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Et si je faisais marin !

De
173 pages
S'il est une institution que le public n'associe pas à l'insertion professionnelle et sociale des jeunes en difficulté, c'est bien l'Armée en général. Et pourtant la marine nationale a mis au point un dispositif novateur pour offrir à certains jeunes une première expérience de travail pour une période déterminée dans un milieu spécifique. C'est à travers l'observation des effets attendus et inattendus de ce dispositif, le témoignage de ces jeunes et des militaires qui les accueillent, que l'auteur de cet ouvrage analyse la mutation d'une institution particulière.
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Et si je faisais marin?
Un dispositif d'insertion des jeunes en difficulté au sein de la Marine nationale

Travail du Social Collection dirigée par Alain Vi/brod
La collection s'adresse aux différents professionnels de l'action sociale mais aussi aux chercheurs, aux enseignants et aux étudiants souhaitant disposer d'analyses pluralistes approfondies à l'heure où les interventions se démultiplient, où les pratiques se diversifient en écho aux recompositions du travail social. Qu'ils émanent de chercheurs ou de travailleurs sociaux relevant le défi de l'écriture, les ouvrages retenus sont rigoureux sans être abscons et bien informés sur les pratiques sans être jargonnants. Tous prennent clairement appui sur les sciences sociales et, dépassant les clivages entre les disciplines, se veulent être de précieux outils de réflexion pour une approche renouvelée de la question sociale et, corrélativement, pour des pratiques mieux adaptées aux enjeux contemporains. Déjà parus Emmanuelle SOUN, Des trajectoires de maladie d'Alzheimer, 2004. Jean LAVOUE; (sous la dir), Souffrances familiales, souffrances sociales,2004 Pierre HEBRARD, (sous la dir.), Formation et professionnalisation des travailleurs sociaux, formateurs et cadres de santé, 2004.

L. MELLINI, A. GODENZI, J. De PUY, Le sida ne se dit pas: analyse des formes de secret autour du VIH/sida, 2004. Jean LAVOUÉ, La demande de justice en protection de l'enfance,2004. François ABALLÉA et Charlotte SIMON, Le service social du travail: avatars d'une fonction, vicissitudes d'un métier, 2004. Bénédicte ALLOUCHERY, Bébé au coeur d'une relation parents-assistante maternelle, 2003. Stéphane MARTIN, Le Brevet Professionnel Jeunesse et Sports. Analyse d'une politique ministérielle d'éducation populaire,2003. Alain VILBROB (dir.),L'identité incertaine des travailleurs sociaux, 2003. Mustapha POYRAZ, Espaces de proximité et animation
socioculturelle,2003.

Sylvie CLEMENT, Vivre en caserne à l'aube du XX1ème siècle.L 'exemple de la gendarmerie, 2003.

Arlette LABOUS

Et si je faisais marin?
Un dispositif d'insertion des jeunes en difficulté au sein de la Marine nationale

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Kônyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth L. u. 14-16

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti IS 10124 Torino ITALIE

HONGRIE

(Q L'HARMATTAN,

2004

ISBN: 2-7475-7082-7 EAN; 9782747570824

INTRODUCTION
Depuis le début des années 1990, d'importantes transformations secouent le ministère de la Défense. Ces mutations ont touché les structures les plus profondes des armées. A cette époque le ministère a dû s'adapter aux évolutions de la politique nationale, aux nouvelles orientations décidées pour la défense dans le cadre européen, comme aux contraintes budgétaires de l'Etat. Il a donc dû faire face à une transformation en interne avec comme caractéristiques le nouveau format des armées, la professionnalisation, la restructuration des industries de l'armement. La professionnalisation se caractérise par une série de mesures: le resserrement du format des armées (de 573000 agents civils et militaires en 1996 à 440 000 en 2002), la disparition progressive des appelés dont une partie seulement a été remplacée par des volontaires et des engagés en contrat court, l'affectation des militaires sur les emplois opérationnels, le recours plus important à du personnel civil (la part des civils dans les armées est passée de 13% en 1996 à 19% en 2002). Un plan d'amélioration de la condition des engagés est également mis en place ainsi qu'un accompagnement social des restructurations pour les civils. En ce qui concerne la marine, cette mutation est réalisée dans ses grandes lignes depuis la fin 2002. Les appelés ont disparu, l'effectif global a été réduit d'un cinquième, l'effectif civil dans les formations et services a doublé, une partie des engagés est composée de jeunes engagés sous contrat de courte durée. L'industrie de l'armement est sur le point de prendre sa forme définitive. Ces bouleversements rapides (sur six ans) ont touché les fondements même de l'armée, ainsi que les certitudes et les valeurs

d'une institution qui, jusqu'à présent, n'avait jamais eu à affronter, en si peu de temps, de tels bouleversements. Le ministère et par voie de conséquence la marine nationale, vivent une mutation sociale. Cette période est à la fois complexe et très riche. Elle oscille entre des mécanismes de maintien et de développement du système en place et des processus d'accomplissement des transitions et des mutations sociales qui peu à peu se font jour. La mutation sociale peut être définiel comme un ensemble de changements profonds et visibles qui transforment de façon définitive plusieurs instances du système global (structures sociales et agencements culturels). Son caractère irréversible vient de sa capacité à maintenir, à assurer sa domination et la reproduction des structures mise en place. Elle peut être dans certains cas apparentée au phénomène de crise, c'est-à-dire un moment où les acteurs d'un système oscillent entre sa conservation et sa défense et la libération d'énergies de changement, ce dernier étant porteur des germes d'un nouveau système potentiel. La professionnalisation et les transformations rapides opérées ont eu pour conséquence un repli du monde militaire sur lui-même, face aux modifications engagées qui n'ont peut-être pas été suffisamment préparées et expliquées, alors qu'elles devaient en un temps très court modifier une culture et des références construites en plusieurs décennies. Le manque d'information laisse la part à l'imaginaire et les rumeurs ont couru de formation en formation sur la fermeture de tel ou tel site, sur le départ ou l'arrivée de telle formation ou tel bâtiment, sur les faits et gestes des nouveaux engagés. Un fort sentiment d'impuissance et une dépense d'énergie liée à la gestion émotionnelle des nouvelles, vraies ou fausses, ont rendu parfois difficile la vie des personnels. C'est dans ce contexte qu'est arrivée cette population particulière, "les engagés initiaux de courte durée" (BlCD). Les jeunes concernés présentaient un profil éloigné de celui des appelés que la marine avait en général l'habitude d'accueillir et connaissaient, pour
1 Pascal Roussay, "Les transitions psychosociologiques Connexions, n076, janvier 2002, p. 144-167. dans les organisations",

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certains d'entre eux, des difficultés personnelles et familiales importantes. Leur recrutement avait pour but, entre autres, de pallier le départ des appelés en leur offrant une possibilité d'insertion professionnelle et sociale. Il faisait l'objet d'un "accord cadre" passé entre la marine nationale et la délégation interministérielle de l'insertion des jeunes. (DIU)2. Dès l'annonce de la mise en place de ce dispositif alliant le recrutement et l'aide à l'insertion sociale, il a été possible de noter l'inquiétude du monde militaire et les projections très fortes sur ces personnels. Tout le milieu marine, personnel militaire et personnel civil, savait que ces jeunes étaient recrutés dans les banlieues, qu'ils avaient des difficultés d'insertion. La plupart pensait que ce projet était insensé et que ces jeunes seraient incontrôlables. Pour beaucoup, il semblait que ce recrutement rompait avec la tradition de la marine qui avait, selon eux, de tout temps recruté du personnel formé, qualifié et "marin de père en fils". Il apparaissait comme un signe des temps, un symbole des bouleversements de l'univers marine. Avant la fin du service national, le recrutement des appelés de la marine se faisait au niveau bac ou assimilé pour 80% des effectifs. Les engagés de courte durée n'offrent pas du tout le même profil. Ceci a eu deux conséquences: la hiérarchie surtout celle de proximité a dû s'habituer à cette population de nouveaux engagés qu'elle n'était pas formée à commander et l'ensemble du milieu a vécu un sentiment de déconsidération qu'il a reporté sur ces jeunes recrutés. Sept ans plus tard, si une partie des préventions vis à vis de ces jeunes engagés est tombée, il est malgré tout certain que leur intégration dans le milieu marine reste difficile. La situation devrait cependant s'améliorer: la filière subit des adaptations successives et les interactions entre les uns et les autres amènent peu à peu des modifications des comportements.
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Le décret 2002-1529 du 24/12/02 a annoncé la dissolution de la délégation

interministérielle pour l'insertion des jeunes et la création d'un conseil national des missions locales. Ceci n'affecte pas pour l'instant l'accord passé car les différentes antennes de Marine Mobilité avaient signé une convention avec la mission locale de leur lieu d'implantation, cette dernière servant de relais pour les autres missions locales de la région.

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La professionnalisation est arrivée à son terme et le milieu se stabilise peu à peu. L'insertion des BlCD reste malgré tout une question: quel est le fondement du recrutement des marins d'état? Comment l'expérience de l'engagement s'inscrit-elle dans la trajectoire de ces jeunes, le dispositif remplit-il son rôle, y a t-il un écart entre les attentes des jeunes et l'insertion proposée? Les assistants de service social de l'action sociale du ministère de la Défense sont au cœur de ces mouvements. Ils sont à la fois acteurs et observateurs des phénomènes en cours dans le milieu et dans l'armée où ils exercent. La mise en place de la professionnalisation a modifié les conditions de l'exercice de leur profession et a fait dans certains cas évoluer leurs missions. Ils sont attentifs à l'arrivée des nouvelles populations, aux phénomènes liés à leur intégration, aux attitudes de défense du milieu et les méthodes d'adaptation des uns et des autres. Ils le font avec d'autant plus d'attention qu'il entre dans leur mission d'être les interlocuteurs de tous et de participer à la mise au point des tentatives de réponse à une partie des problèmes rencontrés. En effet, outre l'information, l'orientation, l'accès aux droits, l'accompagnement social des personnes, des familles et des groupes, comme tous les services sociaux exerçant en polyvalence, les assistants de service social du ministère de la Défense ont un rôle spécifique. Ce dernier est en lien avec les sujétions professionnelles tout à fait particulières des personnels (mobilité, disponibilité, opérations extérieures, absences...). Leur connaissance du milieu et leur action auprès des individus, leur permet d'éclairer judicieusement une action à entreprendre où une décision à prendre dans la sphère professionnelle (mutation pour raisons sociales graves par exemple) Les assistants de service social peuvent également construire une approche sociale de leur pratique en passant d'un regard sur chaque ressortissant à une prise en compte de leurs caractéristiques communes. Ils vont communiquer ces observations et contribuer à la prise de décision et à l'élaboration de politiques sociales. L'apport spécifique de ces professionnels va porter sur leur regard concernant les personnes qui demandent leur intervention mais va aussi se référer à une population plus vaste, comme celle des

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nouveaux engagés de la marine nationale par exemple. Des comportements sociaux nouveaux apparaissent ou se développent particulièrement dans cette période de mutation et la somme des comportements concrets, individuels peut permettre de mieux comprendre et d'accompagner les mutations ou mettre en place une politique sociale adaptée. Depuis les sept dernières années, le regard du service social de la direction de l'action sociale de l'arrondissement maritime de Brest s'est tourné vers cette nouvelle population recrutée par la marine et aux caractéristiques différentes de celles des engagés habituels, comme il est attentif également à l'arrivée des volontaires et des engagés initiaux de moyenne durée, deux filières aux caractéristiques différentes. Notre fonction de responsable d'une des deux équipes de ces assistants de service social nous place au cœur des préoccupations de ces professionnels et des populations soutenues par ce service. Nous avons eu, dès l'arrivée des EICD sur Brest en 1999, à nous intéresser à ces jeunes et aux réactions du milieu militaire. Nous nous sommes bien vite aperçus que notre vision de cette nouvelle filière était parcellaire. De fait, peu de personnes avaient une vue globale de l'ensemble du dispositif et les acteurs avaient des avis ou des critiques sur les étapes précédant ou suivant la leur car ils n'en comprenaient pas toujours les objectifs et les contraintes. Nous avons pris conscience qu'il était nécessaire de démonter le mécanisme du dispositif afin d'en cerner les différents aspects et que pour ceci, il fallait reprendre la genèse de sa création en tentant d'approcher ceux qui en avaient été à l'origine. Nous avons donc rencontré les initiateurs et les préparateurs de l'accordcadre, tant pour la marine nationale que pour la délégation interministérielle de l'insertion des jeunes (DIU). La filière, dans sa conception et son organisation, correspondait à la mise en place d'un dispositif d'insertion des jeunes en difficulté mais la communication portait sur la tradition sociale de réinsertion des jeunes, sur le thème de la "marine bonne mère." On était, dans le discours, bien loin d'un projet construit et de l'ambition d'un dispositif d'insertion des jeunes basé sur un processus identitaire dynamique. Notre attention avait été également attirée par le fait que lorsque les différents interlocuteurs militaires parlaient de la

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filière BlCD, ils évoquaient en même temps la professionnalisation, la mutation de la marine, leurs interrogations sur ces transformations et faisaient référence, même pour ceux n'ayant que quelques années de contrat, aux traditions, au passé, à l'histoire, à la mémoire. Nous avons donc peu à peu suivi le chemin en rencontrant à la fois les jeunes et les acteurs de chaque étape et en tentant d'approcher ainsi la réalité de leur vécu. C'est donc à la découverte de l'application d'un dispositif d'insertion des jeunes dans le contexte socioprofessionnel de la marine nationale et à l'approche de ce milieu spécifique qu'invite cet ouvrage. Dans un premier chapitre, il nous a semblé nécessaire de replacer les événements actuels dans un contexte historique afin de mieux les comprendre: il parait en effet intéressant d'observer en particulier l'évolution du mode de recrutement à travers l'histoire, jusqu'à la période actuelle et de vérifier si ces procédures ont subi des modifications importantes dans le temps. De même, il nous fallait présenter l'armée comme institution en cours de mutation et situer la marine nationale au sein de cet ensemble, à la fois dans ses structures, ses missions mais aussi ses valeurs et ses références. Ce chapitre se conclut sur des observations concernant les attentes des personnels et les enjeux actuels. La deuxième partie a pour objet de décrire la filière EICD, son évolution, le dispositif en lui-même, et les différents acteurs. Elle tente de donner un aperçu de la typologie des jeunes concernés et présente un bilan du dispositif. L'insertion sociale offerte par la marine se propose de donner à des jeunes les moyens matériels qui leur ont manqué (un emploi, une rémunération, un logemenL), de façon à ce qu'ils puissent durant cette période déterminée, mobiliser leurs énergies pour construire un projet professionnel et se remotiver dans tous les aspects de leur vie. C'est bien évidemment nécessaire mais nous observerons qu'un dispositif doit aussi prendre en compte la dynamique identitaire négative qui est celle de la plupart des jeunes concernés et travailler sur la restauration de l'estime de soi.

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Il faut permettre à ces jeunes de se sentir reconnus, d'avoir une valeur à leurs propres yeux, afin qu'ils puissent se construire une identité personnelle et professionnelle, ce qui doit être l'objectif d'un parcours accompagné. Ceci va leur donner l'occasion se construire une identité pour soi, assumée, intériorisée comme une expression de soi et non celle que les autres leur attribuent et qui peuvent dans certains cas être porteuse de stigmates. La troisième partie de l'ouvrage est consacrée à l'analyse du recrutement des militaires dans la marine qui inscrit pour une part sa politique dans le cadre de l'insertion des jeunes, le cadre général restant bien entendu la formation d'équipages pour la défense militaire du pays. Cette insertion a des logiques et des applications différentes en fonction des filières et ceci a des conséquences très concrètes sur la position des populations concernées et sur leur intégration dans l'institution. Nous porterons notre regard sur l'insertion proposée dans le cadre de la filière EICD, de façon à déterminer si elle correspond effectivement à un dispositif d'insertion des jeunes en difficulté. Nous observerons les difficultés décrites par les uns et les autres dans la mise en place et l'application de ce dispositif, et tenterons d'en analyser les causes. Nous nous poserons la question de l'avenir de ces jeunes dans l'institution en fonction de l'évolution des textes officiels. Il a nous semblé important de considérer tout au long de cette étude, non seulement l'adaptation des individus à un monde changeant, mais également la part que prend chaque sujet à la dynamique du système dans lequel il s'insère. Il faut prendre en compte à la fois la responsabilité de l'institution et celle l'individu dans la définition et la transformation de ses identités sociales. C'est dans la dimension de la mutation sociale d'une institution particulière que s'inscrit l'ensemble de cette réflexion.

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CHAPITRE I

LA MARINE AU FIL DE L'HISTOIRE
La naissance de la marine et son évolution Le début de l'histoire de la marine française est un héritage de différentes flottes, celle des grecs à Marseille, des romains à Boulogne et des vikings en Normandie. La France offre une double façade maritime, elle est de ce fait obligée de posséder deux flottes de commerce et deux flottes de guerre, une dite du "Levant", l'autre du "Ponant". Pendant des siècles, le commerce s'est effectué dans les anses portuaires et les petits ports offerts par la nature. Peu à peu, au fur et à mesure des efforts de dragage et de la création de vrais ports gagnés sur la mer et adaptés à l'augmentation du trafic, il s'est intensifié et a eu un réel poids économique. L'enjeu de la circulation maritime est donc devenu crucial. Tous les pays ont cherché à en posséder la maîtrise et à protéger leur commerce des attaques ennemies. Durant longtemps de ce fait, la marine de commerce et la marine de guerre ont connu une évolution parallèle. De plus, la progression des techniques maritimes a donné un autre instrument à la conquête de territoires nouveaux ou la domination siècle où d'autres pays. Après les grandes invasions du !VIDe et VèIDe le danger vient de la terre, entre les années 800 et 1000 il vient de la mer: ce sont "les croisières maures" en Méditerranée et les Scandinaves qui attaquent Rouen par la Basse Seine en 816. La marine de guerre est née peu à peu de ces conquêtes et de la nécessité d'une défense. On peut noter plusieurs épisodes importants dans cette évolution:

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Louis IX pour sa part a contribué à la constitution de la marine royale de deux façons. Il désigne le premier amiral de France et il constitue deux flottes en louant des galères vénitiennes pour ses croisades. En effet, à l'époque, on loue à l'étranger des navires capables d'être mieux armés que les navires de commerce. Durant la période médiévale, hormis les galères, il n'y a pas de flotte de guerre à proprement parler. Il n'y a pas eu de véritable constitution d'une marine royale entre 1453 et 1624. Le XYlème siècle, lui, a plutôt été celui des corsaires malouins, rochellois et dieppois qui comptaient plus sur leurs propres capitaux que sur ceux du Roi. Il n'est pas facile de préciser à quelle époque on a pu parler d'une véritable marine de guerre pour la France. Martine Acerra en a précisé les critères: une force navale permanente qui suppose l'entretien des navires et leur renouvellement; un corps d'encadrement permanent; un appareil industriel qui se charge de la réparation et de la construction et gère les flux d'approvisionnement; un budget annuel et un programme de financement. Elle souligne un autre aspect: "Une marine de guerre
doit donc s'insérer au sommet même de l'état avec un responsable désigné et un appareil administratif sous-tendant l'ensemble. Que de pareils investissements impliquent une politique, sinon une stratégie, est un constat intellectuel pas nécessairement réalisé à toutes les époques,,3.

Quand, dans notre histoire, pouvons-nous trouver la conjonction de tous ces critères? On attribue souvent la naissance de la marine de guerre à Philippe le Bel, à la fin du Xmèmesiècle. Bien sûr, au fur et à mesure des règnes successifs, la flotte de guerre a été constituée, peu développée, soutenue d'un embryon d'administration, de bases navales, de ports et de flottes de commerce. Cependant les historiens s'accordent à reconnaître à Richelieu puis à Colbert le mérite de la mise en place d'une réelle marine de guerre avec une technologie et une administration spécifique: "10 ans suffisent à

3 Martine Acerra, La Marine de guerre, de ses origines à 1715 dans Histoire de la Marine française, ss. dir. Jean Meyer, Rennes, éditions Ouest France, 1994, p. 6191.

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Colbert pour créer sur les bases de Richelieu et Mazarin une flotte de guerre qui se maintient jusqu'au XVIIrme siècle,r4.

Evolution des bateaux et des marins
De l'origine au XV/IIème siècle

Jusqu 'à Colbert, la marine dispose de deux grandes catégories de bâtiments: les vaisseaux, en "Ponant," qui affrontent régulièrement les Anglais, les galères, en "Levant", qui surveillent la Méditerranée. La galère a été utilisée par les Romains dès leurs premières incursions, même si elle avait de nombreux désavantages: un circuit exclusivement côtier et une consommation énorme d'équipage. De ce fait, elle n'a pu par la suite s'opposer aux invasions des navires nordiques, plus légers. Cependant cette tradition venant des villes comme Marseille explique leur développement au cours des siècles suivants. En effet, l'usage de la galère a été développé au XIVème et au XVème siècles où les rois de France ont créé un "clos des galées" tant à Marseille qu'à Rouen. A l'époque médiévale, il n'existe pas réellement d'autres flottes que celle des galères. On utilise en général des bateaux de commerce reconvertis pour l'occasion. On peut dire que, jusqu'à la bataille de Lépante (1570) et à la création de "L'Invincible Armada", les seuls navires de guerre étaient les galères. Elles seront à la longue condamnées avec les progrès de l'artillerie, pour laquelle elles ont une capacité restreinte. Elles ont connu leur apogée technique au XVnème siècle et l'escadre des galères à Marseille a été conservée jusqu'en 1748. Quelques-unes ont subsisté quelques temps, puis ont été définitivement remplacées. En ce qui concerne les équipages, pendant longtemps les rameurs ont été fournis par les volontaires des populations urbaines des villes côtières mais les épidémies de peste et l'évolution économique et politique de ces cités ont entraîné la fin de ce volontariat. Le XIVèmeet le XVèmesiècles voient les équipages de
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Ibid.

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volontaires remplacés condamnés.

par des chiourmes

d'esclaves

et de

Sous Richelieu, la flotte des galères a son propre cotps d'officiers, qui sera réuni à celui des officiers de vaisseau du Roi en 1748. Après la suppression de ce cotps spécifique, les galériens ne font plus partie d'un instrument militaire mais deviennent une maind'œuvre de force au service de la marine. Leur sort est intimement mêlé à la vie des arsenaux et des ports militaires. Les galériens sont fournis sous Louis XIV par une petite partie de protestants, des déserteurs de l'armée de terre et de mer ainsi que des errants, des bohémiens, tous ceux qui avaient, selon les prévôts, "fisiognomie de galère"s. Ces derniers les pourchassaient au nom de ce type d'ordonnance: "Que les personnes oyseuses vagabondes et autres caïmans soient arrêtés et embarqués de force sur les galères'r6. Au xvmème siècle ce sont des prisonniers de droit commun, en particulier des fraudeurs de gabelle qui fournissent les équipages. La galère cesse d'être le navire de guerre par excellence quand le voilier subit une forte amélioration. Le terme "sabord", qui désigne l'ouverture laissant passer les canons, apparaît dans le langage marin en 1412 et cette transformation des bâtiments permet l'utilisation de l'artillerie lourde. Ceci a pour conséquence des membrures et des coques plus résistantes qui, peu à peu, différencient de plus en plus les navires de commerce et les navires de guerre. Vers les années 1600 apparaît une des spécificités de la marine de guerre: l'existence de bateaux spécialisés, des vaisseaux de ligne. "Ce sont des bateaux de haut vol munis de sabords latéraux, de chasse et de fuite"7. Dans le même temps apparaissent, en Europe du Nord-Est, les administrations qui gèrent de réelles flottes de guerre. Sous Colbert la marine est vraiment instituée. Elle connaît un essor exceptionnel; on compte, en 1691, 154 vaisseaux et
5 Michel Verge-Franceshi, Marine et éducation sous l'ancien régime, Paris, CNRS, 1991, p. 81. 6 André Zysberg, Les galères sous le règne de Louis XIV dans Les marines de guerre européennes, ss. dir. Jean Meyer, Paris, Presse de l'Université de Sorbonne, 1994, p. 396-423. 7.Martine Acerra, Op. cit. , La marine de guerre..., p. 23.

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frégates. Les navires ont un fort tonnage, des grandes voilures et des quilles profondes. Ce sont les gros "trois ponts" qui sont le symbole d'un état puissant. En dehors de ceux-ci, la marine est constituée de petits bateaux car la majorité des ports français, hormis Brest et Toulon, ne se prête pas à l'accueil de bateaux à forts tirants d'eau. La flotte est composée des" brûlots, galiotes à bombe, corvettes, flûtes, chebecs, chaloupes, canonnières, lougres, gabares, senaux, pataches et autres bâtiments armés en guerre',8. Jusqu'au XVmème siècle, la marine a une particularité par rapport à l'armée: elle démobilise à grande échelle en temps de paix. La marine était à l'époque une force permanente dans le sens où elle disposait d'une administration bien établie, de bonnes infrastructures et d'une flotte de navires mais en temps de paix peu d'entre eux étaient armés. Le budget de l'état ne le permettait pas. Il faut attendre la fin du XIXèmesiècle pour que les vaisseaux de guerre restent armés en permanence. Les bâtiments sont commandés par des "Capitaines de la Marine" sous Richelieu puis des "Capitaines de Vaisseau" sous Colbert. Au fur et à mesure le corps se constitue et s'institutionnalise, on peut y trouver les fonctions suivantes (pour certaines toujours existantes) : Les officiers de plume écrivent, tiennent les registres vérifient et comptabilisent les dépenses. Les officiers de port, marins sortis du rang, s'occupent des vaisseaux, les font réparer, caréner. Les officiers de vaisseau, quant à eux, ont eu du mal à trouver leur place. Ils sont concurrencés en mer par le capitaine de commerce, les corsaires, les pirates, les aventuriers, ainsi qu'à terre, par les officiers de plume. Ils n'étaient entretenus à l'origine que lors des embarquements. A partir de 1631 ils sont rémunérés tant à terre qu'en mer. Ceux qui commandent les trois ponts sont des capitaines de vaisseau, les autres sont les lieutenants de vaisseau (ce grade apparaît dans les textes à partir de 1566). Les enseignes de vaisseau continuent, quant à eux, à ne pas être rémunérés à terre.

8 Michel Verge-Franceschi, Op. cit , Marine et éducation ..., p. 80.

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