Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Entrer dans la troisième république

De
218 pages
La république démocratique du Congo est à un tournant de son histoire. Entrer dans la nouvelle République ne signifie pas seulement changer de drapeau ou de dirigeant mais aussi et surtout changer toute la manière d'organiser la vie commune à l'intérieur des frontières nationales. Ce changement ne pourra se faire qu'à partir d'une prise de conscience profonde et nécessaire que la vie de l'"homme social" ne peut continuer à être bafouée.
Voir plus Voir moins

Charles Wola Bangala

ENTRER DANS LA TROISIEME REPUBLIQUE La République démocratique du Congo face à son avenir

L'Harmattan

ESPACE L'HARMATTAN

KINSHASA

Créé en 2003, L'espace L'Harmattan Kinshasa est dirigé par Léon Matangila Musadila. Il veut inciter les intellectuels africains à revaloriser la culture de l'écrit et des belles-lettres, à permettre aux auteurs africains la possibilité de publier aux Editions l'Harmattan à Paris sans avoir à se déplacer, afin de mieux faire connaître les problèmes de l'Afrique. L'Espace L'Harmattan Kinshasa est ouvert aux différents thèmes de réflexion sur la société, sans aucune distinction. En effet, dans le cadre complexe du mouvement de la mondialisation, le continent africain

reste encore, en ce début de XXIe siècle, un vaste chantier à
construire. Tout se passe comme si on devait donner raison à un afro-pessimisme. Avec l'Espace L'Harmattan Kinshasa, l'Afrique veut vivre la réalité de la mondialisation comme un «rendez-vous du donner et du recevoir» au sens de L. S. Senghor. Cependant, l'Afrique ne peut en aucun cas sortir de ses différents maux sans l'engagement des Africains eux-mêmes, des intellectuels surtout. Pour tout contact: Espace L'Harmattan Kinshasa Faculté des sciences sociales, politiques et administratives Université de Kinshasa BP 243 Kinshasa XI Tél. : 0024398697603 (Kinshasa) Email: matangilamusadila@yahoo.fr

Aux enseignants et agents de la Fonction publique. A nos Martyrs de la démocratie, A ceux qui espèrent un Congo nouveau.

@ L'HARMATTAN,2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-03790-8 EAN: 9782296037908

Remerciements

Je voudrais ici remercier Eric M. d'avoir accepté d'être le tout premier lecteur de ces réflexions avec l' œil attentif et critique d'un intellectuel vivant du dedans ce que l'on peut appeler, avec raison, «le drame congolais ». Il m'a rappelé l'exigence de la simplicité et de la clarté dans l'écriture, pour permettre une plus grande lisibilité du texte. Ses remarques et annotations ont ainsi contribué à ouvrir, ici ou là, d'intéressantes pistes d'approfondissement de ces réflexions. Je tiens également à exprimer mes sentiments de gratitude envers le Professeur Léon Matangila, de l'Université de Kinshasa, qui croit beaucoup en la capacité des idées à transformer l'Afrique. A vrai dire, c'est à lui que je dois la dernière tournure et l'architecture finale de ces réflexions. Mais je le remercie tout particulièrement et infiniment d'avoir trouvé pour ce texte un peu de place dans « L'Espace Kinshasa» des Editions L'Harmattan.

Introduction générale

L'idée d'écrire ces réflexions m'est venue d'une sorte de révolte devant l'absurde: le naufrage tout à fait volontaire et spectaculaire d'un «grand» pays - le nôtre - au cœur de l'Afrique. J'ai dû résister à la lancinante tentation de les intituler «Discours au Peuple congolais », pour échapper à la présomption. Mais il m'a été impossible de résister à celle de les rendre dans un style «intempestif». Il est question, pour moi, de provoquer le lecteur à la réaction. Car on ne porte pas secours à un «malade» sans se «salir» d'une manière ou d'une autre. Les lueurs d'espoir qui pointent à l'horizon de la fin de l'interminable transition politique sont une occasion propice pour penser à nouveaux frais les conditions de possibilité d'un nouveau départ pour notre pays. Et cette mission-là incombe à un titre particulier à ceux qui sont capables d'intelligence. Car abdiquer la fonction intellectuelle serait en quelque sorte abdiquer le bon sens lui-même. Ce serait s'enfermer dans la clôture de l'égoïsme. Ce serait finalement se murer dans le refus de prendre en compte ce que Jacques Rancière appelle «la cause de l'autre »1 ? Or ne sommes-nous pas à tout moment confrontés à 1'« autre» dans la Cité? La politique n'est-elle pas cette occupation qui, par essence, s'oppose à l'isolement égoïste, même si elle est - paradoxalement - cet art «ingénieux » qui consiste à se préoccuper des problèmes des autres même lorsqu'on n'a pas vraiment envie de s'en occuper?
1 RANCIEREJ., Aux bords du politique, Paris, Gallimard, 1998, pp. 202-203.

Ces réflexions sont donc à la fois parénétiques et intempestives. Parénétiques, en ce que je les donne à lire comme une longue exhortation au Peuple congolais au seuil de la Troisième République. Elles sont intempestives en ce que, face à leur avenir, je mets devant les yeux des Congolais une partie du « tableau» de leur histoire. C'est un passé avec lequel ils se sont tant familiarisés, mais avec lequel ils devront apprendre à rompre courageusement. Or ce rappel est forcément dérangeant, parce qu'en beaucoup de choses il montre tout un Peuple sous son vrai jour, en même temps qu'il le désigne comme coupable et victime (à la fois), bien sûr les uns un peu plus que les autres. Mais, sans l'être tout à fait, ces réflexions peuvent aussi être un long « monologue» d'un Congolais. Je rêve, en effet, du jour où mon pays sera en mesure d'arrêter sa longue tragi-comédie. Je rêve du jour où la République Démocratique du Congo cessera de se rendre continuellement ridicule (Schluss mit lustig2). Car les temps ne s'y prêtent plus du tout: ni la situation socio-économique politique à l'intérieur du pays ni celle géopolitique du monde non plus. Car il ne faudra pas que tant d'hommes et de femmes continuent d'être voués à la mort certaine et prochaine avant même qu'ils n'aient eu la possibilité ou l'occasion de vivre vraiment. Or notre pays est justement habité par une grande majorité d'amputés, de frustrés de la vie!

N'est-il donc pas temps et urgent que nous mettions un terme à
cette culture de la souffrance et de la mort? N'est-il pas venu le moment de mettre fin à cette civilisation de l'inhumain ou de la banalisation de l'homme? Intempestives, ces réflexions le sont enfin en ce qu'elles désignent - dans un langage direct, néanmoins en rien accusateur les véritables ennemis à combattre à l'entrée de la Troisième République. Ce sont les irréductibles «démons» qui sommeillent au fond de chacun de nous. Ce sont aussi nos mauvais réflexes politiques ou simplement humains. Cela m'est apparu comme une exigence. Car, comme l'écrivait avec pertinence
2 C'est le titre d'un livre du présentateur allemand de télévision,

HAHNE eter: Schluss mit lustig. Das Ende der Spaj3gesellschaft,Lahrl P
Schwarzwald, Johannis Verlag, 2004. 10

Carl Schmitt, «c'est l'ennemi qui rend la vie sérieuse»3. Et notre pays, tout comme le monde d'ailleurs, est peuplé de trop d'hommes et de femmes qui ne savent pas être sérieux tant qu'ils ne se sentent pas menacés. Montaigne disait que la vie est la plus importante et la plus illustre des préoccupations humaines. Et cette vie n'est pas une partie de plaisir, tant que les humains s'obstineront à la mener en sociétés ou en communautés politiques. Mon intention est donc de tirer, à la suite de tant d'autres, la sonnette d'alarme. Je voudrais lancer au Peuple congolais un appel à l'éveil et au réveil. Autrement dit, mon souci est de faire naître dans la conscience collective profonde la «honte de mourir sans avoir combattu », selon le vers de Corneille. Mais il s'agit aussi de la honte de vivre en trahissant continuellement sa Nation et l'Humanité. Je suis parti de la constatation que ceux qui gouvernent les États ont des préoccupations qui ne sont pas toujours celles de leurs peuples. En plus, il semble de plus en plus qu'ils ne se laissent interpeller que par le discours «politiquement incorrect ». Ce dernier est, par ailleurs, le seul qui sache échapper à cette sorte d'angélisme proche de la compromission dont tant d'intellectuels se rendent complices, voire coupables. Aussi posé-je à titre d'hypothèse que ceux qui, dans le futur, auront à présider aux destinées du Peuple congolais finiront un jour par entendre raison, tant qu'il y aura des voix pour leur rappeler sans cesse leur mission. A défaut de quoi, la désespérance populaire se chargera, à sa manière, de tracer la voie et les contours d'un nouveau destin commun. Et pour des réflexions portant sur une histoire humaine en marche, ma démarche est une analyse interprétative et éthicocritique, qui ouvre sur une prospective. Il s'agit en effet d'analyser et d'interpréter certains éléments qui constituent la trame du vécu social et politique de notre pays et de les soumettre à une critique d'orientation éthique en vue d'en dégager sinon des
3

Cité par N. Campagna, Le droit, le politique et la guerre. Deux chapitres sur
la doctrine de Carl Schmitt, (ColI. Dikè), Québec, Les Presses de l'Université Laval, 2004, p. 117.

Il

propositions de solutions, du moins d'apporter de petits éclairages dans la recherche de ces solutions. Car la République démocratique du Congo est à un tournant de son histoire. Entrer dans une nouvelle République ne signifie pas seulement changer de drapeau ou de gouvernants. C'est plutôt changer tout le «Régime de la vie socio-politique». C'est changer toute la manière d'organiser notre vie commune à l'intérieur de nos frontières nationales. Et, qu'on se le dise: le miracle congolais ne viendra pas d'ailleurs4. Le miracle congolais ne viendra que d'une prise de conscience, individuelle et collective, que la vie de l'homme social - car c'est d'elle qu'il est question en politique - est quelque chose de trop sérieux pour que l'on joue continuellement à la bafouer. Seuls les Congolais qui percevront cette nécessité trouveront encore et toujours la force de se remettre debout et de s'encourager mutuellement à tenir bon. Car, loin d'être une partie de plaisir, ce sera une lutte âpre qu'il faudra recommencer tous les jours. J'organise ainsi ces réflexions en six chapitres. Je propose, dans le premier, une lecture de notre histoire nationale récente sous la forme d'un déchiffrement (biblique) des signes des temps. Dans le second, je traite de la reconstruction de l'État comme préalable à notre renaissance socio-politique. Le troisième chapitre se veut un rappel de ce qu'est la politique. Cela débouchera sur quelques observations au sujet de ceux qui occupent la scène politique de notre pays; et ce sera le propos du quatrième chapitre. Dans le cinquième, je me risquerai dans des considérations sur la délicate question de la nationalité, avant de me livrer, dans le dernier chapitre, à une sorte de prospective dans la perspective d'un nouvel avenir pour la République démocratique du Congo. Je terminerai, en guise de conclusion, par une récapitulation des acquis significatifs des six chapitres.

4 «Il revient aux Africains eux-mêmes de sortir de l'impasse, pour emprunter la route de la liberté et de la prospérité» (Cf. BAECHLER Des institutions J., démocratiques pour l'Afrique, cité par L. Matangila Musadila, Pour une démocratie au Congo-Kinshasa, Paris, L'Harmattan, p. 13). 12

Chapitre I Interpréter les signes des temps

Les années passent et ne reviennent pas. Notre pays, la République démocratique du Congo, a accédé à la souveraineté internationale depuis bientôt cinquante ans. Dans moins de cinq ans, l'événement fera sans aucun doute l'objet d'un grand anniversaire et de commémorations grandioses. Mais il faut espérer que d'ici là quelque chose de positif et de réjouissant se sera passé, qui puisse donner à ce grand événement l'éclat qu'il mérite. Car, si on jette un regard en arrière, on remarquera que ce pays, malgré ses très grandes potentialités, ne pousse guère à l'enthousiasme; il ne suscite vraiment pas l'optimisme. Aujourd'hui, la République démocratique du Congo est, selon l'expression de Jean-Philippe Rémy, un « géant malade» 1. Je propose ici une analyse de notre situation nationale actuelle et son interprétation à la lumière d'une comparaison biblique. L'intérêt de cette entreprise réside dans la prise de conscience que sombrer dans une crise - aussi grave ou longue soit-elle - n'est pas un mal irréversible. C'est plutôt le refus d'en sortir qui pourrait être le mal absolu. En quatre points, je vais m'employer à caractériser le tragique de la situation du Peuple congolais à la fois comme un tourbillon et une errance, mais aussi comme une chance à saisir - à chaque niveau de responsabilité pour pouvoir renaître et revenir de cette forme de captivité.
1 Voir dans Le Monde. Bilan du monde. Edition 2002, p. 97.

I. Dans l'œil du cyclone

Quarante-cinq ans de «souveraineté» internationale! Et presque un demi-siècle d'errance nationale dans tous les domaines. Rien ne saurait mieux résumer la situation de tout le Peuple congolais que ces paroles d'une chanson d'un de nos artistes musiciens: «Tozali na lifelo kasi tozali kozika te ! » (Nous sommes en enfer, mais nous ne brûlons pas) ou encore: « Toza ko rond-point!» (Nous sommes en train de tourner en rond). C'est extraordinaire comme on est allé jusqu'à danser avec de telles chansons! Mais c'est tout dire et tout comprendre de l'état d'esprit d'un Peuple qui a tant et tant souffert, qu'il en est arrivé à tourner en dérision sa propre souffrance. Est-ce de 1'humour pur et simple ou une sorte de divertissement cathartique? Mais non. Il faut croire que les Congolais entendent si peu le message profond que portent les chansons qui les font danser. Et c'est sans doute pour cette raison que le Maréchal Mobutu nous a fait danser, sur tous les rythmes, près de trois décennies durant. Ceux qui disent que dans beaucoup de cas la musique sert de narcotique n'ont pas tort. Mais il ne faut pas qu'elle aille jusqu'à endolorir l'esprit. Car la musique est un art noble; et comme tout art, elle sert à communiquer des sentiments et des idées. Mais dans certains cas, elle dévoile aussi tout un état d'esprit. Dis-moi quelle musique tu aimes, et je te dirai quel genre de personnage tu es ! A vrai dire, ce peuple qui danse, reconnu dans toute l'Afrique subsaharienne pour sa musique, est aussi un peuple qui souffre. Potentiellement l'un des plus riches de la planète, la République démocratique du Congo figure - ironie du sort - en fin de liste des pays les plus pauvres. Elle fait même partie de ces pays qui frappent à la porte des clubs des pays riches et qui supplient pour l'effacement de leur dette extérieure! Alors que les richesses naturelles de son sol et sous-sol font des riches partout ailleurs, ses propres populations vivent dans une grande misère, avec moins d'un dollar US par personne et par jour. S'il n'était pas question ici d'un drame humain, on crierait tout simplement à la honte. Car ce pays était dans les années

14

soixante-dix (avec les structures et infrastructures héritées de la colonisation) l'un des quatre pays les plus développés d'Afrique. Même l'actuellement puissante Afrique du Sud venait derrière. Les universités congolaises ont formé une très grande partie de l'élite africaine de ces années « glorieuses ». Aujourd'hui, dans l'acharnement à détruire ce que nous avons trouvé, il est un des pays les plus avancés dans la régression! Cela ne semble pas avoir une autre cause que l'errance. On s'est égaré. On s'est fourvoyé. On s'est dévoyé tout simplement. Mais comment en est-on arrivé là ?

II. L'errance2
La situation chaotique que connaît la République démocratique du Congo est en grande partie due à l'ivresse du pouvoir, laquelle a provoqué cette grande errance, ce grand dévoiement, cette grande déperdition. On peut l'exprimer comme on veut: errance du pouvoir ou pouvoir de l'errance. Car les deux vont souvent de pair. En effet, pendant tant d'années, le pays a vécu dans l'errance absolue. Cette dernière a entraîné la dégradation politique, économique, sociale, culturelle, morale, spirituelle... C'était le régime de l'alternance de l'échec dans la gestion politique et du développement de la médiocrité collective. Et comme on le sait, l'errance a pour effet de faire tourner continuellement en rond. Et tant que cela servait les intérêts de la petite classe dirigeante locale - que l'on peut plus justement appeler ploutocratie - et ceux de leurs parrains occidentaux, on disait officiellement qu'on était sur la bonne voie! Par conséquent, il n'y avait aucun besoin de changement. Le pays n'appartenait-il pas, de fait, à ceux qui détenaient le pouvoir! Mais doit-on se tromper continuellement? Doit-on continuellement mal faire et faire le mal? Notre pays est-il condamné à être la risée de tout le monde? N'est-il pas temps - l'occasion
2 J'emprunte le terme et certains contours de sens au titre du roman de NGAL MBWILa MPANG, 'errance, Yaoundé, Editions Clé, 1979. L 15

d'entrer dans la Troisième République - de changer le fusil d'épaule? Or, il faut pour cela tourner courageusement, résolument et définitivement certaines pages de notre passé, parce qu'elles ne sont pas recommandables à la mémoire instructive. Il faut changer notre manière d'« être peuple». Il nous faut d'ores et déjà apprendre à penser autrement, si nous voulons conserver quelque chance de bâtir un avenir moins sombre, afin que cesse de nous poursuivre ce passé puant et écrasant. Mais cela suppose une grande capacité d'apprendre vraiment les leçons de ce même passé. Après cinq années de politique balbutiante et assez brouillonne, après trente-deux années de dictature avilissante, notre pays a sombré dans une interminable et chaotique transition vers la Troisième République. C'est une des plus longues transitions politiques de l'histoire des États modernes. Et pendant ce temps, le pays n'aura fonctionné que sur la base de compromis et compromissions politiques. Une situation à peine différente de la jungle. Mais, au regard de l'actualité, surtout après les guerres de « libération» (1996-1997) et d'occupation (1998-2003) qui ont conduit jusqu'à la partition factuelle du pays, a-t-on le sentiment que l'on apprend vraiment de 1'histoire? En tout cas, les politiciens congolais continuent de se laisser obnubiler par le seul pouvoir et par les avantages financiers qui y sont attachés, sans jamais être guidés par l'intérêt commun. Il apparaît ainsi que l'on n'a pas encore fini d'errer. En tout cas, pas de si tôt. Et pourtant, il faut que l'on sorte de ce cycle de dégénérescence, de l' œil du cyclone. Il en va de la dignité et de la survie de tout un peuple; il en va de l'intégrité de tout un territoire comme pays souverain et de la crédibilité de tout un État comme base de la Nation.

III. Temps de crise, temps de renaissance Interpréter les signes des temps signifie avant tout être capable de saisir la possibilité de renouveau cachée dans toute crise. Les fins d'époques sont généralement des temps de crise, tout 16

comme certaines crises annoncent des fins d'époques. Le Zaïre de Mobutu n'avait jamais vécu une crise aussi aiguë que vers la fin du règne de son Maréchal de président. De fait, pendant les dernières années de la Deuxième République, le pouvoir ne maîtrisait plus rien du tout, à part la violence répressive et les apparences de la force militaire. Et ce pouvoir-là, qui ne se manifestait plus que sous son visage violent, nous avait fait vivre toutes sortes d'événements, par lesquels tout un peuple avait appris à se débattre face à son destin. Le 24 avril 1990, avec le discours du Président Mobutu, le MPR cessait, de fait, d'être l'unique parti politique du pays. L'ouverture politique venait d'être lancée. Mais c'était aussi comme ouvrir la Boîte de Pandore. Car c'était sans compter avec la réaction d'un Peuple qui aura été trop longtemps brimé et qui se retrouvait subitement libéré. Nous connaissons la suite. L'effervescence politique consécutive à cette date n'a auguré rien de très bon. L'ouverture amena des centaines de partis politiques, les uns aussi fantaisistes que les autres. On a même pu parler de 'partis alimentaires' ! L'heure de la diversion, de la grande récréation politique, venait de sonner. Une véritable foire aux cancres! A première vue, la situation était fort compréhensible. Mais que cet état de désordre et de confusion politique généralisé soit devenu, depuis lors, le paysage politique «normal », pourrait être un signe que l'on n'avait pas collectivement saisi le message du temps. Là où beaucoup de pays de l'Europe de l'Est avaient profité de la chute du Communisme qui les avait si longtemps asservis, les Congolais, eux, n'avaient pas pu saisir l'occasion pour réorganiser autrement la vie politique de leur pays. Quinze ans après, la République démocratique du Congo en était encore à chercher confusément son chemin. Les temps de crise devraient être des temps de prise de conscience pour le renouveau. Mais dans notre pays était-il seulement possible de prendre le temps d'y penser? La lutte pour la vie laissait-elle encore du temps pour la réflexion? N'absorbait-elle pas plutôt toutes les énergies? Un exemple: on a vécu, du 29 avril 1991 au 5 décembre 1992, une Conférence nationale (Souveraine) qui aura coûté environ quarante 17

millions de dollars US. Celle-ci a passionné le pays, en ce qu'elle a eu le mérite de diagnostiquer le mal dont souffre le pays. Malheureusement, elle a tourné court. A la grande déception du Peuple. Mais même elle avait fait ses riches... sur le dos du petit peuple. Aujourd'hui, tous l'évoquent peut-être (du bout des lèvres), mais il y a aussi quelques nostalgiques qui l'invoquent, à vrai dire non pas pour l'ordre nouveau qu'elle était censée fonder, mais uniquement pour les avantages - les postes de pouvoir - qu'elle leur avait accordé. Difficile dans ce contexte de prévoir. Difficile pour la machine de repartir avec cette énorme «prise d'air»! Mais il est inacceptable que le pays et tout un peuple soient embarqués dans une crise sans fin. D'autant plus inacceptable que tous n'en souffrent pas de la même manière. Car cette crise fait ses heureux, qui souhaitent même qu'elle s'éternise. Alors que les vraies victimes sont confrontées à des tâches de survies qui les empêchent même de réfléchir sur les éventuelles stratégies - quelles qu'elles soient pour s'en sortir. Et pour un pays dit profondément religieux, il est peut-être opportun d'évoquer un schéma de sortie de crise que nous trouvons dans la Bible. Et ce, dans la mesure où l'expérience des autres peut être profitable, surtout quand elle propose des remèdes qui sollicitent la conversion intérieure des individus.

IV. Revenir de l'exil

Sur beaucoup de points, la situation de la République démocratique du Congo ressemble à un exil. Le pays et son Peuple sont comme dépouillés, dépossédés, démobilisés. Personne n'y maîtrise plus rien. Tous semblent avoir été réduits à ne jouer que les figurants. Ce sont d'autres qui tirent les ficelles, et d'ailleurs, de bien loin. On croit être chez soi, mais on n'y possède aucun droit. On y est véritablement en exil. On croirait être la population d'un pays vendu. Et c'est ce qui rend cette situation on ne peut plus révoltante. Malheureusement, les

18

ennemis de notre République sont aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur. Un texte du Livre de Daniel3 décrit ce que l'on peut vivre en exil. Il y est question de l'histoire de trois jeunes israélites qui avaient été jetés dans une fournaise, pour avoir refusé d'adorer les dieux babyloniens. La scène se passe au lIe siècle avant J.C. Un peuple déporté en exil perd sa liberté et peut être soumis à n'importe quel traitement. Tout dépend du degré d'humanité et du bon vouloir de ses maîtres. Néanmoins, le seul droit qu'un prisonnier conserve est celui inaliénable de « se sentir humain ». C'est le droit de continuer de porter la dignité de personne humaine, même si l'on n'est pas traité conséquemment. Ce droitlà, en tout cas, on ne le perd pas, même si les hommes refusent de le reconnaître. Ce qu'il y a d'intéressant dans ce passage de la Bible, c'est qu'il parle d'une fournaise chauffée à blanc, dans laquelle sont jetés des hommes pour les punir de leur désobéissance. Ces condamnés à mort vont en réchapper grâce à la foi en leur Dieu. Ils vont séjourner dans le feu, sans qu'ils brûlent; ils vont y chanter des louanges à leur Dieu. Cela ressemble étrangement à la situation du Peuple congolais, telle que la chanson précitée la décrit: « Tozali na lifelo, kasi tozali kozika te». Beaucoup de Congolais ont bel et bien le sentiment de vivre un enfer sans issue. Ils ont le sentiment d'être au milieu d'une fournaise de feu, dans laquelle ils ne cessent de tourner en rond: « Toza ko rond-point ». La comparaison avec le texte biblique s'arrête sans doute là. Car, en ce qui nous concerne et malgré les nombreux concitoyens qui tombent, nous croyons ne pas brûler, non pas uniquement parce qu'il y aurait une main surnaturelle qui nous protège, mais aussi parce que nous nous sommes habitués à ce feu et à sa chaleur. C'est sans doute cela qui fait de la plupart de nos mouvements de révolte des tentatives sans lendemain. Et c'est même pour cela que nous tournons continuellement en dérision notre situation. Nous avons fini par la considérer

3

Il s'agit du texte biblique de DanieI3,1-97. 19

comme «naturelle». Et c'est pour cela que cette chanson nous avait fait danser, en nous faisant tourner en rond. Il semble qu'un tel sens de la dérision pour le tragique ne se rencontre que chez des peuples désespérés de l'avenir. Et je voudrais espérer que ce ne soit vraiment pas le cas pour le Peuples congolais, dont le dynamisme et la capacité d'adaptation ne devraient pas être enterrés faute de réactivité et de créativité positives. Si, par moments, on a par le passé fait preuve de tant de créativité pour le mal, pourquoi n'en ferait-on pas autant pour le bien, pour nous préparer un avenir meilleur? Mais revenons au texte biblique et arrêtons-nous à la prière d'Asarias (3,26-45), l'un des condamnés à mort. Le jeune Asarias se tient debout au milieu des flammes et prie. Et sa prière résume bien la situation de son peuple, en mettant le doigt sur les causes du drame et en suggérant le moyen de reconquérir la faveur de Dieu, et ainsi de sortir de la crise. «Ah, Seigneur, prie Asarias, nous sommes devenus le dernier de tous les peuples. Dans le monde entier, nous sommes humiliés à cause de nos péchés» (3,37). En effet, «nous n'avons pas obéi à tes commandements; nous n'avons ni fait attention ni fait ce que tu nous commandais pour notre bien» (3,30). Aussi nous as-tu abandonnés et livrés à des ennemis sans foi ni loi et à un roi injuste, le plus mauvais de toute la terre (3,32). Aujourd'hui, nous n'avons plus aucun responsable qui puisse nous conduire (3,38a). Souviens-toi de ton Nom et ne nous rejette pas pour toujours. Ne résilie pas ton contrat - ton Alliance - avec Abraham, Isaac et Jacob, nos pères, ces saints hommes (3,35). Ne continue pas de nous laisser rouler dans la boue de la honte, mais traite-nous avec un peu de douceur, selon ton infinie miséricorde. Sauve-nous par un de ces hauts faits dont tu as seul le secret, afin que ton Nom retrouve son prestige (3,42-43). Et pour cela, nous sommes prêts à revenir à toi avec un cœur contrit, brisé et un esprit humilié. Ne nous rejette pas; daigne nous accueillir (3,39). Donne-nous une nouvelle chance. Cette prière émouvante d'un jeune homme dans la tourmente et dans le désarroi pourrait être aussi la prière secrète de tout Congolais. Parce qu'elle est une prière qui retrace l'itinéraire 20

intérieur d'un homme et d'un peuple qui ont à cœur de retrouver le chemin de la paix et du bonheur. Se tromper est humain, mais persévérer dans l'erreur, dit l'adage, est diabolique. Ce qui est en jeu semble souvent clair pour un peuple dans la tourmente. Mais c'est la volonté du bon choix qui ne semble pas toujours l'être. A l'analyse, la situation du Peuple congolais est presque pareille à celle dont il est question dans ce passage de la Bible. Nous sommes devenus la risée de tous les autres peuples. Porter le nom de Congolais - après celui de Zaïrois - inspire la méfiance (voire l'indifférence et la pitié, cela dépend) dans le monde entier. Il est même, ici ou là, identifié à la situation politique, économique et sociale tragique du pays. Et comment en est-on arrivé là ? Nous avons perdu les règles du savoir-bienvivre-ensemble, nous avons foulé au pied l'amour du prochain. Nous avons instauré la loi de la jungle, la loi du plus rusé et du plus fort, le sauve-qui-peut (connu de tous les Congolais d'un certain âge sous le nom d'« Article 15: Débrouillez-vous »). Nous avons oublié qu'une communauté nationale est une organisation avec des institutions mises en place pour promouvoir et défendre le Bien commun. Et, comme nous avons failli dans tout cela, nous avons été livrés à des ennemis sans pitié - nos voisins en l'occurrence qui font peser sur nous leur loi inique. Nos armées, incapables de défendre la terre de nos ancêtres, ont été mises en déroute. Nous nous sommes ainsi retrouvés comme un Peuple sans guides et sans véritables leaders sur qui compter. Un État à vaul'eau, en déliquescence, avec pendant longtemps des « institutions placebo », juste pour assouvir la soif effrénée de pouvoir d'une horde de politiciens corrompus et souvent sans vision d'avenir pour leur pays. Et ce n'est pas eux qui souhaitent que la situation se redresse, changement qui risquerait de mettre fin à leur pêche en eau trouble. Quel opprobre sur la mémoire des pères de l'indépendance! Mais d'où pourrait venir le secours, tant que la volonté de conversion ne semble pas encore être mûre? Et cela se voit dans la manière dont se comportent les détenteurs du pouvoir. Ils s'accrochent solidement à leur médiocrité politique et morale. Comment sortir de là, si nous ne nous 21

décidons pas à redonner honneur à ce nom: Congo? Comment retrouver le chemin de la paix, du développement, du bonheur, si nous ne nous décidons pas individuellement et collectivement de revenir de cet exil ignoble?

Conclusion

Le drame du Peuple congolais apparaît comme l'histoire d'un peuple en déportation. J'ai essayé de le circonscrire succinctement en relevant certains paradoxes entre les possibilités réelles du pays et la situation concrète de ses populations, entre son prestige relatif au lendemain de l'indépendance et le rang que nous occupons actuellement dans le concert des nations. Il s'agit d'un pays véritablement « dans l'œil du cyclone ». Et ses difficultés sont le résultat d'une longue errance aussi bien individuelle que collective. Toutefois, ce temps de crise pourrait en même temps se révéler comme un temps de renaissance, pourvu que nous finissions par prendre conscience que les choses ne peuvent pas indéfiniment continuer comme cela. Et il y a des occasions historiques qu'un Peuple n'a pas le droit de laisser passer quand il est question de son destin. C'est cela que j'appelle ici la volonté de revenir de l'exil, laquelle devra se matérialiser notamment dans la ferme résolution de reconstruire l'État dans notre pays.

22

Chapitre II La reconstruction de l'État

Reconstruire l'État est, me semble-t-il, la première des priorités à laquelle doit s'adonner le Peuple congolais. Car la crise que notre pays connaît aura eu pour origine la désagrégation progressive de l'État en tant qu'instance organisatrice de toute la vie socio-politique. Et, lorsque l'État n'existe plus, un pays perd ses repères; il ne représente plus grand-chose pour ses partenaires; il n'est plus qu'un simple territoire. Je voudrais proposer, en trois points, une voie susceptible d'aider à redonner vie à notre pays, en redonnant du sens à la notion d'État, tant il est vrai que c'est autour de cette institution que le Peuple congolais croit bâtir et maintenir son unité nationale. Je commencerai par poser la base sur laquelle repose le concept d'État, à savoir la paix entendue comme l'ensemble des conditions de la stabilité de toute entreprise. Ensuite, je rappellerai l'exigence d'instaurer un « état de droit» pour tous comme condition de la survie de l'État lui-même. J'ouvrirai enfin quelques pistes de réflexion sur la manière concrète de reconstruire l'État en République démocratique du Congo.

I. Sortir du cycle de la guerre
La première chose à faire est de mettre fin à la guerre armée. De quoi s'agit-il? Les Congolais auront subi (et continuent de