume de Belgique, avec des atouts moindres, ne fut pas oublié puisqu'il hérita du Congo belge et aussi de la région des Grands Lacs. L'on comprend donc pourquoi le vingtième siècle a été dominé par le diptyque: colonisation-décolonisation. Les deux guerres mondiales ont secoué les peuples colonisés et ancrèrent dans leur conscience les idées de liberté et d'indépendance. Au cours de ces deux conflits mondiaux, l'erreur fatale des puissances

15

coloniales était d'y associer les peuples sous leur joug. Or, ces peuples, non seulement ne se sentaient pas directement concernés par cet affrontement, mais de plus relevèrent que leurs colonisateurs n'étaient pas invincibles. Les tirailleurs d'Afrique combattaient les Allemands pour la libération de la France. Ce n'est donc pas étonnant qu'entre les deux guerres, se développèrent dans les pays colonisés les idées d'émancipation. Des élites locales surgirent et commencèrent à activer politiquement. Des partis politiques furent créés et des «indigènes» commencèrent à investir les représentations élues. Certaines personnalités, à l'instar, par exemple, de Houphouët Boigny et de Léopold Sedar Senghor ont même été ministres de la République française et fInirent, après l'indépendance, présidents de leurs pays respectifs. Messali Hadj, l'un des pères du nationalisme algérien, créa un parti politique autochtone et fut un membre élu de l'Assemblée française. L'on peut multiplier à loisir de tels exemples. Les deux Guerres mondiales ont ébranlé l'humanité et marqueront le vingtième siècle. Car, jamais dans l'histoire du monde, l'on a connu de tels affrontements sur une grande échelle, avec leur cortège indélébile de destruction massives et de carnages humains. Mais ce siècle d'horreur a été aussi porteur d'espoir pour les centaines de millions d'êtres humains subissant le joug colonial. Le combat mené contre le fascisme et le nazisme pour faire triompher la liberté et la démocratie trouvait tout naturellement son prolongement sur le terrain de la défense et de la promotion des droits de l'homme et de l'émancipation des peuples. Paradoxalement, ces idées généreuses provenaient de ce même Occident, responsable des deux conflits mondiaux et de l'asservissement colonial du reste de la planète, car peu de pays ont échappé à son emprise. Ce «mea culpa» fut traduit dans la Charte des Nations unies qui contenaient les germes d'un nouveau monde où l'idée coloniale serait bannie à jamais. Il faut dire que les Etats-Unis, puissance dominante à

16

l'époque, viscéralement anti-colonialistes, eux-mêmes furent colonisés, jouèrent un rôle déterminant dans l'idée d'affranchissement des peuples sous domination étrangère. Le professeur Philippe Moreau Defarges écrit pour sa part: «Les empires du XXe siècle, eux, contiennent, dès leur naissance, le gêne qui les anéantira: l'égalité des hommes et des peuples. La colonisation se fait au nom du progrès, de l'émancipation des hommes par rapport à l'obscurantisme et aux tyrannies du passé. Les idées d'individu, de liberté, de nation, qu'apportent avec elles les puissances européennes, condamnent leur règne. Tous les grands meneurs du combat anti-colonial, de Gandhi à Nehru à Hô Chi Minh et Ferhat Abbas, auraient été d'excellents collaborateurs du colonisateur si celui-ci ne les avait pas rejetés. Lors de la Seconde Guerre mondiale, le président Roosevelt, vigoureusement approuvé par Staline, ne condamne-t-il pas à mort les empires coloniaux, incompatibles, à ses yeux, avec les principes démocratiques? Les colonisateurs eux-mêmes ne posent-ils pas leur entreprise comme temporaire, lorsque, pour la justifier, ils la présentent comme un processus de conduite de «peuples-enfants» vers une maturité responsable ? L'universalisme que revendique l'Occident dès les grandes découvertes subordonne ses appétits impériaux à une finalité plus noble: l'accession de tous les hommes à la liberté.» (1) Le glas de l'Occident colonial a retenti aux quatre coins de la planète. Aussi étonnant que cela puisse paraître, le colonialisme et son anti-thèse la décolonisation sont les deux faces d'une même pièce de l'Occident qui peut en revendiquer la paternité. D'ailleurs, dès l'armistice du 8 mai 1945, mettant fill à la Seconde Guerre mondiale, des centaines de milliers d'Algériens défùèrent pacifiquement en Algérie pour revendiquer leur droit à la liberté et à l'indépendance. Le peuple algérien n'a pas oublié qu'il a participé, aux côtés de la France coloniale, à la guerre mondiale, au nom de ces mêmes idéaux du monde libre. Les instincts coloniaux de la France, malheureusement l'ont

17

emporté sur ces idéaux, et la manifestation pacifique des Algériens fut un véritable bain de sang. 45 000 victimes en quelques heures et dans certaines localités seulement de l'est du pays; la chasse à l'Algérien s'est même poursuivie durant plusieurs jours. Les massacres collectifs de civils peuvent être assimilés à un véritable génocide, ce que conteste bien entendu l'ex-puissance coloniale. Toujours est-il qu'à chaque commémoration du 8 mai 1945, l'Algérie se recueille sur ses enfants morts pour la liberté, tandis que le reste du monde célèbre la victoire sur le nazisme et le fascisme. Cependant, ces massacres n'ont pas été vains. Bien au contraire, leur condamnation par la communauté internationale renforcera la détermination du peuple algérien de se libérer du colonialisme. C'est ainsi que le 8 mai 1945 prépara, psychologiquement et matériellement, ce peuple au combat libérateur en déclenchant le 1er novembre 1954, l'une des plus grandes révolutions contre le colonialisme et qui dura sept ans et demi. Devant les perspectives d'émancipation des peuples offertes par la Charte des ~ations unies, les puissances coloniales commencèrent à envisager sérieusement la décolonisation. En 1947, le général De Gaulle a évoqué l'idée d'une évolution des colonies françaises dans son fameux discours de Brazzaville. La France et la GrandeBretagne avec respectivement la communauté française et le Commonwealth, les deux plus grandes puissances coloniales de tous les temps, acceptèrent d'emprunter le nouveau cours de l'histoire. Depuis la fin du second conflit mondial jusqu'aux années 60, soit environ une vingtaine d'années, une cascade de guerres de libération nationale a éclaté un peu partout dans le monde. L'Afrique et l'Asie furent le théâtre le plus sanglant du combat mené contre le colonialisme. Les guerres d'Algérie et d'Indochine contre la France eurent un

18

retentissement mondial. En fait, durant cette période, les relations internationales ont porté l'empreinte de la guerre contre le colonialisme, d'une part, et de l'antagonisme exacerbé Est-Ouest, d'autre part. Ainsi, tout en connaissant une euphorie économique avec les «Trente Glorieuses», la plus importante de son histoire contemporaine, l'Occident était confronté à une insurrection généralisée de ses colonies. Cependant, et malgré sa formidable puissance économique et militaire, jamais égalée dans le passé, il dut renoncer à sa politique d'occupation. En effet, il ne pouvait pas prendre le risque de ruiner sa suprématie en s'enlisant dans des guerres coloniales sans fin, qui auraient contrarié sa prospérité retrouvée après le deuxième conflit mondial d'un côté, et résistant dans le même temps aux immenses défis du bloc de l'Est, de l'autre. La mort de la IVe République a été prononcée en 1958 avec le retour du général de Gaulle au pouvoir. La guerre d'Algérie a provoqué une formidable crise institutionnelle, politique, économique et militaire. L'économie française était au bord de l'effondrement et le père fondateur de la Ve République avait dû faire appel à Antoine Pinay qui lui proposa un plan drastique de redressement. Dans ses mémoires d'espoir, le général De Gaulle expliquera ainsi son choix tout en reconnaissant la gravité de la situation: «Si j'ai choisi comme ministre de l'Economie et des Finances ce personnage éminent, notoire pour son bon sens, considéré pour son caractère, populaire pour son dévouement à l'intérêt public, c'est parce que sa présence à mes côtés doit renforcer la confiance, qui, seule, nous évitera peut-être la catastrophe imminente.» Sur un autre plan, il faut également souligner que la guerre d'Algérie a contribué au changement de régime avec l'avènement de la Ve République. Le système traditionnel des relations internationales était arrivé à un point de rupture. C'est une période féconde,

19

riche en événements fertiles et déterminants et surtout annonciatrice d'un nouvel ordre mondial en gestation. La décolonisation massive de la décennie 60-70 est l'un des aspects dominants de cette période. La kyrielle des indépendances africaines, asiatiques et sud-américaines a fait surgir sur la scène internationale une multitude d'Etatsnations. L'humanité n'a jamais connu un tel bouleversement. Un nouvel ordre mondial se substitue à l'ordre ancien hérité de plusieurs siècles d'histoire. Le professeur Jean-Baptiste Duroselle, spécialiste en relations internationales a parfaitement raison de donner le titre «Tout empire périra» à son ouvrage, devenu une référence. Se situant dans le sillage de cette vision, le professeur Philippe Moreau Defarges considère que: «Dans cette perspective, le XXe siècle semble bien être celui de l'écroulement répété des empires: pas moins de quatre empires, russe, allemand, austrohongrois et ottomane, dans le sillage de la Première Guerre mondiale; les empires hitlérien et nippon, puis les empires coloniaux, à l'issue ou à la suite de la seconde; enfIn, les empires yougoslave et soviétique, en 1989-1991. Sur le terreau de ces effondrements successifs fleurissent des nations: après 1918, l'Europe centrale, les Balkans et le Moyen-Orient se couvent de nations ou d'Etats; après 1945, c'est au tour de l'Asie et de l'Afrique d'entrer dans l'âge national. ..» (2) La plupart de ces nouveaux Etats-nations n'existaient pas avant l'ère coloniale. Peu d'entre eux pouvaient se prévaloir de réunir les attributs d'un Etat et d'une nation à l'intérieur de frontières bien déflnies. Ce sont les puissances coloniales, pour protéger leurs conquêtes, qui ont dessiné les frontières, souvent tracées avec une fantaisie déconcertante car elles ne tiennent compte d'aucun critère rigoureux. D'ailleurs, pour éviter la remise en cause de ces tracés qui déboucheraient sur des conflits fratricides, dès sa création en

20

1963, l'Organisation de l'unité africaine (OUA) décréta l'intangibilité des frontières héritées de la colonisation. Ces Etats-nations ont donc une existence juridique et politique qui va leur permettre de s'imposer, par le nombre, sur la scène internationale. En intégrant le système des Nations unies, ils deviennent largement majoritaires selon le principe: 1 Etat = 1 voix. Les grandes puissances vont donc compter avec leurs voix pour faire passer leurs projets de résolution. C'est une véritable métamorphose du système des relations internationales puisque la disparition du colonialisme a permis aux dominants et aux dominés d'hier de se trouver sur un pied d'égalité, même si dans le fond cette parité est plus formelle, quand il s'agit de voter. D'ailleurs, grâce à cette parité, ces nouveaux Etats-nations, regroupés sous des vocables et des euphémismes différentsTiers-monde, pays en voie de développement, pays nonalignés, vont, dans le sillage de l'indépendance politique, revendiquer l'indépendance économique. Les Nations unies ont mis en œuvre les «décennies de développement» et créé des institutions satellites pour prendre en charge les problèmes spécifiques inhérents au sous-développement de ces pays. Tout un système d'aide et d'assistance à caractère multilatéral a été conçu. Cependant, la consécration de cette revendication a été, sans contexte, le débat à l'Assemblée générale des Nations unies, en avril 1974, sur l'instauration du nouvel ordre économique international. Les «nations prolétaires», selon l'expression de Pierre Moussa, exigent, ni plus ni moins, que l'instauration d'un nouveau système économique international basé sur l'équité, le droit au développement et la souveraineté des Etats sur leurs ressources naturelles, c'est-à-dire la légitimité de la nationalisation. Après la refondation du système politique, c'est la refondation du système économique, hérité de la période coloniale, qui est revendiquée dans toutes les enceintes internationales. Pour la première fois de l'histoire du monde, les nouveaux Etats-Nations s'organisèrent

21

politiquement, dans le cadre du non-alignement, en rejetant les deux blocs qui comprenaient respectivement l'Occident et les pays de l'Est, d'une part, et économiquement en revendiquant leur droit au développement et des relations économiques internationales moins iniques, d'autre part. Malgré des différences d'ordre idéologique qui caractérisent ce bloc hétéroclite, le Tiers-monde a su rester uni pour faire aboutir ces deux revendications. C'est sa plus belle revanche sur le colonialisme dont il ne reste plus que quelques débris. L'apartheid a disparu rapidement d'Afrique du Sud sous l'effet des mutations mondiales, et seul le Sahara occidental a vécu une décolonisation inachevée. Ce pays a connu, tour à tour, le colonialisme espagnol et puis l'occupation marocaine. Il est passé d'un colonialisme à un autre. C'est le seul cas typique d'un pays encore sous le joug colonial dans le monde. Pendant que l'on s'apprêtait à enterrer défmitivement le colonialisme, le totalitarisme entrait dans une courte agonie. En 1991, après de fortes convulsions, il disparut dans le trou noir de l'histoire. Le monde entier, en général, et les peuples de l'ex-bloc de l'Est, en particulier, exprimèrent un immense soulagement devant cet effondrement salutaire. Tel un château de cartes, le totalitarisme, issu du communisme, lui-même inspiré de la philosophie marxiste, s'écroula de manière inattendue. On savait le bloc de l'Est, rongé par une maladie mortelle depuis des décennies, mais personne ne pouvait prédire sa brusque disparition, même après la défaite de l'ex-Union Soviétique en Afghanistan. Cet écroulement, sans précédent dans l'histoire du monde, confu:me le sentiment bien ancré dans les consciences des peuples que les idéologies totalitaires reposent sur des bases fragiles, car la terreur exercée constamment sur la population fmit toujours par s'effùocher. Depuis l'instauration du communisme, les peuples n'ont cessé de lutter pour restaurer leur liberté et la démocratie. Quand le fruit est devenu mûr, il est tombé de lui-même. Le commurusme,

22