Femmes et politique au Moyen-Orient

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Le Moyen-Orient arabe a connu depuis la deuxième partie du dix-neuvième siècle d'importants mouvements nationaux et les femmes y ont rempli des rôles de premier plan. Voici une analyse des rapports de genre en relation avec la complexité des rapports de domination. Contribution importante à la discussion des relations entre nationalisme et féminisme au Moyen-Orient, cet ouvrage offre au public la connaissance socio-historique précise des mouvements politiques, y compris féministes, de la Palestine, de l'Egypte et des pays du Maghreb.
Publié le : mardi 1 novembre 2005
Lecture(s) : 266
EAN13 : 9782336265650
Nombre de pages : 162
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FEMMES ET POLITIQUE AU MOYEN-ORIENT

Bibliothèque du féminisme
Collection dirigée par Oristelle Bonis, Dominique Fougeyrollas,

Hélène Rouch

l'Association

publiée avec le soutien de nationale des études féministes (ANEF)

Les essais publiés dans la collection Bibliothèque du féminisme questionnent le rapport entre différence biologique et inégalité des sexes, entre sexe et genre. Il s'agit ici de poursuivre le débat politique ouvert par le féminisme, en privilégiant la démarche scientifique et critique dans une approche interdisciplinaire. L'orientation de la collection se fait selon trois axes: la réédition de textes qui ont inspiré la réflexion féministe et le redéploiement des sciences sociales; la publication de recherches, essais, thèses, textes de séminaires, qui témoignent du renouvellement des problématiques; la traduction d'ouvrages qui manifestent la vitalité des recherches féministes à l'étranger.

Sonia Dayan-Herzbrun

FEMMES ET POLITIQUE AU MOYEN-ORIENT

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
L'Harmattan Hongrie Espace Fac..des L'Harmattan Sc. Sociales, 8P243, Université Kinshasa Pol. et Adm. ;

75005 Paris

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de Kinshasa

Ce livre n'aurait pu voir le jour sans toutes celles et tous ceux qui m'ont ouvert leur maison, ont partagé avec moi des moments de leur vie et ont répondu sans impatience ni lassitude à mes multiples questions. Il doit aussi beaucoup à la confiance et à l'amitié indéfectible de Dominique Fougeyrollas. Valérie Lowit a pris la peine d'en relire le manuscrit avec attention et perspicacité. A toutes et à tous j'exprime ici ma très vive reconnaissance.

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan! @wanadoo.fr
(Ç) L'Harmattan,

2005

ISBN: 2-7475-9391-6
EAN : 9782747593915

Introduction

Féminisme, politique et nationalisme dans le monde arabe

Les études qui suivent entendent contribuer à une analyse féministe des phénomènes politiques dans le monde arabophone contemporain. Cette démarche est suffisamment nouvelle dans les travaux de langue françaisel pour mériter quelque explication. Le féminisme, mouvement social et politique, a introduit un paradigme nouveau dans les sciences de la société. Les interprétations et les usages de ce paradigme sont cependant multiples et conflictuels. On ne saurait donc s'y référer sans préciser comment on l'interprète. Les travaux que je consacre à la sociologie politique relèvent d'une approche féministe dans la mesure où je m'efforce d'y rendre visible la place des femmes, et que j'intègre les relations hommes/femmes dans une théorie générale de la domination à l'intérieur de laquelle les multiples formes de domination mais également de résistance doivent être articulées. On pose trop souvent, en effet, la domination des hommes sur les femmes comme une donnée anthropologique universelle qui constituerait la forme ultime de la domination. Il m'apparaît au contraire qu'il convient d'historiciser cette perspective en prenant en compte la multiplicité des types de patriarcat et les crises que ceux-ci peuvent traverser: les rapports de domination sont faits de tensions, de lutte, de résistance et de compromis. Il faut également la sociologiser en l'inscrivant dans la complexité des rapports de hiérarchie, de soumission, de dépendance et d'exploitation qui lient les groupes humains,
1. L'ouvrage de référence en langue anglaise en ce domaine demeure ce livre édité par Judith Butler et Joan W. Scott, Feminists Theorize The Political, Routledge, New York-London, 1992.

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qu'il s'agisse de relations de classes, de clans ou d' ethnies2, de groupes d'âge, de service ou de clientèle, et enfin, de ce qui s'est joué et se joue encore entre le Nord et le Sud depuis les entreprises co loniales3 . Les mouvements de libération nationale constituent, à cet égard, un terrain privilégié: cette complexité s'y révèle dans une lumière qui en permet l'analyse. Le Proche-Orient arabe a connu, depuis la deuxième partie du XIXe siècle d'importants mouvements nationaux, et des femmes y ont rempli des rôles de premier plan. Les nombreux stéréotypes concernant cette région où l'islam est la religion dominante, mettent à peu près tous en relation directe la religion musulmane, envisagée comme un tout anhistorique et la situation des femmes. Ils ont comme véhicules aussi bien l'opinion commune que les travaux universitaires. On peut regrouper les travaux où s'exprime ce point de vue en deux catégories. D'un côté, il y a ceux qui s'efforcent d'établir la compatibilité entre l'islam et l'émancipation des femmes; de l'autre ceux qui mettent l'accent sur la spécificité de la domination des femmes musulmanes, indépendamment des sociétés dans lesquelles elles se trouvent4. A ces stéréotypes il faut au contraire opposer l'analyse de situations sociales précises comme celles de ces mouvements qui ont vu naître, en même temps que la conscience nationale, celle d'un combat spécifique des femmes.
2. Le rejet radical des théories raciales fait que les sociologues français n'emploient plus le terme de race, à la différence des anglo-saxons. De même l'ethnicité est à juste titre analysée comme ethnicisation. C'est donc de façon approximative, et loin de toute essentialisation, que j'emploie ce terme d'ethnie. En toute rigueur, mais ce serait un peu lourd, il faudrait écrire « groupes ethnicisés ». 3. Ayesha M. Imam insiste à juste titre sur le fait qu'il faut intercroiser les relations de classe, de genre, ou consécutives aux pratiques impérialistes, montrer comment elles inter-réagissent les unes sur les autres, au lieu de les juxtaposer ou de les hiérarchiser (Ayesha Imam, Amina Mama et Fatou Sow, Engendering African Social Sciences, CODESRIA Book Series, Dakar, 1997). 4. J'emprunte cet argumentaire à un remarquable essai publié par Deniz Kandioti, « Islam and Patriarchy. A comparative Study», dans Nikkie Keddie et Beth Baron, Women in Middle Eastern History, Yale University Press, New Haven-London, 1991.

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La naissance des mouvements Deux régions du Proche-Orient ont connu de forts mouvements nationaux: l'Egypte et la Palestine. Les mouvements s'y sont incarnés dans des organisations politiques, des luttes violentes, urbaines et rurales. Ils sont passés par des phases successives, ont retenti l'un sur l'autre, et ont revêtu la forme «moderne» de l'aspiration à un Etat-nation indépendant, c'est-à-dire décolonisé. Etape puis conséquence du dépeçage de l'empire ottoman, la colonisation n'a pas exactement pris la même forme en Egypte et en Palestine, même si la Grande-Bretagne y a, dans les deux cas, joué un rôle prépondérant. L'occupation anglaise de l'Egypte débute, en 1882, par le bombardement d'Alexandrie en proie à une émeute populaire nationaliste au cours de laquelle a violemment été mis en cause le contrôle des Européens sur les finances du pays. En Palestine, à la même époque, on assiste à la première vague de l'émigration sioniste qui trouvera une reconnaissance internationale en 1917 grâce à la Déclaration Balfour. Les Britanniques ont établi leur mandat sur cette partie de l'ancien empire ottoman qui correspond à la Terre Sainte, et ils vont édicter un corps de lois et de règlements repris par le gouvernement israélien quand celui-ci occupera la Cisjordanie et Gaza et qui n'ont pas encore été abrogés par l'Autorité Palestinienne. Les mesures d'exception que ces lois rendent possibles (assignation à résidence, détention administrative, etc.) ont été adoptées dans toutes les parties de l'empire britannique. Elles sont du même ordre que celles qui avaient régi l'Algérie colonisée. Dans les deux régions où coexistent des communautés religieuses diverses avec, en particulier, la présence de fortes minorités chrétiennes, les mouvements nationaux se présentent comme une aspiration à une forme moderne de l'Etat, inscrite dans une délimitation territoriale claire, même si celle-ci varie dans le temps: les nationalistes égyptiens se sont difficilement résignés à la partition du Soudan et de

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l'Egypte, et ce n'est qu'en 1988 que l'Organisation de Libération de la Palestine a officiellement renoncé à la reconquête de la Palestine mandataire (c'est-à-dire au territoire sur lequel avait été établi le mandat britannique) pour exiger la création d'un Etat palestinien sur la portion de la Palestine occupée à la suite de la guerre de 1967, c'est-à-dire l'application de la résolution 242 des Nations Unies5. La participation précoce de femmes à ces mouvements est également un signe de leur modernité. Certaines en effet les rejoignent entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe. Cette participation a été le creuset du féminisme qui s'est développé un peu plus tard dans les deux régions. Les historiens et les anthropologues anglo-saxons, au premier rang desquels Benedict Anderson, Ernest Gellner et Eric Hobsbawm, ont, depuis le début des années 1980 développé la thèse à caractère constructiviste selon laquelle les nations sont postérieures aux nationalismes. En s'appuyant sur cette hypothèse, on peut remarquer que dans les deux régions, comme dans l'ensemble du Proche-Orient, le nationalisme arabe apparaît d'abord en concurrence avec un premier nationalisme musulman, puis comme tendance autonome centrée autour de territoires et non de communautés. Il s'agit à la fois, ou successivement, de répondre au nationalisme turc (donc ni musulman ni arabe) qui est en pleine expansion, de faire face à l'Europe tout en important ses modèles économiques, militaires, politiques et culturels, et pour ce qui est de la Palestine, de s'opposer au SIonIsme. Le nationalisme arabe commence par être un mouvement culturel, fondé sur l'unité d'une langue que l'on fait revivre comme langue laïque. En effet les dialectes parlés dans les différentes régions, notamment dans les régions rurales, introduisent entre les groupes des clivages que les nationalistes lettrés vont s'efforcer de réduire. Peu à peu apparaissent des imprimeries, qui permettent la diffusion de livres et de journaux en langue arabe. Mais c'est surtout l'ouverture d'écoles où l'enseignement général se trouve dispensé en langue arabe
5. Au moment où j'écris (printemps 2005) cette revendication minimale est encore loin d'être satisfaite.

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qui constitue l'élément le plus important de cette entreprise. Fondées par des missionnaires chrétiens venus d'Europe ou des Etats-Unis, elles sont d'abord destinées aux garçons, mais accueillent très vite des filles. C'est une certaine Eli Smith qui, à la fm des années 1830, ouvre en Syrie une école destinée aux jeunes filles. Cette initiative, dans une région où l'éducation des femmes était très négligée, est couronnée de succès, et elle sera vite imitée dans d'autres régions, et notamment en Egypte6. C'est également Eli Smith qui s'active à rédiger et à diffuser des manuels et des livres de classe dans cet arabe littéraire recréé, en quelque sorte, et qui commence à être enseigné. Les acteurs de ce protonationalisme sont donc ceux que Ernest Gellner nomme des « clercs », c'est-àdire des intellectuels appartenant à une classe moyenne en formation, mais aussi souvent des non musulmans ou des membres de groupes musulmans minoritaires. Enfin, parmi eux figurent un nombre non négligeable de femmes. Certains des hommes liés au mouvement nationaliste se font les avocats du féminisme. Le plus célèbre d'entre eux est l'avocat égyptien Qasim Amin (1863-1908). Son livre, La Libération des femmes, publié en 1899, continue à susciter des controverses. Il y développe l'idée que le statut des femmes reflète le statut d'une nation et le niveau de civilisation qu'elle a atteinte. L'éducation et l'indépendance des femmes sont donc signes de modernité, et il n'y a là rien d'incompatible avec l'islam. « Je ne crois pas qu'il soit exagéré de dire, écritil dans le plus célèbre chapitre de son livre, celui qui concerne la question du voile, que les femmes sont le fondement d'une édification solide de la civilisation moderne7 ». Les femmes ainsi appelées à être libérées, c'est-à-dire éduquées et sorties de la réclusion, pour démontrer qu'il n'y a pas incompatibilité entre islam et modernité, sont d'abord des « grandes darnes », des «gentle women », comme il y a des gentlemen. Elles reprennent les pratiques de distinction et
6. J'emprunte ces informations à l'ouvrage de George Antonius, The Arab Awakening, Beyrouth, 1938. 7. Qasim Amin, Women and the Veil, The American University of Cairo Press, 1997, p. 59.

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d'affirmation de statut élevé en usage dans le groupe social dont elles sont issues en leur donnant un objectif « nationaI8». C'est alors que sont créées, en Palestine aussi bien qu'en Egypte, des associations féminines qui prennent en charge des institutions charitables destinées aux femmes pauvres: dispensaires, cours d'alphabétisation, écoles où sont enseignées la puériculture et l'hygiène domestique. Ces associations rassemblent des femmes, au-delà des divisions de communautés religieuses ou de classes, sur la base d'une appartenance nationale qui oscille toujours entre nationalisme arabe et nationalisme régional, qu'il soit égyptien ou palestinien. Elles se sont maintenues et développées jusqu'à ce jour dans différentes régions du Moyen-Orient, parallèlement aux organisations plus directement politiques. Les femmes apparaissent donc comme symboles d'unité et de solidarité nationales, quand les hommes restent beaucoup plus divisés, entre leurs appartenances partisanes et communautaires, et leurs conflits personnels d'intérêts et d'ambitions. C'est par exemple cette image que voulait donner d'elles l'Union Générale des Femmes Palestiniennes, alors même que différentes associations de femmes rattachées à chacune des tendances de l'OLP se créaient peu à peu. Dans les premières années du nationalisme arabe les femmes des groupes privilégiés qui y participent, mobilisent des savoirs et des habitus acquis dans leur culture gestionnaire du harem. On est loin des stéréotypes orientalistes. Les harems sont alors des lieux d'intense activité économique: d'économie domestique, certes, avec la gestion de toute une parentèle, mais aussi de gestion du capital financier et du capital social. Les maîtresses de harem possèdent un patrimoine propre, qu'elles investissent et gèrent, en réservant une partie de leurs biens à des institutions charitables grâce auxquelles elles accomplissent leurs devoirs religieux (la zakat ou l'aumône, selon qu'elles sont musulmanes ou chrétiennes) et entretiennent leurs réseaux d'influence et ceux de leur famille. Dans la poursuite de cette logique de
8. Lire Ataf Lutfi Al-Sayyid Marsot, « The Revolutionary Gentlewomen in Egypt », dans L. Beck. et N. Kiddie, Women in the Muslim World, Harvard University Press, Cambridge, Massachusetts, 1978.

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groupe, les grandes dames des mouvements nationalistes ne manquent pas non plus d'activer les clientélismes familiaux, ce qui est particulièrement le cas en Palestine. Ces pratiques perdurent aujourd'hui, en concurrence avec l'activité associative du Ramas, dont les membres appartiennent en général à des familles plus modestes, et parfois en coopération avec des ONG nationales ou internationales.

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Le passage des mouvement nationaux aux luttes proprement dites se fait au Proche-Orient au moment de la Première Guerre mondiale. L'effondrement de l'empire ottoman, le jeu retors de la Grande-Bretagne à l'égard des peuples arabes et de leurs leaders, précipitent les révoltes. C'est à la suite de la Déclaration Balfour (191 7) dans laquelle le gouvernement britannique se montre favorable à l'établissement d'un foyer national juif en Terre Sainte que le mouvement se développe en Palestine, et qu'y prennent part des femmes qui n'hésitent pas à s'exposer. En 1919 éclate la révolution égyptienne, avec son cortège de grèves et de manifestations parfois sanglantes. Au Caire, le 14 mars 1919, une femme, Ramida Khalil, tombe frappée par une balle anglaise. C'est la première femme martyre de la cause nationale. Deux jours après sa mort quelques centaines de femmes de la haute société se rassemblent pour manifester et déposer ensemble des pétitions dans les légations occidentales. Un mouvement féminin qui va très vite s'auto-désigner comme féministe, émerge ainsi en Egypte, à l'occasion des luttes contre l'occupant britannique. Sa dirigeante est incontestablement Huda Sharawi. Le mouvement des femmes égyptiennes est lié à une dynamique qui s'est développée à l'intérieur du parti nationaliste, le Wafd, dont le mari de Huda Sharawi est l'un des leaders. Elle-même a commencé par être présidente du Comité central des femmes du Wafd, créé en 1920 et surtout formé des épouses des dirigeants, qui organise le soutien social et financier aux actions décidées par le parti. Elle va très vite

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prendre des distances puis se séparer de ce qui se révèle être une simple courroie de transmission des décisions prises par les hommes, frères ou maris. La rupture se fait sur deux questions. La première est celle du droit de vote des femmes, promis par le Wafd, puis relégué pour un avenir incertain lorsque s'entament des négociations sérieuses avec les Britanniques en vue de l'indépendance. La lettre que Huda Sharawi adresse, au nom du Comité central des femmes du Wafd à ce propos en décembre 1920 à Saad Zaghlul, le dirigeant du parti, témoigne d'une conscience aiguë de la situation des femmes dans le mouvement. Elle exprime aussi l'aspiration à la citoyenneté. Elle met enfin le doigt sur l'enjeu que représentent les femmes dans le discours colonial qui ne les désigne que comme victimes ou comme instruments:
La manière dont nous sommes traitées nous surprend et nous consterne. Elle est contraire à ce qui, jusqu'à présent était entendu entre nous et tout à fait différente de ce que nous étions en droit d'attendre de votre part. Vous nous avez soutenues lorsque nous avons participé avec vous à la phase militante du mouvement nationaliste. Vous nous avez épaulées lorsque nous avons formé notre comité, et dans votre télégramme de félicitations vous exprimiez des sentiments dont la noblesse rendait possibles tous les espoirs. Ce qui accroît encore notre consternation ce sont les calomnies sur notre renaissance nationale, que, de ce fait, répandent en Egypte les étrangers. Ils disent que la participation des femmes au mouvement nationaliste égyptien n'était pas motivée par le patriotisme, mais que les femmes ont simplement été utilisées par un groupe d'hommes du mouvement nationaliste pour induire en eITeurles nations civilisées, en leur faisant croire à la maturité et à l'avancement de la nation égyptienne, et à son aptitude à se gouverner elle-même. Notre renaissance, comme vous le savez, est au-dessus de cela. A cet instant où la question égyptienne est sur le point d'être résolue, il est manifestement injuste que le Wafd égyptien qui défend les droits de l'Egypte et lutte pour sa libération, puisse dénier à la moitié de la nation la part prise à cette libération9.
9. Cité par Margot Badran, Feminists, Islam and Nation, The American University in Cairo Press, 1996, p. 82.

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Le second point qui va déterminer la rupture est lui entièrement politique. Il concerne la question soudanaise. La radicalité politique, contrairement aux idées reçues, est du côté des femmes, et le féminisme peut être compris comme un aspect et une conséquence de cette radicalité. Huda Sharawi avec beaucoup d'autres femmes défend, en effet, l'idée d'une grande Egypte, comprenant le Soudan. Les Britanniques qui redoutent une Egypte trop puissante exigent que le territoire unifié dans l'Empire ottoman soit divisé en deux. Le leadership mâle du mouvement national égyptien qui veut négocier avec les Britanniques, accepte la partition. La création de l'Union Féministe Egyptienne (UFE), fruit de cette rupture, fait donc surgir une organisation qui représente un nationalisme sans concession. Son programme est intellectuel et politique. L'UFE établit dès lors des liens avec le mouvement féministe régional et international, c'est-à-dire l'Alliance Internationale des Femmes 10. Le mouvement féministe égyptien ne se développe donc pas en vase clos. A travers ses étapes et ses transformations vont se répercuter les données complexes de la situation politique au niveau local comme au niveau international. Avec l'apparition et la popularité croissante du groupe des Frères Musulmans mais aussi des Sœurs Musulmanes11, le féminisme égyptien va s'islamiser sans cesser de défendre les droits des femmes y compris celui de participer aux luttes politiques. Le mouvement prend également une dimension panarabe en solidarité avec la cause palestinienne qui mobilise également les islamistes. Le premier congrès des Femmes arabes s'est tenu à Jérusalem en 1929. Mais d'autres associations se créent et se fédèrent dans ces années (1936-1939) qui voient éclater la première véritable révolte en Palestine. C'est en même temps au nom de l'islam et de l'arabisme que, sollicitée
1o. Ce point est développé dans le chapitre I. Il. En 1928 sont fondées parallèlement l'Association des Frères Musulmans et l'Association des Mères Musulmanes. Cette dernière deviendra en 1933 Association des Sœurs Musulmanes, avant de se transformer, à l'occasion d'un congrès général, en Association des Femmes Musulmanes.

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par les différents comités de femmes arabes de Palestine, Huda Sharawi presse le premier ministre de son pays d'apporter son soutien à cette cause. Elle adresse également une lettre de protestation à l'ambassadeur britannique en Egypte, qui la transmet à son gouvernement avec ce commentaire: «Nous devons nous attendre à un nombre croissant de protestations et de pétitions de ce genre ». Les faits confirmèrent cette prédiction. La situation internationale n'a pas seulement été un facteur d'unification des luttes des femmes. Elle a été également un facteur de crise. Les événements qui se déroulent en Europe à partir des années 1930, avec la prise du pouvoir par le fascisme et le nazisme font éclater le mouvement féministe international. Les choix politiques partisans ou nationaux s'imposent. Le féminisme n'est pas encore mûr (mais l'est-il aujourd'hui?) pour un véritable universalisme prenant en compte la totalité des rapports de domination, condition sine qua non d'un internationalisme authentique mais si difficile à mettre en œuvre. La relation complexe entre féminisme et nazisme a été longuement analysée12. Au Proche-Orient l'implication des féministes arabes dans la défense de la cause palestinienne les rend aveugles aux autres souffrances, et notamment à celles des juifs d'Europe. Huda Sharawi, la plus célèbre d'entre elles, révisera sa position sur la question juive après la fin de la Seconde Guerre mondiale, mais mourra peu de temps après sans avoir assisté à l'échec de ce à quoi elle aspirait, c'est-à-dire une véritable citoyenneté pour les femmes et les hommes de sa région. En effet, de façon apparemment paradoxale, quand, après 1952 et la prise de pouvoir par Nasser, l'Egypte accéda à une véritable indépendance, les organisations féministes furent interdites, tout comme les partis politiques. Les militantes furent persécutées, emprisonnées, assignées à résidence ou exilées. Un féminisme en trompe l'œil s'imposa avec un culte de la personnalité qui, comme ailleurs, cherchait à masquer la violence de la frustration et de la répression. L'Union des
12. Voir en particulier Féminisme et nazisme, ouvrage collectif sous la direction de Liliane Kandel, Editions Odile Jacob, Paris, 2004.

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