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FAUT-IL AVOIR LA HAINE ?

132 pages
Ici et ailleurs se multiplient des haines diverses. Haine raciale et politique de facture classique mais aussi haine des temps présents qui se dit sous des formes nouvelles par le recours entre autres, à cette expression devenue banale mais étrange : " avoir la haine ". Que veulent signifier exactement ceux qui l'emploient ? Comment penser la diversité des haines ? Toutes sont-elles également condamnables ? Peut-on penser la politique et l'Histoire à l'écart de cette passion ?
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FAUT-IL AVOIR LA HAINE ?

2001 ISBN: 2-7475-0461-1

@ L'Harmattan,

Sous la direction de
Olivier LE COUR GRANDMAISON

FAUT-IL AVOIR LA HAINE?

L'Uarmattaa 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Uarma«aa lac. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y IK9

L'Harmattaa UODgrle Hargila u. 3
1026 Budapest

L'UarmattaD ltalia Via Bava, 37 10214 Torino

HONGRIE

ITALIE

Collection FORUM-IRfSde Lorraine
Janine DEJONGHE, Paul-Elie
José ROSE, Bernard fRIOT "La construction sociale de l'emploi des années 60 à aujourd'hui. ", 1996. Maurice BLANc, Guy DIDIER, Anne FLYE-SAINTE-MARIE
Ariane

LEVY
LANTZ

"L'Administration face aux étrangers. Les mailles du filet. ", 1998.
Christian MOLARO

"Immigrés en Europe: le défi citoyen. ", 1996.
Roger BERTAUX

"Violences urbaines et violences scolaires. ", 1998.
Valentine GAUCHOTTE "Les catholiques en Lorraine et la guerre d'Algérie", 1999. Marie-Jeanne CHoFFEL-MAnFERr, Hans-Jürgen LOSEBRINK

"Pauvres et marginaux dans la société française. ", 1996.
Stoian STOIANOFF-NENOFF

"Qu'en dira-t-on? Une lecture du livre de Jacques Lacan. ", 1996.
Stoian BTOIANOFF-NENOFF "Pour une clinique du réel. Lacan et les didactic(h)iens. ", 1998. Giuseppina SANTAGOSTlNO "Shoah, mémoire et écriture, Primo Levi et le dialogue savoirs. ", 1997.
Agnès GUILLOT

"Regards croisés d'une culture transfontalière. ",1999. Marie-Jeanne CHoFFEL-MAnFERr "Une politique culturelle à la rencontre d'un territoire. ", 1999.
Alex FAITELSON

des

"Courage dans la tourmente en Lituanie 1941-1945. ", 1999. Georges NAVET "La cité dans le conflit", 1997.
Georges NAVET

"Les jeunes professeurs des écoles: devenir enseigant. ", 1998.
Eirick PRAIRAT

"Modernité 1999.
Georges

de la servitude. ",

"La sanction. Petit manuel à l'usage des éducateurs. ", 1997. Eirick PRAIRAT "Penser la sanction. Les grands textes. ", 1999. Pierre-André DuPUIs et Eirick PRAlRAT "Ecole en devenir, école en débat. ", 2000. Alain BROSSAT "Un communisme 1997. insupportable",

NAVET

"Le philosophe comme fiction. ", 2000.
Véronique GERARDIN-COLLET Christiane RmONl "Autisme: perspectives actuelles. ", 2000.
Alain BROSSAT

"La paix barbare. Essais sur la politique contemporaine", 2001.

Le FORUM-IRTSe Lorraine organise chaque année conférences, colloques et d journées d'études. Cette collection publie des ouvrages liés aux problèmatiques plurielles développées dans ces diverses manifestations. Les thèmes abordés se situent dans le champ des sciences humaines et des questions sociales: psychanalyse, sociologie, travail social, histoire, philosophie.

INTRODUCTION
Olivier LE COUR GRANDMAISON
Des textes réunis ici, il est nécessaire de dire brièvement ce qui les justifient et les raisons pour lesquelles le thème qui les fédère a fait l'objet d'un colloquel réunissant des intervenants venus d'horizons et de champs disciplinaires différents. Cinquante ans de vie démocratique et relativement pacifiée en Europe occidentale ont nourri parfois l'illusion - ce fut aussi une antienne - que la haine, et plus généralement les passions politiques, étaient vouées, sinon à disparaître, du moins à s'apaiser toujours plus emportées qu'elles seraient par une modernité conquérante qui verrait décliner également les idéologies discréditées à jamais par le nazisme et le stalinisme. Mieux, il fallait, ce fut une injonction pressante, rompre enfin avec une situation qui, en France, était jusque-là réputée porter les marques de l'excès et de l'archaïsme en raison des nombreux et violents conflits sociaux et politiques dont ce pays fut le théâtre. Heureusement" le goût du bien-être et l'attention aux mouvements de l'économie", que les Français découvraient tardivement, disait-on, à la différence d'autres nations démocratiques, étaient les signes positifs et annonciateurs d'une ère nouvelle supposée mettre un terme à " l'exceptionnalité française. " Aux délétères affrontements du passé, qui avaient vu se combattre avec acharnement des partis politiques que tout opposait, devaient succéder les débats enfin sérieux de responsables convertis à un " néo-centrisme " moderne et partout triomphant. Foin des lendemains qui chantent, l'avenir était au " consensus fort", à la mobilisation nationale et à la conversion réaliste au libéralisme économique afin d'affronter, dans de bonnes conditions, " la révolution du XXIe siècle2 " comme l'écrivait un ancien premier ministre à propos de La république du centre. Tant de fois annoncée puis démentie par l'actualité nationale ou internationale, la fin des idéologies, cette chimère vivace était accueillie avec enthousiasme par une critique prompte mais oublieuse qui entretient ainsi l'illusion du nouveau et de l'invention perpétuels lors même que prospèrent souvent des discours convenus. Contrairement aux doctes avis d'experts reconnus qui affirmaient donc que la " France de cette fin de siècle, peuplée des enfants de la croissance, est aussi une France plus uniforme que l' ancienne( qui) a moins de passions politiques3 ", force est de constater que notre tranquillité démocratique a longtemps été inquiétée par les succès

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électoraux, idéologiques plus encore, d'une organisation d'extrême droite. Cette organisation a placé, et place encore, la haine et l'exclusion de l'autre au cœur de son programme et de ses moindres propositions en spéculant sur les angoisses et la déréliction des" exclus" de l'expansion et de ceux qui s'estiment menacés par les mutations économiques, sociales et politiques en cours. Si le reflux des forces partisanes issues du Front National après la scission qui a affecté ce parti est indéniable, il ne fera pas disparaître, comme par enchàntement, le racisme et les discriminations quotidiennes dont sont victimes les immigrés et leurs descendants, ces" jeunes des banlieues" comme on dit aujourd'hui en une formule euphémisée où s'expriment la peur, le mépris voire l'exécration pour des populations réputées menacées l'ordre et la sécurité. On avait annoncé un avenir tranquille et une pacification politique générale, on a assisté au retour de la haine, raciste entre autres, cependant que progressait la désaffection des citoyens pour les formes les plus convenues du débat et du combat politiques, celles-là mêmes que beaucoup vantaient en y voyant les effets positifs de la modernisation en cours où les habits neufs de la communication étaient appelés à se substituer aux affrontements idéologiques d'antan. Quant aux" enfants de la croissance", ils ont fait - et font encore massivement l'expérience du chômage et d'emplois précaires lorsqu'ils réussissent enfin à trouver un travail et, pour la première fois depuis la fin de la seconde guerre mondiale, ils ont vu leur niveau de vie et leurs perspectives professionnelles se dégrader par rapport à ce qu'avaient majoritairement connu leurs parents. Au regard de cette conjoncture économique, sociale et politique, que certains de ces jeunes déclarent aujourd'hui" avoir la haine" n'est pas une surprise. C'est l'étonnement inquiet de nombreux responsables et experts qui devrait étonner au contraire. Quand l'incapacité à trouver des solutions efficaces pour mettre un terme à une telle situation se conjugue à la stigmatisation, à la suspicion endurée jour après jour et à la répression de ceux qu'un fier ministre nomme, d'un ton rogue, les" sauvageons ", le surgissement et la manifestation, parfois brutale de cette haine, ne peuvent véritablement surprendre. A quoi s'attendaient les esprits forts qui mettent en œuvre une politique sécuritaire des plus classiques? A recueillir estime, encouragements et adhésion enthousiastes? Ailleurs, en Europe et en Afrique notamment, des haines dites raciales ou interethniques ont ravagé de nouveau une actualité faite de déportations de masse, de génocides et de crimes contre l'humanité. Présentes, souvent encouragées voire publiquement exaltées par des médias au service d'autorités politiques déterminées à détruire ou à expulser en nombre des populations jugées indésirables, ces haines ont joué un rôle majeur au Rwanda, dans les territoires de l'ex-Yougoslavie et plus récemment au Kosovo. Dans ces différentes parties du monde, on ne saurait comprendre, ni le déchaînement des violences extrêmes, ni les

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modalités concrètes de leur manifestation que caractérisent la cruauté et le désir de faire délibérément souffrir ceux qui ont été désignés comme des ennemis intérieurs qu'il faut anéantir, lorsqu'on ignore la puissance de ces passions et leur capacité à favoriser des entreprises criminelles sans précédent depuis la deuxième guerre mondiale. Mais phénomène étrange, si beaucoup s'accorde spontanément à reconnaître l'importance de la haine dans la vie privée, sociale et politique, rares sont les études qui lui sont consacrées. En effet, les passions en général et la haine en particulier, parfois évoquées par les historiens, les chercheurs en sciences politiques et les sociologues, ne sont qu'exceptionnellement considérées comme des" variables" à part entière indispensables, au même titre que les intérêts, la conjoncture ou les stratégies des acteurs, pour rendre compte de façon satisfaisante des réalités qu'il s'agit d'étudier. Situation d'autant plus singulière que les sciences sociales ne cessent d'être confrontées à des événements où les passions sont importantes voire essentielles. Joyeuses ou tristes, approuvées ou réprouvées, comme c'est le cas de la haine, ces passions sont toujours là, visibles, présentes mobilisatrices, suscitées parfois aussi. En dehors des exemples particulièrement dramatiques qui viennent d'être cités, les émeutes, les grèves, les manifestations, les élections, les délibérations à l'Assemblée Nationale par exemple... sont autant de moments et d'institutions où les passions travaillent les discours et les comportements de ceux qui sont engagés dans ces luttes ou dans ces débats. Contribuer à combler cette béance et ces lacunes, tel est l'un des objectifs de la publication des différentes contributions qui forment ce volume. Si les approches et les démarches sont diverses, toutes sont portées par le désir de mieux connâÎtre la haine et ses conséquences multiples. De là ce parcours qui, sans souci d'exhaustivité et sans prétendre offrir un panorama plus ou moins complet des manifestations passées ou présentes de la haine, nous fait cependant découvrir sous un jour nouveau certains événements dramatiques de notre propre histoire -les massacres d'Algériens commis à Paris le 17 et le 18 octobre 1961 par des policiers aux ordres du Préfet Maurice Papon. Haine du colonisé donc mais aussi haine de la colonisation pour ceux qui ont cherché à se dresser avec courage contre cette dernière. Les haines diverses qui ont agité et agitent parfois encore les débats contemporains sur l'immigration sont également étudiées. D'autres auteurs ont examiné des scènes étrangères comme le Rwanda ou l'Albanie pour tenter de comprendre le rôle et les effets complexes, dramatiques parfois, de cette passion sur la situation intérieure de ces pays. Les Etats-Unis sont présents à travers un épisode pour nous singulier: l'affaire Simpson et le procès auquel elle a donné lieu. D'autres enfin ont choisi d'explorer cette passion dans l'œuvre d'Ernest Cœurderoy, d'écrire la chronique des haines quotidiennes engendrées par les transformations brutales de Paris, d'étudier la présence de cette passion chez l'enfant en difficulté ou

10 encore d'explorer" la haine de la pensée". Ces parcours variés, qui nous conduisent sur des voies différentes, permettent de découvrir des haines multiples et de mieux les connaître.

Notes:
1. Les textes réunis dans ce volume ont fait l'objet, sous une fonne voisine, de communications dans le cadre d'un colloque intitulé" Faut-il avoir la haine?" qui s'est tenu à Nancy en février 1999.11 a été organisé par le FORUMIRTSde Lorraine, le Collège International de Philosophie, le Département de Philosophie de l'Université de Nancy 2 et de Paris vm. 2. TIs'agit de R. Barre dans un article du quotidien Libération reproduit dans l'ouvrage dont il est ici question. Cf. F. Furet,J. Julliard, P. Rosanvallon. La république du centre, Paris, Calmann-Lévy, 1988, p. 210. 3. Fr. Furet. "La France unie... " in La République du centre, op. cit, p. 39.

LE " 17 OCTOBRE 1961 "

OU LA HAINE DE LA VIE
Sidi Mohammed BARKAT

-1Rien, jamais, ne remplacera le témoignage de ceux qui ont vécu le drame, qui ont touché le fond. La pensée ne peut qu'en prendre le relais pour dire à son tour, à sa façon, ce qui s'est passé et, quand elle a atteint son objectif, pour que l'on comprenne. Voici un passage du témoignage poignant de Djoughlal Ahmed, Algérien, arrêté et brutalisé avec une autre personne, Porte de la Chapelle: " Les policiers nous ont dit qu'ils nous emmenaient chez un docteur. Nous sommes montés tous les deux dans la voiture. Il y avait le chauffeur et un agent armé d'une mitraillette. Quand la voiture a démarré, je ne sais si le policier fut saisi d'une crise de folie ou s'il a agi par esprit répressif, en tout cas, il avait la bave à la bouche, les yeuxfous. Il élevait son gourdin à hauteur de sa tête et nous l'abaissait de toutes ses forces sur tous les membres du corps. Le frère qui était avec moi est tombé évanoui sous les coups. Quand la voiture s'est arrêtée, le chauffeur est descendu et nous a dit de descendre. Toujours sous la menace de la mitraillette, nous sommes descendus et ce que nous avons vu nous a fait entrevoir que notre mort était proche. On a commencé à faire des prières, nous avons compris. L'eau froide de la Seine était à 2 mètres. C'était cela le docteur pour mettre fin à nos souffrances."l Le 17 octobre 1961, à Paris, plusieurs dizaines d'Algériens qui entendaient manifester pacifiquement contre le couvre-feu que leur imposaient les autorités ont été assassinés ou particulièrement brutalisés par les forces de police. Ce passage à l'acte, marqué d'une haine singulière, s'oppose à ce point aux principes censés être au fondement de l'Etat de droit qu'il a été longtemps nié en tant que tel. De ce crime particulier, il nous est difficile aujourd'hui encore de donner une détennination précise. Il est cependant clair que pour avancer dans l'intelligence de ce qui s'est passé ce jour-là, c'est du côté de l'image de l'Algérien, dominante dans la représentation française des composantes de la nation, qu'il faut se tourner. Cette image est une production, elle est l'effet de discours sociaux et d'actions étatiques menées sur le long terme et dont l'objet était le colonisé algérien. Au fondement de cette représentation, il yale dispositif légal dans lequel furent pris les Algériens et qui les a définis comme corps d'exception, une institution qui non seulement a rendu possible le massacre du 17 octobre 1961 et a levé le sentiment de culpabilité qui aurait normalement accompagné un

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tel acte, mais encore n'a pas été étrangère à la haine rare qui a saisi les auteurs de cet acte. Afin d'arriver au cœur du sujet, il faut sans doute aller au-delà de l'acte lui-même et s'interroger sur ce qu'était ce corps d'exception qui définissait l'Algérien, s'interroger sur la construction juridique qui l'enserrait et, en définitive, a rendu possibles les exactions qu'il a eu à subir. Une telle démarche permettrait de ne pas perdre de vue que le corps d'exception renvoie à autre chose qu'un accident dans l'histoire de l'Etat de droit et qu'il est au contraire un élément constitutif et pervers de sa structure. Il ne nous est pas permis de négliger un fait essentiel: la soumission, dès le début de la colonisation, d'une population civile tout entière -la population algérienne - à un régime juridique spécial. La soumission des Algériens à ce régime spécial est à l'origine de l'image de ce corps d'exception avec lequel ils se confondront désormais dans la représentation sociale. Le corps auquel est réduit l'Algérien est précisément un corps d'exception, parce qu'il était soumis à un droit parallèle dérogeant au droit commun à l'égard des seuls colonisés et installé au cœur même du dispositif de la démocratie instituée. L'exception dans laquelle sont relégués les Algériens apparaît dans toute sa clarté à partir de 1955, lors de la guerre de libération. La période est marquée par une série de dispositions prises et d'actions menées essentiellement à l'encontre des Algériens et dont l'essentiel ressortit à un droit répressif spécifique. Ce dernier consistait en un dispositif de répression légal de plus en plus raffiné, fonctionnant en dehors des procédures régulières du droit, dans le but déclaré de rendre efficace la lutte contre les maquis et la guérilla urbaine et pallier ainsi la lenteur des procédures de justice. Considérées pour elles-mêmes, les dispositions prises durant cette période pourraient s'avérer trompeuses, notamment si l'on suppose qu'elles étaient liées à la seule situation d'exception induite par l'état de guerre. Elles trouvaient en réalité de nombreux précédents dans la condition générale imposée aux colonisés en Algérie, elles étaient le prolongement, la continuation du dispositif, permanent pour l'essentiel, qui leur était spécialement réservé. Un dispositif caractérisé essentiellement par la violation des principes d'égalité devant le droit pénal et de personnalité des peines. Le transfert des pouvoirs répressifs à l'administration remettait en question, quant à lui, le principe de la séparation des pouvoirs2. Il apparaît donc indispensable de ne plus considérer la littérature juridique coloniale comme une simple anecdote ou curiosité historique et de lui redonner la place qui doit être la sienne dans la pensée de la structure de l'Etat de droit, c'est-à-dire de l'Etat dans lequel nous vivons aujourd'hui.

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-2Nous devons donc nous rendre à l'évidence: la détermination de l'Algérien comme corps d'exception n'est pas liée à la seule guerre de libération, et en rester à un tel rapport ne permettrait pas de penser la spécificité de cette détermination. Cette guerre n'a fait que permettre, en effet, le rétablissement violent de la législation spécifique et discriminatoire qui a affecté les Algériens pratiquement sans interruption jusqu'à l'ordonnance du 7 mars 1944 abolissant l'ensemble des mesures d'exception. Si l'on tient compte de ce rappel, selon lequel la condition des Algériens de 1954 à 1962 les Algériens en tant que corps d'exception - n'est pas simplement liée à l'état de guerre dont elle semble dépendre a priori, il est alors nécessaire d'en déduire la conséquence suivante, qui révèle la nature paradoxale du statut des colonisés: la condition spéciale, ou condition d'exception, dans laquelle se trouvaient les Algériens s'est confondue tout au long de la colonisation de l'Algérie avec ce que l'Etat considérait être leur état normal. L'exception. est cette détermination spécifique qui caractérisait en permanence le corps des Algériens, parce que la juridiction spéciale, parallèle à l'ordre du droit commun, dans laquelle ils ont été pris a fonctionné en tant que norme.

-

La détermination de l'Algérien en tant que corps d'exception n'est donc pas liée à la guerre et n'est pas une simple interruption du régime normal du droit. Elle est la radicalisation d'une organisation permanente de la condition faite à une composante de la nation qui, en tant que telle, a été légalement placée à l'extérieur du régime général du droit. Dès les premières années de l'insurrection, en 1955 et 1956, le gouvernement français décida de déclarer l'état d'urgence et de créer les pouvoirs spéciaux. L'armée et l'administration étaient ainsi dotées de pouvoirs qui avaient été longtemps exercés en dehors du régime normal des institutions. Ces pouvoirs ordonnaient les populations algériennes et les rangeaient précisément à l'extérieur du droit pénal commun. Mais, il faut le souligner, les instruments de la répression qu'étaient l'état d'urgence et les pouvoirs spéciaux ont soumis les Algériens à un régime parallèle déjà contenu en puissance dans la situation qui leur était faite antérieurement. Ce qui allait varier, c'était l'ampleur et l'intensité de la violence utilisée et de la répression exercée, liées au nouvel état de gaerre. La condition des Algériens en tant que telle, dans son essence, pour ainsi dire, n'avait pas changé.