Entre deux mondes : les hommes d’affaires palestiniens de la diaspora et la construction de l’entité palestinienne

De

À mi-chemin entre les études macro-économiques de développement et les analyses anthropologiques fines des mutations des sociétés proche-orientales, une sociologie des nouveaux acteurs - tels que les hommes d’affaires -, de leurs déterminations comme de leurs stratégies, nous paraît de nature à éclairer les évolutions sociales et politiques récentes, autant que les problèmes rencontrés par la mise en œuvre des programmes de reconstruction des Territoires palestiniens. C’est ce que nous avons tenté d’amorcer dans le cadre de ce travail.


Publié le : lundi 15 avril 2013
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EAN13 : 9782905838643
Nombre de pages : 119
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Entre deux mondes : les hommes d’affaires palestiniens de la diaspora et la construction de l’entité palestinienne

Sari Hanafi
  • Éditeur : CEDEJ - Égypte/Soudan
  • Année d'édition : 1997
  • Date de mise en ligne : 15 avril 2013
  • Collection : Dossiers du Cedej
  • ISBN électronique : 9782905838643

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  • ISBN : 9782905838360
  • Nombre de pages : 119
 
Référence électronique

HANAFI, Sari. Entre deux mondes : les hommes d’affaires palestiniens de la diaspora et la construction de l’entité palestinienne. Nouvelle édition [en ligne]. Le Caire : CEDEJ - Égypte/Soudan, 1997 (généré le 20 novembre 2014). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/cedej/739>. ISBN : 9782905838643.

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© CEDEJ - Égypte/Soudan, 1997

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Sommaire
  1. Remerciements

  2. Introduction

    1. Un projet d’étude piloté par le CEDEJ
    2. Élaboration d’une définition des « Palestiniens »
    3. Définition de notre champ de recherche
  3. Chapitre I. Les hommes d’affaires palestiniens en Amérique du Nord

    1. L’émergence de la diaspora palestinienne en Amérique du Nord
    2. Une ascension sociale (ir)résistible
    3. Les caractéristiques des hommes d’affaires palestiniens
    4. L’élite économique palestinienne dans la société hôte
    5. Conclusion
  4. Chapitre II. Les hommes d’affaires palestiniens en Égypte

    1. Les vagues migratoires vers l’Égypte
    2. Un statut juridique complexe
    3. Les hommes d’affaires palestiniens : les privilèges de la proximité
    4. L’Égypte : plaque tournante des capitaux palestiniens ?
    5. Entre deux mondes : la relation économique avec Israël
    6. Les Palestiniens en Égypte : une quête d’identité
  5. Chapitre III. Les hommes d’affaires Palestiniens en Syrie

    1. La présence palestinienne en Syrie
    2. Éléments de la situation économique des Palestiniens de Syrie
    3. Une communauté d’affaires bien intégrée
    4. Les hommes d’affaires dans une perspective de paix : « wait and see »
    5. Conclusion
  6. Chapitre IV. L’économie palestinienne dispersée

    Internationalisation et recentrage

    1. Arab Bank
    2. Consolidated Contractors Co.
  1. Chapitre V. Un capital désobéissant ? Les hommes d’affaires et le pouvoir

    1. La constitution de regroupements d’hommes d’affaires
    2. Les « mitoyens » et l’Autorité nationale palestinienne : les relations sont-elles conflictuelles ?
    3. Une place prépondérante dans les sociétés hôtes
  2. Conclusion

    1. La politique et l’économie, ou la charrue et les bœufs
    2. Régionalisation de l’économie palestinienne : défi et transgression
    3. Libéraux, sont-ils démocrates ?
  3. Annexe I. Les sociétés anonymes d’investissement

  4. Annexe II. The palestinian crisis : the way out

  5. Bibliographie

Remerciements

1Je remercie, à l’issue de ce travail, tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, m’ont permis de le mener à bien, et tout particulièrement Philippe Fargues et Élisabeth Longuenesse.

2Je tiens également à remercier l’Union européenne et la Fondation Ford qui ont financé ce programme de recherche.

Introduction

1« La Palestine est un capital éparpillé dans le monde. » (Boustani, Fargues, 1990, p. 118) Ses ressources humaines et ses potentialités économiques sont longtemps demeurées la dimension négligée d’un dossier d’abord politique.

2À la suite de l’accord israélo-palestinien de septembre 1993, les observateurs ont souligné la nécessité de développer l’économie palestinienne afin d’assurer une paix durable. L’accord lui-même comporte des annexes économiques détaillées qui ne concernent pas seulement les parties signataires, mettant ainsi en exergue la dimension internationale de l’économie palestinienne. La mobilisation des bailleurs de fonds publics internationaux dès octobre 1993, avant même l’entrée en vigueur de l’accord, a parachevé la projection de l’économie au premier plan d’une question dont elle est largement absente depuis 50 ans.

3Les ressources humaines et économiques des Palestiniens résidant en dehors de Cisjordanie et de Gaza n’ont jamais été recensées avec précision. En fait, le conflit arabo-israélien, ainsi que la dramatisation des perceptions des Palestiniens en exil, ont occulté leur histoire économique : l’accent est mis sur la geste « héroïque » de l’action politique et militaire de l’OLP1. Mais cette situation tient également à leur dispersion planétaire. Ce n’est qu’à la suite de l’accord israélo-palestinien que fut soulignée la nécessité de développer l’économie palestinienne afin d’assurer une paix durable.

Un projet d’étude piloté par le CEDEJ2

4La connaissance du potentiel palestinien dispersé apparaît ainsi comme un enjeu de savoir, mais aussi de pouvoir. La découverte de l’économie palestinienne, depuis que se sont engagées les négociations multilatérales sur le Proche-Orient à Madrid, est encore partielle. La tentative la plus globale revient à la Banque mondiale, dont l’étude Developing the Occupied Territories. An Investment in Peace, publiée en septembre 1993, fait désormais référence. Elle laisse pourtant de côté des questions importantes, puisqu’elle n’aborde guère les relations économiques extérieures de l’entité palestinienne. Ceci est dû probablement au caractère en partie diplomatique de cette étude. Ce trait est également à l’origine de sa limite la plus évidente, qui est de ne traiter que de la Cisjordanie et de Gaza. Or, remarquer que la majorité de la population palestinienne réside hors de ces territoires suffit pour considérer qu’une analyse économique excluant cette population est un exercice incomplet. L’étude de la Banque mondiale le reconnaît d’ailleurs de façon implicite, en mentionnant la différence considérable existant entre le produit intérieur des Territoires occupés et leur produit national (le premier ne comptant que pour moins des trois quarts du second), écart dû aux transferts de la diaspora. Il était évidemment difficile pour la Banque mondiale d’enquêter sur les Palestiniens de la diaspora, alors que son analyse des Territoires occupés innove déjà par rapport à son cadre traditionnel d’intervention, celui des États.

5À notre connaissance, il n’existe aucune étude globale portant sur l’économie actuelle des « Palestiniens de l’extérieur ». Il convient pourtant de prendre en compte cette économie dans sa dimension planétaire, afin de mieux cerner les caractéristiques et les besoins de l’économie de la future entité palestinienne. Il est en effet vraisemblable que des liens s’établiront ou se renforceront entre cette entité et des acteurs économiques palestiniens extérieurs. On s’attend notamment à ce que les capitaux détenus par les Palestiniens de la diaspora, qui sont évidemment beaucoup plus importants que le produit intérieur brut de la Cisjordanie et de Gaza, y génèrent de forts investissements directs. Il devient alors urgent d’éclairer l’analyse de la construction nationale palestinienne par un apport de connaissances sur des acteurs importants de l’économie de la diaspora : les hommes d’affaires.

6Conséquence d’une longue dispersion démographique, l’internationalisation de l’économie palestinienne constitue à la fois un défi et une chance pour la construction économique du futur Etat. Un défi tout d’abord, puisque la multiplicité des origines des flux économiques et des centres de décision limitera, dans le domaine économique, la marge de manœuvre de l’autorité centrale palestinienne. Si celle-ci entend respecter les engagements d’ouverture pris jusqu’à présent, son rôle se cantonnera davantage à gérer et à orienter les flux qu’à diriger l’économie. Une chance cependant, puisque de l’importance de ces flux dépendra le degré d’autonomie de l’État palestinien vis-à-vis des bailleurs de fonds et surtout le succès de la reconstruction de l’économie palestinienne.

7Ce dernier est en effet lié à la mobilisation des capacités et des compétences palestiniennes, disponibles mais dispersées, et à faible synergie. La construction économique palestinienne intervient alors qu’à la suite d’un processus d’affirmation nationale, les États arabes voisins tentent de rattraper une globalisation économique dont ils sont restés largement à l’écart, et qu’avec la paix, l’économie israélienne est elle-même en voie d’ouverture régionale. La fin du conflit israélo-arabe pourrait ainsi engendrer deux mouvements contraires en apparence : l’internationalisation des économies du Proche-Orient, d’une part, et le recentrage du potentiel palestinien, d’autre part.

8C’est dans ce cadre général que le Centre d’études et de documentation économique, juridique et sociale (CEDEJ) a convenu d’évaluer l’apport potentiel des hommes d’affaires palestiniens de la diaspora à la construction économique du futur État. Pour cela, un tableau de l’état présent des entreprises palestiniennes a été dressé et leurs perspectives de redéploiement à la faveur de la paix ont été analysées. Les conditions exceptionnelles de formation de l’entreprenariat palestinien, suite à une longue dispersion, font de chaque entreprise l’aboutissement d’un itinéraire humain spécifique. C’est pourquoi, afin d’appréhender les caractéristiques de l’économie palestinienne dispersée, l’objectif premier de ce programme a été de recueillir la biographie des principaux hommes d’affaires palestiniens disséminés de par le monde.

9Des études portant sur les réalisations économiques des hommes d’affaires d’origine palestinienne dans les pays arabes ou ailleurs ont fourni une synthèse originale de leurs capacités économiques et techniques, des spécificités de leur réussite, de leurs relations d’affaires, ainsi que des projets qu’ils formulent tant vis-à-vis de leur pays d’accucil que de la Palestine. Ces études pourraient notamment nourrir la réflexion des autorités palestiniennes lorsque celles-ci adopteront des mesures orientant les investissements venus de l’extérieur et l’exploitation, au profit de la construction nationale, des réseaux économiques internationaux tissés par la diaspora.

10Ce projet est destiné à fournir une information standardisée sur les hommes d’affaires palestiniens, à la présenter dans un « Who’s Who » des hommes d’affaires puis à utiliser ce « Who’s Who » comme base d’une recherche de type académique.

11La constitution d’un annuaire biographique des principaux hommes d’affaires d’origine palestinienne dispersés dans le monde entier a été effectuée sur la base d’entretiens directs, complétés par la diffusion d’un questionnaire unique. Les questions posées ont eu pour objet d’identifier avec précision :

  • la situation socio-économique des hommes d’affaires enquctés ;
  • leur parcours ;
  • la nature de leurs activités et leurs coordonnées précises ;
  • l’étendue de leurs relations avec d’autres hommes d’affaires palestiniens ;
  • leurs réseaux de partenaires non palestiniens au Moyen-Orient, en Europe, ou ailleurs ;
  • leurs intentions à l’égard de la construction économique palestinienne.

12À la connaissance des hommes d’affaires s’ajoute l’identification de leurs réalisations et de leurs perspectives de partenariat, dans le but de définir leur position dans les réseaux transnationaux les reliant, soit entre eux, soit à d’autres acteurs économiques, arabes ou non.

13Les données rassemblées et qui seront publiées dans le « Who’s Who » servent de base à une étude comportant les composantes suivantes :

  • économique et financière : quelles sont les capacités des hommes d’affaires palestiniens dans ces deux domaines ?
  • technique : quels transferts de technologie sont-ils susceptibles d’opérer ?
  • politique : quelles relations sont-ils à même de promouvoir entre le futur État palestinien et leur État de résidence ?
  • sociologique : qui sont les hommes d’affaires palestiniens de la diaspora ? Quels réseaux ont-ils tissé entre eux et avec leurs homologues de Cisjordanie et de Gaza ? Quels sont les rapports entre les hommes d’affaires de la diaspora et les autres acteurs économiques de leur pays de résidence, arabes ou non ?

14Les pays enquêtés en priorité sont les suivants :

  • Moyen-Orient : Arabie Saoudite, Égypte, Jordanie, Liban, Syrie, Bahreïn, Émirats arabes unis, Israël, Koweit, Qatar ;
  • Europe : Allemagne, Royaume-Uni, France ;
  • Amériques : Chili, Honduras, Pérou, Canada, États-Unis.

15Dans le cadre de ce programme de recherche, et à partir d’études de cas, cet ouvrage ne présente que les résultats préliminaires de certaines enquêtes menées auprès d’hommes d’affaires palestiniens. Il s’agit ici d’éléments de réflexion plutôt que d’une analyse achevée, car nos recherches sont en cours, et il est encore trop tôt pour tirer des conclusions générales et dépasser le niveau événementiel.

16Mais il faut au préalable définir ce que nous entendons par « Palestiniens » et par « hommes d’affaires ».

Élaboration d’une définition des « Palestiniens »

17La définition juridique du peuple palestinien est le produit de la reconnaissance internationale de son existence. Conformément à l’article 22 du Pacte de la Société des Nations, le conseil de la Société, réuni en session à Londres, adopte, le 24 juillet 1922, la déclaration du mandat sur la Palestine (Xavier Baron, 1994, p. 25 sq). Or le principe des mandats prévoit que « le caractère du mandat doit différer suivant le degré de développement du peuple, la situation géographique du territoire, ses conditions économiques, et toutes autres circonstances analogues » (ibidem). En particulier, certaines communautés « qui appartenaient autrefois à l’Empire ottoman, [...] ont atteint un degré de développement tel que leur existence comme nations indépendantes peut être reconnue provisoirement à la condition que les conseils et l’aide d’un mandataire guident leur administration jusqu’au moment où elles seront capables de se conduire seules » (ibid.). Monique Chemillier-Gendreau considère que la communauté palestinienne, se trouvant parmi les communautés qui appartenaient autrefois à l’Empire ottoman, est concernée sans ambiguïté par cet article, qui représente même « un acte international (avec toute l’autorité du Pacte) de renaissance du peuple palestinien » (1990, p. 136). Avec ce texte, une « entité palestinienne » se crée donc, et le droit du sol du peuple palestinien est en quelque sorte reconnu, puisque les « habitants de Palestine » y sont mentionnés. A la suite de la dispersion du peuple palestinien après la guerre de 1948, l’Assemblée générale des Nations Unies du 11 décembre 1948 reconnaît le double droit des réfugiés palestiniens au retour et à l’indemnisation (résolution 194). La définition juridique prend en compte à la fois ceux qui habitent la Palestine et les réfugiés ayant subi le préjudice de la guerre.

18C’est ainsi que nous considérons comme palestinienne, toute personne née ou résidant en Palestine avant 19483 ainsi que ses descendants, quel que soit son pays de résidence actuel ou sa citoyenneté. Que certains Palestiniens de la diaspora soient bien intégrés ou même assimilés dans la société hôte ne peut en aucun cas les priver du droit à la nationalité palestinienne. L’histoire nous donne raison si l’on pense au sort des Palestiniens du Koweit qui ont été considérés parmi les plus intégrés (voire assimilés dans certains cas) par les signes de leur attachement à ce pays et par leur mode de vie. La question des réfugiés palestiniens reste la question clé du "conflit arabo-israélien et il est difficile d’envisager un règlement global de ce conflit sans qu’Israël et les pays occidentaux parrains des négociations n’acceptent cette définition, qui permet d’appliquer les résolutions 194 et 2424.

19Cependant, pour mener une étude sociologique des Palestiniens dans les différentes sociétés de l’exil, la généralité de cette définition ne peut nous satisfaire. Nous sommes contraints d’introduire le paramètre de l’identité en prenant en compte ceux qui se revendiquent comme Palestiniens. La question devient délicate. Ceux qu’on a appelés les « Arabes israéliens » se définissent-ils comme Palestiniens5 ? Dans un pays où une partie très importante de la population, pour ne pas dire la majorité, est d’origine « étrangère », ces « étrangers » assument-ils publiquement leur différence (le cas des Palestiniens de la Jordanie) ? Dans une famille palestinienne vivant au Chili depuis trois générations, et qui a connu des intermariages, l’identité palestinienne des enfants, qui n’ont pas appris l’arabe, s’érode-t-elle ?

20Notre intérêt ne réside donc pas dans le fait de désigner qui est « légitimement » Palestinien et qui ne l’est pas (et par conséquent, de se placer sur le terrain politique en tranchant entre celui qui a droit au retour et à la compensation et celui qui ne les « mérite » pas), mais de comprendre l’éventail des configurations identitaires possibles, et ceci en prenant en compte les paramètres liés à la trajectoire historique, à la situation socio-économique, sans oublier le cadre politique déterminant. Ce faisant, une identité palestinienne ne peut être exprimée de la même façon ni avec la même intensité par tous les Palestiniens de l’exil. Nous refusons ainsi d’« essentialiser les effets structurants d’une identité collective, indépendamment de l’historicité, et [de] la concevoir comme une forme s’accomplissant à travers le temps » (Jean-Noël Ferrié, 1991). Il s’agit ici d’analyser la part de l’identité commune des Palestiniens dans le jeu des identités collectives et différentielles opérant au sein de la société d’accueil. Car chaque peuple dans sa dispersion continue de vivre une histoire pour partie commune - dans son actualité ou ses ressources patrimoniales - et pour partie marquée par le devenir propre des sociétés hôtes (Robert Fossaert, 1989). Autrement dit, on se demandera si les Palestiniens, dans une société donnée, gardent leur identité propre, et quelle place trouve cette dernière au sein de la culture du pays d’accueil.

21Encore faut-il préciser qu’il ne s’agit pas de s’interroger sur l’adéquation ou l’inadéquation entre une identité palestinienne et une identité tirée de la société d’accueil. Si la notion de double allégeance est critiquée par de nombreux chercheurs, les sciences sociales réhabilitent de plus en plus cette notion à propos de ceux qui, à la fois relèvent d’une nationalité donnée et appartiennent à une minorité sans pour autant devenir schizophrènes. Des travaux abondants ont été réalisés à ce sujet, notamment ceux de Michel Wieviorka concernant les Juifs en France (Wieviorka, 1994). Dorénavant, on ne parle plus d’appartenance exclusive à une identité mais de la gestion complexe de plusieurs niveaux d’identification.

22Dans la littérature américaine6, on distingue entre « sojourner » et « settler », c’est-à-dire entre ceux qui sont résidents temporaires avec en perspective le retour au pays, et ceux qui ont l’intention de s’établir définitivement. En réalité, on constate une dynamique où l’on passe du statut de « sojourner » à celui de « settler » et vice-versa selon le contexte. Natan Uriely, sociologue israélien (1993), a introduit la notion de « permanent sojourner » pour rendre compte de ceux qui, tout en n’ayant aucun objectif concret de retour, affirment ne pas vouloir rester définitivement dans le pays d’accueil. Quel que soit le cas de figure : « sojourner », « settler » ou « permanent sojourner », le statut des Palestiniens a un double impact. D’une part, sur les signes de leur attachement au pays d’origine (pour le retour ou l’envoi de capitaux, etc.), et, d’autre part, sur l’identité qu’ils revendiquent dans la société d’accueil.

23Ce cadre théorique est plus pertinent pour l’immigration économique que pour l’immigration politique. Nous nous proposons de classer les Palestiniens en exil en fonction de leurs différents types de statut juridique dans la société d’accueil. Pour désigner les Palestiniens de l’exil, le terme « réfugiés » est passé dans le langage courant ainsi que dans celui des instances internationales telles que l’UNHCR ou l’UNRWA7. La pertinence du terme « diaspora », en revanche, pose problème. Étymologiquement, « diaspora », dia-speirein (semer), désigne simplement « un mouvement migratoire »8. Pour Nancy Gonzalez (1989, p. 161), « diaspora » se réfère au processus de dispersion et aux communautés formées par les émigrés là où ils vivent. Robert Fossaert (1989) n’emploie ce vocable que si la population évoquée n’est pas assimilée par une autre.

24Il nous apparaît donc que deux variables doivent s’ajouter à cette notion de dispersion : la localisation qui résulte de la dispersion, ainsi que les sentiments d’identification qui se déploient au sein de ces populations. La diaspora se définit, d’une part, par la multipolarité de la migration et l’interpolarité des relations entre les différents lieux d’établissement, et, d’autre part, elle se repère dans le sentiment d’appartenir à un ensemble commun. Basma Kodmani-Darwish ne considère pas cette notion appropriée au cas des Palestiniens. Car elle implique, en réalité, un certain degré d’adaptation et d’intégration dans le pays d’accueil et, généralement, l’accès à la nationalité du pays. Cela n’est pas toujours le cas pour les Palestiniens de l’exil (1994, p. 57). Nous partageons cette réserve.

25Nous envisagerons donc différents types de configurations communautaires palestiniennes. Nous distinguerons notamment trois catégories en fonction de leur statut juridique dans la société d’accueil et de leur droit de résidence selon les réglementations israéliennes : les Palestiniens « diasporisés », les Palestiniens en transit et les émigrés économiques.

26Les Palestiniens « diasporisés » constituent ceux des Palestiniens en exil qui sont bien intégrés juridiquement dans la société d’accueil, car ils bénéficient de la nationalité du pays hôte ou d’une carte de résident permanent. Ils se trouvent surtout sur le continent américain ou en Jordanie.

27Les Palestiniens en transit sont ceux qui ont un statut juridique temporaire et précaire. Ceux du Liban en constituent le meilleur exemple.

28Les émigrés économiques, contrairement aux deux catégories précédentes, avaient la possibilité de résider dans les Territoires palestiniens historiques, même après la création de l’État israélien, mais nombre d’entre eux ont choisi de vivre ailleurs pour des raisons économiques ou logistiques. Comme résidents temporaires, ceux-ci ont souvent un statut juridique précaire. Leurs compatriotes ayant une nationalité étrangère ne peuvent pas être émigrés économiques, étant donné que leur retour définitif dans les Territoires palestiniens est impossible : les autorités israéliennes ne leur accordent qu’un permis temporaire. Cette catégorie est surtout représentée dans les monarchies du Golfe.

29Il importe de noter, d’une part, que dans tous les pays hôtes existent une ou plusieurs catégories de Palestiniens en l’exil - aux États-Unis par exemple, on trouve une diaspora bien établie, mais aussi des réfugiés dont la situation est très précaire -, et, d’autre part, que l’instabilité de la région favorise le passage d’un statut à un autre. Si nous avons privilégié, dans notre classement, les aspects juridiques, ce n’est pas pour évacuer le contexte politique déterminant et l’attachement à la terre d’origine. L’intégration dans le pays d’accueil ne suffit pas à pousser les Palestiniens à s’y installer. Les témoignages relevés lors de notre enquête montrent qu’une partie des hommes d’affaires, malgré leur prospérité, vivent mal leur exil.

Définition de notre champ de recherche

30Ce travail de recherche se fonde sur des enquêtes de terrain qui ont été menées, entre 1994 et 1996, auprès de 30 hommes d’affaires palestiniens aux États-Unis, 25 au Canada, 25 en Syrie, 57 en Égypte, 54 aux Émirats arabes unis, 15 au Liban et 25 au Royaume-Uni. Nous entendons par « homme d’affaires »9 celui qui possède ou dirige une entreprise ou plus, de taille moyenne au moins, dans le secteur privé ou public, et qui tend à la développer. Ainsi, un homme d’affaires n’est pas seulement celui qui possède les capitaux, mais aussi celui qui a un pouvoir de décision dans l’entreprise. Tout indépendant n’est pas systématiquement considéré comme un homme d’affaires : un épicier ne l’est pas, sauf si le cumul de ses activités économiques lui confère une certaine importance. Nous considérons également les chefs d’entreprises publiques comme des hommes d’affaires, et ceci pour une raison particulière liée à la problématique de cette recherche : ils pourraient participer à la prise de décision en matière d’investissement dans les Territoires palestiniens.

31L’extrême variété des situations des hommes d’affaires palestiniens, d’un pays à l’autre et à l’intérieur d’un même pays, implique que l’on ne peut les considérer comme un ensemble homogène. Ils forment une catégorie traversée de multiples démarches individuelles. Seules certaines peuvent s’inscrire dans le cadre de stratégies collectives. Nous avons évité de recourir aux annuaires des Chambres de commerce ou d’industrie pour recenser ou évaluer la taille des entreprises, ces sources étant trop imprécises. En effet :

  • la situation des hommes d’affaires est éphémère par définition, des fortunes se font et se défont du jour au lendemain ;
  • les hommes d’affaires morcellent leurs activités et adoptent une stratégie multiforme quant à l’allocation de leurs ressources pour limiter leur niveau d’imposition ;
  • les registres des chambres de commerce ou d’industrie comprennent les indépendants, toutes catégories confondues ;
  • le classement par nationalité n’inclut pas la catégorie « Palestiniens », même dans certains pays arabes (comme les EAU) ;
  • les personnes naturalisées ne peuvent être distinguées des autochtones ;
  • dans les monarchies du Golfe et en Egypte, les entreprises palestiniennes sont contraintes d’avoir recours à un prête-nom local.

32Les entretiens sont de type semi-directif. Les thèmes proposés aux interwievés concernent les itinéraires des hommes d’affaires, leur origine, leurs réseaux familiaux et les divers liens existant avec le Proche-Orient et les facteurs d’intégration dans la société d’accueil. Nous n’avons eu recours au questionnaire écrit que lorsque nous n’avons pu obtenir un rendez-vous.

33L’impossibilité de disposer d’une liste des hommes d’affaires palestiniens dans chaque pays où nous sommes intervenus ou de connaître simplement leur nombre nous a posé un problème méthodologique, notamment pour établir un échantillon représentatif. En fait, ce sont les hommes d’affaires eux-mêmes qui nous ont aidé à constituer cette liste. Nous avons ensuite essayé de respecter la diversité des âges, des fonctions, des origines sociales et géographiques et des lieux de travail.

34Évoquer un problème de méthode n’interdit pas pour autant la généralisation, car celle-ci est moins à poser en termes de représentativité que de champ de validité. Le processus ne consiste pas à atteindre la totalité par addition ou par multiplication. La quête d’une inaccessible exhaustivité ou l’appréciation souvent impossible de la représentativité (empruntée au modèle statistique des sciences sociales) ne constituent pas la meilleure manière de poser la question de la généralisation. Il s’agit de savoir dans quel champ de validité l’explication peut se situer en fonction de l’échelle d’observation choisie (Bernard Lepetit, 1993, p. 137). Aussi, nous sommes-nous gardés de mener une analyse qui se serait étendue au-delà de ce champ.

35Nos enquêtes ont finalement mis en lumière les réseaux suivants :

  • aux États-Unis, nous avons identifié trois types de réseaux : celui des primo-arrivants, celui constitué par les proches des associations de solidarité avec le peuple palestinien, et celui élaboré selon le degré d’attachement communautaire -fort, affaibli, voire carrément absent (dans ce cas, les hommes d’affaires se sont assimilés dans la société d’accueil). Notre échantillon se situe essentiellement au croisement de ces trois réseaux : il ne comprend donc pas ceux qui se sont assimilés à la culture américaine. Ils appartiennent souvent à la deuxième ou troisième génération, sont nés aux États-Unis, d’une mère américaine d’origine non arabe. Géographiquement, notre échantillon se concentre plutôt à Chicago, New York et New Jersey10 ;
  • au Canada, nous retrouvons les mêmes réseaux et la même représentativité. Mais la part des hommes d’affaires palestiniens assimilés est très marginale du fait d’une immigration assez récente et d’un regroupement communautaire plus important. Nous avons focalisé notre enquête sur l’État d’Ontario, et tout particulièrement Toronto et ses alentours, où se concentre la majorité de la communauté palestinienne. Il existe un autre regroupement palestinien, moins important mais non négligeable, à Montréal ;
  • en revanche, en Égypte, d’autres réseaux d’hommes d’affaires palestiniens peuvent être identifiés. D’abord par rapport à la génération : la génération antérieure à 1948, souvent intégrée dans la vie sociale et économique égyptienne, la génération de 1948 venant surtout de Jaffa, et la génération d’après 1956, majoritairement gazaouite. Ensuite, par rapport au lien établi avec l’OLP. Bien qu’il existe une association spécifique d’hommes d’affaires palestiniens en Égypte, elle regroupe un nombre assez modeste de membres (25 personnes) appartenant souvent au groupe d’immigrants d’après 1956. Notre échantillon se situe essentiellement au croisement de ces réseaux, à l’exception de la génération de 1948, difficilement identifiable du fait de son assimilation et de son obtention de la nationalité égyptienne. De plus, certains ont refusé de collaborer (voir le chapitre II). Géographiquement, les entretiens se sont concentrés au Caire et à al-Arish.
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