Faire la paix dans les régions du monde

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Jusqu'en 1945, le continent européen est le premier champ de bataille. La fondation des Communautés Européennes sanctionne les guerres mondiales et institue les pensées de paix et de coopération. Aujourd'hui, le libre échange mondial menace d'emporter les rapprochements régionaux, et rompt les solidarités. Celles-ci doivent être réinventées dans l'ouverture des nations à leurs voisines et dans l'organisation des relations entre les régions du monde.
Publié le : mardi 1 juillet 2008
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EAN13 : 9782336252025
Nombre de pages : 195
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A mes amis indiens et pakistanais,

« Haïssez celui qui n’est pas de votre race. Haïssez celui qui n’a pas votre foi. Haïssez celui qui n’est pas de votre rang social. Haïssez, haïssez, vous serez haï. De la haine, on passera à la croisade, Vous tuerez ou vous serez tué. Quoi qu’il en soit, vous serez les victimes de votre haine. La loi est ainsi : Vous ne pouvez être heureux seul. Si l’autre n’est pas heureux, vous ne le serez pas non plus, Si l’autre n’a pas d’avenir, vous n’en aurez pas non plus, Si l’autre vit d’amertume, vous en vivrez aussi, Si l’autre est sans amour, vous le serez aussi. Le monde est nous tous, ou rien. L’abri de votre égoïsme est sans effet dans l’éternité. Si l’autre n’existe pas, vous n’existez pas non plus.» Louis Calaferte1.

INTRODUCTION

« Il y a des gens pour qui la politique n’est pas universalité, mais seulement légitime défense. » Cesare Pavese2.

Nous fûmes toujours si vulnérables3. Dans les rues de la capitale argentine, les déshérités de la Pampa ramassent cartons et plastiques après que les fortunés ont fait ripaille au banquet des privatisations. Dans maint pays la rapine est transformée en condition sociale, la corruption et l’évasion fiscale demeurent dans l’ombre, elles saccagent l’esprit public. Privé de ressources par l’ouverture des frontières douanières, l’Etat en cherche de nouvelles : il augmente les impôts sur la consommation, il appauvrit les pauvres, il réduit l’intervention économique et sociale. Les pays résistent inégalement ; là où les responsables continuent à penser l’intérêt général, les biens publics ne sont pas vendus à l’encan. La mondialisation commerciale et financière met à rude épreuve la cohésion et la capacité d’action d’un pays. En Argentine, en Italie, en Russie et ailleurs, elle souligne le faible sens de l’intérêt général qu’une rhétorique nationale avait occulté. Le discours de la mondialisation enjoint à tous, hommes, femmes, enfants, jeunes et vieux, valides et non valides, riches et pauvres, de se disposer en ordre de bataille. Les classes médiatiques tiennent le discours de la guerre à l’ensemble de la société. Tant pis pour ceux qui ne peuvent combattre, ils sont abandonnés au bord du chemin, dans les rues des métropoles. Nombreux sont les citoyens blessés sur une planète pensée comme un terrain de guerre. En Europe, les luttes sociales et politiques des siècles passés ont fait contribuer les sources de la richesse à la solidarité entre les forts et les faibles. Les prélèvements publics atteignent parfois la

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moitié du produit national, ils excèdent rarement un dixième dans les pays du Sud. L'actuelle mondialisation toutefois, éprouve aussi la cohésion des pays du Nord : les plus riches en tirent un bénéfice croissant et les plus protégés se retirent dans leur espace privé. En 1950, les fondateurs de la Communauté Européenne ont refusé la guerre de chacun contre tous et ils ont décidé de partager la souveraineté et l’avenir. Cinquante ans après, la concurrence paraît l’emporter sur la coopération. Chaque génération doit reprendre à son compte la solidarité fondatrice car sans elle le projet européen est une étape sur la voie du marché mondial. Les égoïsmes, de classe ou de nation, reprennent le dessus. Les ultralibéraux rejoignent les nationalistes : ils abandonnent la perspective d’une vie publique par delà les frontières, dans la curiosité pour le voisin et dans la solidarité avec lui. Nous ne serions en Europe à les entendre que pour faire des affaires, nous n’aurions pas envie de parler la langue de l’autre, de marcher sur les mêmes chemins que lui, d’écrire des partitions à plusieurs voix. Triste ambition qui réduit le désir d’Europe à celui de l’argent. Penser l’Europe comme un avatar du capitalisme revient à faire le deuil de toute amélioration de la vie collective et augure mal de notre aptitude à vivre sur la planète. Le discours de l’efficacité économique et de la modernité technologique envahit l’espace social. Le libre échange, la circulation sans entrave des capitaux et des marchandises, est le veau d’or de notre temps. Il occupe l’espace laissé vacant par la religion et par la politique, espace qu’investirent au tournant du vingtième siècle, l’art et la science. Le positivisme capitaliste construit des sociétés inégalitaires et désincarnées. Nous sommes si vulnérables ; la grande machine n’en a que faire, elle broie toujours plus et toujours plus vite. Alors que périssent les êtres humains par la faim et par les épidémies, que fondent les glaciers et que disparaissent les espèces, les hommes aux commandes ont pour ambition de faire circuler l’argent toujours plus vite. Des dirigeants des Etats-Unis se félicitent de la fonte de la banquise dans le Grand Nord canadien : elle ouvrira aux cargos une voie plus rapide entre New York et l’Asie. Dans les années soixante-dix, quelque vingt milliards de dollars circulaient chaque jour sur les marchés des capitaux, ce sont aujourd’hui plus de deux mille milliards. Les technologies de l’information rendent possible la circulation dans

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l’instant. La vitesse sert le plus grand profit de quelques uns et elle dessert la construction durable d’un avenir meilleur pour le plus grand nombre. Alors que la dette publique française atteint les deux tiers de la richesse nationale, l’agence France Trésor chargée d’émettre des emprunts pour financer les déficits se flatte de réduire de douze à sept secondes la durée de ses émissions. La vitesse aveugle. La mondialisation commerciale et financière est un déchaînement de puissance et sans démarche d’ouverture à l’autre, elle est une forme de la domination. Mieux que quiconque, les auteurs de l’Europe centrale ont perçu les forces à l’œuvre, l’action pour l’action, sans la pensée, pour Karl Kraus : « aucun plan n’est à l’œuvre, mais quelque chose comme une aspiration vague à vouloir aller n’importe où dehors, probablement pour gagner une place au soleil que l’on prend à autrui 4.» Franz Kafka, Hermann Broch et Elias Canetti, tous comprennent la permanence chez l’homme moderne de l’appétit de domination5. Si l’effondrement culturel menace, c’est que la force du capital et de la technique réunis, le satisfait toujours plus. Seules des catastrophes donnent le courage de remonter la pente de la puissance déchaînée. Après le carnage de la bataille de Solferino, Henri Dunant en 1864 inspire la première convention de Genève sur les soins aux blessés. En 1875 il fait naître la Croix Rouge6. Après l’hécatombe de la Grande guerre, la Société Des Nations (SDN) voit le jour mais elle est vite affaiblie. Des droits économiques et sociaux sont reconnus aux travailleurs : l’Organisation Internationale du Travail (OIT) est créée. Après l’effondrement en 1929 d’un capitalisme débridé, les Etats-Unis inventent les projets collectifs du New Deal. En réaction à la barbarie nazie, une Organisation des Nations Unies (ONU) est établie et une déclaration universelle des droits humains est proclamée. Après la dévastation de leur continent, les pays de l’ouest de l’Europe fédèrent leurs énergies avec l’appui des EtatsUnis. Ils approfondissent la solidarité nationale et ils inventent une solidarité européenne. Les pays du Nord connaissent une longue période de prospérité qui, pour les pays européens, est indissociable de leur cohésion. Ils ne mesurent pas dans les dernières années à quel point le déchaînement de la puissance requiert un renforcement de la solidarité. En réaction, naît le discours anti-mondialiste, rebaptisé

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alter-mondialiste. Il braque les projecteurs sur les plus grands ravages de l’emballement capitaliste mais il ne propose pas de construction alternative. Il fait le siège des sommets internationaux sans procurer les moyens d’une nouvelle capacité d’action publique. Cinquante ans après leur création, surnagent dans le flot de la mondialisation, l’Organisation des Nations Unies et l’édifice européen. Les institutions financières, la Banque mondiale et le Fonds monétaire, ont affaibli dans les pays du Sud, des puissances publiques déjà peu vaillantes. Les Nations unies, dans leur format de 1945, reconnaissent l’universalité de principes humains et elles acceptent de délibérer des affaires du monde. Dans l’univers contemporain dont les frontières physiques sont atteintes, la plupart des dirigeants de la plupart d’entre elles comprennent que tout ne leur est pas permis. Un esprit de concertation les inspire. Il relie des nations dont le principal trait demeure d’être jalouses de leur souveraineté. Il n’y a pas lieu de s’étonner de la faible constitution onusienne car par construction, les nations sont désunies et seul leur dépassement pourrait faire naître l’union. L’ONU organise une internationalité dont on peut espérer une moindre fréquence du recours à la guerre, mais elle ne met pas l’humanité sur la voie du cosmopolitisme. Le monde, à la différence des nations, n’a pas vocation à être une cité politique. Un esprit de partage et de coopération anime l'entreprise européenne, partage de la souveraineté dont s’enorgueillit chaque nation et primauté, en cas de conflit, de la coopération sur la compétition. L’altruisme n’est sans doute pas son principal moteur. Une fois encore la réaction à la catastrophe, d’une ampleur sans précédent, fut déterminante, réaction de ce que les consciences peuvent avoir d’humain devant la barbarie. Réalisme aussi dans un univers bouleversé par la fortification des Etats-Unis et de l’Union soviétique et par l’esseulement, si nouveau pour elles, des nations européennes, nécessité militaire du rapprochement face au Pacte de Varsovie, nécessité économique face à la puissance américaine. Sans doute, mais quand même. En signant les traités de Paris et de Rome, les pays ouest-européens engageaient plus qu’une coopération pour accroître la richesse. Ils se désarmaient l’un envers l’autre, militairement, en gérant conjointement l’acier et le charbon, jusqu’à penser à une armée européenne, mais d’abord politiquement, en accordant à l’intérêt commun la primauté sur

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l’intérêt particulier. Ils appliquaient aux relations internationales le principe de la démocratie qui rassemble les citoyens en leur sein. Ils partageaient la souveraineté. Pour la première fois, ils faisaient advenir les projets d’union européenne qu’imaginèrent Sully, l’abbé de Saint-Pierre et Victor Hugo. Cinquante ans après, l’entente a surmonté les crises. Elle contribue à la démocratisation et au développement de la rive nord de la Méditerranée, elle attire les pays issus du bloc soviétique et la Turquie, elle inspire des politiques de détente dans les autres régions du monde. Elle montre que la coopération non seulement est plus heureuse pour les habitants, mais est aussi plus profitable pour les pays, que la belligérance. Conciliation de l’égoïsme et de l’altruisme, l’entreprise est à la fois désarmement et enrichissement. Notre époque ne retient que le second mouvement et les Européens ne voient qu’eux-mêmes. Ou plutôt, un grand nombre d’entre eux pensent avant tout l’Europe comme puissance, soit qu’ils y voient le moyen de la grandeur retrouvée des nations, soit qu’ils raisonnent comme leurs ancêtres, en termes d’équilibre avec les Etats-Unis, la Chine, la Russie et le Japon. Nous partirons de plus loin, des pensées du cosmopolitisme, du monde pour Cité, de l’égalité entre les êtres humains et de l’hospitalité due à l’étranger. Les voix de Bartolomé de Las Casas, de Michel de Montaigne et d’Emmanuel Kant sont à peine audibles dans le fracas de l’extermination des Indiens d’Amérique, des guerres de religion et des guerres révolutionnaires, mais elles traversent les siècles. Elles nous parlent plus fort encore qu’à leurs contemporains. Nous y chercherons l’antidote à l’esprit de puissance, non seulement pour les Européens mais pour tous. Dans chaque région du monde, nous verrons les esprits se désarmer dans des entreprises de voisinage. Le désarmement signifie l’absence de guerre militaire, mais au-delà, il dispose les habitants de pays voisins à imaginer un avenir commun et à établir entre eux des solidarités absentes du marché mondial. Inventer l’avenir par la confiance et par l’entraide, à rebours de la force. Lorsque s’absente l’utopie d’une amélioration du monde, l’action politique se réduit à la gestion des appétits immobiliers et automobiles de citoyens cantonnés dans le rôle de consommateurs, sans échappée créatrice, sans éclaircissement de l’horizon. Nous sommes avertis sur ce qu’il advient des mythologies religieuses et

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politiques. Nous ne demandons pas d’abdiquer la raison, mais au contraire, de l’appliquer avec émerveillement au démêlement des maux de notre temps. Où conduit l'indifférence à la misère dans les cités ouvrières du Mecklembourg, des Midlands, du Nord-Pas-deCalais et de Naples ? N’y a-t-il pas d’autre ambition politique que de réduire les impôts sur le revenu et sur la fortune et de flatter le repli des classes moyennes ? Sur une planète rapetissée par les prouesses techniques et par les risques écologiques, la concorde doit être l’utopie directrice de l’action. Aller à la rencontre du voisin et partager, apprendre à vivre ensemble et non plus séparés par des murs frontières, commencer par résoudre pacifiquement les querelles de proximité. Elles seront nombreuses dans le siècle, car les déséquilibres démographiques et la rareté des ressources, en eau ou en énergie, dresseront les hommes les uns contre les autres. L’utopie du désarmement des esprits, de l’attention à l’autre et du cheminement dans la compréhension de sa pensée, peut éclairer la route des milliards d’êtres humains. Les premiers pas nous mènent, non pas à l’autre bout du monde, mais juste de l’autre côté de la frontière. Cette disposition à se tenir sur le seuil, est-il chimérique de vouloir la destiner au monde auquel nous sommes et non seulement aux humains ? Une ambition politique au vingt-etunième siècle requiert une attention aux conditions de la vie concrète, elle ne peut être qu’écologie7. L’édifice européen a été bâti contre la prédation, plus encore dans ses premières tentatives de l’immédiat après-guerre, que dans celle du Marché commun. Peu d’initiatives humaines ont cette portée. Les pays décident de s’enrichir ensemble plutôt que par dévoration de l’autre. Ils apportent aux plus pauvres le concours des plus riches. Ils fixent des règles communes aux grands et aux petits Etats. Ils assurent les conditions d’une vie meilleure en protégeant l’environnement. Puis ils s’arrêtent en chemin. Ils ne conçoivent pas de politique sociale. Ils ferment l’aventure aux citoyens et ils donnent carte blanche aux experts. Ils maintiennent une relation en trompe l’œil avec les pays les moins développés de l’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique : la politique de coopération profite d’abord à leurs entreprises et elle ne dissuade pas l’Europe de concurrencer de façon déloyale l’agriculture de ses faibles partenaires. Si l’on doit juger le processus à l’aune de la transformation des Européens et de leurs dirigeants, on applaudira

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à la fin de la confrontation et à l’installation d’institutions communes, on ne se résoudra pas à la confiscation de l’aventure par les experts ni à leur prétention à faire vivre seuls, dans l’indifférence aux autres régions du monde, le désarmement des esprits. Le meilleur de l'Europe affirme la singulière dignité humaine contre ce qui l’asservit. Il la revendique à égalité pour tout être humain sans distinction d’origine. Il fait prévaloir l’appartenance commune à l’espèce, sur les différences de circonstance. Il invite à la rencontre des créations de l’esprit et du cœur, il propose de bâtir un bien commun, non pas entre soi, mais avec les autres, proches et lointains. Le chemin est long et inconfortable. Faire prévaloir la coopération, passe par des victoires sur soi et non sur les autres. Le changement est de nature anthropologique, c’est de la condition humaine qu’il s’agit8. Après tant de guerres civiles et deux guerres mondialisées, les Européens consentent à remiser ce mode primitif de règlement de leurs conflits mais les esprits restent encombrés de gloriole nationale et de héros militaires. Aucune inquiétude ne les saisit lorsque les nations vendent des armes aux nations des autres continents. On n’imagine plus en Europe un appel à la mobilisation comme celui de l’été 1914, mais le travail de la force réserve des surprises. La violence de l’exploitation coloniale revint comme un boomerang sur le continent d’origine. Vendre des armes aux pays de l’Afrique et de l’Asie n’est pas un acte sans conséquences ; les Européens s’enrichissent de l’armement des esprits. Leur entreprise, récente et fragile, n’a pas de sens si elle les enferme dans un désintérêt violent pour les autres continents. Les régions du monde sont reliées entre elles et il nous faut choisir entre subir les liens et les nouer ensemble. Chacun son tour malmené par l’histoire, les peuples du monde peuvent trouver dans l’expérience européenne une source d’inspiration, parmi d’autres. Leur avenir ne sera pacifique que s’il prend appui sur un passé collectivement et justement interprété et assumé. A cette condition, naîtront des citoyens en paix avec eux-mêmes et pouvant offrir la paix à leurs voisins. L’organisation pacifique des relations de voisinage entre les peuples peut être la loi du siècle.

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PREMIERE PARTIE De la destruction de l’autre à sa reconnaissance

« Moi de tout temps l’ami de tout vivant sur terre.» Ossip Mandelstam9.

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