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Enquêtes sur les générations et la politique (1958-1995)

De
368 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296312050
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ENQUETES SUR LES GENERATIONS ET LA POLITIQUE
1958-1995

A

,

,

@ L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-3840-7

Vincent DROUIN

ENQUETES SUR LES GENERATIONS ET LA POLITIQUE
1958-1995

A.

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Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

COLLECTION
Dernières parutions
:

"Logiques Politiques"

Dirigée par PIERRE MULLER
11 MABILEAU Albert, A la recherche du local, 1993. 12. CRESAL, Les raisons de l'action publique. Entre e~pertise et débat, 1993. 13. BERGERON Gérard. L'Etat en fonctionnement, 1993. 14. MENY Yves (ed.), Les politiques du mimétisme instirotionneL La greffe et le rejet. 1993. 15. DELCORDE Raoul, Le jeu des grandes puissances dans l'Océan Indien. 1993. 16 . HUDON Raymond et FOURNIER Bernard (sous la direction de). Jeunesses et polilique. T.I : Conceplion de la polilique en Amérique du Nord et en Europe. 1993. 17. HUDON Raymond et FOURNIER Bernard (sous la direction de). Jeunesses et politique.T. Il : Mouvements et engagements depuis les années trente, 1993. 18. GERBAUX Françoise, La montagne en politique, 1994. 19 . BECKL Y Christophe et OBERKAMPF Eric, La subsidiarité à l'américaine.quels enseignementspour l'Europe ?, 1994. 20 . FONTAINE Joseph et LE BART Christian (sous la direclion de), Le métier d'élu local. 1994. . 21 JOBERT Bruno (sous la dit.), Le tournant néo-libéral en Europe. Idées et pratiques gouvernementales. 1994. 22 - PONG Y Mireille, SAEZ Guy, Poliliques culturelles et régions en Europe. 1994. , 23 - BALME R., GARRAUD P., HOFFMANN-MARTINOT V. et RITAINE E., Le territoire pour politiques: variations européennes. 1994. 24. MÉNY Y., MULLER P., QUERMONNE J.-L. (eds), Politiques publiques en Europe. 1995. 25. BRUGIDOU Mathieu, L'élection présidentielle. 1995. 26. SABOT Jean- Yves, Le syndicalisme érodiant et la guerre d'Algérie. 1995. 27. LE NAËLOU Anne, Politiques européennes de développement avec les pays du Sud. 1995. GRÉMION C., MOUHANNA c., Le sous.préfet à la vine. 1995. 29 . FAURE Alain, La construction du sens dans les politiques publiques, 1995. 30 SPENLEHAUER Vincent, L'évaluation de politique. usages sociaux, 1995.

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-

In Memoriam Annick Percheron

Ilenaercienaents
Ce livre reprend l'essentiel d'une thèse commencée sous la direction d'Annick Percheron et, qu'après le décès de celle-ci, Daniel Boy a dirigée. Le soutien qu'il m'a apporté déborde largement le cadre de cette déjà lourde responsabilité, car, avec Jean Chiche, il m'a enseigné les bases du traitement quantitatif des données. . Jean Chiche a en outre transposé sous une forme lisible par mon matériel informatique une partie des données dont je disposais. Claudine Attias-Donfut, Bernard Denni, Pierre Favre et Michel Simon ont bien voulu faire partie du jury. J'ai tenté dans ce livre de tenir compte de leurs remarques et critiques. Guy Michelat, avec l'accord de Michel Simon, m'a fourni les données de l'enquête de 1966. Pascal Perrineau et Elisabeth Dupoirier m'ont laissé libre accès aux enquêtes du CEVIPOF de 1978 et 1988 et de l'OIP de 1985 à 1992. Jérôme Jaffré et Carine Marcé m'ont fourni les tableaux de résultats du sondage post-électoral inédit de la SOFRES réalisé après l'élection présidentielle de 1995. Jean Leca et Bertrand Badie, René Rémond -avec Annick Percheron jusqu'au dernier moment-, Gérard Grunberg et Pascal Perrineau, m'ont permis, par leurs cours, de (re)découvrir un corpus théorique indispensable à une recherche de ce type, mais dont ma pratique professionnelle m'avait tenu éloigné. Anne-Marie et Jean-Marc Drouin, par leur réflexion épistémologique, m'ont aidé à savoir achever cette recherche. France Meslé, enfin, est venue à mon secours chaque fois que les subtilités du traitement de texte ou du logiciel d'élaboration des graphiques dépassaient mes moyens ou mes compétences. Mais elle a surtout posé sur ce travail, qu'elle a relu intégralement, l'œil critique du démographe. Que tous trouvent ici l'expression de ma gratitude: sans eux, cet ouvrage n'aurait jamais vu le jour. Mais il va de soi que les analyses, comme les erreurs, de ce texte n'engagent que son auteur.

6

Introduction
"Si l'âge est justifiable d'une analyse par génération, c'est que les jeunes d'aujourd'hui ne sont pas ceux d'hier". Cette remarque de Philippe Braud1 résume la démarche à l'œuvre dans ce livre2: débusquer, dans les opinions et attitudes politiques des Français durant les trois dernières décennies, des différences entre les âges, qui ne relèvent pas seulement d'effets du cycle de vie, mais sont liées au fait que les individus traversent chaque étape de leur existence durant une période historique donnée. Le vote des jeunes n'est pas celui des quadragénaires, qui lui même diffère nettement de celui du troisième âge. L'élection présidentielle de 1995 a fourni une nouvelle illustration de ces différences, qui ne touchent pas seulement les choix effectués dans l'isoloir, mais bien d'autres domaines: rapport à la politique, permissivité sexuelle, pratique religieuse, attachement à la nation... Ces variations "selon l'âge" peuvent s'interpréter comme la manifestation, sans cesse répétée, du cycle de la vie: être jeune pousserait à la contestation de l'ordre établi, l'âge mûr àla prudence, la vieillesse au conservatisme.
IBra)ld (Philippe). Vote et position dans le monde social: introduction. ln : Explication du vote, édité par Gaxie (Daniel). Paris, 1989, Presses de la FNSP, p. 202. 2Ce livre reprend les principaux éléments, actualisés et simplifiés, de notre thèse de Science politique; Drouin (Vincent). Les effets de génération dans l'électorat français. Tentatives d'analyse par cohortes (1958-1992). Directeurs de la thèse: Annick Percheron et Daniel Boy. Institut d'Etudes politiques de Paris. 1994. 7

Elles peuvent aussi être considérées comme les signes distinctifs des générations successives, qui se comportent différemment les unes des autres parce qu'elles n'ont pas connu, aux mêmes âges, les mêmes événements: la génération de mai 1968 s'opposerait ainsi à celle de la crise ou à celle de la guerre. Dans la réalité, ces deux effets, l'effet .d'âge et l'effet de génération, s'enchevêtrent entre eùx et se confondent, parfois inextricablement, avec d'autres facteurs, comme l'évolution du système politique, les transformations de la société ou l'élévation du niveau d'études. Notre ambition est de tenter de démèler cet écheveau. Ce faisant, nous privilégions une des multiples acceptions du terme de génération, dont, à la simple lecture du dictionnaire encyclopédique Larousse, la polysémie est impressionnante, de la fonction de reproduction (le débat sur la "génération spontanée") aux phases successives des progrès de l'informatique (les ordinateurs de la "troisième génération"). Mais, en nous limitant aux sciences sociales, les différents sens du mot "génération" s'articulent autour de deux concepts: la filiation et la contemporanéïté. D'un côté, les rapports entre enfants, parents, grands-parents (et maintenant de plus en plus souvent arrière-grands-parents), et de l'autre la succession de strates successives d'individus qui, au même moment, dans un même espace géographique et social, ont le même âge, et/ou la même ancienneté3. C'est à cette deuxième définition que nous nous attachons. Cette analyse n'est pas centrée sur les intellectuels ou les leaders politiques, objets privilégiés de la plupart des études sur les générations en politique, mais elle prend comme objet l'ensemble de la population, à travers une série de sondages d'opinion réalisés entre 1958 et 19954. Le choix de recourir aux enquêtes d'opinion peut surprendre,
3Un effet de génération peut être commun à de~ individus d'âge biologique différent si leur "âge social" est le même: cf l'exemple de certaines sociétés primitives ou celui d'un parti politique. 4Voir en annexe 1 la présentation de ces enquêtes d'opinion. 8

tant les limites, voire lès vices, de cet outil ont été soulignés à l'envi, avant même que les déboires des instituts de sondage lors du dernier scrutin présidentiel n'alimente la polémiqué: Laissons de côté le débat autour des effets pervers, sur le système politique et médiatique, de l'utilisation intensive des sondages, notamment pré-électoraux. Cette discussion n'est pas sans intérêt, mais elle se situe en dehors de l'objet de cet ouvrage. Nous ne voulons en effet ni commenter "à chaud" des résultats d'enquêtes, ni "prédire" l'issue d'un scrutin à venir, ni conseiller un homme politique dans sa stratégie de communication, mais simplement analyser, avec le recul du temps, une série de sondages réalisés dans un passé plus ou moins éloigné. Cette posture ne nous dispense cependant pas, bien au contraire, d'être conscient de toutes les embûches que recèlent, par construction, les enquêtes d'opinion: -les questioIl,s posées reflètent plus les préoccupations des chercheurs ou du personnel politico-médiatique que celles des personnes interrogées, qui n'ont souvent pas d'opinion sur ce qu'on leur demande;
. l'interview constitue une situation d'interaction sociale très

particulière, très différente des autres situations que connaissent les personnes interrogées, et dans laquelle interviennent de nombreux éléments tous susceptibles d'introduire des artefacts (libellé des questions, contexte de l'interview, attitude de l'enquêteur) ; - "l'accessibilité différentielle aux sondages,,6 exclut des échantillons la fraction de la population la plus démunie socio"culturellement, celle que les enquêteurs vont rarement interroger, par
5Cf notamment: Pouvoirs 1985, n° 33. Numéro consacré aux sondages. Bon (Frédéric). L'analyse du vote, questions de méthode. ln : LèS discours de la politique. Paris, Economica, 1991, pp. 189-221. Bourdieu (Pierre). L'opinion publique n'existe pas. In: Questions de sociologie. Paris, Editions de Minuit, 1984. pp. 222-235. Champagne (Patrick). Faire l'opinion, le nouveau jeu politique. Paris, Editions de Minuit, 1990. 314 p. 6Bon (Frédéric). Analyse du vote, questions de méthode. op. cit., p. 191. 9

crainte de se rendre dans des quartiers difficiles, du fait de leur propre origine socio-culturelle ou pour des raisons pratiques;

- si les effectifs d'un échantillon sont généralement satisfaisants, ceux des sous-échantillons construits à partir des tris croisés entre plusieurs variables deviennent rapidement dérisoires;
.

d'autant plus que si, sur un échantillon global, les biais ont

tendance à s'annuler, cette compensation s'opère moins au sein des sous-échantillons, et ceux-ci sont donc proportionnellement moins représentatifs des segments de population que l'échantillon global ne l'est de la population totale. Nous ne concluons cependant pas de ces limites que le recours aux sondages est scientifiquement illégitime. En effet, si d'autres méthodes, comme les entretiens non-directifs ou semi-directifs, ou l'étude monographique, peuvent permettre de mieux saisir les structures de comportements, seul le sondage peut permettre de tenter de quantifier, fût-ce grossièrement, comment ces comportements se répartissent dans la population ou dans l'électorat. Le refus radical du recours aux sondages nous semblerait justifié si l'on postulait le manque d'intérêt de toute démarche microsociologique en science politique. Seuls seraient dignes d'attention la structure et la logique des systèmes politiques et le comportement des acteurs chargés des premiers rôles (dirigeants, administrations, media...) et tout aurait été dit sur les comportements des électeurs. Dans la période actuelle de bouleversements électoraux, cette assertion nous parait difficilement défendable. Mais comment surmonter les limites et défauts des sondages, ne pas tomber dans les pièges que renferme le recours insuffisamment rigoureux à cet outil? S'il est relativement facile de se prémunir contre la lecture caricaturalement naïve des sondages, selon laquelle "les" Français "pensent que..." ou "L'électeur a préféré..."7, il est moins aisé de surmonter les obstacles que nous évoquons plus haut. Quelles sont nos principales armes à cet égard?
.

La nature même de notre démarche, centrée sur le concept de
Petit mode d'emploi
sondomane amateur. Pouvoirs 1985, n° 33, pp. 33-37.

7Voir à.cet égard les sept conseils de Jean-Luc Parodi.
pour

10

génération, nous fait écarter d'emblée les questions trop conjoncturelles, qui par nature ne peuvent être comparées d'une période à l'autre, et qui sont souvent celles les plus éloignées des préoccupations des personnes interrogées. Nous nous concentrons principalement sur des variables dont la pertinence fait l'objet d'un relatif consensus dans la communauté des sociologues et politistes. TI s'agit des questions directement ou indirectement liées au comportement électoral, des variables appréhendant le rapport des individus avec la politique (intérêt déclaré, sentiment de compétence, etc) et enfin de celles relatives aux valeurs de la vie quotidienne (comme les opinions sur la sexualité ou l'école). Le plus possible, nous tentons de replacer les variables étudiées dans leur double environnement, scientifique (les conditions d'élaboration des questions) et historique (les événements, clivages, polémiques de l'histoire politique auxquelles elles renvoient ). Nous essayons de ne jamais oublier que nous travaillons non sur "la réalité" mais à partir d'une situation particulière, l'interview. Sans pouvoir reconstituer toutes les modalités des interviews, nous insistons sur le libellé des questions, leur place et leur présentation dans le questionnaire, le rôle de l'enquêteur, les dates de l'entretien.
.

Nous considérons

toujours

les "sans-réponse"

comme des ré-

ponses "ayant un sens par rapport au stimulus que constitue la question posée"8. Aussi, sauf lorsque nous nous référons à la notion de suffrages exprimés en matière strictement électorale, nous ne les excluons pas du total des réponses, de façon à ne pas grossir artificiellement le pourcentage de ceux exprimant telle ou telle opinion. En outre, lorsqu'elles représentent un effectif suffisant, nous les analysons à part. - "L'accessibilité différentielle aux sondages" constitue un biais redoutable, mais dont la gravité est atténuée lorsqu'on prend la population inscrite sur les listes électorales comme population de
8Michelat (Guy) et Simon (Michel). Les sans réponse aux questions politiques. Pouvoirs 1985, n° 33. pp. 41-56.
11

référence. En effet, l'exclusion de certaines catégories de population des échantillons obéit fondamentalement à la même logique que le "cens caché"g qui exclut de l'inscription électorale certaines couches d'électeurs potentiels. Insuffisamment représentatif de la population dans son ensemble, un échantillon l'est déjà beaucoup plus de l'électorat inscrit. De ce point de vue, le confort méthodologique du chercheur est en contradiction avec les exigences éthiques du citoyen inquiet du processus de marginalisation politique d'une partie de la population... Cette accessibilité différentielle n'est pas entièrement gommée pour autant, et la prise en compte du niveau d'études comme variable de contrôle pour chaque variable étudiée, indispensable de toute façon lorsque l'on place l'âge et/ou la génération comme objet central, constitue une précaution indispensable à cet égard.
. La plupart des sondages que nous étudions, et tout particu-

lièrement ceux de l'OIP en 1991 et 1992, portent sur un nombre d'individus suffisamment important pour que, même après des tris croisés, les effectifs des sous-échantillons ne soient pas dérisoireslO. En outre, et d'autant plus si nous travaillons sur les souséchantillons, nous ne prendrons jamais en considération des différences portant sur quelques points de pourcentages, ne tentant d'interpréter que les tendances massivesll. Nous vérifions aussi systématiquement, par le test d'indépendance du Chi2, la significativité statistiques des écarts observés, en gardant à l'esprit que s'il est infondé de vouloir interpréter sociologiquement une relation statistiquement non significative, la significativité statistique n'est en revanche nullement une garantie de signification sociologique12.
9Gaxie (Daniel). Le cens caché. Inégalités culturelles et ségrégation politique. Paris, Le Seuil, 1978. 269 p. lOVoir les effectifs des sous-échantillons et cohortes en annexe 2. 11Les décimales n'ayant a.ucune signification lorsque l'on raisonne sur quelques centaines ou milliers d'individus, nous arrondissons systéma.tiquement tous les pourcentages. De ce fait, les totaux ne sont pas toujours égaux à 100. l2Nous n'indiquerons en note les résultats du test du Chi2 que lorsqu'il aura révélé une significativité faible. 12

Nous avons articulé notre démarche en trois parties. Dans la première, "concepts et modèle", nous prolongeons la réflexion théorique sur le concept de génération et sur la méthode dite de "l'a.nalyse par cohortes" par la construction d'un modèle d'analyse générationnelle, qui nous permet, à partir d'un nombre restreint de variables, de formuler quelques hypothèses de base. Dans une seconde partie, "effets de génération et politique", nous limitons l'analyse par cohortes au champ strictement politique (autoposition politique, choix partisans et électoraux, rapport à la politique.). Dans la troisième et dernière partie, "effets de génération, valeurs et politique" , nous élargissons cette analyse au domaine, plus riche mais plus difficilement cernable, des valeurs et des normes (opinions sur le droit de grève et la justice, identité nationale, religion, permissivité sexuelle) et à leur relation avec la sphère du politique.

13

Première partie: Concepts et modèle

Chapitre

1

Générations, politique

histoire

et

Souci constant des hommes depuis toujours, la succession des générations n'a pas attendu le XIXe siècle pour faire l'objet de gloses et d'interprétations. Mais c'est à partir du siècle dernier que plusieurs auteurs se l'approprient pour tenter d'en faire une des clefs interprétatives de l'histoire, l'œuvre de Karl Mannheim1 marquant, au xxe siècle, l'apogée de cette démarche. Les historiens délaisseront un temps la perspective générationnelle, pour la redécouvrir depuis une dizaine d'années. Mais entretemps, la plupart des disciplines des sciences sociales, de façon très diverse, de l'anthropologie à la démographie, l'auront intégrée. La science politique n'a pas échappé à la rencontre avec la génération, dans les années soixante-dix, mais elle reste prudente, du moins en France, devant ce concept ambigu et de maniement malaisé.

1Mannheim (Karl). Le problème des générations. Paris, Nathan, 1990, 123 p., traduction de l'allemand par Gérard Mauger et Nia Perivolaropoulou. Titre original: "Das Problem der Generationen", 1928. 17

1
1.1

L'histoire et "la clef générationnelle"
D'Auguste Comte à François Mentré

Comme le relève Annie Kriegel2, un ensemble de mutations explique le succès, en Europe à partir du XIXesiècle3, des thèses présentant la génération comme acteur essentiel de l'Histoire. La première est d'ordre démographique: l'allongement de la durée de la vie généralise la coexistence de plusieurs générations adultes4. Ensuite, du fait de la conscription et des premiers pas vers une scolarisation de masse, la jeunesse devient de plus en plus un groupe social spécifique, différent des adultes, sinon opposé à eux5. Enfin, avec le temps des révolutions (tant économiques que politiques), le changement détrône la continuité comme moteur de la société. C'est justement pour définir les facteurs favorables et défavorables au changement et au progrès qu'Auguste Comte va s'intéresser aux générations. Dans son cours de philosophie positivé, il explique que le renouvellement des générations permet le progrès, mais que leur coexistence évite un bouleversement trop rapide.
2Kriegel (Annie). - Le concept politique de génération: apogée et déclin. Commentaires, vol. 2, n° 7, automne 1979, pp. 390-399. 3La plupart des éléments concernant les auteurs du XIX. siècle, présentés dans cette section, sont tirés de l'étude approfondie de Claudine AttiasDonfut, Sociologie des générations, l'empreinte du temps.- Paris, PUF, 1988, et dans une moindre mesure de celle de Richard et Margaret Braungart, Les générations politiques. In: Générations et politique, éd. par Crête (Jean) et Favre (Pierre). pp. 7-52. - Paris-Québec, Economica-PUL, 1989., ainsi que de l'analyse par Karl Mannheim lui même de l'apport de ses prédécesseurs. 4Ce point doit cependant être nuancé. L'allongement de l'espérance de vie au XIX. siècle est plus dû au recul de la mortalité infantile qu'aux succès de la lutte contre la mort aux âges élevés, contrairement à ce qui se passe maintenant dans les sotiétés développées. Cf Meslé (France) et Vallin (Jacques).
-

Reconstitution de tables annuelles de mortalité pour la France au XIX.siècle. Population, n° 6, 1989. 5Sur les différentes conceptions de la jeunesse dans l'histoire, cf Galland (Olivier). Sociologie de la jeunesse, Paris, A. Colin, 1991, pp. 9-35 6 Physique sociale. Cours de philosophie positive. - Paris, Herman, 1975. Edition originale: 1839. Leçon 51, pp. 206-207. 18

A la même époque, le souci de précision dans la délimitation des générations constitue la préoccupation dominante d'Antoine Augustin Cournot, qui, à la fois mathématicien et philosophe de l'Histoire, va tenter de faire entrer les générations dans un cadre séculaire. Fixant à trente ans la durée de vie utile d'une génération, il estime à trois par siècle (un siècle historique pouvant ne pas compter exactement 100 ans) le nombre de générations. Cournot transpose ainsi à l'ensemble de la société la succession grossièrement observée en moyenne dans les familles, négligeant le fait qu'en changeant de niveau, le phénomène change de nature. Au plan collectif, les générations se chevauchent en effet sans cesse sous l'effet d'un mouvement continu, le flux des naissances. Cournot reconnait toutefois la difficulté: "dans la société, il est vrai tous les âges sont mêlés, toutes les transitions sont continues, les générations ne se placent pas bout à bout comme sur un tableau généalogique". Mais il ne propose pas de théorie pour résoudre cette contradiction. Seule "l'observation des faits historiques" peut apprendre "comment le renouvellement graduel des idées résulte du remplacement insensible des générations"7. Cette voie est explorée encore plus systématiquement par l'Italien Giuseppe Ferrari8, qui voudra expliquer le rythme de l'Histoire par la succession en 125 ans de quatre générations et par le Français Justin Dromel9 pour qui 2.000 ans d'Histoire se résument à l'alternance, sans cesse renouvelée, de deux générations successives et opposées. Toujours dans la deuxième moitié du XIxe siècle, c'est une toute autre orientation, qualitative, qu'adopte Wilhelm Dilthey. Pour le philosophe allemand, les générations sont constituées de
7Cournot (Antoine Augustin). - Considérations sur la marche des idées et des événements dans les temps modernes. Tome I, Paris, Boivin, 1934. pp. 106-107. Edition originale: 1872. 8Ferrari (G.). - Teoria dei periodi politici. - Milan, Hoepli, 1874. (Cité par C. Attias-Donfut ln : Sociologie des générations, op. cit.). 9Dromel (Justin). - La loi des révolutions, les générations, les nationalités, les dynasties, les religions. - Ed Didier et Cie, 1862. (Cité par C. Attias Donfut ln : Sociologie des générations, op. cit.) 19

groupes restreints d'intellectuels, d'âge comparable, qui impulsent des changements historiques fondamentaux, principalement dans le domaine de la pensée. Dilthey recherche non, comme les positivistes, une loi générale expliquant le rythme de succession des générations, mais les influences qui, dans une situation précise, modèlent une génération. Le sentiment de contemporanéïté vécu de l'intérieur par les individus est déterminant. Pour Dilthey, "ceux qui subissent dans leurs années de réceptivité les mêmes influences directrices constituent une génération"lO. Au xxe siècle, entre les deux guerres, l'Espagnol Jose Ortega y Gassetll a conscience, comme Dilthey, du rôle prédominant des intellectuels dans la dynamique générationnelle, et ira plus loin en ce sens en décrivant les rapports internes aux générations entre minorité agissante et masse réceptive. Mais il bute comme les positivistes sur la volonté d'une division mécanique de l'histoire en générations, faisant succéder très précisement depuis 1626 (trentième anniversaire de Descartes) l'alternance de générations récusant l'héritage de leurs devancières et de celles l'acceptant sans broncher. Le Français François Mentré, en 192012 établit une typologie des générations: familiales, spirituelles, sociales et historiques. Sa définition de la génération spirituelle, école informelle, "série" selon son expression, apparue en dehors et contre les institutions, le rapprocherait de Dilthey mais sa démarche est pour l'essentiel tout autre. il ne renonce pas à la quête positiviste d'une régularité cyclique dans l'apparition des générations sociales (tous les dix ans alors que le rythme de succession des générations famil°Dilthey (Wilhelm) - De l'étude de l'histoire des sciences humaines, sociales et politiques. In: Le monde de l'esprit, Tome I. - Paris, Aubier Montaigne, 1947, p. 43., traduction de l'allemand de M. Rémy. Titre original: Die Geistige Welt, 1875.

llOrtega y Gasset (Jose). 12Mentré (François).
472 p.

-

El tema de ntAestrotiempo. - Madrid, Revista
in Sociologie

de Occidente, 1981. 1ère édition 1923 (cité par C. Attias-Donfut des générations, op. cit.).
-

Les générations sociales. - Paris, Bossard, 1920,

20

liales est trentenaire). Enfin, pour lui, les générations historiques, caractéristiques des périodes de grands bouleversements, sont les ferments du sentiment national. Mentré est sur ce dernier point influencé par l'atmosphère des années précédant et suivant en France la première guerre mondiale, au cours desquelles les jeunes, comme le rappelle Michel Winock13 sont présentés comme le fer de lance du nationalisme. L'exemple le plus connu de ce discours alors dominant est l'enquête militante sur les jeunes gens d'aujourd'hui écrite en 1913 sous le pseudonyme d'Agathon par Henri Massis et Alfred de Tarde14. 1.2

L'apport

de Karl Mannheim

S'il est un texte fondateur dans l'étude des phénomènes des générations, c'est bien le bref ouvrage publié en 1928 à. Berlin par Karl Mannheim, Le problème des générations15. Mannheim effectue la synthèse des recherches précédentes, mais en sachant sortir des impasses dans lesquelles s'étaient engouffrés ses prédécesseurs. TI forge des outils conceptuels qui peuvent se révéler encore opérants actuellement, dans certaines situations, et à. condition de prendre ses distances avec un systématisme historique qui a vieilli. Comme Comte, Mannheim pense que le renouvellement des générations permet le changement et que leur continuité en atténue les heurts, et comme Mentré ou Dilthey, que l'âge ne suffit pas à. définir une génération: la contemporanéïté est nécessaire. L'âge intervient dans la mesure, où selon Mannhéim, c'est la jeunesse (à. partir de 17 ans, précise-t-il) qui constitue le moment intellectuellement et politiquement crucial, celui de la prise de conscience de la contemporainéïté et des remises en question de l'héritage des générations plus anciennes16.
. 13Winock (Michel). - Les générations intellectuelles. XX" siècle, revue d'Histoire, n° 22, avril-juin 1989, pp. 17-38. HAgathon. - Les jeunes gens d'aujourd'hui. - Paris, Plon, 1913,286 p. 15Paris, Nathan, 1990, 123 p., traduction de l'allemand par Gérard Mauger et Nia Perivolaropoulou. Titre original: "Das Problem der Generationen". 16Cette remise en question ne concerne cependant, précise Mannheim, que

21

Mais, marxiste indépendant, ouvert à de multiples influences du fait même de sa biographie17, Mannheim va s'inspirer de la problématique marxiste de la position de classe et de la conscience de classe pour à la fois théoriser les conditions d'apparition d'une génération sociale et les divisions qui s'établissent en son sein. Les quatre grandes catégories de Mannheim, s'articulant presque comme des poupées russes, mais dans une dynamique historique, sont la situation de génération (ou génération potentielle), l'ensemble générationnel, l'unité (ou les unités) de génération et le(s) groupe(s) concret(s). La situation de génération est commune à tous les individus qui sont nés au même moment, dans "le même espace historicosocial", ainsi la jeunesse en Prusse au début du XIXe siècle, selon l'exemple donné par Mannheim. Mais une situation de génération ne suffit pas pour donner naissance à une génération, de même que dans l'analyse marxiste, l'existence d'une classe sociale dans le processus de production n'aboutit pas nécessairement à la conscience par cette classe de son existence sociale et de son rôle historique. Pour qu'un ensemble générationnel apparaisse, il faut que les individus qui le composent se trouvent plongés dans un contexte de bouleversement et de mutations. "Nous avons donné l'exemple de la jeunesse prussienne aux environs de 1800, qui ne se trouvait pas dans la même situation que la jeunesse chinoise de la même période chronologique" , écrit Mannheim. "Par conséquent, l'appartenance à une même communauté de vie historique valait comme critère décisif de la situation de génération. Mais où se trouve la frontière inférieure? Les paysans
la couche supérieure de la conscience et non les couches plus profondes. Cette problématique fait dire à Gérard Mauger que Mannheim annonce ainsi d'une certaine manière l'habitus bourdieusien : postface à la traduction française du Problème des générations, op. cit., pp. 85-115. 17Juif d'origine hongroise, Karl Mannheim (1893-1953), connaîtra deux fois l'exil, fuyant en 1919 Budapest, où sévit la contre-révolution, pour l'Allemagne, et échappant en 1933 au nazisme pour rejoindre la GrandeBretagne où il achèvera sa vie. Sur le parcours intellectuel et l'œuvre de Mannheim, voir l'appareil critique établi par Gérard Mauger dans sa traduction française du Problème des générations, op. cit., pp. 7-18 et 85-115. 22

qui vivent dans des régions perdues, qui n'ont pas été touchés du tout, ou fort peu, par les bouleversements d'ensemble, doivent-ils être inclus dans le même ensemble générationnel que celui auquel est imputée à la même époque.la jeunesse urbaine? Certainement pas et ceci dans la mesure où ils n'ont pas été touchés par les bouleversements sociaux et intellectuels qui ont agité la jeunesse urbaine"18. "Nous ne parlerons donc d'un ensemble générationnel que lorsque des contenus réels, sociaux et intellectuels, établissent, précisément dans cet espace de la déstabilisation et du renouvellement, un lien réel entre les individus qui se trouvent dans la même situation de génération" , poursuit Mannheim. "Ainsi, la jeunesse paysanne précédemment évoquée se trouve uniquement dans la situation de génération correspondante, mais ne participe pas pour autant à l'ensemble générationnel en question. Elle se trouve cependant dans la même situation de génération dans la mesure où, potentiellement, elle peut se trouver entraînée vers de nouveaux destins. Cela s'est réellement produit pendant les guerres de libération, où un même élan s'empara en quelque sorte de toute la nation" 19. Génération potentielle et ensemble générationnel ne se confondent donc que dans des situations exceptionnelles. Dans la plupart des cas, le second ne constitue qu'une partie de la première, par la vertu d'une situation concrète commune. Et dans beaucoup de cas, la génération potentielle ne se réalise même pas en un ensemble générationnel, en l'absence de facteurs historiques déterminants. En faisant dépendre l'apparition d'un ensemble générationnel d'une situation historique concrète, Mannheim rend obsolète la recherche quantitative d'un rythme de succession des générations qui avait obsédé les positivistes. "Qu'un nouveau style de génération apparaisse tous les ans, tous les 30 ans, tous les 100
18Mannheim fait allusion à l'agitation estudiantine qui a régné au début du XIXe siècle dans plusieurs Etats allemands, ébranlés par l'onde de choc napoléonienne, sous la double bannière du romantisme et de l'aspiration à l'unité allemande. 19Mannheim, op. cit., pp. 58-59. 23

ans, ou de façon générale, périodiquement, cela dépend de l'énergie créatrice du processus socio-spirituel"2o. Mais tous les individus composant un ensemble générationnel ne vivent pas avec la même intensité, et de la même façon, une période de bouleversement social. Une ou plusieurs unités de génération, activement plongées dans les événements, sont à distinguer de l'ensemble. Chaque unité de génération apporte sa propre réponse aux questions qui se posent durant une période. Ainsi, dans la Prusse du début du XIxe siècle, la jeunesse rationaliste et libérale et la jeunesse romantique et conservatrice constituent deux unités de génération différentes, et opposées. "La même jeunesse, orientée par rapport à la même problématique historique actuelle, vit dans un même ensemble générationnel; les groupes, qui à l'intérieur d'un ensemble générationnel, s'approprient différemment ces expériences, constituent différentes unités de génération" 21. Mannheim affine encore l'analyse en distinguant au sein des unités de génération, informelles et assez vastes, des groupes concrets, plus structurés et repérables. Les groupes concrets constituent les noyaux des unités de génération et "sont l'expression plus ou moins adéquate de la situation de génération concernée"22. TI cite l'exemple du rassemblement des "Commensaux chrétiens allemands", qui a influencé profondément tous les jeunes conservateurs allemands des années 1800, ou toujours en Allemagne à la même période, le Mouvement des corporations étudiantes (Burschenshaften) . Comme Dilthey, Mannheim insiste sur l'importance des cercles d'intellectuels partageant une communauté de vie et de destin, mais contrairement à lui, il arrive à articuler le rôle de ces cercles avec une conception plus vaste de la génération. TIréalise ainsi la synthèse et le dépassement des approches positiviste française et romantico-historique allemande.
20Mannheim, op. cit. p. 67 21Mannheim, op. cit. p. 60. 22Mannheim, op. cit. p. 64. 24

Enfin, les idées dont s'empare une unité de génération peuvent émaner de penseurs plus âgés dont les œuvres n'avaient pas rencontré jusque là beaucoup d'écho. "n arrive très souvent que des individus singuliers appartenant à la génération précédente et qui s'y trouvent encore isolés (les précurseurs) élaborent en euxmêmes et développent au fil de leur vie les germes essentiels de nouveaux comportements de génération, exactement comme il est possible que les précurseurs d'une idéologie de classe appartiennent encore dans une large mesure à une classe étrangère" 23. Le rapport entre les différentes composantes d'une génération et la période agitée qui leur donnent naissance n'est évidemment pas à sens unique, mais dialectique. Un ensemble générationnel est le reflet d'un contexte mais son action influera à son tour sur l'évolution historique et intellectuelle de la société. Selon Mannheim, ce qu'on appelle "l'esprit du temps" est la résultante d'une dynamique et d'une lutte entre plusieurs entéléchies de courants politiques et intellectuels, courants au sein desquels peuvent apparaître des unités de génération, qui produiront leur propre entéléchie, c'est à dire "l'expression de leur expérience propre de la vie et du monde"24. La vague de révolte qui a submergé la jeunesse des pays occidentaux dans les années 1960 et 1970 a contribué à réhabiliter les travaux de Mannheim qui étaient tombés dans un certain oubli, du moins en France25. n est en effet assez facile d'interpréter cette révolte avec une grille de lecture mannheimienne. Ainsi, aux Etats-Unis, Kent Jennings a utilisé ces concepts pour l'étude du mouvement étudiant de protestation contre la guerre du Vietnam26. Travaillant sur un panel de plus d'un mil23Mannheim, op. cit. p. 65. 24Mannheim explique avoir repris le terme aristotélicien d'entéléchie à. l'historien de l'art allemand W. Pinder. Mannheim, op. cit., p. 35. 25Voir l'introduction par Gérard Mauger du Problème des générations, op. cit., pp. 7-21. 26Jennings (Kent). .- Residues of a movement: the aging of the American protest generation. American political science review, vol. 81, n° 2, june 1987, pp. 367-382. 25

lier de jeunes ayant achevé leurs études secondaires en 1965, juste avant le début de l'agitation universitaire, et interrogés successivement en 1965, 1973 et 1982, Jennings dispose donc d'une génération potentielle: celle des jeunes Américains de cette époque27. Au sein de cette génération potentielle, l'ensemble générationnel est formé des jeunes ayant suivi un cursus universitaire complet, et qui ont donc vécu directement le mouvement de protestation (quelque 300 individus du panel), et l'unité de génération des protestataires est formée de ceux qui participaient eux-mêmes à des manifestations contre la guerre (le tiers des étudiants interrogés ont manifesté au moins une fois). Comparant sur une assez longue période, jusqu'au début des années quatre-vingt, les opinions et attitudes politiques de ces protestataires par rapport à celles de leurs ex-condisciples non protestataires, Jennings relève chez les premiers une spécificité libérale (au sens américain du terme), qui, pour subir une certaine érosion avec l'âge, n'en est pas moins spectaculaire. La trilogie mannheimienne -situation, ensemble, unité de génération- s'avère globalement opérante dans l'étude de Jennings28. En France, Annick Percheron a aussi eu recours, sans toutefois s'y référer explicitement, aux classifications établies par Karl Mannheim pour analyser les conséquences générationnelles de la guerre d'Algérie et des événements de mai 196829. Au sein de générations potentielles prises dans leur ensemble, et interrogées rétrospectivement en 19893°, elle distingue pour chaque période
27La génération potentielle est en fait un peu plus large que la population représentée par le panel, puisqu'elle inclut aussi les jeunes qui n'ont pas achevé d'études secondaires, soit environ, selon Jennings, le quart de la classe d'âge concernée. 28Nous reviendrons plus longuement sur l'enquête par panel de Jennings, qui constitue une des études les plus poussées et les plus riches réalisées à ce jour sur les rapports entre génération et politique. 29Percheron (Annick). - La mémoire des générations: la guerre d'Algérie Mai 68. In: SOFRES - L'état de l'opinion 1991. pp. 39-57. - Paris, Le Seuil, 1991. 30Enquête réalisée à. l'automne 1989 pour le compte de l'OIP, auprès d'un échantillon national représentatif d'environ 2.000 personnes et d'échantillons 26

deux groupes, qui selon la grille mannheimienne, correspondent à deux unités de génération éventuelles: les. personnes ayant manifesté pour, d'un côté, et contre, de l'autre, l'indépendance de l'Algérie, et en 1968, celles ayant manifesté ou décidé de faire grève, et à l'inverse celles ayant participé à des manifestations ou des réunions d'opposition au mouvement31. Selon ses conclusions, la guerre d'Algérie a laissé un impact durable chez ceux qui ont activement pris parti à l'époque, mais quel que soit l'âge de ces militants, ce qui ne permet pas de parler alors de phénomène générationnel. Pour mai 1968, le camp des adversaires actifs du mouvement, aux effectifs d'ailleurs réduits, ne se distingue guère du reste de la population dans son comportement ultérieur. En revanche, les anciens contestataires, âgés à l'époque de 18 à 25 ans, constituent réellement une unité de génération, plus politisée, plus à gauche et plus permissive sur le plan des mœurs que l'ensemble de sa génération, qui se montre elle-même plus radicale et permissive que les autres générations. Sur un autre plan, l'enquête d'Hervé Hamon et Patrick Rotman sur la génération de mai 6832 peut être vue comme l'étude de groupes concrets, à la fois reflets et moteurs du mouvement, tels la Gauche prolétarienne, groupes concrets largement influencés par des "précurseurs", selon la terminologie de Mannheim, qui ont noms Sartre ou Althusser. Mais le fait que la théorie mannheimienne ait bien "collé" à une situation historique donnée, les luttes étudiantes des années soixante et soixante-dix, ne signifie pas qu'elle soit universellement opérante, on vient d'ailleurs de le voir avec l'exemple des attitudes durant la guerre d'Algérie. La vision de Mannheim est en effet partielle. Partageant avec
régionaux représentatifs de quelque 700 personnes chacun, soit au totall4. 769 personnes interrogées. Nous reviendrons à plusieurs reprises sur les sondages de l'OIP, qui constituent un des matériaux de notre travail. 31A. Percheron passe directement de la génération potentielle à l'unité de génération.

32Hamon (Hervé) et Rotman (Patrick).
1987-1988. 27

.

Génération.

- Paris, Le Seuil,

ses devanciers la volonté de rechercher un sens à l'Histoire, Mannheim, bien que sociologue, est amené à réduire la génération à sa dimension historique et néglige sa dimension sociologique. Rien ne prouve en effet que l'absence de bouleversements intellectuels et politiques profonds empêche que sur d'autres plans, la contemporanéÏté ne modèle dans une classe d'âge des attitudes ou des comportements communs. Comme le dit Raoul Girardet33, "tel air à la mode et depuis longtemps oublié risque (...) d'apparaître comme plus déterminant pour l'édification concrète du sentiment de génération que le souvenir plus ou moins fluide de tel événement charnière de l'histoire politique". Pour être encore opérante, la dynamique mannheimienne doit être relativisée et élargie. 1.3

Les historiens:

redécouverte

de la génération

Si la dimension historique est omniprésente chez les théoriciens des générations jusqu'à Mannheim compris, la génération va cependant vite être négligée, voire récusée, par de très nombreux historiens, notamment parmi ceux de la Nouvelle histoire. Dès 1929, Lucien Febvre critique vivement ce concept34. Cet avis n'est toutefois pas partagé par l'autre fondateur des Annales, Marc Bloch: "la notion de génération est donc souple, comme tout concept qui s'efforce d'exprimer, sans les déformer, les choses de l'homme, mais elle répond aussi à des réalités que nous sentons très concrètes"35. Mais celui-ci se trouve pendant longtemps relativement isolé, et Georges Duby juge sévèrement son attirance pour cette notion36.
33Remarques perplexes sur le concept de génération et des virtualités de son bon usage. In: Congrès de l'Association française de science politique. Table ronde Génération et politique, éd. par Percheron (Annick), 1981. 34Febvre (Lucien). - Projets d'article du vocabulaire historique. Bulletin du centre international de synthèses, n° 7, 1928, pp. 37-43. 35Bloch (Marc). - Apologie pour l'Histoire ou métier d'historien. -- Paris, Librairie Armand Colin, 1974, 7eédition, p. 151. Edition originale: 1949. 36Duby G. - Préface à la 7è édition d'Apologie pour l'Histoire. p. 14. 28

En 1987, Jacques Le Goff avoue demeurer "méfiant à l'égard de l'usage de la notion de génération en histoire"37, mais une évolution se fait alors sentir au sein de la discipline. De plus en plus d'auteurs réhabilitent le concept, comme en témoigne en 1988 la thèse de Jean-François Sirinelli, Générations intellectuellesikhâgneux et normaliens dans l'entre-deux guerres38. "Plus encore que la notion de sociabilité et autant que celle d'itinéraire, la notion de génération est au cœur de notre recherche. L'observation comparée de trajectoires n'a en effet de vertu opératoire que si les intéressés proviennent d'une matrice homogène -c'est le cas pour les Khâgnes, on le verra- et appartiennent à la même classe d'âge. Une telle classe d'âge ne constitue pas forcément une génération. C'est d'ailleurs pour cette raison que la période choisie est à nos yeux essentielle" explique J. F Sirinelli39. Et de ce point de vue, "les classes d'âges normaliennes nées de part et d'autre de 1905 constituent plus qu'une simple gerbe de promotions40 et forment une strate de jeunes gens sensiblement du même âge dont un grand nombre ont eu, chevillé au corps, un pacifisme militant, instillé par le groupe socialiste ou par les chartiéristes41" , conclut- il42. De même, paraît en 1989 un numéro spécial de la revue xxe siècle, revue d'Histoire entièrement consacré aux générations43. En introduction à ce numéro, Jean-Pierre Azéma se livre à une véritable profession de foi en faveur de la "clef générationnelle"44. L'approché générationnelle, écrit-il, "s'est révélée une grille de lec37Le Goff (Jacques). - L'appétit de l'histoire. ln: Essais d'Ego-histoire. ed. par Nora (Pierre) - Paris, Gallimard, 1987, pp. 238-239. 38Paris, Fayard, 1988. 39 Générations intellectuelles..., op. cit., pp. 13-14. 40Promotions qui comptèrent notamment dans leurs rangs Jean-Paul Sartre, Raymond Aron, Paul Nizan, Pierre Brossolette, Henri Guillemin, Simone Weil, René Etiemble et Maurice Merleau-Ponty. 41Disciples d'Emile Chartier, plus connu sous le nom d'Alain, qui enseigna en Khâgne de 1906 à. 1933. 42 Générations intellectuelles..., op. cit., p. 643. 43 XX" siècle, revue d'Histoire. Avril-juin 1989. n° 22. 44Azéma J.P. La clef générationnelle. In: XX" siècle.. op. cit., pp. 3-10. 29

ture presque toujours féconde et fournit parfois une clef explicative fondamentale". Et dans le même numéro, Michel Winock se sert de la grille de lecture mannheimienne -unités de générations et groupes concrets- pour établir une typologie des générations intellectuelles françaises depuis le début du siècle45. Comment expliquer ce retournement? Pour Jean-François Sirinelli, génération et événement seraient intimement liés, une génération se constituant grâce à un événement fondateur marquant, et les heurs et malheurs de la première s'expliqueraient par les vicissitudes du second. La génération a été proscrite par les historiens dès que ceux-ci ont préféré à l'événement politique et au "temps court" les évolutions sociales en profondeur sur longue période. A l'inverse, à partir des années soixante-dix, "le retour en grâce de l'histoire politique ne pouvait que faire sauter certains des verrous qui emprisonnaient les notions d'événement ou de génération"46. L'explication ne convaint qu'à demi, la génération, chez Mannheim, étant plus liée à une période (inscrite il est vrai dans une durée limitée, un "temps court") qu'à un événement précis. C'est d'ailleurs dans une optique inverse qu'un autre historien, Daniel Milo, s'intéresse à la génération, estimant que "le facteur temps n'est pas indispensable pour rendre compte du phénomène générationnel"47. Deux autres raisons sont avancées par Gérard Mauger48, pour expliquer le retour en grâce de la génération, en histoire, et dans d'autres sciences sociales: le déclin du marxisme, qui pousse à trouver des substituts à la classe sociale, et, nous l'avons déjà évoqué, le rôle politique de la jeunesse à partir des années soixante.

45Winock M. Les générations intellectuelles. In: XX" siècle..., op. cit., pp. 17-38. 46Sirinelli J.F. Génération et histoire politique. ln : XX" siècle... op. cit., pp. 67-80. 47Milo (Daniel). Trahir le temps (Histoire). Paris, Les Belles Lettres, 1991, p.189. 48Introduction au Problème des générations, op. cit., pp. 7-21. 30

2

Générations

et sciences

sociales

Pendant que l'histoire se désintéressait de la notion de génération, d'autres sciences sociales, comme la démographie, l'économie, l'anthropologie et la sociologie la découvraient ou la redécouvraient. 2.1 La démographie et l'analyse par cohortes

Ce n'est que juste avant la seconde guerre mondiale que la démographie a découvert la perspective générationnelle. Jusque là, le démographe étudiait les classes d'âge d'une population de façon transversale, à un point donné du temps, ce qui amenait à prendre comme immuables et reproductibles d'une époque à l'autre les effets d'âge observés. En découvrant les générations, les démographes ont mis au point une méthode, l'analyse par cohortes, qui a ouvert une voie complètement nouvelle dans l'étude du problème des générations, bien au delà des frontières de leur seule discipline49. Les cohortes sont constituées d'individus dont le point commun est d'avoir connu au même moment (généralement la même année) un événement fondamental de leur existence: naissance, mariage, entrée dans la vie active... Si l'événement choisi comme référence est la naissance, cas le plus fréquent, les cohortes sont appelées générations. L'analyse par cohortes consiste à suivre les fluctuations d'un phénomène dans chaque cohorte aux différents âges (comparaison intra-cohorte), ou pour un âge donné, de comparer les différentes cohortes entre elles (comparaison inter-cohortes). La relation entre ces deux lectures des mêmes données permet de distinguer effets d'âge et de génération. La première analyse par cohortes, effectuée en 1936 par un épidémiologiste américain, W. H. Frost, a porté sur la mortalité
49 Les qui vont Pressat vol. 36, indications historiques sur les études démographiques par cohortes suivre sont principalement tirées d'un article du démographe Roland : L'analyse par cohortes: origine et champs d'application. Population, n° 3, 1981, pp. 634-640.

31

par tuberculose. Les observations faites à cette époque montraient que le taux de décès du fait de cette maladie était le plus important aux âges élevés, ce qui amenait à conclure que le risque de mortalité par tuberculose croissait avec l'âge. L'analyse par cohortes a permis de se rendre compte qu'il s'agissait en fait d'un effet de génération, s'expliquant par les progrès croissants au fil du temps de la lutte contre la maladie. Les générations les plus anciennes, plus exposées durant toute leur vie à la tuberculose, y succombaient à chaque âge en plus grand nombre que les générations suivantes, mais elles avaient couru dans leur jeunesse un risque de décès par tuberculose bien supérieur à celui qu'elles encourraient à la fin de leur vie. En fait, une fois éliminé l'effet de génération, le risque de mourir par tuberculose s'est avéré atteindre son maximum entre 20 et 30 ans. Cette analyse est restée pratiquement unique en son genre jusqu'à la guerre, et ce n'est que dans les années quarante et cinquante que le recours à ce type de méthode a pris de l'ampleur. Toujours, dans un premier temps, dans les domaines de la mortalité et de l'épidémiologie. Une étude britannique par cohortes publiée en 1956 sur le cancer du poumon a ainsi mis à jour que le risque de décès par cette maladie croissait de façon continue avec l'âge, ce que ne permettait pas de voir une simple analyse transversale: du fait de l'extension de la maladie au fil du temps, les classes d'âge entre 60 et 70 ans étaient plus frappées que les classes plus âgées. L'analyse par cohortes a ensuite été utilisée pour la natalité, permettant de prendre conscience que la fécondité mesurée à un moment donné par un indicateur transversal (l'indicateur conjoncturel de fécondité) ne correspondait pas nécessairement à la fécondité réelle des générations de femmes concernées. L'indicateur conjoncturel est dépendant des phénomènes de calendrier (retard des naissances du fait d'un événement exceptionnel comme une guerre, ou d'une évolution plus profonde comme le travail féminin) et seul l'indicateur mesurant la descendance finale d'une génération permet d'apprécier sa véritable fécondité. 32

Mais il n'est possible de commencer à apprécier la descendance finale d'une génération que vers 35 ans, ce qui rend indispensable le recours à l'indicateur conjoncturel dans de nombreux cas. Le problème est d'ailleurs commun à toutes les analyses par cohortes, quel que soit le sujet: sauf dans le cas d'une étude purement historique, la plupart des cohortes n'ont pas achevé leur vie, et on ne peut prévoir leur comportement futur, ce qui empêche de parfaitement isoler les effets d'âge et de génération. Dès la fin des années cinquante, l'analyse par cohortes ne sera plus l'apanage 'des seuls démographes, et sociologues et politologues anglo-saxons comprendront vite l'intérêt de cette méthode. La première analyse par cohortes sur des sondages d'opinion, en 1959 par W. M. Evan5o, va introduire une nouvelle dimension à l'étude des enquêtes d'opinion, dimension qui prendra une place centrale dans les débats de la science politique américaineS1. L'analyse par cohortes ne constitue en effet pas seulement un précieux instrument d'analyse. Elle renverse totalement l'appréhension même du concept de génération dont la définition n'est plus soumise ni à la recherche illusoire d'un rythme de succession ni à des notions fluctuantes et aux conséquences variables selon les individus (l'esprit du temps, le changement social, l'événement fondateur). La définition d'une cohorte dépend d'une réalité objective à laquelle n'échappe aucun individu, en tout cas lorsque la,naissance est choisie comme événement fondamental... Le recours à l'analyse par cohortes ne signifie pas l'abandon d'un découpage plus sociologique, politique ou historique des générations, mais fait découler ce découpage de l'observation des cohortes au lieu de le pré-supposer. Nous reviendrons plus en détail dans le chapitre 2 sur cet aspect, et sur les nuances qu'il faut apporter quant à la neutralité de l'analyse par cohortes. Une précision de vocabulaire s'impose toutefois d'emblée. Pour le démographe, la génération est simplement une cohorte dont le
50Cohort analysis of survey data: a procedure for studying longterm opinion change. Public opinion quarterly, vol. 23, n° 1, spring 1959, pp. 63-72. 51Cf infra "Générations et science politique" . 33

point commun est l'année de naissance. Le sociologue, l'historien ou le politiste faisant appel à l'analyse par cohortes, continuera à appeler cohorte une génération au sens démographique. TI réservera le terme de génération, ou plus précisément de génération sociale, aux ensembles définis par d'autres critères (regroupant généralement plusieurs cohortes), ensembles qu'il aura pu éventuellement repérer au terme de son analyse. 2.2

L'économie

et les générations

La prise en compte par l'économie des phénomènes d'âge et de génération est récente. En effet, "la théorie économique a longtemps représenté le comportement des agents dans un cadre intemporel", comme le soulignent Denis Kessler et André Masson
en introduction à Cycle de vie et générations 52, ouvrage
collectif

de référence le plus complet en ce domaine. Depuis 20 ans qu'elle s'y intéresse, la science économique a pris deux grandes directions de recherche pour étudier les phénomènes d'âge et de génération: l'acquisition et l'emploi, aux différentes étapes de la vie, des ressources par les ménages, d'une part, et les liens entre rapports inter-générationnels, équilibres macroéconomiques et politiques publiques, d'autre part. Dans la première direction, figurent la durée d'activité, l'évolutiondes salaires, les attitudes face au travail, les comportements de consommation, d'épargne, de constitution du patrimoine. Les recherches en ces domaines tournent autour d'une question classique dans la problématique générationnelle : les différences entre âges observées dans le comportement des ménages tiennent-ils à des effets d'âge, de génération, de période ou à d'autres causes? Deux exemples illustrent cette démarche. La forme en "dos d'âne" du salaire ouvrier observée dans les années soixante-dix (les ouvriers les mieux payés sont âgés d'une quarantaine d'années) s'explique largement par un effet de génération : le salaire, pour chaque ouvrier, croît avec l'ancienneté mais,
52 Paris, Economica, 1985, 324 p.

34

à l'embauche (entre 15 et 20 ans) chaque génération est mieux payée que la précédente tant en raison de la hausse générale des salaires à cette époque que de l'élévation du niveau de qualification d'une génération à l'autre. Les jeunes, du fait de l'ancienneté, sont toutefois moins payés que leurs aînés, mais ensuite, les deux facteurs se conjuguent pour assurer aux classes d'âge en milieu de carrière une rémunération supérieure non seulement aux jeunes (effet de l'ancienneté) mais aussi aux plus âgés (effet de génération )53. En revanche, l'acquisition d'un patrimoine fait intervenir de façon plus complexe les différents effets, le facteur cycle de vie étant prépondérant, mais n'intervenant pas de la même manière selon les classes sociales. Dans tous les milieux, un effet sur le long terme, qui peut être qualifié de génération ou de période, aboutit à une croissance des patrimoines beaucoup plus forte depuis la seconde guerre mondiale. De ce fait, les générations âgées de plus de 65 ans en 1975 possèdent un patrimoine moyen beaucoup moins élevé que les autres. Pour le reste, l'effet d'âge aboutit à une constitution du patrimoine pendant les années d'activité, le maximum étant atteint après la cinquantaine pour les ouvriers, après la soixantaine pour les cadres et les indépendants aisés54, suivie d'une consommation de ce patrimoine, limitée mais régulière, chez les salariés, et d'une stabilité chez les indépendants55. La deuxième direction de recherche s'attache aux conséquences des politiques publiques -prélèvements fiscaux et sociaux et redistribution- sur les différentes générations, ouà l'inverse essaie de neutraliser les effets d'âge et de génération pour apprécier les effets redistributifs de la protection sociale.
53Baudelot (Christian). - Effets d'âge et de génération dans l'évolution du salaire individuel. In: Cycles de vie et génération, op. cit. pp. 9-24. 54Les agriculteurs présentent un profil spécifique, dépendant plus des caractéristiques culturelles de ce milieu et de ses mutations économiques que des modèles du cycle de vie. 55Masson (André). - Cycle de vie et accumulation patrimoniale. In: Cycles de vie et générations, op. cit., pp. 53-68. 35

Sans entrer dans le détail de ces analyses, attardons nous un instant sur le débat, largement popularisé et médiatisé, autour de l'équilibre actifs-inactifs et du financement des retraites, car il illustre bien la polysémie du terme "génération". Dans le langage courant, l'équilibre entre générations est compris comme l'équilibre entre des classes d'âges (enfants, jeunes scolarisés, actifs, retraités) à la définition et aux comportements donnés une fois pour toutes. La confusion est complète entre l'âge et la génération. En fait, le vieillissement d'une population, et ses conséquences, ne peut être assimilé à celui d'un individu, justement en raison des effets de génération: les cohortes du baby-boom, arrivées à la soixantaine, se comporteront différemment, en termes d'activité professionnelle, de dynamisme social, d'intégration dans la société, que celles composant actuellement le troisième âgé6. Sans aller jusqu'à la thèse, d'un optimisme systématique, développée par Michel Cicurel, dans La génération inoxydable 57, il est indéniable que l'introduction d'une réelle perspective générationnelle modifie les termes du débat. On le voit, en abordant l'âge et la génération, les économistes côtoient sans cesse les démographes, précurseurs en ce domaine, mais, le dernier exemple le montre, abordent aussi les rivages de la sociologie. Ce n'est pourtant pas par un angle d'attaque économique que la sociologie s'est (ré)intéressée aux générations depuis une vingtaine d'années, mais grâce aux apports de l'anthropologie et de la psychologie. 2.3

Anthropologie

et sociologie

L'anthropologié8 prend avant tout la génération dans le sens de filiation, les rapports de parenté étant au cœur de l'ethnologie,
56Kessler (Denis). - Peut-on déterminer les conséquences économiques et sociales du vieillissement? In: Cycles de vie et générations, op. cit., pp. 229244. 57Paris, Bernard Grasset, 1989, 260p. 58Nous nous référons principalement en ce domaine de nouveau aux deux ouvrages de Claudine Attias Donfut : Sociologie des générations, l'empreinte du temps. - Paris, PUF, 1988, 249p. et Générations et âges de la vie. - Paris, 36