Dynamiques des guerres civiles en Afrique

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Cet ouvrage offre un essai de typologie des nombreuses hypothèses concurrentes dans l'analyse des causes des guerres civiles en Afrique. Il distingue 3 éléments dans la chaîne causale de leur émergence : les facteurs structurels, les éléments amplificateurs et les facteurs déclencheurs. Si les causes peuvent être similaires pour certains conflits, il restitue à chacun sa complexité selon les acteurs en présence, l'histoire sociopolitique particulière des sociétés et les conditions matérielles.
Publié le : mercredi 15 avril 2015
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EAN13 : 9782336375908
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Etudes
Dynamiques des guerres civiles africafricafricafricaiaiaiainesnesnesnes
en Afrique
Arsène Brice B, s.j. (dir.)L’objectif principal de cet ouvrage collectif consiste à offrir une évaluation
critique ainsi qu’un essai de typologie des nombreuses hypothèses
concurrentes dans l’analyse des causes des guerres civiles en Afrique.
L’ouvrage offre une approche structurée qui distingue trois éléments dans
la chaîne causale de l’émergence des guerres civiles, à savoir les facteurs
structurels, les éléments amplifi cateurs et les facteurs déclencheurs. Dynamiques
L’ouvrage invite à restituer à chaque confl it armé sa complexité. Car,
des causes peuvent être similaires pour différents confl its, mais peuvent des guerres civilesprendre des formes différentes suivant les acteurs en présence, l’histoire
sociopolitique particulière de chaque société et les conditions matérielles en
place. De plus, les confl its armés ainsi que leurs causes sont sujets à des en Afrique
mutations. D’où l’importance d’identifi er les causes possibles à différentes
séquences temporelles du développement d’un confl it.
L’intérêt ultime de cet ouvrage est qu’il permet de mieux appréhender les
dynamiques des guerres civiles et contribue à une meilleure épistémologie
ainsi qu’à une meilleure méthodologie de l’étude de ces derniers tout en
prenant en compte les dynamiques des sociétés africaines ainsi que les
enjeux géopolitiques et stratégiques qui les traversent.
Arsène Brice BADO, s.j., est actuellement doctorant en science politique à
l’Université Laval au Canada et chercheur visiteur à Yale University, USA. Il
est également chercheur associé au Centre de Recherche et d’Action pour
la Paix (CERAP) à Abidjan en Côte d’Ivoire. Il est l’auteur de Dignity across
Borders. Forced Migration and Christian Social Ethics, Denver (Colorado),
Outskirts Press, 2010.
En couverture : © D.R.
ISBN : 978-2-343-05586-2
21 €
Dynamiques des guerres civiles en Afrique Arsène Brice B, .. (dir.)Dynamiques des guerres
civiles en Afrique Collection Études africaines
dirigée par Denis Pryen et son équipe
Forte de plus de mille titres publiés à ce jour, la collection
« Études africaines » fait peau neuve. Elle présentera toujours
les essais généraux qui ont fait son succès, mais se déclinera
désormais également par séries thématiques : droit, économie,
politique, sociologie, etc.
Dernières parutions
MOUANDJO B. LEWIS (Pierre), Le marketing de rue
en Afrique, 2015.
TCHUIKOUA (Louis Bernard), Gestion des déchets solides
ménagers à Douala. Acteurs, pratiques urbaines et risques
environnemento-sanitaires, 2015.
MAÏKOUBOU (Dingamtoudji), Les Ngambayes. Une société de
la Savane arborée du Tchad, 2015.
TOLNO (Charles-Pascal), Transition militaire et élection
présidentielle 2010 en Guinée, 2015.
YAYA (Sanni), Santé publique, anthropologie de la santé et
développement en Afrique, 2015.
FAYE (Malick), Le droit douanier sénégalais, 2015.
TAMA (Jean-Nazaire), L’odyssée du constitutionnalisme en
Afrique, 2015.
NDAW (Colonel Abdoulaye Aziz), Sécurité pour l’émergence du
Sénégal, 2015.
MATSIEGUI MBOULA (Fortuné), Les élections politiques au
Gabon, De 1990 à 2011, 2015.
DOUI-WAWAYE (Augustin Jérémie), L’insécurité en République
centrafricaine. Quel rôle pour le droit international ?, 2015.
Ces dix derniers titres de la collection sont classés
par ordre chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr Arsène Brice BADO, S.J. (dir.)
Dynamiques des guerres
civiles en Afrique
Une approche holiste
© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-05586-2
EAN : 9782343055862 Contributeurs
Bado, Arsène Brice, Université Laval, Canada
Brun-Picard, Yannick, Collège la Peyroua, France
Gagné, Marie, University of Toronto, Canada
Hessou, Tohouindji Christian, Université Laval, Canada
Luntumbue, Michel, GRIP, Belgique
Mabou, Emmanuel, ESSTIC, Université de Yaoundé II,
Cameroun
Nono, Guy Marcel, Université Laval, Canada
7Remerciements

Ce volume regroupe une sélection des actes du
colloque L’évaluation des approches théoriques de l’analyse des
conflits civils en Afrique, tenu à l’Université Laval le 8 mai
e2013 dans le cadre du 81 Congrès de l’Association
francophone pour le savoir (ACFAS).
Nous remercions le Département de science politique ainsi
que les Hautes études internationales (HEI) de l’Université
Laval de leur soutien financier pour l’organisation du colloque.
Nous remercions de mêmes les conférenciers, le comité
scientifique et l’équipe logistique. Nous remercions
particulièrement les étudiants suivants de l’Université Laval : Leea Craig,
Joëlle Timma Toupé, Pierre Louis Moussavou Mbadinga et
Stéfanie Lévesque ainsi que les professeurs Jonathan Paquin et
Marie Brossier.
Nous sommes très reconnaissants à Yves Morel, S.J., qui a
lu et corrigé avec une attention soutenue l’ensemble de ce
volume.
Avec l’espoir que cet ouvrage collectif prolongera le débat
sur l’étude des guerres civiles en Afrique, nous remercions
d’avance nos lecteurs de leur intérêt.






91. Introduction : Approches théoriques
des causes des guerres civiles
1Arsène Brice Bado
L’examen de plusieurs États en Afrique amène à faire le
constat de sociétés éclatées, sinon à « haute tension », dans
lesquelles la cohésion demeure encore un souci majeur.
Plusieurs États apparaissent comme des agrégats d’entités
contraintes à vivre ensemble, et qui ne ménagent guère leurs efforts
pour afficher leurs particularités. Aussi l’espace politique se
transforme-t-il en un terrain sur lequel ces différentes entités se
concurrencent, parfois bruyamment, mettant en péril l’unité
nationale. Particulièrement depuis le début des années 1990,
avec la fin du patronage de Guerre froide, le continent africain a
vu éclater un nombre important de conflits civils qui se
caractérisent par leur dimension régionale, par la multiplicité
des protagonistes, belligérants ou non, par la diversité des
motivations économiques ou politiques qui les sous-tendent, et
par la brutalité de certaines stratégies utilisées. Cette
multiplicité des confits en Afrique a suscité un fort intérêt dans la
recherche académique où les hypothèses aussi nombreuses que
contradictoires s’évertuent à rendre compte des dynamiques
conflictuelles et de leur éventuelle spécificité africaine. Nous
énumérons ci-dessous quelques approches les plus courantes
dans la littérature académique au sujet des causes des conflits
en Afrique :
1 Arsène Brice Bado, S.J., est actuellement doctorant en science politique à
l'Université Laval au Canada et chercheur visiteur au département de science
politique de Yale University, New Haven, CT, USA. Sa recherche doctorale
porte sur l'assistance électorale internationale aux élections post-conflit
comme stratégie de consolidation du processus de paix. Il est l’auteur d’un
ouvrage Dignity across Borders. Forced Migration and Christian Social
Ethics, Denver (Colorado), Outskirts Press, 2010.
Contact: arsenebrice@gmail.com.
11Pour les approches identitaires, les causes des conflits
civils en Afrique s’expliquent par l’échec des différents groupes
identitaires (ethniques, religieux ou régionaux) à coexister
pacifiquement.
Plusieurs États africains, en effet, apparaissent souvent
comme un mélange de groupes socioculturels antagonistes que
la colonisation a contraints à vivre ensemble au sein d’un même
2territoire étatique aux frontières arbitraires . Par exemple, en
République Centrafricaine, les populations du Nord ont
davantage de liens historiques, culturels, linguistiques ou
commerciaux avec les populations du Tchad qu’avec le reste de la
population centrafricaine.
Mais les études quantitatives révèlent que le caractère
multiethnique des sociétés n’est pas une cause en soi de conflit.
Au contraire, les sociétés les plus multiethniques sont rarement
en guerre dans la mesure où, d’une part, aucun groupe ethnique
à lui seul ne pourrait faire face à l’ensemble des autres ; et
d’autre part, il est plus difficile de parvenir à créer des alliances
intercom-munautaires susceptibles de constituer un front contre
3d’autres communautés. Empiriquement , les pays dans lesquels
les clivages ethniques ont nourri des conflits civils sont des
pays dans lesquels soit il y a un groupe ethnique dominant
représentant entre 45 et 90% de la population, soit il n’y a que
deux à trois groupes ethniques comme au Rwanda ou au
Burundi. Certains auteurs insistent plutôt sur la politisation des
appartenances identitaires et leur instrumentalisation à des fins
politiques. C’est le cas, par exemple, en Côte d’Ivoire avec le
4concept d’« ivoirité » .
Les approches fondées sur l’existence de griefs réels ou
perçus relativisent l’importance accordée aux clivages
identi2 R. Blanton, T. D. Mason and B. Athow. « Colonial style and post-colonial
ethnic conflict in Africa », Journal of Peace Research, vol. 38, n° 4, 2001, p.
473.
3 P. Collier, A. Hoefflery, D. Rohner, « Beyond greed and grievance:
feasibility and civil war », Oxford Economic Papers, n° 61, 2009, p.14.
4 Voir S.-P. Ekanza, Côte d'Ivoire: De l'ethnie à la Nation : Une histoire à
bâtir.., Abidjan, Les Éditions du CERAP, 2007, p.45 ; A. Babo, Y. Droz,
« Conflits fonciers. De l'ethnie à la nation: Rapports interethniques et «
Ivoirité » dans le Sud-Ouest de la Côte-D'ivoire », Cahiers d'études africaines,
vol.48, n° 4, 2008, p.753.
12taires et postulent qu’à la source de chaque conflit civil se
trouvent des revendications contre des injustices subies ou
supposées et qui peuvent être d’ordre économique, politique ou
5social. Par exemple, les recherches de Frances Stewart
montrent que les questions identitaires ne conduisent à la guerre que
si les identités de groupes sont couplées avec des inégalités
horizontales, c’est-à-dire des inégalités entre groupes en ce qui
concerne l’accès aux ressources économiques, aux services
sociaux, au partage du pouvoir politique, ou encore l’inégalité
dans la reconnaissance au niveau national quant à la langue, la
6religion ou autres marqueurs d’identités . Dans cette
perspective, les conflits au Mali, au Niger, au Sénégal ou en Côte
d’Ivoire ont pour cause les revendications contre la
marginalisation sociale et économique des régions nord du Mali, du
Niger, de la Côte d’Ivoire, du Nigeria ou de la Casamance pour
Sénégal.
Pour les approches économiques, les guerres civiles en
Afrique sont des guerres pour le contrôle des ressources.
Comme le résume la formule désormais célèbre de Paul Collier,
la cause des conflits est « la cupidité et non le grief » (greed
7and not grievance) . Moins que les injustices subies, ce sont
d’abord et avant tout la pauvreté des populations et plus encore
la cupidité des élites dans l’accumulation et le contrôle des
ressources qui seraient les causes majeures des conflits
contemporains en Afrique. Pour Collier et Hoeffler, l’éclatement d’un
conflit civil s’explique par l’opportunité et la capacité
financière et organisationnelle dont dispose un groupe d’acteurs
8capable de se constituer en rébellion . Pour les approches
économiques, les ressources financières ne représentent pas
seulement le nerf de la guerre mais aussi sa cause principale.

5 F. Stewart, Horizontal Inequalities and Conflict Understanding Group
Violence in Multiethnic Societies. Basingstoke: Palgrave Macmillan, 2008.
6 G. Holmqvist, Inequality and Identity: Causes of War?, Discussion Paper, n°
72, Nordiska Afrikainstitutet, Uppsala, 2012, p.13.
7 P. Collier, A. Hoeffler, « Greed and Grievance in Civil War », Oxford
Economic Papers, vol. 56, 2004, pp. 563-595; voir aussi P. Collier, A.
Hoeffler, « On the Incidence of Civil War in Africa », Journal of Conflict
Resolution, vol. 46, n° 13, 2002, pp. 13-28.
8 P. Collier, A. Hoeffler, “On the economic causes of civil war”, Oxford
Economic Papers, vol. 50, 998, p. 563–573.


13L’importance des facteurs économiques dans le déclenchement
des guerres civiles ne fait guère l’unanimité. Aussi les
approches économiques sont-elles fortement controversées « selon
les auteurs et selon les disciplines » comme l’a montré Philippe
9Hugon .
L’approche séquentielle a été davantage conceptualisée
par Cynthia Arnson et William Zartman (2005) qui rejettent les
10trois précédentes approches . Pour Arson et Zartman, ces trois
causes (griefs, identités et l’avidité) ne sont pas exclusives les
unes des autres. Plus encore, ces facteurs sont toujours présents
dans n’importe quelle guerre civile. La question consiste donc
désormais à savoir sur quelle séquence du conflit intervient
chacune de ces trois causes. Les deux auteurs distinguent trois
11séquences dans la chaîne causale des conflits civils :
- La première phase est l’existence des besoins (need), des
griefs, des revendications de citoyens contre la pauvreté, les
inégalités, les discriminations, etc. Les États faibles ou faillis
sont propices à l’émergence de tels griefs.
- La seconde phase est celle de la mobilisation des
identités ou des croyances (creed) par des entrepreneurs politi-ques
sur la base des griefs préexistants afin de déclencher un conflit
civil.
- La troisième phase est celle de la mobilisation des
ressources financières pour initier et soutenir la guerre.
Cependant, lorsque le conflit dure longtemps, la mobilisation des
ressources financières peut devenir une fin en soi dans la mesure
où les belligérants cherchent à contrôler les ressources non pas
seulement pour financer la guerre mais aussi pour s’enrichir
personnellement (greed).
Par exemple, au Liberia ou en Sierra Leone, le commerce
du diamant a plutôt servi à financer la guerre et ne constituait
12guère sa cause initiale . Il reste cependant vrai qu’au fil des
9 P. Hugon, "Armed conflicts in Africa: Contributions, myths and limits of
economic analysis." Revue Tiers Monde, vol. 44, n° 176, 2003, pp. 829-855.
10 C.Arnson, I. W. Zartman, Rethinking the economics of war : the
intersection of need, creed, and greed, D.C., Washington, Woodrow Wilson Center
Press / Baltimore, Johns Hopkins University Press, 2005.
11 Voir G. Holmqvist, Inequality and Identity…, op.cit., p.16.
12 P. Hugon, op.cit., p.839.
14années de guerre, les responsables des groupes armés en conflit
se sont progressivement enrichis. Ce constat vaut également
pour la Côte d’Ivoire, la République Centrafricaine, l’Angola,
le Mo-zambique, etc. Contrairement à la thèse d’Arnson et de
Zart-man, il y a des cas où le contrôle des ressources a joué le
premier rôle dans la naissance de conflits civils tels que les
enjeux fonciers dans certaines régions du Burundi, du Rwanda,
de la Côte d’Ivoire, ou les enjeux liés au contrôle de l’eau par
les riverains du fleuve Niger ou du Nil, par exemple.
Les approches institutionnelles, quant à elles, expliquent
les causes des conflits par la faiblesse ou la faillite des
institutions en ce qui concerne notamment leur incapacité à
permettre aux intérêts divergents des individus et des groupes de se
transformer en enjeux politiques qui conduisent à la négociation
et à la recherche de compromis. L’institution la plus incriminée
est l’État postcolonial ainsi que son administration dont la
faiblesse rendrait compte des causes et de la multiplicité des
con13flits en Afrique . Cette faillite se décline à la fois sur le plan
politique, sécuritaire, économique et social. Par exemple, en
République Centrafricaine présentement en conflit civil, au
cours de la décennie 2000 à 2010, la moyenne du budget annuel
consacré à l’éducation n’a pas dépassé 2,5% dans un pays où
49% de la population a moins de 18 ans. Dans un tel abandon,
certains jeunes se font plus facilement recrutés dans les
rébellions. Ainsi, l’État centrafricain est-il presque absent de la
vie de la population. Les Centrafricains ont donc appris à vivre
sans l’État et peut-être contre l’État. Une telle faillite de l’État
favorise la naissance de rébellions armées.
À la faillite de l’État s’ajoute la faillite des institutions
traditionnelles de médiation et de gestion des conflits. La crise
de la modernité politique et culturelle a mis en déroute plusieurs
institutions des sociétés rurales et traditionnelles qui assuraient
auparavant la cohésion sociale des populations à travers
plusieurs mécanismes de médiation des intérêts opposés et de
recherche pacifique de compromis.

13 P. Englebert, K. C, Dunn, Inside African politics, Boulder (Colorado,
USA), Lynne Rienner Publishers, 2013, p.294-298.


15Les approches géopolitiques, quant à elles, expliquent les
causes des conflits en Afrique par la mauvaise insertion des
pays africains dans les relations internationales et par les
ingé14rences des États et des compagnies commerciales étrangères .
De fait, l’Afrique est un « continent ouvert » où les acteurs
étrangers ont une grande influence. L’Afrique demeure encore
un vaste champ où des puissances étrangères sont intervenues et
interviennent. Les puissances coloniales ont dessiné à leur guise
la configuration territoriale de la plupart des États africains ; de
même, l’exacerbation de certai-nes questions identitaires dans
plusieurs pays africains est un héritage colonial. L’État qui est
né de la décolonisation est un État minimum dont les structures
visaient initialement à assurer l’exploitation de la colonie et non
le service des peuples colonisés. Aux indépendances, cet État
minimum ainsi que ses nouveaux dirigeants n’ont pas toujours
réussi à se départir de cette logique de prédation.
Plus tard, durant la Guerre Froide, l’Afrique a été un
théâtre de guerre idéologique entre l’Ouest et l’Est à travers des
guerres par procuration comme en Angola, au Mozambique, au
Congo Démocratique, etc. Aujourd’hui elle est toujours un lieu
de confrontation entre les puissances industrielles qui se livrent
une concurrence féroce pour le contrôle des matières premières.
En outre, la mauvaise insertion de l’Afrique dans les
relations internationales la fragilise et élève le niveau de
conflictualité. Ayant accédé à l’indépendance au début des années
1960, la plupart des pays africains ont de la difficulté à trouver
leur place dans un système international où les principales
règles du jeu avaient été définies sans eux depuis la fin de la
Seconde Guerre Mondiale. C’est le cas, par exemple, des
institutions financières internationales de Bretton Woods (Fonds
Monétaire International et Banque Mondiale) créées en 1944, et
de l’Organisation des Nations Unies (ONU) créée en 1945. La
place de l’Afrique n’est pas meilleure dans les organisations
14 Voir P.-F. Gonidec, Relations internationales africaines, Paris, LGDJ,
1996 ; A. Rastbeen, « L’Afrique, terre de rivalité », Géostratégiques, n° 25,
octobre 2009, p.17-26 ; A. B. Bado, « L'importance stratégique de l'Afrique »,
Regard Critique, vol. 8, n° 2, 2013, p.1 et 5.
16créées subséquemment, car souvent animées de rapports de
force qui tendent à assigner à l’Afrique un rôle de figurant.
Enfin, les approches holistes sous lesquelles nous
regroupons toutes les approches qui renoncent à proposer une théorie
générale et unique pour expliquer les conflits africains
contemporains. Ces approches généralement pluridisciplinaires et
éclectiques expliquent les conflits armés en contexte africain
par un enchevêtrement de plusieurs causes dont la
compréhension de la dynamique fait appel à différentes perspectives. Le
constat qui se dégage, en effet, de l’observation des conflits en
Afrique est que ces derniers sont toujours le résultat d’une
combinaison de causes interdépendantes et qui peuvent être à la
fois d’ordre politique, historique, économique, socioculturel ou
environne-mental. Chaque conflit armé peut combiner de façon
particu-lière et à des niveaux divers différentes causes, ce qui
lui donne une certaine spécificité, laquelle mérite d’être prise en
compte sérieusement dans la compréhension de ce conflit
particulier au risque de tomber dans une généralisation. C’est
précisément dans cette approche que s’inscrivent les chapitres
de cet ouvrage.
Le deuxième chapitre, « Comprendre la dynamique des
conflits : Une lecture synthétique des facteurs de conflits en
Afrique de l’Ouest », propose une approche dynamique et
plurielle des facteurs de conflictualité. Michel Luntumbue
s’oppose aux approches déterministes qui tendent à expliquer les
causes des conflits sur le continent africain par les
confrontations ethniques ou par l’avidité des dirigeants pour les
ressources économiques et le pouvoir politique. La surévaluation de
ces causes occulte de nombreux autres facteurs qui sont tout
aussi importants dans la compréhension de l’émergence et de la
résolution des conflits. Dans une perspective à la fois
ontologique et épistémologique, Luntumbue propose, pour l’analyse
des causes des conflits, de distinguer entre les élé-ments
structurels, les éléments amplificateurs et les éléments déclencheurs.
Bien que ces trois éléments participent de la causalité des
conflits, ils ne jouent pas le même rôle dans la chaîne causale.
Le troisième chapitre de cet ouvrage, « Vers une
théorisation de l’interface de conflictualité », examine les interfaces
de lutte et d’affron-tement. Yannick Brun-Picard démontre que


17l’interface générale où s’agrègent les populations à savoir le
territoire géographique et les mécanismes sociétaux constituent
le stade initial à l’interface d’affrontement. En effet, «
l’interface humanité/espaces terrestres met en relation, dans un
territoire donné, des belligérants, en contact avec des entités
territoriales connexes sans les dissocier. Elle permet de lire les
dynamiques à l’œuvre dans l’émergence de mouvances
terroristes, des luttes ethniques ou des conflits armés si les
observateurs lisent et s’approprient les réalités par l’intermédiaire du
vécu des belligérants ». C’est pourquoi, l’échec de la prise en
consi-dération de la compo-sition de l’interface de conflictualité
conduit à des erreurs d’orientation et explique, en partie,
l’échec des interventions déployées au cours de la dernière
décennie afin de mettre fin à certains conflits armés.
Le quatrième chapitre, « Une analyse du conflit civil éclaté
depuis 2012 en République Centrafricaine », est une tentative
d’explication des causes ainsi que du développement de la
récente guerre civile en Centrafrique. Dans une approche
plurielle et dynamique, Arsène Brice Bado propose une explication
du conflit centrafricain dont les racines remontent aussi loin que
l’existence de la Centrafrique comme colonie française et
comme État indépendant. Il en ressort, d’une part, que le conflit
armé actuel résulte de l’enchevêtrement de nombreuses crises
militaires, sécuritaires, politiques, économiques et
sociodémographiques qui minent la Centrafrique depuis des décennies ;
d’autre part, que le conflit en Centrafrique ne peut se
comprendre sans une prise en compte du contexte régional et
international, car les rebellions centrafricaines s’inscrivent dans
des dynamiques régionales complexes et entretiennent des
rapports directs avec les conflits et l’insécurité dans les régions
d’Afrique centrale et orientale. Ce cas d’étude propose donc
une approche qui restitue au conflit centrafricain sa complexité.
Il montre qu’une guerre est toujours un processus dynamique
qui évolue suivant le jeu des acteurs, les objectifs que ces
derniers redéfinissent sans cesse, ainsi que les actions qu’ils
entreprennent. Tous ces éléments font subir des mutations aux
causes initiales des conflits, du moins, dans la façon dont les
protagonistes les perçoivent et les verbalisent.
18Le cinquième chapitre, « Analyse critique des écrits sur le
mouvement mondial d’acquisitions de terres à grande échelle »,
aborde la question des conflits fonciers qui sont en
augmentation sur le continent africain depuis le début des années 1990.
La revue critique de littérature qu’offre Marie Gagné permet de
mesure l’importance des superficies de terres transférées à des
investisseurs privés en Afrique. Cependant, il est difficile de
dresser un portrait objectif du phénomène d’acquisition des
terres à grande échelle tant les données sont divergentes selon
qu’elles proviennent des organisations non gouvernementales
qui s’opposent à ce phénomène ou des institutions et acteurs qui
le promeuvent plutôt. Il est alors nécessaire que des études
indépendantes soient entreprises pour évaluer l’ampleur des
acquisitions des terres à grande échelle. Il en est de même des
théories divergentes qui tentent d’identifier les causes à
l’origine de la ruée mondiale sur les terres. Outre l’analyse du
discours très éclaté sur ce phénomène, Marie Gagné analyse les
effets des transferts massifs des terres sur les populations
rurales et montre comment cette ruée mondiale d’acquisition
des terres semble contribuer à la hausse des litiges fonciers en
Afrique.
Le sixième chapitre, « Medias, identité et pouvoir,
éléments structurants de crises sociopolitiques en Afrique :
esquisse de réflexion », traite de la manipulation politique de
l’identité et des médias, ce qui constitue l’un des facteurs de
conflictualité les plus courants. Comme l’écrit Emmanuel
Mabou, « le fait que les médias contribuent à structurer notre
perception des choses et du monde, et à façonner la société en
tant que producteur et véhicule de sens, de symboles et des
messages, détermine l’importance que les pouvoirs politiques
leur accordent, et justifient par ailleurs, l’instrumentalisation
dont ils font souvent l’objet au sud du Sahara ».
L’instrumentalisation des médias s’incarne ou sinon s’accompagne de la
manipulation des identités ethniques, transformant ainsi
l’action médiatique en « une variable de catalyse qui détermine les
conflits en Afrique » comme l’illustre malheureusement les
médias au Rwanda dans les années 1990. Ainsi, loin de n’être
qu’un adjuvant, la presse est un élément constitutif des conflits
en Afrique.


19Le septième chapitre, « La résolution des conflits civils
dans la dynamique de l’intégration régionale africaine »,
explore les perspectives de résolution des conflits en Afrique à
travers les dynamiques régionales et continentales d’intégration.
Guy Marcel Nono évalue le fonctionnement des structures de
l’Union Africaine relatives à la gestion et à la résolution des
conflits armés. Si l’architecture de paix et de sécurité de
l’Union Africaine est bien pensée sur le plan théorique, elle
tarde cependant à démontrer son efficacité sur le terrain eu
égard à sa capacité financière et logistique, mais également aux
divergences des visions politiques entre les dirigeants africains
sur les conflits armés affectant le continent. Cependant, les
efforts d’intégration au niveau sous-régional et continental
augurent d’une meilleure capacité de l’organisation à contribuer
de façon plus efficace à la pacification et à la stabilité du
continent. Déjà sur le plan diplomatique, la contribution de l’Union
Africaine à la résolu-tion des conflits est appréciable. Il reste
alors à renforcer ses capacités financières, logistiques et
militaires pour lui permettre d’être plus à même d’entreprendre
avec succès des missions de paix sur le continent.
Le huitième chapitre, « Influences des grandes puissances
en Afrique et obligations positives : du devoir de prévention des
conflits civils génocidaires par l’influence », interroge la théorie
et la pratique du droit international sur le devoir de prévention
des conflits génocidaires en Afrique. Tohouindji G. Christian
Hessou montre que le devoir de prévention du génocide peut
être interprété comme un devoir de prévention des conflits
identitaires en Afrique. En effet, puisqu’il serait incohérent
d’attendre le déclenchement d’un génocide pour exercer
l’obligation de le prévenir, alors la mise en application de cette
obligation internationale devrait concerner la préven-tion des
facteurs tels que les conflits identitaires qui conduisent à la
perpétration du génocide. Cependant, l’exercice d’une telle
obligation de prévention à travers l’influence préventive des
grandes puissances comporte des risques évidents d’ingérence à
leur profit, d’où la nécessité pour le Conseil de Sécurité des
Nations Unies d’avaliser ce type d’interventions afin d’assurer
une action internationale crédible en matière de prévention du
génocide.
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