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Fallait-il prendre les armes en Côte d'ivoire ?

De
185 pages
Cet ouvrage veut aider le lecteur à voir un plus plus clair dans la guerre injuste et abjecte que subit la Côte d'Ivoire depuis la nuit du 18 septembre 2002. C'est aussi un réquisitoire contre ceux qui refusent la révolution démocratique qui s'opère dans le pays depuis 1990, contre ceux qui veulent instrumentaliser l'ethnie, la religion et les étrangers pour arriver au pouvoir, contre ceux qui ne tolèrent pas en Afrique des chefs d'Etat lucides, indépendants d'esprit et désireux avant tout de travailler au bien-être de leur peuple.
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FALLAIT -IL PRENDRE LES ARMES EN CÔTE D'IVOIRE?

Collection Points de vue
Déjà parus BABU-ZALE, Le Congo de Lissouba, 246 p. NKAINFON PEFURA Samuel, Le Cameroun du multipartisme au multipartisme, 254 p.
OKALA Jean-Tobie, La décennie Biya au Cameroun

-

De la grâce à la

disgrâce, 206 p. NSAFOU Gaspard, Congo de la démocratie à la démocrature, 268 p. ASSIÉ-LUMUMBA N'DRI Thérèse, Les Africaines dans la PolitiqueFemmes Baoulé de Côte-d'Ivoire, 208 p. MOUELLE KOMBI Narcisse, La politique étrangère du Cameroun, 238 p. ANTONIO AFRICANO Manuel, L'UN/TA et la 2ème guerre\ângolaisè, 284p. SUANT Jacques, Afrique du Sud - du principe à la nécessité, 124 p. DIARRAH Cheikh Oumar, Le défi démocratique au Mali, 316 p. GUISSOU Basile, Burkina Faso, un espoir en Afrique, 218 p.
ADAMON AFIZE D., Le renouveau démocratique au Bénin - La Conférence Nationale des Forces vives et la période de transition, 224 p. TSHIONZA MATA T. Georges, Les médias au Zaïre - S'aligner ou se

libérer?, 256 p. KOUMOUE KOFFI Moïse, Politique économique et ajustement structurel en Côte d'Ivoire, 138 p. KOUMOUE KOFFI Moïse, Dévaluation et politique de développement économique en Côte d'Ivoire, 176 p. DIÉGOU BAILLY, La réinstauration du multipartisme en Côte d'Ivoire - ou la double mort d'Houphouët-Boigny, 284 p. COUBBA Ali, Le mal djiboutien - Rivalités ethniques et enjeux politiques, 172 p. ÉBOUA Samuel, D'Ahidjo à Biya - Le changement au Cameroun, 224p KUOH Manga, Cameroun un nouveau départ, 160 p. KISSANGOU Ignace, Une Afrique, un espoir, 144 p. BEMBET Christian Gilbert, Congo: impostures "souveraines" et crimes "démocratiques", 136 p. EMONGO Lomomba, L'esclavage moderne. Le droit de lutter, 128 p. EMONGO Lomomba, Le devoir de libération. Esclave, libère-toi toimême, 104p. STALON Jean-Luc, Construire une démocratie consensuelle au Rwanda, 2002.

Jean-Claude DJEREIŒ

FALLAIT -IL PRENDRE LES ARMES EN CÔTE D'IVOIRE ?

L'Harmattan
5-7, nIe de l'École-Polyteclmique

75005Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Du même auteur L'engagement politique du clergé catholique en Afrique noire, Karthala, 2001 Etre chrétien en Afrique aujourd'hui, Cipcre, 2002 Christian.isme et humanisme en Afrique. Mélanges en hommage au cardinal Bernardin Gantin, (en collaboration), Karthala, 2003

A la mémoire de toutes les victimes de la guerre, connues et inconnues A la société civile qui a su résister courageusement à la barbarie. La République n'oubliera jamais ce qu'elle lui doit.

(Ç)L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-5063-X

SIGLES UTILISES ACAT : Action chrétienne pour l'abolition de la torture BAD : Banque africaine de Développement BCEAO : Banque centrale des Etats d'Afrique occidentale CEDEAO : Communauté Economique des Etats d'Afrique occidentale CEMAC: Communauté économique et monétaire de l'Afrique centrale CPI : Cour pénale internationale FANCI : Forces armées nationales de Côte d'Ivoire FPI : Front populaire ivoirien INADES: Institut Africain économique et social pour le développement

MPCI: Mouvement patriotique de Côte d'Ivoire MPIGO : Mouvement populaire ivoirien du Grand Ouest PDCI: Parti démocratique de Côte d'Ivoire PIT: Parti ivoirien des Travailleurs

RDR : Rassemblement des Républicains TPI : Tribunal pénal international UA : Union africaine UDPCI: Union pour la démocratie et la paix en Côte d'Ivoire UEMOA : Union économique monétaire ouest-africaine UNIT A: Union nationale pour l'indépendance totale de l'Angola UPC : Union des populations du Cameroun

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AVANT -PROPOS
L'histoire est normalement racontée du point de vue du vainqueur, du fort, de ceux qui construisent les empires, et l'histoire qu'ils racontent les confirme en leur pouvoir. Nous devons apprendre à dire l'histoire d'un autre point de vue, du côté du petit et de l'oublié et c'est une histoire qui nous libère» (Timothy Radcliffe, « Je vous appelle amis», La Croix / Cerf, 2000, p. 197).
«

Dans la seconde moitié de janvier 2003, je fus invité à donner une conférence au Grand séminaire d'Ab adjin-Kou té. Celui-ci est situé non loin d'Abidjan, lorsqu'on emprunte la route de Dabou. Les séminaristes qui y étudient la philosophie voulaient que je leur parle des racines historiques et politiques de la guerre que subit notre pays depuis le 19 septembre 2002. Quoi de plus légitime quand on a conscience d'être fils de cette terre ivoirienne qui souffre et pleure aujourd'hui et pas seulement citoyen du Ciel! Et puis, quel bonheur de s'entretenir avec des gens qui ont pris le même chemin que vous! C'est donc avec joie que j'acceptai de me rendre à Abadjin mais, en même temps, j'étais quelque peu triste à l'idée que ma communication risquait de ne pas répondre, de manière satisfaisante, aux attentes de mon auditoire. Car, je dois l'avouer, j'avais eu peu de temps pour faire les recherches nécessaires sur le sujet. Les choses, finalement, se passèrent assez bien si j'en juge par les nombreuses questions qui furent posées après mon exposé. Des questions qui m'amenèrent à approfondir tel point ou à corriger tel autre point. Je dois ajouter que, au cours de nos discussions, il n'y avait pas de place pour la langue de bois, ce qui est tout à fait normal dans un lieu qui, en principe, est opposé au dogmatisme. Mais ce qui m'enthousiasma le plus, c'est le fait que nous étions tous contre la violence comme moyen de résoudre

les contradictions. Il apparut clairement que chacun se reconnaissait dans le cri lancé par Martin Luther King le 10 décembre 1964 quand il reçut le prix Nobel de la paix à Oslo (Norvège): «Civilisation et violence sont des concepts antithétiques. A l'instar du peuple indien, les Noirs des Etats-Unis ont prouvé que la non-violence n'était ni stérile ni passive mais constituait une puissante force morale au service de l'évolution sociale. Tôt ou tard, tous les hommes du monde devront découvrir le moyen de vivre pacifiquement les uns avec les autres et de transformer ainsi notre lamentation cosmique en un psaume novateur à la fraternité» 1. Arrivé à Paris, je continuai la réflexion mais avec l'idée de publier le fruit de cette réflexion afin de communiquer avec un plus large public. C'est dire que ce livre, je le dois avant tout aux grands séminaristes d'Ab adjin-Kou té. Je voudrais les remercier sincèrement et infiniment de m'avoir invité chez eux et d'avoir enrichi mes analyses par leurs pertinentes questions, objections et propositions. J'associe, à ces remerciements, leurs formateurs (les Pères Raymond Koutouan, Célestin Ibrago et Lambert Lath) dont je n'oublierai pas de sitôt l'ouverture d'esprit, la simplicité et I'hospitalité. Je n'oublie pas le soutien que m'a apporté la famille du Dr André- Patrick Gaumon pendant mes premiers moments à Paris. Qu'elle en soit remerciée! Je tiens à exprimer ma profonde gratitude aux Pères sulpiciens de la Rue du Regard dans le 6è arrondissement car, sans leur hospitalité, je n'aurais pas eu la tranquillité et la force nécessaires pour écrire ce livre. En m'hébergeant pendant plus d'un mois dans leur communauté, ils m'ont prouvé que, dans notre monde accusé- pas toujours à tort- d'indifférence et
1

Cf. Martin Luther King, «Je fais un rêve ». Textes choisis, Le
p. 63.

Centurion, Paris,1987,

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d'individualisme, il existe encore des hommes et des femmes pour qui la gratuité, l'accueil et l'intégration de l'étranger ne sont pas de vains mots ou de belles paroles. Je suis très reconnaissant à Jacques Rollet, professeur de sciences politiques à l'Institut catholique de Paris. Ses remarques m'ont obligé à préciser ma pensée sur certains points. Je remercie enfin toutes les personnes qui m'ont aidé à me procurer les informations, articles, journaux et livres sans lesquels la rédaction de ce livre eût été impossible. Je remercie en particulier Edmond Djama, Thomas Dadié, Pierre Ablé Dago, Estelle Kra et François Palm. Un merci spécial à l'abbé Jean-Marc Ela, professeur à l'Université du Québec à Montréal, qui a bien voulu présenter cet ouvrage. Certains pourraient se demander en tant que qui je parle et si j'en ai le droit. Qu'ils comprennent que je suis prêtre catholique mais un prêtre qui n'est pas mandaté par l'Eglise catholique. Cela signifie que, même si je m'inspire de la foi et de la doctrine catholiques, je ne parle pas au nom de l'Eglise catholique. En un mot, ce que je dis ici n'engage que moi. Quant à la question de savoir si le prêtre a le droit de s'exprimer sur des questions politiques, elle a déjà été traitée ailleurs en long et en large2. Je me bornerai ici à rappeler la réflexion d'un ancien évêque canadien, feu Mgr Bernard Hubert: «Les membres de l'Eglise, qu'ils soient laïcs, religieux, prêtres ou évêques, sont partie prenante de la société dans laquelle ils sont appelés à vivre. Ils sont donc engagés dans la vie de la cité; la vie de la cité, c'est la politique: non pas celle des formations partisanes qui présentent des programmes afin de faire élire des représentants qui assumeront le gouvernement de la cité, mais, en un sens plus large, celle qui englobe les dimensions économique, sociale et
2 Je renvoie le lecteur à mon premier ouvrage sur L'engagement politique du clergé catholique en Afrique noire, Karthala, Paris, 2001, 304p. 13

culturelle de la vie en société »3. Comme Jean-Paul II qui a fortement soutenu Solidarnosc et son leader Lech Walesa avant l'effondrement du communisme en Pologne, comme les évêques du Congo-Brazzaville qui, en juin 2002, ont exigé du gouvernement de Sassou Nguesso une gestion transparente des revenus du pétrole, comme le cardinal Christian Tumi qui a qualifié les dernières élections municipales du Cameroun de parodie d'élections, comme l'association des conférences épiscopales de la région de l' Mrique centrale (ACERAC) qui a dénoncé, en juillet 2002, la complicité qui existe entre «les détenteurs du pouvoir politique et les compagnies pétrolières» et le fait que «les revenus pétroliers servent au financement de l'achat des armes et à l'entretien des milices privées dans certains de nos Etats »4, comme la conférence épiscopale de Côte d'Ivoire qui accusait, en juillet 2002, les hommes politiques ivoiriens de jouer avec l'avenir du pays, les évêques et les prêtres africains seront de plus en plus appelés à s'engager dans la politique, au sens le plus large de ce terme. Il faudra s'habituer à les voir s'exprimer sur des questions qui n'ont rien à voir avec la sacristie si nous voulons « sauver le christianisme de l'auto-perversion qui le guette au sein des Eglises baroques sans cesse tentées de reproduire l'attitude du prêtre et du lévite de la parabole du Bon Samaritain »5. Il faudra prendre l'habitude de les voir porter sur la place publique les problèmes et les souffrances de ceux qui ne peuvent se faire entendre. Pourquoi? Parce que cela est d'abord un devoir pour eux en tant que pasteurs. Les paroles de Vatican II (19623

4

B. Hubert,Il faut que l'Egliseparle, Fides, Montréal, 1996.

Des extraits de la lettre des évêques sur le pétrole et la pauvreté ont été publiés par la revue française trimestrielle Eglises d'Afrique, n. 83, octobre 2002, pp. 4-5. 5 Jean-Marc Ela, Repenser la théologie africaine. Le Dieu qui libère, Karthala, Paris, 2003, p. 240.

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1965) sont limpides sur ce point. Ceux qui voudraient que le prêtre ne s'occupe que de la messe devraient lire attentivement le décret sur le ministère et la vie des prêtres. Ce décret leur apprendra que la tâche première des prêtres est d'annoncer l'Evangile. Ils y découvriront qu'on est prêtre non pas d'abord pour gouverner, pour faire de l'administration, ni pour distribuer à tour de bras des sacrements mais pour parler du Christ, pour dire qui Il est, comment Il a vécu et à quoi Il appelle ceux et celles qui ont choisi librement de Le suivre. Or, on l'oublie souvent, annoncer l'Evangile ne consiste pas uniquement à commenter la Parole de Dieu à la messe. Si on veut atteindre le maximum de personnes, cela doit se faire aussi par des publications sous forme d'articles ou de livres. C'est ce que semblent avoir compris en Europe -et c'est heureux- des cardinaux et évêques comme Carlo Martini (Milan), Jean-Marie Lustiger (Paris), Jean-Paul II, Walter Kasper, Joseph Ratzinger, Paul Poupard, Roger Etchegaray (Vatican), Hippolyte Simon (ClermontFerrand), Claude Dagens (Angoulême), Gérard Defais (Lille), Albert Rouet (Poitiers) ... Comme on aimerait que, en Afrique, des prêtres, évêques et cardinaux prennent, eux aussi, le train de la proclamation de la Bonne nouvelle par la plume! Cela leur permettrait à coup sûr d'entrer en contact avec des personnes au delà des frontières de leur paroisse, diocèse, voire de l'Eglise catholique. Convenons-en: tout comme les évêques, les prêtres ont pour tâche première d'enseigner et peu importe les formes que pourrait prendre cet enseignement comme le laisse entendre le passage suivant: «Soit qu'ils prêchent ouvertement pour annoncer aux incroyants le mystère du Christ, soit qu'ils transmettent l'enseignement chrétien ou exposent la doctrine de l'Eglise, soit qu'ils étudient à la lumière du Christ les problèmes de leur temps, dans tous

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les cas, il s'agit pour eux d'enseigner et d'inviter tous les hommes avec insistance à la conversion et à la sainteté» 6. On voit ainsi que le munus docendi (la charge d'enseigner) est premier. Cela ne veut pas dire que les autres charges (sanctifier et gouverner) sont de moindre importance. Il ne s'agit pas non plus de les opposer. Comme l'a bien exprimé Gustave Martelet, présent à Vatican II comme théologien des évêques africains francophones, « l'annonce est première et le culte non pas secondaire mais second »7. Enseigner (ou prendre la parole) n'est pas seulement un devoir pour le prêtre. C'est aussi son droit car, d'après l'analyse du philosophe Eric Weil, «dans un Etat démocratique, le simple citoyen doit toujours pouvoir devenir porte-parole et vice-versa ». On ne doit donc ni s'étonner ni se scandaliser si un prêtre prend position sur la manière dont les gens vivent dans la cité. Refuser que le prêtre prenne part au débat sur la vie de la cité, c'est oublier qu'il est prêtre non pour des anges mais avec et pour des hommes et des femmes qui ont besoin de vivre dans la paix, la justice, le respect, l'amour, etc. C'est pourquoi la vraie question qui se pose n'est pas si le prêtre doit parler ou non de ces choses-là, s'il est partisan ou non, s'il est engagé ou non mais si ce qu'il dit tient la route, fait réfléchir. Eric Weil que je citais plus haut a écrit des choses justes à ce sujet. Voici le conseil qu'il donne à ceux qui sont désireux de prendre la parole dans un Etat démocratique: « Vous aurez à maintenir ferme la conviction qu'à long terme vos concitoyens, et vous avec eux, apprendront à se demander, non pourquoi vous parlez

6 Presbyterorum

ordinis (Décret sur le ministère et la vie des prêtres), 7 décembre 1965, n. 4. 7 G. Martelet, « La collaboration entre théologiens et évêques à

Vatican II

»

in H. Legrand et Ch. Theobald, Le ministère des évêques 16

au concile Vatican II et depuis, Cerf / La Croix, Paris, 2001, p. 99.

comme vous le faites mais si ce que vous dites est vrai, ". co herent, sense, saIn» 8 . " Comme les deux premiers ouvrages que nous avons écrits9, celui-ci n'est pas destiné à des gens qui auraient envie de se détendre, de passer le temps ou de changer d'activité. Simplement en raison de l'importance et de la gravité du sujet qui y est abordé. Il s'adresse avant tout à ceux qui estiment avec le penseur tchèque Franz Kafka (1883-1924) que «nous ne devrions lire que le type de livres qui nous blessent et nous déchirent », que ce qu'il nous faut actuellement, ce sont des livres «qui nous atteignent comme une catastrophe, qui nous affligent profondément comme la mort de quelqu'un que nous aimons plus que nous-mêmes, comme d'être exilés dans les forêts loin de tous, comme un suicide». Dernière remarque: le but de la prise de parole n'est pas de blesser, de faire du mal mais d'appeler à la conversion. Car celui qui prend la parole pour dénoncer ou condamner des pratiques et des comportements capables de nuire au vivre-ensemble ne devrait jamais renoncer à aimer les personnes responsables des injustices et des souffrances. Tant que nous n'aurons pas compris cela, tant que nous considérerons toute critique objective et toute remise en cause cohérente et vraie comme une attaque personnelle, tant que nous n'arrêterons pas de personnaliser les débats et tant que nous refuserons d'être interpellés par ceux que nous avons aidés un jour ou l'autre, il nous sera difficile d'avancer. Or ce dont nous avons besoin aujourd'hui, c'est d'un saut qualitatif. C'est pourquoi il convient de se départir de la complaisance. Nous aimerions nous y employer en amenant le lecteur à quitter sa tranquillité, sa vie douillette. Notre souhait est de lui faire comprendre que «l'avenir n'est pas quelque
8 Eric Weil, Essais et conférences, 1. II, Plon, Paris, 1971. 9 L'engagement politique du clergé catholique en Afrique noire, op. cit. et Etre chrétien en Afrique aujourd'hui, Cipcre, Douala, 2002.

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chose qu'il faille accepter passivement mais quelque chose qu'il faut créer» (Georges Bernanos). Il faut reconstruire la Côte d'Ivoire dans tous les domaines et il convient de le faire sur des bases solides. Cela suppose que nous voyions les choses telles quelles et que nous nous décrivions tels que nous sommes réellement. Cela exige que l'écrivain ne cherche pas à maquiller la réalité, ni à taire ce qu'on n'a pas spontanément envie de voir ou d'entendre mais qu'il appelle un chat, un chat, qu'il dise ce qu'il estime être la vérité car la vérité, bien qu'elle fasse mal, guérit et libère. Sous ce rapport, parlant du théâtre, l'ancien président tchèque a raison d'écrire: «La tâche du dramaturge, du moins telle que je la sens et la pratique, n'est pas de faciliter la vie du spectateur en lui montrant des héros positifs dans lesquels il peut mettre son espoir mais de lui poser des questions devant lesquelles il ne devra pas s'esquiver. J'essaie de lui montrer sa misère, ma misère, notre misère commune. Et de lui rappeler par là qu'il est grand temps de bouger »10. Je voudrais revenir à Kafka pour dire que, pour bouger, nous avons justement besoin de lire des livres qui, comme la hache, «brisent la mer de glace au fond de nous ». Le mien parviendra-t-il à briser la mer de glace au fond du lecteur? Réussira-t-il à changer un tant soit peu son jugement sur la Côte d'Ivoire? Arrivera-t-il à détruire certains mythes et idées reçues? S'il y arrive, alors l'auteur n'aura pas écrit en vain.

Paris, le 8 juin 20

10 Vaclav Havel, Interrogatoire

à distance, 10/18, Paris, 1986, p. 237.

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