Environnement, politiques publiques et pratiques locales

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Cet ouvrage interroge les interactions entre dynamiques environnementales, politiques publiques et pratiques locales dans différents contextes géographiques et scientifiques. Organisée en thématiques, l'analyse s'appuie sur différentes clés de lecture : ressources et contraintes, paysages et patrimoines ou encore risques et conflits, vulnérabilité et résilience, adaptation et coévolution des écosystèmes et des sociétés.
Publié le : mercredi 1 juillet 2015
Lecture(s) : 45
EAN13 : 9782336387468
Nombre de pages : 564
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Ouvrage coordonné par
Philippe BERINGUIER, Frédérique BLOT,
Bertrand DESAILLY, Mehdi SAQALLILes textes rassemblés dans le présent ouvrage reprennent
une sélection de communications à un colloque scientifque
international et interdisciplinaire organisé à Toulouse du 4 au 7 juin
2013 qui se proposait d’interroger les interactions entre dynamiques
environnementales, politiques publiques et pratiques locales dans des
contextes scientifques et géographiques variés. L’ouvrage organise
ces articles selon des thématiques qui transcendent pays, types ENVIRONNEMENTd’acteurs et spécifcités locales. Les terrains évoqués sont autant
de fabriques localisées, d’organisations territorialisées analysées
au travers de quelques clés de lecture : ressources et contraintes, POLITIQUES PUBLIQUES
paysages et patrimoine, mais aussi risques et confits, vulnérabilité
et résilience, adaptation et coévolution des écosystèmes et des ET PRATIQUES LOCALES
sociétés.
Il s’adresse à un public d’enseignants-chercheurs, de chercheurs,
d’étudiants de master et de doctorat, et de gestionnaires et
d’acteurs publics intéressés par les approches pluridisciplinaires
des interactions environnement/société.
Les quatre coordonnateurs sont membres de l’unité de recherche GEODE (Géographie
de l’Environnement) UMR 5602 - CNRS, Université Toulouse Jean-Jaurès.
Philippe BerINguIer Frédérique BLo T
Bertrand DeSaILLy Mehdi SaquaLLI
Illustration de couverture : Illustration des auteurs.
ISBN : 978-2-343-06657-8
9 782343 066578
45 €
Ouvrage coordonné par
ENVIRONNEMENT
Philippe BERINGUIER, Frédérique BLOT,
Bertrand DESAILLY, Mehdi SAQALLI
POLITIQUES PUBLIQUES ET PRATIQUES LOCALES







ENVIRONNEMENT,
POLITIQUES PUBLIQUES
ET PRATIQUES LOCALES


























































© L’HARMATTAN, 2015
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-06657-8
EAN : 9782343066578 Ouvrage coordonné par

Philippe BERINGUIER, Frédérique BLOT,
Bertrand DESAILLY, Mehdi SAQALLI




ENVIRONNEMENT,
POLITIQUES PUBLIQUES
ET PRATIQUES LOCALES
































LES COORDINATEURS DE L’OUVRAGE

Philippe BERINGUIER
Maître de conférences en géographie-aménagement à
l'Université de Toulouse - Jean Jaurès. Ses recherches
et enseignements concernent les dynamiques des
paysages en relation avec l’aménagement et le
développement territorial. Il s’intéresse plus
spécifiquement aux paysages périurbains et aux formes
de médiation entre paysages et acteurs.

Frédérique BLOT
Maître de conférences en géographie-aménagement à
l'Université J-C Champollion d’Albi. Ses recherches et
enseignements s’inscrivent dans le champ de la
géographie de l'environnement. Elle étudie les
interactions entre sciences, experts, sociétés et
environnement en mobilisant l’approche relationnelle et
plus globalement le courant de la political ecology.

Bertrand DESAILLY
Maître de conférences en géographie à l'Université de
Toulouse - Jean Jaurès. Ses recherches et
enseignements concernent la géographie de
l'environnement et des paysages. Ses travaux portent
plus spécifiquement sur la géographie des risques
naturels, les environnements et paysages urbains
(nature et biodiversité dans la ville).

Mehdi SAQALLI
Chargé de Recherche au CNRS. Ses recherches en
géographie et sociologie de l'environnement portent sur
les systèmes agraires et les sociétés rurales, actuelles et
passées, en particulier non mécanisées dans les pays du
Sud. Il mobilise notamment la modélisation sociale et
spatiale multi-agents.


Les coordinateurs sont membres de l’unité de recherche GEODE (Géographie de
l’Environnement) UMR 5602 - CNRS, Université Toulouse - Jean Jaurès.
7 Les textes rassemblés dans le présent ouvrage reprennent une
sélection de communications à un colloque scientifique international
et interdisciplinaire organisé à Toulouse du 4 au 7 juin 2013, qui se
proposait d’interroger les interactions entre dynamiques
environnementales, politiques publiques et pratiques locales dans des
contextes scientifiques et géographiques variés.

Il s’adresse à un public d’enseignants-chercheurs et de chercheurs,
d’étudiants de master et de doctorat, ainsi que de gestionnaires et
d’acteurs publics intéressés par les approches pluri- et
interdisciplinaires des interactions entre environnement et société.

Mots-clés : interdisciplinarité, interactions, interactions
environnement/société, crise environnementale, conflits entaux, gouvernance environnementale, vulnérabilité,
politiques publiques, pratiques locales




Les coordinateurs de l’ouvrage tiennent à remercier Bénédicte
VEYRAC-BENAHMED, pour son patient travail de mise en forme de
l’ouvrage
8 SOMMAIRE

INTRODUCTION GENERALE ................................................................. 11

PARTIE 1. LE CHOC DES SAVOIRS ............................................................. 23
Les services écosystémiques : une notion savante déconnectée des
représentations locales? Une analyse des représentations de l'élevage en
zone agricole défavorisée ......................................................................... 27
Gestion environnementale de la voie publique par les citoyens : mise en
relation des discours officiels et des pratiques quotidiennes locales à Paris
et New York City ..................................................................................... 51
Pour une meilleure compréhension des freins aux modifications de
pratiques des agriculteurs : application au cas des irrigants de
CharenteMaritime .................................................................................................. 71
Confronter et recomposer les représentations pour concilier des politiques
environnementales antagonistes. L’implication de la communauté
scientifique dans la mise en débat de la continuité écologique sur Grand
Morin ....................................................................................................... 97
Conserver l’environnement grâce aux savoirs et pratiques autochtones en
Australie du Nord : ‘a new system introduced by the government’ ? .... 123
Les parcs nationaux co-frontaliers nord-américains : entre discours officiels
et pratiques locales, quelle(s) coopération(s) ? ...................................... 143
Le paysage, ça regarde le territoire. Apports théoriques et méthodologiques
d'un praticien du paysage à l'attention des territoires ............................ 167

PARTIE 2. INTERACTIONS EN SITUATIONS DE CRISE .............................. 187
La qualification de la nature comme enjeu stratégique Une relecture des
apports de la Political Ecology au prisme du partage de l’eau en Camargue
............................................................................................................... 191
Comprendre la vulnérabilité sociale aux contaminations minières en
Tunisie : exposition chronique et construction sociale des risques sanitaires215
Crise écosociale, démocratie environnementale et conflits
socioenvironnementaux. ................................................................................. 239
9 Les défis de l’adaptation locale au changement climatique à la croisée de la
science et de la société ........................................................................... 259
Communautés et écosystèmes face aux projets hydroélectriques au
Cameroun ............................................................................................... 287

PARTIE 3. HISTOIRE, TEMPS ET TEMPORALITES DES INTERACTIONS ...... 307
Grille de lecture pour la caractérisation d’évènements remarquables
d’inondations en France : exemple d’application pour la crue de mars 1930
dans le bassin de la Garonne et du Tarn ................................................ 311
Politique territoriale et enjeux écologiques en milieu rural : analyse
rétrospective du contrat de rivière de la Reyssouze dans l’Ain ............. 337
Le choix et la pratique de la monographie diachronique. Contribution à
l’étude de l’efficacité environnementale de la territorialisation de la
politique de l’eau ................................................................................... 359
L’impact du Decreto Ley 701 sur la dynamique des plantations forestières
industrielles. Le cas du sud chilien observé par télédétection ............... 385

PARTIE 4. POLITIQUES PUBLIQUES ET GOUVERNANCE .......................... 407
Les zones humides de Midi Pyrénées, entre diversité des acteurs et
complexité des enjeux : nouveaux débats autour de la concertation ..... 411
Une méthode d’intégration de bases de données géographiques hétérogènes
afin d’analyser les interactions entre agriculture et ressources en eau sur le
bassin Adour-Garonne ........................................................................... 431
L’évolution des paysages viticoles de Banyuls : les politiques publiques
face à des enjeux environnementaux paradoxaux .................................. 457
Complémentarités et contradictions des stratégies de gestion
environnementale de trois parcs nationaux à la frontière Guyane française /
État d’Amapá (Brésil) ............................................................................ 479
Les acteurs civils dans la conservation de la biodiversité au Sud du Sri
Lanka : ethnographie d’une ONG environnementale locale .................. 507

RESUMES DES CONTRIBUTIONS EN FRANÇAIS ET ANGLAIS .................... 533
TABLE DES MATIERES ............................................................................ 555

10 INTRODUCTION GENERALE
Philippe Béringuier, Frédérique Blot, Bertrand Desailly,
Anne Peltier, Mehdi Saqualli
GEODE UMR 5602 – CNRS, Université Toulouse – Jean Jaurès

Les textes rassemblés dans le présent ouvrage reprennent une
sélection de communications à un colloque scientifique international
et interdisciplinaire organisé à Toulouse du 4 au 7 juin 2013. Dans le
foisonnement actuel de recherches sur l’environnement, la
manifestation se proposait d’éclairer un aspect particulier, celui des
interactions entre dynamiques environnementales, politiques
publiques et pratiques locales. Il était attendu que les participants
mobilisent, dans leur réflexion, au moins deux des éléments du
triptyque, et si possible les trois. Le défi a, dans la grande majorité
des cas, été relevé avec succès. Le choix des exemples - types de
questions environnementales traitées et lieux -, les échelles spatiales
et temporelles d’analyse, les méthodes mises en œuvre étaient en
revanche laissées libres. Cette diversité, ajoutée aux rattachements
disciplinaires variés des intervenants - géographes, sociologues,
anthropologues, économistes, politologues, etc. - s’est soldée par des
voisinages parfois surprenants. Passer des pratiques de végétalisation
des trottoirs new-yorkais à la mise en place en France des Plans
climat-énergie territoriaux, en passant par les problèmes sanitaires
liés aux déchets miniers en Tunisie, est certes un peu déroutant.
C’est à la lecture de l’ensemble et en gardant en mémoire la question
centrale du colloque que ces regroupements, de prime abord
aléatoires, prennent tout leur sens.
Le plan du livre reprend, peu ou prou, la structuration du colloque en
plusieurs ateliers. Plutôt que d’organiser ceux-ci autour de grandes
questions environnementales (l’eau, les ressources biologiques, parcs
et réserves naturelles…) ou de types de territoires (urbain/rural,
Nord/Sud…), le choix a été de proposer des axes de réflexions
transversaux. « Le choc des savoirs » s’intéresse ainsi aux lieux et
aux modalités de rencontres des pratiques et savoirs relatifs à
l’environnement, ces rencontres pouvant prendre la forme
d’affrontements assez vifs comme déboucher, au terme d’un
dialogue « constructif », sur des formes intéressantes d’hybridations.
11 Les interactions entre dynamiques environnementales, politiques
publiques et pratiques locales, s’inscrivent en outre parfois dans des
configurations particulières, pouvant être qualifiées de « crises ». Il
s’agit alors de s’interroger, d’une part sur les enchaînements pouvant
conduire à de telles situations, d’autre part sur les moyens de les
dépasser, en mesurant notamment l’efficacité des différents outils de
concertation, fort à la mode aujourd’hui. Un troisième chapitre
souligne, à partir de quelques exemples, l’intérêt d’une mise en
perspective historique de ces interactions. Non qu’il faille
nécessairement remonter fort loin dans l’histoire : quelques
décennies suffisent à révéler des évolutions, des temps morts et des
points d’inflexion, comme dans l’application des politiques de
gestion des rivières en France. In fine, il était inévitable de
questionner les formes actuelles de gouvernance environnementale,
les initiatives étant nombreuses en ce domaine.
Si l’ensemble des articles regroupés ici enrichissent la réflexion sur
l’articulation entre dynamiques environnementales, politiques
publiques et pratiques locales, ils révèlent aussi les grandes
tendances aujourd’hui à l’œuvre dans la recherche sur la question.
Celles-ci appellent sans doute un regard critique. Des exemples
traités aux territoires étudiés, des méthodes mobilisées aux
références scientifiques convoquées, se dégagent des tropismes et
des convergences marqués, tout autant que des aspects qu’on serait
en droit d’estimer quelque peu négligés. Le colloque et l’ouvrage qui
l’accompagne ont apporté des éclairages bienvenus ; ils révèlent
également des zones d’ombre et ouvrent ainsi, en négatif, les
perspectives de futurs travaux sur une question loin d’être épuisée.

Manières de voir, manières de faire
S'il est possible d'identifier les prémices de l'émergence d'une
e 1« conscience » écologique au XVIII siècle , notamment dans les
pays anglo-saxons, tout le monde s'accorde pour identifier depuis les
années 1960 une accélération de ce mouvement, traduite par
l'inscription à l'agenda politique d’une prise en compte des
dynamiques environnementales. Or, il semblerait que du discours à

1 Bourg D., Fragnière A., 2014, La pensée écologique. Une anthologie, Paris, PUF,
876 p.
12 la pratique, l'intégration des dynamiques environnementales dans la
construction et la mise en œuvre des politiques publiques n'aille pas
de soi aux dépens de l'état des écosystèmes et des conditions de vie
des sociétés locales. C'est sur ce postulat, souvent implicite, que
nombre de recherches présentées dans cet ouvrage s'appuient. A
partir de là, différentes problématiques se dessinent, mais toutes
reposent sur l'idée qu'il faut favoriser le changement des
représentations et des pratiques sociales à l'égard des composantes
environnementales, tout particulièrement lorsque les chercheurs
identifient des risques pour des sociétés locales censées ne pas les
percevoir. Ils recommandent alors d'intégrer des indicateurs, des
connaissances nouvelles ou de nouveaux acteurs porteurs de
représentations et de rationalités différentes. L'ambition majoritaire
n'est donc pas de nature épistémologique et réflexive mais bien
2« pratique » voire « normative » .
Une majorité de contributions effectue pour cela un travail de
va-etvient entre des données empiriques fortes - recueils de données de
diverses natures, études historiques, observations participantes,
enquêtes par entretiens semi-directifs - et un travail interprétatif. Si
la participation apparaît comme une modalité propice à
l'appropriation, l'acceptation sociale des questions
environnementales, les politistes insistent sur les vertus des conflits
alors que les ethnologues soulignent les enjeux de pouvoir liés à la
reconfiguration de la gouvernance locale. C'est pourquoi, malgré une
grande adhésion au principe de participation, certaines recherches
soulignent que la concertation ad hoc occulte parfois la résilience et
l'inertie de systèmes qui ne favorisent pas le changement. Le
caractère « local » d'une politique publique ne garantit pas forcément
son efficacité. Dans ce cadre la régulation sociale, les réseaux sont à
étudier pour interpréter les freins à la mise en œuvre des politiques
publiques. Certains outils conceptuels sont mobilisés par les
sociologues et géographes, notamment les concepts de
« vulnérabilité » ou encore « d'adaptation » pour justifier les
dynamiques des politiques publiques et des relations
sociétés/dynamiques environnementales. Dans un autre registre,
l'approche paysagère est validée comme méthode permettant

2 Ce qui permet de généraliser l'ensemble du bilan de l'atelier « manières de voir,
manières de faire » du colloque « Interactions » présenté par Olivier Orain, CR
CNRS UMR 8504 Géographie-cités.
13 d'appréhender la complexité des dynamiques sociales et
environnementales et contribuant à la résolution
« d'incommensurabilités ». La place de la production de
connaissances scientifiques dans les dynamiques environnementales
est ainsi soulignée.
Cela explique peut-être un autre type d'approches plutôt «
technicométhodologiques » qui reposent sur la proposition de bases de
données qui ont pour but de présenter des dispositifs techniques
permettant des gains de connaissances pour favoriser la prise de
décision et améliorer la mise en œuvre des politiques publiques
environnementales. Ces contributions sont centrées sur la
méthodologie de construction de données à visée normative - gestion
en période d'étiage ou de crue. C'est dans ce domaine que s'illustrent
plus particulièrement les sciences techniques.
Ainsi, si le principe d'interdisciplinarité apparaît dans de nombreux
discours comme inhérent et nécessaire à ce champ d'étude que sont
les interactions sociétés/environnement, il est de toute évidence
difficile à objectiver. De manière générale les contributions, qui
rendent compte de travaux pluridisciplinaires où spécialistes de
l'environnement et spécialistes de sciences humaines et sociales
collaborent, ne se centrent pas sur le montage et la question de la
pratique de la pluri voire de l'interdisciplinarité. Elles évitent tout de
même l'écueil de la superposition analytique mais cela se traduit par
une prédominance d'articles rendant compte d'études empiriques. La
principale conséquence de cette difficulté est que, si l'objet initial
porte sur les interactions entre trois pôles - environnement, pratiques
sociales, politiques publiques -, deux pôles focalisent l'attention des
chercheurs qui se revendiquent comme appartenant à ce champ : les
politiques publiques environnementales et processus de régulation
qui président aux changements de représentations et de pratiques.
Les dynamiques environnementales - fonctionnement des
hydrosystèmes, dynamiques écologiques et biodiversité, dynamiques
forestières - ne sont que minoritairement étudiées même lorsqu'il est
question de changements environnementaux qui pourraient déplacer
et modifier la situation que l’on avait auparavant. Les références
éclectiques à des modèles théoriques - Crozier, Latour, De Sardan,
Foucault, etc. - ne sont généralement pas mobilisées pour
appréhender l'articulation entre les pôles de la réflexion proposée.
On peut ainsi regretter que le courant de la political ecology si
14 3fécond en la matière ne soit ici pas significativement exploité et
interrogé. Il permettrait sans doute d'élargir la palette des objets - en
intégrant par exemple les biotechnologies ou encore les pollutions
émergentes dans le champ d'étude des interactions
sociétés/environnement - et constituerait aussi un support de
réflexion à la pratique de l'interdisciplinarité.

Des eaux et des forêts
Les chercheurs manqueraient-ils d’audace dans leurs choix
d’exemples destinés à illustrer les interactions politiques publiques -
dynamiques environnementales - pratiques locales ? On serait en
droit de se le demander, tant la question de la gestion de l’eau et des
milieux aquatiques revient avec insistance dans ce recueil d’articles.
Barrages, irrigation, lutte contre les pollutions hydriques, protection
contre les crues… Ajoutons une pincée de forêts et nous voici dans
un domaine par ailleurs familier des historiens, tant fut précoce
l’intervention de la puissance publique dans la gestion des ressources
naturelles hydriques et ligneuses : l’administration des Eaux et
eForêts fut créée en France au XIII siècle. Et très tôt aussi s’est fait
jour la recherche d’un juste équilibre face aux pressions exercées par
les populations locales, qu’illustre par exemple en Catalogne la loi
Stratae des « Usages de Barcelona », rédigée vers 1150, introduisant
une notion de domanialité publique sur les eaux et forêts, tout en
reconnaissant des droits d’usage aux communautés d’habitants.
On atténuera de suite ce qui pourrait paraître comme une critique en
relevant qu’un vieux sujet peut être abordé sous des angles inédits et
avec une méthodologie innovante. Et que l’actualité des thèmes
évoqués ne s’est pas démentie au cours des dernières décennies, loin
s’en faut. La législation évolue rapidement, inspirée selon les
contextes nationaux tantôt par l’idéologie libérale dominante, tantôt
par la montée des réflexions sur la durabilité. On en trouverait des
illustrations, au Chili, dans les réactualisations périodiques du
Décret-loi sur les forêts de 1974 ou bien en France, dans la
succession des lois sur l’eau : 1964, 1992 et 2006. Ce sont, à chaque

3 Gautier D., Benjaminsen Tor A. (Eds), 2012, Environnement, Discours et
Pouvoir - L’approche Political Ecology, Update Sciences & Technologies, Paris :
Quae, 256 p.
15 fois, de nouveaux outils qui sont instaurés, dont il convient de
mesurer les impacts et l’efficacité par rapport aux objectifs affichés
par les pouvoirs publics. Force est de constater cependant la grande
inertie des rapports de force entre acteurs et la difficulté fréquente à
modifier significativement les dynamiques environnementales
concernées.
Espaces et espèces naturelles protégées sont devenus en l’espace de
quelques décennies un autre classique des recherches en
environnement. Les travaux menés sur les interactions entre mesures
de protection, dynamiques environnementales et pratiques locales
ont précisément participé au glissement qui s’est opéré, dans les
années 1980, du « paradigme radical » au « paradigme intégrateur »,
4pour reprendre la terminologie de Samuel Despraz . Au moins dans
les discours mais aussi souvent dans les faits, pratiques et attentes
des populations locales tendent aujourd’hui à être mieux pris en
compte, à travers la mise en place de procédures de concertation. Ce
mouvement de fond n’exclut pas quelques marche-arrière, marquées
par la fermeture d’espaces et l’interdiction de certains usages, au
nom désormais de la préservation de la biodiversité. Il reste encore
pour les chercheurs de nombreuses « niches » à explorer, qui
permettent d’enrichir et de préciser ce tableau : comparaisons à
l’international, de part et d’autre d’une frontière entre deux Etats, ou
encore situation particulière de ces acteurs issus des sociétés locales
mobilisés dans les dispositifs de protection. Ajoutons, la chose est
loin d’être anecdotique, que ce domaine de recherche est l’un de
ceux offrant aujourd’hui d’assez bonnes opportunités de
financement, qu’il soit public ou privé (Etats, ONG
environnementales, fondations, etc.).
Des thèmes, ou bien des territoires, semblent à l’inverse
sousreprésentés dans le présent volume. La chose peut apparaître
surprenante, s’agissant, notamment, du changement climatique et de
la ville. Risquons quelques hypothèses pour expliquer une situation
qui ne reflète certes pas une pénurie de travaux de recherche dans ce
domaine. Les politiques publiques mises en œuvre en réponse au
changement climatique sont relativement récentes - c’est
particulièrement vrai pour le volet adaptation - et en l’état actuel

4 Depraz S., 2008, Géographie des espaces naturels protégés, Paris : Armand
Colin, 320 p.
16 guères coercitives. Elles ne sont susceptibles que d’infléchir à la
marge les pratiques des populations intéressées, sans se risquer à les
heurter. Il n’est pas impossible par ailleurs que pratiques locales
soit, dans l’esprit de beaucoup, associé plus ou moins consciemment
à pratiques rurales ou agricoles, voire à pratiques traditionnelles. Un
article vient heureusement nous mettre en garde contre cette
assimilation, en montrant tout l’intérêt, pour la problématique
générale de l’ouvrage, de s’intéresser aussi à des phénomènes
émergents au sein des sociétés urbaines.

Pays du Sud : une espèce en voie de disparition ?
Il y a encore peu de cela, les enjeux paraissaient distincts entre pays
du Nord et pays du Sud.
Le Nord péchait par abondance de l’humain. Les problèmes étaient
issus de trop-pleins : trop-plein de déchets, trop-plein de risques,
trop-plein d’habitations ou de sites de production dans des zones à
risques, trop-plein de besoins face à un environnement incapable de
supporter une telle pression. La nature était la victime, celle que,
progressivement, l’évidence des médias et des catastrophes montrait
la nécessité de protéger. A l’opposé, les pays du Sud affrontaient des
risques environnementaux liés au trop-peu : pas assez
d’infrastructures d’organisation, de santé et d’assainissement, pas
assez de financements pour établir et maintenir ces infrastructures
permettant d’assurer la santé des hommes face à une nature, ou
plutôt une forme de la nature, perçue comme en courroux face aux
transformations rapides de l’interface avec les usages humains. Rares
étaient alors ceux décrivant de manière positive cette mise en place
et nombre de textes déploraient ces manques comme illustrant un
niveau de développement défaillant.
Que nous montrent ici les articles évoquant des exemples situés dans
des pays du Sud ?
Relevons d’abord leur faible nombre : 6 contributions sur 22. Certes,
issus d’une conférence francophone se déroulant en France, on
pourrait penser qu’ils sont simplement les survivants d’un processus
de sélection, d’abord par les accointances et par la puissance
différentielle des réseaux de recherche et de langue, puis par le
processus de sélection scientifique stricto sensu, enfin par la
17 difficulté d’accès et le coût du transport pour assister à la conférence.
Mais nombre de ces communications émanent de chercheurs vivant
en France, à peu de distance du lieu de cette conférence. D’ailleurs,
la conférence elle-même n’illustre pas cet écart et c’est le décalage
entre conférence et ouvrage qui est le plus révélateur : 60
communications sur 136, tout de même, ont porté en totalité ou pour
partie sur des sujets liés aux pays du Sud. Est-ce à dire que
l’inclusion des thématiques dans un tout cohérent a poussé à écarter
les questionnements propres aux pays du Sud ?
Un deuxième point est à relever : en analysant les communications
présentées lors de la conférence, on note la surreprésentation de
certains pays, considérés comme émergents, dont les problématiques
sont, somme toute, assez équivalentes à celle rencontrées dans les
pays du Nord, mais surtout, dont les équipes de recherche nationales
sont assez étoffées et équipées pour pouvoir organiser sans
financement extérieur leurs propres recherches. Ainsi, le Brésil
comptait pour le quart des communications des pays du Sud. De
même, les pays du Maghreb (10 communications, 1 article dans cet
ouvrage) ou du cône sud de l’Amérique latine (Chili, en particulier)
étaient bien représentés au détriment de l’Afrique sub-saharienne, -
avec toutefois l’exception du Sénégal (5 communications) et du
Cameroun (1 article), bases traditionnelles et stables des recherches
françaises dans cette partie du monde -, du Moyen-Orient ou de
l’Asie en général, avec une exception marquant l’importance de
centres français comme l’Institut Français de Pondichéry pour l’Inde
(5 communications) et le Sri Lanka (1 article de cet ouvrage). La
représentation des pays et des enjeux semble donc refléter, d’une
part de la montée en puissance des pays dits « émergents », d’autre
part le prisme à travers lequel la recherche francophone voit cette
émergence.
Mais au-delà de ce prisme, ce qu’il faut souligner est que cette
fracture au niveau des enjeux et des problématiques, évoquée
cidessus, n’a plus tout à fait cours et paraît s’être déplacée : les pays du
Sud, et en particulier ceux dits émergents (Brésil, Chili et Tunisie en
sont les plus parfaits exemples pour cet ouvrage), semblent présenter
les mêmes enjeux de trop-plein, de gestion hasardeuse des
conséquences de nouveaux surplus que les anciens pays du Nord, y
compris sur le terrain de la préservation où les débats semblent de
fait bien proches, hésitant entre conservation et gestion collective.
18 En passant par les territoires
Il n’est guère étonnant de retrouver dans les différentes contributions
un foisonnement de territoires. Si les thèmes, comme on l’a vu,
peuvent apparaître relativement peu diversifiés, les terrains pris en
exemple par les contributeurs sont quant à eux plus variés, tant les
acceptions du concept de territoire sont plurielles et leurs spécificités
sources d’interrogation et d’observation quant à certaines des
interactions. Ces territoires, selon un jeu de miroir, permettent
d’inscrire, comme allant de soi, des pratiques locales concernant des
objets de nature et de taille bien distinctes (zone humide, bassin
versant, protection de la faune, forêt ; région, village, parc
national…) et intègrent de nouvelles catégories d’acteurs qui en
construisent et qualifient les ressources (eau, biodiversité, paysage,
…). Les politiques publiques ont profondément modifié les rapports
et les rationalités vis à vis de ces ressources environnementales au
prisme d’objets et de champs qui interpellent des pratiques, dites
locales, tout en renouvelant et instituant de nouvelles territorialités
qui seraient, à bien des égards, une des clés de compréhension de ces
interactions.
L’extrême variabilité des échelles spatiales retenues pour
appréhender les problématiques environnementales s’étend
d’espaces nationaux, voire internationaux au travers d’espaces
transfrontaliers, au village ou à la rue. D’une part, l’ensemble des
contributions prend appui sur des territoires définis au sens large,
équivalent d’espace géographique. D’autre part, les objets et les
thèmes étudiés s’inscrivent dans des interactions spatiales marquées
où prédominent les rapports local-global, offrant différentes
perspectives spatio-temporelles d’étude des dynamiques
environnementales. Il est un peu plus étonnant que les espaces saisis
à grande échelle soit si peu nombreux. Cet écart est à relativiser dans
la mesure où les dispositifs méthodologiques portent sur des
processus et sur la production de connaissances dans des territoires
concernés par des politiques publiques dont les objectifs et les
argumentaires ont une large portée. Dès lors, il s’agit de s’intéresser
aux imbrications et emboitements, brefs aux interdépendances liées
aux objets mêmes que vient rappeler la diversité des niveaux
d’inscription et d’application des politiques publiques, et qui ne
peuvent s’appréhender qu’à l’intersection de multiples dispositifs qui
cherchent à en réguler ou contrôler les usages.
19 La territorialisation des politiques publiques depuis ces dernières
décennies notamment, repose sur des organisations et des modalités
d’intervention entre centralisme (niveau de décision) et
déconcentration (niveau d’application) dont les interactions sont de
plus en plus nombreuses. Quelles soient ciblées ou floues,
fonctionnant sur une logique de guichet ou d’un réel appui en
matière d’ingénierie par exemple, elles sont confrontées à des
réalités territoriales contrastées, qui interpellent ces territoires au
regard de la mise en œuvre de dispositifs et d’instruments qui
fondent leurs nouvelles spécificités. Toutefois, les approches
normatives et régulatrices conduisent à en réduire les aspérités, à en
gommer les spécificités, du moins en apparence. Il s’avère dès lors
nécessaire de produire des connaissances de plus en plus précises,
notamment au regard de leurs impacts afin d’éviter les ambivalences
des interprétations et des types d’intervention notamment lorsqu’ils
font appel à des savoirs et savoir-faire locaux. Or le local n’est pas
toujours gage d’efficacité notamment au regard des problèmes de
compétences, au sens d’attributions, et des moyens dont ils
disposent. A la recomposition de l’action publique territoriale
répondent de nouvelles formes d’organisation des acteurs en relation
aux spécificités de leurs espaces d’intervention. Pour autant ces
nouvelles conditions participent-elles à l’émergence de nouveaux
territoires ?
A la multiplicité des inscriptions spatiales correspondent des
reconfigurations et recompositions d’acteurs qui redessinent des
territoires ici plus labiles, ailleurs plus résilients. L’intervention
d’une politique publique peut conduire à redistribuer sur la carte des
enjeux locaux les rapports de pouvoirs. Elle interpelle alors
directement les acteurs et leur légitimité à agir, y compris les
chercheurs. Ces situations peuvent donner lieu à des conflits d’autant
que les multiples niveaux d’appropriation de l’individu à l’institution
engendrent des rapports spécifiques aux modalités de
territorialisation. On peut y déceler, une forme de réciprocité : entre
un territoire support sur lequel les politiques publiques se
concrétisent et un territoire levier où les organisations sociales, y
compris avec leurs concurrences, en facilitent leur expression ou
bien la création de nouvelles solidarités. Ailleurs, ce sont ces mêmes
interactions qui participent éventuellement à créer/recréer des
identités territoriales et de nouvelles territorialités (Sri Lanka, Chili).
On assiste à la construction, de petites fabriques d’organisation
20 territorialisées, où l’événement et la portée de la politique publique
deviennent un vecteur de réorganisation sociale face aux incidences
considérées comme néfastes aux droits et us et coutumes locales.
Générateurs de conflits et de tensions sociales, la contestation
globale ou la remise en question de la répartition locale des pouvoirs
contribuent à fédérer, à faire adhérer à des revendications identitaires
susceptibles de créer du territoire.
Enfin, on peut s’interroger sur le peu de contributions qui, bien que
relevant la constitution de réseaux, n’en analysent que partiellement
les incidences.
21
Partie 1. Le choc des savoirs

Si la quantité d’information explose et les moyens de communication
se multiplient, et par là, l’efficacité de la communication semble
facilitée, cet accroissement n’élimine pas les divergences et
différences en terme de savoirs et des représentations, de
positionnements formalisés ou implicites et de pratiques concernant
l’environnement et ses dynamiques.
Une homogénéisation n’est pas forcément un but en soi. Au
contraire, l’expression et la formalisation des différences de regards
sur une même situation où dynamiques environnementales,
politiques publiques et pratiques locales interagissent, peuvent être
considérées comme une richesse, la légitimation par l’explicitation
des différents regards permettant une « meilleure » prise en compte
des intérêts de chaque acteur et de l’environnement concerné
luimême.
Cette explicitation offre au moins trois avantages :
– Elle raconte une histoire, en replaçant l’évolution des perceptions
des acteurs/observateurs dans un contexte historique : les mêmes
acteurs peuvent ainsi voir leurs propres savoirs ne pas demeurer
figés mais évoluer. L’article de B. Sirven retrace cette
formalisation progressive d’un regard, celui de l’acteur de
développement sur un territoire, le département du Gers, et sur le
paysage correspondant, objet théorique de débat entre experts et
cadre de pensée pour des politiques de développement local,
comme l’inventaire paysager départemental.
– Elle est une clé de compréhension, en permettant à ces
observateurs de formaliser cette différence de regards sur l’objet
environnemental source d’enjeux entre acteurs, une formalisation
qui constitue alors un outil de recherche : c’est par cette entrée,
l’analyse des déterminants des comportements stratégiques des
agriculteurs, explorée via leurs perceptions et pratiques, qu’O.
Boutry décortique les blocages et conflits à l’origine des
oppositions violentes des acteurs de la filière agricole en
Charente-Maritime aux nouvelles préconisations
environnementales. Le poids des représentations passées mais
23 aussi les contradictions entre injonctions réglementaires sont ainsi
liés pour opposer systématiquement production et environnement.
De même, une analyse textuelle d’entretiens auprès d’acteurs des
filières agricoles gasconne et pyrénéenne, permet à une équipe de
l’INRA (C. Barnaud et al.) de montrer que les divergences sur les
fonctions que doit assurer l’élevage sont les plus fortes dès lors
qu’on parle d’environnement : cette connexion se relie de fait à
des réseaux extra-agricoles ou hors du territoire local. Présenter
ces divergences revient-elle à expliciter les multiples allégeances
de chaque acteur, illustrant par là le délitement de l’unité de ce
groupe historique. Cette divergence atteint un paroxysme dans
l’article de E. Fache, qui présente la mise en place de rangers
aborigènes comme une tentative de l’Etat australien de réconcilier
savoirs autochtones et préservation de l’environnement : non
seulement la perception de l’environnement diffère totalement,
mais il y a aussi divergence sur l’instrumentalisation de la
perception de l’autre : chacun pense que l’autre pense ainsi, et
élabore des stratégies, individuelles pour le ranger, politiques
pour l’Etat d’Australie du Nord.
– Elle peut être l’enjeu lui-même, les interactions entre
environnement et société devenant le simple contexte dans lequel
les identités de chacun se construisent, se cristallisent voire
s’opposent. S. Baudry montre ainsi dans son article que la
réappropriation locale de politiques environnementales et
d’embellissement dans les villes de New York et de Paris
participe de la réappropriation du territoire du quartier par ses
habitants et par là, de la création d’une nouvelle identité. L’article
de C. Moumaneix illustre une situation plus tendue : la
coopération transfrontalière à l’échelle de grands parcs des
montagnes Rocheuses, entre autorités locales canadiennes et
américaines, est le prétexte d’une réaffirmation de chaque autorité
sur son territoire, tout en répondant à des préoccupations
différentes, la sécurité pour les Américains, l’identité pour les
Canadiens. On reliera ces textes avec l’article d’A. De Coninck et
al., présentant les résultats d’une simulation d’une démarche
formalisée de concertation et d’accompagnement, il illustre les
divergences qui se maintiennent, voire s’auto-entretiennent entre
des acteurs pourtant depuis des années en interaction régulière,
qui se reconnaissent tous une légitimité autour d’un objet, une
rivière artificielle, sur lequel les enjeux sont pourtant relativement
24 faibles. L’explicitation n’implique pas forcément l’élaboration
d’une solution.
Finalement, on peut se demander si le territoire, le paysage, le
terroir, le milieu ne sont pas, pour les parties prenantes, que des
appellations assez vagues pour désigner un espace qui doit d’abord
être approprié et considéré comme sien, sur lequel il est d’abord
important de réaffirmer son emprise, associant de facto la
préservation de cet espace et celle de son identité. Les différentes
géographies perçues ne seraient dès lors que le reflet des identités,
reflet des rapports entre parties prenantes et enjeu finalement
essentiel de ces débats et de ces réaffirmations.

Mehdi Saqalli

25 Les services écosystémiques : une notion savante
déconnectée des représentations locales? Une
analyse des représentations de l'élevage en zone
agricole défavorisée
Cécile Barnaud*, Lucie Theil**, Jean-Philippe Choisis***, Corinne
Eychenne****
* Géographie, INRA-SAD, UMR Dynafor, 24 Chemin de Borde Rouge – Auzeville
31326 Castanet Tolosan cedex, cecile.barnaud@toulouse.inra.fr
** Géographie, Master 2 "Développement des territoires ruraux", Université
Toulouse 2 – Le Mirail, INP-ENSAT, ENFA, lucie.theil@hotmail.fr
*** Zootechnie système, INRA-SAD, UMR Dynafor, 24 Chemin de Borde Rouge –
Auzeville 31326 Castanet Tolosan cedex, jean-philippe.choisis@toulouse.inra.fr
**** Géographie, UMR Dynamiques rurales, Université Toulouse 2 – Le Mirail,
corinne.eychenne@univ-tlse2.fr

Introduction : pourquoi analyser les représentations
locales des liens agriculture-environnement-société
On assiste depuis la fin du 20è siècle en Europe à une évolution des
attentes de la société vis-à-vis de l'agriculture (Hall et al., 2004).
L'activité agricole n'est plus réduite à sa seule fonction productive et
les politiques visent désormais à valoriser aussi ses fonctions
environnementales et sociales (Duvernoy et al., 2005; McCarthy,
2005; Holmes, 2006; Fleskens et al., 2009). Après le concept de
multifonctionnalité de l'agriculture, c'est aujourd'hui celui de services
écosystémiques - l'idée de services rendus par les écosystèmes à la
société (Daily et al., 1997; MEA, 2005)- qui connaît un essor
considérable dans les sphères scientifiques et politiques pour penser,
voire gérer, les rapports entre l'agriculture, l'environnement et la
société (Bonnal et al., 2012; Wynne-Jones, 2013). A l'origine simple
métaphore destinée à frapper l'opinion publique (Boisvert and
Vivien, 2010; Norgaard, 2010), cette notion a définitivement acquis
le statut de concept scientifique avec les travaux du Millenium
Ecosystem Assessment qui distinguent quatre types de services
écosystémiques: (i) les services de production (ex : poissons,
produits agricoles), (ii) les services de régulation (ex : pollinisation,
27 régulation du climat) , (iii) les services culturels (ex : beauté d'un
paysage, activités récréatives), et (iv) les services de soutien servant
de base aux trois premiers (ex : cycle du carbone) (MEA, 2005).
Cette notion est ainsi en train de redéfinir les contours d'une
agriculture durable, qui serait à la fois utilisatrice et préservatrice
voire productrice de services écosystémiques (FAO, 2007; Zhang et
al., 2007; Lapchin, 2012). Mais qu'en est-il hors des sphères
scientifiques et politiques ? Dans quelle mesure ce concept permet-il
de rendre compte de la diversité et de la complexité des
représentations locales des rapports entre agriculture, environnement
et société, et des relations entre les hommes au sujet de leur
environnement?
Notre travail part d'un triple constat concernant les travaux sur les
services écosystémiques (Barnaud et al., 2011): un manque de regard
critique sur le concept de service écosystémique, porteur de valeurs
insuffisamment explicitées et remises en cause ; une forte
déconnection entre cette notion savante et les représentations locales
des liens entre environnement et société ; et un manque de travaux
reconnaissant la complexité des jeux d'acteurs sous-jacents à
l'évolution et à la gestion des services écosystémiques.
Depuis les travaux de Costanza et al. (1997), de nombreux auteurs
prônent une évaluation économique des services écosystémiques, de
façon à ce que ces valeurs puissent être prises en compte dans les
décisions politiques (Daily et al., 2000; Heal, 2000; de Groot et al.,
2002; Cowling et al., 2008; TEEB, 2010; Salles, 2011; Van Berkel
and Verburg, 2014). Si ces méthodes visent à caractériser la valeur
attribuée par la société à différents services, ces travaux ne
permettent pas d'appréhender les représentations qu'ont les acteurs
locaux de leur environnement, qui peuvent être pourtant très
éloignées des représentations sous-jacentes au concept de services
écosystémiques. Or les représentations, ou encore les modèles
mentaux, sont un filtre à travers lequel les acteurs prennent leurs
décisions, adoptent des pratiques ayant différents impacts sur
l'environnement, et réagissent aux injonctions et aux politiques entales (Jones et al., 2011; Lynam et al., 2012). Il est
donc fondamental de bien les comprendre lorsque l'on s'intéresse aux
interactions entre politiques environnementales et pratiques locales.

28 Par ailleurs, les travaux d'évaluation économique des services
écosystémiques visent généralement à déterminer la valeur de
différents services aux yeux de la société dans son ensemble, sans
chercher à analyser les préférences de différents acteurs ou groupes
d'acteurs. Or les différents acteurs de la société, selon leurs intérêts et
le niveau d'organisation auxquels ils interviennent, n'accordent pas la
même importance à différents services écosystémiques (Hein et al.,
2006; Dufour et al., 2007). Par ailleurs, tous les services rendus par
les écosystèmes ou par l'agriculture ne peuvent être fournis en même
temps : c'est ce qu'on appelle les compromis (ou trade-offs) entre
services (Rodríguez et al., 2006). Telle pratique locale ou telle
politique environnementale conduira ainsi à la fourniture de tel
service au détriment de tel autre. Dès lors, il est fondamental de bien
comprendre quels services ou quelles fonctions de l'agriculture sont
importants aux yeux de quels acteurs, et pourquoi, en fonction de
quels intérêts et dans le cadre de quelle représentation de
l'environnement et de l'agriculture. Pour répondre à ces manques, ce
texte vise à répondre au questionnement suivant.
Quelles représentations ont les usagers et gestionnaires des
ressources des interactions entre société, agriculture et
environnement ? Quelles sont les divergences et convergences entre
les différents acteurs d'un territoire quant à ces représentations ?
Quelles "fonctions" ou "services" rendus par l'agriculture sont
importants aux yeux de quels acteurs ? Pourquoi ? Quelle est la
distance entre les représentations des acteurs locaux et les
représentations sous-jacentes au concept de service écosystémique?
Nous avons abordé ces questions à partir du cas de l'élevage en zone
agricole défavorisée, qui est depuis longtemps -et de plus en plus-
reconnu pour les multiples "services" qu'il rend à la société (Gibon,
2005; Eychenne, 2012): maintien de paysages ouverts (MacDonald
et al., 2000; Mottet et al., 2006), préservation de la biodiversité des
prairies (Fischer et al., 2008), maintien d'un tissu socio-économique
dans des régions d'exode rural, etc. A l'heure où les politiques de
soutien à l'agriculture s'inscrivent de plus en plus dans l'argumentaire
de préservation de services écosystémiques (Valette et al., 2012;
Wynne-Jones, 2013), il est fondamental de bien comprendre la
complexité sociale sous-jacente à ce concept et aux dynamiques qu'il
entend décrire.
29 Une démarche empirique ancrée dans une géographie
sociale de l'environnement
Notre travail s'inscrit dans le cadre d'une géographie constructiviste
et sociale de l'environnement. Constructiviste, notre approche est
fondée sur l’idée selon laquelle les hommes agissent dans le monde
en fonction de la perception qu’ils en ont, comme le suggère la
notion d' « espace vécu » (Frémond, 1976). Pour appréhender cette
subjectivité, nous proposons d'analyser les représentations, ou
modèles mentaux, ces "représentations personnelles et internes de
l'externe que les gens utilisent pour interagir avec le monde" (Jones
et al., 2011). Ces représentations sont construites par les individus en
fonction de leur expérience, de leurs pratiques, de leurs
connaissances, mais aussi de leurs intérêts. Notre approche est aussi
une géographie sociale qui regarde les relations entre les hommes et
leur environnement comme étant des relations entre les hommes au
sujet de leur environnement, et considère le territoire comme étant le
fruit d'un « construit social » (Di Méo, 1998) entre des acteurs
hétérogènes, aux intérêts différenciés et parfois contradictoires, dans
le cadre de rapports de force souvent inégaux. Dans cette étude, nous
considérons l'agriculture, ses fonctions et les services
écosystémiques associés comme un ensemble de construits sociaux à
décrypter : comment les gens perçoivent les liens entre agriculture,
environnement et société, comment expliquer les différences entre
leurs représentations, et quelles en sont les conséquences,
notamment sur la façon dont ces acteurs interagissent entre eux.
Nous avons ancré notre travail sur deux terrains représentant deux
situations contrastées d'élevage en zone défavorisée: le premier situé
en montagne de Bigorre, dans les Hautes-Pyrénées (zone d'élevage
pastoral), et le second dans les coteaux de Gascogne, sur le canton
d’Aurignac, en Haute-Garonne (zone de polyculture-élevage
extensif).
D'un point de vue méthodologique, nous avons adopté l'approche de
l'entretien compréhensif semi-dirigé (Kaufmann, 1996). Une
trentaine d'entretiens semi-dirigés ont été menés entre octobre 2011
et juin 2012 auprès d'une diversité d'acteurs (agriculteurs, élus,
agents de développement, filières, environnementalistes...). Les
entretiens, d'une durée variant de 2 à 3 heures en moyenne, ont été
retranscrits avant de faire l'objet d'une analyse textuelle thématique à
30 l'aide du logiciel N'Vivo. Ce logiciel permet de "coder"
manuellement les entretiens retranscrits, c'est-à-dire d'associer une
portion de texte à une idée (un "nœud"), et d'organiser au fur et à
mesure de l'analyse ces "nœuds" entre eux, de façon à ce que la grille
d'analyse émerge de façon inductive à partir du matériau brut, au lieu
d'être prédéfinie en amont comme dans une démarche
hypothéticodéductive. La grille d'analyse que nous avons ainsi construite nous a
permis d'analyser pour chacun des acteurs interrogés sa
représentation des rapports agriculture-société-environnement, et en
particulier (i) sa perception des principales fonctions de l'élevage
(faut-il maintenir l'élevage et pourquoi?), (ii) sa perception des
principaux enjeux actuels autour de l'élevage (en identifiant ceux
parmi ces enjeux qui font l'objet de débats), et (iii) ses souhaits en
matière de formes d'élevage pour le futur, et les leviers et contraintes
pour y arriver.
Un premier échantillon a été défini à dire d’experts afin d'identifier
les acteurs (individus et/ou institutions) ayant une capacité à
influencer les évolutions de l'élevage sur le territoire et/ou subissant
ces évolutions, et de dresser une liste d’acteurs potentiellement
porteurs de visions contrastées sur l'élevage. Nous avons ensuite
adopté une méthode « boule de neige » : nous demandions à chaque
personne rencontrée de nous indiquer des acteurs qu’elle jugeait
porteurs d’une vision intéressante dans le cadre de notre étude.
L'échantillon constitué n'avait donc pas vocation à être
statistiquement représentatif d'une population donnée, mais visait à
mettre en évidence la diversité des regards présents sur les territoires.
Il n'était donc pas question de faire des analyses statistiques
quantitatives à partir de nos données.
Nous avons classé les personnes interrogées en sept catégories ayant
du sens pour les acteurs rencontrés (les codes entre parenthèses sont
ceux que nous utilisons dans le texte pour citer, le cas échéant, les
propos des personnes interrogées): (i) les éleveurs (E1, E2, ... E10),
(ii) les organismes de conseil et développement (D1, D2, ... D8), (iii)
les acteurs des filières (F1, ... F3), (iv) les acteurs de l'environnement
(Env.1, ... Env.4), (v) les collectivités territoriales (Coll. 1, ... Coll.
3), (vi) les forestiers, et (vii) les acteurs du tourisme.

31 Résultats : Des regards contrastés sur l'élevage et son
rapport à l'environnement
L'analyse des représentations qu'ont les acteurs des rapports entre
agriculture, environnement et société révèle des regards contrastés
sur l'importance relative des différentes fonctions de l'élevage, en
particulier de son rôle ou de son impact sur l'environnement. Afin de
rendre compte des divergences et convergences observées entre les
acteurs, nous avons établi une typologie de représentations de
l'élevage et de ses fonctions. Il s'agit ici de mettre en évidence des
pôles, des « figures » un peu caricaturales qui permettent de rendre
compte de la diversité des regards rencontrés - chaque regard
individuel se situant à une certaine distance et parfois à la croisée de
ces pôles. Il ne s’agit en aucun cas d’une typologie d’acteurs : un
acteur peut ainsi avoir un regard plus nuancé que les types présentés,
à cheval entre différents regards, ou encore adopter différents
regards selon la « casquette » qu’il porte à un moment donné (élu ou
agriculteur par exemple).
Nous avons ainsi identifié quatre grands types de représentations du
rôle de l’élevage qui se distinguent surtout par l’importance qu’ils
accordent aux différentes fonctions de l’élevage. Ce regard porté sur
les fonctions de l'élevage est en effet apparu au cours de l'analyse
comme l'élément le plus discriminant pour identifier des grands
types de représentations, sur lequel des positions contrastées
émergeaient, rassemblant plusieurs acteurs et les distinguant des
autres. Nous avons classé les différentes fonctions citées par les
acteurs en quatre catégories : les fonctions économiques,
environnementales, sociales et culturelles
Cette catégorisation n'est pas forcément représentative d'une
catégorisation qu'auraient adoptée les acteurs locaux (nous aurions
pu envisager par exemple de classer les fonctions selon l'échelle à
laquelle elles interviennent- parcelle, exploitation, paysage..); il s'agit
d'un choix analytique délibéré destiné à confronter les
représentations des acteurs locaux et les concepts de développement
durable (et ses piliers économiques, sociaux et environnementaux),
de multifonctionnalité et de services écosystémiques (les fonctions
économiques de l'élevage pouvant être apparentées à des services
écosystémiques d'approvisionnement, les fonctions
32 environnementales à des services de régulation, et les fonctions
culturelles à des services culturels).
Tableau 1. Typologie des représentations de l’élevage et de ses fonctions
Fonctions
Types de Fonctions Fonctions Fonctions
environne-représentations économiques sociales culturelles
mentales
« L’élevage a
d’abord des
Secondaires Assez
A fonctions Primordiales Importantes
ou refusées importantes productives et
économiques »
« Un élevage
bien conduit peut
B participer au Importantes Primordiales Importantes Importantes
maintien de la
biodiversité »
« Maintenir
l’élevage, c’est
maintenir un Peu Peu
C Primordiales Primordiales tissu social et un importantes importantes
patrimoine
culturel »
« Le maintien de Peu Remises en Peu Peu
D l’élevage n’est
importantes cause importantes importantes
pas primordial »

Par exemple, l'une des fonctions les plus récurrentes dans les
discours des acteurs est le rôle de l'élevage dans l'entretien du
paysage, pour maintenir des milieux ouverts. Cette notion d'entretien
du paysage recouvre à la fois une dimension culturelle qui inclut des
aspects esthétiques (un beau paysage) ou patrimoniaux (un héritage à
préserver), mais également pour certains acteurs une dimension
écologique, le paysage étant constitué d'un ensemble d'éléments
naturels et semi-naturels aux propriétés écologiques particulières.
Nous avons donc décidé de distinguer dans l'analyse l'entretien du
paysage au sens culturel du terme (classé parmi les fonctions
culturelles de l'élevage) et l'entretien du paysage au sens écologique
du terme (classé parmi les fonctions environnementales).
33 Type A : « L’élevage a d’abord des fonctions productives et
économiques »
Figure 1. Perception des principales fonctions de l'élevage dans la représentation
de type A








Dans cette représentation, l'élevage a d'abord des fonctions
productives et économiques : productives au sens où le métier
d’agriculteur a d’abord vocation à produire des denrées alimentaires
et nourrir la population, économiques dans la mesure où cette
activité doit permettre de générer des revenus et permettre à des
hommes et des femmes de vivre de leur métier.
Cette vision est portée par une grande partie des acteurs du secteur
agricole au sens large, autant dans les Coteaux que dans les
Pyrénées : chambres d'agriculture, institut de l'élevage, acteurs des
filières, et éleveurs - aussi bien en système bovin allaitant extensif
qu'en système laitier.
« C’est ce que je dis toujours, on peut dire tout ce qu’il y a autour de
l’agriculture, mais si elle est pas viable, c’est pas la peine. Moi je me
serais jamais installé si j’avais pas gagné ma croûte. On le fait pas
pour le folklore. C’est un métier où il faut qu’il y ait des résultats
économiques pour vivre normalement, comme les autres. » (E7)
« Leur vocation c’est de produire des denrées alimentaires, pas de
produire du paysage. » (D2)
Dans cette vision, l'une des principales fonctions de l'élevage est de
pouvoir valoriser des milieux difficiles, à fortes contraintes.
« Ici dans nos coteaux, on peut pas faire autre chose. Il y a
beaucoup de zones où on ne peut pas passer avec des tracteurs. Et
34 puis pour travailler un coteau en céréale, il faut le double de temps
que dans une plaine. » (E2)
De ce fait, dans cette représentation de l'élevage, les enjeux sont
centrés sur la rentabilité des exploitations, l’amélioration des
résultats techniques et une meilleure valorisation des produits avec
augmentation de la valeur ajoutée sur l'exploitation, que ce soit dans
les Coteaux ou dans les Pyrénées où le principal débouché actuel est
le broutard exporté en Italie où il est engraissé.
Cette vision de l'élevage accorde également une place très
importante à la fonction sociale de l'élevage de maintien d'un tissu
rural dans des régions connaissant un fort taux d'exode rural. En
effet, dans les Coteaux et dans les Pyrénées où le tourisme est peu
développé, l'activité agricole est un secteur économique structurant,
maintenant des emplois non seulement pour les agriculteurs, mais
aussi pour les filières d'amont et d'aval.
« Dans ces zones, s'il n’y a plus d'élevage, il n'y aura plus rien, plus
personne. […]Nous, producteurs, nous sommes au centre de tout. Il y
a plein de structures qui dépendent de nous. » (E1)
« Ça profite à tout le monde, ça maintient des écoles, des
commerces, tous les services de proximité. » (E5)
De ce fait, les enjeux associés à la transmission des exploitations
sont considérés comme des enjeux fondamentaux pour l'avenir de
l'élevage.
Dans cette figure, la fonction culturelle d'entretien du paysage tient
également une place importante. L’embroussaillement, la
prolifération des ronces et l’avancement de la forêt sont en effet
vécus comme des symboles du déclin de l’activité agricole.
« A l’époque de mon grand-père, y avait pas un arbre entre ici et le
Pla d’A., aujourd'hui c’est devenu une véritable forêt qui nous tombe
sur la gueule, c’est le mot. Il est très important que l’on regagne ces
zones intermédiaires » (E8)
Cependant, ces fonctions d'entretien de paysage restent secondaires
par rapport aux fonctions productives et économiques. L'idée d'une
rémunération des agriculteurs pour leur rôle dans l'entretien du
paysage fait dans cette représentation l'objet d'un rejet.
« On est censé devenir les jardiniers du Comminges? Dans ce cas, il
faudrait nous le dire clairement. On va se contenter de
35 débroussailler les bords de chemins, en portant des vêtements de
paysans » (E1).
De la même façon, les fonctions environnementales sont reléguées
au second plan dans cette représentation de l'élevage. Certains
acteurs ne les évoquent pas du tout, à aucun moment de l'entretien.
D'autres adoptent un profil plus opportuniste, considérant ces
fonctions environnementales comme un sous-produit de l'élevage
qu'il serait dommage de ne pas exploiter, soit pour mieux valoriser
les produits, soit sous la forme de primes. Pour les éleveurs qui font
de la vente directe ou semi-directe, les fonctions environnementales
sont un moyen de valoriser l'image de leurs produits et de répercuter
cette plus-value sur les prix de vente. « L’enjeu environnemental,
[...] c’est la carte de visite. » (E7). Les primes de soutien à l'élevage
pour ses fonctions environnementales concernent actuellement
surtout les éleveurs qui sont dans des filières longues, notamment les
éleveurs allaitants qui touchent la prime à la vache allaitante et la
prime à l'herbe, justifiées en partie par le rôle des troupeaux
allaitants sur le maintien de paysages ouverts. Cependant, dans cette
vision productive de l'élevage, ces formes de rémunération ne sont
acceptées que dans la mesure où elles représentent une façon de
"compenser un marché défaillant" (D2), c'est-à-dire des prix de
vente trop faibles qui ne permettent plus aux éleveurs de vivre
uniquement de la vente de leur produit.
Type B : « Un élevage bien conduit peut participer au maintien de la
biodiversité »
C'est dans cette figure que les fonctions environnementales de
l'élevage sont le plus mises en avant. L'élevage est reconnu comme
une activité ayant contribué à créer une mosaïque paysagère et des
équilibres agro-écologiques particuliers qu'il est important de
préserver.
« Quand une prairie près de l'Adour s'enfriche ou est cultivée en
maïs, ça nous embête, car on perd une grosse part de
biodiversité. Les prairies ont une richesse naturelle singulière
qui est reconnue. » (Env. 1)
Ces fonctions environnementales ne sont cependant pas antagonistes
d'un élevage aux fonctions productives. Au contraire, cette vision
met l'accent sur le fait qu'un élevage « bien conduit » permet
36 d'exploiter les synergies entre ces fonctions productives et
environnementales.
« Il faut qu'ils réussissent à avoir un élevage qui utilise le
territoire. On aura ainsi un paysage qui fonctionne mieux, un
écosystème qui fournit des services attendus. […] Mais attention,
il faut de l'élevage extensif bien conduit, pas de la cueillette. »
(Env.1).
Les acteurs portant ce regard mettent d'ailleurs en avant que ces
bonnes pratiques requièrent une technicité fine et résultent d'un
ensemble de connaissances et de savoir-faire qu'il est important de
conserver.
Figure 2. Perception des principales fonctions de l'élevage dans la représentation
de type B








Cette vision est plus présente d'une façon générale dans les Pyrénées
que dans les Coteaux où les enjeux environnementaux sont moins
prononcés. Elle est portée essentiellement par des acteurs
environnementaux tels que le parc national des Pyrénées, et la
Direction régionale de l'environnement (DREAL), mais aussi dans
une certaine mesure par certains acteurs du développement comme le
Centre de Ressources sur le Pastoralisme et la Gestion de l'Espace
(CRPGE). Elle est bien plus rare chez les éleveurs, bien que nous
ayons rencontré un éleveur allaitant dans les Pyrénées assumant
pleinement un rôle d'entretien du territoire et se réclamant d'une
« excellence environnementale » : on peut se demander s'il ne s'agit
pas d'un profil émergeant et amené à se développer.
On considère dans cette représentation qu'il faudrait d'avantage
assumer les fonctions environnementales de l'élevage, considérer les
37 éleveurs comme des acteurs participant à l'entretien d'un écosystème,
et les rémunérer ouvertement pour ces fonctions.
« Ils [les agriculteurs] ne sont pas considérés comme des
fonctionnaires de l’Europe comme certains le disent, ils sont des
producteurs, pas que de produits alimentaires. Si on disait
clairement, "on rémunère votre production de biodiversité" ça
changerait beaucoup de choses » (Env.2)
Enfin, d'une façon générale, alors que dans la vision précédente d'un
élevage aux fonctions économiques et productives, l'échelle
privilégiée pour penser est celle de l'exploitation, dans cette
visionci, l'échelle privilégiée est celle du territoire : c'est à cette échelle
qu'est observée la mosaïque paysagère et que sont pensées les
pratiques d'élevage. Il s'agit de défendre une forme d'élevage qui sait
profiter du potentiel de l'ensemble du territoire, qui l'entretient en
retour et qui cohabite avec les autres activités présentes sur ce
territoire, notamment le tourisme. Les fonctions culturelles
(contribuer à l'identité de la région et à l'attractivité du territoire) et
sociales (maintien d'un tissu rural) de l'élevage sont donc également
pleinement reconnues.
Type C : « Maintenir l’élevage, c’est maintenir un tissu social et un
patrimoine culturel »
Figure 3. Perception des principales fonctions de l'élevage dans la représentation
de type C










Dans cette représentation, ce sont les fonctions sociales et culturelles
de l'élevage qui sont mises au premier plan. Face à l'exode rural qui
touche ces régions, l'élevage est considéré comme l'activité
économique traditionnelle qui permet de maintenir de la vie dans les
38 villages, tout en préservant un patrimoine culturel, un ensemble de
pratiques et savoir-faire, des produits régionaux et des paysages
façonnés par l'élevage, symboles forts d'une identité régionale tant
dans les Coteaux que dans les Pyrénées.
Cette vision dont les mots-clefs sont "préserver" et "maintenir" est
portée essentiellement par les collectivités territoriales et les acteurs
du tourisme, qui mettent en avant le rôle de l'élevage sur l'attractivité
du territoire pour des touristes en quête d'"authenticité" (visites à la
ferme, vente de produits fermiers sur les marchés, rencontre de
troupeaux en estives).
« Les gens sont friands de tout ça, de ce côté nature de
l’élevage, de voir les troupeaux en liberté, les bergers, ça a un
côté folklorique qui plaît. » (Coll.3)
Cette vision est également partagée par une catégorie spécifique
d'éleveurs dits « patrimoniaux » dans les Pyrénées. Il s'agit
d'éleveurs qui ont choisi cette activité non pas pour des motivations
économiques (ce sont souvent des pluri-actifs ou des retraités qui ne
sont pas dans une optique de rentabilité) mais pour des motifs
personnels, comme un choix de vie, souvent pour préserver un
patrimoine familial.
« Quand mes grands-parents m'ont raconté comme ils ont
travaillé pour garder les terres et les entretenir, cela m'a
donné envie de garder l'exploitation » (Réunion d'éleveurs
Pyrénées)
Un conseiller agricole des Pyrénées évoque ainsi cette catégorie
d'éleveurs qu’il qualifie lui-même de patrimoniale, reconnaissant le
rôle essentiel de ces exploitations dans l’entretien du territoire.
Celles-ci sont souvent constituées de petites parcelles éparpillées,
avec des petits troupeaux, ce qui permet l’utilisation des granges
traditionnelles, inadaptées aux troupeaux des grosses structures.
« Ils acceptent de passer du temps à garder les brebis. Ils ont
un parcellaire qui représente un capital foncier donc ils le
maintiennent en état, c’est leur bien. Ils ont un rôle capital
dans l’entretien du territoire. Mais c’est pas avec eux qu’on va
faire du développement agricole. » (D3)
La dernière phrase de cette citation illustre bien les différences de
regards entre ces éleveurs et ce conseiller de Chambre d’agriculture,
39 qui est dans une vision productive de l'élevage, les « vrais » éleveurs
étant pour lui les éleveurs dits « professionnels ».
Enfin, il est intéressant également de noter que les fonctions
environnementales de l'élevage sont presque absentes de cette
représentation. On est en effet ici dans une vision où l'élevage est un
moyen de "ne pas laisser la nature reprendre le dessus" (Réunion
éleveurs Pyrénées): l'élevage est un moyen de façonner,
d'anthropiser les écosystèmes, non pas de les préserver.
Type D : « Le maintien de l’élevage n’est pas primordial »
Figure 4. Perception des principales fonctions de l'élevage dans la représentation
de type D










Alors que les trois autres types de représentations considèrent qu'il
est nécessaire de maintenir l'élevage - en divergeant sur les raisons
pour lesquelles il faut le maintenir -, dans ce quatrième regard, le
maintien de l’élevage n'est pas considéré comme forcément
nécessaire. Autrement dit, on ne lui accorde aucune fonction
primordiale, et on met en avant les avantages qui pourraient être
associés à un retour de la forêt.
Cette vision est portée par certains acteurs du secteur forestier et de
l'environnement. Les forestiers mettent sur la table la question des
avantages économiques en termes de production de bois qui pourrait
résulter d'un retour à la forêt, tandis que certains acteurs
environnementaux mettent en avant la richesse en biodiversité -
notamment faunistique - des écosystèmes forestiers. On voit ici que
les acteurs environnementaux ne constituent pas un bloc
monolithique : l'un des acteurs environnementaux interrogé dans le
cadre de cette enquête porte en effet un regard critique sur
40 l'argumentaire (avancé par d'autres acteurs environnementaux) selon
lequel il faut maintenir l'élevage au nom de son rôle dans le maintien
de la biodiversité. Cet acteur critique non pas l'idée d'un maintien de
l'élevage (à titre personnel, il peut d'ailleurs être favorable au
maintien de l'élevage pour ses fonctions sociales et culturelles), mais
le fait que ce soit fait au nom d'arguments environnementaux, qu'il
juge non valides. Non seulement les écosystèmes forestiers sont les
habitats d'un certain nombre d'espèces jugées importantes (comme
l'ours par exemple), mais par ailleurs, s'il est jugé important de
maintenir des écosystèmes ouverts, il s'étonne que l'on n'étudie pas
d'avantage le rôle que jouent les troupeaux d'ongulés sauvages en la
matière.
« D’un côté on utilise l’argument 'maintenir les milieux ouverts
pour maintenir l’élevage en montagne' et de l’autre côté on paye
des agents de l’Etat pour aller tuer des cerfs, sous prétexte qu’ils
maintiennent des milieux ouverts ! Moi je me dis qu’il va falloir
se poser la question : est-ce que le rôle joué par le mouton ne va
pas pouvoir être joué par l’isard et le cerf ? » (Env.4)
C'est également dans cette représentation de l'élevage que sont mises
en avant les externalités négatives de l'élevage : les effluents
d’élevage sur les estives (traitements sanitaires des troupeaux et
effluents des cabanes fromagères) qui sont accusés d’affecter les
insectes coprophages, les oiseaux et la vie aquatique, la transmission
de maladies des troupeaux domestiques vers les troupeaux sauvages
(en reconnaissant la probabilité de transmission dans l'autre sens), la
destruction d'une strate herbacée favorable au grand tétras (espèce
protégée), et enfin, les impacts négatifs du pâturage sur la production
forestière (tassement du sol et broutage des accrus).
Discussion
Des représentations contradictoires ou complémentaires ?
Les différentes représentations des liens
agriculture-environnementsociété que nous avons observées chez les acteurs rencontrés
correspondent à différentes attentes vis-à-vis de l'élevage qui ne sont
pas forcément compatibles. Les conflits d'intérêts, potentiels ou
avérés, associés à ces divergences peuvent s'exprimer à trois niveaux
: (i) dans les arbitrages sur les politiques agri-environnementales
(action publique), (ii) dans les projets de territoire (action collective),
41 et (iii) dans les formes d'élevage observées sur le terrain (résultant en
partie des deux points précédents).
Au niveau de l'action publique, tout d'abord, les politiques de soutien
de l'agriculture ne prennent pas les mêmes formes selon les fonctions
reconnues à l'élevage. Par exemple, tandis que les acteurs ayant une
vision productive de l'élevage défendent une politique de soutien des
prix, les acteurs mettant l'accent sur ses fonctions environnementales
défendent l'idée d'une rémunération assumée de ses externalités
positives. Les politiques effectivement mises en place résultent
finalement de rapports de force entre des acteurs ou groupes
d'acteurs portant ces différentes visions, et au niveau local, les
réactions des uns et des autres sur ces politiques illustrent ces
divergences. Si tout le monde s'accorde à dire que la prime à l'herbe
a permis le maintien de l'élevage dans de nombreuses zones
difficiles, certains acteurs des filières - qui en bénéficient pourtant
indirectement- dénoncent le fait que cette prime, en favorisant une
extensification des systèmes d'élevage pour maintenir des milieux
ouverts, diminuent la productivité des troupeaux. A l'inverse, alors
que la prime de maintien des troupeaux de vaches allaitantes est en
partie justifiée par leur rôle d'entretien des territoires, certains acteurs
pointent les effets pervers de cette prime en matière
d'environnement, qui a favorisé le développement de gros troupeaux
de vaches allaitantes, aux dépens des troupeaux ovins et des
troupeaux de plus petite taille, se soldant par une efficacité moindre
dans l'entretien du territoire (certaines portions d'estives
surexploitées parallèlement à d'autres zones plus difficiles d'accès,
qui s'enfrichent, abandon des zones intermédiaires).
Ces divergences s'expriment également dans les conflits d'usage ou
dans les projets de territoire. Par exemple, bien que le parc national
des Pyrénées semble aujourd'hui avoir adopté un discours
relativement consensuel sur la nécessité de maintenir l'élevage pour
son rôle sur la mosaïque paysagère, on observe des frictions, par
exemple dans le choix des aménagements (routes, cabanes, etc.),
avec une opposition entre d'un côté une volonté de faciliter et
d'optimiser le travail des éleveurs en estive, et de l'autre, une priorité
accordée aux enjeux environnementaux.
Enfin, les formes d'élevages observées sont elles-mêmes en partie
des résultantes de ces divergences, non seulement parce qu'elles sont
façonnées par les compromis négociés aux niveaux de l'action
42 publique et de l'action collective, mais aussi parce qu'elles sont
l'expression de projets d'individus défendant une certaine vision de
l'élevage. On peut cependant observer des formes d'élevage
différentes, mais compatibles et complémentaires sur le territoire,
répondant à différentes attentes vis-à-vis de l'élevage. Cette phrase
d'un éleveur allaitant extensif illustre bien cette idée :
« Personnellement, j’ai choisi de faire une majorité de maigre de façon à
être en phase avec ce territoire. Donc certes, je perds de la valeur ajoutée,
certes je perds de la pertinence par rapport à une logique de territoire où
on accueille des touristes. Mais par rapport à la logique territoriale,
environnementale, par rapport à la zone intermédiaire, je suis plus en
phase. » (E6)
Retour sur le concept de service écosystémique
L'un des objectifs de ce travail était d'interroger la montée en
puissance du concept de service écosystémique pour penser les
relations agriculture-société-environnement, tant au niveau
scientifique que politique. En particulier, étant donnée l'importance
des représentations - ou modèles mentaux-, filtre à travers lequel les
gens agissent et réagissent aux injonctions, il nous semble nécessaire
de s'interroger sur la distance entre ces représentations et le concept
de service écosystémique. Dans quelle mesure ce concept permet-il
d'appréhender ces représentations? Qu'apporte-t-il d'exogène? Que
néglige-t-il? Quels peuvent être par conséquent les impacts de
l'usage de ce concept pour penser et gérer les relations
agriculturesociété-environnement? Pour répondre à ces questions, nous avons
appliqué le concept de service écosystémique aux représentations
locales que nous avons observées, de façon à évaluer la distance
entre ce concept et les représentations locales. Le tableau 2 reprend
ainsi quelques-unes des principales fonctions de l'élevage citées par
les acteurs rencontrés pour les analyser en termes de services
écosystémiques.
Notre première observation, c'est que très peu d'acteurs emploient le
terme de service, à l'exception d'un acteur de la DREAL, acteur
environnemental intervenant à une échelle régionale, dépassant le
local. Mais au delà de l'emploi du terme, rares sont les mentions à
des interactions qui correspondent strictement à l'idée de services
fournis par les écosystèmes. Les interactions
agriculture-sociétéenvironnement décrites par les acteurs rencontrés correspondent
davantage à des fonctions de l'agriculture (fonctions de l'élevage
43 dans notre cas). On peut s'interroger d'ailleurs sur les cycles
d’appropriation des discours publics par les acteurs locaux, qui
mobilisent aujourd’hui l'idée de multifonctionnalité de l'agriculture
des politiques des années 2000, et penseront peut-être demain en
termes de services fournis par les écosystèmes? Toujours est-il que
nous avons choisi l'entrée fonction de l'élevage dans notre cadre
d'analyse, car c'est celle qui nous semblait le plus à même de rendre
compte des représentations des acteurs.
Tableau 2. Les principales fonctions de l'élevage citées par les acteurs rencontrés
analysées en termes de services écosystémiques

Quelle fonction A quel service cela peut Quel système Qui en sont les
de l'élevage? s'apparenter? fournit le bénéficiaires?
service?
Fourniture d'un Service Le système Agriculteurs
revenu aux d'approvisionnement social qui
agriculteurs (indirectement) utilise
l'écosystème
Maintien d'un Aucun (services culturels Le système Population
tissu social au sens large? effet social qui locale
indirect des services utilise
d'approvisionnement?) l'écosystème
Maintien d'un - Service de régulation L'me Société dans
paysage ouvert (fonctionnalité paysage), modifié par le son ensemble
- Service culturel système social
(esthétique)
Maintien de la - Service de régulation L'écosystème Société dans
biodiversité - Service culturel modifié par le son ensemble
système social
Maintien d'un - Service culturel Le système
patrimoine social qui son ensemble
culturel utilise
l'écosystème
Impacts négatifs -Dégradation de services L'écosystème Société dans
sur de régulation et de non modifié son ensemble
l'environnement services culturels par le système
social

Par ailleurs, lorsque l'on regarde à quels types de services
écosystémiques (selon la classification du MEA) se rapportent les
principales fonctions de l'élevage évoquées par les acteurs rencontrés
(tableau 2), nous faisons deux constats. Tout d'abord, alors que les
44 fonctions sociales de l'élevage sont considérées comme importantes
par la plupart des acteurs - c'est même la plus consensuelle des
fonctions (tableau 1) - ces fonctions sociales ne se rapportent
directement à aucun service écosystémique. Elles pourraient être
éventuellement associées à un effet indirect de la rémunération des
éleveurs, elle-même indirectement associées à un service
d'approvisionnement - la production agricole. Une autre possibilité
serait de les considérer comme faisant partie des services culturels au
sens large, mais ceci soulève un autre problème, qui est lié à notre
second constat : c'est à la catégorie des services culturels que se
rapporte le plus grand nombre de fonctions de l'élevage citées par les
acteurs. Or c'est souvent la catégorie de services qui est négligée
dans les évaluations économiques de services, du fait de la difficulté
que rencontrent les économistes à les évaluer. Ainsi, de nombreux
travaux d'évaluation reconnaissent l'existence de ses services, mais
choisissent de ne pas les évaluer économiquement. Le risque est fort
qu'ensuite, lorsque les politiques s'inspirent de ces rapports pour
monter des dispositifs, ils n'utilisent que les éléments chiffrés, et
négligent donc ces fonctions culturelles, qui sont pourtant
essentielles aux yeux de nombreux acteurs locaux, comme le montre
ce travail. Par ailleurs, sans parler d'évaluation, on peut interroger la
portée analytique de cette catégorie large et mal délimitée de
services culturels qui inclut beaucoup de choses très différentes.
Enfin, ce travail nous amène également à préciser et interroger la
nature du système qui fournit un service ou une fonction (tableau 2).
Selon la définition communément admise des services
écosystémiques, c'est l'écosystème qui fournit des bénéfices à la
société. Or si l'on regarde le tableau 2, la plupart des fonctions citées
par les acteurs se rapportent à des services qui seraient fournis par un
socio-écosystème, composé de deux sous-systèmes entremêlés, un
écosystème (la montagne, les prairies, les sols, la végétation, etc.) et
un système social (les éleveurs, leurs pratiques, leurs troupeaux, les
autres acteurs, etc.). Ce constat est bien entendu à relier au fait que
nos entretiens étaient axés sur les interactions
agricultureenvironnement-société, et non pas simplement sur les rapports
société-environnement. Ce travail interroge en effet de façon ciblée
l'usage du concept de service écosystémique pour penser ces
relations agriculture-société-environnement. Si l'on pousse un peu
plus loin notre analyse, on peut distinguer trois catégories de
fonctions citées par les acteurs (tableau 2): celles qui sont fournies
45 par un système social qui utilise l'écosystème (ex : rémunération des
agriculteurs), celles qui sont fournies par l'écosystème si et
seulement si ce dernier est modifié par le système social (ex:
maintien de paysages ouverts), et enfin, dernière catégorie, les
services qui sont fournis par les écosystèmes s'ils ne sont au contraire
pas modifiés par le système social (ex : présence du grand tétras).
Cette dernière catégorie de services n'est citée que par les acteurs
naturalistes pour pointer les effets négatifs de l'élevage sur
l'environnement. Et pourtant, c'est la seule qui corresponde
finalement à la définition stricte des services écosystémiques. On
peut donc se demander si l'usage du concept de service
écosystémique pour penser les relations
agriculture-sociétéenvironnement ne risque par de mettre en avant ce type d'interactions
au détriment d'autres. Certes, on peut considérer qu'il s'agit d'un
apport intéressant du concept de service écosystémique, qui permet
de donner une voix à la « nature muette » (Billaud, 1996).
Cependant, le risque est que cela se fasse au détriment d'une vision
intégrée des relations hommes-environnement, renforçant ce que
certains auteurs appellent le « désencastrement »
(« disembededness ») (Hansson and Wackernagel, 1999).
Conclusion
Du fait de son succès, le concept de service écosystémique est de
plus en plus souvent considéré comme un acquis, sans que soient
explicitées et remises en cause les valeurs qui le sous-tendent, et sans
reconnaître la distance qu'il peut y avoir entre cette notion savante et
les représentations des acteurs locaux. Notre étude contribue à
combler ces lacunes, en partant d'une analyse des représentations des
acteurs locaux sur l'élevage dans deux zones agricoles défavorisées
du Sud-Ouest de la France (Pyrénées et Côteaux de Gascogne). Elle
met en évidence l'existence de regards contrastés sur l'élevage et ses
différentes fonctions, en identifiant quatre grands types de
représentations : (i) "l'élevage a d’abord des fonctions productives et
économiques", (ii) "un élevage bien conduit peut participer au
maintien de la biodiversité", (iii) "maintenir l’élevage, c’est
maintenir un patrimoine culturel", et (iv) " le maintien de l’élevage
n’est pas primordial". Nous avons analysé ensuite les conflits
d'intérêts, potentiels ou avérés, qui peuvent être associés à ces
divergences de regards, avant de revenir sur le concept de service
écosystémique. Notre étude montre à ce sujet que très peu d'acteurs
46 de terrain pensent actuellement en terme de services écosystémiques,
le concept de fonctions de l'agriculture étant généralement plus
proche de leurs cadres de pensée. Par ailleurs, les fonctions sociales
et culturelles de l'agriculture, très importantes dans les discours des
acteurs, ne sont pas bien prises en compte dans le cadre conceptuel
des services écosystémiques, qui met finalement plus l'accent sur les
impacts négatifs de l'agriculture, notamment sur l'environnement,
que sur ses contributions potentiellement positives. Ces conclusions
nous amènent à proposer deux principales perspectives de recherche
sur lesquelles la géographie humaine a un rôle à jouer. Dans la
tradition des travaux de géographie en "political ecology" (Robbins,
2004) qui portent un regard critique sur les idées et les concepts
"allant de soi" en matière d'environnement, nous suggérons, sur un
plan conceptuel, que ce concept soit considéré comme un construit
social : qui joue quel rôle dans la promotion et l'usage de ce concept?
Quelles en sont les conséquences, à la fois sociales et écologiques?
Sur un plan opérationnel, les modalités d'actions associées aux
services écosystémiques sont actuellement le plus souvent basées
soit sur des transactions marchandes, soit sur des interventions
étatiques. Notre étude suggère la nécessité de tenir compte de la
complexité et de la diversité des perceptions et des intérêts des
acteurs locaux en matière d'environnement, et donc de développer
des approches des services écosystémiques fondées sur des formes
de dialogue et de concertation entre acteurs, chercheurs et décideurs
de façon à envisager localement des formes d'action collective
territorialisée. Ceci implique de reconnaître et d'analyser la
complexité sociale sous-jacente à l'évolution et à la gestion des
services écosystémiques. Les chercheurs en sciences biotechniques
(écologie, agronomie) ont tendance en effet à voir le concept de
service écosystémique comme une façon de décrire les propriétés ou
le fonctionnement d'un écosystème, en déconnectant ces dynamiques
de leur contexte social. Or derrière tout "service", il y a des individus
et des groupes d'individus, qu'il s'agisse de bénéficiaires de services
ou d'acteurs contribuant à produire, dégrader ou protéger ces
services. Les compromis entre services écosystémiques peuvent ainsi
être vus comme étant le siège de "compromis" sociaux entre acteurs,
devant faire l'objet de choix collectifs explicites et concertés.


47 Remerciements
Nous remercions l'ensemble des personnes rencontrées et interrogées
dans le cadre de cette étude pour le temps qu'ils nous ont accordé et
les connaissances qu'ils ont partagées. Ce travail a été réalisé dans le
cadre du projet MOUVE « Les interactions Elevage et Territoire
dans la mise en mouvement de l’intensification écologique », financé
par l'ANR dans le cadre du programme Systerra.

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50 Gestion environnementale de la voie publique
par les citoyens : mise en relation des discours
officiels et des pratiques quotidiennes locales à
Paris et New York City
Sandrine Baudry*
* Ethnologue, INRA, UMR SAD-APT/AgroParisTech,
sandrine.baudry35@gmail.com

Introduction
Depuis les débuts du community gardening dans les années 1970,
dans un contexte de crise sociale et économique (Lawson 2005), les
citadins, les municipalités et les chercheurs ont exprimé un intérêt
grandissant pour les formes citoyennes de gestion des ressources
naturelles urbaines. Les bénéfices sociaux, économiques,
environnementaux et nutritifs de ces jardins ont été étudiés dans des
contextes urbains variés, dans de nombreux pays tels la France
(Caggiano 2011), les États-Unis (Mogk et al. 2010 ; Hynes 1996 ;
Baudry 2011), le Canada (Bouvier-Daclon and Sénécal 2001 ;
Reyburn 2002 ; Reyburn and Sénécal 2004), ou l'Afrique du Sud
(Reuther and Dewar 2006). Le jardinage collectif peut en effet
fournir des services écosystémiques (Barthel et al. 2010),
encourager la cohésion sociale, la résilience physique et
émotionnelle (Tidball et al. 2007), l'éducation à l'environnement,
l'accès à une nourriture de qualité (Van Veenhuizen 2006) et
représenter une potentielle source de revenus. Le « droit à la ville » a
également été invoqué, soulignant la possibilité de remettre en
question les manières dont nous appréhendons l'espace public, et
révélant les conflits potentiellement causés par cette activité
d'apparence inoffensive (Schmelzkopf 1995 ; Staehli et al. 2008).
Cette perspective s'appuie sur l'idée développée par Henri Lefebvre
(1968) selon laquelle le « droit à la ville » ne fait pas simplement
référence à une égalité d'accès de tous les citoyens aux ressources
urbaines – y compris l'espace – mais également au droit à
transformer collectivement la ville à travers des activités
quotidiennes. Cette idée peut être étendue aux ressources naturelles.
51 Cet article propose de poser des questions soulevées par l'implication
des habitants dans la gestion des ressources naturelles sur la voie
publique. Celle-ci est un espace ambigu : très publique par nature,
elle est fréquentée par de multiples usagers pour des raisons variées
et parfois contradictoires (Terrin 2011). Il s'agit également d'un
espace liminaire et de passage : les trottoirs représentent souvent la
frontière entre la sphère privée du foyer et la sphère publique de la
rue, et la plupart des usagers les considèrent comme de simples
couloirs leur permettant de circuler d'un point à un autre. Et pourtant,
dans de nombreuses villes les habitants sont tenus pour responsables
de leurs entretiens. Cette dichotomie entre responsabilité privée et
propriété publique, tout comme le nombre élevé d'instances en
charge de l'entretien de la voie publique, rendent difficile
l'identification des droits et devoirs de chacun sur ces espaces (Sellin
1997). De plus, les cultures et législations locales influencent les
usages de l'espace public, en particulier les usages sédentaires tels les
terrasses de café, s'asseoir ou dormir par terre, etc.
L'hypothèse de départ est que les actions citoyennes sur la voie
publique, qu'elles soient encouragées et encadrées par la municipalité
(Svendsen et al. ; Moskell et al.), ou spontanées, voire illégales,
peuvent aider à la mise en place de politiques environnementales,
gagnant ainsi en légitimité mais risquant alors de perdre en liberté et
créativité. L'article présentera le contexte et la méthodologie de la
recherche, avant de décrire les politiques environnementales et
quelques actions d'habitants dans les deux villes. La discussion vise à
interroger comment, dans le cas de deux villes denses portant des
discours environnementaux forts, les différences dans les priorités en
la matière et dans la conception des relations entre institutions et
citoyens influencent les pratiques de gestion des ressources
naturelles sur la voie publique.
Contexte et méthodologie de la recherche
Contrairement aux jardins collectifs et à d'autres formes d'action des
citadins sur l'espace public comme le graffiti ou les manifestations
(Marche 2012), les ressources naturelles situées sur la voie publique
et les questions qu'elles soulèvent du point de vue des sciences
sociales ont été très peu étudiées jusqu'à présent, à l'exception du
guerrilla gardening (Reynolds 2008). Et pourtant, elles sont
également susceptibles de jouer un rôle de plus en plus important
52 dans les politiques publiques à une époque où les politiques
environnementales ambitieuses requièrent des solutions créatives au
vu du manque d'espaces et de moyens disponibles pour les mettre en
place. Les toits, les murs et les rues apparaissent alors comme des
espaces alternatifs viables, et le travail bénévole des citoyens comme
une ressource précieuse. Les municipalités de New York et Paris ont
5élaboré des programmes de cette envergure : PlaNYC 2030 , en
particulier Million Trees, un programme de plantation d'arbres à
l'échelle municipale, et le Plan Biodiversité, qui vise à protéger et
développer les trames vertes et la biodiversité à Paris intra-muros et
au-delà.
Les deux municipalités exposent leur intention de repenser et
restructurer la ville afin d'améliorer la qualité de vie des habitants, et
ceci en mettant l'accent sur les questions environnementales. Mais
dans les deux cas, ces ambitions se heurtent à plusieurs difficultés :
des financements limités, des incertitudes concernant la meilleure
manière de concrétiser ces politiques, le manque d'espace, surtout à
Paris, des problèmes de communication avec les habitants et les
employés municipaux. Certaines de ces difficultés peuvent être
résolues, au moins en partie, grâce à l'implication des habitants ;
c’est ce que les deux villes ont commencé à reconnaître dans les
années 2000, lorsqu'elles ont accepté les jardins collectifs comme
des usages pertinents de leur espace. Le fait d'accepter que les
habitants entretiennent des terrains publics témoigne d'un véritable
changement dans les relations entre citadins et institutions et dans les
dynamiques qui président à la fabrique de la ville. Bien que la
gestion des ressources naturelles sur la voie publique représente une
pratique encore nouvelle, elle semble offrir un potentiel similaire de
changement de la gestion de l'espace et de la nature en milieu urbain.
Ce travail en cours s'appuie sur des recherches de terrain et
bibliographiques. Les données concernant les discours officiels et la
chronologie des politiques environnementales proviennent de la
littérature scientifique et de rapports institutionnels, des archives
d'associations et de presse, et d'entretiens avec des élus en charge des
espaces verts et des employés municipaux de ce service, de celui de
la voirie et des programmes décrits ici. Mais l'essentiel des données a
été récolté sur le terrain, par des méthodes ethnographiques

5 http://www.nyc.gov/html/planyc2030/html/home/home.shtml
53 d'observation, de participation et d'entretiens non directifs. Le terrain
new yorkais, essentiellement à Brooklyn et dans le nord-ouest de
Manhattan, a duré quatre semaines de l'été 2012 ; à Paris, le terrain
exploratoire dont les résultats sont présentés ici s'est fait tout au long
6de cette même année. Ceci ne permet pas une comparaison
équilibrée mais de proposer une première analyse, ainsi que des
pistes de recherche pour l'avenir. Pour des raisons de concision ne
seront présentés ici que les actions associées au programme Million
Trees à New York, et celles observées dans le 20ème arrondissement,
à Paris.
Politiques environnementales et pratiques d'habitants à
New York City et Paris
Les Villes de Paris et New York ont élaboré d'ambitieux programmes
environnementaux pour faire face aux défis écologiques,
démographiques, sociaux et économiques actuels et à venir. À New
York, le PlaNYC 2030 a été lancé en 2007 afin de préparer la ville à
accueillir un million de résidents supplémentaires en construisant et
restaurant des infrastructures dans tous les domaines : le logement, la
gestion de l'eau, les transports, les espaces verts. Le programme sur
les Infrastructures Vertes vise à verdir la voie publique afin de mieux
gérer les eaux de pluie et de lutter contre l’îlot de chaleur (City of
New York 2007). La municipalité prévoit également de planter un
million d'arbres, dont 200 000 sur la voie publique, pour des raisons
7sanitaires et esthétiques . Les jeunes arbres plantés le long des rues
sont particulièrement vulnérables malgré le soin apporté au choix
d'essences résistantes à la pollution et à la sécheresse (gingko,
copalme d'Amérique, etc.). En effet, ils subissent de nombreux
usages et mésusages de la part des passants : déchets et déjections
canines à leur pied, vélos attachés au tronc, malveillance (Lu et al.
2010).
La municipalité a donc dû rechercher des solutions créatives et en
2009 elle a lancé le programme « Adopt a tree », par lequel des

6Un second financement a permis de prolonger cette étude parisienne et de
répondre à certaines des questions posées dans cet article.
7Un rapport de 2007 estimait à 5,2 millions le nombre d'arbres de la ville, dont
environ 500 000 dans la rue.
http://www.nycgovparks.org/trees/tree-census/20052006. En février 2014, le service des espaces verts estimait à plus de 600 000 le
nombre d'arbres plantés grâce au programme.
54 citadins peuvent s'engager à s'occuper d'un arbre particulièrement
8vulnérable, identifié grâce à une carte interactive . Cette « adoption »
est définie de manière suffisamment large pour permettre des
engagements plus ou moins exigeants : garder un œil sur l'arbre et
prévenir la ville en cas de maladie ou d'acte de vandalisme, installer
une barrière protectrice, placer une signalétique décourageant les
déjections canines, ramasser les ordures et arracher la flore
spontanée, arroser ou planter des fleurs au pied de l'arbre. Cette
dernière option résulte d'une double stratégie de la part de la
municipalité : elle semble plus apte à inciter les citadins à s'investir
dans la protection des arbres, puisque l'embellissement et la volonté
de marquer son territoire demeurent d'importantes motivations, et il
s'agit d'un moyen d'assurer que les autres actions nécessaires à
l'entretien de l'arbre seront effectuées, puisqu'en s'occupant de leur
jardinet, les habitants arrosent, protègent et nettoient l'arbre (photo 1)
Photo 1. Pied d'arbre fleuri (2012).












Afin de faciliter cette gestion par les habitants, le service des Parcs
de la ville propose des ateliers gratuits. Durant ces ateliers, les
participants apprennent à s'occuper d'un arbre et reçoivent des outils

8Voir le site web du programme : http://www.milliontreesnyc.org/html/home.shtml
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