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Et si Marx avait raison ? (Tome 2)

De
284 pages
Voilà longtemps qu'on proclame le marxisme dépassé. La chute du Mur de Berlin et la fin de l'Union soviétique étaient censées lui avoir porté le coup de grâce. Mais Marx n'est pas responsable des crimes commis par des régimes qui se réclamaient abusivement de lui. Le capitalisme, de son côté, n'a pas changé de nature depuis un siècle, et la course au profit fait planer sur le monde la menace d'une catastrophe économique et écologique. Il est donc temps de redécouvrir le marxisme - le vrai, et non la caricature qu'en a donné le stalinisme au siècle dernier.
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QUATRIÈME PARTIE L’ombre du Goulag

Les lendemains qui déchantent

La chute du Mur de Berlin a été présentée par les médias, voilà bientôt vingt ans, comme l’avènement d’une ère nouvelle de paix et de liberté dans le monde – rien de moins. Ce mur symbolisait effectivement – nul ne le conteste plus aujourd’hui – la dictature bureaucratique dans les pays du bloc soviétique, en même temps que l’asservissement de tous ces pays à l’URSS. Il n’a pourtant pas fallu attendre bien longtemps pour que l’enthousiasme des médias, version revue et corrigée des « lendemains qui chantent », ne soit ramené aux dures lois de la réalité. Prélude au renversement des régimes dits communistes dans tous les États d’Europe de l’Est et en URSS ellemême, la fin du Mur s’est vite révélée être surtout le prélude à l’explosion des inégalités sociales dans ces pays, au développement du chômage et de la précarité, au pillage de l’économie par des mafias locales, à l’exacerbation des nationalismes et à des guerres meurtrières comme en Bosnie, en Tchétchénie ou en Géorgie. Du coup, ce qui fut fêté comme un événement historique en 1989 est de moins en moins commémoré, et l’avenir radieux qu’il promettait fait désormais l’objet d’un silence amnésique. On se garde bien à présent d’évoquer dans les médias cette fameuse « ère nouvelle » que la chute du Mur était censée inaugurer. Et pourtant, à défaut d’une ère nouvelle, la disparition de ces régimes (celui de l’Union Soviétique tout particulièrement) a bel et bien marqué la fin d’une époque. Pendant plus de soixante-dix ans, partout dans le monde, les travailleurs, les opprimés, les pauvres, ont vécu avec dans un coin de leur tête l’idée
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Et si Marx avait raison ?
qu’on pouvait « faire comme en Russie en 1917 » et donc que le capitalisme n’était pas une fatalité. C’est ce pilier de la conscience prolétarienne qui s’est brisé en quelques années, en même temps que l’URSS et ses pays satellites se disloquaient. Pour un certain nombre de militants, ceux des partis communistes officiels essentiellement, cet effondrement fut surtout celui des dernières illusions qu’ils pouvaient encore nourrir dans ces régimes. Tout ce qu’on racontait à leur sujet n’était donc pas que le fruit de la propagande capitaliste, et en Union Soviétique elle-même le Parti communiste pouvait être chassé du pouvoir trois-quarts de siècles après la révolution sans même qu’une fraction notable de la population y oppose une quelconque résistance. En même temps que ces illusions, malheureusement, ce sont des énergies militantes qui se sont éteintes et la foi en un monde meilleur qui s’est en partie évanouie. Le monde du travail porte depuis lors le deuil des espérances que la Révolution russe avait fait naître en 1917.

Une révolution qui a changé la face du monde
Il devient difficile, pour les générations actuelles, d’appréhender ce que cette Révolution de 1917 a représenté en son temps. D’autres révolutions ont eu lieu par la suite au cours du XX° siècle, dont la révolution de 1949 en Chine, pays le plus peuplé de la planète. Mais aucune, et de loin, n’a eu un impact comparable aux journées d’octobre 1917. Ces dernières furent vraiment, pour reprendre l’expression du journaliste américain John Reed, « dix jours qui ébranlèrent le monde »1. C’était la première fois dans l’histoire qu’une révolution amenait au pouvoir un parti ouvrier se réclamant du socialisme. Et dans cette Europe en pleine guerre de 14-18, le premier acte du nouveau gouvernement a été de proposer la paix sans condition aux belligérants, tout en dénonçant cette boucherie dans laquelle on faisait s’entretuer de part et d’autre des travailleurs pour des intérêts qui n’étaient pas les leurs. Pour la première fois surtout, un gouvernement se proclamait le représentant des classes exploitées, des ouvriers et des paysans. Et ce n’était pas une simple proclamation. Le nouveau régime était l’émanation des

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John Reed, Dix jours qui ébranlèrent le monde, Éditions sociales. 10

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soviets, ces organes de démocratie directe qui, dans les premières années, ont réellement fait participer au pouvoir des centaines de milliers d’hommes et même de femmes, chose encore jamais vue jusque-là. Ce n’était pas seulement le remplacement d’un type d’économie par un autre – ce à quoi on a tendance à réduire la révolution russe aujourd’hui –, c’était l’éveil de millions de travailleurs à une vie nouvelle, l’esprit d’initiative partout à l’œuvre pour résoudre les problèmes locaux, des meetings improvisés dans tout le pays, partout une soif de lire, de s’instruire et de comprendre le monde, comme l’ont décrit de nombreux observateurs ayant vécu cette période. C’est l’aspect de la Révolution russe qui a le plus marqué les esprits dans les années suivantes, au fur et à mesure que les nouvelles de la Russie se propageaient. L’information ne circulait pas à la même vitesse qu’aujourd’hui, d’autant que la bourgeoisie occidentale, à l’époque, a tout fait pour établir un cordon sanitaire autour du pays des soviets. Mais la vérité finissait par faire son chemin quand même au sujet de cet événement sans précédent : les ouvriers avaient pris le pouvoir en Russie, ils avaient jeté les bases d’une société nouvelle avec une administration d’un genre nouveau. Et non seulement le nouveau régime ne s’était pas écroulé au bout de trois mois, comme tous les journaux bourgeois l’avaient prédit, mais il était sorti vainqueur d’une terrible guerre civile que les armées blanches lui avaient imposée plusieurs années durant avec le soutien (tant financier que militaire) des grandes puissances, France et Angleterre en tête. Ce que le mouvement socialiste prêchait depuis des dizaines d’années n’était donc pas qu’un rêve. Ce qu’avaient fait les ouvriers russes, on pouvait le faire dans d’autres pays. C’est ce à quoi les dirigeants de Moscou ne cessaient d’appeler les travailleurs du monde entier, du reste. Leur révolution, ils ne la voyaient pas comme un fait national, mais comme la première victoire dans une lutte planétaire entre la bourgeoisie et le prolétariat. Tels sont les traits de la Révolution russe qui ont en leur temps soulevé les espoirs des opprimés sur la terre entière, qui ont attiré vers les idées communistes des travailleurs et des intellectuels sur tous les continents, qui ont fait que cette révolution a véritablement changé la face du monde pour les trois-quarts de siècle à venir.

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Et si Marx avait raison ? Le fossoyeur de 1917
De tout cela, il restait malheureusement peu de choses soixante-quatorze ans plus tard, après vingt-cinq années de terreur stalinienne, suivies par quatre décennies de régime bureaucratique où le seul droit de la population était de faire la queue devant les magasins. Le rouleau compresseur du stalinisme a tout écrasé sous lui, ne laissant plus rien subsister en URSS des idéaux d’Octobre, ni dans le reste du monde des espérances levées par la révolution de 1917. Dans le reste du monde, dès 1924, par sa théorie du « socialisme dans un seul pays », Staline manifestait sa volonté de faire la paix avec la bourgeoisie. Un programme qu’il a scrupuleusement respecté jusqu’à sa mort en 1953, bien que la bourgeoisie ne lui ait pas toujours renvoyé l’ascenseur. En se subordonnant les partis de l’Internationale communiste créée en 1919, le maître du Kremlin les a transformés en auxiliaires de la diplomatie soviétique. Dans tous les pays qui acceptaient un rapprochement diplomatique avec Moscou, les communistes furent contraints, eux aussi, à un rapprochement avec des partis bourgeois. À plusieurs occasions (en Chine en 1927, en Espagne en 1936), cette politique amena des partis communistes à torpiller des révolutions et à livrer la classe ouvrière à ses bourreaux. Lorsque la bourgeoisie montrait de la mauvaise volonté à répondre aux appels du pied de Staline en revanche (ce fut typiquement le cas en France à la fin des années 1920), les partis communistes furent poussés à entretenir une agitation artificielle et sectaire, et même à mener des actions aventuristes alors que la situation sociale était au calme plat. C’est ainsi que se forgea la psychologie si particulière des partis communistes officiels, capables de passer en quelques semaines de l’opportunisme le plus plat à l’ultra-gauchisme le plus délirant, ou viceversa, en fonction des ordres venus de Moscou (la fameuse « ligne du Parti » dans le jargon stalinien de ces années-là). Le pire de tout, dans cette école de la défaite programmée, fut la politique imposée par Staline au Parti communiste allemand au début des années 1930, en pleine montée du national-socialisme. Pour des raisons liées aux purges staliniennes en URSS, mais totalement étrangères à la situation en Allemagne, il fut décidé en haut lieu qu’Hitler ne représentait pas un danger pour la classe ouvrière allemande et que le PC de ce pays devait

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concentrer ses coups sur le Parti socialiste, ennemi beaucoup plus dangereux1. Cette ligne politique géniale a eu pour résultat de laisser les militants désemparés, la classe ouvrière tétanisée face aux Sections d’Assaut hitlériennes, et de convaincre la bourgeoisie allemande qu’elle pouvait tenter la carte national-socialiste sans trop de risque. Il n’est donc pas exagéré d’affirmer que Staline a grandement facilité l’accession d’Hitler au pouvoir – ce que les militants communistes allemands ont eu tout le loisir de méditer dans les camps de concentration par la suite.

La machine infernale
En URSS, la ligne du Parti n’a pas connu moins de zigzags que dans l’Internationale communiste. Chez lui aussi, Staline a tenté de faire la paix avec la bourgeoisie, ou plus exactement avec la petite bourgeoisie qui se développait dans les villes comme dans les campagnes à la faveur de la Nouvelle Politique Économique (Nep) instaurée en 1922. La Nep rétablissait en partie le marché libre, en remplacement des réquisitions pratiquées pendant la guerre civile et que la paysannerie ne pouvait supporter plus longtemps. Après la mort de Lénine en 1924, la nouvelle ligne fut d’aller beaucoup plus loin dans cette voie ; des concessions de plus en plus importantes ont été faites aux commerçants et surtout aux paysans riches, au détriment du développement industriel. Une politique qui, à la longue, a eu les effets inverses de ceux escomptés. L’industrie n’ayant pas grand-chose à offrir aux campagnes en échange de leurs céréales, les paysans ont commencé à stocker le blé et à refuser d’approvisionner les villes. En 1928, la menace de famine planait sur le pays, comme dix ans auparavant, au temps de la guerre civile. Face à la catastrophe imminente, Staline s’est alors retourné contre ses alliés de la veille pour se lancer à corps perdu dans la collectivisation forcée des terres et du cheptel, en même temps que le marché libre était en grande partie supprimé. Appliquée de façon brutale et sans aucune préparation, cette volte-face a provoqué le chaos dans les campagnes, les paysans
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En Italie, cela faisait des années déjà que les communistes peuplaient les prisons de Mussolini. Ils savaient à quoi s’en tenir sur le fait que le fascisme ne représentait pas un danger. 13

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abattant massivement leurs vaches et leurs chevaux plutôt que de se les voir confisquer. La famine redoutée en 1928 s’est finalement produite quatre ans plus tard. Si l’on y ajoute les conséquences des déportations massives de populations organisées en réponse à la résistance des paysans, le bilan de ces années terribles se chiffre à plus de cinq millions de morts. Au bout de quelques années, nouveau tournant dans la ligne du Parti : les paysans, dans le cadre des fermes collectives, sont autorisés à conserver quelques bêtes et à cultiver un lopin individuel. À chacun de ces revirements, on a trouvé des coupables à tous les niveaux intermédiaires pour endosser la responsabilité des erreurs et préserver l’infaillibilité du chef suprême. C’est ainsi que s’est mise en place la machine infernale des purges staliniennes, qui n’allait plus s’arrêter pendant un quart de siècle.

Les acquis de la révolution, malgré Staline et non grâce à lui
Il est vrai qu’au milieu de cette tourmente, l’économie soviétique a trouvé malgré tout le moyen de se développer, de sortir le pays de l’état d’arriération et de sous-développement dans lequel la révolution l’avait trouvé, de faire pousser partout des usines, des barrages électriques, des routes et des chemins de fer. Le mérite en revient à la révolution elle-même et à la solidité des bases qu’elle a instaurées, et non à la clairvoyance et à la sagesse du chef génial et bien aimé. De même, il est notable que la population soviétique, pendant troisquarts de siècle, n’ait pas connu ces fléaux de la société capitaliste que sont le chômage et la précarité, et qu’à l’opposé elle ait bénéficié de la médecine gratuite et d’un système d’enseignement ouvert à tous. Aussi importants que soient ces acquis, on est quand même loin des « lendemains qui chantent », ou que chantaient en tout cas les partis communistes officiels dans le reste du monde. La société de l’Union Soviétique n’a jamais atteint le stade du communisme que Marx caractérisait par la formule « à chacun selon ses besoins » – elle ne s’en est pas même approchée. Elle n’a pas même rattrapé les pays capitalistes les plus avancés, ni sur le plan de la production, ni sur celui du niveau de vie. Quant aux inégalités sociales, elles étaient certes plus limitées dans l’exURSS que dans le monde capitaliste, mais elles n’en demeuraient pas moins choquantes au pays de la révolution d’Octobre. Pendant que le peuple faisait
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la queue pour le saucisson, la couche privilégiée menait la belle vie entre ses villages de vacances, ses voitures de luxe et ses magasins réservés où rien ne manquait. Et surtout, la défense de ces privilèges inavoués et inavouables a conduit la bureaucratie, dès les années 1920, à verrouiller le système, à interdire tout contrôle de la population, à vider la démocratie soviétique de son contenu et à supprimer une à une toutes les libertés. Telle est la base sociale sur laquelle s’est édifiée la dictature stalinienne.

Le communisme reste l’avenir de l’humanité
Malgré tout cela, la fin du régime soviétique a porté un peu partout un coup au moral de la classe ouvrière, dont elle ne s’est toujours pas remise. Aussi abject qu’ait été ce régime, il incarnait quand même peu ou prou la première tentative de bâtir une société sur d’autres bases que l’exploitation de l’homme par l’homme. Son échec s’est accompagné, à l’échelle de la planète, d’un recul de la conscience ouvrière, d’une perte des repères dans le monde du travail, d’un repli vers l’individualisme, le communautarisme ou la consolation dans l’au-delà. L’effondrement de l’URSS n’est certes pas la seule cause de ces phénomènes, mais elle y a fortement contribué. La bourgeoisie n’a pas manqué d’en profiter pour mener une offensive idéologique contre tout ce qui ressemblait de près ou de loin au marxisme. Et ce dernier semble aujourd’hui bien mal en point, comme si l’heure était venue pour lui de payer la facture pour tous les crimes qui ont été perpétrés en son nom. Mais ce n’est pas le marxisme qui a commis ces crimes. Ce sont des bureaucrates qui lui tournaient le dos, qui ne songeaient qu’à défendre leurs privilèges tout en pactisant avec la bourgeoisie des autres pays quand celleci le voulait bien. Le capitalisme, de son côté, n’a pas changé de nature depuis un siècle. Et ce n’est pas seulement sur le plan idéologique que la bourgeoisie a repris l’offensive depuis vingt ans. De délocalisations en fermetures d’usines, de remise en cause d’avantages acquis en baisse du pouvoir d’achat et en développement de la précarité, c’est une véritable guerre qu’elle mène aujourd’hui au monde du travail pour préserver les profits sur son dos. Pire, la domination des marchés financiers sur l’économie réelle fait planer sur le monde la menace d’une crise généralisée, à côté de laquelle la crise de 1929 risque de n’avoir été qu’une plaisanterie. Et tout cela sans
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parler des ravages écologiques, peut-être irréversibles, que la course au profit est en train de provoquer sur la planète. Il n’y a pas d’autre alternative pour l’humanité que de renverser cette société, et pas d’autre avenir possible qu’une société communiste, qui n’aura rien à voir avec la monstrueuse caricature qu’en a donné le stalinisme au siècle dernier.

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La naissance du mal

L’histoire de l’Union Soviétique telle que nous la décrivent les médias d’aujourd’hui dans leur majorité a un incontestable mérite : celui d’être simple, très simple. Le marxisme a pour programme la dictature du prolétariat, n’est-ce pas ? Eh bien voilà, cette dictature s’est incarnée dans celle de Lénine, puis dans celle de Staline. Elémentaire, mon cher Watson, et pas besoin de se faire des nœuds au cerveau vraiment. Le Goulag, les purges sanglantes, les millions de vies supprimées, tout cela était programmé dès le départ et s’est déroulé comme prévu. Entre Lénine et Staline, tout au plus peut-on voir une différence de degré, mais pas de nature. D’ailleurs, les premiers camps de concentration ont été ouverts par Lénine. (On ne va pas jusqu’à dire qu’il a assisté à leur inauguration, mais c’est tout comme). À cette imagerie d’Épinal, il n’est pas nécessaire d’en opposer une autre. L’horreur stalinienne n’a pas succédé à un âge d’or d’avant 1924. Mais le stalinisme n’est pas non plus la simple continuation de la Révolution d’Octobre. Il est le produit des difficultés du nouveau régime, de son isolement sur le plan international, de l’arriération économique du pays, des ravages de la guerre civile. Affirmer cela ne constitue en rien une justification. Il ne s’agit pas de chercher des excuses, il s’agit de comprendre comment les choses se sont réellement passées.

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Et si Marx avait raison ? Les premières années du régime : le temps de la clémence
D’après Wikipedia (l’encyclopédie gratuite qu’on peut consulter sur Internet), « entre 1920 et 1923, la Russie soviétique compte 84 camps regroupant environ 25 000 prisonniers, soit un peu plus du tiers de la population carcérale en Russie soviétique estimée à 70 000 détenus ». Ces chiffres (repris de plusieurs auteurs) attestent à la fois de l’existence de prisonniers politiques dès les premières années du régime… et de leur nombre fort limité en définitive dans le contexte de l’époque. Faut-il rappeler qu’entre 1918 et 1921, les vaincus de la veille ont fomenté une guerre civile dont les victimes se sont comptées non pas en dizaines de milliers, mais en millions ? Les 25 000 prisonniers politiques de ces années-là n’étaient pas n’importe qui au demeurant. La plupart d’entre eux étaient des officiers des armées blanches, ces mêmes officiers qui, chaque fois qu’ils s’emparaient d’un village, faisaient pendre ou fusiller des dizaines de paysans accusés d’avoir collaboré avec les « rouges ». Les autres détenus des camps étaient des membres des partis de droite qui soutenaient ouvertement les armées blanches. Connaît-on beaucoup de gouvernements qui, en pleine guerre civile, auraient traité le camp ennemi avec plus de mansuétude ? Il faut une certaine dose de mauvaise foi pour mettre sur un même plan ces 25 000 détenus des années de guerre civile et les 18 millions d’innocents qui ont peuplé les camps staliniens dans les 30 années suivantes. On notera par ailleurs le nombre total étonnamment faible de détenus, toutes catégories confondues, pour la période 1920-1923 : 70 000. Si, de ce total, on retranche les 25 000 prisonniers politiques, il reste 45 000 prisonniers de droit commun, bien moins qu’en France à l’heure actuelle alors que la population soviétique de l’époque s’élevait à 170 millions d’habitants. Ces terribles bolcheviks étaient donc curieusement enclins à la clémence – certains diraient même au laxisme – avec les fauteurs de trouble, voire avec leurs ennemis : il y eut jusqu’à des généraux des armées blanches qui furent relâchés sur parole dans les premiers temps. Cet optimisme venait en partie de l’apparente facilité avec laquelle s’était effectuée la prise du pouvoir en octobre 1917. Elle avait coûté quelques dizaines de victimes à Petrograd, un peu plus à Moscou. Dans les villes de province, il suffisait souvent d’un télégramme du nouveau gouvernement pour que tous les pouvoirs soient remis au soviet local. La chance souriait

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décidément aux bolcheviks. Les difficultés seraient pour plus tard. Mais elles n’allaient pas se faire attendre bien longtemps.

La révolution russe revue et corrigée par les médias
Ce qui frappe le plus de nos jours, dans les articles et les émissions consacrés à l’ex-URSS et surtout à ses origines, ce n’est pas tant l’anticommunisme des commentaires que le manque flagrant de connaissances des journalistes sur le sujet. Les journalistes d’autrefois étaient souvent plus conservateurs et bien-pensants que ceux d’aujourd’hui ; mais ils étaient aussi plus cultivés, et quel que soit le domaine, on en trouvait toujours quelques-uns qui dominaient la question. Aujourd’hui, on peut apparemment faire ce métier sans rien connaître à rien, pourvu qu’on sache utiliser la fonction copier-coller et le dictionnaire des synonymes sur son ordinateur. Voilà sans doute pourquoi la plupart des chroniques télévisées sur la révolution russe, ou les dossiers de tel ou tel hebdomadaire sur le même sujet, sont des compilations de lieux communs par des gens qui ne sauraient pas placer Saint-Pétersbourg sur une carte (quand ils n’ignorent pas qu’en 1917 cette ville s’appelait Petrograd et était la capitale du pays). Quant à leur demander de vous parler des soviets, des partis autres que celui de Lénine, de la guerre civile, de la Nep ou des débats à l’intérieur du Parti communiste, désolé, mais nous sortons du cadre de cette émission. Se faire une idée de ce qu’a été l’URSS des premiers temps à travers ces documentaires est mission impossible. Impossible de saisir l’atmosphère de ces années-là, l’effervescence dans les milieux populaires et le désarroi des anciennes classes dirigeantes. Impossible de comprendre le rôle des différents organismes (soviets, syndicats, coopératives, comités de toutes sortes) dans la mise en place du nouveau régime. Ni de percevoir les difficultés auxquelles ce régime s’est heurté dès les premiers jours : crise du ravitaillement, ruine de l’économie après trois années de guerre contre l’Allemagne, sabotage des milieux patronaux, refus des intellectuels, cadres et ingénieurs de travailler pour les nouvelles autorités, et bien d’autres. Loin de l’image bureaucratique de ce qu’est devenu le pays par la suite, c’est par l’improvisation et la débrouille des organisations locales que se réglaient les problèmes en ce temps-là.

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Et si Marx avait raison ? La guerre civile et la bureaucratisation du régime
Mais dès le milieu de l’année 1918, les anciennes classes dirigeantes s’étaient ressaisies et des généraux de l’ancienne armée tsariste déclenchaient la guerre civile, avec les troupes et les officiers qu’ils avaient rassemblés autour d’eux et le soutien tant militaire que financier des grands pays capitalistes. Pendant trois ans, cette guerre civile a mis le pays à feu et à sang, de l’Ukraine à la Sibérie et du Caucase à la Baltique. Trois ans qui ont été marqués non seulement par des massacres sans nombre, mais par le chaos économique, la mobilisation dans la nouvelle Armée rouge de millions d’hommes dont on avait besoin ailleurs, la famine et les épidémies (qui ont fait autant de victimes que les combats militaires). De cette terrible épreuve, le régime est finalement sorti vainqueur – mais à quel prix ! Des millions de morts, parmi lesquels un grand nombre de militants et cadres du Parti communiste ; des campagnes dévastées, des champs à l’abandon, un cheptel décimé ; une production industrielle tombée à 20 % de ce qu’elle était en 1914. Et par-dessus tout, l’enthousiasme des premiers mois remplacé par la fatigue et la lassitude des masses. Dans les villes à moitié vidées de leurs habitants, les soviets et autres organisations ouvrières en grande partie désertés. À leur place, des administrations, des bureaux, qui ont pris l’habitude de tout régler en dehors du contrôle de la population, et où se recasent des officiers de l’Armée rouge qui ont tendance à y importer les méthodes militaires de commandement. Cette nouvelle couche de fonctionnaires et de gestionnaires a ses privilèges, bien modestes au début comparés au train de vie des cadres dans les pays capitalistes, mais considérables par rapport au sort du reste de la population. Le bureaucrate est au chaud toute la journée, et il a deux repas par jour à peu près assurés. Peu de citoyens soviétiques ont cette chance au lendemain de la guerre civile. Les révolutionnaires eux-mêmes ont changé. La fatigue a gagné un certain nombre d’entre eux. Le Parti communiste a vu ses effectifs multipliés par dix entre 1918 et 1923 ; mais sa physionomie n’est plus la même. Les ouvriers d’usine n’y représentent plus qu’une petite minorité, ce sont désormais les gestionnaires et les cadres de la nouvelle administration qui y sont l’élément dominant, tant par le nombre que par l’état d’esprit. Parmi les nouveaux adhérents, bon nombre d’arrivistes et de ralliés de la

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vingt-cinquième heure, désormais convaincus que le régime va durer et que la carte du Parti est utile pour faire carrière. Et dans le Parti aussi, les bureaux sont en train de prendre le pouvoir, avec un réseau de secrétaires indépendant de la base qui s’est tissé à travers le pays, et dont les fils vont se rassembler entre les mains du secrétaire général, un certain Joseph Staline. Lénine lui-même est effrayé par la bureaucratie dont il note les progrès inexorables. Mais il est gravement malade et n’a plus que quelques mois à vivre.

Derrière la guerre des chefs, une lutte politique
La meilleure façon de ne rien comprendre à ce qui s’est passé à la mort de Lénine est de tout ramener à une guerre des chefs entre Staline et Trotski. Sur le plan strictement personnel, ce n’est d’ailleurs pas Staline qui a déclenché les attaques contre Trotski, mais deux autres dirigeants de l’époque, Zinoviev et Kamenev. Bien qu’occupant alors le poste de secrétaire général du Parti depuis 1922, Staline était alors peu connu du public ; et il s’est contenté, dans un premier temps, de soutenir en sous-main la campagne orchestrée par ses deux comparses, plus populaires que lui, mais jaloux de la popularité plus grande encore de Trotski, l’organisateur des journées d’Octobre à Petrograd et le bâtisseur de l’Armée rouge. Derrière ces rivalités personnelles, c’est une lutte politique qui se menait en réalité. Dès 1923, une Opposition de gauche s’était constituée au sein du Parti communiste, autour de Trotski, de Rakovski et d’autres dirigeants. Tirant la sonnette d’alarme contre la bureaucratisation qui commençait à gangrener la société soviétique, cette opposition réclamait en premier lieu un changement dans le régime intérieur du Parti, la fin du règne de l’appareil sur la base, un retour aux mœurs bolcheviques d’avant la guerre civile et en particulier à la liberté des débats, alors que ceux-ci étaient de plus en plus étouffés par des mesures administratives. La réponse à ces revendications ne s’est pas fait attendre. Le corps de Lénine était à peine froid que débutait la première campagne contre le « trotskisme », un terme nouveau à l’époque mais qui avait un bel avenir devant lui. Pendant que Zinoviev et Kamenev s’appliquaient à déterrer tous les désaccords passés entre Trotski et Lénine, Staline, de son côté, montrait son interprétation originale de la pensée du maître en ouvrant toutes grandes les
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portes du Parti et en y faisant entrer d’un seul coup un million de nouveaux membres. Baptisée « promotion Lénine », cette opération consista en fait à noyer la vieille garde révolutionnaire sous un million de carriéristes qui devaient leur carte au secrétaire général et ne lui en seraient que plus attachés par la suite.

Le gouvernement face aux nouveaux riches
Mais le régime intérieur du Parti n’était pas le seul ni même le principal objet du conflit. C’est sur la politique économique que portaient les principales divergences entre la fraction dirigeante et l’Opposition de gauche. En 1922, le gouvernement avait rétabli la liberté du commerce et des affaires pour les petites entreprises et pour les paysans. Cette « nouvelle politique économique » (la Nep, comme on la désignait alors par ses initiales) avait rapidement donné des résultats, permettant le redémarrage de la machine industrielle et le retour à un approvisionnement normal des villes. Mais elle avait aussi favorisé le développement extraordinairement rapide d’une nouvelle bourgeoisie, dans les campagnes comme dans les villes. Dans la vision caricaturale que nous présentent les journalistes sur la Révolution d’Octobre, celle-ci aurait « éliminé » la bourgeoisie comme d’un coup de baguette magique. Rien de plus faux dans la réalité. Dans ce pays qui sortait tout juste du Moyen Âge, la révolution de 1917 a réveillé en fait bien plus de forces bourgeoises que les bolcheviks n’en ont supprimées. Le premier décret du nouveau pouvoir, en Octobre, avait remis la terre des grands propriétaires fonciers aux paysans, « sous le contrôle des soviets locaux » était-il précisé. Même sous ce contrôle, le partage des terres qui s’en est suivi a surtout profité à une minorité de paysans. Cette différenciation sociale de la paysannerie, un moment freinée pendant la guerre civile, a repris de plus belle avec la Nep, les paysans riches commençant à louer des terres et à employer des ouvriers agricoles. En 1926, 60 % du blé destiné au commerce se trouvait entre les mains de 6 % des cultivateurs. Dans les villes, la Nep a fait prospérer une couche de nouveaux riches, commerçants et intermédiaires de toutes sortes, que la population d’alors appelait des Nepmen. « Les entreprises étatisées devaient elles-mêmes recourir de plus en plus souvent aux commerçants pour la recherche des
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matières premières », écrivait Trotski des années plus tard. « On sentait partout le flot montant du capitalisme1. » Contre ce flot montant, l’Opposition de gauche préconisait l’établissement d’un plan d’industrialisation. Renforcer le poids de la classe ouvrière n’était pas la seule raison de s’engager dans cette voie le plus rapidement possible. La faiblesse de l’industrie nationalisée posait un grave problème dans les relations entre les villes et les campagnes. Les paysans, contre leur blé, n’obtenaient que du papier-monnaie en échange duquel il n’y avait rien dans les magasins – ni vêtements, ni outillage, pas même des allumettes.

Le spectre de la famine
Mais pour financer ce plan d’industrialisation, il fallait taxer les commerçants et contraindre les paysans riches à livrer leurs grains de gré ou de force. C’était une nouvelle épreuve de force en perspective, la dernière chose qu’on souhaitait parmi les arrivistes qui peuplaient maintenant les bureaux, les administrations et l’appareil du Parti communiste. Pour tous ces gens-là, l’épisode de la révolution était clos, le temps était venu d’en toucher les dividendes. La fraction dirigeante du Parti elle-même était devenue l’incarnation de cet état d’esprit. Le plan d’industrialisation fut donc repoussé aux calendes grecques, et ceux qui le défendaient furent accusés de vouloir détruire l’unité entre la classe ouvrière et la paysannerie. La paysannerie ne servait en fait que d’alibi, c’étaient les nouveaux riches qui étaient l’objet de toute la sollicitude du régime. À la campagne, tout le poids des impôts retombait en fait sur les paysans pauvres et moyens, tandis que Boukharine, le nouveau théoricien du Parti, lançait à l’adresse des paysans cossus le mot d’ordre « enrichissez-vous ». En 1928, les paysans riches avaient suivi ce conseil sans modération en spéculant sur le cours des céréales. Mais les produits de l’industrie faisaient toujours autant défaut dans les magasins. De plus en plus d’agriculteurs, lassés d’être payés en monnaie de singe, suivaient donc l’exemple des plus riches d’entre eux, stockaient leur blé dans l’attente de jours meilleurs, et le

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Léon Trotski, La révolution trahie, Éditions de minuit, p. 25. 23

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spectre de la famine planait de nouveau sur le pays comme aux pires moments de la guerre civile. Quant à l’unité entre la classe ouvrière et la paysannerie, elle aussi était désormais en rupture de stock. En lieu et place de quoi une alliance entre les riches des villes et des campagnes se dressait à présent face au pouvoir et menaçait de le renverser.

La volte-face de 1928
Pris à la gorge, les sommets du Parti ont alors effectué un brusque tournant à 180 degrés, comme il devait y en avoir bien d’autres par la suite. Après avoir exclu du parti l’Opposition de gauche, exilé ses dirigeants et envoyé au Goulag des milliers de ses militants, Staline reprenait à présent son plan d’industrialisation comme s’il l’avait toujours défendu et que seuls des traîtres l’avaient empêché de le mettre en œuvre. Ces traîtres, à leur tour, furent exclus du Parti, emprisonnés ou envoyés dans des camps. Dans les campagnes, les paysans riches que l’on courtisait la veille sont brusquement devenus l’ennemi public numéro un. Mais l’hostilité au régime avait gagné l’ensemble de la paysannerie ; c’est donc l’ensemble de la paysannerie qui s’est bientôt retrouvée dans le collimateur des autorités. La collectivisation des terres, que l’Opposition de gauche voulait mener progressivement, sur la base du volontariat et en liaison avec les progrès de l’industrie, a pris l’aspect d’une fuite en avant, organisée avec la dernière brutalité par des bureaucrates ignorant tout du monde rural. L’agriculture soviétique mettra un quart de siècle à s’en remettre. Et le pays, en attendant, s’est retrouvé une nouvelle fois au bord de l’abîme. Il fallut donc trouver de nouveaux traîtres, les exclure du Parti, les envoyer là où était leur place. C’est ainsi que, petit à petit, le pouvoir de Staline s’est affermi, renforcé, et a volé de victoire en victoire. Oui, je sais, cette façon de présenter l’histoire de l’Union Soviétique est un peu longue et compliquée. C’est tellement plus simple quand ils le montrent à la télé ou dans leurs hebdomadaires ! Et pourtant, il paraît que c’est le marxisme qui est simpliste et réducteur.

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Le poison dans les têtes

Dans une ferme d’Angleterre, les animaux prennent un jour le pouvoir après avoir chassé les humains qui les exploitaient. Les sept commandements du nouveau régime sont alors inscrits sur le mur de la grange : Tout deuxpattes est un ennemi Tout quatrepattes ou tout volatile, un ami Nul animal ne portera des vêtements Nul animal ne dormira dans un lit Nul animal ne boira d’alcool Nul animal ne tuera un autre animal Tous les animaux sont égaux. Ces règles égalitaires, hélas, ne sont pas respectées bien longtemps. La première traite socialiste des vaches à peine terminée, les cochons (qui sont les leaders de la révolution) réquisitionnent le lait pour leur pâtée. L’un d’eux, Napoléon, s’installe dans la maison du fermier et prend possession de son lit. C’est, explique-t-il, que ses responsabilités sont particulièrement éprouvantes et qu’il a besoin de repos réparateur pour les assumer. D’ailleurs le quatrième commandement proscrivait seulement de dormir dans un lit avec des draps. Ce Napoléon ne tarde pas à éliminer ses rivaux, à commencer par Boule de Neige, que tout le monde considérait comme l’organisateur de la révolution mais qui n’était qu’un traître en réalité, et que le nouveau chef fait chasser de la ferme. Et bientôt, les bruits les plus fous commencent à circuler sur ce répugnant personnage. « Selon la rumeur, Boule de Neige s’introduisait à la faveur des ténèbres pour commettre cent méfaits. C’est lui qui volait le blé, renversait les seaux à lait, cassait les œufs, piétinait les
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semis, écorçait les arbres fruitiers. On prit l’habitude de lui attribuer tout forfait, tout contretemps. Si une fenêtre était brisée, un égout obstrué, la faute lui en était toujours attribuée, et quand on perdit la clé de la resserre, dans la ferme entière ce fut un même cri : Boule de Neige l’avait jetée dans le puits1. » Mais il n’y avait pas que Boule de Neige. Quelques mois après son expulsion, d’autres cochons viennent s’accuser en public des crimes les plus horribles et sont égorgés séance tenante. Les chevaux, horrifiés de ce qu’ils viennent de voir et se souvenant du sixième commandement, retournent alors le vérifier sur le mur de la grange. Il y est écrit que nul animal ne tuera un autre animal sans raison valable. L’un après l’autre, tous les commandements s’avèrent n’être pas ce qu’on croyait se rappeler. Jusqu’au jour où l’on s’aperçoit qu’en fait il n’y avait jamais eu qu’un seul commandement : Tous les animaux sont égaux, mais certains le sont davantage que les autres.

Une description plus vraie que nature
Toute ressemblance avec une révolution ayant existé n’a bien entendu rien d’une coïncidence : C’est bien de l’Union Soviétique que nous parle cette fable de George Orwell. Une fable qui dépeint le stalinisme de façon plus ressemblante, en définitive, que bien des articles ou des chroniques télévisées d’aujourd’hui. De nombreux épisodes du livre sont d’ailleurs une transcription pure et simple de l’histoire réelle, comme les procès de Moscou de 1936, le pacte germano-soviétique de 1939, ou même le premier conflit entre Napoléon et Boule de Neige au sujet du moulin à vent que ce dernier voulait bâtir – allusion au plan d’industrialisation proposé par l’Opposition de gauche en 1923 et que Staline finira par reprendre à son compte après l’avoir traité d’utopie pendant cinq ans. Evidemment, Orwell n’analyse pas – ce n’est pas son propos – les conditions économiques et sociales dans lesquelles le stalinisme s’est développé : l’arriération du pays et son isolement, les ravages de la guerre civile, la fatigue de la classe ouvrière, l’essor d’une petite bourgeoisie en pleine forme dans les années 1920 ; et sur cette base, la bureaucratisation du régime et la montée de Staline comme représentant de la bureaucratie.
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George Orwell, La ferme des animaux, éditions Folio, p. 87. Le livre a été publié pour la première fois en 1945. 26

Et si Marx avait raison ?
Mais dans le cadre de la fiction qu’il met en scène, ce roman a l’immense mérite de montrer concrètement comment le stalinisme, loin d’œuvrer à l’accomplissement du programme révolutionnaire (les sept commandements), en constituait le reniement le plus complet. Comment la dictature sanglante du chef suprême, loin de servir à renforcer les acquis de la révolution, ne servait qu’à protéger les privilèges de ceux qui sont « plus égaux que les autres », tandis que les autres animaux du livre (la population laborieuse) voyaient leur ration quotidienne réduite au strict minimum.

La ligne du parti chez les animaux de la ferme
D’autres aspects encore du roman sont plus vrais que nature, en particulier l’évolution des relations entre Napoléon et les fermiers voisins (les grandes puissances capitalistes). Dans les premiers temps, la Ferme des animaux avait tout fait pour étendre sa rébellion à l’ensemble des « bêtes d’Angleterre », envoyant des émissaires répandre partout le souffle libérateur. Après l’expulsion de Boule de Neige, c’est une autre partition qu’on commence à entendre. Discrètement d’abord, puis de plus en plus ouvertement, Napoléon noue des relations avec des « deuxpattes », et notamment avec Pilkington, un fermier voisin, qu’il présente bientôt comme un grand ami des animaux. Rien à voir avec Frederick, l’autre voisin, ennemi juré de Pilkington. Ce Frederick, lui, est un tyran qui torture ses bêtes et prépare la guerre contre la Ferme des animaux. De plus, on a des preuves selon lesquelles Boule de Neige est un agent de Frederick. Mais là encore, il va bientôt falloir constater que l’apparence des choses est trompeuse. Alors que la Ferme des animaux devait vendre à Pilkington un chargement de bois, Napoléon, à la dernière minute, annonce qu’il l’a finalement vendu à Frederick avec lequel il vient de signer un pacte (ressemblant fort à un autre pacte signé en août 1939). Les négociations avec Pilkington n’étaient qu’une ruse en réalité, explique aussitôt le camarade Napoléon, Père de tous les animaux. Le véritable ennemi a toujours été Pilkington. Le mot d’ordre « Mort à Frederick ! » est aussitôt changé en « Mort à Pilkington ! ». Et l’on découvre des preuves selon lesquelles Boule de Neige est en fait un agent de ce dernier.

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Et si Marx avait raison ? Le parti a toujours raison
C’est à peine si le roman d’Orwell caricature quoi que ce soit. Lorsque le Pacte germano-soviétique fut signé le 23 août 1939, la presse stalinienne du monde entier n’a certes pas fait d’Hitler un grand ami de la classe ouvrière. Mais l’Allemagne était désormais présentée comme une « nation prolétaire » spoliée par le traité de Versailles, cependant que l’Angleterre devenait brusquement la seule et unique fautive de la guerre qui venait de débuter, ce qui était censé justifier la brusque volte-face de Staline. « L'action de l'Union Soviétique par le pacte de non-agression avec l'Allemagne concourt à raffermir la paix générale » titrait L’Humanité le 25 août 1939. Alors que, depuis cinq ans, on rabâchait aux militants communistes que tout le danger de guerre venait d’Hitler et que la lutte contre le fascisme justifiait toutes les alliances politiques avec les « forces démocratiques ». Il est vrai qu’avant 1933, on leur avait dit au contraire que le national-socialisme n’était pas un danger ; et qu’à partir de juin 1941, date de l’attaque allemande contre l’URSS, on leur dirait encore autre chose. La façon dont le Pacte germano-soviétique fut justifié à l’époque a fait peut-être plus de mal que le pacte lui-même. Un État socialiste peut être contraint, dans certaines circonstances, de signer des traités de paix avec ses ennemis, quels qu’ils soient. En 1918, Trotski avait bien signé la paix de Brest-Litovsk avec des généraux allemands qui n’étaient guère plus sympathiques qu’Hitler. Mais dans le même temps, les dirigeants bolcheviks appelaient les travailleurs allemands à renverser ces mêmes généraux. Vingt et un ans plus tard, la stratégie des dirigeants soviétiques avait changé du tout au tout. La révolution mondiale, non seulement ils n’y croyaient plus depuis longtemps, mais c’est bien la dernière chose que souhaitaient ces bureaucrates galonnés. La théorie du socialisme dans un seul pays, énoncée par Staline dès l’automne 1924, était l’expression de cet abandon. À partir de cette date, la politique dictée d’en haut aux partis communistes étrangers fut pensée comme un auxiliaire de la diplomatie soviétique dans ses efforts pour se rapprocher des pays capitalistes. Mais comme on ne pouvait pas dire cela ouvertement aux militants de ces partis communistes, on s’ingénia à fabriquer à leur intention des pseudojustifications théoriques pour tous les tournants dans la ligne du Parti qu’on leur imposait. Après l’arrivée au pouvoir d’Hitler en 1933, Staline tenta d’abord de se protéger contre ce dernier en s’alliant avec la France et l’Angleterre. Un traité fut effectivement signé avec la France en 1935. C’est l’époque où le
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