Dynamiques contemporaines en Turquie

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Les enjeux en Turquie et de la Turquie dans sa géographie singulière, au croisement d'espaces politiques, économiques et culturels variés, nécessitent des recherches approfondies présentées dans cet ouvrage. Le premier axe porte sur la diversité des acteurs internes, sur l'origine bipolaire de la Turquie contemporaine. Le second axe de recherche concerne la politique extérieure de la Turquie, ses composantes, ses changements et ses continuités.
Publié le : lundi 1 novembre 2010
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EAN13 : 9782296446731
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Revue périodique paraissant trois fois par an Numéro d'enregistrement 25020302 Directeur de publication Wafik Raouf wafik_raouf@hotmail.com Coordinateur Ata Ayati ataayati@yahoo.fr Lectures et corrections Michel Guillon Monique Jouffroy Alexandre Lengagne Comité de lecture • Djamshid Assadi, Groupe E.S.C. Dijon-Bourgogne • Fabrice Balanche, Université de Lyon II • Lotfi Bennour, Université de Technologie de Belfort-Montbéliard • Jacques Fontaine, CNRS et Université de Franche-Comté • Gérald Gaillard, Université de Lille • Philippe Haeringer, Université de Paris Ouest Nanterre-La Défense • Edmond Jouve, Université de Paris V • Salah Oueslati, Université de Poitiers

XâÜbÜ|xÇà : 89, avenue du Roule
92200 Neuilly (France) Tél : 01.47.22.90.12 eurorient@free.fr www.eurorient.net

Revue publiée avec le concours du Centre national du livre

La loi du 11 mars 1957 interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou ses ayants droits, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code pénal.

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole Polytechnique ; 75005 Paris http:/www.librairieharmattan.com diffusion.harmattant@wanadoo.fr harmattan@wandoo.fr ISBN : 978-2-296-12974-0 EAN : 9782296129740

POURQUOI LA REVUE EURORIENT ? Un pont entre deux mondes En un temps où l’Orient et l’Occident semblent revivre un épisode d’incompréhension réciproque, à la fois culturelle, politique et économique, il est bon de jeter des ponts. Une longue histoire d’interdépendance entre ces deux berceaux de civilisation invite à ce rapprochement. Cette revue proposée par des intellectuels des deux versants de la Méditerranée souhaite apporter sa contribution, ne craignant pas d’élargir l’échange à l’ouest jusqu’en Amérique, à l’est et au sud jusqu’au plus profond de l’Asie et de l’Afrique. Les sujets publiés sont souvent de l’ordre des sciences politiques, mais concernent également les questions de société, le monde urbain, les défis économiques et les migrations. En filigrane apparaissent des visions du monde et de l’homme qui parfois convergent, parfois s’éloignent. Mais l’échange des savoirs est la meilleure façon d’additionner les expériences et d’en valoriser la diversité.

Observatoire de recherche interdisciplinaire sur la Turquie contemporaine
Ce présent ouvrage a été développé à partir d’une partie des travaux présentés pendant la conférence intitulée « Ruptures et continuités dans les dynamiques politiques internes et externes en Turquie », organisée en février 2010 par l’Observatoire de Recherche Interdisciplinaire sur la Turquie Contemporaine (OBTIC) au Centre d’études de relations internationales de Sciences Po avec la collaboration du groupe de travail sur la Turquie. L’OBTIC a été fondé en 2009 par des chercheurs rattachés à divers établissements principalement en France et en Turquie. Son principal objectif est de contribuer à la recherche sur la Turquie contemporaine dans diverses disciplines des sciences sociales. Parallèlement à cet objectif, l’OBTIC aspire à mettre en valeur des travaux en cours, à organiser des ateliers, des conférences et à faire des publications. Se référant exclusivement à la pensée scientifique, il reste à l’écart de tout mouvement politique, idéologique et de tout parti. Depuis sa fondation, l’OBTIC a organisé une série de rencontres entre chercheurs, avec la coopération de plusieurs organismes. Nous voudrions d’ailleurs profiter de cette occasion, pour remercier les institutions et les personnes qui ont soutenu nos travaux, notamment Culture France, le CERI et Mme Riva Kastoryano. Notre gratitude va aussi à Olivia G. Kaya, MarieJeanne Germon et à Bertrand Deniau qui nous ont fait l’amitié de nous épauler pendant nos activités et surtout ont eu la bienveillance de relire les textes de cet ouvrage. Les membres de l’OBTIC et particulièrement Dilek Yankaya, Handan S. Eskiizmirliler, Alican Tayla, Alex Bastien et Aysegül Bozan ont rendu possible la réalisation de la conférence. Nous tenons à remercier également Ata Ayati et Philippe Haeringer ainsi que l’ensemble des responsables de la revue Eurorient/l’Harmattan qui nous ont accordé leur confiance. Uğur Kaya OBTIC

n° hors-série – 2010 Dynamiques contemporaines en Turquie Ruptures, continuités ? Dossier dirigé par Uğur Kaya

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*DOSSIER Uğur Kaya Présentation 7

Uğur Kaya L’identité stratégique de la Turquie et la transformation des enjeux stratégiques turcs au Moyen-Orient 13 Emel Parlar Dal Entre précaution et ambition : Le « néo-ottomanisme » de la nouvelle politique extérieure de l’AKP en question 35 Merve Özdemirkıran Les nouveaux acteurs des relations turco-irakiennes dans le contexte de la reconstruction de l’Irak : Les hommes d’affaires de Turquie dans la région autonome kurde

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Etienne Copeaux L’armée ou la charia ? Clivages et fractures à l’époque du gouvernement Refahyol (1996-1997) 73 Gérard Groc L'AKP, un cocktail politique performant 89

H. Mine Alparslan Les structures du pouvoir interne au sommet des partis : L’exemple de la désignation des candidats aux élections législatives au sein de l’AKP et du CHP 107

Handan Soğuk Eskiizmirliler L’armée turque en tant qu’acteur politique face à l’Union européenne 125 Ayşe Aslıhan Çelenk Europeanization and Local Democracy in Turkey: New Actors or Old Power Blocks ? 145 Dilek Yankaya Opportunisme politique, européanisation économique et euroscepticisme islamique. Les aventures d’une association patronale islamique avec l’Europe 159 Alper Kaliber How Europe Affects: Europeanization of Civil Society in Turkey Fazilet Ahu Özmen L’identité alévie et l’ « Ouverture Alévie » en Turquie

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Demet Lüküslü Attitude apolitique des jeunes en Turquie : Une tactique pour éviter la polarisation ? 217 *ANNEXES : 231 Evolution démographique en Turquie Produit Intérieur Brut Commerce extérieur Sorties de citoyens turcs à l’étranger Etrangers entrants, par pays d’origine Transport aérien Utilisateurs de télécommunications Utilisation de l’ordinateur et d’Internet. Dépenses pour la recherche et le développement Capacité et production d’électricité par type de ressource

Présentation a fin de la guerre froide a fait basculer le monde vers un système multipolaire modifiant complètement la configuration internationale. Comme l’a dit l’ancien ministre français des Affaires étrangères Hubert Védrine, dans son rapport à Nicolas Sarkozy sur la mondialisation, les pays émergents émergent pour de bon. Ils ne cherchent pas seulement à entrer de plain pied dans l’économie globale de marché mais aussi à retrouver la place géopolitique qui leur revient. Ce rééquilibrage des rapports de force politiques et économiques rend caduques les anciennes grilles de lecture utilisées pour appréhender le monde et les sociétés en plein mouvement. Dans cette confusion, le cas de la Turquie suscite de vifs débats autour de ses multiples appartenances stratégiques, politiques et identitaires, qui sont animés notamment par la question de son adhésion à l’Union Européenne (UE). Cependant, les réflexions en profondeur sur ce pays sont fréquemment éclipsées par une approche dichotomique et simpliste entre les partisans du « pour » ou du « contre ». Au sein même du pays, les débats ont trop souvent un caractère binaire, surtout depuis l’arrivée au pouvoir du Parti pour la justice et le développement (AKP), parti souvent qualifié d’islamiste ou d’islamique. La bipolarisation politique et sociale est devenue une notion clé pour interpréter les dynamiques de la Turquie depuis le début du troisième millénaire. Les rapports de forces, les débats publics et l’interaction des acteurs sociopolitiques sont perçus, interprétés et étudiés dans cette perspective bipolaire. Or les structures sociétales internes sont beaucoup plus complexes, voire alambiquées, et les limites, en apparence nettes et tranchées, entre les camps qui se confrontent – islamiste/laïc, pro/antioccidental, turc/kurde, etc. – sont en réalité très floues. Les enjeux en Turquie et de la Turquie dans sa géographie singulière, au croisement d’espaces politiques, économiques et culturels variés, nécessitent des recherches approfondies. Dans cette optique, l’Observatoire de Recherche Interdisciplinaire sur la Turquie Contemporaine a organisé, avec la coopération du CERI,

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une conférence de deux jours en février 2010. Une partie de ces débats a été développée pour réaliser le présent ouvrage. Les travaux étaient organisés autour de deux axes. Le premier portait sur la diversité des acteurs internes. On s’interrogea sur l’origine de l’image bipolaire de la Turquie contemporaine. La dichotomie « conservateur/laïque » suffit-elle à expliquer cette évolution ? Peut-on néanmoins parler d’une pluralité dans l’espace public et de l’émergence de nouveaux acteurs sociaux ? Quels sont les événements qui ont structuré le débat public depuis 2000, et comment les différents acteurs sociaux s’y sont situés ? Quel est le poids du processus d’adhésion à l’Union Européenne dans les attitudes des autorités publiques, du gouvernement, des ONG, et dans le développement du dialogue social ? Le second axe de recherche concernait la politique extérieure de la Turquie, ses composantes, ses changements et ses continuités. Comment se conçoit le rôle de pont entre l’Orient et l’Occident ? Quels sont les acteurs qui pèsent sur la politique étrangère ? Quelles sont les convergences et les divergences entre la Turquie et les puissances régionales ou mondiales ? Quel rôle peut jouer la Turquie dans la politique méditerranéenne et moyenorientale de l’Union européenne ? Y eut-il un changement de politique étrangère avec l’arrivée au pouvoir de l’AKP ? Nous avons retenu douze articles, regroupés autour de quatre thématiques. Le cheminement que nous avons essayé de suivre part de la position de la Turquie dans son environnement international (première partie). Il se poursuit sur les mécanismes internes : partis politiques (deuxième partie), influence du processus d’adhésion à l’Union européenne sur l’armée, sur les organisations locales et économiques (troisième partie). Enfin sont abordées les dynamiques sociales qui traversent la société, sous deux angles étrangers à la bipolarisation (quatrième partie). Ouvrant la première partie sur le thème de l’identité stratégique de la Turquie, Uğur Kaya étudie le rapport entre violence et économie dans le mécanisme décisionnaire turc en direction du Moyen-Orient. L’auteur utilise, dans un paradigme stratégique, le concept d’Etat rentier, qui lui permet d’observer l’instrumentalisation des conflits internationaux par la Turquie, le parti que ce pays en tire dans ses relations avec les puissances alliées, mais aussi les effets de cette politique « conflictualiste » sur les mécanismes politiques internes.

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Dans une approche large comparable, Emel Parlar aborde le concept de « néo-ottomanisme » devenu à la mode. Le récent activisme diplomatique turc a poussé les milieux de la recherche autant que ceux de la politique à redéfinir ainsi la place de la Turquie dans l’arène internationale. Mais Parlar apporte certains bémols et expose comment cette nouvelle posture politique, revenant au paradigme kémaliste, trouve ses racines dans les années 1980 de Turgut Özal. Sur un autre registre, Merve Özdemirkıran analyse la politique étrangère turque en Irak après la chute du régime baathiste de Saddam Hussein. L’auteur montre le rôle des hommes d’affaires turcs dans le changement d’attitude vis-à-vis du gouvernement régional du Kurdistan irakien. Cette étude nous permet d’approfondir les analyses faites dans les deux premiers articles, notamment sur l’équilibre entre violence et économie. Elle souligne également le rôle des acteurs non-gouvernementaux dans l’activisme diplomatique turc des dernières années. Dans la deuxième partie thématique, Etienne Copeaux et Gérard Groc analysent deux époques consécutives marquées par l’arrivée au gouvernement des partis souvent qualifiés d’islamistes ou d’islamiques. La victoire de ces partis n’a pas seulement provoqué des polarisations dans la société et dans l’Etat, elle a aussi conduit à l’intrusion de l’armée dans la politique, renversant en 1997 le gouvernement de coalition. Etienne Copeaux analyse le bouillonnement des années 1990 lié la montée du Refah, les tensions entre les « laïcistes » et la « réaction religieuse », ainsi que la guerre des référents historiques brandis par les protagonistes. C’est dans ce contexte de rivalité que, selon l’auteur, la fracture s’est affirmée entre le théâtre du jeu politique, traversé par des lignes d’opposition mouvantes, et ce qui reste en dehors. Si le « coup d’Etat postmoderne » de l’armée, en 1997, a provoqué la chute puis la dissolution du parti Refah, elle n’a pu empêcher en 2002 l’accession au pouvoir de l’AKP (Parti pour la justice et le développement), issu de la même mouvance politique que le Refah. Certains estiment que l’ingérence de l’armée dans la politique a poussé le mouvement islamiste à se couler dans la tradition des partis conservateurs, sans engendrer une menace réelle pour la démocratie. Pour d’autres observateurs, cette évolution n’est que le résultat du processus de transformation singulier de la Turquie. La complexité de ce contexte nous impose de nous interroger sur la position de l’AKP dans le champ

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politique et face à l’opinion publique. Dans cette perspective, Gérard Groc expose la capacité conciliatrice de l’AKP et ses manœuvres pragmatiques afin d’asseoir sa légitimité. Groc souligne aussi les limites du pouvoir du gouvernement AKP, malgré ses victoires électorales et ses démarches innovantes pour neutraliser ses adversaires. Après ces exposés sur la bipolarisation engendrée par les victoires électorales du Refah et de l’AKP, Mine Alparslan nous décrit les structures internes des deux principaux partis politiques après 2002, l’AKP et le CHP (le Parti républicain du peuple), l’un au gouvernement et l’autre dans l’opposition. Le fonctionnement de ces deux partis est comparé à partir de leurs modes de sélection des candidats aux élections législatives, et des rapports de force internes qui influent sur cette sélection. Les quatre articles de la troisième partie étudient les répercussions intérieures du processus d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne. Handan S. Eskiizmirliler décrit le rôle politique de l’armée et sa position par rapport à l’Europe et à l’Union européenne de 1959 à nos jours. Elle révèle l’évolution paradoxale de cette position, qui va du pro-européanisme à l’euroscepticisme, alors que la Turquie a acquis le titre de candidat en 1999 et a engagé les négociations en 2004. Cette évolution montre aussi comment l’armée, auteur principal de l’occidentalisation de la Turquie, a perdu ce rôle historique et, par là-même, la mission qu’elle s’était donnée d’être la garante de ce choix idéologique. Quant à Ayşe Aslıhan Çelenk, elle révèle l’impact de l’européanisation sur la démocratie locale en Turquie. A partir de ses travaux de terrain à Kayseri, Çelenk présente les effets du processus d’adhésion à l’UE sur les administrations locales et leurs relations avec le pouvoir central. Les acteurs locaux découvrent de nouvelles pratiques d’administration et de nouvelles opportunités économiques et politiques. Mais si le processus d’adhésion fait progresser les valeurs démocratiques au niveau local, les relations centre-périphérie dans le pays n’en sont pas pour autant transformées. Elles restent marquées par l’emprise du centre sur le local. Le processus d’adhésion à l’UE est devenu une dynamique incontournable pour la compréhension de la Turquie actuelle tant au niveau institutionnel qu’au niveau social et économique. Dilek Yankaya analyse l’évolution dans ce contexte de l’association patronale islamique MÜSİAD (Association des industriels et des

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hommes d’affaires indépendants). Stigmatisé après le coup d’Etat de 1997, le MÜSİAD rejoint l’alliance patronale proeuropéenne à partir des années 2000 alors que, dans la décennie précédente, il manifestait un euroscepticisme islamiste ferme. Cela n’empêche pas cette association d’exprimer, au travers d’un discours nationaliste, certaines réticences face à l’Union européenne. Yankaya identifie que l’accentuation du poids de l’Islam dans les rapports entre la Turquie et l’Europe a pour effet de renforcer l’euroscepticisme islamique du MÜSİAD. L’étude de l’influence du processus d’adhésion sur la société civile est poursuivie par Alper Kaliber. En distinguant l’UEuropéanisation et l’européanisation, l’auteur lève le voile sur la conceptualisation de l’image de l’Europe telle qu’elle est véhiculée dans les discours des diverses organisations de la société civile. Il ajoute que les normes et les valeurs européennes sont instrumentalisées par ces organisations dans le cadre de leur propre agenda politique et social. En quatrième partie, les deux derniers articles se penchent sur les « tactiques », selon le terme de Michel de Certeau, de deux groupes sociaux : les alévis et les jeunes. Le premier fut l’objet d’une « ouverture » du gouvernement AKP, à l’instar de son « ouverture Kurde » et de sa tentative de conciliation avec l’Arménie en 2008. Fazilet Ahu Özmen sonde cette politique du gouvernement ainsi que la diversité des réactions de la communauté alévi en réponse à cette manœuvre politique. Avec le temps, la multiplicité des opinions dans la communauté laisse place à un mécontentement général. Demet Lüküslü apporte à son tour une réflexion sur les pluralités et les hétérogénéités dans la jeunesse, contrastant avec la bipolarisation qui règne dans la sphère politique. Lüküslü affirme que l’apolitisme constitue le trait essentiel des jeunes en Turquie, qui pensent ainsi éviter les divisions antagoniques de la société. Partant du concept de Michel de Certeau sur l’usage et l’invention du quotidien, l’auteur ajoute que cette attitude est en fait une tactique, une sorte d’ « art du faible » dans un espace qui ne lui appartient pas. Il nous paraît d’ailleurs que cette grille d’analyse sur le contrôle du champ politique et la pratique de « l’usager » pourrait être fructueuse pour comprendre globalement ce que la Turquie est devenue depuis le coup d’Etat de 1980, c’est-à-dire

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depuis qu’une grande partie de la société a cessé d’être « un sujet de vouloir et de pouvoir »1. Uğur Kaya Obtic-EurOrient Septembre 2010
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M. de Certeau, L’Invention du quotidien. 1. Arts de faire, Paris, Gallimard, 1990.
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L’identité stratégique de la Turquie et la transformation des enjeux stratégiques turcs au Moyen-Orient
Uğur Kaya1
Résumé Cet article s’intéresse à l’identité stratégique de la Turquie et à la transformation de la place du Moyen-Orient dans sa perception des enjeux stratégiques. L’analyse se concentre sur le rapport entre la violence, l’économie et la politique dans le mécanisme décisionnaire turc. Après la seconde guerre mondiale, Ankara construit sa politique régionale comme un dérivé de ses relations avec ses alliés. Bénéficiant de “rentes stratégiques”, elle développe un paradigme politique que l’on peut appeler “conflictualiste”. Ce paradigme renforce la place de l’armée et promeut la logique de guerre au détriment des dynamiques sociopolitiques. Néanmoins, cette période s’achève avec les évolutions en cours depuis 1999. L’intérêt de la Turquie, désormais déterminé par une interdépendance régionale et des acteurs autres que bureaucratico-militaires, repose sur la stabilité au Moyen-Orient. Abstract This article is primarily concerned with Turkey’s strategic identity and the evolution of the Middle East in Turkish geostrategic perception. It focuses on the relationship between violence, economy and politics in Turkish decision-making. After the Second World War, Ankara’s middle-eastern policy was defined mainly by its relations with its Western allies. Benefittıng from its particular geostrategic position, Turkey can be seen, in strategic terms, as a kind of “rentier state”, developing and implementing a foreign policy paradigm which might be defined as “conflictualist”. This paradigm reinforced the army's position and promoted a logic of war, to the detriment of socio-political dynamics. Developments since 1999 indicate that this era is coming to an end. As state policy is determined more and more by agents other than the bureaucratic and military elite, and with the advent of greater regional interdependence, Turkey’s national interest rests henceforth on stability in the Middle East.

1 Chercheur en sciences politiques et relations internationales à l’Observatoire de Recherche Interdisciplinaire sur la Turquie Contemporaine (OBTIC) et au Centre Interdisciplinaire de Recherches sur la Paix et d’Etudes Stratégiques (CIRPES). (ugur.kaya@obtic.org; ubkaya@gmail.com).

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de la Turquie dans l’arène internationale. Plusieurs discussions, articles et livres ont été consacrés à son nouveau rôle. Lorsque certains qualifiaient la Turquie de vétéran de la Guerre Froide, d’autres la définissaient comme une « étoile montante ». Les prophéties optimistes évoquèrent un nouveau monde turc s’étendant de la grande muraille de Chine jusqu’à la mer Adriatique tandis que d’autres l’imaginaient comme une zone tampon où se concentreraient les tensions entre l’Europe et le Moyen-Orient. L’acceptation de la candidature turque à l’Union européenne en 1999 et l’ouverture du processus d’adhésion en 2004 n’ont pas pu être suivies d’effet, et ces questionnements n’ont donc pas reçu de réponses, notamment en raison de l’opposition croissante à ce processus en France et en Allemagne. L’arrivée au gouvernement du Parti pour la justice et le développement (AKP) et les crises successives avec Israël depuis 2009 ont remodelé les débats sur une éventuelle réorientation de la Turquie. D’autant plus que ceux-ci prennent un sens particulier avec le développement frappant des rapports entre la Turquie et les pays moyen-orientaux2. Le « néo-ottomanisme » est devenu un terme de plus en plus utilisé pour expliquer la posture de la Turquie envers cette région. Cependant, s'il est vrai que le gouvernement AKP, certes lié à une sensibilité religieuse, a entrepris un déploiement politique impressionnant vers le Moyen-Orient, penser à un revirement identitaire de la Turquie exige une étude plus approfondie. Une argumentation réaliste doit prendre en compte les développements des dynamiques internes, mesurer la rationalité des choix politiques du pays et les transformations structurelles autant que les événements conjoncturels. Dans ce cadre, cet article a pour but d’analyser l’identité stratégique de la Turquie et la transformation de la place du Moyen-Orient dans sa perception des enjeux stratégiques. Le concept d’ « identité stratégique » y est employé pour représenter l’ensemble des caractéristiques et types comportementaux politiques d’un pays. L’identité stratégique dépend de plusieurs facteurs comme la géographie, la structure socio-économique, l’environnement international ou bien la perception du monde de
Uğur Kaya, « La crise turco-israélienne : est-ce que la Turquie change de camp ? », Le Débat Stratégique, n° 176, nov. 2009.
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a fin de la Guerre Froide a poussé tant les milieux de la recherche que ceux de la politique à redéfinir la place

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la part des décideurs politiques. En d’autres termes, elle est le modèle qu’un Etat adopte pour son « augmentation ». L’expression « augmentation de l’Etat » ne comprend au fond que « la majoration, le perfectionnement d’un certain nombre de traits et de caractères qui constituent déjà effectivement l’Etat et ce n’en est en aucune manière la transformation3.» Fondements de l’identité stratégique de la Turquie lors de l’instauration de la République Les piliers de l’identité stratégique de la Turquie ont été fondés lors de son passage vers la République, que l’on peut qualifier de transformation westphalienne4. Cette dernière impliquait une série de dispositions et de principes politiques, économiques et sociaux dont l’essentiel fut la renonciation à la vocation universelle de l’Empire et de l’Islam. Ceci est comparable à ce qui s’est passé en Europe occidentale au 17è siècle quand l’Empire et l’Eglise ont perdu leur vocation d’universalité. Conformément à cet esprit, la nouvelle République détermina alors un nouveau paradigme politique qui refaçonnerait ses rapports avec le reste du monde. Cela impliquait avant tout la reconnaissance de l’autre, c'est-à-dire de celui qui est de l’autre coté de la frontière. Ensuite venait la renonciation à la conquête territoriale, conséquence naturelle de l’abandon de la vocation universelle de l’Empire. Enfin, la rivalité existentielle laissait place au principe de concurrence entre les Etats, une concurrence économique, culturelle et diplomatique ; ce qu’on peut appeler aujourd’hui « le soft power »5. En conséquence, la Turquie a opté pour un nouveau mode d’ “augmentation de l’Etat” reposant sur le
L’expression « augmentation de l’Etat » est utilisée en premier au 16è siècle par Giovanni Botero, philosophe et politologue italien. La définition ci-dessus est de Michel Foucault, (Sécurité, Territoire, Population, Cours au Collège de France 1977/78, Seuil/Gallimard, 2004, p. 263, 295-297). 4 En référence à ce qui s’est passé en Europe occidentale au XVIIè siècle, notamment avec les accords de Westphalie (traités de 1648). Considérés comme à l’origine du système des relations internationales modernes, le modèle «westphalien» a introduit les concepts directeurs des relations entre les Etats. Il a aussi impliqué notamment la primauté du développement des richesses propres au pays et la promotion du principe de concurrence en lieu et place d’une rivalité existentielle. 5 “What is soft power? It is the ability to get what you want through attraction rather than coercion or payments.” Joseph Nye, Soft Power, Public Affairs, New York, 2004, préface.
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développement des dynamiques socioéconomiques intrinsèques au lieu de l’expansion territoriale et militaire, bien que ces dynamiques fussent très faibles, pour ne pas dire inexistantes, comparées à celles se déployant en Europe occidentale. Soulignons que cette transformation identitaire reposait avant tout sur des appréhensions stratégiques et sur l’objectif de sauvegarde de l’Etat plutôt que sur la croyance en une paix globale, ce qui n’est pas différent de l’esprit fondateur du système westphalien. Pour étudier l’identité stratégique de la Turquie, notre analyse se concentre sur le rapport entre la violence, l’économie et la politique dans le mécanisme décisionnaire en Turquie et particulièrement, par rapport au Moyen-Orient. Le mot violence est employé ici pour représenter une situation qui inclut la guerre, l’état de guerre ou une instabilité continue, ou encore l’emprise de l’esprit militaire dans le processus décisionnaire. Son lien avec l’économie peut apparaître à divers niveaux et sous différentes formes : l’impact de la guerre sur l’économie, la mobilisation économique engendrant une économie de guerre, les répercussions sur les équilibres des pouvoirs sociaux, institutionnels et politiques au sein même d’une société6 et les profits éventuels obtenus grâce à un état de guerre entre des protagonistes tiers. Ce lien apparaît surtout dans les politiques sécuritaires qui, même en temps de paix, se placent dans une perspective de conflit. Il est aussi très visible dans l’école de pensée politique se prétendant « réaliste », selon laquelle le système international serait, par définition, anarchique. En effet, la question qu’on doit se poser pour analyser les événements actuels est la suivante : est-ce que la Turquie a modifié ou est en train de modifier son modèle d’ “augmentation” de l’Etat ces dernières années ? Est-ce que les fondements de l’identité stratégique que la Turquie a adopté avec la République sont remis en question ? Est-ce que la place de la violence dans la perception stratégique en Turquie a changé ? Où se trouve le Moyen-Orient dans le paradigme stratégique turc ? Qui évoque des changements dans le temps, parle de périodisation. Il paraît intéressant de traiter des transformations des rapports entre violence, politique et économie dans la perception stratégique de la Turquie à l’égard du Moyen-Orient au
Jacques Sapir, « Economie et guerre, économie de guerre », dans Formes et fontières de la guerre - Cahier d’Etudes Stratégiques, n° 15, EHESS – Groupe de Sociologie de la Défense, 1991.
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cours de trois périodes successives. La première débute avec la nouvelle conjoncture internationale après la deuxième guerre mondiale qui oblige la Turquie, alliée du camp occidental, à adopter une nouvelle posture envers le Moyen-Orient, après un long désintérêt d’Ankara pour cette région. Cela reflétait plutôt une accommodation politique à la nouvelle configuration mondiale qu’un épanouissement de dynamiques nationales ou régionales. Pendant cette première phase, la Turquie “profita” des conflits régionaux dans la perspective de renforcer sa position face à ses alliés occidentaux. La seconde période démarre à la fin de la décennie 1970, alors qu’une série de crises politiques et économiques remodèle les équilibres moyen-orientaux. A la même époque, la Turquie, paralysée par des troubles internes du même ordre, venant s’ajouter aux perturbations internationales, fut contrainte d’élaborer sa propre politique régionale. Cependant, malgré certaines mutations, la violence et les instabilités régionales continuèrent de bénéficier aux intérêts économiques et politiques de la Turquie. La dernière période naît après une série d’événements ayant eu lieu entre 1999 et 2001, dont l’acceptation de la candidature turque par l’U.E., l’arrestation d’Abdullah Öcalan, le chef du Parti des travailleurs du Kurdistan (‘PKK’, organisation armée kurde), la réconciliation turco-syrienne et la crise économique de 2001. A partir de ce moment, la Turquie commença à construire une nouvelle approche du Moyen-Orient qui correspond plus à ce que la République avait visé lors de sa fondation, c'est-à-dire à une approche westphalienne qu’elle n’avait pas pu mettre en oeuvre à cause de la conjoncture internationale et l’absence de certaines dynamiques internes, qu’à une déviation de son identité. 1 - L’apparition du Moyen-Orient dans la perception stratégique turque après la deuxième guerre mondiale Malgré l’identité westphalienne dont elle s’est revêtue et son appartenance géographique, la Turquie n’arrive pas construire des relations avec le Moyen-Orient conformes au paradigme westphalien, ceci pour diverses raisons. D’abord, jusqu’à la fin de la deuxième guerre mondiale, les pays de la région restent en grande partie sous la domination des grandes puissances sans devenir ipso facto des acteurs westphaliens. Ensuite, le régime turc adopte une politique d’éloignement du monde arabo-musulman

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afin de se départir de l’idée de « vocation universelle du monde islamique » et de renforcer son projet de modernisation. Cette prise de distance trouve un écho chez les acteurs locaux des pays voisins. Ces derniers, s’appuyant sur les capitales occidentales mandataires, répandaient en effet l’idée d’une Turquie « héritière infidèle de l’ottoman à fouet »7 afin d’empêcher une éventuelle propagation des idées républicaines. Enfin, ni en Turquie, ni ailleurs dans la région, les dynamiques internes n’étaient encore suffisantes pour que des interrelations westphaliennes entre ces pays soient développées. Les relations turco-moyen-orientales se sont caractérisées par une inertie pendant cette période de près de trente ans. En dehors des raisons politiques, le manque d’infrastructures de transport et de communication constituait une rupture géographique et un autre obstacle majeur aux échanges. Malgré certains progrès, ceci persiste encore aujourd’hui. La connexion ferroviaire entre la Turquie et l’Iran n’a été établie que dans les années 1970, avec un trajet Istanbul - Téhéran qui dure encore maintenant 68 heures. Celui d’Istanbul à Damas, lui, est de 36 heures. Le réseau routier resta longtemps rudimentaire. Par ailleurs, le manque de complémentarité économique intra-régionale empêcha le développement des relations commerciales et renforça la dépendance de la région vis-à-vis d’économies extérieures. Les échanges commerciaux turco-moyen-orientaux restèrent minimes jusqu’à la fin des années 1970, comparés à ceux existant entre la Turquie et les pays occidentaux (tableau I). Ceci étant, la situation n’était pas propre à la Turquie et les échanges intra-régionaux restaient marginaux pour la quasi totalité des pays8.

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Mahmut Dikerdem, Ortadoğu’da devrim yılları (Les années de révolutions au Moyen-Orient), Istanbul, Cem yay., 1990, p. 10. 8 World Economic Report, United Nations - Department of Economic Affairs, 1950, 1955, 1958, 1962.

Tableau I : La part des pays moyen-orientaux dans les échanges commerciaux de la Turquie (%)
Egypte
1950 1955 1961 1965 1972 1975 Im 0,3 0,5 0,1 0,1 0,4 0 Ex 2,2 0,6 0,7 0,3 0,3 0,5

Iran
Im 1,6 0,1 0,5 0,9 0,6 Ex 0 0 1,5 0,3 1,4 2,6

Irak
Im 0,2 0,1 1,9 10,6 Ex 0,2 0,1 0 1,9 3,2

Israël
Im 0 2,5 1,6 Ex 0,9 4,3 1,9 -

Syrie
Im 1,8 0 0,1 0,5 Ex 2,5 0,4 0,3 0,5 1,2 1,8

A. Saoud.
Im 2,4 3 1,6 3,4 3,3 2 Ex 0 0 0,1 0,1 0,1 0,4

U. Kaya : L’identité stratégique de la Turquie

Tableau construit à partir de : Statistique Annuelle du Commerce Extérieur, République Turque - Présidence de Conseil, Office Central de Statistique (‘Institut National de la Statistique’ après 1961), 1949, 1953, 1957, 1961 ; Statistical Indicators 1923-2007, Turkish Statistical Institute, Ankara, 2008.

Turquie : un Etat rentier stratégique ? C’est dans ce contexte que la Turquie accepta son rôle régional au sein de l’OTAN après presque trois décennies d’une politique isolationniste à l’égard du Moyen-Orient. Elle construisit ainsi sa première politique régionale comme un dérivé de ses relations avec ses alliés, notamment les Etats-Unis. Cependant, en s’alignant sur la politique américaine, elle adopta une approche exclusivement sécuritaire au Moyen-Orient. A partir de ce moment, les conflits ou les reconfigurations dans la région, qui pouvaient menacer les intérêts occidentaux, augmentèrent la valeur de la Turquie. En d’autres termes, la région devint un instrument stratégique pour Ankara en vue de consolider sa place auprès des pays occidentaux et surtout des Etats-Unis. Or, l’alignement turc sur la politique américaine ne consista pas pour autant en une inféodation mais en le fait de “louer” sa position stratégique, ou même son attitude politique à l’égard des affaires régionales, dans le cadre d’une négociation continue. Les préférences politiques d’Ankara reflètent plus un choix rationnel du point de vue économique et politique qu’une soumission absolue. Ceci n’empêche pas, bien entendu, le débat sur “le rendement” de cette politique. Si l’on emprunte les termes et concepts économiques, la Turquie bénéficiait d’avantages que l’on peut appeler « rentes stratégiques » grâce à un rapport peu élastique entre l’offre et le prix d’une « position géographique » et du « marché stratégique

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international »9. Dans cet esprit, il est possible d’avancer que la Turquie devint un Etat rentier stratégique, comparable dans une certaine mesure aux Etats rentiers qui profitent d’une corrélation similaire entre un marché et un produit comme le pétrole10. Au lieu des redevances pour les hydrocarbures, les intérêts que la Turquie pouvait en tirer se présentaient sous deux formes, une protection sécuritaire par l’intermédiaire de l’adhésion à l’Alliance Atlantique, enjeu principal pour Ankara, et ensuite des financements interétatiques et aides militaires. Ankara construisit sa politique économique intérieure et ses relations internationales sur ce lien entre la sécurité et les financements étrangers, en d’autres termes entre les domaines de la violence et de l’économie. Pour plusieurs économistes comme D. Rodric, M. Celasun, K. Boratav, S. Pamuk, Ç. Keyder, l’endettement et le financement étranger apparaissent comme une condition sine qua non de la politique turque de développement11. Ils représentaient à la fois une opportunité et, s’ils étaient inexistants, une contrainte pour le développement. D’ailleurs, c’est dans cette opposition entre « contrainte » et « opportunité » que nous pouvons trouver les ajustements politiques de la Turquie à l’égard du Moyen-Orient. Les transformations des enjeux poussèrent la
9 Pour une analyse d’ordre économique, voir Yves Bernard & Jean-Claude Colli, Dictionnaire économique et financier, Paris, Seuil, 1996. 10 Le concept d’Etat rentier, utilisé en sciences économie politique avec la montée des revenus pétroliers des pays moyen-orientaux surtout à partir des années 1970, définit les Etats qui reçoivent un revenu régulier provenant de sources externes tout en étant faiblement lié aux processus de production de l’économie domestique. Si le concept de rente s’emploie pour désigner des revenus économiques, son utilisation dans d’autres domaines avec le même mécanisme nous paraît pertinente et fructueuse. Le mot rente sera alors de nature politique ou sécuritaire autant qu’économique. Voir aussi, Uğur Kaya, « La Turquie n’a plus le statut de ‘rentier stratégique’ des USA », Le Débat Stratégique, n° 97, juin 2008. 11 Dani Rodrik & Merih Celasun « Turkish Economic Development : An Overview », ed. J. D. Sachs & S. M. Collins, Developing Country Debt and Economic Performance, Vol.3, Indonesia, Korea, Philippines, Turkey, Univ. of Chicago Press, E.U., 1989; Lavy Victor & Rapoport Hillel, « External Debt and Structural Adjustement : Recent Experience in Turkey », Middle Eastern Studies, Vol.28, N° 2, avril 1992, pp. 313-332; Korkut Boratav, Çağlar Keyder & Şevket Pamuk, Krizin Gelişimi ve Türkiye’nin Alternativ Sorunu (Le développement de la crise et le problème alternatif de la Turquie), Istanbul, Kaynak Yay., 1984 ; Korkut Boratav, Türkiye İktisat Tarihi, 1908-2007 (L’histoire de l’économie de la Turquie), Ankara, İmge Kitabevi, (12. ed.), 2008, p. 126.

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Turquie au fil du temps à reformuler sa position entre l’Occident et l’Orient. Entre 1948 et 1973, les dons et les crédits américains atteignirent ainsi respectivement 5892 et 7258 millions de $200012, correspondant, à titre de comparaison, à 26% des exportations et 57% du déficit commercial turc. Pour la même période, les aides militaires équivalaient à 41% des dépenses de défense, soit 19 637 millions de $200013. Il faut ajouter à cela, les emprunts (‘nonconcessional US Loans’) américains, relativement modestes (608 millions de $2000)14. Entre 1974 et 1979, la crise chypriote fit en grande partie tarir les sources américaines. Quant aux pays européens, ils augmentèrent leur montant surtout à partir des années 1960 et devinrent des sources régulières de financement. La somme des crédits provenant de ces derniers de 1960 à 1979 s’élève à 4064 millions de $200015. Par ailleurs, comme pour les rentes financières qui risquent de déformer les équilibres économiques dans un pays, les « rentes stratégiques » et l’ « apport sécuritaire » ont aussi pour conséquence d’altérer les institutions étatiques et les relations entre civils et militaires. En effet, les accords concernant les aides économiques étrangères se faisaient dans le cadre de la « collaboration dans les domaines militaires et sécuritaires ». Ce lien renforçait la position politique des acteurs de la sécurité en Turquie, notamment l’armée, et les milieux socioéconomiques
Afin de faciliter une comparaison entre diverses époques, nous utilisons la valeur constante de $ en 2000. Les coefficients pour la conversion sont calculés à partir des tableaux (‘Current-Dollar and "Real" Gross Domestic Product’) faits par le ‘Bureau of Economic Analysis – National Economic Accounts, U.S. Department of Commerce’. 13 Rappelons que les aides militaires occidentales en équipement permettaient à la Turquie de réduire ses importations et d’économiser ses réserves de devises. Une grande partie du reste des dépenses militaires se faisait dans une logique keynésienne et restait dans le circuit économique national. Pour la partition des dépenses militaires, voir les rapports annuels de l’OTAN (‘Presse Releases / Financial and Economic Data Relating to NATO Defence’). Par exemple, même pour la période 1970-1974 où les aides militaires diminuent relativement par rapport au passé, la part des équipements dans le budget militaire de la Turquie, avec 3,9% en moyenne, reste la plus basse après le Luxembourg. 14 Calculé à partir des rapports annuels ‘US Overseas Loans and Grants’ de diverses années. 15 Statistiques de l’aide économique - Direction de la coopération pour le développement (DCD-CAD), Organisation de Coopération et de Développement Économiques (www.oecd.org).
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profitant de ces revenus fermaient les yeux sur la place omniprésente de celle-ci dans les domaines politiques et sociaux. Néanmoins, la supériorité des enjeux vis-à-vis de l’alliance occidentale par rapport à ceux que la Turquie pouvait viser au Moyen-Orient, éclipsait un éventuel développement des relations turco-moyen-orientales. Cette inégalité entre les enjeux vis-à-vis de l’ouest et vis-à-vis de l’est entravait de plus en plus l’établissement de vraies relations réciproques à la westphalienne avec les pays du Moyen-Orient, comme l’aurait exigé l’identité stratégique de la République turque. A la place, ceux-ci étaient plutôt réduits, pour la Turquie, à n’être qu’une des composantes des relations avec les Etats-Unis. Profitant des instabilités régionales, Ankara développa un paradigme politique que nous appelons « conflictualiste », reposant sur l’exploitation des conflits régionaux et de la bipolarisation globale. Soulignons que ce paradigme conflictualiste ne concerne pas exclusivement le Moyen-Orient mais doit être perçu dans une perspective générale de la configuration politique internationale. Pour Ankara, la confrontation globale entre deux camps lui garantissait, en premier lieu, une sécurité à l’égard de son ennemie ancestrale, la Russie, ensuite, l’officialisation de son adhésion au système occidental, et enfin, une source importante de financement. Un autre point sur lequel nous voulons insister, est que le « conflictualisme » de la politique turque se résumait à profiter des rivalités et des conflits d’intérêts stratégiques des autres acteurs sans y entrer directement. Ankara s’est toujours efforcé de ne pas s’engager dans une relation litigieuse avec les pays de la région. D’ailleurs, son adhésion à l’OTAN empêchait la montée des tensions vis-à-vis des pays voisins jusqu’à une confrontation militaire, comme en 1958 quand la tension turcosyrienne a poussé les grandes puissances à calmer le jeu. En effet, la réflexion stratégique principale des cercles militaires et diplomatiques turcs reposait sur le principe que la Turquie était un « pays de Guerre Froide ». Ainsi, le succès des négociations de ‘Mutual and Balance Force Reduction’ démarrées en 1973 a été perçu à leurs yeux, comme un événement se faisant au détriment des intérêts de la Turquie, car affaiblissant ses atouts stratégiques16. Ce positionnement par rapport aux tensions internationales
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Güven Erkaya & Taner Baytok, Bir Asker Bir Diplomat (Un soldat, un diplomate), Istanbul, Doğan, 2001, p. 46.

engendrait une posture qui peut paraître contradictoire et ambiguë : profiter du mécanisme des rapports de forces de destruction au plan international pour alimenter ses dynamiques de production socioéconomique au plan national. Cette politique se nourrissait d’un état de guerre global pour garantir sa sécurité, sa stabilité politique et un financement pour son développement. Ceci dit, il faut préciser que la conflictualité que la Turquie privilégiait, ne consistait ni en un expansionnisme territorial, ni en une expédition prédatrice ; il s’agissait plutôt de l’instrumentalisation d’un état de tension internationale. La Turquie profitait donc d’un état de « non-paix » sans vraiment qu’il y ait de guerre ; ou d’une « non-guerre » sans qu’il y ait de paix. 2 - La posture guerrière de la Turquie au Moyen-Orient au seuil de l’ère néo-libérale Au lieu d’utiliser l’habituelle périodisation historique, dans laquelle la dissolution de l’Union Soviétique est le début d’une nouvelle ère, il nous semble plus judicieux, pour cette étude, de mettre en relief les années 1980-2000, époque particulière en Turquie, en les distinguant des périodes précédentes et suivantes. En effet, une série de crises dans les années 1970 modifia la vision stratégique de la Turquie quant à l’Alliance Atlantique et au Moyen-Orient. La conjoncture internationale dévoila des divergences d’intérêts, particulièrement avec les Etats-Unis, sans pour autant remettre en question l’Alliance Occidentale qui restait toujours garante de la sécurité et de l’identité westphalienne de la Turquie. Le désaccord atteignit son paroxysme pendant l’embargo américain après l’opération turque à Chypre. A cela s’ajoutèrent les troubles économiques en Turquie et les transformations des enjeux au Moyen-Orient après les crises pétrolières. Ainsi, pour la première fois, la région apparut, à la fin de la décennie, comme une possible source d’intérêts économiques et diplomatiques pour la Turquie, sans qu’elle soit forcément un élément stratégique pour l’alliance turco-américaine. Ceci étant, la région s’avéra être également un foyer potentiel de menace. En conséquence, Ankara amorça des interactions inédites jusqu’alors avec la région et construisit sa propre politique régionale selon les nouveaux enjeux économiques et sécuritaires.

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Symbiose entre l’esprit militaire et l’esprit commercial Sur le plan national, la Turquie adopta avec les années 1980 un nouveau modèle économique très libéral favorisant les exportations, ainsi qu’une nouvelle constitution (1982)17. Cette dernière est le fruit du coup d’Etat du 12 septembre 1980 qui politiquement, socialement et même économiquement a apporté plus de transformations que les précédents, et imposé des changements structurels dans le système administratif et juridique pour préserver la vision politique de la junte, même après le retour au système parlementaire. Ce régime, qu’on peut qualifier de « régime de sécurité » ou de « régime d’état d’urgence continuel », se légitimait à travers un discours dominé par les sentiments d’insécurité et d’encerclement. Parallèlement, l’intensification de l’emprise de l’esprit militaire renforça alors la posture guerrière de l’approche politique en Turquie dans tous les domaines, à l’intérieur comme envers l’extérieur. Par ailleurs, on observe à cette époque l’émergence de nouvelles dynamiques dans le domaine économique qui changèrent lentement mais profondément le rapport de l’économie avec la violence et la politique. D’abord, la privatisation des financements internationaux avec le néo-libéralisme global croissant, modifia les relations de la Turquie avec les Etats financeurs occidentaux d’autrefois. Ensuite, la bourgeoisie turque connut un développement très important grâce au nouveau modèle économique. La libéralisation des marchés accentua l’articulation du secteur privé turc avec l’économie globale. Si le libéralisme économique commençait à modifier le regard envers « l’étranger », avec un frémissement de la croissance des intérêts commerciaux, le caractère conflictualiste de la politique moyen-orientale turque ne changea pas immédiatement. Au contraire, Ankara, qui instrumentalisait jadis les tensions régionales pour ses relations avec les Etats-Unis sans y prendre part pour autant, entra elle-même à cette époque dans un rapport antagoniste avec plusieurs pays de la région comme l’Iran et la Syrie, surtout après 1984. Dans cette nouvelle optique, les ennuis de ces pays
17 L’annonce de la nouvelle politique économique est faite le 24 janvier 1980, avant le coup d’Etat. En revanche, l’opposition dure des classes ouvrières ne permet pas l’application complète des décisions concernant la libéralisation des marchés et des droits des salariés. Toutes les oppositions ont été étouffées après le coup d’Etat du 12 septembre 1980.

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