Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 16,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Etat et communautarisme

256 pages
Le " communautarisme ", traduction française de " communalism ", plus courant dans le vocabulaire des sciences sociales anglo-saxonnes, désigne des groupes culturels partageant la même langue, la même religion et/ou les mêmes traits raciaux. Mais, définir ainsi les communautés à partir de caractéristiques culturelles ne revient pas à faire une lecture culturaliste du phénomène, telle que celle proposée par le courant " primordialiste " (pour lequel les identités collectives procèdent directement de " donnés " culturels). Les communautés ne constituent pas ici des entités trans-historiques qui entreraient toutes armées en politique. Le " communautarisme " est donc bien comme l'indique le suffixe attaché au mot - une idéologie, c'est-à-dire une construction moderne et largement stratégique qui émerge nécessairement en relation avec la formation ou les transformations de l'Etat. Chacun des articles réunis dans ce numéro illustre à sa façon cette problématique même lorsqu'il adopte une perspective historique et remonte très loin dans le temps pour analyser justement le caractère construit du communautarisme.
Voir plus Voir moins

ETAT ET COMMUNAUTARISME

SOMMAIRE

L'Etat et le communautarisme par Christophe Jaffrelot
Etat et communautarisme en Bosnie-Herzégovine par Xavier Bougarel Les habits neufs du communautarisme libanais par Elizabeth Picard Le rôle de l'Etat-Congrès et des acteurs extérieurs dans la montée du séparatisme sikh par Anne Vaugier Etat et communautarisme : le cas de l'île Maurice par Hubert Gerbeau et Marina Carter L'Etat et le communautarisme chinois dans les pays de l'ASEAN par Sophie Boisseau du Rocher Des communautés précolombiennes aux communautés actuelles. Esquisse d'une définition historique par Pierre-Yves Jacopin Hors thème: Les évangélistes en Amérique Latine: de l'expression religieuse à la mobilisation sociale et politique transnationale par Ariel Colonomos
Résumés/ Abstracts/Resumenes

p.3

p. 7

p.49

p.71

p.89

p. 127

p.165

p.209 p.239

Comité de rédaction: Bertrand Badie (lEP Paris), Didier Bigo (lEP Paris) rédacteur en chef, Sophie Body-Gendrot (paris Sorbonne), Philippe Braud (paris I), Michel Dobry (paris X), Louis-Jean Duclos (chercheur associé au CERI), Daniel Hermantdkecteur de publication -, Christophe Jaffrelot (CERI, CNRS), Zaki Laldi (CERI, CNRS), Rémy Leveau (lEP Paris), Michel Wieviorka (CADIS, EHESS). Equipe éditoriale: Richard Brousse (secrétariat de rédaction), Gilles Bataillon, Hamit Bozarslan, Ayse Ceyhan, Gilles Dorronsoro; Robert Graumann, Percival Manglano, Johann Hauksson, Malté Onaindia (traductions) ; Jacques Perrin (relations avec la presse). Indexé dans Sociological Abstracts, International Abstracts,P AIS, Political Science Abstracts. Political Science

En vente: A Paris chez l'Harmattan, librairies FNAC, l'Astrolabe, Avicenne, Bibliophane, La Brèche, Compagnie Cluny, Le Divan, Gibert, La Hune, librairie du Regard, Librairie FNSP, librairies universitaires Dauphine et Nanterre, P.U.F., Thiers Mythe, Touzot, Virgin, Edifra, librairie musée de l'homme, Présence Africaine, Tschann, Eyrolles, Itinéraires, Lipsy, librairie Gamier. A Lyon (Decitre Bellecour, Flammarion, FNAC, Librairie Éditions Ouvrières, Saint-Paul) ; Montpellier (Sauramps, La Brèche) ; Toulouse (Castella, Ombres Blanches, Privat, La FNAC) ; Bordeaux (Mollat, Machine à Lire, Virgin, La FNAC) ; Rennes (La FNAC, Le Failler, Forum) ; Dijon (De l'Université) ; Besançon (page, Double) ; Grenoble (La FNAC, La Dérive, Arthaud, De l'Université) ; Strasbourg (La FNAC, Des Facultés, Kleber, Gutemberg) ; Marseille (Virgin, L'Odeur du Temps) ; Aix-enProvence (De l'Université, Goulard, Mazarine, Vents du Sud) ; ClermontFerrand (FNAC, Volcans d'Auvergne) ; Lille (Furet du Nord) ; Amiens (Martelle) ; Laval (planète 10) ; Brest (Dialogues) ; Rouen (L'Armitière) ; Poitiers (Gibert) ; Angers (Contact) ; Tours (La Boîte à Livres, FNAC) ; Nantes (Vent d'Ouest) ; Nancy (Hall du Livre) ; Saint-Étienne (FNAC) ; Caen (Brouillon de Culture).
Administration

-

Ventes:

Editions L'Hannattan : 7 me de l'Ecole-Polyteclmique -75005 Paris Tél. 43 5479 10 - Fax 43 25 82 03 Abonnement: France 300 F

Abonnnement de soutien: 1500 F/275 $ / 90 F le numéro
ISBN: 2-7384-2911-4 / ISSN: 1157-996X

- étranger

340 F/60 $

Ce numéro a été réalisé sous la dkection de Bertrand Badie et Christophe Jaffrelot. Il a bénéficié du soutien du Centre National du Livre.

L'ETAT

FACE

AUX COMMUNAUTES

Le "communautarisme", traduction française de "communalism", plus courant dans le vocabulaire des sciences sociales anglo-saxonnes, désigne des groupes culturels partageant la même langue, la même religion et/ou les mêmes traits raciaux. Mais, définir ainsi les communautés à partir de caractéristiques culturelles ne revient pas à faire une lecture culturaliste du phénomène, telle que celle proposée par le courant "primordialiste" (pour lequel les identités collectives procèdent directement de « donnés» culturels1). Les communautés ne constituent pas ici des entités trans-historiques qui entreraient toute armée en politique. Le "communautarisme" est donc bien comme l'indique le suffixe attaché au mot une idéologie, c'est à dire une construction moderne et largement stratégique qui émerge nécessairement en relation avec la formation ou.les transformations de l'Etat. Chacun des articles réunis dans ce numéro illustre à sa façon cette problématique même lorsqu'il adopte une perspective historique et remonte très loin dans le temps pour analyser justement le caractère construit du communautarisme.

-

Cependant dire que le communautarisme est un phénomène idéologique moderne ne suffit pas à le définir; c'est même à ce stade que surgit la question la plus difficile. Comment, en effet, distinguer cet « isme» des autres du même « genre », comme le nationalisme et le particularisme pour n'en citer que deux? La question est d'autant plus délicate que les termes utilisés sont eux-mêmes des enjeux politiques. Des "nationalistes" auto-proclamés stigmatisent ainsi des "communalistes" dont l'action mine à leurs yeux l'unité du pays et bien

1. Cette revolution societies

interprétation

"primordialiste" sentiments

d'abord

développée

par C. Geertz

(<<The integrative

- Primordial
and new states 1963, pp.

and civil politics

in the new states », in C. Geertz (ed.), Old

- The

quest for modernity a acquis une

in Asia and Africa, New York, The Free Press branche exCrême que les pères représentée fondateurs notamment

of Glencoe,

105-157)

désapprouveraient

sans aucun doute à travers l'approche

sociobiologique

par P. Van Den Berghe (voir notamment perspective",

de cet auteur "Race and ethnicity

: a sociobiological

Etlmic and racial studies, vol. l, oct. 1978.)

3

des communautés cherchent par contre à revendiquer le smtut de nations de manière à légitimer leurs aspirations à l'indépendance. Communautarisme, nationalisme et particularisme

La distinction entre «nationalisme» et « communautarisme » (ou communalisme) repose chez certains auteurs sur un rapport contradictoire aux valeurs individualistes. Pour Louis Dumont, «le communalisme diffère du nationalisme par la place que semble y prendre la religion »2 considérée ici comme indissociable d'un univers holiste. Cette thèse s'inscrit dans une perspective ouverte par Marcel Mauss selon lequel la nation ne peut se développer que dans un contexte individualiste3 . Cette conception est discutable dans les tennes mêmes du modèle de L. Dumont qui oppose volontiers un nationalisme universaliste et individualiste, dont l'archétype est fourni par la France, et un "nationalisme ethnique", qui correspond davantage au cas allemand, où l'accent est mis sur les liens culturels et parfois de sang4 . Dès lors comment distinguer le "communautarisme" du nationalisme ethnique? Un élément de réponse réside sans doute dans les modalités d'insertion de la communauté dans un ensemble social et politique plus vaste. Le tenne "communautarisme" s'applique en effet de façon privilégiée à des groupes culturels qui ne représentent qu'une composante parmi d'autres, d'un Etat multi-culturel et qui même, parfois, vivent en inter-action de sorte qu'ils se perçoivent dans certains cas comme des sous-ensembles de la nation et non comme des nations. Cette intégration relative ne signifie pas que la communauté ne puisse pas évoluer vers une fonne de nationalisme ethnique et fonnuler pour finir des revendications indépendantistes il s'agit au contraire d'un cas de figure fréquent qu'illustrent plusieurs articles de ce numéro mais dans une acception idéal-typique du «communautarisme », le groupe est inscrit dans un cadre national

-

-

2. L. Dumont, Gallimard,

"Nationalisme

et communalisme",

appendice

D à Homo

Hierarchicus,

Paris,

1966, p. 378.

3 . M. Mauss, "La nation", in Oeuvres, tome 3, Paris, Minuit, 1969, pp. 573-625. 4. L. Dumont, Essais sur l'individualisme, Paris, Le Seuil, 1983, pp. 115-131.

4

dont les références visent à transcender les clivages culturels au nom d'une identité englobante : les nationalismes libanais, mauricien, indien, yougoslave ... ont ou ont eu leur raison d'être, par rapport à des ennemis extérieurs (notamment au moment des luttes anti-coloniales) et les communautés sont dans cette configuration, censées fournir leur apport particulier à ces constructions qui sont davantage que la somme de .ces composantes et qui affichent souvent une vocation universalistes. La maxime indienne répétée àl'envi dans de nombreux Etats pluri-ethniques « d'unité dans la diversité» renvoie à ce schéma. La différence entre le « communautarisme" et le "particularisme» découle en partie de cette caractérisation des communautés comme composantes plus ou moins bien intégrées d'ensembles plus vastes. Le particularisme consiste en effet souvent à revendiquer la reconnaissance d'une spécificité par l'Etat tandis que le communautarisme implique que cette étape est déjà réalisée et que les revendications portent sur davantage de concessions encore. Dans certains cas les communautés sont même institutionnalisées à travers le système fédéral (cas de l'ex-Yougoslavie) ou les techniques de représentation électorales (Liban, Maurice). Cet essai de typologie, qui est aussi un effort de clarification terminologique dans un domaine où le sens des concepts est souvent trop idiosyncrasique ou polémique, montre combien les différences peuvent être ténues entre des notions voisines. Cet exercice confirme en tout cas que l'on ne peut s'intéresser à ces questions sans rencontrer aussitôt l'Etat. Les (contre)stratégies « ethniques» de l'Etat

Le communautarisme se caractérise d'abord par sa prétention à opposer à la relation citoyenne une autre allégeance qui se veut prioritaire. Il remet, par là, en cause la construction d'un espace public et le principe même d'une société politique transcendant les spécificités culturelles. Si la constitution des communautés en forces sociales et politiques peut ainsi apparaître comme une menace adressée à l'Etat, ce dernier peut toutefois aussi chercher à les utiliser en vue de conforter ou de rétablir son pouvoir. Ce point de vue est sans doute complémentaire du précédent dans différents cas de figure. Le plus courant, semble-t5

il, est celui où l'Etat s'efforce de diviser les communautés pour mieux régner; il peut alors utiliser une mobilisation identitaire de type extrémiste pour déstabiliser un rival politique représentant la même communauté mais sur un registre modéré. Le cas de l'Etat indien dans ses relations avec les sikhs du Pendjab illustre bien cette configuration. Ce genre de manipulation se traduit cependant par une nouvelle « communalisation)) de l'Etat. Ce changement peut n'être que de degré dans les Etats où ces communautés sont reconnues de façon plus ou moins institutionnelle; il peut aussi être de nature là où l'Etat affiche (ou affichait) une vocation universaliste et laïque. Dans tous les cas, I'usage (contre )stratégique du communautarisme est contraire à la notion d'un Etat transcendant les clivages de la société. La dimension internationale L'analyse des rapports entre Etats et communautés demande à être resituée dans le contexte international. Cette approche concerne l'impact de « ceux de l'extérieur)) du point de vue transnational et le rôle des Etats voisins (ou plus lointains) d'un point de vue internationaliste plus classique. S'agissant du premier volet deux propositions peuvent être avancées et demandent à être testées. D'une part les communautés apparaissent comme des menaces d'autant plus grandes pour l'Etat, qu'elles bénéficient de soutiens à l'étranger. D'autre part, « ceux de l'extérieur)) peuvent, à l'inverse, soutenir l'Etat dans ses efforts de survie, y compris au plan financier. Du point de vue international, il paraît important de prendre en compte l'attitude des Etats voisins abritant ou non des ressortissants de la même communauté que celle qui se mobilise dans un pays donné. Par ailleurs les Etats voisins peuvent alimenter des mouvements séparatistes, qu'ils comportent ou non des éléments de la communauté mobilisée. Enfin l'efficacité d'un mouvement communautaire et la démonstration de sa puissance supposent souvent une énonciation internationale de son identité et de ses buts et donc une internationalisation de son action de contestation.

Christophe Jaffrelot

6

ETAT ET COMMUNAUTARISME HERZEGOVINE

EN BOSNIE-

XA VIER BOUGAREL

L'éclatement de la guerre en Bosnie-Herzégovine en avril 1992 s'est immédiatement accompagné de polémiques sur la nature de cette guerre et, au-delà, de la société bosniaque. A ceux qui invoquent « cinq cents ans de tolérance et de démocratie» répondent ceux qui, reprenant le propos d'Ivo Andric, évoquent « un pays de haine et de peur »1 . Carrefour des civilisations, la Bosnie-Herzégovine est bel et bien une terre de rencontre, de coexistence et, parfois, de symbiose. Périphérie des Empires, elle est aussi une terre où, avec une récurrence presque surprenante, les guerres des autres viennent nourrir et se nourrir des conflits propres à la société bosniaque. De ce point de vue, les mots de « tolérance» et de « haine », de « coexistence» et de « peur» peuvent également servir à qualifier la société bosniaque : en son sein, ils se complètent ou se succèdent plus qu'ils ne s'opposent. S'il est, par contre, un mot qui peut difficilement qualifier la société bosniaque et son histoire, c'est celui de « démocratie ». D'une part, les ordres politiques qui se sont succédés en Bosnie-Herzégovine, de l'Empire ottoman (1463-1878) au communisme yougoslave (19451990), ne sont pas de nature démocratique. Seuls la fin de l'occupation austro-hongroise (1878-1918) et le début de la monarchie yougoslave (1918-1941) ont connu un semblant de vie parlementaire. D'autre part, le concept de démocratie sous-entend généralement celui de citoyenneté. Or, le principe structurant de l'ordre politique bosniaque n'est pas la citoyenneté mais l'appartenance communautaire: de 1910 à 1990, toutes les élections tenues en

1 . I. Amlrie, "Lettre de 1920", Titanic et autres

cintes juifs, Belfond,

1987.

7

XAVIER

BOUGAREL

Bosnie-Herzégovine se sont soldées par une large domination des partis nationaux. Cela ne signifie certes pas que le communautarisme soit, en Bosnie-Herzégovine, immuable ou incontesté, ni que la vague d'aspirations démocratiques et citoyennes caractéristique de l'Europe centrale et orientale des années 1980 ait contourné cette république de l'ex-Yougoslavie. Cela signifie, en tout cas, que la crise actuelle ne peut être comprise sans tenir compte de cette dimension essentielle de la réalité bosniaque, masquée par les uns et défigurée par les autres.

Des Millets aux Nations: la rigidification des communautés Dans les premiers siècles de la période ottomane, l'islamisation d'une grande partie de la population bosniaque, l'installation d'importantes populations orthodoxes et de populations juives plus réduites donnent à la Bosnie-Herzégovine ses caractéristiques confessionnelles contemporaines2. Mais les statuts sociaux ne coïncident pas encore pleinement avec les appartenances confessionnelles: les chrétiens continuent d'occuper une place importante au sein des élites militaires et féodales bosniaques, alors que les rayas (sujets, producteurs) musulmans et chrétiens partagent un sort semblable. Ces premiers siècles sont d'ailleurs marqués par une grande fluidité des appartenances confessionnelles, et par d'importantes jacqueries opposant des paysans musulmans à leurs féodaux également musulmans. A partir du milieu du XVIIIe siècle, la lente sclérose de l'Empire ottoman s'accompagne pourtant d'une rigidification des frontières communautaires3. L'organisation des populations chrétiennes en millets (communauté religieuse bénéficiant d'une large autonomie interne) attribue à leurs églises un rôle social et culturel essentiel, mais
2. En 1879, au sortir de la période ottomane, la Bosnie-Herzégovine compte 38,7"10 de

musulmans,

42,9% d'orthodoxes

(serbes) et 18,1% de catholiques

(croates). En 1991, elle compte La population

43,7% de Musulmans

(au sens national),

31,4% de Serbes et 17,3% de Croates.

juive de Bosnie-Herzégovine, en 1953. 3. Sur la période Southeastern Europe ottomane,

forte de II 248 personnes

en 1931, n'est plus que de 377 personnes

voir R. Mantran

(éd.), Histoire

de l'Empire

onoman

et P.Sugar, Press, 1974.

under the Onoman rule 1354-1804,

University

of Washington

8

BOSNIE-HERZEGOVINE

n'empêche pas la détérioration de leur statut économique. Cette évolution est particulièrement sensible en Bosnie-Herzégovine, frontière de l'Empire ottoman, où les élites musulmanes locales monopolisent le pouvoir à leur profit, et où les populations chrétiennes sont perçues comme alliées potentielles de l'Empire austro-hongrois. La société bosniaque apparaît alors structurée par les appartenances communautaires: les millets déterminent non seulement un certain nombre de questions d'ordre juridique (régimes fiscaux et juridictions propres à chaque millet), mais correspondent aussi, dans les villes, à certains quartiers et à certaines corporations. Dans les campagnes, ils recoupent largement des oppositions socioéconomiques. En 1910, plus de trente ans après la fin de la présence ottomane en Bosnie-Herzégovine, 91,1 % des propriétaires terriens ayant des kmets (serfs) à leur service sont musulmans, 95,4% des kmets sont orthodoxes ou catholiques. A la fluidité des appartenances et des rapports confessionnels succède donc une fermeture croissante des communautés. Lekomsi/uk (bon voisinage) est certes la règle dans les rapports quotidiens entre communautés, mais il repose sur une réaffirmation constante des appartenances et des codes communautaires, et non sur leur effacement. Le komsi/uk ne devient jamais intimité. Par les rapports qu'il institue entre sphère publique et sphère privée, entre appartenance communautaire et lien social, il représente l'inverse de la citoyenneté plutôt que son prémisse. Le rapport entre millets et modernité politique, symbolisée au XIxe siècle par le nationalisme, est sans doute plus ambigu4 . L'institutionnalisation tardive des millets s'insère dans les efforts de modernisation et de réforme entrepris au XIxe siècle par l'Etat ottoman. Toutefois, alors que les mouvements nationalistes d'Europe orientale placent l'Etat au centre de l'ordre politique, les mobilisations communautaires que connaît la Bosnie-Herzégovine à la même époque cherchent à le tenir à distance. L'insurrection des féodaux musulmans contre les réformes ottomanes en 1831 comme celle des paysans serbes d'Herzégovine contre l'impôt en 1875 s'opposent en fait au renforcement du rôle de l'Etat. La première ne constitue en

4. Voie C. et B. Jelavitch, Balkans in transition et K. Karpat, An inquiry into the social foundations of nationalism in the Balkans, University of California Press, 1963.

9

XAVIER

BOUGAREL

aucun cas un mouvement nationaliste, la seconde ne le devient qu'après l'intervention du jeune Etat serbe voisin et l'internationalisation de cette première crise bosniaque. La constitution d'un appareil d'Etat moderne en BosnieHerzégovine, suite à l'occupation austro-hongroise de 1878, constitue donc une rupture essentielle. Cette modernisation politique et les débuts de la modernisation économique et culturelle expliquent la lente transformation des identités et des rapports communautaires hérités de la période ottomane5 . Dans un premier temps, l'Empire austro-hongrois, soucieux de contrecarrer l'influence des nationalismes serbe et croate, tente de promouvoir une identité bosniaque globalisante, prenant le contrôle des structures religieuses de Bosnie-Herzégovine (nomination par l'Empereur des évêques catholiques et orthodoxes, et d'un Reis-ulUlema pour les musulmans) et interdisant même l'emploi des termes « serbe» et « croate» dans l'intitulé des associations culturelles. Cette politique volontariste trouve un soutien auprès d'élites musulmanes modernes naissantes, mais se heurte à l'hostilité des élites orthodoxes (serbes) et catholiques (croates), ainsi qu'à celle des élites musulmanes traditionnelles. Portés par des élites commerçantes ou administratives en plein essor, les nationalismes serbe et croate progressent rapidement dans les communautés orthodoxe et catholique de Bosnie-Herzégovine. La communauté musulmane, elle, se mobilise autour de ses élites religieuses et terriennes, et autour de la revendication d'autonomie culturelle et religieuse, sorte de millet inversé au profit de la population musulmane. L'Empire austro-hongrois est dès lors amené à reprendre, puis à favoriser la structuration communautaire de la vie sociale et politique en Bosnie-Herzégovine. Sur le plan économique, il privilégie les élites catholiques (locales ou venues du reste de l'Empire) dans l'administration, et préserve les privilèges agraires des élites musulmanes en échange de leur loyalisme. Sur le plan politique, il accorde une autonomie culturelle et religieuse aux communautés serbe (1903) et musulmane (1909),
5 . Sur la période 1878-1918, austro-hongroise, of Washington Herrschqft voir P. Sugar, The industrialisation Press, 1963. M. Cupic-Amrein, in Bosnien-Herzegowina, Press, 1981. of Bosnia-Hercegovina gegen die

University

Die Oppposition

osterreichische-hungarische

Peter Lang,

1987 ; R. Donia,

Islam under the double eagle, Columbia University

10

BOSNIE-HERZEGOVINE

comprenant, dans ce dernier cas, une désignation du Reis-ul-Ulema par voie électorale (et sa confinnation par le Sheikh-ul-Islam d'!stambul), une administration autonome des waqft (biens de mainmorte) et le maintien des tribunaux shériatiques pour les questions de statut personnel. Un ans plus tard, une Constitution provinciale institue un parlement bosniaque, élu au suffrage censitaire et constitué de «curies» distinctes (37 députés orthodoxes, 29 musulmans, 23 catholiques et un juif). En Bosnie-Herzégovine, l'introduction du parlementarisme va de pair avec l'institutionnalisation du communautarisme. Pendant la période austro-hongroise, la vie économique, sociale, culturelle et même sportive reste ainsi structurée sur un mode communautaire. Il en va de même pour la vie politique. Les partis nationaux, Mus/imanska Narodna Organizacija -MNO (Organisation Populaire Musulmane), Srpska Narodna Organizacija -SNO(Organisation Populaire Serbe) etHrvatsko Narodno Drustvo -HND (Société Populaire Croate), apparus entre 1905 et 1910, remportent les premières élections parlementaires. Cette période voit donc les débuts d'une vie politique bosniaque caractérisée par les coalitions d'intérêt entre élites politiques des différentes communautés (coalition serbomusulmane sur la question de l'autonomie culturelle et religieuse jusqu'en 1909, coalition croato-musulmane sur la question de la réforme agraire à partir de 1911), le rôle intennédiaire et pendulaire de la communauté musulmane dans la rivalité serbo-croate naissante, l'appel tactique des communautés à l'Etat et l'instrumentalisation des conflits communautaires par ce même Etat. La première guerre mondiale, partie de Sarajevo, bouleverse les équilibres géopolitiques des Balkans et ébranle une première fois les rapports entre communautés en Bosnie-Herzégovine (violences contre les populations serbes en 1914, contre les populations musulmanes en 1918). Pourtant, si l'intégration de la Bosnie-Herzégovine dans le Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes qui deviendra Royaume de Yougoslavie en 1929- modifie radicalement les équilibres économiques et politiques entre communautés (réfonne agraire et prise de contrôle de l'appareil d'Etat par les Serbes), elle ne remet pas immédiatement en cause le communautarisme hérité de la période austro-hongroise.

-

11

XAVIER

BOUGAREL

Lors des élections de 1920 pour l'Assemblée constituante, le vote de la population bosniaque -et yougoslave en général- reste communautaire. Sur 63 députés élus en Bosnie-Herzégovine, seuls les quatre députés communistes peuvent être considérés comme n'appartenant pas à un parti explicitement ou implicitement communautaire. Alors que les communautés serbe et croate sont représentées par plusieurs partis, correspondant à différents courants de leurs nationalismes respectifs6, la communauté musulmane est représentée par la seule Jugoslovenska Mus/imanska Organizacija (JMO, Organisation Musulmane Yougoslave). Les députés de la JMO, souvent issus de la MNO, reproduisent les stratégies politiques élaborées dans la période austro-hongroise. En mars 1921, ils acceptent de voter une! Constitution centralisatrice et de participer au gouvernement, en échange de garanties sur le maintien de la BosnieHerzégovine comme entité territoriale spécifique, le statut d'autonomie religieuse de 1909 et l'indemnisation des propriétaires terriens, avant de rejoindre l'opposition menée par le Hrvatska Seljacka Stranka (HSS, Parti Paysan Croate) en février 19227 . A moyen terme pourtant, les évolutions économiques, culturelles et surtout politiques du Royaume de Yougoslavie conduisent à une grave crise du. communautarisme en Bosnie-Herzégovine. Les populations serbe et croate de Bosnie-Herzégovine sont de plus en plus liées à Belgrade et à Zagreb, alors même que le conflit serbo-croate s'envenime rapidement. Dans le même temps, le déclin des élites musulmanes traditionnelles nourrit une profonde crise d'identité de la communauté musulmane. Exposée aux avances et aux pressions croisées des nationalismes serbe et croate, celle-ci se réfugie dans l' « indétermination» nationale et un yougoslavisme tactique. Au fur et à mesure que le conflit serbo-croate se durcit, la marge de manoeuvre politique de la JMO se rétrécit. En 1929, la BosnieHerzégovine est partagée en quatre banovinas, l'autonomie des structures religieuses islamiques est supprimée. La JMO accepte pourtant en 1935, contre le rétablissement de cette autonomie, de
6. Sur les nationalismes Serben und Kroaten serbe et croate et leurs courants, 1830-1914, Oldenburg, 1980 voir W. Behschnitt., Nationalismus The national question bei in

; I. Banac, Press, 1984.

Yugoslavia:

origins, history. politics, dans la première

Cornell University Yougoslavie,

7 . Sur la vie politique u politiekom

voir I. Banac, op. cit., et A. Purivatra, Svjetlost, 1974.

JMO

zivotu kraljevine Srba, Hrvata i Slovenaca,

12

BOSNIE-HERZEGOVINE

rentrer au gouvernement. Trois ans plus tard, elle participe à une coalition électorale menée par le parti radical serbe au pouvoir. Pour la première fois, les candidats de la JMO ne recueillent pas la majorité des suffrages musulmans, alors que groupuscules communistes et panislamistes se multiplient dans la jeunesse musulmane scolarisée. Lorsqu'en août 1939, le premier ministre serbe D. Cvetkovic et le dirigeant du HSS V. Macek s'accordent sur un partage territorial de la Bosnie-Herzégovine entre la Serbie et un grand banovina de Croatie, la crise d'identité et de représentation de la communauté musulmane atteint son paroxysme. Des responsables de la JMO et des structures religieuses islamiques8 constituent un mouvement pour l'autonomie de la Bosnie-Herzégovine. Il éclate à son tour en avril 1941, après l'effondrement de la première Yougoslavie et l'annexion de la BosnieHerzégovine par la Croatie indépendante. En Bosnie-Herzégovine éclate alors un conflit d'une rare intensité où résistance à l'occupant et guerre civile, extermination de la population serbe par les oustachis croates et massacres de population musulmane par les tchetniks serbes se mêlent et se répondent. L'effacement du communautarisme institutionnel devant des nationalismes territoriaux et exclusifs se double d'une désagrégation interne de chaque communauté. Ainsi, la communauté musulmane, en pleine crise d'identité et de représentation, voit ses élites dispersées et attentistes, et ses populations organisées tant bien que mal dans une multitude de milices d'auto-défense. La communauté serbe, elle, se retrouve exposée à une politique délibérée de génocide et abandonnée par un mouvement tchetnik dérivant vers le brigandage et la collaboration. Si le mouvement des partisans de Tito parvient alors peu à peu à s'assurer le soutien des populations de Bosnie-Herzégovine, ce n'est pas uniquement parce qu'il leur assure une sécurité physique, et encore moins en vertu d'un yougoslavisme ou d'un antifascisme abstrait. L'enracinement progressif du mouvement des partisans s'explique aussi par sa capacité à capter les revendications agraires de

8 . Sur ce

courant,

voir E. Redzic, Muslimans/w

automastvo

i 1J. SS divizija, Svjetlost,

1987.

13

XAVIER

BOUGAREL

la population rurale d'une part, à en reproduire la structuration communautaire d'autre part9. De 1941 à 1945, les proclamations du mouvement des partisans en Bosnie-Herzégovine s'adressent invariablement aux « Serbes, Musulmans et Croates», même si son recrutement est dans un premier temps essentiellement serbe. Tenue le 25 novembre 1943, la première session du Conseil Antifasciste de Libération Populaire de BosnieHerzégovine (AVNOBiH) rétablit celle-ci comme entité territoriale spécifique dans laquelle «sera garantie la pleine égalité de tous les Serbes, Musulmans et Croates». A la même époque, l'entrée massive des Musulmans dans le mouvement des partisans va de pair avec la constitution d'unités spécifiquement musulmanes, au sein desquelles les préceptes, en particulier alimentaires, de la religion islamique sont
respectéslO .

Dès 1945, le rapport des communistes yougoslaves au communautarisme est donc pour le moins ambigu Il. Le Parti Communiste Yougoslave s'attaque aux structures religieuses et communautaires traditionnelles (ainsi, les tribunaux shériatiques et l'association culturelle musulmanePreporod - Renaissance- sont ainsi dissoutes en 1946, les medresas fermées en 1947), moins pour mettre fin à la structuration communautaire elle-même que pour la placer sous son contrôle exclusif. La reconnaissance des nations macédonienne et monténégrine dès 1945, puis de la nation musulmane en 1968, illustre bien ce phénomène. Surtout, par le renouvellement radical des élites économiques et politiques qu'il suscite, le Parti communiste yougoslave s'inscrit dans la continuité des mécanismes constitutifs du communautarismel2. Dans l'ensemble de l'espace yougoslave, et en BosnieHerzégovine en particulier, les rapports communautaires s'articulent autour de deux enjeux essentiels: le contrôle de l'appareil d'Etat et de la terre. Ces deux enjeux sont, à leur tour, étroitement liés à la question des rapports entre ville et campagne, la ville tendant à
9. Voir B. Denitch, 1976. 10. Voir A. Purivatra, Nacionalni 11 . Voir en particulier University Press, 1968. Elites and power in Yugoslavia, Mosaic, 1989. P. Shoup, i politicki razvitakMuslimana, Svjetlost, national 1969. question, Columbia The legitimation of a revolution, the yugoslav case, Yale University Press,

Communism

and the yugoslav

12 . Voir L. Cohen, The socialist pyramid

14

BOSNIE-HERZEGOVINE

dominer économiquement la campagne, et les élites issues de la communauté dominante cherchant donc à s'assurer le contrôle de la villel3. Or, depuis 1878 au moins, chaque guerre s'accompagne en Bosnie-Herzégovine d'une modification brutale des rapports de force entre communautés (prise de contrôle de l'appareil d'Etat et redistribution des terres) et de l'éviction des anciennes élites urbaines par de nouvelles élites issues des campagnes. D'où des modifications rapides et erratiques dans la composition ethnique des villes bosniaques, et de Sarajevo en particulierl4. De ce point de vue, l'accession du Parti communiste yougoslave au pouvoir s'inscrit dans une continuité presque parfaite. Non seulement les terres confisquées aux Allemands en Slavonie et en Voïvodine sont redistribuées à des partisans venus de Bosnie-Herzégovine et du Monténégro, mais les élites économiques et politiques sont profondément renouvelées. Certes, en Bosnie-Herzégovine comme dans toute la Yougoslavie, la communauté serbe reste dans un premier temps surreprésentée dans ces nouvelles élites. Mais les élites serbes de la première Yougoslavie se recrutaient surtout dans la Serbie étroite, et étaient rapidement rentrées en conflit avec les populations rurales serbes de Bosnie-Herzégovine et de Croatie. Celles de la Yougoslavie socialiste, au contraire, sont issues de ces populations serbes périphériques, et évincent les anciennes élites serbes, de Sarajevo jusqu'à Belgrade. La véritable spécificité de la Yougoslavie socialiste est représentée par un projet de modernisation censé conduire à terme à la disparition des particularismes nationaux. Mais la profonde modernisation engagée par la Yougoslavie socialiste, loin de conduire à une fusion révolutionnaire des peuples yougoslaves, conduit en fait à un renforcement des identités nationales (voire à leur cristallisation dans les cas macédonien, monténégrin et surtout musulman) puis à une

13. Voir J. Tomasevitch, Peasants. politics and economic change in Yugoslavia, Oxford, University Press, 1955. 14. Ainsi, Sarajevo compte en 1885 60,1% de musulmans, 16,9% d'orthodoxes, 12,7% de catholiques et 10,0% de juifs. En 1910, elle compte 35,6% de musulmans, 34,5% de catholiques, 16,3% d'orthodoxes et 12,3% de juifs. En 1948, elle compte 36,0% de Serbes, 34,6% de Musulmans et 23,3% de Croates. En 1991 enfm, elle compte 41,5% de Musulmans, 27,% de Serbes, 8,9% de Croates et 18,7% de Yougoslaves.

15

XAVIER

BOUGAREL

résurgence des nationalistes.

pratiques

communautaristes

et des

idéologies

Pratiques communautaristes Yougoslavie socialiste

et idéologies nationalistes

dans la

Comme l'ont noté de nombreux observateurs de la Yougoslavie socialiste, celle-ci passe progressivement d'un système fédéral, relativement centralisé, à un système confédéral où l'essentiel du pouvoir revient aux républiques et provinces autonomes constitutives, et aux Ligues des Communistes qui leur correspondentlS. Ce basculement est particulièrement sensible dans la période comprise entre 1966 (chute de A. Rankovic, chef des services secrets yougoslaves et partisan d'un Etat centralisé) et 1974 (adoption d'une nouvelle Constitution décentralisatrice). Le « printemps croate» de 1971, marqué par l'affrontement entre la Ligue des Communistes croate d'une part, les autres Ligues des Communistes et l'armée fédérale d'autre part, montre comment, dans le même temps, la politique des nationalités devient pour des élites politiques républicaines rivales un lieu et un vecteur privilégiés d'affrontements et de relégitimation auprès de leurs communautés nationales respectives. Les explications de cette décentralisation du système institutionnel et politique yougoslave, et de cette résurgence en son sein du communautarisme, sont multiples et souvent complémentaires16 . Tout d'abord, l'industrialisation et l'urbanisation rapides de la Yougoslavie après 1945 se sont accompagnées de déséquilibres de deux sortes. Le premier, entre régions développées du nord (Slovénie et Croatie essentiellement) et régions sous-développées du sud, a aggravé les
15. Sur l'évolution 1983; de la Yougoslavie socialiste, voir D. Rusinow, Yugoslavia, The yugoslav Princeton experiment, Press, J.

Hurst, 1977 ; S. Burg, Conflict and cohesion P. Rarnet, Nationalism andfederalism Complexe, yougoslave, Krulic, Histoire de la Yougoslavie, 16. Sur la crise de la société

in socialist 1993.

University

in Yugoslavia,

Indiana University

Press, 1984;

voir S. Pawlovitch,

Yugoslavia:

the improbable La Rad,

survivor, Hurst, 1988; P. Ramet (éd.), Yugoslavia crise de la société yougoslave, 1990.

in the 80's, Westview,

1985; Z.Golubovic, Jugoslavije,

Index, 1986 ; L. Sekelj, SlrIIktura

raspadanja

16

BOSNIE-HERZEGOVINE

conflits entre des républiques et provinces autonomes aux intérêts économiques divergents. L'autre déséquilibre, entre communes urbaines insérées dans le développement économique et communes rurales marginalisées, a réalimenté les éternelles frustrations du monde paysan. De plus, les catégories de population nées de la modernisation (nouvelles élites économiques et scientifiques, population urbaine scolarisée), porteuses de nouvelles aspirations politiques et culturelles, ont elles-mêmes contesté la légitimité d'une idéologie et d'élites politiques héritées du mouvement des p~isans. Cette confrontation entre nouvelles élites économiques et scientifiques et anciennes élites politiques et militaires a recoupé et réactivé d'anciennes rivalités entre communautés nationales, comme l'illustre, là encore, le « printemps croate» de 1971 puis la crise de la Ligue des Communistes de Yougoslavie entre 1986 et 1989. En Bosnie-Herzégovine, la décentralisation et la résurgence du communautarisme prennent des formes particulières. Les années 1960 y sont marquées par un rééquilibrage au détriment de la communauté serbe jusqu'alors dominante, et au profit de la communauté musulmane, reconnue comme nation constitutive de la BosnieHerzégovine puis de la Yougoslavie 17. Surtout, alors que les autres républiques et provinces autonomes correspondent chacune à une communauté nationale spécifique, la Bosnie-Herzégovine est la seule république yougoslave à avoir trois communautés nationales constitutives (Musulmans, Serbes et Croates). Cette spécificité explique tant le rôle fondamental mais souterrain des rivalités communautaires dans la Ligue des Communistes de BosnieHerzégovine que celui joué par les institutions nationales extérieures à la Bosnie-Herzégovine (Académie des sciences serbe et Matica Hrvatska croate) ou les institutions religieuses (lslamska Zajednica, Communauté islamique, en premier lieu), en l'absence d'institutions communautaires spécifiques dans cette république. En 1980, le maréchal Tito, arbitre incontesté du système politique yougoslave, meurt. L'aggravation de la crise économique et l'épuisement de l'idéologie communiste suscitent une montée des

17. Sur cette promotion sociale de la communauté musulmane, voir X. Bougarel, BosnieHerzégovine: anatomie d'une poudrière, "Hérodote", n° 67, 4e trimestre 1992.

17

XAVIER

BOUGAREL

revendications et des idéologies nationalistes, comme en témoignent dès 19811es manifestations albanaises au Kosovo. Cette montée des nationalismes s'explique par un phénomène de «conversion nationaliste» de frustrations d'ordre économique ou politique. Ainsi, les manifestants albanais revendiquent-ils une république du Kosovo comme solution au sous-développement économique de la province. Quelques années plus tard, les manifestants serbes du Kosovo expliquent par d'hypothétiques «pressions albanaises» une émigration de nature essentiellement économiquel8. Cette «conversion nationaliste », encouragée par des élites politiques rivales, ne peut toutefois être réduite à une simple manipulation de leur part. Elle repose sur les pratiques et les représentations communautaires des populations elles-mêmes. De plus, comme le note S. Maliqi à propos de la crise du Kosovo, cette «conversion nationaliste» de frustrations d'ordre économique ou politique représente une «réduction étatiste de la conscience» à travers laquelle «le problème du Kosovo est réduit à un problème national (...) alors que d'autres aspects, plus importants, d'une réalité kosovar contradictoire sont mis de côté », le problème national est luimême réduit à «une conquête de l'Etat permettant d'introniser une bureaucratie nationale »19. La montée des nationalismes en Yougoslavie ne peut donc être analysée sans prendre en compte le rapport ambigu à l'Etat de populations marquées par l'Empire ottoman, le système communiste et, plus spécifiquement, une Yougoslavie fédérale et autogestionnaire dans laquelle l'Etat était à la fois partout et nulle part. Au fur et à mesure que la crise yougoslave s'aggrave, ce phénomène de «conversion nationaliste» s'étend à l'ensemble des communautés nationales et des républiques. Les années 1980 sont Iruû~uées par une revalorisation des identités nationales et surtout confessionnelles, et par un rapprochement entre des élites politiques communistes et les élites religieuses ou oppositionnelles. Le «phénomène S. Milosevic» à partir de 1986, et le rôle joué par

18. sur la crise du Kosovo, territoire et développement, 19. S. Maliqi, Jugoslavija, Kosovo ZSMS, 1989.

voir M. Roux, Les Albanais

de Yougoslavie.

Minorité

natianale.

M.S.H.,

1992 ; B. Horvat, Kosovs/w pi tanje, Globus, 1989. jugoslovenslœ mze in S. Gaber (éd.), Kosovo-Srbija-

lrao katalizator

18

BOSNIE-HERZEGOVINE

l'église orthodoxe et l'Académie des sciences serbe dans celui-ci, fait, dans ce contexte, figure de paradigme plutôt que d'exception20 . Les différences entre républiques sont toutefois considérables. Ainsi, les Ligue des Communistes de Serbie et du Monténégro incarnent sous la direction de S. Milosevic un nationalisme agressif et autoritaire, les Ligues des Communistes de Slovénie et de Macédoine incarnent quant à elles un nationalisme modéré et réformateur. Celles de Croatie et Bosnie-Herzégovine, restées peu nationalistes mais conservatrices, seront balayées par des partis nationalistes et anticommunistes lors des élections libres de 1990. Ces différences expliquent pourquoi la Ligue des Communistes de Yougoslavie éclate lors de son XIVe Cotlgrès en janvier 199021. Dans l'ensemble de la Yougoslavie, la logique titiste du « diviser pour régner» fait place à la logique nationaliste du « se diviser pour régner ». Dès la fin des années 1980, la Ligue des Communistes de Bosnie-Herzégovine était, du fait de sa composition pluri-ethnique, la plus stricte dans la réaffirmation du dogme titiste « d'unité et fraternité », mais aussi la plus affectée par les clientélismes, les rivalités et les règlements de compte à base communautaire. L'éclatement en août 1987 de l'affaireAgrokomerc révèle le degré de corruption et de décomposition interne alors atteint par cette Ligue. Scandale financier à l'origine, l'affaire prend rapidement une dimension politique et se solde par la chute du principal dirigeant communiste musulman H. Pozderac, protecteur de F. Abdic, directeur d'Agrokomerc et véritable « baron» de la Cazinska Krajina (région de

Bihac).
Dans les années suivantes, les scandales, les divergences politiques et les conflits nationaux se multiplient et se recoupent au sein de la Ligue des Communistes de Bosnie-Herzégovine. Son dernier Congrès en décem~ 1989, destiné à préparer le XIVe Congrès fédéral, voit l'affrontem6nt d'organisations locales de composition nationale différente, la victoire du courant conservateur mené par le président musulman du Comité Central N. Durakovic et l'adoption de résolutions mitigées et obsolètes (réaffirmation du dogme titiste, rejet
20 . sur S. Milosevic, 21 . Sur l'évolution versus democracy: n° VI/l, automne voir N. Popov, Le populisme divergente 1992. des différentes serbe, "Les temps modernes", avril 1994.

ligues républicaines,

voir D. Sekulic, "Nationalism Culture and Society,

legacies ofmarxism"

in International

Journal ofPolitics,

19

XAVIER

BOUGAREL

des projets serbe et slovène de réfonne constitutionnelle, refus du pluripartisme). En mai 1990, la Ligue des Communistes de BosnieHerzégovine participe à une tentative de reprise du XNe Congrès, et ne se transfonne en Stranka Demokratske Promene (SDP, Parti du Changement Démocratique) qu'en septembre 1990. La légalisation tardive du pluripartisme en Bosnie-Herzégovine se double dans un premier temps de l'interdiction de toute « association fondée sur l'appartenance nationale ou religieuse, sauf dans le cadre

de la loi régissant le statutjuridique des communautés religieuses »22.
Destinée à préserver la Bosnie-Herzégovine de la montée des nationalismes, cette disposition a plus vraisemblablement contribué à renforcer le caractère importé et confessionnel de la mobilisation nationaliste. Ainsi, en 1989, les premiers rassemblements de masse serbes, suscités par la crise du Kosovo ou le conflit entre la Serbie et la Slovénie, sont l'écho direct de la « révolution anti-bureaucratique » serbe. De même, les premiers rassemblements de masse croates, au printemps 1990, sont liés à la création et à la campagne électorale du Hrvatska Demokratska Zajednica (HDZ, Communauté Démocratique Croate) en Croatie. Le Srpska Demokratska Stranka (SDS, Parti Démocratique Serbe) présidé par R. Karadzic et le Hrvatska Demokratska Zajednica (HDZ de Bosnie-Herzégovine présidé par S. Kljujic, créés respectivement le 12 juillet et le 18 août 1990), le sont tous deux sur le modèle de leurs homonymes en Croatie23 . De même, en août 1989, c'est l'église orthodoxe serbe de BosnieHerzégovine qui organise, parfois avec la participation des organisatiF communistes locales, plusieurs manifestations commémqratives de la bataille du Kosovo. Plus généralement, les inaugurations d'églises ou de mosquées deviennent l'occasion de manifestations à caractère nationaliste, et le président du Comité Central N. Durakovic dénonce même une vague « d'euphorie nationalo-religieuse )): « Comme jamais dans l'histoire de l'aprèsguerre s'accomplissent une politisation et un endoctrinement massifs

22 . Zakon 0 udruzivanju 23.

gradana,

reproduite

in Tanjug, Stranke u Jugoslaviji, 1989-1992

1990. (éd.),

Voir V. Goati, Politicki

zivot Bosne

i Hercegovine

in s. Bogosavljevic

Bosna i Hercegovina

izmedu rata i mira, IDN, 1994.

20

BOSNIE-HERZEGOVINE

sur une base religieuse, les passions sont rallumées, les divisions, les
décomptes, les méfiances et les soupçons attisés »24. Ce rôle central des structures religieuses dans la mobilisation nationaliste est flagrant dans le cas de la communauté musulmane. C'est dans le cadre de l'lslamska Zajednica, en effet, que se reconstitue au cours des années 1970 un courant d'inspiration islamiste, dont la figure principale est déjà A. Izetbegovic25 . Quand, en 1989, la fin du système communiste provoque au sein de l'lslamska Zajednica une vague de contestation communément appelée « mouvement des imams », ce courant en profite pour sortir de sa marginalité et pour s'emparer en juillet 1989 de l'organe de l'lslamska Zajednica, Preporod (Renaissance). Quelques mois plus tard, le 27 mars 1990, les représentants de ce même courant, associés aux responsables de l'lslamska Zajednica de Zagreb, annoncent la création du Stranka Demokratske Akcije (SDA, Parti de l'Action Démocratique) comme « alliance politique des citoyens de Yougoslavie appartenant à la sphère historico-culturelle musulmane »26. Considéré au départ comme marginal, le SDA parvient en quelques mois à regrouper l'ensemble des acteurs et des courants du nationalisme musulman, et organise à son tour d'importants rassemblements de masse. L'évolution interne que connaît alors le SDA peut être illustrée par le cas de la Cazinska Krajina, région rurale et très majoritairement musulmane. Le SDA y est créé par un petit groupe de Musulmans diplômés et actifs dans l'lslamska Zajednica. Mais ce parti ne parvient à rassembler autour de lui les masses musulmanes qu'après le ralliement de F. AQ,dic,redevenu entre temps directeur d'Agrokomerc et de ses 15 000 ~alariés. Ce ralliement est lui-même annoncé en septembre 1990, lors d'un rassemblement de 200 000 personnes, au cours duquel la tribune est surmontée de l'effigie de Mujo Hrnjica, héros épique de l'époque ottomane, les orateurs protégés du soleil par des parasols Agrokomerc, et la foule munie d'une multitude de drapeaux verts frappés du croissant et de l'étoile.
24. Oslobodenje, 25. Kepe1 (éd.), Exils FNSP, 1994. 26. S.D.A, "Programska deklaracija" inMuslimanski glas, nOIl1, novembre 1990. 24juillet 1989. Un courant pan-islamiste au monde en Bosnie-Herzégovine arabo-musulman in G. Les appartenances myourd'hui,

sur ce courant,

voir X. Bougare1, et royaumes.

21

XAVIER

BOUGAREL

Ainsi, au cours de son développement, le SDA, parti initialement constitué sur des bases idéologiques fortes, devient progressivement un mouvement« attrape-tout» s'appuyant sur les réseaux clientélistes de notables locaux, religieux ou laïques. Cela n'empêche pas son noyau fondateur d'en garder le contrôle, à travers la Commission des cadres dirigée par O. Behmen. En septembre 1990, les représentants du courant nationaliste bosniaque (laïque) A. Zulfikarpasic et M. Filipovic dénoncent le fait que « le parti soit dirigé par onze personnes d'orientation conservatrice et généralement religieuse, qu'il soit conduit par un conseil fermé et privatisé, tenu par des liens familiaux »27. Peu de temps après, ces représentants du courant nationaliste bosniaque sont exclus du SDA lors d'une Assemblée extraordinaire du SDA (par 272 voix contre 11), et créent la Mus/imanska Bosnjacka Organizacija (MBO, Organisation Musulmane Bosniaque). Au soir du 18 novembre 1990, il s'avère que les partis nationalistes ont largement remporté les élections libres en Bosnie-Herzégovine. Aux élections pour la Chambre des citoyens, le SDA recueille 30,4%, le SDS 25,2%, le HDZ 15,5% et les partis «citoyens» (nonnationalistes) 28,9% des suffrages exprimés. Les partis nationalistes s'assurent une domination sans partage de la présidence collective (SDA: A. Izetbegovic, F. Abdic et E. Ganic; SDS: B. Plavsic, N. Koljevic; HDZ: S. KIjujic, F. Boras), du Parlement (SDA: 86 députés; SDS: 70; HDZ: 45; partis «citoyens»: 37) et de la plupart des conseils municipaux. L'étude des résultats électoraux révèle un vote particulièrement homogène enjaveur des partis nationalistes dans les communes et les régions écoitomiquement sous-développées et ethniquement homogènes, au sein la population rurale ou néo-urbaine, et des catégories socio-professionnelles inférieures et peu scolarisées. Le vote nationaliste en Bosnie-Herzégovine partage donc de nombreuses caractéristiques avec les votes nationalistes en Serbie, en Croatie et au-delà, et coïncide avec des milieux sociaux fortement religieux et encore structurés sur un mode communautaire. Le vote «citoyen», lui, est représentatif des élites intellectuelles urbaines et de la classe ouvrière, catégories de population produites par le développement

27 . Oslobodenje,

20 septembre

1990.

22

BOSNIE-HERZEGOVINE

économique de l'après-guerre, insérées dans la modernité économique et culturelle et porteuses, dans les années 1980, de revendications démocratiques ou syndicales transcendant les frontières communautaires28 . Reflet des permanences et des transformations de la Yougoslavie socialiste, ce vote communautaire prend également racine dans certaines de ses pratiques politiques. Pendant plus de quatre décennies en effet, en l'absence de pluralisme politique, la seule occasion pour les habitants de la Yougoslavie d'exprimer un choix libre et individuel était... le recensement de population. Lors de ces recensements réguliers, chaque individu déclarait, ou ne déclarait pas, la nationalité de son choix. Cette pratique permettait de compenser l'absence de choix politique par la possibilité d'un choix national. Elle alimentait aussi les rivalités et les clientélismes d'élites politiques concurrentes, les résultats du recensement par nationalité servant de base à la répartition des postes de responsabilité selon le principe de «clef nationale» (participation proportionnelle des différentes communautés nationales). D'autre part, à partir des années 1960, un choix limité a pu être exercé lors des élections municipales ou législatives, même si «l'introduction du choix électoral (...) était plutôt une affaire de manipulation. Non seulement l'idée de partis concurrents, ou même de partis socialistes concurrents, était exclue, mais les caractéristiques socio-professionnelles et surtout ethniques des candidats étaient l'objet d'une attention minutieuse »29. Les rares expériences de candidatures multiples opposant des candidats de nationalités soldés par un vote communautaire, la Ligue des différentes ~t Communistes décida de n'opposer que des candidats de même nationalité. Le respect de la « clef nationale» était dès lors assuré par une répartition préalable des mandats électoraux. Cette procédure, si elle évitait toute sous-représentation ou toute confrontation ouverte des différentes communautés, a sans doute contribué à renforcer chez les électeurs yougoslaves le sentiment qu'ils n'étaient représentés politiquement que dans la mesure où ils l'étaient ethniquement.
28. Sur l'analyse des résultats électoraux en Bosnie-Herzégovine, voir X. Bougarel, Bosnie-

Herzêgovine:

anatomie d'une poudrière, Political

op. cit. cohesion in afragile mosafc. The yugoslav experience,

29. L. Cohen et P. Warwick, Westview, 1983, p. 112.

23

XAVIER BOUGAREL

Certains commentateurs ont qualifié les résultats électoraux en Bosnie-Herzégovine de « plébiscites nationaux: »30, insistant par là sur la dimension communautaire du vote. Reste à en comprendre les mécanismes et les conséquences politiques.

Coalition tripartite

et démantèlement

communautariste

de l'Etat

La victoire électorale des partis nationalistes s'explique par leurs propres stratégies et pratiques politiques, et en particulier par leur coalition électorale de fait. Opposés au pouvoir communiste en place, les trois partis nationalistes sont, par leur anticommunisme et leur défense de l'économie de marché, programmatiquement proches. Ils représentent en partie au moins des élites politiques alternatives face aux partis « citoyens» issus de la Ligue des Communistes et de ses organisations de masse. Plus concrètement, le système électoral adopté, et en particulier le mode de désignation de la présidence collégiale, les contraint à une coalition électorale de fait. Si, en effet, les sept sièges de la présidence sont répartis entre les différentes communautés nationales (deux Musulmans, deux Serbes, deux Croates et un représentant des autres nationalités), un Musulman, par exemple, ne pouvant être candidat que pour les sièges attribués à la communauté musulmane, les électeurs peuvent, quelque soit leur nationalité, participer à la désignation des sept membres de la présidence. Le pouvoir communiste escomptait dès lors que les voix serbes et croates empêcheraient ~ection d'un candidat nationaliste musulman, les voix musulmanqs et croates l'élection d'un candidat nationaliste serbe, etc. Face à ce verrou institutionnel, les partis nationalistes appellent leurs électeurs à voter pour l'ensemble des candidats nationalistes. Il n'est donc pas étonnant de voir A. Izetbegovic déclarer lors de l'assemblée constitutive du SDS : « nous vous attendions plus tôt, car vous êtes nécessaires à cette Bosnie »31, et affinner peu avant les élections « qu'il serait bon que se constitue en Bosnie-Herzégovine
30 . E. Habul in Oslobodenj 31 . Oslobodenje, du 25 novembre 1990.

13 juillet 1990.

24

BOSNIE-+lERZEGOVINE

une coalition SDA-SDS-HDZ, et donc une coalition musulmanoserbo-croate »32. Les dirigeants des trois partis nationalistes multiplient accolades et visites de courtoisie, alors même que les rassemblements qu'ils organisent donnent lieu à des échauffourées entre leurs partisans respectifs, à Foca en particulier, commune où l'aggravation des tensions inter-ethniques entraîne la proclamation de l'état d'urgence en septembre 1990. Cette situation, perçue à l'époque comme tragi-comique, est loin d'être aussi paradoxale qu'il n'y paraît. Pour mobiliser en leur faveur leurs communautés respectives, les dirigeants des partis nationalistes ont intérêt tout à la fois à faire monter les tensions inter-ethniques et à se présenter comme les seuls capables de les contenir. Cette double stratégie s'inscrit dans toute une série de double binds (double contrainte) sans lesquels il est impossible de comprendre la montée des nationalismes et l'éclatement de la guerre en BosnieHerzégovine. Le premier de cesdouble binds est la différence entre la représentation politique et la représentation quotidienne des relations communautaires. L'alignement communautaire au niveau politique est contrebalancé par la pratique du komsi/uk au niveau quotidien. Cette pratique du komsi/uk, à son tour, représente moins une tolérance ou une convivialité abstraites qu'une réassurance permanente du caractère pacifique des relations entre communautés, et donc de la sécurité de chacune d'elles. Si l'évolution de la situation politique rend plus hypothétique ce caractère pacifique, chaque communauté cherchera à assurer sa sécurité par la mobilisation et l'isolement communautaires, contribuant par là même à renforcer le sentiment d'insécurité gé~e et le brouillage des codes inhérents au komsi/uk. L'appel pré-él~tora1 du SDA est représentatif de telles logiques. Dans cet appel, A. Izetbegovic explique aux électeurs musulmans: « Les élections libres se rapprochent, et avec elles le jour que la nation musulmane attend depuis plus de cent ans. Il s'agit d'un moment historique dans lequel il ne peut y avoir d'indifférents ou de neutres. (...) C'est pourquoi je vous appelle à aider ce jour-là, avec votre voix pour le SDA, la Liberté et les Musulmans. Les autres nations

32. Oslobodenje,

7 novembre

1990.

25