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Être chômeur à Paris, São Paulo, Tokyo

De
352 pages
La condition de chômeur est marquée par lobligation de recherche demploi, mais cette définition internationale dissimule des réalités hétérogènes. Lobjectif de ce livre est dexplorer la diversité des significations du chômage : comment les chômeurs vivent-ils et interprètent-ils leur situation à Paris, à São Paulo et à Tokyo ? Le chômage a-t-il le même sens partout ?Louvrage retrace les manières dont le chômage est vécu par des hommes et des femmes de milieux sociaux et dâges différents dans ces trois métropoles. Cette démarche comparative permet de repérer plusieurs échelles de variation : internationale, avec un univers de significations commun aux chômeurs des trois pays ; nationale, avec laffirmation de modèles de référence spécifiques à chaque territoire ; transnationale, avec des expériences qui se recoupent selon le sexe, lâge et la catégorie sociale, quel que soit le pays.Fruit denquêtes par entretiens biographiques approfondis et dune méthode inédite de comparaison internationale, ce livre renouvelle les connaissances sur le chômage dune façon aussi originale que passionnante.
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Couverture
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Être chômeur à Paris,
São Paulo, Tokyo

Une méthode
de comparaison internationale

Didier Demazière
Nadya Araujo Guimarães
Helena Hirata
Kurumi Sugita

Catalogage Électre-Bibliographie (avec le concours de la Bibliothèque de Sciences Po)

Être chômeur à Paris, São Paulo, Tokyo, Didier Demazière, Nadya Araujo
Guimarães, Helena Hirata, Kurumi Sugita. – Paris : Presses de Sciences Po, 2013.

RAMEAU :

– Chômeurs : France : Conditions sociales

– Chômeurs : Brésil : Conditions sociales

– Chômeurs : Japon : Conditions sociales

– Chômage : Sociologie : Etudes comparatives

DEWEY :

– 306.3 : Comportements économiques

– 305.9 : Groupes professionnels et divers autres groupes

ISBN epub : 978-2-7246-1307-0

Photo de couverture : carrefour de Shibuya à Tokyo © Grant Faint/Getty images. Tous les tableaux et schémas ont été réalisés par les auteurs à l’aide de données personnelles.

La loi de 1957 sur la propriété individuelle interdit expressément la photocopie à usage collectif sans autorisation des ayants droit (seule la photocopie à usage privé du copiste est autorisée).

Nous rappelons donc que toute reproduction, partielle ou totale, du présent ouvrage est interdite sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie (CFC, 3, rue Hautefeuille, 75006 Paris).

2013 © PRESSES DE LA FONDATION NATIONALE DES SCIENCES POLITIQUES

Les auteurs

Didier Demazière est sociologue, directeur de recherche au CNRS (Sciences Po, CSO). Ses travaux portent sur le chômage, les transformations des marchés du travail et les mutations des groupes professionnels.

Nadya Araujo Guimarães est sociologue, professeur à l’Université de São Paulo (USP) et chercheuse CNPq associée au CEM. Ses travaux portent sur le marché du travail, en particulier dans la région métropolitaine de São Paulo.

Helena Hirata est sociologue, directrice de recherche émérite au CNRS (Université Paris 8, GTM-CRESPPA). Ses travaux portent sur la division sexuelle du travail dans une perspective comparative.

Kurumi Sugita est anthropologue, chargée de recherche au CNRS (ENS Lyon, IAO). Ses travaux portent sur la comparaison internationale des organisations du travail et des systèmes d’emploi (France/Japon).

Introduction / DES EXPÉRIENCES
AUX SIGNIFICATIONS DU CHÔMAGE

Les manières de vivre le chômage sont l’objet d’interrogations et d’enquêtes sociologiques nombreuses et anciennes. Celles-ci composent une tradition de recherche, inaugurée par la monographie pionnière consacrée aux chômeurs de la petite ville de Marienthal à la fin des années 1920 (Lazarsfeld, Jahoda & Zeisel, 1981), prolongée par d’autres analyses réalisées pendant la dépression des années 1930 (Bakke, 1933, 1940a, 1940b ; Komarovsky, 1940), et amplifiée avec la résurgence d’une crise de l’emploi à la charnière des années 1970-1980 (Schnapper, 1981 ; Cragg & Dawson, 1984). Au cours des dernières décennies, les enquêtes consacrées aux chômeurs et à leurs expériences de la privation d’activité professionnelle, de la recherche d’emploi et des difficultés d’accès au travail rémunéré se sont encore multipliées (pour un bilan dans le cas français, voir Demazière, 2006b). Cette accumulation de travaux sociologiques n’est pas indépendante de l’ampleur du chômage et de son maintien à un niveau élevé bien que fluctuant selon les pays et les conjonctures. La répétition des enquêtes empiriques est aussi le signe de difficultés, au fond inhérentes à la démarche compréhensive (Schnapper, 1999), pour saisir analytiquement les points de vue des individus. Pourtant, la compréhension des expériences vécues du chômage et de leur diversité est une voie privilégiée pour enrichir nos connaissances des évolutions du chômage et, plus largement, du travail.

La recherche dont nous rendons compte ici s’inscrit dans cette orientation, tout en traçant une perspective comparative, que l’on peut qualifier d’internationale puisqu’elle croise des enquêtes conduites en France, au Brésil et au Japon. L’articulation d’une posture compréhensive et d’une démarche comparative est peu courante, en dépit de l’intérêt croissant pour les comparaisons internationales dans les sciences sociales (Lallement & Spurk, 2003 ; Barbier & Letablier, 2005). Elle fait émerger des questions théoriques et méthodologiques saillantes que nous avons tenté d’expliciter et de maîtriser, en élaborant et en expérimentant ce que nous appelons une approche comparative compréhensive. Ce livre argumente cette démarche et sa mise en œuvre, et, ce faisant, poursuit deux objectifs également centraux à nos yeux : présenter les résultats produits et montrer les apports de l’analyse sociologique des expériences du chômage à l’étude des dynamiques contemporaines du travail ; expliciter la démarche suivie et retracer les opérations de construction et de contrôle de la comparaison. D’emblée, deux éléments structurants appellent une attention particulière. Le premier concerne la délimitation du périmètre et de l’échelle des terrains retenus, tant le choix de la France, du Brésil et du Japon apparaît peu fréquent dans le concert des comparaisons internationales. Le second concerne la définition de l’objet, tant l’orientation du regard sociologique vers les expériences biographiques apparaît en marge des recherches comparatives.

——— Le périmètre et l’échelle de la comparaison

Le développement des comparaisons internationales dans le champ du travail et de l’emploi doit beaucoup aux programmes de recherche initiés par la Commission européenne à partir des années 1990, même si des travaux pionniers étaient engagés antérieurement (Maurice, Sellier & Sylvestre, 1982 ; Maurice, 2008). Cette impulsion institutionnelle n’a pas été sans conséquence sur les formats de la comparaison. Généralement, le périmètre des pays pris en compte s’inscrit dans les frontières, en expansion, de l’Union européenne, et l’éventail des cas retenus compose avec une typification administrative (qui distingue pays scandinaves, continentaux, latins, anciens pays socialistes...) utilisée pour construire l’échantillonnage. La sélection des pays est une étape décisive de l’entreprise comparative. Et, dans le cadre d’une comparaison approfondie (Barbier, 2002), ce choix doit s’appuyer sur un jeu de proximités et de distances, sur une combinaison de ressemblances relatives et de différences irréductibles. Il s’agit de retenir des territoires qui, nous y reviendrons, sont à la fois comparables et incomparables, du point de vue de l’objectif de la recherche.

Or il n’y a rien d’évident à retenir la France, le Brésil et le Japon pour y comparer les formes qu’y prennent l’expérience du chômage et les significations attribuées à la privation d’emploi par celles et ceux qui y sont confrontés1. Certes, le niveau de chômage y est régulièrement mesuré et les chômeurs y sont comptabilisés selon des procédures normalisées. De plus, le chômage ne se réduit pas à une catégorie abstraite, et la privation de travail rémunéré est bien une condition vécue. Aussi le chômage fonctionne-t-il, en première ana-lyse, comme une référence pertinente, chargée de significations, enracinée dans les univers de vie. Toutefois, ces points communs sont insuffisants, car notre objectif n’est pas de comparer des dynamiques historiques de constitution et de diffusion du chômage, comme cela a été fait pour de nombreux pays, notamment européens (Salais, Baverez & Reynaud, 1986 ; Topalov, 1994 ; Mansfield, Salais & Whiteside, 1994 ; Zimmermann, 2001). Il s’agit en quelque sorte de renverser la perspective, en étudiant le chômage par le bas, à partir des situations individuelles. Comment cette catégorie sociale, une fois consolidée et implantée dans un espace social, est-elle appropriée ? De quels processus d’identification et d’interprétation est-elle l’objet ? Quelles sont les significations attribuées à la privation d’activité professionnelle rémunérée ? Le point commun entre les territoires retenus pour la comparaison est alors que cette catégorie est suffisamment diffusée pour qu’elle opère dans les interprétations des situations vécues. Le choix des terrains s’appuie sur un second paramètre, différenciateur, permettant d’articuler à cette proximité des écarts. Sous cet aspect, la France, le Brésil et le Japon ne manquent pas de contrastes, mais il importe ici de considérer que les manières de se définir comme chômeur (ou non), les façons de reconnaître cette qualité, les modalités d’identification et d’inscription dans des statuts ou quasi-statuts, les usages de la catégorie de chômeur (et de ses complémentaires ou alternatives) sont spécifiques à chaque société.

Ce dernier terme est particulièrement polysémique : faut-il considérer les États-nations, ou a contrario participer aux interrogations sur la validité, théorique et méthodologique, de leurs frontières ? Faut-il alors opter pour des ensembles plus larges intégrant des référents transnationaux, ou privilégier des territoires subnationaux (régions, districts, métropoles...) ? S’il n’y a pas de bonne focale en soi, tout au moins la démultiplication des espaces de la comparaison constitue une incitation à expliciter les paramètres, propres à chaque entreprise comparative, qui conduisent à opter pour telle échelle (Hassenteufel, 2005). Dans le cadre de notre démarche compréhensive, le cadre national apparaît d’emblée comme problématique, dans la mesure où il délimite un territoire distant des expériences individuelles : les chômeurs engagés dans la quête d’un emploi ne circulent pas sur un territoire aussi vaste, ils expérimentent un marché du travail localisé, ils rencontrent des interlocuteurs enracinés dans des espaces limités (Jayet, 1983). Certes, le cadre national n’est pas sans importance pour la régulation du chômage, et nombre de politiques publiques, de régulations juridiques, de codifications statutaires et, plus largement, de normes qui sous-tendent la catégorisation du chômage et le traitement des sans-travail s’inscrivent à cette échelle. Mais l’espace national inclut aussi d’importantes particularités et hétérogénéités institutionnelles, du fait des spécificités – que l’on peut appeler intranationales, régionales ou locales – des systèmes d’emploi, des histoires économiques et sociales, des habitudes culturelles et des caractéristiques de la population.

L’échelle subnationale offre d’intéressantes perspectives pour l’analyse compréhensive. En effet, elle permet de rapprocher plus étroitement les expériences biographiques et les cadres sociaux de ces expériences, et elle fait écho aux approches inscrivant les dynamiques économiques dans des territoires régionaux (Scott, 1998), des agglomérations (Puga & Venables, 1999) ou des aires métropolitaines (Hall, 2001). À cet égard, il y a une certaine évidence empirique à configurer l’analyse comparative des expériences du chômage en référence à des marchés du travail urbains. Ce choix répond aussi à des orientations théoriques puisque l’on peut considérer que ces territoires sont marqués par des ensembles de conventions qui structurent et soutiennent les activités économiques et sociales (Storper, 1997). Leur pertinence en tant qu’espace d’investigation tient au fait qu’ils se caractérisent par des ensembles, distincts et cohérents, de règles juridiques, de normes pratiques, de routines cognitives. Plus encore, on pourra les considérer comme des communautés de significations ou des univers de croyances partagées qui structurent et cadrent les expériences individuelles.

Trois marchés du travail métropolitains ont été retenus, correspondant aux régions métropolitaines de Paris, São Paulo et Tokyo. D’emblée, ces trois territoires présentent d’importants contrastes, puisqu’ils se situent dans des espaces géographiques, des dynamiques historiques et des cadres politiques fortement différenciés, et qu’ils ont été affectés de manière spécifique par le chômage, que l’on considère son importance quantitative ou son rythme d’évolution. Prendre en compte une telle variété, dont les traits seront brossés ultérieurement, c’est analyser les transformations contemporaines du chômage (et du travail) en les enracinant dans des contextes précis et situés, mais qui ne deviennent pas pour autant des particularismes. Une condition de validité de cette comparaison est aussi que ces territoires partagent des propriétés qui les rattachent à un même ensemble, dont ils constitueraient des variations. Trois traits peuvent être pointés à titre d’hypothèse, qui dessinent un périmètre commun à ces trois régions métropolitaines. D’abord, celles-ci ont des caractéristiques socioéconomiques globales indiquant leur ancrage dans un régime économique capitaliste et leur inscription dans des échanges mondialisés. Ensuite, elles présentent un degré minimal, mais non homogène, d’institutionnalisation du système d’emploi, repérable dans une régulation formelle des mobilités professionnelles, une codification du chômage et une différenciation de statuts sociaux. Enfin, elles ont une certaine consistance sociale symbolique pour les individus qui y vivent, traduite dans des formes communes de conditions et d’expériences vécues, des communautés de relations et de langage. Notre dispositif de recherche vise donc la comparaison de trois aires métropolitaines, et non de trois pays, même si, par commodité, nous continuerons à employer l’expression « comparaison internationale ».

——— Comparer les significations du chômage

Il est utile aussi d’apporter tout de suite quelques précisions sur le statut accordé au chômage dans notre démarche comparative, même si cette question court, inévitablement, tout au long de l’argumentation proposée dans ce livre. Le chômage est, de fait, considéré comme un phénomène commun aux territoires retenus. Mais cela ne signifie pas que l’objectif est de rassembler des informations destinées à le décrire et à apprécier ses variations. Nous le considérons moins comme un fait objectif s’offrant à la description que comme un construit social, à ce titre discutable et inachevé, de sorte que c’est sur les mécanismes de construction sociale que porte l’analyse. Le sens d’une telle approche est précisément d’indiquer que ce qui est commun et transversal aux sociétés étudiées, c’est la construction, mais que les modalités et les conséquences de celle-ci sont spécifiques ou variables.

Le chômage n’est donc en aucun cas un universel, mais il n’est pas plus un incommensurable. Sans retenir l’hypothèse dite de Sapir-Whorf selon laquelle chaque langue véhicule une conception du monde irréductible, nous considérons que les langues ont leurs pro-pres manières de découper et de catégoriser la réalité, ce qui est d’ailleurs une autre façon d’exprimer l’idée de construction sociale (Hacking, 2001). Ainsi la diffusion du terme chômage dans différents espaces linguistiques est prise pour une condition de l’analyse, mais non pour sa clôture : il est central, dans notre perspective, de prendre en compte les manières dont les expériences du chômage sont interprétées, racontées, mises en mots, investies de significations.

Ni universel ni incommensurable, le chômage n’est pas non plus subjectif et personnel. Certes, notre investigation s’appuie sur un renversement de perspective qui conduit à placer les expériences biographiques au centre de l’enquête. Mais cela n’implique pas de considérer le chômage, vécu, comme un mystère intérieur à l’individu ou une équation purement personnelle. Au contraire, la comparaison internationale impose – faute de quoi elle n’aurait pas de sens – de prendre en compte les contextes dans lesquels les expériences sont interprétées et rapportées par les individus concernés. C’est précisément ce que les enquêtes françaises basées sur des entretiens approfondis avec des chômeurs peinent à réaliser, en réduisant le contexte aux biographies ou en le renvoyant à un cadre normatif et institutionnel dont la portée est mal appréciée en l’absence de comparaison (Demazière, 2003). Que signifie alors, au juste, envisager les expériences du chômage dans une perspective comparative ?

Les recherches centrées sur les expériences caractéristiques d’une catégorie ou d’un groupe social débouchent invariablement sur le constat d’une pluralité des manières de vivre une condition donnée et d’y réagir (Demazière & Dubar, 2004). Ainsi celle-ci apparaît prise dans des points de vue variés, des procédés interprétatifs multiples, des significations plurielles. C’est le cœur de la posture compréhensive que de prendre en compte cette hétérogénéité, qui s’exprime d’abord dans des discours indigènes produits au cours d’entretiens approfondis, en formulant une théorisation progressive, enracinée dans les matériaux (Glaser & Strauss, 1967 ; Strauss & Corbin, 2003 ; Charmaz, 2006). La comparaison internationale renforce sensiblement les difficultés, notamment méthodologiques, propres à cette démarche, tout en enrichissant l’éventail des instruments théoriques permettant de les résoudre. La comparaison compréhensive conduit en effet, mécaniquement, à accroître encore l’hétérogénéité des matériaux langagiers issus des entretiens, et ce indépendamment des problèmes de langue et de traduction (Lallement, 2005) qui sont encore accentués quand on passe des nomenclatures codifiées aux langages indigènes.

Et un premier volet de notre hypothèse initiale est que la condition de chômeur est investie de significations éclatées, que les expériences du chômage, racontées lors d’entretiens approfondis, sont diversifiées. Éclatées, ces significations sont aussi, par hypothèse, fluctuantes et problématiques, ce qui veut dire que les manières dont les individus définissent leur situation sont incertaines, ou, pour l’exprimer autrement, que les catégories disponibles pour lui donner du sens – comme celle de chômage – ne fonctionnent pas de manière automatique ou univoque. Les variations sont alors des indices de formes différenciées d’institutionnalisation et de catégorisation, ou encore de désagrégation et d’effritement du chômage. Ainsi la variété des expériences racontées peut acquérir, grâce à la perspective comparative, un statut théorique renforcé.

En effet, nous considérons que les significations de ces expériences ne résultent pas seulement des parcours biographiques des individus privés d’activité professionnelle, mais sont aussi enracinées – c’est là le second volet de notre hypothèse initiale – dans l’édifice normatif et cognitif propre à chaque société. Et la comparaison doit permettre de prendre en compte ces contextes, que pour l’instant nous qualifierons d’institutionnels pour englober des règles formelles ou des modèles normatifs, mais aussi des cadres interprétatifs et des références partagées. Ces contextes contribuent au cadrage de la gamme des expériences et de leurs mises en mots, en délimitant, dans chaque terrain, un espace des possibles. Comprendre les significations du chômage ce n’est donc pas seulement encapsuler l’analyse dans les biographies, les parcours individuels, les conditions de vie, c’est aussi l’articuler avec les dynamiques institutionnelles, les offres statutaires, les cadres normatifs caractéristiques des contextes sociétaux. Le chômage est donc considéré comme une activité normative, irréductible à une substance immuable et permanente, mais inscrite dans des histoires et des cadres institutionnels différenciés selon les terrains, rencontrant des événements et des parcours biographiques situés dans les espaces sociaux, et objet d’appropriations et d’interprétations diverses renvoyant à des univers symboliques. C’est en ce sens que le chômage peut être appréhendé comme une construction sociale par le bas, et que la perspective comparative peut être mobilisée de manière fructueuse.

L’analyse des significations du chômage suppose de porter une attention particulière à leurs mises en mots, ce qui, dans une logique comparative, fait surgir des difficultés spécifiques. La comparaison compréhensive est confrontée à la variété des langues de production des paroles indigènes et à ses conséquences pour l’exploitation des corpus langagiers. Cette question nous a accompagnés dans toutes les étapes de la recherche, et elle sera traitée de manière approfondie ultérieurement. Nous l’avons d’emblée prise en compte dans la constitution de l’équipe de recherche. On connaît la difficulté, inhérente à la comparaison internationale et d’autant plus accusée que les terrains sont différenciés, de tenir une position à équidistance des sociétés, des terrains. La position du chercheur est « toujours décentrée » (Werner & Zimmermann, 2003), ne serait-ce que par son expérience personnelle, socialement située, ou ses compétences linguistiques, limitées et inégales. C’est pourquoi nous avons constitué un collectif de chercheurs ayant des savoirs et des expériences complémentaires au regard des terrains choisis : enracinement biographique dans chacun des territoires analysés et familiarité avec les contextes sociétaux correspondants, compétences académiques dans la comparaison entre ces sociétés et/ou dans l’étude sociologique du chômage, maîtrise de deux, voire des trois langues impliquées dans la recherche. Ces capitaux, à la fois personnels, linguistiques et cognitifs, ont été indispensables pour toutes les phases de la recherche : pour les prises de contact sur les terrains et la préparation des enquêtes, pour la réalisation des entretiens biographiques approfondis qui constituent le matériau empirique central, pour le traitement des corpus collectés et leur mise en relation avec les contextes correspondants, pour l’analyse comparative dans toutes ses dimensions et étapes, pour la rédaction de ce livre. C’est pourquoi le travail collectif a été constant tout au long de la réalisation de cette recherche.

Néanmoins, nous avons considéré que les ressources de l’équipe qui a conçu, mis en œuvre et piloté cette recherche (les quatre auteurs de ce livre) n’étaient, malgré tout, pas suffisantes pour conduire une approche comparative compréhensive. Aussi avons-nous mobilisé sur chacun des terrains des chercheurs locaux, travaillant sur des thématiques et des questions proches, tant dans la phase de réalisation de l’enquête que dans la phase de traitement des matériaux2. De plus, nous avons organisé plusieurs séminaires et colloques intermédiaires, auxquels ont été associés d’autres chercheurs spécialisés notamment dans l’étude des systèmes d’emploi et des régulations publiques dans les régions métropolitaines retenues3. C’est dire que d’emblée nous avons considéré que notre projet était périlleux, sinon aventureux. C’est pourquoi ce livre ne rend pas seulement compte des résultats de la recherche, mais fait aussi une place, inhabituelle sans doute, au travail de recherche et aux bricolages qui l’accompagnent inévitablement4.

——— Une démarche et ses résultats

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