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Enjeu électoral et recomposition politique au Congo-Brazzaville

De
364 pages
Cet ouvrage s'attache à décrire les stratégies électorales des forces politiques en présence au Congo depuis 1946, les positionnements politiques des années 1990 et enfin la nouvelle géopolitique électorale congolaise post-guerre civile de 1997.
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REMERCIEMENTS
Je tiens à remercier tous ceux qui ont apporté des contributions à l'amélioration de ce travail. De nombreux collègues, amis et aînés m'ont soutenu dans ce projet. Leurs suggestions et commentaires ont eu une influence non négligeable, dans l'évolution de ce travail. Parmi eux, Patrice Yengo, Remy Bazenguissa-Ganga, Abel Kouvouama, Joachim Emmanuel Goma Thethet, Joseph Gamandzori et Jean Pierre Missié, méritent une mention toute spéciale. Je tiens à remercier tous les amis qui ont participé à l’aboutissement de cette réflexion. Toute ma gratitude à Patrick Luther Ngoma, Armand Pambou, Jean Félix Yekoka, Moïse Ndalla, et à un grand frère, Pierre Ngantsié, décédé, le 2 août 2008, à Brazzaville, à la suite d'un accident de circulation. Tous mes remerciements aux personnes anonymes qui nous ont facilité le travail de collecte de données de terrain. Grâce à vous, mon rêve s'est en partie réalisé. Je n’oublie pas mes enfants Prefina, Starene, Junior, Grâce et Merveille et leurs mamans, pour leur amour. J’ai finalisé la rédaction de cet ouvrage lors de ma visite de recherche au Musée Royal d’Afrique Centrale de Tervuren, Belgique du 4 juillet au 4 septembre 2007. Que son Directeur et l’ensemble du personnel trouvent ici l’expression de ma profonde reconnaissance. Une pensée toute particulière à Danielle De Lame, responsable de la Section Ethnohistoire et sociologie, qui a mis à ma disposition, toutes les ressources nécessaires à la réalisation de ce travail. Ses conseils et son soutien moral ont favorisé mon dynamisme et mon engouement à finaliser ce projet. Des remerciements également au personnel de African Studies Centre de Leiden, Pays Bas, notamment Leo De Haan, Maaika Westra, Inge Ligtvoet, Jon Abbink, Gitty Petit pour leur accueil, lors de mon séjour de recherche du 5 janvier au 30 mars 2009. Merci à Samuel Owuor, pour son amitié. Georges Balandier avait à mon avis raison d'affirmer que, quiconque qui écrirait l'histoire de son temps devrait s'attendre à ce qu'il soit contesté pour tout ce qu'il a dit et ce qu'il n'a pas dit. Conscient de cela et du fait que toute œuvre humaine a ses défaillances, j'assume toutes les incohérences, insuffisances de ce travail et éventuelles erreurs qui pourraient subsister.

Ce livre est dédié à la mémoire d'une personne qui m'a beaucoup soutenu au moment de mes recherches, Daniel Ngodi, décédé, le 19 aout 2007. Que ton âme se repose en paix.

INTRODUCTION
Depuis 1946, l'histoire politique du Congo accouple les élections aux partis politiques. La principale question soulevée est celle des mécanismes mise en place par les acteurs politiques pour mobiliser les citoyens, animer les partis politiques et le fonctionnement de la démocratie. Reposant sur des clivages idéologiques, les partis politiques sont entrés sur la scène politique comme des «enfants du suffrage universel »1, nés de la nécessité de recruter et organiser les citoyens pour une bonne participation politique et recomposer l'ordre séculaire.2 Questions de recherche Dans le cadre de ce travail, la réflexion est structurée en cinq périodes. La première période est celle des années de l'ouverture au pluralisme politique de la fin de la Seconde guerre mondiale jusqu'en 1963. La deuxième est celle du parti unique (1963-1991). La troisième traite des déboires de la démocratie (1992-1997) marquée par les conflits armés et luttes politiques. La quatrième qui part de 1997 à 2002 est caractérisée par la volonté de restaurer la démocratie et la légitimation électorale du putsch militaire de 1997. La dernière enfin est celle de la recomposition des forces politiques de 2002 à 2007. Emergence des clivages identitaires et élections: 1946-1963 Cette première période est marquée par l'ouverture du Moyen Congo au pluralisme politique. Le sentiment national renforcé par la création coloniale, avec les premières élections qui s’étendent sur l'ensemble de l'Afrique Equatoriale
M. Weber, Le savant et le politique, Paris, Plon, 1963, p.171 Sur les partis politiques, lire, D.L. Les partis politiques, Paris, Plon, 1993; R.Michels, Les partis politiques: essai sur les tentatives oligarchiques des démocraties, Paris, Flammarion, 1971.
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Française (AEF) se confirme à travers les premières formations politiques dont le Parti Progressiste Congolais de Jean Félix Tchicaya, le Mouvement Socialiste Africain de Jacques Opangault et plus tard, l'Union pour la Défense de la Démocratie et des Intérêts Africains (UDDIA) de l'abbé Fulbert Youlou. Les rivalités politiques seront par la suite au cœur des recompositions politiques internes opérées par les leaders des partis, à travers les alliances complexes. La plupart des partis se sont cantonnés dans les espaces géopolitiques (régions) et identitaires (ethnies) afin de monnayer sa base dans le cadre des coalitions. Cette caractérisation montre bien que la fragmentation de l'espace politique a eu un impact sur la construction des identités ethno-régionales et les phénomènes de brouillage. Les acteurs politiques jouent sur les multiples divisions internes du tissu social. A ce moment, l'arène politique a été modelée par des oppositions et des alliances extrêmement volatiles et fluides. Les réseaux clientélistes s'appuient sur la capacité des acteurs à exploiter les dissensions internes, la transhumance politique, les intérêts économiques et les liens familiaux. Des processus comme la sécularisation de l'Etat ont contribué à l'émergence des identités ethno-régionales sous la forme: PPC (Kouilou, vili), MSA (Cuvette, mbochi) et UDDIA (Pool, koongo-lari). Ces clivages historiques cristallisent et structurent la lutte politique sur une longue période sur fond de tissu électoral. Les événements de février 1959 sont assez illustratifs. En inscrivant les luttes fractionnelles dans le double environnement lignager d'un côté, avec l'opposition entre les aînés et les cadets de l'autre, dans la conflictualité chaque fois renouvelée entre le Nord et le Sud, le conflit de 1959 permet la mise en œuvre d'une pratique de renouvellement de l'ordre social. L'opposition Nord/ Sud devient structurante du pouvoir politique congolais. Cette première période montre que le Congo n'a pas acquis une culture d'élection au moment de l'indépendance: la défaite est inacceptable, la victoire est contestée, le vainqueur, à tort ou à raison, accusé de fraude. C'est la guerre des urnes qui s'ensuit. Monopartisme et élections à listes uniques Cette période commence avec la chute de Fulbert Youlou en août 1963, à travers une insurrection populaire appelée « Trois glorieuses». La création du Mouvement National de la Révolution (MNR) en 1963, puis du Parti Congolais du Travail en 1970 ouvrent la voie au parti unique et au verrouillage du processus électoral. La caporalisation des organisations de masse entraîne les premières mobilisations d'embrigadement révolutionnaire. Le socialisme scientifique devient l'idéologie du pouvoir politique révolutionnaire. La prise du pouvoir en 1968, par Marien Ngouabi permet l'ascension au pouvoir des Nordistes autant que celle de l'Armée désormais prééminente dans la reproduction politique. Ceux qui le succèdent sont tous militaires, mbosi et

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originaires de la Cuvette: Jacques Joachim Yhombi Opango (1977-1979) et Dénis Sassou Nguesso (1979-1991). A partir de 1990, le Congo Brazzaville est parvenu à clore les trois décennies de pouvoir oligarchique et monocratique, dominé par le parti unique, le Parti Congolais du Travail. Depuis lors, la question de l'Etat est apparue complexe, alimentant les débats sur la démocratie, le pluralisme politique, et les conflits armés. Le paysage politique se caractérise ainsi par la recomposition des équilibres géopolitiques, mises en place durant la Conférence Nationale de 1991. Les déboires de la démocratie: 1992-1997 De 1992 à 2007, l'histoire politique congolaise a été dominée par une série d'élections dont les issues ont parfois engendré des événements sanglants (1993, 1997). Loin de nous enfermer uniquement dans l'analyse quantitative des résultats des différentes consultations électorales qui se sont déroulées dans le pays, nous nous sommes plutôt intéressés à la place des élections législatives dans la recomposition des enjeux politiques au Congo Brazzaville. La crise ouverte en juin 1993 a été à la fois un indicateur de l’instabilité de l’Etat et un indice de la difficile construction de l’Etat-nation. La privatisation de l'Etat a pris la forme d'une partition territoriale avec des partis- Ethnies qui s'étaient repartis des zones d'influence ou fiefs électoraux, avec à la tête un leader charismatique, une milice armée et force d'autodéfense. La montée en puissance des milices armées (cobras, aubevillois et cocoyes) montre à quel niveau l'Etat s'est effondré. Tout au long des conflits armés de 1993 et 1997, ce sont des groupes de miliciens qui se sont affrontés pour défendre les intérêts des acteurs politiques. Dès lors, l'atteinte portée à l'unité nationale et territoriale prive l'Etat de l'usage exclusif et légitime de la force. L'effondrement de l'Etat pour reprendre l'expression de Zartman a offert aux miliciens de tous bords, une opportunité d'expression et de mouvement dans une zone devenue un «Far West ». Chacun s'approprie, le domaine public. Cette géostratégie milicienne et les dynamiques de la violence mettent en lumière les stratégies et nouvelles formes insurrectionnelles des Seigneurs de guerre qui apparaissent comme des libérateurs, des sauveurs et des messies par la réalisation des actions visant à assurer l'indépendance totale, par la mise à bas ou l’élimination des corrompus et tribalistes. Les dernières événements, notamment le coup d’Etat militaire de 1997, ont montré que les changements institutionnels sous la forme militaire ont remis en cause certains acquis démocratiques, permettant ainsi l'émergence d’une nouvelle forme de gestion de l’Etat: le banditisme politique et la légitimation électorale comme forme de recomposition politique. Dans ce contexte de conflictualisation en rapport avec la crise de désétatisation et de déconstruction de l'Etat post-colonial, plusieurs paramètres ont mis en lumière la logique de privatisation de l'Etat, puis que les différents conflits armés ont illustré la perte du monopole étatique, la montée en puissance des bandes

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armées privées ou milices contre l'Etat et la désinstitutionalisation totale de l'ordre politique. La légitimation électorale de la victoire militaire: 1997-2002 La séquence ouverte par le coup d'Etat militaire de 1997 a laissé la voie à l'instauration d'une transition flexible entre 1998 et 2002 et à la relance du processus démocratique en 2002, avec la légitimation électorale organisée par le président Dénis Sassou Nguesso, pour transformer le putsch militaire de 1997 en victoire politique. Peu de travaux ont été consacrés à cette période. En effet, les élections de 2002 ont contribué en partie à la redéfinition de l'univers politique de l’après guerre: bricolage des alliances, le verrouillage du système électoral, l’exclusion des opposants politiques, légalisation politique et repositionnement de nouveaux acteurs sur la scène politique. La conquête électorale et le retour au monopartisme En s'intéressant à cette période post- conférence nationale, nous entendons dégager à travers une analyse comparative, la place des élections législatives de 2002 et 2007 dans la recomposition politique au Congo Brazzaville. En 2007, les enjeux électoraux ont présenté une diversité de facettes: réactivation des alliances, remonopolisation du jeu politique, renouvellement des stratégies politiques, etc. A tous les niveaux, les repositionnements politiques ont bouleversé les équilibres électoraux. Du côté de la mouvance présidentielle, la principale cible était les conservateurs, courant soutenu par Justin Itihi Lekoundzou, ayant mis en déroute le projet de refondation soutenu depuis 2002 par Denis Sassou Nguesso. Le renouvellement de la classe politique explique les candidatures nombreuses des ministres. Du côté de l'opposition, les élections législatives ont montré la fragilité des formations politiques (UPADS, UDR-Mwinda, RDD, PCR,) partagées au sujet de la Commission Electorale Indépendante, et affaiblies par des querelles intestines de leadership (UPADS), des décompositions et fuite en avant (UDR-Mwinda). Enfin, la percée de nouveaux partis proches à la mouvance présidentielle (MSD, MAR, Club 2002-PUR), la cooptation politique de Bernard Kolelas et la déconfiture du RDPS sont autant d'enjeux analysés dans ce travail. Approche méthodologique Pour réaliser cette étude, du point de vue méthodologique, nous avons utilisé une démarche historique. Celle-ci nous a permis de replacer, d'analyser et d'apprécier dans leur contexte les différents événements qui ont dominé la scène politique congolaise (implosion du parti unique, conférence nationale, élections de 1992, conflits armés, etc.).

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Les recherches documentaires ont été effectuées dans les bibliothèques de Brazzaville (Centre Culturel Français, Centre de Documentation du Parlement, Bayardelle, Semaine Africaine), au Centre de documentation du CODESRIA à Dakar et surtout à Tervuren, à la Bibliothèque de la Section Ethnosociologie et Histoire du Musée Royal d’Afrique Centrale. Notre séjour au Musée Royal de l'Afrique Centrale du 4 juillet au 4 septembre 2007 nous a permis de rassembler la documentation nécessaire à la rédaction de cet ouvrage. Empruntant les outils d'analyse de la sociologie politique, nous nous sommes appuyés des données à la fois qualitatives et quantitatives. Nous avons eu recours à certaines productions partisanes et militantes des partis (archives, tracts, textes politiques, sites Internet) et de leurs membres (archives privées, autobiographies, etc.). Ainsi, une attention particulière a été donnée aux investissements symboliques et matériels des partis à l’égard de leurs archives et de la construction ou non de la mémoire de l’organisation partisane. Pour accéder à ces sources, nous avons fait recours aux interactions avec les autres "terrains" (observations, entretiens), les effets de l’accès ou non à des archives partisanes et surtout les reformulations des hypothèses et des problématiques. Les données qualitatives ont surtout concerné les discours des différents acteurs politiques, la littérature relative aux partis politiques, les textes officiels (Loi électorale, Constitution). Les données quantitatives se sont basées sur les statistiques des élections de 1992, 1993, 2002, 2007 et 2008. La réflexivité sur les pratiques des enquêtes en sciences sociales mises en œuvre dans les études sur les partis politiques permet de percevoir leurs spécificités sociologiques, historiques, leurs répertoires militants, leurs relations à divers milieux. Les premiers moments de l'enquête auprès des différents acteurs partisans se sont avérés difficiles. Nous avons mené nos enquêtes de terrain à Brazzaville et à l'intérieur du pays du 23 février 2001 au 16 juin 2007. Au delà de cette période, nous avons effectué trois missions de recherche et d'observation électorale entre juin et septembre 2008 dans les localités de Mindouli, Kinkala et Djambala. La dernière mission organisée en août 2008 a été celle liée à la réalisation d'une étude commanditée par l'Institut Vie et Paix sur le Mouvement Nsilulu et les crises sociopolitiques au Congo Brazzaville. Ces enquêtes nous ont permis de discuter avec les populations, les acteurs politiques et les membres de la société civile sur les enjeux électoraux et la démocratie au Congo, d’avoir des informations cohérentes et explicites sur les partis politiques et de combler le vide documentaire au sujet de certaines alliances politiques. Cette phase a été très importante dans la collecte des données. Les méthodes d'analyse des données utilisées dans la présente recherche comportent l'analyse des publications, l'analyse qualitative et quantitative des entretiens, les histoires vécues, les questionnaires et les traitements statistiques des données et la cartographie des zones. Cette étude nous a été dictée par les crises politiques qui ont marqué le Congo et qui ont bouleversé le paysage politique. La démarche pluridisciplinaire adoptée nous a permis d'utiliser les outils de collecte de données suivants: les

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questionnaires, les fiches d'entretien et les guides d'interview. L'usage des documents écrits (archives, ouvrages, articles, transcription des entretiens) et des données de terrains (fiches, cassettes, questionnaires) a permis la finalisation de ce travail. A ce niveau, les travaux des auteurs comme Florence Bernault3, Remy Bazenguissa- Ganga4 et Patrice Yengo5, nous ont été d'un grand intérêt scientifique. Les sites Internet et la presse nationale nous ont été d'un apport intéressant. Articulation du travail Parler des enjeux électoraux dans la recomposition du paysage politique au Congo Brazzaville, c'est faire de l'histoire immédiate. Cette histoire du temps présent apparaît de plus en plus comme le champ le plus complexe des sciences sociales. Bien qu'elle fasse de la lecture du passé, même récent, elle expose l'auteur à des risques énormes, tant dans l'analyse objective des faits et la prise de position dans l'interprétation des événements dont les acteurs demeurent en vie. Ce travail fait le point sur les différentes analyses politiques de la géopolitique électorale au Congo et essaie d’apporter des éléments de réponses, pour tenter d’y voir plus clair sur les causes et conséquences des conflits armés successifs, les enjeux des alliances politiques et les dissensions politiques internes. De manière plus détaillée, l'ouvrage comprend dix chapitres qui couvrent l'histoire électorale du Congo de 1946 à 2008.

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F. Bernault, Démocraties ambiguës en Afrique centrale, Paris, Karthala, 2006 R. Bazenguissa-Ganga, Voies du politique au Congo Brazzaville, Paris, Karthala, 1997 5 P. Yengo, La guerre civile du Congo Brazzaville, Paris, Karthala, 2006.

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L'implication des congolais dans les processus électoraux remonte à 1945. Les partis politiques animés par des leaders locaux ou indigènes ne virent le jour qu'après les premières consultations électorales de 1946. En effet, les mutations intervenues dans l'Empire français favorisèrent l'ouverture électorale et l'ascension de l'élite indigène. Réduire le processus électoral à un simple prisme d'observation serait pourtant manquer l'essentiel, dans la compréhension des dynamiques de construction de l'électorat. C'est la raison pour laquelle, ce chapitre entend cerner le paysage politique avant les émeutes de 1959. Il s'agit de retracer le chemin de cette période héroïque du mythe et d'expliquer les motivations des luttes politiques à la veille de l'indépendance. Paravent des partis politiques et premières élections au Congo Deux hommes politiques s'opposent1 De 1945 à 1956, les compétitions électorales au Moyen Congo opposent deux personnalités: Jean Félix Tchicaya et Jacques Opangault. Ils se battent surtout pour le siège de député à l'Assemblée constituante et à l'Assemblée nationale Française. En effet, pendant que la Seconde guerre mondiale s’enlise sur le champ de bataille, le général Charles de Gaulle, déclenche du 30 janvier au 08 février 1944, le processus destiné à conduire progressivement les territoires d’Afrique noire francophone vers leur émancipation. Ce processus a eu lieu au cours de la Conférence de Brazzaville, qui réunira autour du ministre des colonies René Pleven, exclusivement les administrateurs coloniaux, les commissaires des colonies de l’AEF et de l’AOF, les gouverneurs des Territoires affiliés à ces Fédérations et ceux des territoires dépendants, sans aucune participation «indigène». Il est ainsi décidé d’accorder aux populations des colonies françaises d’Afrique, la possibilité d’élire des représentants à l’Assemblée Nationale et au Sénat français à compter de
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Lire Jérôme Ollandet, Tchicaya Opangault Youlou : Vie politique au Congo-Brazzaville 1945-1964, Brazzaville, ed. La Savane, 2008

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1945, dès la fin de la guerre. Sur la base d’un double collège électoral dont le premier est réservé aux privilégiés «citoyens de statut civil commun», autrement dit les Européens et le second collège électoral destiné à la catégorie sociale des «notables évolués» noirs dit «Indigènes», constitué de fonctionnaires et employés de commerce, des anciens combattants et titulaires de décoration, des diplômés, des chefs de cantons, des représentants des collectivités indigènes et des ministres des cultes. Jean Félix Tchicaya2 Né des parents vili, le 9 novembre 1903 à Libreville au Gabon, Jean-Félix Tchicaya appartient à la descendance princière du Royaume de Loango. Il a fréquenté l’Ecole normale d'Instituteurs William Ponty de Dakar et a été par ailleurs condisciple de Félix Houphouët Boigny. Tchicaya figure parmi les premières personnalités politiques de l'ère de la décolonisation du Moyen Congo. Il a été dans l'enseignement, préférant être comptable à Pointe-Noire avant de tirer sa révérence à cause de son tempérament jugé coopératif avec l'Administration coloniale. Il fera ensuite carrière dans l’Administration comme commis des finances, affecté au magasin de ravitaillement de la main d’œuvre du chemin de fer. Ce chantier épique et honteux qui permettra à André Gide, dans son ouvrage paru en 1927 «Voyage au Congo» et à l’illustre journaliste Albert Londres dans son livre «Terre d’ébène» (1929) de dévoiler à l’opinion métropolitaine les horreurs du travail forcé dans les colonies. Citoyen français, il est mobilisé lors de la Deuxième Guerre mondiale en 1939 et il s'engage en 1943 dans les Forces françaises libres ; sa conduite lui vaut la Médaille de la France libre. Il s'engage ensuite dans la politique, et sa candidature est présentée par le Cercle des évolués de Pointe-Noire. La nouvelle lui parvint, alors qu'il s'embarque pour le Moyen- Congo à la fin de la guerre. Il prend une partie active au Congrès constitutif du Rassemblement Démocratique Africain et est élu Vice- Président de ce parti panafricaniste de gauche. Il est inscrit au groupe communiste et rejoint Houphouët Boigny au sein de l'Union des Républicains et Résistant (URR), groupe apparenté au Parti communiste. Le 21 octobre 1945, il est élu député socialiste du Gabon-Moyen Congo par le collège des non-citoyens avec 1 334 voix et facilement réélu avec 3 356 voix en juin 1946. Il y retrouve Lamine Gueye (Député du Sénégal) qui fut son professeur de mathématiques à l’Ecole normale William Ponty et certains de ses
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La vie de Félix Tchicaya a été abordée par plusieurs auteurs. Lire à ce sujet: Balandier G., 1985, Sociologie des Brazzavilles noires. Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques: Gabou A., 1999, Chronologie politique congolaise. Paris, Nouvelles Perspectives Éditions.; KouvibidilA G.-J., 2000, Histoire du multipartisme au CongoBrazzaville. Paris, L'Harmattan.; Nkounka Ménga, 1992, Chronologie politique congolaise. Paris, Nemaf; Bazenguissa- Ganga, R., Voies du politique au Congo Brazzaville, Paris, Karthala 1997,

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condisciples tels que Félix Houphouët-Boigny, Mamadou Konaté ou Mamba Sano respectivement élus députés des Territoires de Côte-d’Ivoire/ Haute-Volta, du Soudan (Mali) et de Guinée-Conakry avec lesquels, il crée le Rassemblement Démocratique Africain (RDA). Il appartient à la Commission de la France d'Outremer, intervient peu mais attire l'attention par la clarté de ses analyses et la netteté de ses conceptions politiques. La décentralisation des décisions économiques, le fractionnement des concessions trop vastes, la création à Bangui d'une filature de coton seraient, selon lui, propres à atténuer la misère que révèle le déclin démographique du territoire. Une augmentation du nombre de fonctionnaires indigènes serait souhaitable. Le double collège où il voit un "système électoral injuste et dangereux" est pour lui inacceptable. Il vote pour les deux projets de Constitution de 1946. Viceprésident du Comité de coordination du tout récent Rassemblement démocratique africain (RDA) de son ami Houphouët-Boigny, Jean Félix-Tchicaya se présente aux élections de novembre 1946 sous l'étiquette du Parti progressiste, section congolaise du RDA. Il est élu par 8 635 voix sur 23 119 inscrits dans le collège des autochtones du Moyen-Congo, la circonscription Gabon-Moyen Congo ayant été divisée en deux en ce qui concerne le collège des autochtones. Grand tribun, Tchicaya a la réputation d'un farouche anti-colonialiste, et ne jouit pas des faveurs de l'Eglise Catholique. On l'accuse de ne pas reconnaître les bienfaits de la colonisation. Il se félicite de l'abolition du travail forcé, s'indignant des campagnes de certains journaux français qui laissent entendre que le développement économique de l'Afrique Equatoriale en pâtira. Mais lorsque les conditions sociales sont bonnes les Africains s'engagent volontiers sur les chantiers. Elles s'amélioreront avec les conventions collectives fixées hors des contraintes administratives, le code du travail garantissant la liberté d'affiliation à un syndicat. Le député sut présenter surtout un double visage à l'Administration et à ses électeurs. La clé de sa réussite résida dans l'étroite combinaison entre un programme radicale dénonçant violemment les abus de la colonisation et le développement des thèmes de la liberté et la fraternité qui évitent à un peuple isolé d'être la proie des puissants. Vigilant sur les libertés politiques, Jean Félix Tchicaya proteste en 1950 contre les tentatives d'arrestation du président du RDA, Houphouët-Boigny. Comme Félix Houphouët-Boigny ou Hamani Diori, il vote contre le statut de l'Algérie de 1947 et contre la ratification du Pacte atlantique en 1949. Le 17 juin 1951, il se représente au collège des citoyens de statut personnel, toujours sous l'étiquette du RDA. Sa campagne est moins facile car le RPF a suscité contre lui la candidature de son cousin Pierre Tchicaya-Debo empire. Pendant la seconde législature, il est nommé membre de la Commission des moyens de communication et du tourisme, puis en 1953 de la Commission de la marine marchande et des pêches, et en 1955 de la Commission des immunités parlementaires. Votant l'investiture d'Antoine Pinay le 6 mars 1952, il lui fait confiance pour sa politique en Afrique du Nord. Il soutient également celle de Pierre Mendès France. Il vote les Accords de Paris et ratifie les traités créant la

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Communauté Economique Européenne et la Communauté Européenne de l'Energie Atomique (CECA). En 1956, Jean Félix-Tchicaya est réélu sous l'étiquette du Parti progressiste congolais, par 45.976 voix, soit 29,7 % des suffrages et une avance désormais réduite sur ses deux adversaires, le socialiste Jacques Opangault qui obtient 43.193 voix et l'abbé Fulbert Youlou qui en obtient 41.084. En mai 1958 il quittera le groupe parlementaire UDSR-RDA pour adhérer au parti du Regroupement africain et des fédéralistes, dont il deviendra vice-président. A l'Assemblée, il retrouve la Commission de la marine marchande et celle des immunités parlementaires et il est juge titulaire à la Haute cour de justice constitutionnelle. Jacques Opangault Jacques Opangault est né le 13 décembre 1907 à Ikagna (LikoualaMossaka). Originaire du Nord-Congo, il est membre du groupe ethnique mbochi. Greffier au tribunal de Brazzaville, il est lié d'amitié avec des cheminots européens dont les militants de la gauche. Par ailleurs, il fait partie d'un cercle clandestin de gauche strictement ouvert aux Africains. Il est emprisonné en juillet 1943 pour motif « écrits séditieux et appel à la révolte contre l'autorité coloniale par la distribution des tracts.» Il est inculpé en compagnie de ses compatriotes Pamphile Adada, Jacques Mwene Kolo, Moïse Eckomband. Cette affaire est jugée par le Tribunal indigène du 2e degré. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, en tant que partisan gaulliste, Opangault distribue des tracts contre le régime de Vichy. Militant de gauche, il s'inscrit à la Section Française de l'International Ouvrière (SFIO) et en dévient le Secrétaire Général de la Fédération de l'AEF. C'est au cours de cette période qu'Opangault s'engage dans la lutte politique. L’ordonnance du 22 août 1945 fixe le mode de représentation à l’Assemblée constituante : deux députés (un par collège) pour chaque territoire ou groupe de territoires. L’AEF a deux groupes : Gabon et Moyen Congo ; OubanguiChari et Tchad. En octobre 1945 et juin 1946 : 2 sièges par groupe (1 par collège); en novembre 1946, 1951 et 1956 : 1 siège par territoire pour le second collège, sans changement pour le premier. L'appartenance ethnique comme discriminant politique va dominer le positionnement des deux leaders. Ce premier multipartisme indigène consécutif à la Conférence des gouverneurs coloniaux français, dite Conférence de Brazzaville (1944), a produit à partir de 1946 un bipartisme coïncidant avec le clivage géographique Nord-Sud. D'un côté le MSA dirigé par Jacques Opangault, ressortissant de la région de la Cuvette, dans le Nord-Congo. De l'autre, le PPC, apparenté parlementaire au PCF à l'Assemblée française, dirigé par Jean-Félix Tchicaya, ressortissant du Kouilou dans le Sud-Congo. L'absence de tradition politique moderne et la faiblesse de la conscience sociale des colonisés ont fait prédominer la dimension régionale/ethnique. La situation est devenue plus critique avec le changement de bipolarité. Car la naissance de l'Union démocratique pour la

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défense des intérêts africains (UDDIA) en 1956, dirigée par l'abbé Fulbert Youlou, ressortissant du Pool, dans le sud-est, a entraîné l'affaiblissement du PPC (relégué au sud-ouest). Le clivage géographique est conservé avec le face-à-face MSAUDDIA. Mais le clivage Nord-Sud est aussi devenu le clivage gauche-droite. Et la marche vers le néocolonialisme va aggraver l'adversité. En 1957, le parti de Jacques Opangault devient le Mouvement Socialiste Africain (MSA), conformément à un Congrès de Dakar. Cet homme politique de grande droiture est intransigeant vis-à-vis de ses adversaires politiques. Cependant, l'Eglise catholique déteste son appartenance supposée à la Franc-maçonnerie. C'est dire combien le combat de Jacques Opangault fut ardu dans le Nord Congo sous la coupe de l'Eglise catholique. Ainsi au lendemain du Référendum français de 1958 (naissance de la Ve République, incluant l'autonomie des colonies : la "Communauté franco-africaine") la rivalité entre les deux partis/leaders pour la direction du gouvernement autonome aboutit à la guerre civile de 1959, évidemment mémorisée comme une guerre entre les Bakongo ou sudistes et les mbochi ou Bangala nordistes. Enjeux électoraux et compétitions politiques de 1946 à 1951 Processus électoral recomposé Au lendemain de la Conférence de Brazzaville, l’Union Française remplace l’Empire français. La constitution d’octobre 1946 fixe les principes et l’organisation de l’Union: assimilation et intégration des habitants vivant hors de la métropole. Plusieurs mesures ont été prises: représentation de toutes les colonies aux assemblées parlementaires, avec un double collège électoral; abolition du travail forcé (loi du 11 avril 1946) lentement mise en application; suppression du régime de l’indigénat (peine de police infligées par les chefs de circonscription) et remplacement par le code pénal; établissement des libertés publiques; création des conseils représentatifs, par la suite Assemblées territoriales, élus, avec compétences financières, mais ne donnant que des avis dans les autres domaines. Quand la France, puissance coloniale, se résout enfin à reconnaître la souveraineté des peuples du Congo, elle entend, dans les formes, être cohérente avec elle-même: elle a colonisé au nom de la civilisation, elle laissera un pouvoir civilisé, démocratique. En fait, cette volonté est affirmée dès le lendemain de la Conférence de Brazzaville de 1944, qui recommande, entre autres, « la participation des indigènes à la gestion de leurs propres affaires». Deux ordonnances du Gouvernement Provisoire de la République Française, les ordonnances des 21 août et 13 septembre 1945, vont reconnaître les droits politiques fondamentaux des indigènes dans les territoires d'Outre-Mer. Le droit de vote est limité aux «assimilés» (les instruits formés à l'école du maître), mais droit est reconnu aux indigènes de se constituer en associations politiques.3
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Bazenguissa-Ganga, R. Voies du politique, op.cit., p.43

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Deux grands partis politiques vont voir le jour à la fin de 1946 : le Parti Progressiste Congolais de Félix Tchicaya, affilié au Parti Communiste Français PCF, et la Section locale de l'Internationale Ouvrière (qui deviendra en 1957 le Mouvement Socialiste Africain, MSA), de Jacques Opangault, affiliée à la Section Française de l'Internationale Ouvrière (SFIO). Mais dès les premières confrontations électorales, ce qui était redouté par les observateurs avertis commence à donner des signes de réalité : les lignes de partage politiques entre indigènes épousent les lignes de partage ethniques. La loi a institué deux collèges électoraux dans les Territoires d'Outre-mer: un collège de métropolitains et un autre d'indigènes. Dans le fonctionnement des instances, les élections étaient l'unique moyen d'accéder aux sphères de prise de décision et donc de créer un corps politique. La campagne pour l'élection des délégués indigènes à l'Assemblée Constituante française prend la forme le 21 octobre 1945 d'une opposition entre deux groupes ethniques : les Kongo (les sudistes) et les Ngala (les nordistes), les premiers se rassemblant autour de Félix Tchicaya et les seconds autour de Jacques Opangault, alors même que ces deux partis sont chacun une représentation locale d'un parti métropolitain. La victoire de Félix Tchicaya sur Jacques Opangault est vécue comme une victoire du Sud sur le Nord, des Kongo sur les Ngala. L'élection du 21 octobre 1945 est de ce point de vue plus qu'une préfiguration : un tour de piste. Le 23 juin 1956, le parlement français adopte la loi dite Defferre ou LoiCadre. Cette loi ajoute aux anciennes dispositions constitutionnelles relatives aux Territoires d'Outre- Mer la généralisation du suffrage universel. Les élections législatives de 1946 à 1951 Lors des élections législatives de 1946, Jean Michel Wagret dénombre douze candidats, avec la prédominance des favoris du PPC et de la SFIO.4 Un regard sur ces partis politiques s'impose pour mieux comprendre les dynamiques des compétitions politiques de cette période. Le Parti Progressiste Congolais (PPC) de Félix Tchicaya créé en 1946, avait fondé son idéologie dans le discours radical contre la colonisation. Le parti adopta une organisation plus permanente, calquée sur celle du Rassemblement Démocratique Africain. Le mécontentement grandissant des évolués put y trouver un débouché puissant, sans que leur fonds de loyalisme soit effarouché par une réaction trop violente du régime colonial.5 Dans la première Assemblée législative, Félix Tchicaya, le député du Moyen-Congo, membre du groupe d'Union Républicaine et Résistante apparenté au groupe communiste, fait partie de la Commission de la marine marchande et des pêches et de la Commission des territoires d'outre- mer qui le désignera en 1949 au Comité directeur du FIDES. De ce poste, il observe
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Wagret, J.M., Histoire et sociologie politique du Congo Brazzaville, Paris: LGDJ, 1963 Bernault, F., 1996, Démocraties ambigües en Afrique Centrale, Paris, Karthala, p.176.

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attentivement les conditions du développement de l'Afrique centrale ce qui lui inspire plusieurs interventions. Il observe que les crédits de paiement sont inférieurs aux autorisations de dépenses ce qu'il attribue à la pénurie de métaux ferreux, de devises et de cadres techniques. En 1951 il attire l'attention de l'Assemblée sur les graves conséquences de la réduction des moyens du FIDES. La situation économique de l'Afrique touchée par l'inflation, où manquent les produits manufacturés, est inquiétante. L'émancipation politique de l'Afrique lui tient particulièrement à cœur et l'amène à déposer une proposition de loi tendant à instituer dans les territoires d'Outre-mer un collège unique. Il demande que la commune mixte de Pointe-Noire devienne commune de plein exercice. En 1954, il propose une réorganisation de toute l'administration municipale d'Afrique noire associant plus largement la population indigène à la gestion en créant une trentaine de communes de plein exercice. Il réitère ses critiques concernant l'amenuisement des crédits du FIDES; tout en comprenant les exigences d'équilibre budgétaire, il craint que ne soit définitivement paralysé cet organisme si le vote à la majorité des deux tiers se substituait au vote à la majorité absolue et il regrette que les assemblées locales soient dessaisies au profit du chef de territoire du droit d'initiative. Il souhaite enfin la construction de l'usine hydroélectrique de Kouilou, dont les débouchés seront assurés par l'usine Péchiney de traitement du phosphate à Pointe-Noire. La section africaine de la SFIO au Moyen-Congo réclamait aussi le collège unique et l'égalité des droits entre Africains et Européens. Mais le parti ne parvint pas à devenir le parti de l'opposition. Le mouvement connut plusieurs difficultés. D'abord, la SFIO congolaise souffrit des rapports ambigus avec la section européenne. Ensuite privé d'un soutien financier et doctrinal comparable à celui dont bénéficiait le PPC, le parti devait fonctionner dans un contexte de doctrine anticléricale. Enfin, le mouvement eut du mal à élargir sa base et son électorat du fait de son attaché régional et ethnique.6 En 1951, un troisième parti politique vint s'ajouter aux élections législatives: le Rassemblement du Peuple Français (RPF) dirigé par Hyacinthe Sambat Delhot. Cette période est donc marquée par l'emprise du PPC sur le champ politique congolais. Tableau 1:Résultats des élections législatives de 1946à 1951 Chronologie PPC SFIO RPF 1946 46% 28% 1951 44% 25% 18% Source: Bazenguissa-Ganga, op.cit, p.44; Wagret, J.M, 1963, pp.54-59

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Ibid., p.179-180.

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Réappropriation du sauveur et enjeu électoral A partir de 1945, le processus électoral exprima l'aspect fondamental de la subordination structurale des élites par rapport aux possesseurs de capital religieux. La disparition de Grenard André Matsoua en janvier 1942 transforma l'Amicale de l'AEF crée en 1926 en mouvement messianique clandestin à caractère politique. Pour circonscrire la place du mouvement matsouaniste dans la lutte politique entre 1946 et 1951, il convient de présenter succinctement le mythe et symbole de Matsoua, les dynamiques du vote du « bihissi» et enfin le mensonge politique et l'affirmation du mythe de Matsoua. Mythe et symbole d'André Matsoua Relecture du parcours de Matsoua et dynamiques de la résistance André Matsoua dit Grénard est né en 1899 à Mandzakala, village proche de Kinkala dans le Pool. La légende qui entoure la naissance, la vie et la disparition de Matsoua déferle la chronique.7 Matsoua fit ses études auprès des missionnaires catholiques des pères du Saint- Esprit de Mbamou et devient catéchiste à Mayama avant de rejoindre le village de Kololo. Brillant orateur, il se passionne pour tous les problèmes qui touchent son pays, l’avenir du Congo et les rapports entre les Blancs et les Noirs. Il se fait par la suite remarquer par ses idées très avancées, son intelligence, sa passion pour la justice sociale et l’égalité et son amour pour le peuple. Après le bref passage aux services des missions chrétiennes, Matsoua abandonne le catéchisme pour vivre une nouvelle expérience à Brazzaville en 1919. C’est là qu’il fera ses premiers pas comme enseignant avant de devenir fonctionnaire aux services des douanes où il est enregistré sous le matricule 22. En 1921, Matsoua tente sa première aventure européenne. Le périple commence par la ville portuaire de Matadi, puis débarque à Anvers avant d’atteindre Marseille. Son enrôlement au sein du Bataillon des tirailleurs sénégalais pendant la guerre du Rift contre l’Emir marocain Abdel Krim entre 1925 et 1926, lui permet de régulariser sa situation. Démobilisé au grade de Sergent, Matsoua devient citoyen français. Il séjourne à Paris où il obtient un emploi subalterne dans un ministère. Il en profite pour suivre des cours du soir que le Parti Communiste donne à ses militants. A partir de ce moment, il sympathise avec les membres de la Revue pro- communiste et anti- coloniale dénommée «Le Cri des Nègres». En 1926, c’est le déclic véritable de la carrière politique de Matsoua qui fonde à Paris un syndicat atypique: l’Union des travailleurs nègres, puis l’Association Amicale des originaires de l’Afrique Equatoriale Française,
Sinda Martial,– André Matsoua, fondateur du mouvement de libération du Congo. Paris : ABC 1978
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populairement appelée Amicale. Cette association est enregistrée sous le n°164649, le 29 juillet 1926 puis placée sous les auspices du Ministère des colonies et du gouverneur général de l’AEF. Très vite, l’Amicale apparut comme le lieu de formation de l’élite capable de prendre le relais post- colonial, la plate forme assurant la promotion de la résistance solidaire anti- blanc des noirs de l’AEF pour la reconnaissance de la personnalité noire, le foyer de secours mutuel, de prévoyance et de bienveillance sociale des ressortissants de l’AEF en Europe. Cette implication de l’Amicale dans le champ politique amorce de nouvelles tendances dans la carrière de Matsoua. Le mouvement dénonce le Code de l’indigénat, les abus de l’exploitation économique, stigmatise les compagnies concessionnaires concernant l’impôt de capitation et les travaux forcés.8 Le combat de Matsoua est inspiré le rejet de la collaboration avec l’oppresseur, l’inflexibilité devant la tyrannie, la constance devant le serment de servir la patrie et la défense des valeurs cardinales. Il se pose ainsi en Pape du panafricanisme dépassant le cadre de l’AEF. Les colons français avaient aussitôt compris le sens du mouvement de Matsoua : la lutte pour l’émancipation et l’indépendance des peuples d’AEF et la libération de l’homme noir. La colonisation symbole de servitude, d’aplatissement culturel et de négation ontologique a installé dans l’imaginaire collectif des peuples africains trois négations : la filiation de l’homme noir à son Dieu; l’historicité de l’homme noir et son passage du passé au futur. Dans ce contexte colonial, le combat de Matsoua instaure au- delà de la liberté et de l’idéal, le respect de la vie et de la personne humaine, le changement culturel et la transformation de l’homme noir dans sa totalité. Sans doute, le colonisateur avait compris qu’à travers l’Amicale se mettait en place une synergie permettant la continuité de la lutte de libération des peuples colonisés. C’est ainsi qu’en avril 1930, Matsoua avec deux de ses collaborateurs est traduit en justice à Brazzaville, puis condamné à trois ans de prison et cinq ans d’interdiction de séjours en AEF. Il est donc persona non grata dans son pays. Cette condamnation provoqua de nombreuses manifestations à Brazzaville, mais aussi amorça l’ère de la résistance Kongo dans le Pool. Les paysans cessent de ravitailler la ville, affrontant les policiers et miliciens autochtones. Ils rejettent les cadeaux des fonctionnaires et missionnaires catholiques, n’utilisent plus la monnaie française, préférant agir dans la clandestinité.

Pour des informations complémentaires, lire: -Vidrovitch Coquery, C.,1972, Le Congo au temps des Compagnies Concessionnaires 1898-1932, Paris: Mouton; Wagret, J.M., 1963, Histoire et sociologie politique du Congo Brazzaville, Paris: LGDJ; Nzaba Komada Yakoma, R. 1996, L'Afrique centrale insurgée: la guerre du Congo Wara 1928-1931, Paris: l'Harmattan

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La désobéissance civile des Kongo entraîne l’histoire des 3 Francs, très connue parmi les populations du Pool. L’affaire des 3 Francs en effet est née de la condamnation de Matsoua et de la dissolution de l’Amicale, remplacée par la Société Indigène de Prévoyance (SIP). Chaque membre devait verser une cotisation de 3 Francs. Les fidèles de Matsoua refusèrent en bloc la nouvelle société, créée, gérée et dirigée par les Administrateurs coloniaux. Face au refus de paiement des 3 Francs, la répression fut particulièrement sanglante : arrestations massives des populations envoyées de force sur la ligne ferroviaire, villages brûlés, tortures et vexations des populations du Pool, déportations et soumission. A cette répression brutale se construit une solidarité entre les résistants traqués. Les déportations des Amicalistes dans l’ensemble de l’AEF, les arrestations et l’exhibition de Matsoua ne ramenèrent pas la tranquillité au Moyen Congo. Entre octobre 1934 et mars 1935, l’arrivée d’un nouveau Gouverneur général de l’AEF, Edouard Renard calma les choses. Ce dernier, hostile à l’inégalité sociale dans la colonie, décida de légaliser l’Amicale devenue une Association pour la formation des cadres africains. Il engagea une politique sociale active en faveur des populations du Pool. En se rendant au Tchad pour y rencontrer Matsoua, assigné à résidence, il fut tué dans un accident d’avion au Congo Belge. Les populations du Pool soupçonnèrent aussitôt les administrateurs français et l’Eglise catholique d’avoir fomenté un coup à Renard. En septembre 1935, Matsoua quitte sa prison de Fort Lamy (Tchad) à l’aide des faux papiers et arrive à Paris en 1937. Il s’engage de nouveau dans l’Armée française pendant la Deuxième Guerre mondiale. Il est arrêté et transféré au Congo pour être jugé. La procédure légale ne fut, à nouveau pas respecté, car Matsoua aurait du être jugé par un Tribunal militaire, puis que accusé pour espionnage. Son ultime procès a eu lieu en mai 1940 au temps du régime de Vichy en France. Matsoua fut condamné aux travaux forcés à perpétuité en 1941, favorisant la montée en puissance des récalcitrants qui s’opposent au nouveau gouverneur Félix Eboué. Gaulliste engagé, Félix Eboue, ce descendant d’esclave noir affranchi de la Guyane ne fut pas apprécié dans sa juste valeur par les populations kongo. Selon un témoignage rapporté par Guy Menga dans son roman « Case De Gaulle », certains lari n’appréciaient pas ce blanc à la peau noire qui avait emprisonné Matsoua et ses compatriotes et qui avait en même temps accouché la politique abjecte de l’indigénat. Pour l’activiste camerounais Woungly Massaga, Félix Eboué se montra particulièrement impitoyable dans la répression et surtout dans l’effort de guerre. Il utilisa des méthodes qu’aucun gouverneur blanc n’avait jusque là osé appliquer ; il fit exécuter des chefs amicalistes sur la place publique et usa des manœuvres de toute sorte pour diviser et affaiblir l’Amicale. En 1941, après une courte détention dans la prison de Brazzaville, Matsoua est transféré à Mindouli, puis à la prison de Mayama où il disparaît semble t-il, le 13 janvier 1942 dans des conditions non encore élucidées aujourd’hui.

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Imaginaire de la disparition et Matsouanisme Par delà le verbiage grotesque dont la littérature coloniale a pu affubler ce personnage emblématique, ses idées ont été jetées dans l’enfer des idéologies absurdes. Les circonstances de la disparition de Matsoua n’ont jamais été éclaircies par les administrateurs coloniaux. Officiellement, Matsoua meurt dans sa prison de Mayama, d’une dysenterie amibienne. Cette version est contestée du fait que la précipitation avec laquelle on aurait enterré Matsoua inquiète. D’ailleurs beaucoup de Lari du Pool ne croient toujours pas à la mort de Matsoua et imaginent une nouvelle évasion de leur leader. De ce doute et mensonge colonial va naître peu à peu une légende qui conduira à l’éclosion d’une secte dont Matsoua deviendra le messie. Dans la mémoire collective, lorsque le chef meurt, les funérailles tirent toujours en longueur. On pleure longtemps selon les mœurs indigènes pour honorer la mémoire des ancêtres. Les autorités avaient-elles oublié ce principe? Certainement pas. Elles voulaient sans doute briser le mythe d’un Matsoua invincible, qui avait déjà échappé à tant d’attentats perpétrés contre sa personne. Les chefs traditionnels et nombreux habitants des environs de Mayama qui ont appris la nouvelle de la mort de Matsoua, arrivés sur les lieux de la détention n’ont jamais vu la dépouille mortuaire de leur leader. Ainsi décédé la nuit, il fut inhumé quelques heures après avant que le soleil ne se lève. Quoi qu’il en soit, l’attitude pour la moins curieuse de l’Administration coloniale devant l’événement qui méritait à tous les égards la transparence, ne manque pas d’étonner plus d’un observateur neutre. Et pourtant les autorités françaises avaient jugé utiles de remettre le corps du grand révolutionnaire camerounais Um Nyobe à ses partisans, pourquoi le cas de Matsoua est il resté énigmatique ? Une autre version évoquée dans cette disparition tragique de Matsoua est celle de sa déportation aux Antilles (Guadeloupe), par Félix Eboué, originaire de cette contrée. Cette thèse est partagée par certaines populations très attachée à Matsoua. Félix Eboué inquiet des revendications sociales et politique de l’Amicale devint le principal geôlier de Matsoua, car l’éveil d’une conscience nationale constituait un danger progressiste pour la colonie et le reste de l’AEF. Pour pallier à cette vision politique de résistance, il fallait faire oublier Matsoua à ses adeptes par une déportation loin des frontières de l’AEF. Dans ce même contexte, de nombreux arguments avancent que Matsoua avait fait simplement l’objet d’un enlèvement par Félix Eboué. A partir de 1945, certains hommes politiques congolais, affirmèrent a plusieurs reprises avoir vu Matsoua en France, en compagnie du Général De Gaulle, pour préparer la libération nationale. Matsoua se serait évadé de sa prison de Mayama en 1942 pour s’enfuir en France pour continuer son combat. Dès lors, les Lari du Pool continuaient d’exiger le retour de Matsoua auquel ils vouaient un culte, ainsi qu’au Général De Gaulle.

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La dernière version que nous avons recueillie lors de nos entretiens est celle de la disparition de Matsoua dans sa cellule. Matsoua doté des puissances mystiques aurait disparu de sa prison sans laisser des traces. Cette thèse est justifiée par l’engagement de ce dernier dans les loges maçonniques. Certains analystes indiquent que Matsoua avait adhéré à la Franc- Maçonnerie sous le parrainage des frères Trechot de la Compagnie Française du Haut et du Bas Congo (CFHBC) Le mythe autour de la disparition de Matsoua a fini par transformer l’Amicale en religion. Le récit et l’attente messianique répondent à une aspiration d’appropriation identitaire et de construction de l’imaginaire social. La mystification du personnage de Matsoua crée une nouvelle religion à l’image du Kimbanguisme ; le Matsouanisme, définit comme un ensemble des croyances, de rites et de pratiques permettant de s’unir aux entités supérieures (génies, ancêtres, dieux) et de réaffirmer l’identité culturelle kongo. Le Matsouanisme est donc une doctrine politique qui incite les historiens de faire le devoir de fouiller et de sortir les populations de l’ignorance. Les observateurs y voient tantôt une religion locale, une secte religieuse, tantôt un mouvement politico-religieux revalorisant les martyrs de la résistance anticoloniale à l’occupation coloniale et surtout la continuation de l’œuvre de Matsoua. Dès sa genèse comme nous l’avions vu, l’Amicale n’était qu’un mouvement politique. Il s’est transformé en secte religieuse lorsque la voie de la légalité lui fut interdite. Il fallait trouver un moyen efficace pour continuer la lutte. Le culte matsouaniste fut comme une véritable inflexion tactique d’un mouvement politique, un dérivatif inspiré par le contournement de l’obstacle colonial. La disparition de Matsoua laisse le Pool sans guide, sans personnage providentiel. La mutation de l’Amicale donna naissance un messianisme politicospirituel dont la lutte était désormais autour de l’attente dans l’espérance du Messie, de ce personnage historique. La conscience sociale et culturelle sera de plus en plus soudée, unifiée, consolidée et fortifiée grâce à la violence coloniale. L’appropriation des idées panafricanistes de Padmore, Du Bois et autres se traduit par la volonté de Matsoua de lutter pour la libération des noirs de la domination étrangère. La perspective historique du combat mené par Matsoua et Kimbangu permet de voir des similitudes dans l’œuvre des deux personnages illustres Kongo. Ils sont considérés dans l’imaginaire populaire comme des messires, des chefs charismatiques et religieux. Ces deux figures sont aujourd’hui incorporées dans les nouvelles constructions religieuses prophétiques et néo traditionnelles contemporaines. Ils sont présentés comme des héros politiques et prophètes dont les idées ont fait surgir à travers de multiples réélaborations des églises autochtones, prônant le renouveau culturel religieux et la continuation de la tradition africaine. Matsoua demeure pour de nombreux Kongo, un des disciples de Kimbangu, un des plus zélés propagandistes du messie de Kamba et fondateur d’un mouvement politique visant le refus de paiement de l’impôt, la résistance et la révolte et surtout le renversement de l’ordre colonial.

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Le vote du « bihissi » L'absence d'un Kongo à la plus haute position politique était le fait le plus étonnant du processus électoral au Moyen- Congo de 1946 à 1951. La plupart des Kongo s'investissaient dans l'Amicale créé par Matsoua, qui s'était transformé en mouvement religieux à la veille des premières élections à l'Assemblée consultative de 1946. Le mythe était né: « Matsoua reviendra un jour pour sauver les Lari».9 La réinterprétation religieuse du politique permet au Matsouanisme de jouer un rôle important dans la vie politique. Lorsque l’Amicale fut dissoute en 1930 et que la voie de la légalité était interdite aux partisans de Matsoua, il fallait trouver un moyen efficace pour continuer la résistance. Les membres de l’Amicale considèrent Matsoua comme leader politique et Kimbangu comme Ngunza (messie, envoyé de Dieu et guérisseur). C’est au même moment que naît le mouvement de Nzoungou Fidèle, dont les Amicalistes n’intègrent que très tardivement. A partir de1946, les leaders Amicalistes se rivalisent le contrôle des idées de Matsoua. Pierre Kinzonzi, toujours fidèle à Matsoua et à sa pensée relance le mouvement en 1947. Il utilise son aura de martyr déporté au Tchad pendant huit ans pour fonder une Eglise, avec douze apôtres. De son côté, déporté également au Tchad en 1940, Emmanuel Nganga saura très habillement confisqué à son profit toutes les manifestations de la nouvelle religion. Il se proclame Grand Pape de l’Eglise Kimbanguiste, en attendant le « retour de Matsoua »10 Dans ce même contexte, plusieurs autres Amicalistes se proclament grands prêtres d’Eglises matsouanistes. Les valeurs incarnées par Matsoua trouvent leur fondement dans le courant des idées panafricanistes des années 1900 et du nationalisme kongo incarné par Kimpa Vita et Kimbangu. L’imaginaire autour de la vie de ce leader charismatique, de son action politique et de sa disparition donne naissance à une conscience collective et active de contestation anticoloniale, dont André Matsoua devint le symbole vivant. Le Matsouanisme a eu une influence considérable dans l’histoire politique du Congo. Les Amicalistes incapables de fonder un parti politique sont manipulables. L’attente de la richesse, de la puissance et d’un nouvel ordre social rénové fera partie de tous les mouvements qui naîtront sous les cendres de l’Antonisme. Elle a développé un phénomène de syncrétisme culturel qui renouvelle la tradition et n’empêche l’innovation de se faire. C’est le Ngunza (prophétesse) des mouvements messianiques. L'année 1950 marque un tournant important dans la vie politique du Congo. La particularité des élections législatives, c'est la présence d'un candidat

Sinda Martial, André Matsoua, fondateur du mouvement de libération du Congo. Paris : ABC; 1978, pp.64-84 10 M. Sinda, Messianismes congolais et ses incidences politiques, op.cit, p.261.

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lari. Il s'agit d’Hyacinthe Samba Delhot, leader du RPF.11 Les matsouanistes qui attendent le retour de Matsoua s'opposent à sa candidature et lui reprochent de vouloir devancer le « vrai sauveur du Congo». Ils accusent la France de ne pas permettre à Matsoua de siéger, et entament un mouvement de désobéissance civile : rejet des cartes d’identité et des passeports, refus du vote, boycott des impôts et des recensements. La neutralisation des autres candidats autre que Matsoua est à l'origine de l'échec de Sambat Delhot. A cela s'ajoutent les dissidences et ardentes rivalités internes au sein du RPF, l'inexpérience politique du candidat et surtout la tendance liée à l'européanisation politique des structures.12 L'abstention record des électeurs dans le Pool lui fit perdre toute la chance de succès. Un électeur sur quatre seulement alla voter, et parmi les bulletins déposés, le quart portait le nom de Matsoua. Les Matsouanistes maintenaient la présence de Matsoua d'une manière épistolaire. Lors des élections pour le renouvellement des assemblées locales de mars 1952, ils obtenaient 36% des voix dans le Pool contre 34% pour Tchicaya. Mais leur victoire était toujours invalidée.13 Mensonge politique et affirmation du mythe de Matsoua Dès 1945, la manipulation politique des Matsouanistes commence, avec les élections à l’Assemblée constituante.14 Matsoua, pourtant disparu fut élu député du Pool. Dès lors, il devenait difficile de faire la politique dans cette région, sans recourir au mythe puissant de Matsoua. Tchicaya se fit passer pour l'Envoyé de Matsoua, en pour se faire élire en milieu matsouaniste et du Pool contre Jacques Opangault, un Mbochi du Nord Congo, en se faisant passer pour l’envoyé de Matsoua: «Vote no Bihissi», autrement dit votez les os ou cendres de Matsoua15. Il n'avait pas hésité à se faire recommander de Matsoua, en prétendant l'avoir rencontré de nombreuses fois à Paris, où d'après lui, le leader vivait entourer de tous les honneurs dans un grand palais.16
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Kouvibidila, G., Histoire du multipartisme au Congo Brazzaville, Paris, l'Harmattan, 2000, p.28 12 Bernault, F., Démocraties ambigües en Afrique centrale, Paris, Karthala, 1996, pp.156158 13 Boutet, R., Les trois glorieuses ou la chute de Youlou, Dakar, Chaka, 1990, p.24 14 Lors des élections d’octobre 1945, Matsoua pourtant décédé fut élu député du Pool. Les Matswanistes persistent dans leur vote en faveur des « bihisi » ou os de Matsoua aux élections du renouvellement des Assemblées locales. 15 Le sens du vote bihissi est symbolique. Les électeurs matsouanistes expriment leur pensée en ces termes: puisque Matsoua est mort, donnez nous ses os pour qu'il puisse être enterré, autrement dit, il paraît que Matsoua est mort, où sont donc ses os ? voir: Bazenguissa-Ganga, Voies du Politique au Congo Brazzaville, op.cit., p.48. 16 Lire, Obenga, T., Histoire sanglante du Congo Brazzaville, Paris, Présence Africaine, 1998, p.42; Sinda, André Matsoua, fondateur du mouvement de libération du Congo.1978, p.75

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En recourant au mythe de Matsoua, Jean Félix Tchicaya usa de la ruse auprès des populations lari, avouant avoir vu Matsoua dans un palais parisien pour soutenir la cause congolaise. Les électeurs, avaient pris l'habitude d'écrire sur les bulletins le nom de leur candidat lors des différents scrutins. Face à cette situation inattendue, Tchicaya pouvait ainsi s'imposer en comptant sur ses alliés dans le Pool, dont Emmanuel Dadet. A ce moment, le retour de Matsoua devenait une obsession chez les Lari dont les cadres furent incapables de fonder un parti politique en se repliant sur eux- mêmes. Jacques Opangault utilisera aussi de cette ruse mythique pour son combat politique. Lors des élections de 1951, il distribua des photos à Brazzaville, où il figurait à côté du «sauveur».17 Bihissi constituait une forme de recomposition de l'espace politique congolais de 1946 à 1952. Il réengendrait l'écriture de l'incorporation du capital politique, le processus de représentation politique et d'affirmation identitaire. Mais ni Opangault, ni Tchicaya n'arrivaient à s'approprier véritablement les propriétés qui étaient attachées à la figure de Matsoua. 1956: Année de toutes les ruptures Dès 1956, l'abbé Fulbert Youlou s'impose comme une nouvelle figure de l'échiquier politique. Il surgit comme une sorte d'intrus, de challenger inconnu dans le paysage politique, jusque là marqué par les luttes intestines entre Jacques Opangault et Félix Tchicaya. Le terrain politique des compétitions politiques finit par prendre des allures ethno-régionales. La situation est devenue plus critique avec le changement de bipolarité (Tchicaya/Opangault). Car la naissance en 1956, de l'Union Démocratique pour la Défense des Intérêts Africains (UDDIA), dirigée par l'abbé Fulbert Youlou, ressortissant du Pool, dans le Sud-est, a entraîné l'affaiblissement du PPC (relégué au sud-ouest). Le clivage géographique est conservé avec le face-à-face MSA-UDDIA. Mais le clivage Nord-Sud est aussi devenu le clivage gauche-droite. Montée en puissance de F. Youlou, une nouvelle étoile dans la politique Itinéraire et engagement politique La biographie de Youlou a fait l'objet de plusieurs travaux.18 Cette nouvelle figure politique qui s'impose à l'issue des élections législatives de 1956 est né le 7 juin 1917 à Madibou, dans la région du Pool, terre de prédilection des «messies noirs », des syncrétismes religieux et des résistances. Il sortit de la première promotion des étudiants du Grand séminaire de Brazzaville et fut envoyé à Akono au Cameroun pour y terminer ses études secondaires.
17 18

Bazenguissa-Ganga, Voies du Politique au Congo Brazzaville, op.cit., p.48. Pour une analyse approfondie de ce personnage lire, Boutet, R., Les trois glorieuses ou la chute de Youlou, Dakar, Chaka, 1990

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Au Grand séminaire de Yaoundé, il rencontra Barthelemy Boganda. Il revient au pays et enseigne quelques temps au Séminaire de Mbamou. Par la suite, il part terminer son dernier cycle d'études en Théologie à Libreville, Gabon. Il est ordonné prêtre en 1946, puis affecté à la paroisse Saint François de Brazzaville. Dans l'ensemble de l'AEF, les prêtres font partie de ces indigènes à entreprendre des études supérieures, grâce à l'enseignement des séminaires. L'Administration coloniale ne souhaitant pas créer des établissements d'enseignement supérieur dans les colonies. A la paroisse Saint François, il s'occupa des organisations de jeunesse, des activités sportives et aussi des œuvres catholiques. Il devint aumônier de l'hôpital général et de la prison. Il recevait des petits employés (boys, cuisiniers) souvent en butte d'escroquerie et aux mauvais traitements de leurs employeurs coloniaux. L'abbé devint presque une espèce de chef de personnel, plutôt syndicaliste. Il mérita le titre de «l'abbé défenseur des pauvres.». C'est la répression que subit l’abbé Fulbert Youlou de la part de l'Eglise et non de l'Etat, qui fait de lui, un leader. Du fait de cette répression, la pratique politique de Youlou joua sur le registre du messianisme et tira profit du parcours de légitimité désormais établi. Membre du PPC, Youlou avait des idées progressistes. Ses sorties nocturnes et mondaines inquiétèrent que peu Michel Bernard son archevêque. Depuis le départ de Monseigneur Biechy en 1954, les relations de Fulbert Youlou avec le nouvel évêque de Brazzaville, Monseigneur Bernard étaient mauvaises. Ce dernier inquiet des velléités politiques de Youlou et agacé par son indiscipline n'avait pas hésité de l'affecter à Mindouli comme directeur de l'Ecole Catholique. Youlou se rebiffa, et il fallut la persuasion des chrétiens et des notables du Pool pour l'infléchir. A Mindouli, il rejoignit Alphonse Massamba- Débat, instituteur et directeur de l'Ecole primaire. Cet homme rentré du Tchad est un militant de gauche, ayant fait ses classes au parti Progressiste Tchadien. Depuis son retour, il était inscrit au PPC. Cette rencontre aura des répercussions plus tard dans leur carrière politique. Fulbert Youlou fut choisi par un Conseil ethnique. De concert avec les chefs traditionnels lari, les Matsouanistes rencontrent Youlou et lui demandent de se présenter aux élections législatives de janvier 1956 afin de sortir les Kongo des pesanteurs du matsouanisme. Si certains conservateurs ou corbeaux le jugent trop jeune, d'autres pensent à un rapprochement avec Matsoua.19 Elections législatives de janvier 1956 et violence électorale En 1956, le président du Conseil, Edgar Faure prit la décision de dissoudre le Parlement et de renouveler illico toutes les assemblées, y compris celles des territoires d'Outre- Mer. Au Moyen- Congo, Jean Félix Tchicaya, député sortant, devait se représenter devant ses électeurs. Cette consultation créa un engouement inouï à en juger par le nombre important des candidats, parmi lesquels de nombreux indépendants, dissidents du PPC et du MSA.
19

Bazenguissa-Ganga, op.cit., p.54.

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Lorsque Youlou pose sa candidature, son Evêque Monseigneur Bernard opposa son veto et lut le 11 décembre 1955, un mandement, rappelant qu'aucun prêtre n'était autorisé de se présenter aux élections. Aucun nom n'était donné, mais les fidèles comprirent instantanément qui était visé et manifestèrent leur mécontentement. L'Evêque prononça la suspension a divinisa de l'abbé Fulbert Youlou. Ce dernier restait membre de l'Eglise, mais, ne pouvait plus exercer les fonctions de prêtre.20 D'après certaines informations, Fulbert Youlou servit aux prêtres la formule: vox populi, vox dei, c'est-à-dire la voix du peuple, étant la voix de Dieu21. Dans ces conditions, il ne pouvait que répondre présent à l'appel de ceux qui l'engageait à briguer des suffrages. L'opposition de l'Eglise lava l'abbé de tout soupçon de collusion avec le pouvoir blanc. De nombreux partisans de Youlou soupçonnèrent par contre Félix Tchicaya d'avoir pactisé avec les missionnaires et l'Administration, et d'avoir provoqué un désaveu officiel. La candidature de Youlou fut vécue comme un passage forcé contre l'ordre politique antérieur.22 Les candidats en lice aux élections législatives de janvier 1956 furent les suivants: − Jean Félix Tchicaya, Parti Progressiste Congolais − Jacques Opangault, Section Française de l'Internationale Ouvrière − Fulbert Youlou, Indépendant − Jean Louis Mvouama, Mouvement d'Evolution Sociale − Félix Malekat, Indépendant − Christian Jayle, Communauté Franco-africaine − Emmanuel Dadet, Front Démocratique Africain − Stéphane Tchitchelle, Indépendant − Simon Pierre Kikhounga Ngot, Union pour le Triomphe de la Liberté et l'Egalité La plupart de ces candidats avaient décidé de bousculer les deux leaders historiques, et surtout Tchicaya, député depuis 1946. Stéphane Tchichelle coupait les amarres de la solidarité ethnique vili, lui lieutenant de Tchicaya, qui comptait mettre un terme aux complexes entretenus entre les vili côtiers et ceux de l'hinterland s'affichait radicalement comme opposant. De même, Kikhounga Ngot recherchait une espèce de reconnaissance identitaire. La candidature surprise de Youlou bouleversa la recomposition du paysage politique. Les résultats des élections législatives du 2 janvier 1956 se présentent comme suit: − Jean Félix Tchicaya, 45.976 voix − Jacques Opangault, 43.196 voix
Le texte interdisant l'engagement des religieux et prêtres dans la politique fut lu dans toutes les paroisses. L'abbé qui ne plia pas l'échine fut suspendu a divinis. Il ne renonça pas au port de la soutane. L'archevêque fut accusé par les Lari comme étant le défenseur de Tchicaya et contre leur candidat. 21 M. Sinda, 1972, Messianismes congolais et ses incidences politiques, op.cit, p.265. 22 Bernault, Florence, Démocraties ambigües en Afrique Centrale, op.cit, p.236
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Fulbert Youlou, 41.084 voix Stéphane Tchitchelle,9.000 voix Simon Pierre Kikhounga Ngot, 5.000 voix Ces résultats placent Fulbert Youlou en troisième position avec 27,7% des suffrages contre 31% à Tchicaya et 29,1% à Opangault. Ce qui montre bien que Youlou apparaissait désormais comme la nouvelle étoile politique du MoyenCongo. A Brazzaville, il arrivait en tête avec 56% des voix exprimées et, pour la première fois depuis 1945, le vote des bihissi avait considérablement régressé dans le Pool. Fermement implanté dans la région natale, Youlou était devenu le 3e leader politique du pays. L'irruption de Youlou sur la scène politique impliqua aussi l'instauration de la violence comme mode politique entre Congolais. Le processus électoral tel qu'il apparut le 2 janvier paraît tendu. Les émeutes qui éclatèrent à la suite de ces élections firent des dégâts énormes: deux personnes trouvèrent la mort, trente quatre furent blessées et des centaines de maisons furent pillées, brûlées ou saccagées.23 Dans ce désordre, le pillage des magasins, des échoppes et des habitations des adversaires politiques furent perpétrés. Dans le bilan officiel, on dénombra 464 personnes placées à garde-à-vue, 23 habitations détruites à Bacongo et 70 à Poto-Poto. Les dégâts matériels se chiffrant à plus de 25 millions de Francs CFA.24 Dans cette flambée de violence, l'Eglise catholique ne fut pas épargnée. A la mission Saint Pierre Claver de Bacongo, le Père Rameaux fut attaqué par un commando des jeunes lari qui le laissèrent assommé et demi- mort, alors que le Père David qui tentait de fuir pour chercher de l'aide fut molesté. A Poto-Poto par contre, la fureur s'était emparée des sympathisants de Jacques Opangault et de Jean Félix Tchicaya. Les partisans du MSA s'en prirent aux Teke. Ils portaient des couteaux, des haches et des sagaies. Certains brandissaient des morceaux de planches. Les représailles succédant aux raids débordèrent complètement les forces de l'ordre. Reconfiguration du jeu politique postélectorale Les élections législatives de janvier 1956 marquèrent un véritable tournant dans l'histoire politique du Congo. Le murissement de l'expérience électorale, canalisée par les militants des partis et candidats, faisait pencher le fléau de la balance dans le camp de la violence. Pour la première fois dans le processus électoral amorcé depuis 1945, la rivalité entre les classes s'exprime sous forme de violence politique. Les bagarres tracèrent les fiefs électoraux et les critères
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J.M., Wagret, Histoire et sociologie politique de la République du Congo Brazzaville, op.cit p.65 24 Tsamouna- Kitongo, « Ethnies et urbanité dans la lutte politique au Congo après 1959. » in Africa, Revista trimestriale di studi e documentazione. Anno XLV n°4 decembre 1990, pp.665-679

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ethniques comme éléments fondamentaux de l'engagement politique. Se dessina de façon plus claire la carte politique du Moyen- Congo en trois ensembles: Pool, Sud et Nord, respectivement représentés par Fulbert Youlou, Jean Félix Tchicaya et Jacques Opangault. Les élections législatives de janvier 1956 indiquent le changement du centre de gravité du champ politique où les Kongo voulaient maintenant entrer et participer au pouvoir selon les nouvelles règles qui l'ordonnaient, c'est-à-dire à travers les partis politiques. La création par Youlou de l'Union Démocratique pour la Défense des Intérêts Africains bouleverse la donne politique. Ces élections du renouvellement de la représentation nationale française propulse sur la scène politique territoriale un nouveau mouvement politique, l'UDDIA et un nouveau leader, l'abbé Fulbert Youlou. Pour remporter les élections à l'Assemblée Territoriale et contrer la montée de l'UDDIA, le PPC s'allie au MSA. La coalition remporte les élections à une très courte majorité (23 sièges contre 22) et forme le premier gouvernement congolais. L'échiquier politique est devenu un peu plus compliqué. Si l'électorat identifie le MSA au Nord, l'UDDIA et le PPC, eux, sont au Sud. L'alliance entre le PPC et le MSA s'est donc construite sur une division du sud. Le Sud a donc éclaté avec la pluralité des leaders à savoir Fulbert Youlou, Stéphane Tchichelle, Simon Pierre Kikhounga Ngot et Jean Félix Tchicaya. Le Nord se fissure avec les Teke de Brazzaville, peu enthousiastes à se reconnaître dans la mouvance de Jacques Opangault. Chaque formation politique disposa de son emblème. Les leaders se firent des symboles pour se faire reconnaître auprès des électeurs. Pour Jérôme Ollandet les électeurs n'allaient pas aux urnes pour choisir les programmes politiques mais le symbole qui rattachait les hommes politiques aux totems du terroir. Jacques Opangault était le coq, Jean Félix-Tchicaya, la panthère et Fulbert Youlou, le caïman. Ces symboles identifiaient chaque Congolais à son leader.25 Youlou choisit le caïman symbole de la résistance. Les lari donnèrent à la personne de Youlou une dimension mystique et magique. La légende le transporta aux chutes de la Loufoulakari, près de la tombe de Boueta Mbongo, un grand résistant Kongo tué et décapité par les colonisateurs. C'est là qu'il aurait vu le caïman dans la rivière sacrée pour en faire son emblème.26 Le caïman, très puissant dans la mythologie kongo était évidemment le symbole qui convenait. Seigneur du fleuve et des cours d'eau, il tenait une grande place dans l'imaginaire populaire, d'où le surnom de «Ngandou». Les adversaires de Youlou se moquaient du caïman pourri et avertissaient le public de ne pas enterrer la panthère trop vite. Le coq socialiste et la panthère progressiste étaient rarement invoqués pour leur pouvoir de mort.27
25 Jérôme Ollandet Tchicaya Opangault Youlou : Vie politique au Congo-Brazzaville 19451964, Brazzaville, éditions La Savane, 2008 26 Voir à ce sujet, Boutet, 1989 op.cit, p.47. 27 Bernault, F., Démocraties ambigües en Afrique Centrale, op.cit., pp251-252

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Les élections municipales de novembre 1956 Des soutiens des milieux d'affaire A l'issue des élections législatives de janvier 1956, gagnées sur le terrain restreint du Pool, Youlou manquait cruellement de moyens suffisants pour mener une campagne à grande échelle pour la mobilisation des adhérents au sein de l'UDDIA. Des supporters lari lui avaient fourni gracieusement un moyen de transport et quelques subsides, tout juste de quoi assurer son indépendance matérielle.28 Si Tchicaya bénéficiait de l'appui matériel de l'administration et du soutien des réseaux RDA, Opangault pouvait compter sur ceux de la SFIO. D'où la nécessité pour Youlou de parier sur l'ambition des petits colons frustrés du pouvoir colonial.29 L'UDDIA signa une alliance avec l'Union du Moyen Congo (UMC), un parti libéral, dont l'objectif était de promouvoir une collaboration avec les Africains en vue d'une bonne harmonie. Ce parti piloté par René Mahé comptait des hommes d'influence comme Christian Jayle, Joseph Vial et Ferdinand Senez. La première conséquence tangible de cette alliance avec les colons brazzavillois fut la création d'une presse à la solde de l'UDDIA, fondée grâce au soutien financier et matériel des amis blancs et l'accès à certains réseaux politiques de la métropole. Grâce à cette alliance, les élections municipales s'annonçaient sous les couleurs du succès. Par la suite, une fusion s'opéra avec le Front Démocratique Congolais dirigé par Emmanuel Dadet, avec des jeunes cadres comme Patrice Lhoni, van Den Reysen et Decko. L'adhésion de Jean Biyoudi, responsable du Syndicat chrétien, la Confédération Française des Travailleurs Chrétiens (CFTC) fit de ce prêtre en délicatesse avec l'Eglise, une personnalité fréquentable. De la confusion dans le paysage politique L'organisation des premières élections municipales donna lieu à des faits curieux portant sur des alliances, lesquelles entretenaient de la confusion. D'abord, Simon Pierre Kikhounga Ngot prévu pour être le Vice- président de l'UDDIA, se retira pour créer son propre parti avec son siège à Dolisie: le Groupement pour le Progrès Economique et Social du Moyen-Congo. Ensuite l'alliance Tchicaya et Opangault se déchirent dans la conquête de la mairie de Pointe-Noire. D'une part, Jacques Opangault dans une large coalition se mobilise pour battre Tchicaya dans son propre fief.30 D'autre part, Tchicaya avait pris des initiatives qui nourrissaient la confusion. Il avait offert à Tchichelle la proposition de constituer une liste commune. Chose impensable et exigence repoussée par les
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Boutet, R., Les trois glorieuses ou la chute de Fulbert Youlou, op.cit., p.46 Bernault, op.cit., p.254 30 Wagret, J.M., op.cit., 1963 p.67

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partisans de Tchicaya qui avaient concocté une liste de 50% des sympathisants de Tchichelle. Enfin, les alliances de contre nature s'affichaient sur le terrain pour détrôner Tchicaya. Ainsi, Youlou et Opangault, du moins leurs partisans à Brazzaville battaient comme des chiffonniers, et à Pointe-Noire célébraient dans la joie d'une alliance contre Tchicaya. Il s'agissait dès lors non d'une lutte doctrinale mais personnelle. Analyse des résultats des élections municipales de 1956 Les élections municipales se déroulèrent le 18 novembre 1956. Le Gouvernement général, afin de prévenir les troubles semblables à ceux de janvier, élabora un plan de protection de Brazzaville. Douze brigades de police, cinq peloton de gendarmerie, quatre de la garde fédérale ainsi que deux compagnies de l'armée de terre furent réquisitionnés. Les résultats de ces élections se présentèrent comme suit: UDDIA: 23 sièges ; SFIO : 11 sièges et PPC: 3 sièges. Ces élections montrent l'ascension politique de l'UDDIA. A Brazzaville, Youlou est élu maire de Brazzaville par 23 voix contre 14. L'UDDIA fournissait six adjoints au maire. Au total, treize européens siègent désormais au Conseil municipal parmi lesquels les fidèles acolytes de l'abbé à savoir, Christian Jayle et René Mahé. Ces sièges européens se repartissent comme suit: 9 UDDIA, 3 SFIO et 1 PPC. Youlou se fit appeler « Mundelé Ndombi» terme bantu pour désigner un Européen ( Mundelé) et Ndombi qui signifie Noir. L'abbé occupant le fauteuil d'un blanc était aussi devenu un blanc, en fait assimilé au blanc. A Pointe- Noire, la victoire appartient à Stéphane Tchichelle, récent dissident du PPC et allié à Youlou. Tchichelle grâce aux 22 voix des élus UDDIA fut porté à la tête du Conseil municipal, le 23 novembre 1956. Pour le parti de Tchicaya, les élections municipales de 1956 annonçaient déjà l'éclipse politique ou mieux la déconfiture du PPC.

de Brazzaville à l’Assemblée française, et Jacques Opangault d’autre part, chef de la section congolaise de la Section Française de l’Internationale Ouvrière puis fondateur du Mouvement Socialiste Africain. Cet équilibre est rompu en janvier 1956 par Fulbert Youlou qui, après un faux départ en 1946, entre dans l’arène politique de manière sensationnelle en remobilisant politiquement les lari. Ces duels entre élites ne sont rien sans la politisation de la société congolaise. Cet aspect recouvre la seconde dimension de l’évolution politique congolaise, de 1945 à la crise de 1958: la concurrence des cadres d’expression politique discriminants et restrictifs imposés par

A la lumière de tout ce qui précède, trois dimensions peuvent être prises en compte dans l'analyse de l'évolution politique congolaise de 1946 à 1956. La première s’incarne dans la concurrence entre les leaders politiques congolais de 1945 à 1956: Jean-Félix Tchicaya d’une part, co-fondateur du RDA au côté de Félix Houphouët-Boigny et grand pourfendeur du colonialisme

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l’administration coloniale qui ne se réforme que trop tardivement et la naissance d’une opinion politique populaire, facilitée par des moyens d’information modernes. Cette politisation de la société congolaise constitue l’espace de légitimité mais aussi de lutte des leaders du territoire. Enfin, une troisième dimension vient complexifier cette évolution politique: l’intervention de la République française soucieuse, voire inquiète selon les analyses, face aux aspirations émancipatrices dans les colonies. La IVe République, consciente de ce problème et désireuse de maîtriser les mouvements d’émancipation, confie à certains de ses agents la mission d’approcher des responsables politiques. Cette politique se concrétise dès novembre 1956 par la victoire de Youlou à la mairie de Brazzaville, suivie par celle de son allié vili Stéphane Tchitchelle à Pointe-Noire, au cœur du fief de Tchicaya. Les chambres parlementaires ** Les Assemblées de l’Empire colonial français (1945-1955)
Formations politiques Elections législatives 21/11/1945 Elections législatives 2/06/1946 Elections législatives 10/11/1946 Elections législatives 31/03/1947 Elections législatives 27/10/1947 Elections législatives 17/06/1951

01 élu PPC Candidat F Tchicaya SFIO Candidat J.Opangault Circonscriptions GabonMoyen Congo

01 élu

01 élu

01 élu

01 élu

01 élu

01 élu

01 élu

GabonMoyen Congo

Moyen Congo

Moyen Congo

Moyen Congo

Moyen Congo

** Les élus du Grand conseil de l’AEF (législature du 28 décembre 1946) Partis politiques PPC SFIO Total Nombres d’élus 03 02 05 élus

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Les Assemblées législatives au Moyen-Congo
Formations politiques Législature 1946-1947 24 sièges 15 Législature 1947-1948 18 sièges 10 Législature 1949-1951 18 sièges 15 Législature 1951-1952 21 sièges 17 Législature 1952-1957 24 sièges 17

PPC SFIO RPF 09 08 03 03 01 07

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L’abbé Fulbert Youlou

Alphonse Massamba- Débat

Marien Ngouabi