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Eloge de la civilité

De
272 pages
Sur ces bases, il dégage un concept de « Communauté populaire » visant à prendre le relais des notions de « Classe sociale » ou de « Société ».
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ÉLOGE DE LA

CMLITÉ

Critique du citoyen moderne

@ L'Harmattan,

1997

ISBN: 2-7384-5321-X

Phi1ippe ZARIFIAN

,
ELOGE DE LA (MUTE
Critique du citoyen moderne

,

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Hannattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y

Chapitre
LE PROBLÈME DE LA CMLITÉ.

1

Partons d'un ensemble de constats factuels.
1. La citoyenneté en déception.

Il est devenu un lieu commun, de nos jours, de parler de crise de la politique, en ce sens purement intuitif que les citoyens, dans leur majorité, n'accordent plus qu'une confiance très limitée aux propositions et à l'action des hommes politiques, voire même qu'ils se désintéressent franchement de la vie politique et ne se sentent plus engagés par elle. Cette crise peut se refléter dans divers indicateurs: le taux de participation aux élections, la popularité des hommes politiques dans les sondages, etc. Mais elle s'exprime de manière plus sensible encore dans le ton désabusé que le citoyen "de base" adoptera pour parler de l'action du gouvernement ou du comportement de tel ou tel ministre. Bref: nombre d'entre nous ne croit plus à la politique. Une enquête réalisée par l'Institut BV A pour le forum Régénération, organisé du 18 au 20 octobre 1995 (sous l'égide, en particulier, du journal Le Monde) auprès de jeunes de vingt à trente cinq ans, indique que: - pour 43% d'entre eux, la politique sert essentiellement "à gé-

rer des intérêts", - pour 19%, eUe "ne sert à rien", - 14% Y voit un "moyen de changer la société", - et seulement 8% une façon de "défendre des valeurs". 7

Voici un constat qui, bien entendu, pose problème. Les jour. nalistes et commentateurs de la vie politique nous expliquent que rien ne serait pire qu'une telle perte de crédibilité, qu'il en irait de l'avenir de la démocratie. Dès qu'un homme politique est touché par une affaire de corruption par exemple, on s'empresse de nous dire qu'il ne faut pas généraliser, que la grande majorité de ces hommes sont honnêtes et se dévouent au bien public, qu'il faut éviter de jeter le bébé avec l'eau du bain, etc. Ces commentateurs n'ont pas tort: le désintérêt pour la vie politique est un danger. Mais c'est aussi une réalité qu'il serait vain de vouloir nier. Reste surprenant, d'une certaine façon, le constat inverse: malgré les bonnes raisons qu'ils auraient de perdre toute crédibilité dans la politique, nos concitoyens (en France) restent intéressés par la politique et n'ont pas encore atteint le degré de désengagement que l'on sait exister dans des pays comme les Etats-Unis. La même étude auprès des jeunes montre que 47% d'entre eux s'intéressent "beaucoup" ou "assez" à la politique. C'est probablement qu'il existe, en France, une longue tradition d'intérêt pour la chose publique, et pour la vie politique qui l'incarne, et que nous n'avons pas encore atteint le cap où déception et perte de crédibilité se transforment en complet désabusement. Il faut dire que des décisions politiques dépendent de nombreux éléments qui influent sur notre vie pratique, et ceci retient nécessairement, dans une société où se maintient un certain niveau de régulation sociale, notre attention. D'une certaine façon, la crise de la politique est atténuée par la "demande d'Etat", qui associe action politique et mesures étatiques, et par un goût tenace pour le débat d'idées, quand bien même on n'en attendrait que peu d'effets concrets. Mais il nous semble qu'il faut aussitôt dépasser ces premiers constats. Car il existe une autre manière de parler de la crise de la politique, celle qui consiste à se demander: qu'est-ce qu'être citoyen? Il ne suffit pas d'accoler une étiquette à des individus anonymes et de parler des "citoyens" ou "concitoyens". Encore faut-il se demander ce que ce tenue signifie. Or il est peu douteux que l'immense majorité des citoyens en question ont le sens aigu de n'avoir aucune possibilité et responsabilité

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d'action sur la vie publique. Il va de soi que la prise de décision politique, celle qui engage les choix majeurs du vivre collectif, est monopolisée et nous échappe. C'est ce "il va de soi" qui devient problématique lorsque, par ailleurs, les problèmes cruciaux de vie en société s'aggravent beaucoup plus qu'ils ne se résolvent et que nous avons le sentiment que les "représentants" ne prennent plus d'engagements réels vis-à-vis de ceux qui les élisent. Certes la démocratie représentative, si on l'envisage abstraitement, peut toujours se trouver légitimée par la difficile existence de son symétrique inverse: la démocratie directe, mais on finit par oublier ce qui, historiquement, a pu justifier la forme concrète prise par la citoyenneté, et en particulier l'extériorité forte qu'elle institue entre le citoyen et le politique (l'exercice pratique du pouvoir politique). Max Weber, avec la probité qui le caractérise, avait déjà indiqué, en 1919 : « Nous faisons tous "occasionnellement" de la politique lorsque nous mettons notre bulletin de vote dans l'urne ou lorsque nous exprimons pareillement notre volonté, par exemple en manifestant notre désapprobation ou notre accord au cours d'une réunion "politique" ou enfin lorsque nous prononçons un discours "politique",etc. D'ailleurs, pour de très nombreuses personnes le contact avec la politique se réduit à ce genre de manifestations. »1 D'une certaine manière, ce qui reste de plus solide factuellement dans la pratique de la citoyenneté, c'est le sentiment du "nous". Nous, i.e. : citoyens, existons comme communauté. Le "nous" peut se dire sans paraître ridicule. Mais il faut remarquer, ce qui n'est pas sans poser problème, que cette existence intuitive du "nous" reste accrochée aux traditions nationales. La citoyenneté reste basiquement nationale. Elle parvient difficilement, de manière aussi bien subjective qu'institutionnelle, à se lier à des ensembles géographiques et humains plus vastes, et donc à se hisser à la hauteur réelle des problèmes contemporains. Le développement d'une administration supranationale tient alors lieu d'exercice de la citoyenneté. On peut la critiquer comme bureaucratie, mais on 1 Max Webèr, Le savant et le politique, éditions 10/18, Christian Bourgois éditeur, juin 1990, p.109. 9

ne le fait pas sans mobiliser, la plupart du temps, une négation de la réalité des problèmes et un refus d'envisager une extension des bases de référence de la citoyenneté. De plus, le sentiment du "nous", fruit d'une histoire et d'une culture partagées, ne suffit certainement pas à donner un contenu tangible au concept de citoyenneté. Et relevons d'ailleurs ce paradoxe: reste solide (et fragile, voire dangereux à la fois) un sentiment de co-appartenance qui n'a aucun espace pour se manifester concrètement, puisque la vie politique, même nationale, est ainsi structurée que ce "nous" n'est associé à aucune pratique qui lui donnerait une existence "en soi et pour soi". Bref: le "nous" n'a pas d'existence dans la vie politique institutionnelle. Il n'existe, en temps normal - normalité qu'il nous faudra interroger -, que par l'intermédiaire de ce "il" qu'est l'Etat. Bien entendu, il existe, de longue date, des formes intermédiaires, par exemple associatives, de vie sociale. Mais s'agitil d'une forme de vie réellement politique? Outre que, par définition, ces formes découpent, au sein de la population, des ensembles sociaux réduits et spécifiés - ne permettant pas de nouer directement avec l'idéal citoyen du "nous" -, elles tendent à fonctionner, non pas comme des médiations vers l'universel, mais bien plutôt comme un moyen d'isoler et donc de dépolitiser les problèmes, dans leur dimension et leur traitement réels, renvoyant dans un ailleurs indéfini leur résolution "de fond". Elle "tient lieu de" et donc, à sa manière, détourne d'un exercice politique de la citoyenneté. Les associations orientées sur le traitement local du chômage, ou les actions d'aide à l'insertion, en sont, aujourd'hui, de bons exemples. D'un côté, ce sont incontestablement celles qui manifestent le plus nettement un souci de citoyenneté, un sens du devenir commun, d'un autre côté, elles traitent sur le registre du "social - local" un problème qui devrait relever de la pensée et de l'action politique. L'action sociale, lorsqu'elle n'est pas "humanitaire", a pris la place de l'action politique. La notion même d'action politique est devenue très floue, dès lors qu'on tente de l'imaginer comme une action émanant des citoyens eux-mêmes.

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Il est presque amusant de remarquer que la seule manifestation tangible de notre existence collective réside aujourd'hui dans la pratique des sondages d'opinion. Mais celle-ci est une contestation permanente de l'existence de ce "nous" : les sondés sont interrogés, non pas comme membres d'une communauté citoyenne, mais comme des consommateurs atomisés, que l'on regroupe statistiquement selon le contenu de leur réponse. Ce n'est pas le modèle du citoyen (i.e. : membre actif et délibérateur d'une même Cité) qui est activé, mais celui de la cible d'une enquête marketing. Il est tout à fait significatif que l'on ait pu inventer et utiliser la notion même de "marketing politique", sans que cela n'interroge en profondeur aussi bien ceux qui l'utilisent que ceux qui en sont les cibles. La politique se vend. Mais si el1e se vend, c'est qu'elle devient tributaire du cycle précaire de la consommation. El1e peut finir par être (re)jetée aussi aisément que toute autre marchandise.
La crise de la politique n'est pas nouvelle. Non seulement elle tend à revenir périodiquement à l'ordre du jour, selon les avatars de l'histoire, mais el1e est inscrite dans le fonctionnement même, régulier, de nos démocraties. Elle lui est consubstantielle. C'est depuis que la démocratie moderne existe que l'exercice effectif de la citoyenneté est déficient, et n'emprunte en rien à son supposé modèle: l'agora athénienne. Si, néanmoins, nous pouvons avoir l'intuition
que cette crise est devenue particulièrement grave

-

sans

apparaître nécessairement aiguë -, c'est à cause de la convergence actuel1e d'un ensemble de raisons: 1) les questions du vivre (nous al10ns revenir sur ce concept) semblent prises dans un mouvement quasi inexorable d'aggravation, que chacun de nous peut aisément énoncer: chômage durable et de masse, fragmentation de la société, processus d'exclusion, problèmes écologiques tels qu'ils risquent de mettre en péril le devenir humain, mouvements de mondialisation, qui semblent plus destructeurs que civilisateurs et qui apparaissent globalement incontrôlés, montée des intégrismes et des risques de conflits qui leur sont associés, etc. La politique n'est pas seulement contestable quant à ses orientations, à ses prises de parti; elle l'est quant à son impuissance à s'affronter à ces questions,

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2) la vie politique institutionnelle semble être devenue largement inadaptée quant à ses formes et à ses pouvoirs. Ce n'est pas seulement qu'elle accapare les prises de décision, c'est qu'elle apparaît dépassée par la montée en complexité de la vie sociale et la nature des processus qu'elle est censée régler. Elle semble n'avoir prise ni sur le local, ni sur le global. Ni sur le très court terme - cela ira toujours mieux demain - ni sur le moyen terme - demain, les choses ne vont pas mieux - ni moins encore sur le long terme, espace temporel où se projettent nos angoisses les plus profondes (nos enfants, demain, dans quel monde vivront-ils ?), 3) l'exclusion vis-à-vis des pratiques de la vie politique devient d'autant plus mal ressentie que le mouvement même des sociétés modernes occidentales fait que le niveau d'éducation, d'information, etc., ne cesse de croître et qu'il existe une intelligence, diffuse mais réelle, des individus "ordinaires" des questions qu'il faudrait affronter et de l'incapacité des formes de gouvernement à y faire face. Et, lié à cette intelligence, un niveau d'exigence dont les aspects les plus factuels de la déception de la politique portent témoignage, 4) l'incompréhension s'installe comme principe de gouvernement. Il serait absurde de se limiter à quelques considérations sur le caractère hautain et élitiste des hommes qui nous gouvernent. La question est plus profonde. Il existe manifestement - nous en tenant touj ours ici à des constats factuels une distance sociale et pratique telle, entre gouvernants et gouvernés, que, ni le monde vécu partagé qui serait supposé permettre une certaine intercompréhension, ni les retours d'information dont les gouvernants peuvent disposer, ne permettent de combler le fossé. Il faut peut-être y voir un effet de la crise de l'Etat keynésien, c'est-à-dire d'un Etat qui était assez fortement engagé, en tant que tel, dans les pratiques sociales concrètes, et qui ne cesse de perdre en intelligibilité au fur et à mesure de son désengagement. D'une certaine manière, la coupure socio-subjective qui est en train de s'instaurer entre les agents de l'Etat (les fonctionnaires au sens large) et les gouvernements est à la fois un témoin et un moteur de cette perte d'intelligibilité. Le pouvoir politique s'isole de ses propres agents.

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On pourrait en saisir la face inverse: les "citoyens" perdent aussi en compréhension de la pratique politique, non pas certes au niveau des problèmes qu'il faudrait traiter, mais au nivéau des contenus et formes de solutions qu'il serait possible de penser, comme des projets idéologiques et politiques qui pourraient leur donner une consistance d'ensemble. C'est de ce point de vue - de ce point de vue seulement - que l'on peut affirmer que la population est "moins politisée" (moins cultivée politiquement) qu'elle ne pouvait l'être aux époques des grands affrontements idéologico-politiques. Mais elle a probablement mûri en intelligence de l'acuité des enjeux. Il ne serait pas totalement faux de voir, dans le discrédit qui touche actuellement l'action politique, un retour de préjugés traditionnels. Hannah Arendt2 a eu l'occasion de souligner la force et l'ancienneté des préjugés contre la politique, en particulier de l'idée selon laquelle la politique est en son fond un tissu de mensonges et d'impostures au service d'intérêts sordides et d'une idéologie encore plus sordide. Mais elle ajoutait aussitôt qu'il faut toujours essayer de comprendre les préjugés, de voir de quelle expérience et de quel jugement ils sont issus. Il nous semble toutefois que nous sommes nettement au-delà d'un retour de ce préjugé traditionnel. Si un fort discrédit entoure aujourd'hui l'action politique des gouvernants, c'est à partir d'une angoisse sur le présent comme sur le devenir de notre société - et de l'individu singulier en son sein -, angoisse qui englobe le jugement selon lequel les gouvernements, quelle que soit leur coloration politique, sont dans la complète incapacité de dessiner et conduire une transformation du vivre ensemble qui serait positive. L'incapacité du politique est en quelque sorte absorbée dans le développement de l'angoisse, et cette association peut engendrer un effet en retour redoutable : celui qui conduit les individus à douter d'euxmêmes, à se laisser envahir et auto-culpabiliser par cette angoisse, à psychologiser une question qui ne saurait recevoir de réponse par cette voie. Il nous semble peu douteux que l'autoculpabilisation et la dévalorisation de soi risquent de devenir des phénomènes de masse. 2 Hannah Arendt, Qu'est-ce que la politique?, novembre 1995, p.37. 13 éditions du Seuil,

Il faut donc isoler en tant que telle la crise de l'action politique, en délimiter les symptômes, la séparer des formes d' auto-culpabilis ation. 2. La politique, une valeur en voie de disparition?
On peut aborder factuellement la crise de la citoyenneté sous cet autre angle: celui de la perte de valeur de l'action politique. Il existe aujourd'hui un débat relativement actif autour de la centralité du travail. Doit-on considérer que le travail (salarié) reste ou non une activité centrale? Le livre de Dominique Meda3, au titre significatif: Le travail, une valeur en voie de disparition, est bien représentatif de ce débat. Il est légitime qu'il ait lieu. Mais nous pouvons poser une question amont: ce débat lui-même est-il central? Dépend-il, de la question de savoir si le travail est une activité centrale, la résolution des problèmes majeurs auxquels notre société est confrontée? Il faudrait, pour cela, qu'une autre activité puisse prétendre à la centralité que le travail salarié occupe, et qu'elle soit d'une qualité telle qu'elle réussisse là où le travail est supposé échouer. Pour Dominique Meda, cette activité est précisément l'activité politique, en tant qu'elle serait l'oeuvre de tout citoyen ordinaire, qui pourrait s'y investir et s'y réaliser. Mais, à l'évidence, tel n'est pas le cas aujourd'hui. Et nous pouvons ajouter: de moins en moins. Au débat sur la centralité du travail, il faut donc associer celui sur la noncentralité de la politique comme activité "ordinaire".

La politique est une valeur en voie de disparition, et ceci de manière profonde. Nous y voyons au moins quatre raisons. La première tient au rôle même de l'Etat. Dans la conception de l'Etat moderne, à laquelle Hegel, dans La philosophie du droit 4, a donné l'une des formulations les plus complètes, l'Etat est supposé exprimer l'universalité, au sens moral du
3 Dominique Meda, Le travail, une valeur en voie de disparition, éditions Alto Aubier, mars 1995. 4 Hegel, Principes de la philosophie du droit, éditions Tel Gallimard, juin 1995. 14

terme, au sens des principes moraux autour desquels une communauté humaine peut être réunie et dans lesquels les citoyens peuvent se reconnaître et développer leur conscience. Au sein de la société civile, les individus, regroupés selon leurs intérêts particuliers, peuvent certes participer objectivement, à travers leur travail professionnel, à l'universalité du vivre ensemble, mais les particularismes l'emportent. Seul l'Etat, par l'exercice du pouvoir politique et l'impartialité de l'action des fonctionnaires, peut incarner et faire valoir l'universel, dépasser les intérêts particuliers. Or la justesse de cette conception n'est plus défendable, pour autant qu'elle l'ait jamais été. Dans la réalité pratique de son action, le pouvoir politique actuel non seulement accompagne et soutient des intérêts particuliers, mais apparaît incapable de les dépasser, de présenter un contenu et un horizon d'action qui leur soient supérieurs. Ceci se manifeste de manière flagrante dans le fait que le pouvoir politique accepte explicitement la prédominance des intérêts économiques, qui sont, constitutivement, égocentriques. Qui plus est: il feint d'attendre, du jeu de ces intérêts, la solution d'un des problèmes sociétaux majeurs qui a pour nom: le chômage. Lorsque les échelons les plus élevés du pouvoir politique conditionnent leur action aux réactions des marchés financiers et, à travers un ensemble de sollicitations et d'aides, en appellent au "civisme" du comportement des entreprises privées, on se dit que le schéma hégélien est complètement inversé: c'est l'intérêt général qui s'agenouille devant l'intérêt particulier, en lui demandant l'impossible: de nier sa propre nature et de ne pas engendrer ce qu'il engendre... Chacun aura pu, par ailleurs, remarquer que les mesures les plus massivement utilisées par les gouvernements successifs pour "lutter contre le chômage" allaient dans le sens des aspects les plus régressifs de la vie économique: pression sur les coûts salariaux et précarisation de l'emploi. On est certes conduit, actuellement, à mettre en cause l'efficacité de ces mesures, mais on oublie d'y déceler un mode de rapport où le patronat moyen peut se permettre d'imposer, depuis de longues années et sous couvert d'action "civique", ses revendications les plus régressives aux pouvoirs politiques. L'Etat n'a pas simplement permis que voient le jour, de manière massive, des contrats précaires et faiblement coûteux

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pour l'entreprise, il a lui-même donné, en tant qu'employeur, le mauvais exemple. Un récent rapport de la Cour des Comptes, par exemple, critique sévèrement l'emploi qui a été fait des contrats emploi-solidarité (CES), montrant que ces CES n'ont bénéficié qu'à hauteur de 36% aux publics réellement défavorisés auxquels ils étaient légalement destinés et que, contrairement aux textes, l'Etat et les collectivités locales les ont utilisés sur des postes de salariés permanents: « le coût faible ou nul du salarié en CES a constitué une forte tentation pour les employeurs » et de ce fait: « des emplois durables ont été remplacés par des emplois précaires à la faveur d'une gratuité souvent totale pour l'employeur »5. Ces considérations ne sont en rien marginales lorsque l'on sait, pour reprendre cet exemple, que les CES ont concerné plus de 400 000 personnes en moyenne annuelle et représenté pour l'Etat une dépense de plus de 17 milliards de francs en 1995. Lorsque l'Etat donne lui-même le "mauvais exemple", sa capacité à représenter un point de vue moral supérieur aux intérêts particuliers est fortement atteinte, et ce constat pénètre, par l'expérience même qui en est faite par les personnès concernées et par ce qui en est dit publiquement, dans la conscience des citoyens. Le simple fait, d'ailleurs, de condenser l'action publique sur un problème aussi grave que l'est la lutte contre le chômage dans des mesures dites d'"incitation financière" aux entreprises en dit long sur la modalité du rapport. Car la notion d"'incitation financière" ne peut être qu'ambiguë: elle indique que l'intérêt financier particulier de l'entreprise est ce à travers quoi la mesure doit passer pour se révéler efficace. Elle en constitue le filtre. Contrairement à ce qu'on affirme, on ne joue pas sur l'éthique (Le. le civisme) et on n'incite pas à sa mise en débat dans ses lieux concrets que sont les entreprises. On mise sur l'intérêt égoïste de l'entrepreneur. Il y a quelque chose d'étrange et d'amer à la fois de constater que, loi après loi, décret après décret, mesure après mesure, le seul moyen que l'Etat semble pouvoir employer est précisément l'incitation financière destinée à abaisser, en dehors des règles normales, le coût du travail.
5 Cité par le journal Le Monde, daté du 6 et 7 octobre 1996.

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Jamais nous n'avons eu à ce point le sentiment que l'Etat était impuissant à présenter et faire valoir un intérêt général. Les principes moraux qu'il est supposé incarner, principes de justice, de fraternité, de garantie d'une vie libre pour tout citoyen, se dissolvent dans la réalité et la petitesse de ses actions. Le débat sur les privatisations un nombre considérable de pays,

- que l'on retrouve dans - est d'ailleurs significatif.

On se demande, aujourd'hui, si l'Etat est capable d'être ou non un bon "manager", ou bien on oppose à cette optique des considérations relatives au statut des personnels employés. Mais on ne se demande pas: qu'est-ce que l'Etat peut apporter de spécifique - donc: de politique - au sein du monde économique?6 Et de quels moyens doit-il disposer pour cela? Il est vrai qu'une telle interrogation supposerait que l'on puisse définir ce que l'on entend par "politique", et que nous tombons là dans un véritable trou noir. Comment la crédibilité et la valeur propre du politique pourraient-elles, dans ces conditions, survivre? Pour beaucoup de citoyens ordinaires, aujourd'hui, la vérité est simple à dire: l'économique dévore le politique. Vérité cruelle, car il semblerait bien qu'à la logique économique, nous ne puissions apporter aucune contestation qui lui soit interne. Telle est du moins l'opinion la plus largement répandue, opinion elle-même fortement entretenue par les énoncés politiques et médiatiques7. Un des lieux communs majeurs de la situation actuelle est que la mondialisation économique serait à prendre ou à laisser. Modèle libéral mondialiste contre modèle national républicain: l'impasse est complète. La seconde raison tient à la crédibilité des hommes et partis politiques. Certes, constitutivement, notre système politique est ainsi fait que les hommes politiques ne prennent aucun engagement formel, juridiquement sanctionnable, auprès de leurs 6 Cette question avait encore cours, en France, en 1981. Elle s'est manifestement évaporée depuis. 7 n existe certes, en France, un débat autour de la "pensée unique". Mais c'est là un débat très classique, et passablement usé, concentré sur la politique économique, et non pas sur le contenu effectif du fonctionnement économique de ces acteurs "centraux" que sont les entreprises et les établissements financiers.
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électeurs. Ils ne passent aucun contrat réelS. Toutefois, pendant toute une période, on a pu penser que les programmes mis en avant par les partis politiques, la clarté des oppositions qui les différenciaient et le fait d'assumer des responsabilités publiques, permettaient à l'électeur de savoir pour quelle politique il votait et à l'homme politique de respecter un certain niveau d'engagement. On pouvait se dire qu'il existait une sanction: l'élection suivante. Or, depuis le tournant du début des années 80, ce schéma s'écroule, lentement mais s(lrement. Le fait que les hommes politiques ne tiennent pas leurs promesses n'est pas un phénomène accidentel. La vérité est qu'ils ne peuvent pas les tenir. Leur pensée et leur action ne sont plus à la hauteur de la gravité et de la complexité des problèmes que nos sociétés affrontent, et le monopole de l'action politique peut apparaître pour une pratique largement désuète, bien que fortement auto-entretenue. L'intelligence nécessaire des problèmes semble s'affaiblir au fur et à mesure que l'on monte dans l'échelle des responsabilités politiques. Ou plus exactement: plus on monte en hauteur de vue et en généralisation des problèmes, plus on abdique de ses capacités d'insoumission et d'imagination. Au sommet de cette échelle, on trouve des schémas de pensée largement sclérosés, que l'on peut interpréter en fonction des intérêts
qu'ils défendent

-

ce qui

en

soi n'est

pas

nouveau

-

mais

surtout qui ne portent plus de dynamique et de projet qui leur appartiennent en propre. Y règne le grand principe béhavioriste de la "réponse adaptée". Est en cause, non pas la pertinence de telle mesure technique, mais l'absence de perspective où elle peut être replacée. Ou encore, de manière plus précise, le fait que ces mesures ne commencent rien, n'initient rien, ne développent pas un monde commun qui pourrait donner sens au vivre ensemble. Pour employer une expression célèbre, la vie politique se trouve absorbée dans le pur règne de la nécessité, dans le vide du sens, le désert de la raison d'être. Par ailleurs, et ce n'est pas sans
8 Ceci n'est pas contraire à la théorie du contrat social, du moins dans la version originale que Hobbes en a donné: le contrat est passé entre citoyens, mais le souverain, quant à lui, n'est engagé par aucun contrat, seule manière de lui reconnaître une autorité supérieure, dépassant les conflits d'intérêts privés. 18

rapport, la vie politique n'est plus la réalisation d'une vision globale qu'un parti incarnerait. Elle est devenue, soit une gestion courante des affaires publiques, soit un ensemble de mesures dites précisément d'adaptation (ou encore, lorsque le gouvernement cherche à gonfler son action, : "de réformes") qui tentent d'accompagner un développement du cours des choses que plus aucune force ou institution publiques ne semblent pouvoir contrôler. A ce titre, les principaux partis démocratiques ne parviennent pas à se différencier. Rien d'essentiel ne sépare les cortèges de mesures qu'ils proposent. Il faut néanmoins rester précis et lucide dans cette évaluation: l"'impuissance" des gouvernements a une signification réelle si nous la rapportons à une certaine conception de la politique comme sphère de la liberté et prisme des attentes des individus-citoyens. Mais ces mêmes gouvernements ont fait preuve d'une ténacité et efficacité remarquables pour, depuis le début des années 80, restructurer en profondeur le fonctionnement du capitalisme, dont il n'est pas faux de voir, dans l'élaboration, puis la réalisation du Traité de Maastricht, la quintessence. Le seul "problème" est qu'ils ont, ce faisant, tué le débat politique et affaibli fortement le domaine qui faisait le plus consensus: le social. La mise à mal récente du consensus allemand est sans doute le phénomène le plus important et significatif de la dernière période, car il risque de placer désormais dans le passé ce qui restait une référence majeure de l'absorption du politique par le social. Les hommes politiques ont de moins en moins de promesses à tenir, car ils en ont de moins en moins à faire. Il semble même que le nec plus ultra de l'homme politique sincère consiste désormais à s'abstenir de toutes promesses dans le domaine du social. Balladur en est l'expression la plus authentique. L'irresponsabilité s'installe de tous côtés: l'homme politique peut aller d'échec en échec face à la montée du chômage et rester impunément en lice. Quant au citoyen ordinaire, n'ayant pas de décision à prendre, il peut se dire: "le chômage n'est pas mon affaire". Vu du côté de ce citoyen, le désabusement peut finir par l'emporter insidieusement sur l'insatisfaction

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et la révolte. Nous n'attendons plus grand chose des politiques, ni de nous mêmes d'une certaine façon. Le paradoxe de cette évolution est que les individus gardent néanmoins un certain sens de la recherche d'une vie bonne et heureuse, bien qu'ils l'investissent dans le cercle étroit de leurs relations immédiates: familiales, amicales, ou professionnelles. D'un côté, on peut l'interpréter comme une montée de l'individualisme, mais d'un autre côté, on constate que les principes démocratiques pénètrent ces relations et les transforment, de manière difficile, mais positive. On peut l'observer au travers des transformations qui marquent la vie familiale ou les rapports de travail, où s'imposent indubitablement des relations plus égalitaires et respectueuses de l'autonomie de chaque individu. Ainsi, au moment même où la vie politique officielle se vide de ses perspectives morales, des bribes de comportements éthiques progressistes prennent forme dans les recoins des vies individuelles et professionnelles et peuvent, si l'occasion en est donnée, prendre immédiatement de l'ampleur. La troisième raison touche à l'importance prise, dans la vie moderne, par la production et la circulation de l'information. On aurait pu idéalement penser que l'émergence des grands médias donnerait des possibilités inédites de revivifier la vie démocratique. Il n'en est rien, à l'évidence. Deux phénomènes, insidieux mais profonds, marquent l'usage politique des médias. Le premier est que le principe, en soi difficilement contestable, de l'indépendance des moyens d'information vis-à-vis du politique se trouve explicitement justifié par une déconsidération de ce dernier. Dans ses relations à l'information, le pouvoir politique est soupçonné - à juste titre, semble-t-il d'être partial, corrupteur, autoritaire, et ce soupçon fondamental a fini par justifier l'indépendance affichée des grands médias9. On ne mesure sans doute pas suffisamment à quel point l'émergence de ce soupçon a pu représenter une défaite pour la valeur attachée à l'action politique en général, a précipité son

9 La question de savoir si le média est privé ou public n'est pas sans importance, mais elle est seconde par rapport à la question des relations au politique. ~

discrédit. Les rapports avec la justice prennent actuellement le relais et ne font que renforcer ce soupçon fondamentallO. Le second phénomène a trait au concept même d'information. Dans la théorie scientifique de l'information, celle-ci est transmission de messages entre émetteur et récepteur, qui "informent" sur des événements discrets. Mais, par elle-même, l'information ne dit rien, ni sur les causes d'occurrence de ces événements, ni sur l'ensemble de leurs effets, ni moins encore sur le jugement moral sur l'on peut porter à leur propos et qui donne sens politique à l'information transmise. C'est bien sur ce schéma que fonctionne, par exemple, l'information télévisuelle. Les problèmes de société sont traités sur le même mode que des faits divers. La banalisation et la neutralité du propos donnent, à la présentation de la réalité, une apparence d'inexorabilité. Nous sommes "informés" de ce fait qu'est le chiffre du chômage. L'information télévisée ne dit rien, elle répète, dans ses commentaires, le discours officiel du moment. L'infinie nouveauté des événements se dissout dans l'infinie redondance des commentaires. Nous sommes quotidiennement placés face à l'inverse- même d'une vie politique démocratique, qui suppose qùe des points de vue diffêrents puissent se confronter et des choix être formulés. S'il n'est pas contestable que les citoyens ordinaires sont de mieux en mieux informés, leur connaissance approfondie des problèmes et leur capacité à se former un jugement ont plutôt tendance à régresser. Les faceà-face directs entre hommes politiques n'apportent rien puisque, pour des raisons déjà signalées, eux-mêmes entretiennent la redondance, à tel point leurs analyses et positions convergent sur le fond et se répètent dans leur propre argumentation. Le propre de l'homme politique "télévisé" semble résider dans sa capacité à ne pas nous surprendre: nous pouvons prévoir, avec une certitude lassante, ce qu'il va (nous) dire. D'où l'émergence, comme par compensation, et dans les quelques occasions de débats médiatisés qui portent sur ces questions dites "de société" (expression bien
10 Ce qui se passe actuellement en Belgique est la fonne extrême prise par ce discrédit, mais elle doit être prise pour ce qu'elle est: un symptôme d'une exceptionnelle gravité, en même temps qu'elle redonne un certain sens à l'exercice pratique de la citoyenneté.

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représentative du sociologisme ambiant), de la confrontation entre l'expert et l'homme politique. L'expert est supposé dépasser l'information et détenir le savoir explicatif. Mais outre que l'expert a, par définition, un savoir spécialisé qui l'incite, s'il veut rester rigoureux, à particulariser et isoler, et donc à dépolitiser les événements, il ne détient aucun privilège spécifique pour formuler un jugement moral concret à leur propos. Quant à l'homme politique, s'il est amené, forcé par sa fonction, à formuler un jugement moral - en déclarant par exemple que le chômage est intolérable parce qu'il détruit le principe de solidarité -, il émet de plus en plus des jugements abstraits, au mauvais sens du terme, c'est à dire qui n'indiquent pas les conditions concrètes de réalisation des "bons principes". Entre la connaissance partielle de l'expert et le jugement abstrait de l'homme politique, ce qui prédomine, c'est bel et bien le marais quotidien de l'information banalisée. Et le discrédit du débat politique. Ce n'est que très furtivement, à l'occasion d'images "volées" (saisies au vol et comme étrangères), que l'on entendra s'exprimer, à la télévision, des "citoyens ordinaires", c'est-à-dire des individus parlant politiquement sur des affaires publiques. La quatrième raison tient à la fragilisation du militantisme politique, c'est-à-dire au lien le plus concret, mais aussi devenu le plus ténu, qui permet d'associer les individus à la vie politique. La crise du militantisme peut se nourrir d'une certaine expérience, partagée aussi bien par d'anciens militants que par la grande majorité des personnes qui sont toujours restées en dehors d'un tel engagement. Cette expérience indique que le militantisme, quelles que soient la sincérité et l'abnégation de ceux qui y participent, est une forme d' embrigadement, de négation de sa propre liberté de pensée et d'action. Les militants ont été et sont encore soupçonnés d'être des personnes périodiquement trompées et abusées par les leaders politiques, manipulées au gré des mensonges et des demi-vérités, coupées des véritables informations sur ce que les professionnels de la politique "manigancent", masse de manoeuvre ne disposant pas d'un pouvoir réel de décision au sein des partis politiques. L'image du militant sincère, mais abusé, devenu amer et sans illusions, est une image qui, malgré sa sévérité, s'est imposée, en particulier sous le poids

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de ce qu'a été la forme de militantisme la plus forte dans notre pays: le militantisme communiste. D'une certaine manière, la crise du militantisme est une forme de mise en accusation de la domination charismatique ou traditionnelle. Quelle que soit la force de raisonnement du militant de base, il apparaît qu'il a fonctionné sur le registre d'une soumission de nature pré-moderne: sur la base d'une confiance non fondée dans les corps de doctrine, sur des comportements d'obéissance (on disait significativement : d'obédience) et sur la base d'un appel au dévouement que les appareils politiques entretenaient. Il est certain que cette forme de militantisme, sans avoir totalement disparu - et il est toujours possible qu'elle renaisse -, est aujourd'hui massivement rejetée. Mais le problème est qu'une forme moderne de militantisme, reconnaissant pleinement le pouvoir de critique, de délibération et de choix de chaque militant, imposant la transparence la plus forte possible des engagements de la vie politique partisane, contrôlant l'action des "professionnels" de la politique, des "permanents", qui doivent faire la preuve de leur valeur propre de réflexion et de prise d'initiative, bien plus que d'user d'arguments d'autorité, a beaucoup de mal à surgir. Cela ne veut pas dire qu'elle n'émerge pas, mais cela signifie qu'elle ne peut, pour l'instant, faire contrepoids au discrédit qui entoure la forme traditionnelle, et ce d'autant plus que le fonctionnement même des partis et du système politique continue à entretenir cette forme ancienne. On pourrait considérer cette crise du militantisme comme un phénomène marginal, si on ne voyait pas l'importance qu'il a eu historiquement pour insérer la citoyenneté dans une pratique nettement plus durable et forte que le simple acte consistant à voter à des élections. En ce sens, c'est une crise qui nous concerne tous, qu'on ne peut négliger. Et l'enjeu de l'émergence d'une forme résolument moderne de cette insertion n'est pas mince. Quatre raisons donc pour penser que l'activité politique, non seulement reste hors de portée de ce citoyen ordinaire, mais perd de sa valeur. Et pour estimer que se maintient, plus que jamais, dans la conscience individuelle, la centralité du tra-

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vail, davantage par défaut d'alternative que du fait de ses caractéristiques propres. Cette conjoncture rend d'ailleurs très problématique tout débat "en soi" sur la centralité du travail (salarié) : on voit ce que l'on perd, on ne voit aucunement ce que l'on gagne. Néanmoins, la lucidité oblige à dire que les solutions d'avenir ne peuvent se nouer dans le seul champ du travail professionnel, qu'il faut bel et bien repenser l'action politique, et qu'il y a urgence.

3. La question de l'Etat.
La pratique de la citoyenneté a été très largement absorbée par l'action étatique, à la manière dont un chiffon sec absorbe de l'eau. Ce que l'Etat ressort de ce qu'il fait, lorsqu'on le tord, est entouré du mythe de l"'intérêt général". Probablement ce mythe s'est développé comme forme d'auto-justification que les hommes politiques et les fonctionnaires ont pu donner de leur extériorité vis-à-vis de la société civile, entourant en quelque sorte d'une enveloppe idéologique la domination rationnelle légale que l'Etat moderne a considérablement développée. La croyance en un intérêt général a toujours eu quelque chose d'absurde. Il est évident que l'Etat est et a toujours été partial, s'est toujours engagé du côté d'intérêts particuliers. Lorsqu'on étudie les penseurs politiques du 17 et 18èmes siècles, il ne fait pas de doute qu'une des raisons majeures de la constitution de l'Etat moderne réside dans l'instauration d'un régime de propriété privéell qui, face aux conflits qu'il engendrait, avait besoin
11 A cette époque, la question de la propriété privée ne s'identifiait certainement pas à la propriété capitaliste. Il faut remarquer que le développement (relativement tardif) de l'appropriation capitaliste à grande échelle va entrer en tension avec le régime déjà établi de la propriété privée, et donc obliger à un remodelage de l'action étatique qui conservera les deux registres. L'expression marxiste orthodoxe de "propriété privée des moyens sociaux de production" réduit à un problème de dimensionnement ce qui ressort, en réalité, d'une contradiction dans les termes mêmes de la propriété. On peut facilement 2t

de la sphère étatique, de son pouvoir, de ses réglementations, de son mode de légitimation, pour s'imposer et se stabiliser, et ceci: d'abord contre lui-même. La propriété privée - à commencer par la propriété sur soi - ne devait pas seulement s'imposer contre les formes féodales ou ecclésiastiques, elle devait se protéger de ses propres effets. Ce n'est qu'ultérieurement que les problèmes considérables soulevés par l'instauration du régime de l'accumulation du capital, et avec lui les conflits portant sur les conditions de production et répartition des richesses au sein d'un espace social (et non seulement privé) qui ne cessera de croître en ampleur, vont conduire à complexifier le rôle et les engagements de l'Etat12. Mais, dans l'un et l'autre cas, l'Etat ne s'est pas transformé de manière "neutre", autour d'un soi-disant "intérêt général". Il a toujours été engagé, constitutivement. Si nous nous projetons dans la conjoncture actuelle, les débats autour de la "pensée unique" et le contenu des politiques économiques ne laissent aucun doute sur l'étroitesse du lien qui existe entre les visées de l'action étatique et les conditions actuelles d'accumulation du capital, considérées dans le contexte de la mondialisation et de la financiarisation de l'économie. Les marges de manoeuvre sont, sur ce plan, étroites, et donnent un côté quelque peu irréel aux passes d'armes habituelles entre "libéraux" et "dirigistes", partisans d'une monnaie forte et partisans d'un assouplissement du dogme monétaire, etc. Ce sont sur les modalités de l'engagement de l'Etat, et non sur le fond, que ces débats portent. Ce qui est frappant, c'est l'incapacité de ceux qui se projettent dans l'action étatique à élaborer un point de vue critique sur la dynamique de l'accumulation et l'enchaînement de la produc-

vérifier de nos jours que l'appropriation capitaliste - dont l'expression la plus manifeste réside dans le mouvement de l'accumulation du capital conforte et nie à la fois la propriété privée, dans son principe même. La propriété privée est sans cesse détruite, davantage que reconstituée. 12 On doit à Hannah Arendt d'avoir remarquablement mis en lumière cette croissance du social et le lien qu'elle entretenait avec la nouvelle logique de croissance ininterrompue des richesses et de leur consommation. Voir: Hannah Arendt, Condition de l'homme moderne, éditions Agora, Calmann Lévy, mars 1998. 25

tion des richesses monétaires qui l'exprime, mais cette incapacité n'est pas surprenante: elle traduit le sens même de l'engagement de l'administration publique et de ce à quoi sont formés, de longue date, les futurs hauts fonctionnaires. On devrait dire, pour être précis, que l'Etat est fortement engagé, y compris dans les mesures dites de déréglementation, pour assurer les conditions générales de l'accumulation du capital, mais qu'il est par contre remarquablement absent dans la conduite et le jugement des transformations qui affectent les formes sociales de production. Pour dire les choses autrement : l'Etat sait gérer des mesures de soutien à la restructuration des grandes entreprises, modifier les règles qui habilitent les conditions d'accès aux marchés financiers, monter des dispositifs d'aide aux entreprises, mais il s'est considérablement désengagé de tout ce qui touche au travail, à son organisation, sa réglementation, son efficience, de la même manière que, contrairement aux périodes de l'après-guerre, il ne joue plus de rôle significatif dans la promotion des formes modernes de production. Ceci ne peut que faire davantage ressortir son "engagement", au sens de sa partialité. Néanmoins, ce n'est pas de ce côté là que la crise du politique acquiert sa spécificité contemporaine. Car si l'Etat n'a jamais été animé par un intérêt général réel, il a par contre pris en charge des domaines d'intérêt commun, dont l'impact pratique reste fort. Ces intérêts communs se délimitent par recoupement : ils n'annulent et ne dépassent en aucun cas les intérêts particuliers et leur conflictualité, mais dessinent des zones de régulation sociale, bases de compromis de longue durée, et nécessaires pour que les régimes de base de la propriété privée et de l'accumulation du capital puissent se développer et se maintenir, avec et malgré leurs effets. C'est autour de ces zones de régulation que l'Etat Providence s'est constitué, que les services publics (en matière d'éducation, de soins, etc.) ont pris l'ampleur qu'on connaît, et qu'une adhésion sociale à l'action publique a pu prendre forme. Contrairement à ce qu'a affirmé Max Weber, la domination rationnelle légale de l'Etat ne se légitime pas uniquement par son efficacité. Elle se légitime aussi par des principes de moralité qui règlent l'intervention publique dans ces domaines, principes ordonnés autour d'une certaine conception de la jus-

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tice, et qui se trouvent matérialisés, en France, dans les principes d'action du service public13. Cette légitimité n'a jamais cessé d'être ambivalente. S'il n'est pas contestable que, pour des raisons aisées à comprendre, elle a joui d'une adhésion populaire, elle fonctionnait selon une démarche assistantielle qui dépossédait le citoyen ordinaire de son initiative propre et assurait une pratique de domination avec autant de force que dans le domaine de la politique économique, la "santé de l'économique" - donc les conditions d'accumulation du capital - autorisant, d'une certaine manière, le développement autonomisé du social. La justice du social s'est développée sur fond d'une inégalité tout à fait fondamentale dans l'exercice des pouvoirs et dans la prise de décisions sur les orientations de fond du vivre humain. On oublie trop souvent avec quelle brutalité l'accumulation du capital s'est, en France, développée dans la période de l'aprèsguerre, bouleversant non seulement les méthodes de production, mais tout le paysage territorial et les conditions quotidiennes du vivre pour une large partie de la population. Néanmoins, on ne peut nier qu'un compromis quasi consensuel s'était constitué, pendant cette période, autour de l'action sociale publique. Or c'est lorsque la capacité étatique à assumer pratiquement et à légitimer moralement sa prise en charge des zones d'intérêt commun a commencé à fléchir, jusqu'à se développer sous la forme d'un ensemble de crises affectant progressivement la quasi-totalité des domaines de cette action sociale publique, qu'une crise de l'Etat s'est en quelque sorte surajoutée à la crise du politique. Peu importe, au niveau de ce simple constat, les causes de ce phénomène. Il est clair que la régulation sociale étatique assurée par l'Etat Providence est aujourd'hui dans une phase de décomposition, beaucoup plus que de recomposition (un flou énorme entourant les axes possibles d'une telle recomposition, qui puisse préserver le principe central de justice qui assurait l'adhésion populaire).

13 Cela représente un grand réservoir de la pensée de gauche en France, l'action sociale publique apparaissant toujours plus noble et plus morale que l'action économique. Z7