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Epistémologie, éthique et politique

De
208 pages
La "galaxie" des chercheurs sur l'Imaginaire s'était donné rendez-vous pour tenter de dresser un premier bilan de la modernité (agonisante). Nous voulions insister sur les écueils, les travers, voire les contradictions inhérents aux Temps Modernes, à présent mieux circonscrits parce que déjà dépassés... Ce colloque intitulé "Ruptures de la Modernité" a dépassé nos voeux puisque les chercheurs ont non seulement participé à l'élaboration d'un tableau des déchirements, fractures, égarements de la modernité, mais aussi tenté de proposer ce qu'ils percevaient de nouveau, des prémices ou des germinations d'un réel en recomposition. Les textes recueillis à partir de ce colloque donnent lieu à plusieurs volumes. Le volume présenté ici regroupe différentes conférences autour des thématiques suivantes : "épistémologie, éthique, politique".
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ACTES DU COLLOQUE DU CRI, CENTRE DE RECHERCHE SUR L'IMAGINAIRE, MONTPELLIER, DÉCEMBRE 1994 : "RUPTURES DE LA MODERNITÉ"

ÉPISTÉMOLOGIE, ÉTHIQUE ET POLITIQUE
Sous la direction de Martine XibeITas

Les Cahiers

de l'Imaginaire

-

N° 14-15

Directeurs: Gilbert Durand, professeur émérite à l'Université de Grenoble, et Michel Maffesoli, professeur de sociologie à la Sorbonne Paris V. Secrétaire de rédaction: Patrick Tacussel, professeur de sociologie à l'Université Paul Valéry de Montpellier. Coordination: Martine Xiberras, l'Université Paul Valéry à Montpellier. Correspondance: maître de conférences à

E-mail: cahiers@ceaq.univ-paris5.frouceaq@univ-pa11s5.fr Tél. : 01 43 54 46 56 Fax: 01 43 54 06 30 Comité de lecture: Pietro Bellasi,_professeur de sociologie à l'Université de Bologne (Italie), Marie-Hélène ~ayan-Janbon maître de conférences à l'Université Paul Valéry, ~d~ar Morin, socioÎogue et épistémologue, directeur de recherche au CNRS, Roberto Motta, professeur d'anthropolo~ie à la Fondation Joaquim Nabuco de Recife (Brésil), Jean Bruno Renard, maître de conférences à l'Université Paul Valéry, Viola Sachs, professeur de littérature à Paris VIII, Patrick Tacussel, professeur de sociologie à l'Université Paul Valéry. Maquettiste: Correction, Beden. Nathalie Orvoën. participation: Hélène Houdayer, Astrid Van Dem

12 rue de l'Ecole de Médecine,75006Paris.

Centre d'Études sur l'Actuel & le Quotidien, .

Conditions d'abonnement: - Erance: 220 F - Etranger: 280 F Le numéro: 120 F Règlement à adresser à : L'Harmattan, 5-7, rue de ItEcolePolytechnique 75005 Paris. Tél: 01 43 26 04 52, Fax: 01 43 25 89 03. Les Cahiers de L'Imaginaire sont publiés avec le concours du Département de Sociologie de l'Université Paul Valéry,Montpellier III, et du Centre d'Etudes sur l'actuel & le Q!lotidien (CEAQ), Université Paris V - RenéDescartes ainsi que le Centre National des Lettres
~

@ Éditions l'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5365-1

SOMMAIRE
ÉDITO:
Martine Xiberras

5

INTRODUCTION Gilbert Durand
Effets pervers des modernismes et statut de notre modernité Edgar Morin La réforme de la pensée sociologique 7 15

DOSSIER

N°1 : Critiques

de la modernité
23 27 37 43 53 61

Alexandre Marius Dées de Sterio Fissures, craquèlements, lézardes Jerzy A. Wojciechowski La .modernité et le progrès du savoir Jean-Marc Larouche Le travail éthique dans la modernité avancée Nicolas Deville et Claude Picard Centralités et fractures sociales. Telenia.Hill Conception de la modernité Malgorzata Kobierska Epistémé moderne.. ...

DOSSIER N°2 : Au-delà de la modernité
André Jacob Les traits axiologiques de la modernité.. Walter Weyns Démasqueurs et bonnets de fou: de l'essence de la critique sociale Denis Jeffrey Les ritualités religieuses du quotidien Le.lla Babès La modernité dans l'Islam: une tradition à réinventer
Daniel..,

71 77 91 103

Gros

La logique des savoirs volontairement
Marcel Bolle de Bal
Reliances, médiances, interstances

irrationnels : Ie RMI de l'hypermodernité

109 119

DOSSIER N°3 : Les politiques de la modernité
DUbar Aliava La désignification de ta vie humaine dans les pays post socialistes 129

SOMMAIRE

-

SUITE

Juan-Luis Pintos La nouvelle légitimation de la domination 135 Bernard paqueteàu Le retour aux Balkans? A propos de la thèse d'Huntington sur la "guerre
des c iv iIisat ions" . .. ... .. . . . . . .. . . . .. ... .. . . ... .. . . . .. . . ... .. . .. . . .. .. . .. ... .. . . ... .. ... .. .. ... .. ... .. .. ... .. ... . . .. 143

Abel Kouvouama
Modernités paradoxales: le cas africain Ryozo Hiyama Modernités culturelles: le cas japonais Jean-Paul Laurens L'imaginaire de la réussite: le cas de Guy Debord Bernard Tap ie.. ..... .... ... .. .. 151 159 et de Jerry Rubin à 165

D'AUTRE
Frédéric Richesse

PART
Monneyron et imaginaire... 175

COMPTE-RENDU
Patrick Tacussel

Mythologie des formes sociales. Balzac et les saint-simoniens ou le destin de la modernité, par Jean-Marc Ramos 185
Anne Sauvageot Voir et savoir. Esquisse d'une sociologie du regard,
par Martine

Xiberras...

. .. . . . . . . . .. . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . .. . . . . . . .. 189

Michel

Maffesoli
197

Éloge de la Raison sensible, par Hélène Houdayer

ÉDITO

L

a "galaxie" des chercheurs sur l'Imaginaire s'était donné rendez-vous pour tenter de dresser un premier bilan de la modernité (agonisante). Nous voulions insister sur les écueils, les travers, voire les contradictions inhérentes aux Temps Modernes, à présent mieux circonscrits parce que déjà
.

dépassés..

Ce colloque intitulé "Ruptures de la Modernité" a dépassé nos vœux puisque les chercheurs ont non seulement participé à l'élaboration d'un tableau des déchirements, fractures, égarements de la modernité, mais ils ont aussi tenté de proposer ce qu'ils percevaient de nouveau, des prémisses ou des germinations d'un réel en recomposition. Les textes recueillis à partir de ce colloque donnent lieu à plusieurs volumes (1). Le volume présenté ici regroupe différentes conférences autour des thématiques suivantes: "épistémologie, éthique, politique". Les deux textes en exergue, de Gilbert Durand et Edgar Morin donnent le ton de ce mouvement de flux et de reflux. Pour Gilbert Durand il s'agit d'analyser les effets pervers des idéologies de la modernité et de les cerner dans ce qu'ils ont de paradoxal. Ainsi, le nouvel esprit scientifique aboutit peut-être, après de multiples sauts et erreurs, à un réenchantement du monde, mais sûrement à l'effondrement du scientisme. C'est pourquoi il est alors possible d'envisager les réactions de "sauvegarde anthropologique, face aux vertiges axiologiques (esthétique, éthique, politique...) qui signent notre modernité". Pour Edgar Morin, devant la disparition du modèle scientifique de la modernité "mécaniste, déterministe, réductionniste", il est urgent de réformer nos disciplines des sciences humaines. En prenant le contrepied de ce modèle qui a détruit la multidimensionnalité et la complexité des réalités sociales, il propose des règles épistémologiques plus pratiques pour relever le défi de la connaissance, qui ne saurait être clos avec le XXe siècle et les égarements du savoir occidental. Trois dossiers reprennent ensuite cette double thématique de la déconstructionreconstruction.

Le premier dossier, "Critique de la modernité", attaque les idéologies de la
modernité dans leurs fondements épistémologiques. Le deuxième dossier, "Au-delà de la modernité", envisage différents débordements des modernismes, déjà à l'œuvre dans les modes de vie et de pensée de la fin du second millénaire. Enfin, le dernier dossier de ce volume, ''Les politiques de la modernité", aborde spécifiquement l'objet politique en le passant au crible de cette problématique de la mort-renaissance d'un nouveau paradigme.
Martine Xiberras Maître de Conférences Université Paul Valéry, Montpellier III

NOTES
1. Volume 2, Cahiers de l'imaginiare, n017/18 : Esthétique, littérature et nouveaux médias ; Volume 3, Cahiers de l'imaginaire, n019 : Arts de vivre, à paraître en 1997.

INTRODUCTION

EFFETS PERVERS DES MODERNISMES ET STATUTS DE NOTRE MODERNITÉ
Gilbert Durand

uisque ce colloque s'ouvre sur le mot de "rupture", il touche au problème des "mécanismes" du changement de mythe, problème sur lequel notre GRECO 56 (1) s'était penché pendant de nombreuses années. Il s'énonce de façon simple: comment est-on passé de l'Imaginaire tenace des "modernismes" (c'est-à-dire des certitudes irrévocables établies par la modernité scientiste et triomphante des deux siècles passés) à l'imaginaire "post-moderne" qui est celui de notre présente et vivante modernité. Au passage je proteste une fois encore contre l'utilisation aberrante du vocable de "post-modernité": ce sont les "post-modemismes" d'hier qui sont contestés par la modernité d'aujourd'hui, si bien que la notion "post-modernité" est au moins un non-sens! Peut-être faut-il définir pour commencer ce concept "d'effet pervers", et auprès de si nombreux auditeurs - 800 à 1000, si j'ai bien compté! - qui ne sont pas tous sociologues, donc, n'ont pas tous lu Raymond Boudon(2). Ce sont en effet les sociologues, et les sociologues de tous horizons idéologiques qui ont mis en place cette indispensable notion d' "effet pervers". C'est par exemple le marxiste Ernst Bloch découvrant avec effroi que la marche forcée de nos progrès scientifiques n'a pas produit le "lendemain qui chante" attendu, mais une "dissimultanéité" (Entgleichzigkeit) telle que le nazisme. C'est Jules Monnerot, le non-marxiste, qui met en évidence dans bien des chaînes causales du social des effets "d'hétérotélie" (c'est-à-dire de conclusion finale démentant toutes les prémisses...). C'est Tobie Nathan observant une étrange

P

relation causale, systématique en quelque sorte, le "défi -réponse", où la réponse ne se situe pas du tout dans la logique de l'af[1I1Ilationde ce qui, alors, apparaît comme un "défi", mais s'insurge contre les "prémisses". Outre Raymond Boudon, je pourrais citer encore Placide Rambaud, J. P. Bozonnet qui, dans leurs études de sociologie alpine, rencontrent sans cesse de telles liaisons... "a-causales". On peut donc défmir l'effetpervers, comme un "effet" qui, pour le moins n'est pas réductible à ses antécédents, et même carrément contredit les perspectives implicites de la cause. Rien qu'à ces énoncés, r on voit tout de suite que cette notion met à mal la causalité mécaniste, la causalité telle que Descartes et les joueurs de billard du XVIIè siècle l'ont léguée. Or notre présente "modernité" naît de plusieurs "effets pervers" des modernismes, c'est-à-dire de ces idéologies doctrinaires mises en place au cours des XVIllè et XIXè siècles, reposant sur un modèle mécaniste et même analytique (c'est-àdire afftrmant avec Aristote que la cause est déjà grosse de ses effets). Deux de ces "effets" me paraissent essentiels, qui non seulement inversent les idéologies linéaires et dissymétriques tels que scientisme, historicisme, progressisme, voire personnalisme, mais encore produisent des mythes, des "climats" imaginaires, suscitent des "réponses" éthiques, bien différentes de ceux d'Apollon ou de Prométhée. Ces deux "effets pervers" sont d'une part le Nouvel Esprit Scientifique, d'autre part l'Explosion vidéo, lancée maintenant sur les "autoroutes de l'information". Soulignons bien que ces deux éléments essentiels à notre modernité sont des perversions de l'imaginaire et des idéologies scientistes du siècle précédent, et - au deuxième degré, ou au "carré", comme aimait dire Bachelard - perversion également du Nouvel Esprit Scientifique lui-même. Examinons d'un peu plus près cette "chaîne de perversités" ! Nous n'insisterons pas trop ici, bien qu'elle soit fondamentale, sur la Révolution du N.E.S., du "Nouvel Esprit Scientifique", auquel mon maître Bachelard a consacré une bonne partie de ses travaux. Son axiome fondamental est celui d'une Philosophie du non par laquelle on constate que toutes les "progressions" scientifiques ne sont pas le fait de la croissance continue du bel arbre dont avait rêvé Descartes, mais bien au contraire que cette progression "nouménotechnique" se fait pour le moins par sauts et surtout par négations des théories et postulats antérieurs. Les articulations essentielles de ce "N.E.S." sont: d'abord les changements d'axiomatiques mathématiques. Dès le milieu du XIXè siècle, des élèves de Gauss comme Rieman, Lobatchewsky ou Dirichlet abandonnent la vieille axiomatique euclidienne reposant sur la séparabilité infmie des lignes parallèles... Cet éclatement de l'univers euclidien accompagne deux bouleversements majeurs de la physique classique et de son univers imaginaire. En premier, les Théories de la Relativité. Einstein est contraint pour les étayer d'utiliser la géométrie de Rieman. Disons, pour faire bref, qu'elles volatilisent les notions d'espace-temps telles qu'Euclide puis Newton les avaient établies, telles que Kant en hérite dans les "formes a priori de la sensibilité". L'espace devient fonction de la masse des corps, et le temps simple paramètre d'un espace à quatre dimensions. C'est l'imaginaire des "paradoxes" de Langevin, et des pendules molles! Ne subsistera que la dissymétrie du temps exprimée par le fameux "paradoxe" E.P.R., qui elle-même sera volatilisée plus tard (1981-82) par les expériences d'Alain Aspect et d'Olivier Costa de Beauregard. Bel exemple d'un "effet pervers" où l'effet est parricide, si je puis dire: il tue les constantes référentielles qu'étaient l'espace comme milieu absolu de tous les corps et le temps comme sensorium, sinon Dei, du moins experimentationis! g

Le second bouleversement qui tranforme aussi la physique einsteinienne du continu c'est l'avènement de la théorie quantique. Le "saut" quantique disloque le modèle causal jusqu'ici bloqué par les théories du continu, dont celles des "tourbillons" chez Descartes est le modèle. Dès lors "la Nature n'a plus horreur du vide". L'effet pervers induit n'atteint pas seulement les procédures d'expérimentation, mais encore de plein fouet la logique classique fondée sur le "principe du Tiers exclu". L'identité d'un objet ne se fonde plus sur l'exclusion de son contraire, mais sur leur complémentarité. Chez Niels Bohr le corpuscule est complémentaire de l'onde, ce qui entraîne, chez (Heisenberg) le fameux "principe d'incertitude" où dans l'univers microphysique la localisation d'une particule est complémentairement liée à l'indécision de "l'incertitude" de ses qualités physiques, et vice versa. On entrevoit dès lors, tout le cortège imaginaire qui corrobore et complète l'axiome de discontinuité (saut) : joint à la symétrisation du passé et du futur, la discontinuité laisse imaginer par delà les notions périmées de cause et d'effet, l'existence d'un fondement de l"'explication" dans... un "ailleurs" (Costa de Beauregard), un "ordre impliqué" (D. Bohm). "Ailleurs" res,semblant étrangement aux conceptions d'autres cultures exclues ou périmées par l'Occidentale, telle taoïsme (p. Capra), le Védanta (Schrôdinger, Bohr...), telle vieil hermétisme (W. Pauli, Carl. G. Jung, M. Cazenave...). "L'effet pervers" d'un tel gigantesque bouleversement atteint au cœur le vieux rationalisme classique occidental. D'où les possibilités d'un "réenchantement" (Bezauberung) du monde après deux siècles de désenchantement (Entzauberung, dit Max Weber), mais aussi spectre menaçant d'une ivresse techno-structurelle. La faillite de la raison classique peut entraîner avec elle la chute ou la perversion des "valeurs" classiques. On dit qu'un "malheur ne vient jamais seul", et bien un effet pervers lui non plus ne vient jamais seul! "L'explosion Vidéo" est en quelque sorte un effet "au calTé" de l'effondrement du scientisme. Cet effondrement a provoqué une revalorisation de l'image et de l'imaginaire, car le scientisme était fondamentalement iconoclaste. Cela se perçoit dès la fm du XIXè siècle par l'émergence de la psychanalyse qui revalorise, tant bien que mal, les procédures de l'image. Freud est le contemporain d'Einstein. Je ne reviendrai pas ici sur cette "défaite" progressive des iconoclastes, l'ayant souvent fait ailleurs (3). Mais il y a plus: c'est que l'avènement massif des procédés et des techniques de l'image, de l'image tant refoulée par la science (et encore chez Gaston Bachelard) est l'effet pervers... des technologies iconoclastes des scientismes du XIXè siècle! Dès 1823, c'est un chimiste amateur Nicéphore Niepce qui découvre la propriété du chlorure d'argent de noircir plus ou moins au contact de la lumière. H. Fox Talbot, quelques années plus tard (1833), arrive à fIXersur papier, grâce au "révélateur" chimique, les images; en 1849, c'est G. Le Gray chimiste qui invente la plaque au collodion; en 1888, C. Eastman invente la pellicule "Kodak". Gabriel Lipmann obtient le prix Nobel en 1908 pour le procédé physico-chimique de fixation de la couleur... Parallèlement deux chercheurs, les frères Lumière, partant des expériences du physiologiste A. Plateau sur la persistance des images rétiniennes, inventent le cinématographe en 1885. Dans les mêmes années des physiciens comme Rudolf Herz (1888), G. Marconi (1895), un médecin comme E. Branly (1888) confirment les théories de J.C. Maxwell sur l'origine électro-magnétique de la lumière et "inventent" la Télégraphie sans Fil (T.S.F.).

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À cette transmission de signaux signores et de la voix humaine (Dunwoody et Pickard, invention du "poste à galène", 1910) s'ajoutent immédiatement presque, les inventions de la réception cathodique de l'image (1907, B. Rosing) et de l'iconoscope permettant la prise de vue transmissible électromagnétiquement (V.K. Zworykin, 1910). La télévision est née à peine 30 ans après la T.S.F. sonore. Cette "explosion vidéo" sera encore amplifiée par l'apparition du "transistor" (1948, Nobel 1956) par J. Bardeen, W. Brattain, W. Shockley, des "semi-conducteurs", des "micro-processeurs" (1969) qui permettent les "images de synthèse", qui sont comme dit E. Couchaud "l'image à la puissance image... indéfiniment modifiables" (exemple le logo animé du titre de l'émission télévisée "Thalassa"). Et maintenant voici que nous en sommes aux "Autoroutes de l'information". Incontestablement, sur ce point Mac Luhan avait raison de voir dans notre modernité audio-visuelle l'effacement de la "Galaxie Gutenberg" qui avait tuteuré notre culture depuis quinze siècles... Mais cette double révolution est issue elle-même d'un double "effet-pervers": le rationalisme classique fondé sur la "clarté et la distinctio" produisant un effet pervers où l'objet se définit par le "complexe" (E. Morin) sinon "l'obscur" (R. Bastide) et le "voilé" (B. d'Espagnat) ; les "progrès" de la chimie et des technologies électromagnétiques produisant "l'effet pervers" et le renversement de l'iconoclasme scientiste de la dictature de l'image, cette double révolution bouleverse toute la "scène
cogniti ve" .

Le mythe vertigineux qui s'en dégage est bien celui de l'apprenti sorcier. En I( allemand, la racine du mot Bezauberrung" est Zauber qui signifie aussi le diable. Dans notre post-modeme réenchantement, il y a aussi une "part maudite" et l'envers d'un Paradis. Le Nouvel Esprit Scientifique n'a pas permis qu'une simple jubilation cognitive: la lettre fameuse du2 Août 1939 d'Einstein à Roosevelt et les travaux de R. Oppenheimer, d'E. Fermi en 1945, allaient faire entrer la terre toute entière, après les "expérimentations" d'Hiroshima, de Nagasaki puis en 1952 sur l'lIe d'Eniwetok, dans l'ère de la terreur. "L'explosion vidéo" n'a pas permis seulement une déferlante marée d'information et de culture, elle a ouvert l'ère "médiatique", c'est-à-dire une dictature anonyme des images préfabriquées, par delà les pouvoirs sociaux qui régulent toute société (politique, judiciaire, pédagogique...). Où, contrairement à ce qu'avançait l'optimisme de Mac Luhan les images sont imposées directement au cerveau à partir de stimuli désymbolisés, c'est-à-dire réduisant la configuration cognitive de Sapiens Sapiens à l'attitude mentale d'un malade ou tout au moins d'un hémiplégique. Bien plus, lorsque l'effet médiatique dans sa puissance informative colporte toutes les violences qui permettent les fictions de la science atomique, il ressort une charge de fascination difficile à éviter. Ajoutons à ces effets une double et redoutable conséquence dans les sociétés modernes: d'abord une exponentielle aggravation de l'inégalité dans les sociétés où les savoirs majeurs, la science de notre temps, exigent une éducation qui dépasse amplement le QI moyen donné, et cela malgré toutes les rêveries sur l'égalité des chances et la légalisation des diplômes. Ensuite et comme conséquence, une inégalité matérielle "économique" qui n'a fait que croître dans des proportions inusitées entre les citoyens de la cité. Inégalité entre un SMIC de valeur un et des rétributions légales pouvant aller (spécialement dans l'encadrement "médiatique") jusqu'aux indices 50, 60, 100, 150...

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D'où, devant ces perversités "en chaîne" dérivant des deux "effets pervers" fondateurs que nous avons brièvement parcourus dans la postérité des modernismes, une réaction de sauvegarde anthropologique face aux vertiges axiologiques (esthétique, éthique, politique, etc.) qui signent notre modernité. Cette réaction de sauvegarde se marque d'autant plus dans notre modernité que cette dernière sait d'une part que toute intensification de l'information (L. Brillouin) est en quelque sorte exponentiellement néguentropique, c'est-à-dire, comme le balai de l'apprenti sorcier, vit d'une vie autonome et sans usure, alors qu'au contraire toute institution sociale se charge d'entropie jusqu'à disparaître lorsqu'elle est trop inondée d'informations exogènes et hétérogènes. L'envers de tout universalisme c'est la liquidation des "privilèges" ethnologiques. Face à cette déferlante d'un nivellement médiatique et d'une hiérarchie purement techno-économique, nivellement et hiérarchie, qui évacuent l'un et l'autre les hiérarchies et égalités intra-sociétales, au profit d'un monde formel et sans "valeurs", nous sommes frappés par l'ampleur des contestations et des revendications éthiques, c'est-à-dire de régulation des mœurs', qui émergent çà et là. Nombreux sont les "Comités d'éthique", la plupart du temps combats d'anière-garde, qui tentent de sauver quelques valeurs ayant fait leurs preuves, mais surtout réflexion chez des penseurs aussi var~és que Edgar Morin, Jean Marie Domenach, Marc Fumarolli, Jean-Jacques Wunenburger, Philippe Némo, Alain Finkielkraut, Jean Dausset, Michel Maffesoli, etc., sur l'éthique et ses inséparables pédagogies. Si nous jetons un coup d'oeil véritablement sociologique, c'est-à-dire le plus possible "objectif', sur ces révoltes, ces contestations violemment post-modernistes qui signent aussi nos modernités, on s'aperçoit qu'elles se regroupent facilement en trois paires: 1- systématiques, c'est-àdire qui ne craignent plus d'être contradictoires, c'est ce que Montesquieu avait déjà repéré dans le politique où tout pouvoir doit bloquer les autres pouvoirs; 2- de "commandements" (les six commandements), éthiques qui, bien sûr, n'ont plus de bases personnalistes ou transcendantes, mais s'ancrent dans ce que Michel Maffesoli appelle une "éthique sociale", une éthique qui garantit tout fonctionnement d'une société empire ou petite tribu; 3 - parce que l'homme est, pour le moins, un animal

social.. .
Ces trois paires de valeurs pourraient être appelées la première "tribale", parce qu'elle régule la constitution du groupe, la seconde "sociétale" parce qu'elle fonde le groupement lui-même, la troisième enfin "vitale" parce qu'elle réajuste homo sapiens à ce qui fait la légitimation de sa vie sur terre. Toute "tribu" se constitue par un double et inverse mouvement, un désir de l' "être ensemble" et une frontière "contre". Notre sociologie contemporaine, dans le sillage il faut bien l'avouer de la sociologie allemande d'un Scheller ou d'un Simmel, se complaît à défmir ou à rêver, un statut de "l'être ensemble" qui ne soit plus du domaine contractuel, mais de l'Einftlhlung, de la sentimentalité conviviale. La fraternité, la solidarité, l'amour, la compassion (comme chez Dante ou Edgar Morin) reprennent leurs droits face aux inégalités poussées jusqu'à l'exclusion qu'imposent nos sociétés encore prométhéennes qui ne consacrent que les parvenus de la technologie et du savoir. Le mythe dionysiaque, comme l'a bien vu Michel Maffesoli, efface peu à peu le mythe prométhéen; à la morale du travail se substitue peu à peu une morale du "bien vivre" (Charles Lalive d'Epinay). À l'éthique de la production se substitue une éthique de la consommation. Le "contrat" n'est plus un contrat de travail, mais un contrat de "bonnes manières" intragroupales. Les rêveries

Il

de l'Âge d'Or, du New Age hantent les horizons de cet univers de "paix sociale", quelquefois jusqu'aux déformations "populistes" où c'est l"'être ensemble" "Volk"qui subsume toutes les autres valeurs. À l'inverse, la "tribu" est aussi un univers "contre". Le "domestique" qu'elle instaure (l'aménagement du domns, de la maison, du domaine) déümite un "territoire" intra muros où règne le foyer, HestiaIVesta, une "famille", une secte, une bande, une caste, une classe, voire une race. La rêverie alors engendre un imaginaire de la sécurité. Elle peut donner lieu alors à des "intégrismes" où apparaissent xénophobie et racisme. Toute l'Illiade est construite autour d'un double mythe de sécurité: celui des Grecs protégés par Héra, dont la cité a été violée par l'enlèvement d'Hélène, celui de Troyes, cité d'Hector, de Priam, puis d'Enée, protégée par Vénus, assiégée par les Grecs. La paix est d'abord "guelTe froide", voire équilibre de la terreur. Toute société se cimente à la fois par l'aliénation du moi et de ses égoïsmes et par la "foi jurée" entre ses citoyens. Si la tribu se ferme à l'étranger, le moi paradoxalement s'ouvre, se feuillette, se "tigre"(4), c'est ce que signifient les hétéronymes de tant de "poètes" contemporains, de Rimbaud à Fernando Pessoa. C'est ce que signifie l'exploration des "profondeurs" de l'âme dans nos psychanalyses. C'est cette transgression de la personne qui permet les ouvertures intra-sociales : la transdisciplinarité, l'encyclopédisme, le polyculturel.. À la limite bien sûr:, un tel effacement de la personne peut aboutir aux plus contraignants collectivismes. Cette ouverture, cet accueil à l'autre, comme Roger Bastide l'avait bien vu, peut se placer sous l'égide d'ExulLegba, les divinités des cmefours, des seuils, des ponts, ce que nous appelons en.Occident HermèslMercure. À l'inverse, l'honneur personnel, c'est-à-dire en chacun la conscience du tissu social : "mon honneur est ma fidélité...", repose sur la capacité de fidélité, condition de tout "contrat" non-rationnel de la société. C'est un "contrat affectif' (Michel Maffesoli) : la "foi jurée" ou la "parole donnée", condition première de tout ensemble "sociétal". À la limite la fidélité aux runes de la tribu pousse l'infortuné Wotan, comme Brutus, à sacrifier ce qui lui tient le plus à cœur. Enfin la "vitalité" d'un groupe humain repose sur une légitimation de sa vie sur terre, et cela par l'établissement de deux fondements de "transcendance" en apparence contradictoires. Le premier est la retrouvaille avec "l'intervalle", la "pause" (G. Dorfles), la coupure, qui permet de distancer l'encombrement informationnel. Une ressaisie du "soi" dans ses implications originaires: la réflexion, la contemplation, la méditation. C'est un imaginaire de "l'ailleurs", de la retraite, voire du "plus haut sens". D'où la soif des exotismes, des orientalismes voire de Katmandou et des "intervalles", les "ballades", produits par les drogues. Les réactions "rétro" appartiennent aussi à cette éthique, nimbées des mythes du "bon vieux temps". Le second, quoique paradoxal par rapport à cet imaginaire de retrait, est souvent vécu par le même psychisme: c'est l'adhésion à la complexité .transcendante du monde naturel. C'est le lieu des imaginaires "écologiques" et des mythes du Bon Sauvage, du "poumon vert", de la sacralité des eaux et de l'océan (5). C'est le mythe Cousteau ou celui de Jean-Marie Pelt, c'est-à-dire c'est le mythe tout ensemble d' Artémis et de Poséidon, mythe de l'excellence du naturel, déjà présent chez Rousseau bien sûr, mais que notre amie Viola Sachs met bien en évidence dans la "Contre-Bible"

12

d'un romancier américain contemporain: Melville. Mythe anti-humaniste en son fond et qui s'ouvre sur tous les "paganismes" et les polythéismes de notre modernité. Ces "commandements", dont nous avons pris soin chaque fois de dénoncer les excès possibles, constituent bien la "parade" éthique de l'apprenti sorcier face aux effets pervers de sa civilisation. Je dis souvent à mes étudiants que le drame de l'Occident c'est d'avoir vu se placer sa civilisation matérielle et technicienne dans l'exact prolongement de sa culture... Ce qui n' est nullement le cas des sociétés "traditionnelles", même technologiquement évoluées comme le Japon, la Chine ou l'Inde, pour qui la civilisation matérielle n'est qu'un emprunt "à côté" de leur propre culture. Un, peut-êtte nostalgique, "Ministère de la Culture" remplace le Ministère des Cultes. Le Culte de la culture est un effort (désespéré ?), pouf rejoindre notre culture périmée, au temps béni où elle ne faisait qu'un avec la nature.

Et voici que notre modernité occidentale, soudain, ressaisit, par delà sa
civilisation moderniste fondée sur les valeurs des techniques de pointe, de productivité, de travail, etc... dans les redoutables "effets pervers" produits par ces modernismes euxmêmes, ressaisit et découvre un autre ordre de valeurs perdues et oubliées en marge du Moloch de ses progressions techniques. Dans cette dangereuse "révolution" de notre modernité, place est faite aussi au réenchantement réel du destin de l'homme, si toutefois ce dernier sait. bloquer et dominer éthiquement les effets pervers nés de l'implosion de nos modernismes. Mais cette éthique, nous avons essayé de l'indiquer, dans "l'état des lieux" et des choses actuelles, ne peut se fonder que sur le désir de pérennité, de survie de la cité ou de la tribu des hommes.
Gilbert Durand Professeur Emérite Université de Grenoble II.

NOTES
(1) GRECO 56 : Groupement de Recherches cordonnées du CNRS, 1982. (2) Raymond Boudon, Effets pervers et ordre social, Paris, 1977. (3) Gilbert Durand, L'Imaginaire, essai sur les sciences et la philosophie 1994. (4) cf Gilbert Durand, L'Arne tigrée, Denoèl, Paris, 1974. (5) Mythe 0 T de Gaia, la telTe-mère.

de l'image,

Hatier,

PISTES

BIBLIOGRAPHIQUES

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LA RÉFORME DE LA PENSÉE SOCIOLOGIQUE
Edgar Morin

POUR RÉFORMER LA PENSÉE SOCIOLOGIQUE(l)

LE PROBLEME DE LA SCIENTIFICITÉ

laboratoire ne peut être matériellement pratiquée sur les sociétés, et, pour des raisons déontologiques, elle ne 'saurait être pratiquée sur les individus; d'autre part l'impossibilité de reproduire de façon exacte une expérience ou une situation sociologique donnée rendrait impossible toute vérification empirique; enfin il y a impossibilité de dégager des lois sociologiques à la fois universelles, précises et exactes comme le sont les lois.de la gravitation ou celle de l'électromagnétisme. De plus le modèle de. scientificité déterministe, mécaniste, réductionniste adopté en sociologie est aujourd'hui dépassé: les sciences physiques ont désormais fait leur place aux aléas, aux bifurcations, aux singularités, aux complexités, alors que la sociologie

S
.

elon une vision banale, la sociologie est devenue science en s'émancipant de la philosophie et en s'appropriant les méthodes élaborées par la physique. En fait sa

scienûficité ne peut qu'être insuffisante: d'une part l'expérimentaûon de

restée fidèle au vieux modèle, considère la société comme une machine déterministe
.

triviale et les individus comme des crétins sociaux compartimentés dans des classes, statuts, rôles et autres habitus. Plus encore: la scientificité insuffisante et dépassée, est par elle-même mutilante. La méconnaissance de l'aléa et de la bifurcation, désormais reconnus dans l'histoire physique et biologique, aplatit et défigure l'histoire des sociétés humaines; l'évacuation de l'homme lui-même, rejeté comme déchet par le traitement "scientifique", conduit à de lamentables aveuglements. L'élimination du problème de la compréhension, c'est-à-dire de l'appréhension subjective de sujets par d'autres sujets, détermine une intelligence borgne; enfm, il y a débilité épistémologique dans le refus du sociologue de quitter son trône quasi-divin et de s'examiner dans son hic et nunc sociologique (comme tout individu, le sociologue est, non seulement une petite partie au sein d'un tout social, mais aussi un élément singulier portant en son sein l'empreinte du tout dont il fait partie). On est arrivé à ce paradoxe: plus le sociologue obéit à une conception mécaniste, mutilée, arbitraire, plus il prétend au monopole de la scientificité, prétention radicalement anti-scientifique puisque la scientificité est, non pas la propriété d'un esprit ou d'une théorie, mais celle d'une règle d'un jeu collectif qui comporte l'affrontement de théories rivales.

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CLOTURE

ET COMPARTIMENTATION

L'institution de la. sociologie parmi les autres sciences humaines a permis de reconnaître la société comme un objet spécifique d'études. Mais, la rupture avec la philosophie et la clôture de la sociologie y compris à l'égard des autres sciences humaines ont brisé la complexité anthropo-sociale et isolé la société comme système clos, séparé de l' histoire et de la psychologie; elles ont conduit le sociologue, privé de la réflexivité philosophique et doté d'une seule formatiQD professionnelle, à une paupérisation intellectuelle et culturelle qui le rend incapable de saisir les interactions entre société et individus, entre sociologie et non-sociologie, et incapable de situer les données sociologiques dans le temps historique. De plus, les spécialisations au sein de la sociologie (sociologie du travail, sociologie rurale, sociologie religieuse~ sociologie des loisirs, sociologie des médias, etc.) ont amené une compartimentation interne qui détruit la multidimensionnalité et la complexité des réalités sociales, et cette compartimentation désintègre toute possibilité de concevoir la société comme un tout constituant une unitas multiplex. La sociologie générale devient, nonplus la connaissance d'un système complexe et multidimensionnel, mais un sac vide, soit une théorie abstraite où se dissolvent ici le système, là le complexe et le multidimensionnel. On est livré à l'alternative perverse: sociologie en .miettes ou sociologie abstraite. D'un côté les recherches cloisonnées et sans horizon, de l'autre les théories arbitraires et rationalisatrices. LA RÉFORME DE LA PENSÉE SOCIOLOGIQUE Une réforme de la pensée. sociologique s'impose. Elle comporte à la fois le pleiB emploi d'une scientificité qui ne soit plus dépassée et mutilante, et la reconnaissance d'une possibilité de connaissance non strictement scientifique. Elle doit s'effectuer sur six fronts. 1. Accéder à la connaissance épistémologique qui correspond aux développements contemporains des sciences, c'est-à-dire: - Substituer au principe déterministe-mécaniste un principe dialogique où ordredésordre-organisation sont en relation, à la fois complémentaires et antagonistes, et où les devenirs sont soumis à des aléas, instabilités et bifurcations;

- Substituer à l'alternative réductionniste-holiste(2) une conception systémique
intégrant les relations complexes entre parties et tout.

- Reconnaître les autonomies à partir des concepts de système ouvert et d'auto-écoorganisation (cf plus loin) ; - Reconnaître
la causalité récursive complexe individus-sociétés ainsi que les causalités

récursives entre le sociologique, le politique, l'économique, le démographique, le culturel, le psychologique, etc. - Intégrer l'observateur-concepteur (le sociologue) dans son observation et sa conception; - Réintégrer l'intégration et la réflexion philosophique dans le travail sociologique. Dès lors la société apparaît comme un système auto-éco-organisateur non-trivial. 2. Opérer un remembrement systématique. Il s'agit d'accomplir un processus de même nature que celui qui a été opéré dans un certain nombre de sciences dont l'objet cesse d'être une parcelle arbitraire découpée dans le tissu anthropo-social pour faire place à un système complexe. Ainsi l'écologie a

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pris pour objet les éco-systèmes et plus amplement la biosphère: les éco-systèmes sont auto-produits et auto-régulés par les interactions entte les conditions géograpbiques, géologiques, physiques, climatiques' du milieu naturel (biotope) et les végétaux, animaux, unicellulaires (biocénose). La science écologique recouvre les compétences de disciplines nombreuses et variées, et l'écologue, devenu polycompétent, n'accumule pas pour autant dans sa tête le savoir des disciplines auxquelles il fait appel: il articule les unes aux autres les connaissances d'importance sttatégique et fait appel aux savoirs des disciplines impliquées dans ses études. De même les sciences de la terre ont désormais pour objet un système complexe en devenir, la planète, et la réorganisation cognitive ainsi opérée permet d'articuler les unes aux autres les disciplines jusqu'alors non communicantes qu'étaient la géologie, la climatologie, la volcanologie, la sismologie, .etc. Plus amplement l'astronomie s'est développée en cosmologie, qui a pour objet un cosmos singulier dont on intelTOgeles origines, la substance physique, le devenir, l'avenir... Enfin en prenant pour objet le processus multidimensionnel de l'hominisation (génétique, anatomique, sociologique puis culturel), la science de la préhistoire devient la première science humaine à prendre pour objet un processus autoéco-organisateur complexe. La sociologie pourrait et devrait donc retrouver son objet systématique où s'articuleraient les unes aux autres les connaissances disjointes et cloisonnées dans les sous-disciplines et les autres sciences sociales. La théorie chercherait à concevoir, non plus un système social abstrait, mais le caractère auto-organisateur et auto-producteur des sociétés. 3. L'objet de la sociologie ne saurait se clore. Il importe d'établir ou de rétablir les communications-articulations avec les autres sciences humaines, afin de considérer le complexe antbropo-sociologique (lui-même enraciné dans un tuf bio-physique) au sein de quoi le système social est à la fois dépendant et autonome. En même temps, il s'agirait d'établir les communications avec les autres dimensions internes au phénomène social (économique, démographique, communicationnelle, mythologique, etc.). 4. En même temps il s'agit de reconnaître la dimension vécue dans le monde de la vie (Lebenswelt) où la vie quotidienne et la vie tout court sont inséparables. Ceci demande complémentairement de ne plus dissoudre, mais de reconnaître les individus-sujets. La reconnaissance de la subjectivité humaine nécessite une connaissance qui allie explication et compréhension. L'explication est tout ce qui permet à un sujet de connaître un objet en tant qu'objet; la compréhension est ce qui, par projection-identification, permet de connaître un sujet en tant que sujet. s. Ce qui précède nous amène à ouvrir la pensée sociologique sur la littérature, et notamment le roman. Le romàn du XIXè siècle, avec Balzac, Stendhal, Maupassant, Flaubert, Daudet, Zola, Dickens, Tolstoï, Dostoï evski nous donne une connaissance de la vie sociale introuvable dans les enquêtes et travaux sociologiques. Il est remarquable que l' œuvre romanesque de Marcel Proust déborde de toute part le mondain pour plonger dans les profondeurs du monde anthropo-socio-historique. Tout grand roman est la constitution d'un monde parallèle, interférent avec notre monde, à partir non seulement d'une énorme quantité d'observations, mais aussi d'une sécrétion mentale faisant surgir et se développer de façon ectoplasmique un univers socio-historique concret comportant des individus-sujets concrets. Le roman est un mode de connaissance qui au lieu de

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dissoudre le concret et le singulier, donne à voir l'ensemble et le général à partir du singulier concret. Précisons bien ici qu'il ne s'agit pas de lire un roman avec les lunettes a priori du sociologue qui va y trouver confnmation de sa théorie déterministe et destructrice: il s'agit d'y découvrir des richesses que la sociologie ne peut produire, mais qu'elle pourrait intégrer ou assimiler. Le roman n'est pas seulement un objet mineur pour la sociologie. Il est porteur de sociologie. Ici la connaissance sociologique n'est plus seulement une connaissance scientifique stricto-sensu; elle intègre en elle d'autres modes cognitifs. Elle se propose le plein emploi et l'assemblage de multiples modes cognitifs. 6. Restaurer une pensée. La sociologie parcellaire et abstraite s'est installée dans une bande moyenne, un middle-range d'où elle a perdu la vue du concret, des événements, des phénomènes, de la vie quotidienne, du présent, et en même temps elle a perdu la vue des <grands problèmes anthropo-sociaux. Comme nous l'avons sans cesse proposé et essayé, et cet article en témoigne, il s'agit. à la fois de retrouver les problèmes d'une théorie fondamentale et d'interroger le présent immédiat, événements y compris. L'AUTEUR Comme la scientificité est partielle et inachevée en toute sociologie, tout sociologue est partiellement un scientifique, partiellement un essayiste. Tout sociologue est en fait un auteur qui signe et s'engage personnellement dans ses articles et ses livres. Auteurs et essayistes ont été et sont Max Weber, Gurvitch, Friedmann, Aron, Touraine, BouOOn,Crozier et bien entendu le sociologue-diafoirus qui prétend au monopole de la scientificité et n'est qu'un essayiste arbitraire. Le sociologue doit assumer pleinement la qualité et l'insuffisance que contient le terme d'essayiste: il ne peut que s'essayer à atteindre une connaissance pertinente, et il doit s'y essayer en prenant ses risques intellectuels. Le sociologue doit accepter la limitation inhérente au tenne d'auteur mais en même temps assumer la mission qu'il comporte: s'engager personnellement dans son interrogation des phénomènes et des événements; s'aventurer dans son diagnostic et son pronostic; problématiser de façon critique ce qui semble évident et naturel, mobiliser sa conscience et sa réflexion d'humain et de citoyen, élucider ses paris intellectuels. Autant il doit rechercher et utiliser des données fiables et vérifiables, autant il doit développer une pensée personnelle. Au lieu de se réfugier dans un jargon anonyme qu'il croit scientifique, il doit s'engager dans son écriture singulière et ainsi s'affirmer pleinement auteur. LES TROIS DÉFIS Le sociologue, dans ces conditions, devrait relever trois défis:

- Si,

comme

nous le croyons,

la sociologie

doit assumer

à la fois une vocation

essayiste,

le sociologue doit assumer les deux cultures auxquelles il participe: la culture scientifique et la culture humaniste (philosophique et littéraire) et il doit relever le défi de l'écartèlement et de l'antagonisme entre les deux cultures. Par là même il POUtTait jouer un rôle clé dans la très nécessaire communication et interfécondation entre ces deux cultures.

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- Le second défi est celui de la complexité anthropo-sociale. La simplification, la réduction, la mutilation cognitive ne sont pas seulement impertinentes, voire grotesques, elles incitent à des décisions et des politiques aveugles aux besoins de la société et sourdes aux besoins et souffrances des citoyens. Le sens .et la méthode de la complexité conduisent nécessairement à une conception anthropo-sociologique articulant en elle toutes les dimensions disjointes dans les disciplines cloisonnées des
.

sciences humaines, et elles conduisent non moins nécessairement à reconnaître le
monde concret de la vie quotidienne et les problèmes concrets des individus. - Le troisième défi, qui s'ensuit des deux précédents, est celui de la refondation : la conscience de la complexité débouche sur la prise de conscience de l'indispensable changement du paradigme dans les sciences humaines. Ainsi, la réforme de pensée conduit à la refondation de la sociologie, et lui ouvre un nouveau commencement. La science classique avait désintégré les notions de cosmos, de nature, de vie, de singularité, d'individualité, d'homme, de sujet. Les avancées de la science astrophysique ont ressuscité le cosmos, les avancées de la science écologique ont ressuscité la nature, les avancées de la biologie ressusciteront bientôt la vie. C'est aux sciences humaines de ressusciter l'homme qu'elles avaient prématurément enterré et de ressusciter le sujet qu'elles avaient purement et simplement nié, commettant ainsi la pir~ des erreurs subjectives. La sociologie mécaniste, déterministe, compartimentée, réductionniste, quantitativiste, questionnariste avait désenchanté le monde social; une sociologie refondée y découvre la complexité, la richesse, la beauté, la poésie, la cruauté, l'horreur: la vie, l' humanité.
Edgar Morin École des Hautes Études en Sciences Sociales CNRS-Paris

NOTES
(1) : Chapitre déjà paru in Sociologie, Points, Le Seuil, Paris 1994, présenté au colloque du CRI, "Ruptures de la modernité", Montpellier, décembre 1994. (2) : Le réductionnisme aveugle aux systèmes, le holisme aveugle aux parties constitutives des systèmes.

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