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Enfants soldats... enfants sorciers ?

De
174 pages
Le nombre d'enfants soldats s'élèverait à 300.000 dans le monde, dont un tiers en Afrique. Cet ouvrage complète une vision trop typiquement occidentale du statut de l'enfant et de la psychothérapie pour aider les ex-enfants soldats ou kadogo, maintenant accusés d'être des "enfants sorciers" et souvent malmenés par la société. Son approche ethnopsychiatrique se fonde sur une connaissance intime de l'histoire et de la diversité culturelle et linguistique de l'Afrique des Grands Lacs.
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Geneviève N’KOUSSOU
Enfants soldats… Enfants sorciErs ? appROChe àNThROpOLOgIque DàNS L’aFRIque DeS GRàNDS làCS
Préface de Michael Singleton
CultureS et MdecineS
Enfants soldats… enfants sorciers ?
© L’Harmattan, 2014 5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-02392-2 EAN : 9782343023922
Geneviève N’KOUSSOUEnfants soldats… enfants sorciers ? Approche anthropologiquedans l’Afrique des Grands LacsPréface de Michael Singleton
Cultures et Médecines Dirigée par Claudine Brelet Toute médecine est « traditionnelle ». Chacune est le produit d’une culture, d’une tradition, dont découle une certaine perception du monde et de l’être humain donnant du sens à la souffrance et à la maladie, à la naissance et à la mort… De cette vision du monde dépendent aussi une manière de diagnostiquer, des techniques et des pratiques, et les normes autour desquelles s’institutionnalise la relation soignant-soigné au sein d’une même culture. Depuis 1948, l’OMS a encouragé les soignants formés à la médecine occidentale classique à tenir compte de l’approche holistique de l’être humain et du caractère préventif des «ethnomédecines ».La mondialisation n’est pas qu’économique… À l’instar des musiques du monde s’enrichissant réciproquement, le pluralisme médical présenté dans cette collection témoigne comment et pourquoi soignants et soignés peuvent bénéficier de l’intégration de la diversité culturelle dans le domaine de la santé. Dernières parutions Mourad MERDACI,Anthropologie de la souffrance psychique et sociale. Le contexte psychosocial algérien, 2012. Claudine BRELET,Anthrop’eau. L’anthropologie de l’eau racontée aux hydrologues, ingénieurs et autres professionnels de l’eau, 2012. Nicolas KOPP, Marie-Pierre RETHY, Claudine BRELET et François CHAPUIS (Sous la dir. de),Ethique médicale interculturelle. Regards francophones, 2006. Bony GUIBLEHON,Les Hommes-panthères. Rites et pratiques magico-thérapeutiques chez les Wè de Côte d’Ivoire, 2007.
Préface 1 Michael SingletonProfesseur émérite d’anthropologie Laboratoire d’anthropologie prospective Université catholique de Louvain,BelgiqueGrâce à l’inventaire de l’Autrefois et de l’Ailleurs réalisé par ses archéologues, ses historiens et ses anthropologues, l’Occident a pris conscience de la diversité phénoménale de l’anthropogenèse. Mais le fait qu’Eux, « les Autres », aient été et restent encore différents de Nous, les Occidentaux, est diversement apprécié. En revanche, pour ceux qui ne jurent que par le caractère absolu de la révélation divine ou de la raison humaine, tout le monde devait être ou bien chrétien, ou bien musulman, ou bien encore se réclamer du progrès démocratique, économique et technoscientifique. Dans le meilleur des cas, la dimension culturelle cadre avec la réalité (sur)naturelle des choses et devrait être au premier plan; dans le pire, elle la contredit et serait à proscrire. Pour certains, en revanche, les cultures faisant figure de « Touts » et fonctionnant chacune comme une totalité dont le mouvement perpétuel finit par les métamorphoser profondément, la pluralité interculturelle représente un phénomène positif, aussi irréductible qu’irréversible. Pour les premiers, à l’instar d’autres réalités aussi fondamentales que le mariage ou la mort, le phénomène de l’enfance abordé dans cet ouvrage devrait, en principe, bénéficier, largement et identiquement, de la même
1 http://www.uclouvain.be/421837.html
Approche anthropologique dans l’Afrique des Grands Lacs signification quels que soient la période ou le peuple ciblés. Lorsque ce ne fut pas le cas, ou ne l’est pas toujours, c’est que les cultures n’ont pas pu ou su respecter les droits naturels, voire surnaturels, de l’enfant. Pour les seconds (ceux qui se réclament de la Modernité), dont l’approche est de toute évidence fondée sur l’expérience et l’observation, il y a eu et il y a encore autant de vécus et de conceptions de l’enfance qu’il y a de cultures. Si certaines de ces réalités et leurs expressions sociohistoriques se chevauchent marginalement (aujourd’hui un enfant anglais n’est pas vraiment différent de son homologue français), d’autres sont non seulement incompressibles, mais aussi incompatibles. Ce fut déjà le cas au sein la seule tradition occidentale. Dans son ouvrage L’enfantet la vie familiale sous l’Ancien 2 Régime, Philippe Ariès montre à quel point il serait ambigu de considérer que, par nature, c’est le même Enfant qui s’éclot graduellement à travers le temps quand tout parle d’enfances différentes selon les époques et les environnements. À ce constat d’historien, le sociologue ajoute son grain de sel: loin de représenter un apogée définitif, ce que certains prennent pour l’Enfant par excellence, sinon par essence, n’est, en fait, que l’enfant provisoirement propre à un certain monde occidental. À moins que je ne me trompe, le livre de Geneviève N’Koussou abonde dans le même sens : quoi qu’il en soit de certaines anomalies actuelles (les enfants soldats ou sorciers), l’enfant africain, dans sa normalité ancestrale, estsui generis, pareil à nul autre et surtout pas à l’enfant unique de ce qui reste de la famille nucléaire dans la petite bourgeoisie européenne.
2  ARIÈS,Philippe.L’enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime. Paris, Seuil, 1973. 6
Enfants soldats… enfants sorciers ? Bien que l’écrivain guinéen Camara Laye ait parlé de 3 L’enfant noir(1953) , pour conjurer ce genre d’abstractions et d’oppositions abusives (l’Afriqueversus l’Europe),certains préféreraient qu’on désigne les enfants par leurs noms 4 comme Hampâté Bâ (et sonAmkoullel, l’enfant peul). Qu’ils soient rassurés. À part le fait qu’une généralisation de très haut niveau n’est pas totalement dépourvue de sens, l’auteure, sans négliger leur emballage théorique, donne dans des épaississements ethnographiques à toute épreuve. Elle détaille sa propre enfance et décrit les enfants qu’elle a rencontrés et accompagnés dans leurs efforts pour sortir de situations parfois plus que limites. Outre d’émouvants récits de vie, j’ai trouvé particulièrement éloquent son développement ethnolinguistique, notamment du terme bantoumwana(« né de »). Les mots non seulement sont des choses, mais encore font naître et être les réalités dont ils parlent. Si certains de nos noms de famille renvoient (patriarcat oblige !) à la paternité (nos Anderson, Jacobson et 5 autres Johnson ), sur mon terrain tanzanien j’étais frappé par le fait que, toujours, les gens ne se présentaient pas sous leur nom de baptême : Jean, Paul ou Marie, mais comme fils ou fille (mwana)de X, Y ou Z. Pas besoin de rappeler à nos amis africains que leréelestrelationnel ! La logique humaine est au cœur de cet ouvrage. Dans l’interculturel, l’enjeu de l’identité personnelle (soulignée 6 7 page 101) bifurque entre l’égologieet l’allologie . De façon significative, mon correcteur d’orthographe, à cause de sa préprogrammation ethnocentrique, accepte l’individualisme forcené de la culture occidentale, mais refuse de reconnaître, 3 LAYE, Camara.L’enfant noir. Paris, Pocket, 2007. 4 HAMPÂTÉ BÂ, Amadou.Amkoullel, l’enfant peul.Préface de Théodore Monod. Paris, Flammarion, coll. J’ai lu, 2000. 5 Le mot anglaissonsignifie « fils ». 6 Discours de moi, sur moi, pour moi… 7 Discours fondé sur la reconnaissance de l’Autre. 7
Approche anthropologique dans l’Afrique des Grands Lacs avec la plupart des cultures non occidentales, que sans l’autre (allosgrec), « enne suis rien. Certes, parfois, nécessitéje » faite vertu explique en partie le phénomène fondamental de l’allologie. Les empires étant l’exception, l’Afrique fut, 8 comme aimait le répéter le regretté Jean-Marc Ela, le continent des villages et donc des grandes familles. Si en Europe, grâce, notamment, à la sécurité sociale et aux allocations de chômage, un enfant peut se permettre le luxe (mais en est-ce vraiment un?) de s’affranchir de tout lien familial, l’enfant africain sait que « hors famille » il n’y a point de salut. Les enfants qui n’ont d’autre famille que la rue risquent à tout moment de se trouver accusés de sorcellerie, ou d’être embrigadés dans une bande armée. Le mal nommé «culte des esprits ancestraux» dont Geneviève N’Koussou fait état, témoigne de l’importance cruciale du réseau familial. Cette pratique n’avait rien d’une religion primitive avant la lettre biblique, mais tout de la reconnaissance réaliste de l’apport vital dessenior citizens au bien commun. Il faut avoir vécu dans un village africain pour se rendre compte d’une réalité qui crève les yeux, jeunes et femmes inclus: à savoir que plus l’on vieillit, plus grandit son utilité publique. Autrefois, la survie matérielle, morale et métaphysique était inconcevable et irréalisable sans le savoir faire, le savoir vivre et la sagesse proverbiale des aînés. Si les vieux sévissaient parfois durement, c’est qu’ils servaient à quelque chose de durable. Aujourd’hui, le savoir et donc le pouvoir – et, par conséquent, l’avoir – se retrouvant en partie entre les mains de la génération montante, l’intergénérationnel nécessite certains réaménagements. Il n’empêche que la solution aux problèmes de la jeunesse africaine, «faute »d’alternatives viables, vraisemblablement
8 Jean-Marc Ela (1936-2008), anthropologue camerounais qui enseigna à à l’Université de Yaoundé, puis à l’Université Laval (Québec), pensait que la théologie devait être adaptée aux croyances et aux besoins locaux. 8
Enfants soldats… enfants sorciers ? devra passer par la solidarité familiale – peu importe qu’elle soit organisée de manière matrilinéaire ou patrilinéaire. Geneviève N’Koussou propose aussi d’impliquer le ngangadans cette solution. Sa suggestion ne semblera saugrenue qu’à ceux (malheureusement nombreux) qui, identifiant dans cet acteur clef du monde africain «un médecin qui s’ignore», approuvent sa récupération par la biomédecine occidentale. Une traduction moins traîtresse du rôle ancestral dungangaserait « clairvoyant remédiateur ». En effet, leswagangaque j’ai fréquentés connaissaient la solution (uganga) à de multiples et différents problèmes (mashida) dont seulement certains sont semblables à nos problèmes de santé. Ils savaient que leur efficacité dépendait non seulement du rétablissement de relations sociales tendues, mais aussi de l’établissement de rapports équilibrés avec le milieu environnant. Ce n’est donc pas innocemment que l’auteure aborde l’enjeu écologique dans ce livre qu’un esprit occidental aurait été tenté de réduire au seul domaine humain. L’implication, donc, deswagangadans la réinsertion des enfants africains mis ou se trouvant au ban de la société, dans des réseaux faits d’équité familiale et d’équilibre environnemental, est tout à fait indiquée. Le destin de certains jeunes Africains aujourd’hui est autrement plus préoccupant que le sort réservé autrefois à leurs prédécesseurs, même les plus difficiles (qui pouvaient à l’occasion être rappelés à l’ordre établi par des hommes-léopards). Aussi bien les enfants soldats que les enfants sorciers étaient inconnus aux bataillons de l’Afrique que j’ai connue il y a une cinquantaine d’années. En Tanzanie, par exemple, la paix coloniale avait provisoirement mis fin à la fois aux velléités de révolte armée et aux bandes d’adolescents déracinés tels lesruga-ruga –des voyous à la solde des esclavagistes et autrement plus violents et drogués que les enfants qui vivaient dans les rues de notre Moyen 9