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Eglise catholique et pouvoir politique au Congo-Zaire

De
208 pages
Les Eglises chrétiennes zaïroises ont précédé ou suivi le mouvement général de la démocratisation. L’Eglise catholique romaine a marqué son entrée dans le processus de 1990 avec un mémorandum célèbre. Un des ses responsable, Mgr Monsengwo, archevêque de Kisangani, a dirigé la Conférence Nationale Souveraine (CNS) et le Parlement de transition qui en a résulté. Quel bilan tirer de cette convergence des pouvoirs spirituel et temporel ? L’Eglise catholique zaïroise est minée par des contradictions internes et par la zizanie régnant dans ses hautes sphères. Elle ne pouvait pas scier la branche sur laquelle elle s’est installée pendant des décades : le système mobutiste.
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EGLISE CATHOLIQUE ET POUVOIR POLITIQUE AU CONGO-ZAIRE
La quête démocratique

Le Zaïre à L'Harmattan Dernières parutions

BAKAJIKA BANJIKILA : Épuration ethnique en Afrique: les" Kasaïens" - Katanga 1961-Shaba 1992, 240p. KABAMBA NKAMANY : Pouvoir et idéologies tribales au Zaïre, préface de E. M'Bokolo, 144 p. NICOLAÏ H., GOUROU P., MASHINI D.M. : L'Espace zaïrois - Hommes et milieux, 600 p. PEEMANS Jean-Philippe: Crise de modernisation et pratiques populaires au Zaïre et en Afrique, préfacé par B. Verhaegen, 240 p. TABLE DE CONCERT ATION.. ./INFO-ZAÏRE : ZAÏRE 1992-96 - Chronique d'une transition inachevée, préface de J.-F. Ploquin, postface de P. Rosenblum, 2 vol. 600 p. TSHIONZAMATAG. : Les médias au Zaïre - S'aligner ou se libérer, préfacé par Buana Kabwe. 176 p. BUSUGUTSALA GANDA YI G. : Politiques éducatives au Congo-Zaïre - de Léopold II à Mobutu, 256 p.

Wamu Oyatambwe

EGLISE CATHOLIQUE ET POUVOIR POLITIQUE AU CONGO-ZAIRE
La quête démocratique

Editions L'Hannattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'auteur
Dieudonné Warnu Oyatambwe est né le 09 octobre 1965 au Zaïre. Gradué en philosophie et Licencié en théologie des Facultés Catholiques de Kinshasa, Diplômé en économie du développement et Master en Gestion et administration publiques de l'Université d'Anvers, il prépare un doctorat en sciences politiques à la Vrije Universiteit Brussel. Auteur de nombreux articles, ses recherches portent principalement sur les processus de démocratisation et les perspectives de développement en Afrique.

L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5224-8

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A Téta et Priscilla pour tout

PROLOGUE

Les diverses Eglises d'Afrique ont joué un rôle remarquable dans les démocratisations enclenchées ces dernières années sur l'ensemble du continent, en prenant une part active, parfois décisive, dans la marche des nations vers l'ouverture au pluralisme politique, vers la démocratie. Dans cette effervescence, certains Etats ont subi une influence beaucoup plus grande des confessions religieuses; tout comme certaines confessions religieuses, par leur importance sociale, auront marqué plus que d'autres l'évolution politique de leurs pays. Faire une évaluation globale de cet apport des Eglises à la démocratisation des Etats africains peut revêtir un intérêt énorme. Du point de vue historique d'abord: il s'agirait de léguer à la postérité un témoignage sur une époque cruciale, mais aussi déterminante, de la vie et des Eglises et des Etats. D'un point de vue socio-politique ensuite: il est utile d'évaluer la contribution des différents agents sociaux à ces processus; la tendance est forte de se limiter aux seuls acteurs politiques proprement dits, alors que les Eglises se sont avérées particulièrement influentes pour modifier ou infléchir certaines évolutions. Enfin pour les Eglises elles-mêmes, évaluer leur contribution permettrait d'apprécier les efforts fournis et ceux qui restent à fournir. Cet ouvrage a pour but de participer un tant soit peu à cet effort multiforme. Cependant, pour un essai, ce serait une trop vaste entreprise que de nous investir dans une approche globale portant sur toute l'Afrique ou toutes les Eglises à la fois. Des ébauches déjà réalisées dans ce sens débouchent d'ailleurs allègrement sur des considérations ou des généralisations pas toujours rigoureuses. Evidemment, bien des textes valables ont déjà été publiés sur le sujet: c'est le cas de celui de Florence Boillot'; cependant, rien qu'à propos du Zaïre, on y décèlera quelques inexactitudes assez notables pour devoir être signa-

l.F. BOILLOT, "L'Eglise catholique face aux processus de changement politique du début des années quatre-vingt-dix", dans Année Africaine 1992-1993, CEAN, lEP-BORDEAUX, 1993, pp.115-144.

lées d'emblée. Ainsi, lorsqu'il est dit qu'on doit à l'Eglise zaïroise "les tentatives les plus réussies d'acculturation de l'Evangile"2, c'est plutôt de l'inculturation qu'il s'agit. De même, l'auteur écrit qu'à l'ouverture de la conférence nationale en 1991, 1"'Eglise catholique y est représentée, mais c'est un prêtre, Kolonji Mutambay, qui sera élu président de l'assemblée, sur proposition, semble+il, du gouvernement"3; il y a là une petite confusion des choses, car Kalonji Mutambay était présenté comme pasteur de l'Eglise presbytérienne et n'avait rien à voir avec l'Eglise catholique. Pareilles erreurs nous semblent imputables à l'étendue de la tâche entreprise. Aussi préférons-nous faire une approche indicative qui porte sur l'apport de l'Eglise catholique romaine à la démocratisation du Zaïre. Une Eglise, un pays. Quitte à voir opportunément dans quelle mesure ce qui est dit du catholicisme s'appliquerait à d'autres religions, et dans quelle mesure ce qui est vrai pour le Zaïre pourrait valoir pour d'autres pays. Bien que pareille restriction du champ d'étude ne met pas forcément à l'abri d'erreurs de tous genres, nous espérons au moins qu'elle contribue à en diminuer la fréquence.

Problématique

Dans les pays à forte concentration chrétienne, les Eglises chrétiennes, toutes obédiences confondues, ont apporté une contribution substantielle à l'instauration ou à l'aboutissement des démocratisations depuis 1990. Au Zaïre, c'est par une série des mémorandums, celui des évêques catholiques autant que celui de l'Eglise du Christ au Zaïre que les Eglises se mêleront aux revendications populaires. Un peu partout sur le continent (Cameroun, Congo, Gabon, République Centrafri-

2. Ibidem, p.l31 3. Ibid., p.132. 8

caine, Bénin, Zambie, Madagascar, Togo, etc) les hiérarchies ecclésiales auront aussi contribué largement aux débats politiques ci et là engagés4. Pour les catholiques, ce fut surtout la figure des évêquesprésidents des Conférences nationales qui a prédominé dans cet investissement en faveur de la démocratie. Mgr De Souza, archevêque coadjuteur de Cotonou, au Bénin; Mgr Ernest Kombo, évêque d'Owando, au Congo; Mgr Laurent Monsengwo Pasinya, archevêque de Kisangani, au Zaïre; Mgr Philippe Fanoko Kossi Kpodzro, évêque d'Atakpamé, au Togo; et Mgr Basile Mvé, évêque d'Oyem, au Gabons. C'est dire non seulement l'engagement singulier de la hiérarchie catholique dans ce processus, mais aussi l'urgence ressentie et l'importance accordée à cette contribution ecclésiale de la part des peuples concernés. En effet, les dirigeants laïcs s'étant illustrés des années durant par leur immoralité dans la gestion de la vie publique, c'est tout naturellement que peuples et dirigeants, pêle-mêle, s'en remirent aux hommes d'Eglise dans l'espoir de trouver là des remparts contre les manigances, l'arbitraire et les fraudes avec lesquels les responsables laïcs les ont familiarisés. Quel bilan peut-on dresser de cette intrusion du clergé dans le monde diabolique de la politique africaine? Le "bon grain a-t-il réussi à convertir l'ivraie" ou "l'ivraie aurait-elle plutôt corrompu le bon grain" (Mt. 13, 24-30) ? Au Zaïre en

4. Pour les catholiques, on peut se rétërer à: - M.CHEZA, H.DERROlTE et R.LUNEAU, Les évêques d'Afrique parlent. 1969-1992. Documents pour le Synode africain, Paris, Centurion, 1992; et - Commission française Justice et Paix, Les évêques et la vague démocratique en Afrique, (dossier n04), 1992. Pour les autres confessions chrétiennes, on peut voir: - Service protestant de mission et de relations internationales, Afrique en crise. Paroles d'Eglise.!" (un dossier du DEFAP), 1991 5. A titre de l'apport en personnel de l'Eglise catholique aux démocratisations africaines, on citera également l'abbé Séraphin Rouamba, qui a dirigé le Comité de concertation et le Forum de concertation au Burkina Faso, ainsi que Mgr Francis Kpakala, archevêque de Monrovia, qui a coprésidé la contërence de la paix du Liberia, bien que ces pays n'aient pas organisé des contërences nationales proprement dites. 9

particulier, le catholicisme est-il susceptible de déclencher une épure politique à un moment où certains s'attendent ou en appellent à des candidatures des dignitaires ecclésiastiques à des postes politiques clés? Quels seraient les enjeux et chances de réussite d'un quelconque engagement politique de l'Eglise? Ce n'est pas d'un procès des personnes qu'il s'agira ici. D'autant plus que partout où des prélats ont présidé à ces célebrissimes assises, on aura retenu d'eux une certaine modération face aux turbulences de la vie politique, même si l'appréciation globale reste sujette à caution, apport positif pour tel, mitigé ou discutable pour tel autre, selon les cas6. On reconnaîtra néanmoins l'immensité, l'âpreté et la complexité de la tâche qui leur a été confiée au regard des espoirs démesurés placés tant en ces assises qu'en ces personnalités. En effet, les évêques-présidents auront dû satisfaire tout à la fois les attentes de trois catégories sociales dont les rapports, au plan politique, étaient devenus pire qu'antagonistes: les tenants du pouvoir, les candidats politiques en lice, et la population. L'urgente soif des résultats immédiats va conduire à un usage instrumental, une subtile prise en otage de l'Evêque-président par les différentes catégories sociales en expectative. Il ne nous revient pas de faire le procès de cet abandon populaire entre les mains des "hommes de Dieu"; d'autres l'ont déjà entame. Seulement, pour le cas du Zaïre, nous tâcherons, le moment venu, de retracer le contexte et les circonstances qui auront présidé à ce choix. Le but de cet essai consiste ainsi à apprécier l'attitude de l'Eglise en tant qu'agent de la société civile face à un processus de transformation sociopolitique. L'Eglise sera prise ici en tant qu'institution sociale, à travers ses dits, ses écrits, ses

6. Pour une analyse globale, voir: F. BOILLOT, art.cit., pp. 125-133. 7. Voir METENA M'nteba, "Les CNS africaines et la figure de l'évêqueprésident", in Z.A (=Zaïre-Afrique), (n0276), 1993; et, dans une certaine mesure, F. EBOUSSI-BOULAGA, Les conférences nationales en Afrique. Une affaire à suivre, Paris, Karthala, 1993. 10

faits, tels qu'ils se livrent à l'observation sociologique et/ou politique. A ce titre, un regard sera jeté à l'histoire irnmédiate de cette Eglise, ses relations avec le pouvoir temporel, afin d'en mieux saisir le comportement dans l'ère de la démocratie. Car, les relations Eglise-Etat n'ont pas revêtu le même caractère en temps colonial et en temps postcolonial; elles n'ont pas été les mêmes non plus sous les dictatures postcoloniales et après l'enclenchement des processus de démocratisation. C'est des relations plutôt variables et tumultueuses, tantôt conflictuelles tantôt harmonieuses.

Sources

L'apport des Eglises à la démocratisation en Afrique a déjà fait l'objet de quelques publications en divers sens; nous allons y recourir opportunément pour étayer nos analyses. Les unes brossent le cadre théorique dans lequel pourraient ou devraient s'opérer les interventions du "sacré" dans le temporel, d'autres ébauchent des évaluations de ce qui a été fait par ci par là. D'autres encore, de plus en plus nombreuses, relèvent purement de la théologie politique dans un jargon et une méthodologie peu accessibles aux non initiés. Parmi ces élaborations, certaines retiendront particulièrement notre attention. Il y a d'abord les actes de la 19è semaine théologique de Kinshasa, organisée du 21 au 27 novembre 1993 par la faculté de théologie des Facultés catholiques de Kinshasa (Zaïre) sous le thème "Eglises et démocratisation en Afrique"g. Les divers articles de cet ouvrage en font un précieux document de référence, surtout à l'usage des hommes d'Eglise et des centres de formation ou de réflexion théologique; il y est fait recours aux sources scripturaires, canoniques et doctrinales, pour justifier, expliquer ou inspirer l'engagement

8. Eglises et démocratisation en Afrique, (Actes de la 19è semaine théologique de Kinshasa), Facultés Catholiques de Kinshasa, 1994. 11

des Eglises en faveur de la démocratie. Nous allons recourir à cet outil pour d'inévitables considérations théoriques qui s'imposeront au fil de l'ouvrage, autant que pour y puiser d'éventuelles données factuelles utiles. Toutefois, notre recherche entend s'en démarquer très nettement puisque notre perspective consiste à recueillir des faits empiriques, vérifiables et à caractère strictement socio-politique; elle ne s'occupe nullement de juger si une Eglise, dans ses principes, peut ou non interférer dans le champ politique. Dans cette même optique, nous pouvons citer, entre autres sources, la revue Zaïre-Afrique, qui est devenue l'organe quasi-officiel de publication des différentes interventions de l'Eglise dans la démocratisation zaïroise. Ces deux premières sources ont l'avantage d'être publiées au Zaïre même où se déroulent les faits sur lesquels porte notre réflexion. Mais, étant publiées par des institutions ou des personnes dépendantes, à l'un ou l'autre titres, de l'Eglise catholique, elles ont pour inconvénient d'être peu critiques (et d'être plutôt laudatives) à l'égard de l'action politique du catholicisme zaïrois. Il y a enfin le "Petit atlas des Eglises africaines" publié sous la direction de Luc Terras9; un guide pratique qui reprend plusieurs données concrètes sur l'apport des Eglises, catholiques en particulier, à la démocratisation en Afrique. Sa vocation d'atlas en fait aussi un précieux document à consulter dans la mesure où il couvre les Eglises de tous les pays d'Afrique avec des détails considérables sur différents aspects de la vie ecclésiale. Cependant, rapporté à notre thème, l'ouvrage est plutôt général. Pis, comme on peut s'y attendre dans une si vaste entreprise, il comporte beaucoup d'inexactitudes notamment d'ordre historique; il est donc utile de le dépasser, pour la partie qui nous concerne au moins, et d'en

9. L. TERRAS (dir), Petit atlas des Eglise.I' africaine.f. Pour comprendre l'enjeu du chrÜtianisl1le ell Afrique, Paris, Golias, 1994. 12

corriger les principales erreurslO. Il existe également une abondante littérature politique, parue ces dernières années, sur la démocratisation au Zaïre. Celle-ci relève souvent soit du panégyrique individuel ou partisan des acteurs politiques, soit de I'histoire immédiate, quand elle ne consiste pas en des "révélations" sur les méfaits du régime, avec toutes les faiblesses que cela peut comporter du point de vue de la rigueur ou de l'objectivité scientifiques.

JO. Nous veillerons surtout à rectitier les affabulations de l'article signé par AKMN. MAMPAKA, L'Eglise catholique au Zaïre. En Afrique un catholique sur cinq est zaïrois. Regard sur la plus grande Eglise d'Afrique, dans L.TERRAS (dir), op.cit., pp.175-182. 13

Chapitre 1

LE CATHOLICISME DU ZAIRE

Une Eglise marquée par la colonisation

Ainsi peut se résumer la configuration globale de l'Eglise catholique du Zaïre. Par son histoirell, sa théologie et ses relations avec l'Etat, cette Eglise est largement tributaire de la colonisation belge qui a marqué le pays. En effet, lorsque en 1908 le roi Léopold II légua à la Belgique "l'Etat indépendant du Congo" pour en faire une colonie, le "Congo belge", il fit baser son action colonisatrice sur trois piliers. Le premier était l'Eglise catholique, dite Eglise nationale, chargée de pacifier les coeurs des indigènes par la conversion au christianisme; le deuxième fut le com~ mercial et les sociétés coloniales chargées de rentabiliser la colonisation par l'exploitation des richesses du pays; le troisième était l'administration et son armée, la Force publique, chargées d'installer le pouvoir colonial en lieu et place des pouvoirs traditionnels des chefs indigènes. Cependant, l'opération de rentabilisation de la colonie par le deuxième pilier de cette tripartite va vite dégénérer en abus dans l' exploitation des richesses locales. A cet effet, l'indigène qui n'aura pas livré la quantité d'ivoire ou de caoutchouc imposée aura la main tranchée; ce fut le scandale dit du "caoutchouc rouge" que des missionnaires protestants d'origine britannique et américaine "dénoncèrent avec véhémence, alors que l'Eglise catholique se murait dans un silence prudent que lui imposait

11. On date de l'accord signé le 26 mai 1906 entre le Saint-siège et Léopold Il l'introduction du catholicisme au Zaïre. Mais en réalité les premiers contacts s'établirent dès le XVè siècle avec l'arrivée des portugais. Cette "première évangélisation par les missionnaires" se sera déroulée d'une manière peu chrétienne, et s'interrompit très vite. Notre propos porte donc sur le catholicisme romain officiel qui a accompagné la colonisation et s'est poursuivi sans discontinuité depuis lors jusqu'à ce jour.

son rôle de premier pilier de l'aventure coloniale'tl2. Il en sera de même lorsque, pour la construction des routes et, surtout, des chemins de fer, plusieurs milliers des colonisés perdirent la vie à cause de la dureté des travaux; l'Eglise se taira pour préserver ses relations avec le pouvoir établi. Dès lors les relations entre l'Eglise et l'Etat vont suivre le principe du "do ut des" qui résume les enjeux de leur étroite collaboration. L'Etat colonial confia, moyennant subsides, aux Eglises et principalement à l'Eglise catholique, toutes les oeuvres sociales: l'enseignement et la santé. L'Eglise catholique va s'arroger un quasi monopole notamment sur la formation scolaire, tandis que les protestants, peu subventionnés, et les musulmans, ouvertement combattus, se contenteront d'une portion congrue. A cette époque, les missionnaires avaient le statut d'agents administratifs, allant jusqu'au pouvoir judiciaire. A la demande explicite ou implicite de l'Eglise, l'Etat va également se mettre à )a rescousse du cathoJicisme dans sa lutte contre les autres confessions religieuses. D'abord contre le protestantisme, importé au Congo par des missionnaires britanniques, américains et scandinaves. Le pamphlet de Mgr Hemptine en 1929 illustre la croisade contre ces autres religions; celui-ci alerte l'autorité coloniale contre le danger que représentait à ses yeux le protestantisme sur le plan religieux mais aussi socio-politique et stratégique. On peut lire notamment à propos des actes de la Conférence jubilaire des missions protestantes de 1928:
«voici enfin le document clair, incontestable, authentique, attendu depuis longtemps, qui étale en toutes lettres sous nos yeux le programme politique des missions protestantes au Congo (..) ... les peuples disposeraient d'eux-mêmes et se libéreraient des entraves de l'Impérialisme dont est pétri le vieux monde. Ces principes ont bouleversé l'Europe et trans-

12. L. TERRAS, op. cir., p.176 16

formé la victoire en défaite,.I3.

Puis le prélat s'étend sur les aspects doctrinaux et religieux, sur le danger que représente la libre lecture et interprétation de la Bible, avant de revenir sur les enjeux politiques de cette attitude: "Au point de vue politique, le gouvernement devra donc attendre les manifestations de l'Esprit pour savoir quelle attitude il convient de prendre à l'égard des Eglises indigènes". Et surtout, en ce temps de crise EstOuest, "Moscou attache au protestantisme un intérêt particulier parce qu'il le considère comme un point faible du front capitaliste"14. Puis il fait un rappel, sous forme de leçon d'histoire, à l'autorité coloniale belge:
«Dès avant la guerre, la Belgique était envahie pacifiquement en attendant l'heure de l'égorgement; le Congo attend son heure.(...) L'Angleterre fait... des... dispositions restrictives [pour l'entrée dans ses territoires coloniaux]. (.. .).. .tandis que chez nous [au Congo] on entre comme dans une grange.,.15

L'insistance sur l'aspect politique venait du fait que le prélat savait très bien sur quelle corde il fallait tirer pour toucher la sensibilité du pouvoir colonial et le pousser à agir dans un sens précis. Cette attitude belliqueuse des catholiques prévaudra également à l'égard des autres mouvements religieux, et en particulier contre les messianismes indigènes dont le Kimbanguisme et le Kitawala, tous deux sévèrement réprimés par l'autorité coloniale. Mais il faut dire que Léopold II avait manifesté la même méfiance à l'égard des missions catholiques non belges (notamment les Pères Blancs); dès 1906, un concordat négocié avec le Vatican mettait en

13. Mgr DE HEMPTINE, "La politique des Missions protestantes au Congo", Elisabethville, 1929, cité par P.B. KABONGO-MBAYA, L'Eglise du Christ au Zaïre. Formation et adaptation d'un protestantisme en .\'ituation de dictature, Paris. Karthala. 1992, p.59-60. 14. Ibid., p.61 15. Ibid. 17

avant le principe qui resta en vigueur jusqu'en 1960: "l'effort

missionnaire devait être principalement belge"16.
En retour, l'Eglise catholique s'acquittait de la mission lui impartie par le colon. Somme toute, autant la colonisation a profité de la mission pour exploiter les indigènes, autant la mission a profité de la colonisation pour s'implanter. Alors que les buts de la colonisation étaient néfastes pour l'homme noir considéré comme "inférieur", des missionnaires s'y étaient compromis jusqu'à la légitimer. Evidemment, il y eût aussi quelques situations où l'Eglise refusa de cautionner l'administration coloniale. Mais le but poursuivi ici n'est pas de refaire le procès de la colonisation, encore moins celui de la mission ou celui de leurs rapports réciproques; on les trouvera ailleurs17. On retiendra néanmoins qu'en accompagnant la colonisation, l'Eglise a utilisé ses méthodes de destruction des cultures autochtones et s'est ainsi, en quelque sorte, piégée. En effet, les missionnaires avaient fait tabula rasa des pratiques cultuelles et religieuses locales, les taxant indistinctement de païens. La prise de conscience de cette injustice et le souci de la corriger va pousser les responsables autochtones de l'Eglise à déclencher un mouvement d'indigénisation du christianisme, nonobstant les réticences ou le désaveu de la hiérarchie belge et vaticane, afin de pallier à cette négation à la fois culturelle et anthropologique. Dans les années 56, l'indigénisation du clergé aidant, l'Eglise va se distancier du gouvernement colonial et quitter progressivement la "trinité coloniale"; en 1956, les évêques rédigeront même une déclaration dans laquelle ils se rangeaient du côté de l' émancipation congolaise. Ayant bien perçu l'évolution inéluctable du pays vers l'indépendance, Mgr Malula, en particulier, va s'investir à accompagner ce mouvement et surtout à l'intégrer

16. C. YOUNG, Introduction à la politique congolaise, C.R.I.S.P., Bruxelles, s.d., p.14. 17. G. DE BOSSCHER,Autopsie de la colonisation, Paris, 1967; Eglise et histoire de l'Eglise en Afrique, colloque de Bologne, Paris, Beauchesne, 1988. 18

à la dynamique ecclésiale; c'est tout le sens de sa célèbre phrase "Nous voulons une Eglise congolaise dans une nation congolaise" qui guidera son engagement futur. Ce nouvel élan poussera les élites ecclésiales africaines à préconiser un christianisme "africanisé"18. Par cet effort théologique constant et intense, cette Eglise s'efforcera d'affirmer progressivement son indépendance vis-à-vis de l'Eglise-mère d'Occident; une indépendance pas toujours bien perçue par cette dernière, mais qui se fera de plus en plus réelle envers et contre tout. Toutefois, la colonisation va se poursuivre sous une autre forme: l'Eglise du Zaïre, comme toutes ses consoeurs d'Afrique, est principalement financée par les dons et les capitaux de l'Occident. Cette autre forme de dépendance l'enserre dans une situation très délicate: la recherche des relations harmonieuses avec l'Occident l'oblige à se replier sur une certaine" orthodoxie" définie par un ailleurs qui ne prend pas toujours en compte les besoins réels des clients locaux; ce qui, conséquemment, la place dans une position fragile au plan local face à la concurrence que lui font les nombreux producteurs et distributeurs du sacré apparus de part et d' autre ces dernières années. En sus, même après la décolonisation, le Vatican continue à consulter les missionnaires étrangers sur chaqu~ nomination d'évêques, même autochtones; les missionnaires recommandent ainsi les candidats qui leur paraissent "recommandables", pérennisant du coup le statu quo: l'essentiel du pouvoir et le contrôle des oeuvres continuera à dépendre des missionnaires. Cette double dépendance met l'Eglise mal à l'aise, comme on vient de le voir, dans sa quête de la différence et de l'autonomie, et elle la gêne même dans son vécu quotidien à travers des actes les plus ordinaires de son fonctionnement interne. Ainsi, selon Kabasele Lumba-

18. Cette prise de conscience a été exprimée dans De~' prêtre~' noirs s'interrogent, Paris, Cerf, 1956; l'élan théologique qui en a résulté se traduira par la réhabilitation des cultures africaines et culminera dans la théologie dite de l"'inculturation", dont la synthèse méthodologique la plus brillante a été élaborée par BIMWENYI K., Le discours théologique négroafricain. Prohlème.I' de.I'fondements, Paris, Présence africaine, 1981. 19

la, pour qu'un" ecclésiastique zaïrois voyage à l'étranger, non seulement la signature de son évêque n'est pas décisive, ni celle du Secrétariat administratif de la Conférence épiscopale, mais il faut que le secrétaire de la Nonciature y mette un aval. La puissance économique des congrégations internationales est telle que évêques et prêtres zaïrois sont obligés de faire la queue et des courbettes aux portes de procures de mission" 19. Aujourd'hui, en dehors de la dépendance économique et de la soumission au Vatican, il faut tout de même reconnaître que sur certains points - notamment en liturgie -, le catholicisme zaïrois réussit à s'émanciper peu à peu de la tutelle de l'Eglise d'Occident. Face à son homologue belge, il a réussi à nouer des relations de réciprocité; autant il y a encore des missionnaires belges au Zaïre (leur nombre va d'ailleurs en décroissant) autant il y a des prêtres zaïrois, en nombre croissant, qui exercent leur ministère en Belgique20.

Une grosse pointure

Cette Eglise semée par les missionnaires est aussi une graine qui a germé, grandi, et porté des nombreux fruits. Déjà en 1958, le Congo comptait 5.371.785 chrétiens, dont 80% des catholiques. A la fin de la colonisation, les catholiques comptaient 669 postes de mission, desservis par 6000 missionnaires blancs, aidés par environ 500 prêtres africains, dont le nombre augmentait d'environ 40 par an, aidés par

19. F. KABASELE LUMBALA, "Processus d'élaboration d'Eglise au Zaïre; chances réciproques d'une rencontre", in Concilium, n0251, 1994, p.76-77. 20. J. DUMONT, "Le christianisme décolonisé", in Belgique/Zaïre. Une histoire en quête d'avenir, sous la direction de G. de VILLERS, (Cahiers africains n09-11), 1994, p.155-156 . 20