FEMMES EN ARMES, UNE PLACE INTROUVABLE

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A partir d'une enquête basée sur près de 270 entretiens, l'étude s'attache à montrer les difficultés de positionnement, les contradictions et les ambiguïtés des femmes militaires face au défi de leur intégration, aux pratiques discriminatoires, aux contraintes organisationnelles et aux relations parfois conflictuelles avec leurs homologues masculins. Cette étude cherche à mettre en évidence chez les femmes militaires, la diversité de leurs trajectoires, de leur vécu, de leurs comportements et de leurs stratégies quant à leur intégration, en particulier en matière de pratiques corporelles.
Publié le : dimanche 1 juin 2003
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EAN13 : 9782296329294
Nombre de pages : 240
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FEMMES EN ARMES, UNE PLACE INTROUVABLE?
Le cas de la féminisation des armées françaises

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions Philippe GABORIAU, Les spectacles sportifs, 2003. Sous la direction de Daniel TERROLLE et Patrick GABORIAU, Ethnologis des sans logis, 2003 Christian PAPILLOUD, La réciprocité, diagnostic et destins d'un possible dans l'ouevre de Georg Simmel, 2003. Claude GIRAUD, Logiques sociales de l'indifférence et de l'envie, 2003. Odile MERCKLING, Emploi, migration et genre, 2003. Dominique JACQUES (sous la direction de), Comment peut-on être socio-anthroplogue ? Autour de Pierre Tripier, 2003.

<Q L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4807-4

Katia SaRIN

FEMMES EN ARMES, UNEPLACEINTROUVABLE?
Le cas de la féminisation des armées françaises

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L 'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ltalia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Remerciements

Je tiens à remercier les femmes et les hommes militaires qui ont accepté de répondre à mes nombreuses questions et ainsi contribué individuellement à cette recherche. Ces rencontres n'auraient pas été possibles sans l'aide des différents services militaires de chaque armée qui m'ont notamment ouvert les portes des unités opérationnelles. Je remercie la Délégation générale pour l'armement qui, avec l'appui scientifique du Centre d'études en sciences sociales de la Défense, a fmancé une partie de la thèse dont est issu cet ouvrage. Je n'oublie pas le soutien des chercheurs et chercheuses du laboratoire Georges Friedmann, ainsi que de celui de Jacqueline Heinen. Je remercie mes relecteurs, Vincent Porteret et Samira Tou. Enfm, je remercie Hélène, Magali et Elizabeth d'avoir accepté de jouer les mannequins d'un jour pour moi.

A Carl, parti trop tôt.

Introduction

« Vous leur direz quoi plus tard à vos enfants: maman elle a lancé des bombes sur les gens, çafait bizarre non? ii Question d'un journaliste interviewant la première femme promue pilote de chasse en France, mai 1999.

Femme et armée? Ces deux termes sont souvent présentés comme fondamentalement antinomiques. La femme serait du côté de la paix, l'homme incarnerait la guerre. Dans toute société, le domaine de la violence légitime armée s'est ainsi constitué comme un domaine masculin. L 'homme, et non la femme, est censé détenir la maîtrise des armes, si bien que le monde militaire est généralement considéré comme un des derniers bastions masculins. Même si les croyances semblent perdurer, il n'en demeure pas moins que la réalité des armées a évolué. Depuis plus d'un demi-siècle, les barrières ont été largement levées. Plus de 30 000 à « servir leur pays », les femmes restent encore aujourd'hui dans une position très minoritaire, soit 10 % de la population militaire totale. Récente à l'échelle de I'histoire de l'institution, cette incursion des femmes dans un monde jusqu'alors exclusivement masculin et imprégné de valeurs « viriles» mérite d'être étudiée à la lueur des réactions qu'elle provoque inévitablement. En effet, il est généralement admis que le premier élément invariant caractérisant toute société est celui de la distinction des sexes. Comme le souligne Georges Balandier cette distinction constitue « la première donnée de la différence» dans laquelle réside « l'origine du système social» 1. Selon les sociétés, la mise en œuvre de cette distinction diffère en termes d'assignation concrète des tâches à chacun des deux sexes, mais le principe est touj ours le
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G. Balandier, Anthropo-logiques,

PUP, Paris, 1974.

même, invariable, immuable. La division entre les sexes se construit autour d'un schéma identique, à savoir un système d'opposition, de hiérarchie ou de complémentarité entre les sexes. Cette division entre les sexes est ancrée dans la société comme chez les individus de telle manière qu'elle apparaît aux hommes et aux femmes comme allant de soi, « à la fois, à l'état objectivé, dans les choses (...), dans tout le monde social et à l'état incorporé, dans le corps, dans les habitus des agents, fonctionnant comme systèmes de schèmes de perception, de pensée et d'action »2. Ces attentes normatives différenciées vis-à-vis des hommes et des femmes sont intériorisées dès la plus tendre enfance dans les différents lieux de socialisation comme la famille et l'école, à travers un véritable apprentissage des corps et des cœurs si l'on peut dire, sous le couvert d'une violence symbolique, comme l'ont montré de manière très précise les travaux d'Elena Gianini Belotte. L'intériorisation est d'autant plus précoce, continuelle et fondamentale que cette division trouve ses principales justifications dans les différences biologiques, notamment dans l'anatomie et la reproduction. Cet état de fait n'est, par conséquent, jamais remis en question, et n'a pas besoin de se justifier. En outre, par une vision andro centri que, les hommes se font les chantres de l'universalité quant aux manières d'être reconnues et socialement acceptées, une domination4 également symbolique. L'Autre sexe, la femme, est alors défini « comme une entité négative, définie seulement par défaut »5. Ainsi, les qualificatifs donnés aux femmes sont toujours sous-évalués par rapport à ceux donnés aux hommes, et se basent sur les aspects morphologiques, biologiques et psychologiques. Parmi les grandes dichotomies les plus souvent citées, on en retrouve une qui fait l'unanimité: la guerre (violence) / la paix (non-violence). « La guerre est, en fait, l'activité la plus rigoureusement « sexuée» que connaisse I'humanité. »6 Même si, comme le souligne Françoise Héritier7, peu d'hommes aiment au fond d'eux-mêmes la guerre, il est pourtant d'usage pour un homme de montrer qu'il peut être un vrai guerrier, c'est-à-dire un homme viril. Des adjectifs et des attributs caractéristiques8 reviennent régulièrement lorsque
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3
4

P. Bourdieu, La domination masculine, Seuil, Paris, 1998, p. 14.
E. Gianini Belotti, Du côté des petites filles, Editions des femmes, Paris, 1974.

Toutefois, comme le souligne V. Nahoum-Grappe, «il ne faut pas penser le rapport

homme/femme comme un rapport de domination premier, donné, mais l'inscrire dans ce fait social qu'hommes et femmes sont pris ensemble dans un jeu qui les enveloppe, et dont les règles identitaires sont déjà là », Le féminin, Hachette, collection « Questions de sociétés », Paris, p. 127. 5 P. Bourdieu, La domination masculine, op. cil., pp. 32-33. 6 B. Ehrenreich, Le sacre de la guerre. Essais sur les passions du sang, Calmann-Lévy, Paris, 1999, p. 142. 7 F. Héritier, Masculinlféminin. La pensée de la différence, Odile Jacob, Paris, 1996. 8 Tout en sachant que les représentations de la virilité ne sont pas homogènes et varient en fonction d'un certain nombre de facteurs, par exemple le milieu social, l'origine ethnoculturelle,

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l'on parle des vertus guerrières, des qualités requises pour être un bon (ou plus exactement un vrai) militaire: I'héroïsme, le face à face avec la mort, le sens du sacrifice, le sens de la discipline, le patriotisme, le courage, la camaraderie, la solidarité, l'endurance à la douleur, et probablement bien d'autres. Il y a donc, selon Barbara Ehrenreich, une forte interdépendance entre la guerre, la virilité et I'homme. Pendant longtemps le passage par les batailles, ou tout simplement par l'armée, était vécu comme un rite d'initiation qui devait permettre aux jeunes hommes d'accéder au monde des adultes et au monde des hommes. Ainsi, la notion de virilité, notion « éminemment relationnelle» selon Pierre Bourdieu, est d'abord une expression des rapports sociaux entre les sexes, de la domination masculine (dans le sens d'un processus de valorisation de I'homme). La mise en exergue de cette virilité au sein de l'institution militaire prend racine au cours de l'apprentissage du métier militaire, moment propice et primordial dans la socialisation du futur soldat. La période de formation permet, entre autres, de séparer les jeunes recrues mâles des femmes, notamment les mères, afin de se «débarrasser» de l'influence féminine, les jeunes hommes ne devant pas développer des comportements et des valeurs dits féminins. Il s'agit bien d'une volonté socialement très forte « de tracer des frontières claires avec l'autre sexe et de neutraliser le danger de la confusion »9. C'est pourquoi les qualités requises se caractérisent par leur opposition aux qualificatifs (stéréotypes) que l'on attribue généralement aux femmes. C'est une manière comme une autre, une manière très efficace, pour éloigner les femmes des sphères guerrières. En fait, cette frontière permet de surpasser, pour les jeunes hommes, une crainte de la « féminité» et une crainte de ne pas être à la hauteur vis-à-vis de leurs camarades masculins, d'autant plus que la virilité n'est pas sans jouer un rôle décisif dans le fonctionnement du collectif. Il s'agit de développer une sociabilité exclusivement entre hommes, une camaraderie masculine. Les femmes n'ont donc jamais véritablement participé aux guerres les armes à la main. Cela ne signifie pas pour autant qu'elles en étaient absentes, bien au contraire. On peut même affirmer qu'elles y étaient omniprésentes mais dans des fonctions bien particulières. Les hommes sont utilisés pour combattre, tuer
l'appartenance religieuse et probablement l'âge, comme le montre P. Duret dans son ouvrage Les jeunes et l'identité masculine, PUF, Paris, 1999. 9 U. Frevert, « L'armée, école de la masculinité. Le cas de l'Allemagne au XIXème», Travail, genre et sociétés, n° 3, 2000, p. 50. Ainsi, Anne-Marie Devreux montre que, à travers l'exemple de l'apprentissage du maniement des armes souvent connoté sexuellement, la femme est représentée en objet sexuel qu'il faut posséder, comme pour une arme, pour confirmer sa virilité: « Votre arme, c'est comme votre femme: vous devez toujours savoir où elle est, toujours l'avoir à portée de main, toujours garder un œil sur elle», A.-M. Devreux, «Des appelés, des armes et des femmes: l'apprentissage de la domination masculine à l'armée», Nouvelles Questions
Féministes, vol. 18, n° 3-4, 1997, p. 55.

9

et détruire des ennemis, alors que les femmes sont utilisées pour soulager, soigner et soutenir. D'un côté, les destructeurs, de l'autre, les réparatrices. Cette séparation des tâches réelles est tellement prégnante qu'aujourd'hui encore elle conditionne, en partie, la manière dont l'institution militaire, et en son sein les hommes et dans une certaine mesure les femmes, relaie cette idée dans sa politique d'intégration des femmes. Quelle(s) placees) étai(en)t donc réservée( s) aux femmes par les combattants sur les champs de batailles, dans leur fonction de soutien et de réparation? Nous retrouvons trois types de populations féminines. Tout d'abord, les femmes qui soignent le corps, ce sont les infirmières; ensuite, celles qui soutiennent moralement, ce sont les épouses; enfin, celles qui soulagent les corps, ce sont les prostituées. Il est intéressant de noter que ces trois populations ne se situent pas dans le même espace par rapport au champ de bataille du point de vue strictement géographique. Les infIrmières sont les femmes qui se rapprochent le plus près des zones centrales des lieux de combats; les prostituées sont stationnées aux frontières proches; quant aux épouses, elles en sont très éloignées. Par ailleurs, outre leurs positionnements géographiques différents, elles ont également des statuts distincts vis-à-vis de l'institution militaire et des hommes qui la composent. Marie-Anne Paveau, dans le cadre d'un doctorat, a étudié les chants des légionnaires, des parachutistes et des troupes de marine, dans lesquels trois types de femmes ressortent: la fiancée ou l'épouse, la prostituée et les femmes en tant que représentantes de certaines valeurs dites féminines contraires aux valeurs dites guerrières. L'image idéalisée de l'épouse « est le symbole du monde antérieur à la guerre que le combattant abandonne »10, alors que la prostituée est présentée comme un objet sexuel, objet de plaisir, que l'on possède «comme une propriété collective du groupe» Il. Quant au dernier type, le chant « évoque une altérité radicale et irréductible, donc insupportable, celle d'une féminité qui va servir de ce fait de repoussoir à la virilité triomphante» 12. Ces chants révèlent également les signes et les significations de la construction d'un type-idéal militaire (à l'instar d'un autoportrait) basé sur des critères autant physiques que moraux et psychologiques, permettant de forger un « contretype pour se définir, étayer ses valeurs et son estime de soi» 13: le courage, la bravoure, I'héroïsme, la force physique, la dureté, la fierté, une certaine beauté physique (à l'exception des fantassins), un complexe de supériorité (chez les légionnaires et les
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M.-A.

Paveau,
Cultures

« Images
et logiques

de la militarité
militaires, PUP,

dans
Paris,

les chants
1999,

de l'Année

de terre », A. Thiéblemont

(dir.),
Il
12

p. 228.

Ibid., p. 229.
Ibid., p. 230.

13

G. L. Mosse, L'image de l 'homme. L'invention de la virilité moderne, Editions Abbeville, Paris,

1997, p. 78.

10

parachutistes), le combat, la souffrancel4. Enfin, se rajoute une quatrième population féminine peu souvent mise en avant, décrite, étudiée que sont les femmes victimes des guerres, et plus particulièrement celles victimes de violences physiques. Les violences sexuelles constituent des actes de guerre dans la mesure où elles sont de plus en plus employées comme une « arme de guerre », à l'instar d'autres armes, «à des fms de terreur politique, d'éradication d'un groupe, dans le cadre d'un génocide mais aussi dans une volonté d'épuration ethnique» 15. On assiste donc à une «stratégisation» militaire du viol. Le corps, surtout celui de la femme, devient alors un « champ de bataille ». A travers la femme bafouée et l'atteinte à sa féminité, c'est I'honneur et la survie de toute la communauté qui sont visés. C'est tout autant une menace qu'une stimulation des soldats comme un butin de guerre en récompense des efforts fournis. Certains parlent alors de «dommages collatéraux ». Toutefois, au-delà de cet invariant, toute société constitue, dans sa réalité quotidienne, un ensemble mouvant, inachevé, conflictuel, pluriel, hétérogène, toujours en construction, en évolution, jamais fini, à la recherche constante d'une quête de sens. Ces différences et divergences à l'intérieur d'une même société se perçoivent par la coexistence de microsociétés. C'est pourquoi les individus qui la composent reflètent cette tendance, et doivent être à leur tour considérés dans leur pluralité. Il s'agit à travers cette approche d'éviter une analyse globalisante et de prendre en compte cette hétérogénéité sans cesse en mouvement. L'intérêt est d'aller voir dans le particulier, l'exemple du monde militaire étant très probant à ce titre. En outre, depuis quelques décennies, les frontières des rôles sociaux entre les sexes deviennent plus floues dans les sociétés occidentales. L'arrivée en masse des femmes sur le marché du travail salarié, dans tous les secteurs professionnels, remet en cause de manière globale, du moins sur le principe, le fondement de la société et donc la société elle-même: « La société féminine n'est pas seulement la moitié nécessaire et subordonnée, elle est aussi la moitié dangereuse» 16. Les hommes, symboles de la «tradition conservatrice et de la continuité », développeraient des comportements de méfiance face aux femmes, symboles du « changement» et de « I'histoire ». Les femmes seraient par conséquent génératrices de désordre social. L'institution militaire n'échappe pas à cette tendance.
14 « La misogynie sert d'étalon: façon masculine de dire que la résistance, la souffrance et la mort, uniques pensées du soldat, doivent appartenir sans partage à l'homme et que les felnmes n'y ont pas accès, qu'elles n'ont rien à en faire », A. Rauch, Crise de l'identité masculine, 1789-1914, Hachette Littératures, Paris, 2000, p. 72. 15K. Guenivet, Violences sexuelles. La nouvelle arme de guerre, Editions Michalon, Paris, 200 l,

pp. 11-12.
16 G. Balandier, op. cit., p. 60.

Il

On peut en effet faire I'hypothèse que le recrutement de femmes militaires constitue une des dernières transgressions que l'on puisse attendre d'elles. En cela, elles représentent, pour l'institution comme pour ses hommes, un «élément perturbateur» quant à la définition exclusivement masculine de l'entité soldat. La présence des femmes dans les rangs militaires est a priori synonyme pour les hommes de menace de certains traits caractéristiques du mode de fonctionnement des armées, de sorte que les femmes amènent de l'incertitude. On voit ainsi apparaître le spectre de la «féminisation» du métier militaire, une notion recouvrant à plusieurs sensl?: «l'idée d'une marche vers l'égalité, égalité en droit, égalité en nombre », «l'accès des femmes à des professions, à des carrières qui leur étaient jusque-là interdites» et « l'idée d'une transformation des caractéristiques d'une profession ou d'un secteur d'activité par l'entrée massive des femmes ». Dans le cas des armées, comme dans celui de nombre de métiers dits masculins, l'utilisation de ce terme demeure sensiblement plus problématique vis-à-vis du dernier sens. Il engage de fortes résistances chez les militaires masculins, tant dans les discours que dans certaines pratiques et politiques notamment de recrutement. C'est un métier d'hommes qui doit le rester. Les hommes risquent leur vie, pas les femmes. Il s'agit alors de se poser la question du dilemme de l'intégration d'une minorité et de la confrontation entre les représentations (idéologie et discours) et les pratiques quotidiennes (les faits). Les femmes militaires constituant pour leurs homologues masculins un élément de déstabilisation, on peut supposer qu'elles sont perçues et définies, en tant que catégorie sociale, comme une population stigmatisée. C'est parce qu'elles ne possèdent pas les attributs militaires socialement requis qu'elles entrent dans ce schéma, dans la mesure où leur appartenance sexuelle constitue « un attribut qui jette un discrédit »18 face à des attentes normatives auxquelles elles ne répondent pas. Il s'agit moins de se demander, dans le cadre de cette étude, comment la collectivité masculine militaire réagit vis-àvis de cette présence féminine, tant au niveau des principes et des idées, qu'au niveau de la réalité, des faits et des actions entreprises envers elles, que de montrer comment, face à cette transgression des normes tant morales que sociales et institutionnelles, les femmes militaires en retour se positionnent. On peut penser qu'il s'agit avant tout pour la collectivité masculine de maintenir les femmes dans une position «stigmatisante », afin de ne pas remettre en cause le mode de fonctionnement du groupe, leur vision du
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C. Zaidman,

«La

notion

de féminisation:

de la description

statistique

à l'analyse
hommes

des
et

cOlnportements », N. Aubert pouvoir dans les organisations,

et E. Enriquez (dir.), Le sexe du pouvoir. Femmes, Desclée de Brouwer, Paris, 1986, pp. 281-289.

18 E. Goffman, Stigmate. Les usages sociaux des handicaps, Les Editions de Minuit, Paris, 1975, p.13.

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monde, et ainsi de garantir la continuité de leur position dominante et seule légitime au sein des armées. Ainsi, ce qui est en j eu pour les femmes militaires c'est la manière dont elles vont répondre à ces différents statuts sociaux (c'està-dire à la fois femmes et militaires) continuellement en concurrence et en conflit. Il s'agit alors de se poser les questions suivantes: Quelle est la nature du dilemme? Quels sont les enjeux sociaux? Quelles stratégies et logiques sociales les femmes militaires mettent en place pour surmonter le dilemme? A partir de là, il devient nécessaire de poser la question de l'importance du poids de la socialisation, plus particulièrement de la socialisation professionnelle quant aux choix en termes d'attitudes, de comportements, de visions de la place des femmes au sein des armées, en nous demandant si nous avons affaire chez les femmes militaires à une « socialisation anticipatrice »19, dans le sens où elles auraient intégré avant leur engagement les «normes, valeurs et modèles de comportement »20 que l'institution militaire attend de ses membres. Par ailleurs, l'intériorisation de ces règles, normes et rites ne signifie pas pour autant qu'il y ait une identification réelle21. Pour comprendre comment les femmes militaires intériorisent les normes et les systèmes de valeurs de l'institution militaire, ainsi que les processus de socialisation au cours de leur parcours professionnel, il nous semble nécessaire d'analyser le groupe de référence auquel elles se rallient: celui du militaire ou celui de la femme? Il s'agit de savoir à qui les femmes se comparent et dans quelle circonstance? Car le «cadre de référence» peut différer en fonction des situations. Par ailleurs, comme le souligne Robert K. Merton, il permet moins d'expliquer« par lui-même un comportement» que de faire en sorte de ne pas « laisser passer cet élément de l'évaluation de soi »22. Cependant, la manière dont les femmes militaires se situent, vivent leur différence, sera d'abord le produit d'un « construit social» auquel il est, par définition, assez difficile d'échapper ou de se soustraire, en fonction de leur position au sein de l'organisation militaire dans la hiérarchie verticale (les grades) et horizontale (les métiers). Enfin, on peut se demander si l'institution militaire attire et développe des profils spécifiques de femmes. Nous chercherons donc à savoir s'il Y a une correspondance entre ce que les femmes militaires sont, ce qu'elles prétendent être, ce qu'elles attendent des
P. Berger et T. Luckmann, La construction sociale de la réalité, Méridiens Klincksieck, Paris, 1986. 20 Même si les premières années de service Permettent au militaire d'acquérir « la connaissance du code régissant les valeurs militaires » et constituent «un apprentissage même de la part des sujets les plus favorablement disposés envers le système de valeurs institutionnel », E. Schweisguth, «L'institution militaire et son système de valeurs », Revue française de sociologie, vol. XIX, 1978, p. 384. 21P. Berger et T. Luckmann, op. cit., p. 234. 22R. K. Merton, Eléments de théorie et de méthode sociologique, Plon, Paris, 1963, p. 234.
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autres (hommes et femmes) et en retour ce que les autres, selon elles, attendent d'elles. Ainsi, on peut poser la question des représentations à partir dans la de l'analyse de la «façade sociale »23 institutionnalisée «représentation collective» (<< attentes stéréotypées»), renvoyant à deux aspects. Le « décor» correspond à l'environnement dit géographique, dans lequel les militaires se meuvent, et dont la caractéristique est d'être, a priori, stable. Il s'agit des différents lieux de travail des militaires: unité opérationnelle, administration centrale, école militaire, camps de manœuvre, bâtiment de guerre, etc. Quant à la « façade personnelle », elle se divise en deux dimensions: la première concerne «l'apparence », c'est-à-dire les « stimuli» des militaires qui permettent de connaître leur statut social (tels que le sexe, l'âge, la fonction, le grade, ...); la seconde s'intéresse à la « manière », c'est-à-dire aux «stimuli» des militaires qui permettent de connaître leur rôle (tels que les comportements, la façon de parler, .. .). Nous retrouvons d'un côté, la position hiérarchique, le métier, comme le type d'armée et, de l'autre côté, la tenue, le comportement, l'esthétique du corps. Il s'agit alors de comprendre les liens pouvant exister entre ces deux dimensions, en se demandant si, au final, les femmes militaires ne tendraient pas à développer plusieurs façades en fonction du statut qu'elles mettent en avant, de l'image qu'elles veulent donner et que les autres devront avoir d'elles selon les circonstances. Ainsi, les femmes militaires, en tant que catégorie stigmatisée, sont directement confrontées à ces jeux de représentation et de regards. C'est pourquoi les premières impressions sont primordiales et passent par ce qui est visible c'est-à-dire le corps, qui est à la fois porteur et producteur de signes. Nous postulons que le rapport au corps est un moyen comme un autre de comprendre le sens que les femmes donnent de leur «propre valeur sociale »24, de leur place dans la société et au sein de l'institution militaire. A partir de ce constat, nous pouvons intégrer la notion de féminité comme une attente sociale très forte. La question du corps devient alors centrale pour les femmes militaires. L 'hexis corporelle étant censée exprimer «l'être profond », la «nature de la personne» et son rapport au monde, elle détient « un pouvoir social », à travers lequel la « technique du corps» est notamment conçue comme « un acte traditionnel efficace» 25. On parle alors de marquage social, de « marques sociales ». Pour ce qui est des femmes en général, et des
E. Goffinan, La mise en scène de la vie quotidienne. La présentation de soi, Les Editions de Minuit, Paris, 1973, p. 29. 24 P. Bourdieu, La distinction. Critique sociale du jugement, Les Editions de Minuit, Paris, 1979, p.552. 25M. Mauss, « Les techniques du corps », Anthropologie et sociologie, PUF, Paris, 1950, pp. 371372.
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femmes militaires en particulier, ce marquage correspond à ce qu'il est socialement défini en termes de « féminité », à savoir, ce que Georg Simmel nomme la parure. Quels sont les enj eux mis en œuvre par la parure, vis-à-vis des relations entre les hommes et les femmes, de l'intégration des femmes dans un groupe masculin et de leur propre défmition? A l'instar de Georg Simmel, nous privilégierons une approche microsociologique, à partir d'« objets d'expérience concrète », dont d'aucuns pourraient penser qu'ils correspondent «à des manifestations en apparence superficielles de la vie sociale» 26, mais qui permettent d'aborder des questions plus générales. Qu'est-ce que la parure peut nous apprendre sur les femmes militaires et la manière dont elles conçoivent leur présence, leur place et leur parcours au sein des armées? Au cours de notre enquête, nous avons privilégié les entretiens semi-directifs à partir d'une grille de questionnement commune à toutes les femmes. L'objectif était d'obtenir un échantillon qui se caractérise moins par sa représentativité par rapport à la population globale que par sa diversité. Car nous ne cherchons pas à comprendre la position des femmes militaires en France, mais plutôt à analyser les logiques sociales sous-tendant les trajectoires des femmes militaires. En outre, respecter la représentativité en termes de proportion aurait eu pour conséquence un déséquilibre en termes de spécialités et de niveau hiérarchique, et la construction de sous-échantillons très réduits. De plus, à partir de cet objectif de diversité et du peu d'études produites sur ce thème, nous avons opté pour les différentes armées, ce qui nous permettra d'effectuer des comparaisons. Nous avons réalisé, au cours de 1998 et 1999, 248 entretiens avec des femmes officiers, sous-officiers et militaires du rang appartenant aux trois armées (armée de l'air, armée de terre et marine) et à la gendarmerie, exerçant leur métier dans des états-majors, des unités combattantes et des écoles, exerçant dans des spécialités dites féminines dans le civil (secrétariat...), dans des spécialités dites masculines dans le civil (mécanique, électronique...), dans des spécialités typiquement militaires (transmissions. . .), et dans des unités nécessitant une forte disponibilité (bâtiment de guerre...). Parmi elles, 203 sont en poste dans une unité et 45 sont en formation dans une école militaire (nous distinguerons donc les « engagées» et les élèves). Si l'emploi des femmes par l'institution militaire dans les domaines médical et administratif est largement répandu et accepté, un phénomène nouveau est leur affectation au sein d'unités opérationnelles (plus particulièrement dans l'armée de terre et la marine) dans
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G. Simmel, La parure et autres essais, Editions de la Maison des sciences de l'homme,
Michel Collomb, p. 7.

Paris,

1998, Introduction,

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des emplois jusque-là réservés aux hommes. Ces femmes se retrouvent dans des fonctions où leur présence a longtemps été inconcevable. Ce sont précisément ces situations que nous avons voulu aborder dans le cadre de cette recherche avec l'idée que la question de leur intégration y est la plus problématique. Aussi, nous nous sommes plus attachée à des unités dites opérationnelles: quatre régiments pour l'armée de terre (un régiment de transmission, un régiment d'artillerie et deux régiments du train), deux bases de l'aéronautique navale et une frégate pour la marine, sans oublier les quatre bases aériennes (transport, chasse). Pour autant, nous n'avons pas exclu les premières puisqu'un tiers des entretiens a été effectué dans des états-majors, directions, écoles et autres unités administratives. Nous avons également réalisé 16 entretiens avec des hommes militaires, en majorité des marins. Nous avons complété nos analyses avec des sources statistiques « militaires» (concernant les caractéristiques sociales et professionnelles de la population militaire globale et de la population féminine, sans oublier les données relatives au recrutement des différentes armées), ainsi que des textes juridiques, notamment ceux prenant spécifiquement en compte les femmes.

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Chapitre 1 Le cadre institutionnel des armées françaises
Avant d'aborder notre objet d'étude, il paraît nécessaire de faire un détour par une présentation succincte de l'institution militaire en montrant au lecteur novice dans les questions militaires dans quel contexte l'étude de l'intégration des femmes militaires s'effectue. Ce point est d'autant plus important que l'armée française traverse, depuis quelques années, une période de changements institutionnels et sociaux sans précédent. L' obj ectif est donc de mieux saisir à quel environnement professionnel les femmes militaires sont confrontées.

1- UN NOUVEAUCONTEXTE
Les conflits ont considérablement changé en l'espace de quelques décennies, l'époque de l'affrontement entre deux armées, entre deux Etats, dans un face à face, est vraisemblablement révolue. Aujourd'hui, les conflits armés ne se bâtissent plus sur le «schéma-type de la guerre» conventionnelle ou traditionnelle, même si, d'une certaine manière, la guerre du Golfe peut certainement entrer dans ce cadre de conflits. Les militaires doivent faire face, de plus en plus souvent, à de nouvelles situations au cours desquelles ils sont moins employés à« faire la guerre» qu'à« éviter la guerre ». L'exemple type de ces nouveaux conflits, la plupart du temps très médiatisés, est celui des opérations de maintien de la paix. Ces opérations se caractérisent par leur « vocation pacificatrice et humanitaire », par « la disparition d'un ennemi prédésigné », par l'omniprésence de la dimension politique jusqu'au point de s'immiscer au cœur de l'activité opérationnelle même et par leur mode de gestion internationale. Les objectifs, les postulats et les enjeux qu'elles impliquent font de ces opérations des conflits complexes, ambigus et incertains à gérer qui nécessitent alors «des capacités d'anticipation et d'adaptation sur le plan conceptuel comme sur le plan opérationnel ainsi que

des aptitudes à se mouvoir dans l'inconnu »27. C'est à l'occasion de l'ascendance (au moins médiatique) de ce type d'interventions militaires qu'a été créé un nouveau concept du militaire à savoir « le soldat de la paix ». Ce « soldat de la paix» a pour mission d'intervenir dans des situations d' entredeux, c'est-à-dire des situations entre la paix et la guerre, ou plus précisément, ce que l'on nomme différemment selon les enj eux doctrinaires et les situations stratégiques ou opérationnelles, des situations de « crise », des « conflits de basse intensité », ou encore des « postures de non-guerre ». Ces nouvelles interventions, mêlant I'humanitaire et le militaire, modifient ce qu'on pourrait appeler l'art traditionnel du combat. D'une part, elles bouleversent une partie des activités des soldats, ce qui n'est pas sans conséquence sur la manière dont ils devront être formés dans les écoles militaires, sans oublier leur «raison d'être» et leur motivation profonde. D'autre part, elles incitent les dirigeants militaires à repenser certains concepts militaires clefs comme celui du combat, puisque l'objectif est d'abord politique avant d'être militaire. Le soldat du futur (<< soldat de la paix », « diplomate en uniforme» ou « expert en résolution de conflit»), de l'officier général au militaire du rang, ne devra-t-il pas avoir plusieurs casquettes en étant à la fois un diplomate, un politique, un humanitaire et un guerrier? Dans tous les cas, ces nouveaux contextes d'interventions dites humanitaires ne signifient pas pour autant que le militaire aujourd'hui ne se battra plus jamais et ne risque plus sa vie lorsqu'il prend part à ce genre de missions. Cependant, il est important de souligner, comme Henri Mendras, qu'« aujourd'hui, la grande majorité des officiers et presque tous les sous-officiers n'ont (...) jamais connu le combat. Ils vivent une double contradiction entre leur condition de fonctionnaire et leur vocation de combattant, entre l'objectif du combat et l'absence de combat» 28. A côté de cette évolution dans les missions dévolues aux militaires, l'institution militaire doit composer également avec la restructuration annoncée par le Président de la République en février 1996, en particulier la suspension du service national. Cette décision annonce donc l'avènement d'une armée composée de militaires de carrière ou sous contrat et de civils, et remet en cause le modèle de l'armée de masse au profit d'un autre modèle, celui de la« force en soi ». Cette restructuration s'accompagne de la définition d'une nouvelle doctrine de défense en donnant la priorité au modèle de la proj ection, et par conséquent en recentrant les soldats sur des activités essentiellement opérationnelles qui exigent d'eux des qualités de polyvalence
27

D. Efros et N . Fouilleul, Les unités de combat en intervention
rapport, DGA/DSP, «Vive l'armée... 1999, p. 35.

humanitaire:

une activité de
n° 26,

travail particulière, 28 H. Mendras, septembre/octobre

C2SD, mars 1998, p. 67. de métier », Sciences Humaines,

Hors-série

18

et, d'une manière générale, une disponibilité quasi instantanée dans le cadre d'unités internationales. La restructuration des armées impose des réformes concernant autant le mode d'organisation et de fonctionnement de l'institution que celui de gestion du personnel militaire et civil. Les premières dispositions prises dans le cadre de la réforme concernent la baisse générale des effectifs militaires qui se fait différemment sentir selon les armées et les corps de grade, à partir du moment où, à l'origine, le nombre de conscrits n'affectait pas de manière équivalente les différentes armées et les différents corps de grade. Ainsi, l'armée la plus touchée est sans conteste l'armée de terre qui employait jusqu'à présent beaucoup de conscrits. Leur départ progressif est alors vécu comme problématique, obligeant l'institution à un effort considérable du côté du recrutement de militaires du rang. Quant aux fonctionnaires civils de la défense leur nombre augmentera pour atteindre, en 2002, 20 % des effectifs totaux de la Défense. Du fait même du recentrage des militaires vers l'opérationnel, un plus grand nombre d'entre eux sera affecté dans les unités opérationnelles pour des fonctions de soutien. De 1998 à 2002, la population militaire des trois armées et de la gendarmerie (tous statuts confondus) passera donc de 467 000 à 385 500. En 2001, elle était de 350 000. La population des officiers reste assez stable à l'exception de la gendarmerie où leur nombre devrait augmenter assez sensiblement. La catégorie des sousofficiers devrait légèrement diminuer, entre 3 % pour la gendarmerie et 7 à 8 % pour les autres armées. C'est principalement la catégorie des militaires du rang qui verra ses effectifs largement augmenter, à l'exception des marins, soit une progression de 45 % pour les terriens et les aviateurs. Enfin, les armées ont créé de nouveaux types de contrats d'engagement afin de pallier la disparition des conscrits. Ces nouveaux contrats concernent d'abord les militaires du rang, et dans une moindre mesure les officiers. Une nouvelle catégorie est commune aux différentes armées: il s'agit des Volontaires qui s'engagent pour une durée d'un an, renouvelable quatre fois. Au sein de l'armée de l'air, les MRT (Militaires du Rang Techniciens) sont remplacés par les MT A (Militaires Techniciens de l'Air). Ils sont recrutés pour l'essentiel au niveau local et ont entre 17 et 25 ans. Ils signent un premier contrat de quatre ans qui peut être renouvelé une fois. La grande majorité d'entre eux ont en principe au minimum un CAP et au maximum le baccalauréat. Afin d'attirer plus de jeunes hommes et femmes, des mesures ont été prises comme l'augmentation du salaire (10 %), l'instauration de primes à l'engagement, des conditions de logements meilleures que celles qu'avaient connues les conscrits, enfm, des moyens mis en œuvre pour la reconversion. Quant à la marine, il s'agit des ECCM (Engagés Contrats Courts Marine) qui deviendront les EICD (Engagé Initiaux de Courte Durée). Les jeunes hommes en échec scolaire et social, recrutés auprès des missions locales, signent un contrat initial de trois ans renouvelable deux fois, pour des emplois peu qualifiés et peu qualifiants. A la fin de leur troisième contrat, ils peuvent 19

bénéficier d'une prime de départ, d'une aide à la reconversion, et ont la possibilité pour certaines spécialités d'accéder à un contrat d'engagé de longue durée. Une grande partie d'entre eux est affectée sur des bâtiments de combat. On en recrute 1000 par an, soit un total de deux mille postes. Ce type de recrutement est présenté par la marine comme procédant d'une démarche essentiellement d'insertion plutôt que maritime et militaire. Depuis octobre 2000, le recrutement est ouvert aux jeunes femmes. Enfin, en ce qui concerne les officiers, les recrutements vont, d'une part, s'élargir vers des situations contractuelles de 2 à 8 ans et, d'autre part, vers une population universitaire Guristes, économistes, sociologues, etc.). Comme nous l'avons souligné, la suspension du service national oblige les armées, et surtout l'armée de terre, à de grands efforts en termes de recrutement, en particulier parmi les militaires du rang. Tous les appelés ne seront pas remplacés par des engagés du fait de la suppression de régiments, bases et bâtiments de guerre, et du processus de réorganisation des forces. En 1998, la défense a recruté plus de 26 000 militaires soit 30 % de plus qu'en 1997 et 43 % de plus qu'en 1996, et parmi ceux-ci 21 161 militaires du rang en 1998 contre 13 460 en 1997 et 10 357 en 199629. Même si, dans l'ensemble, la ressource (c'est-à-dire le nombre de candidats) est suffisante, certains dirigeants militaires expriment des inquiétudes quant à l'avenir, essentiellement vis-à-vis des volontaires et des militaires du rang de l'armée de terre (auparavant ils étaient recrutés parmi les appelés) où à l'heure actuelle, le ratio candidat/recrue ne laisse que peu de choix aux recruteurs. En outre, l'armée de terre établit une distinction entre les parcours courts Gusqu'à Il ans de service) et les parcours longs (entre Il et 22 ans de service), l'objectif étant de « fidéliser la ressource». Comme le stipule un document militaire, il s'agit en fait d'« attirer vers les armées près de 12 % d'une classe d'âge de jeunes hommes aptes physiquement et intellectuellement à l'engagement tout en veillant à réaliser un taux de féminisation conforme avec les contraintes opérationnelles; améliorer le niveau de conservation des engagés en suivant tout particulièrement les ruptures de lien, du fait de l'engagé, dans les six premiers mois de service »30. Le recrutement des femmes se trouve dès lors contingenté à celui des hommes puisque lorsque l'on cherche à connaître la ressource possible en termes d'âge et de diplôme, on se réfère essentiellement à la catégorie masculine31, la catégorie des
29

Les recrutements

ont augmenté les trois années suivantes:

31 674 nouvelles recrues en 1999,
des militaires du rang et des 2001, Direction de la fonction

33 388 nouvelles recrues en 2000 (dont plus de trois volontaires), et 39 722 nouvelles recrues en 2001. Bilan militaire et du personnel civil, Observatoire social

quarts social

30Tableau du suivi de la professionnalisation. Document de synthèse. Situation au 1er novembre
les armées on prend une tranche utile»

de la défense.

2000, Direction de la fonction militaire et du personnel civil. 31 Ainsi, lorsqu'il s'agit d'étudier le vivier envisageable pour d'âge: 750 000 jeunes, moitié hommes, moitié femmes.

Ensuite,

on construit

le «vivier

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femmes se raj outant alors comme un bonus. Et cette situation se retrouve dans toutes les armées avec des arguments similaires. L'institution militaire, en développant de plus en plus le système des contrats à durée déterminée, se rapproche du mode de fonctionnement civil. D'ailleurs, à ce propos, les débats sur le rapprochement entre la société militaire et la société civile ont été formulés par quelques sociologues américains dès les années 60, et partent de la question suivante: «l'armée est-elle en train de devenir un corps professionnel identique aux autres? »32. Il s'agit de se demander, comme Hubert Jean-Pierre Thomas, si l'on peut « faire l'hypothèse d'une convergence des forces armées et de l'entreprise ou de l'administration, d'une banalisation du métier des armes et de l'obéissance de l'institution militaire aux règles de fonctionnement des grandes organisations, ou au contraire d'une divergence croissante, d'une spécificité du service des armes et d'une irréductibilité des règles de fonctionnement des années à celles de toute autre collectivité »33. Autrement dit, est-il raisonnable de considérer l'emploi militaire comme un emploi que rien ne différencie des autres, en considérant que le métier militaire est un «métier comme les autres », relevant donc des seules lois du marché, et par conséquent d'un mode de raisonnement économique. Car, comme le décrit Gwyn Harries-Jenkins en ce qui concerne l'armée britannique, on pourrait passer «d'une organisation militaire légitimée en termes de valeurs et de normes à une autre, dont le fonctionnement n'est légitimé que par référence au marché du travail» 34. Il s'agit alors pour les armées, comme pour les entreprises, «d'optimiser la gestion des emplois en rationalisant la gestion des personnels, en vue d'une meilleure adaptation des besoins, et si possible dans un avenir à moyen terme »35. D'ailleurs, la part des fonctions purement militaires ayant très fortement diminuée et de nombreuses tâches étant devenues techniques, être militaire exige une qualification d'ingénieur (pour les officiers) ou de technicien (pour les sous-officiers et les militaires du rang). L'institution entre alors directement en concurrence avec le marché du travail civil, les compétences des uns et des autres étant de plus en plus similaires. Ainsi, l'armée se bureaucratise et se fonctionnalise. Toutefois, la diminution des
estimé alors à 400 000 soit la totalité des hommes (375 000) et seulement une femme sur 15. (Capitaine de corvette I-Y. Béquignon, «Le recrutement », août 2000, document d'une présentation d'un officier de marine lors de son stage pré-CID). 32 P. Vennesson, « Armées. L'affirmation du métier », Sciences Humaines, Hors-série, décembre 1996-janvier 1997, p. 28. 33 H. I-P. Thomas, «Fonction militaire et système d'hommes », H. I-P. (dir.), Officiers, sousofficiers. La dialectique des légitimités, Addim, Centre de sociologie de la Défense nationale, Paris, 1994, p. 50. 34 G. Harries-Jenkins, « Le cas britannique (I) : trois décennies d'armée de Inétier », B. Boëne et M.-L. Martin, Conscription et armée de métier, FEDN, Paris, 1991, p. 86. 35 M.-A. Barrère-Maurisson et G. Robert, Métier et service public France-Allemagne. L'exemple du système militaire, La Documentation française, Paris, 1994, p. 128.

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tâches strictement militaires ne doit pas cacher le fait que le facteur guerrier est toujours présent et prégnant dans l'évolution de la carrière.

2- UNE INSTITUTION, DES ARMEES
Le ministère de la Défense, dans sa composante militaire, ne comprend pas une mais plusieurs armées et services: l'armée de terre, l'armée de l'air, la marine nationale, la gendarmerie, le service de santé des armées, la délégation générale pour l'armement et le service des essences. Ces différents corps disposent et développent des stratégies et des formes de recrutement, des métiers et des fonctions, des écoles de formations, des types de déroulement de carrières, des missions, des modes de fonctionnement, des structures (types de régiments ou de bases), et des références symboliques et historiques, distincts les uns des autres. Toutefois ces distinctions doivent être nuancées car de nombreux ponts ou parallèles peuvent être construits. C'est le cas, par exemple, des principes fondamentaux du déroulement type d'une carrière ou, dans un autre registre, du processus actuel « d' interarmisation » de certaines formations professionnelles36. Pour prolonger ce double constat d'hétérogénéité et d'uniformité au sein de l'institution militaire, attachonsnous à présent à spécifier de manière plus précise comment il se concrétise.

Les traits communs aux armées
Tout d'abord, devenir militaire implique des contraintes et des conditions de travail particulières37 qui affectent non seulement le militaire lui-même mais également son environnement familial. Nous les délimiterons en quatre domaines: le « militaire », le « civique », le « social» et le « professionnel ». C'est par la promulgation de la loi du 13 juillet 1972 portant statut général des militaires que voit se confirmer et se réaffirmer le « cantonnement juridique ». Les contraintes dites militaires peuvent être regroupées en cinq sousensembles: la disponibilité totale (<< servir en tout temps et en tout lieu») ; la discipline (<< l'état militaire exige en toutes circonstances discipline, loyalisme et esprit de sacrifice») ; « l'esprit de sacrifice» dans le sens où tout militaire
C'est le cas pour les officiers intégrant le Collège Interarmées de Défense (école militaire, située à Paris, qui forme des officiers pendant un an en vue de les affecter dans les hauts postes de la hiérarchie militaire. Par ailleurs, c'est la voie indispensable pour pouvoir prétendre accéder au grade de général), ou pour les sous-officiers de la marine et de l'armée de l'air appartenant à certaines spécialités comme l'administration, et qui sont formés sur un seul site à Rochefort. 37 Certaines de ces contraintes ne sont pas seules imputables aux militaires et peuvent concerner d'autres catégories de professionnels comme les policiers, les magistrats, les médecins, etc. 36

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sait qu'il peut aller jusqu'au bout de l'engagement à savoir la mort; la subordination (<< les militaires doivent obéissance aux ordres de leurs supérieurs et sont responsables de l'exécution des missions qui leur sont confiées» ) et l'obligation de réserve. Concernant les contraintes dites civiques, les militaires ne sont pas autorisés à appartenir à des syndicats et à des associations à caractère politique, ainsi que d'avoir recours au droit de grève. Quant aux contraintes dites sociales, par exemple, dans le cas d'un mariage avec un conjoint de nationalité étrangère, le militaire a l'obligation de demander une autorisation auprès de la hiérarchie militaire. Il ne peut également pas partir en vacances dans certains pays et doit demander une autorisation pour d'autres. Enfin, de nombreuses contraintes professionnelles accompagnent le militaire tout au long de sa carrière: les mutations assez fréquentes, les examens et concours pour l'avancement, les limites d'âge pour chaque grade, la signature d'un contrat lors des premières années de service pour une majorité de militaires, également le port très réglementé d'une tenue. L'environnement familial est aussi concerné par ces différentes contraintes puisqu'il peut se retrouver face à des difficultés liées à l'accession à la propriété, à la recherche d'un logement, à la scolarisation des enfants, à une activité professionnelle stable pour le (la) conjoint(e). Enfin, le décret du 28 juillet 1975 portant règlement de discipline générale, soumet les soldats à un « régime disciplinaire» et à un code de justice militaire, remanié depuis lors. En contrepartie des multiples contraintes inhérentes à la condition de soldat, l'institution a mis en place des compensations comme les 45 j ours de permission, les réductions ferroviaires, une solde majorée dans certaines situations (opérations extérieures, embarquement, détachement outre-mer, etc.), des primes en fonction de la réussite à certains examens, des primes d'habillement pour les non-officiers, des primes de qualification, le droit à la retraite à jouissance immédiate après 25 ans de service pour les officiers et 15 ans de service pour les sous-officiers et les militaires du rang, la bonification d'annuités pour certains métiers comme les sous-mariniers, des aides à la reconversion et des emplois réservés dans la fonction publique, des parcs de logements militaires. Quant à l'absence de syndicat, l'expression des revendications s'effectue par l'intermédiaire d'instances de concertation afin de permettre à chaque militaire de pouvoir s'exprimer sur ses conditions de vie et de travail, comme les commissions participatives au sein de chaque unité militaire (régiments, bases, etc.), les Conseils de la Fonction Militaire (CFM) appartenant à chaque armée et composés de militaires d'active et d'associations de retraités, ou encore le Conseil Supérieur de la Fonction Militaire (CSFM). Enfin, chaque corps au sein de chaque unité est représenté par un militaire désigné en fonction de son ancienneté, parmi les plus anciens: il s'agit du président des militaires du rang, du président des sous-officiers, et du président des officiers subalternes. 23

Ainsi, les contraintes de travail sont formalisées en termes de prescriptions impératives et d'interdits, définissant une subordination à la loi, et donc à un assujettissement aux modifications des règles (par le pouvoir politique civil), recouvrant l'ensemble des actes et des situations possibles. Ensuite, même si cela peut paraître d'une évidence telle que pour beaucoup il n'est pas nécessaire de le préciser, il nous semble toutefois important de souligner qu'un militaire appartient d'abord à un corps de grade: il est militaire du rang, sous-officier ou officier; puis à un grade précis. Chacun appartient à des mondes sociaux différents. Les conditions d'exercice de la fonction militaire ne sont pas les mêmes que l'on soit officier, sous-officier ou militaire du rang. Tout d'abord, la majorité des officiers sont de carrière (l'équivalent d'un CDI), ce qui n'est le cas que pour une partie des sousofficiers et ne concerne pas les militaires du rang. Ensuite, chaque grade (en fonction de l'armée et du corps d'appartenance) a ses propres limites d'âge, à l'exception des gendarmes sous-officiers qui peuvent faire carrière jusqu'à 55 ans quel que soit leur grade. A chaque grade, notamment pour les officiers, correspond une unité de commandement. Par exemple, un lieutenant commandera une section, un capitaine une compagnie, un commandant et un lieutenant-colonel un bataillon, un colonel un régiment ou une base. Enfm, malgré les apparences, la hiérarchie militaire est loin d'être linéaire, puisque au sein de chaque corps de grade une autre hiérarchie se fait jour, tout aussi importante pour comprendre le fonctionnement de cette institution. Ainsi, au sein de chaque corps de grade, les attentes en matière de carrière et les statuts se différencient en fonction d'un certain nombre de facteurs qui cumulés permettent à une minorité de pouvoir prétendre à un avenir prometteur. En outre, en fonction du type de recrutement, de l'âge, du niveau d'études, voire de la spécialité ou de l'arme d'appartenance, les profils professionnels seront différents. Une première forme de hiérarchie horizontale concerne les métiers exercés. Par exemple, au sein de l'armée de terre, la première grande distinction concerne l'arme d'appartenance: l'artillerie, l'arme blindée cavalerie, le génie, l'infanterie, le matériel, le train, les transmissions, sans oublier l'aviation légère de l'armée de terre et le domaine administratif. A chaque arme correspond un type de régiment. Al' exception des transmissions et des administratifs38, les individus sont affectés dans un régiment correspondant à leur arme. Ainsi, un officier de l'infanterie sera-t-il peu amené dans sa carrière à travailler avec un officier du train à l'exception des postes en état-major ou encore lors des missions extérieures. Plus généralement les individus se distinguent en fonction d'une situation de combat: ceux et celles qui appartiennent à une arme de mêlée, ceux et celles qui appartiennent à une arme d'appui et ceux et celles qui appartiennent à une
38On les retrouve dans toutes les unités opérationnelles.

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