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Forces Armées Malgaches

De
224 pages
En tant que témoin, voire acteur, des événements dramatiques traversés par Madagascar sous les 3 Républiques et les 2 Transitions, l'auteur éclaire les dessous de l'Histoire : l'écartement de Tsiranana, l'assassinat de Ratsimandrava, le procès Andriamaholison, l'opération "Kung Fu" etc...Il réfléchit au rôle des militaires, au patriotisme d'une armée citoyenne, au rapport interarmes, à la gestion de la sécurité et à la coopération régionale et internationale.
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Collection

"Points de vue"

RAKOTOMANGA MIJORO

FORCES ARMEES MALGACHES Entre devoir et pouvoir

,

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

L'auteur

Né en 1937 à Antananarivo (Madagascar), le général de division RAKOTOMANGA MIJORO est passé par l'Ecole

militaire de Saint Cyr, au début des années 1960.

.

- Inspecteur général de la Zandarimariam-pirenena (gendarmerie) entre 1977 et 1991 ; - Chef de l'Etat-major particulier du Premier Ministre en 1992-93 ; - Grand officier de l'Ordre national Malagasy et Commandeur de l'Ordre national du Mérite français.

Photo de couverture: défilé de militaires malgaches portant l'angady traditionnel

@ L'Hannattan. 1998 ISBN: 2-7384-4707-4

Au Capitaine Dupont de Romémont, Commandant la Corniche militaire de l'Ecole Militaire de Strasbourg (1960-61)

A vec reconnaissance

et gratitude

SANS CIBLE'

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dessin d'Aimé Razafy (Tribune )- Zafy, Andriamanjato et Ravony.

A V ANT -PROPOS

Entre la classe politique et l'armée, il y a toujours eu une concurrence, pour ne pas dire une sourde rivalité, pour le pouvoir à Madagascar. D'un côté, la classe politique ne pouvait pas concevoir que (normalement) l'armée pût avoir quelque prétention sur ce qu'elle-même considérait comme son domaine réservé, sa chasse gardée, et de l'autre côté, l'armée, forte du rôle et de la place qu'elle avait occupés dans la nation depuis 1972 (sans remonter jusqu'à l'époque d'avant la colonisation), voulait de plus en plus affirmer sa position comme recours possible en cas de défaillance du pouvoir civil. Vérifiée tout au long de ces trente-cinq années, cette constatation a été encore soulignée en 1996, où après l'échec cuisant de la gestion du pays, pas seulement au point de vue économique, par le Président Albert Zafy et les « Forces Vives» de 1991, une frange significative de la population, timidement mais clairement, a fait des appels du pied incessants à l'armée. L'amiral Ratsiraka qui ne s'était jamais résigné à sa défaite de 1992 n'y croyait pas tellement. En effet, après l'empêchement du Président Zafy, il comptait faire son retour par le biais d'un Directoire militaire bis, comme en 1975, avec le soutien de l'armée. L'armée n'ayant pas bougé, il a cru le moment venu de refaire sa rentrée sur la scène politique, la motion d'empêchement du Président Zafy lui en offrait l'opportunité. L'idée d'un Directoire bis lancée de Paris n'ayant pas eu le soutien de l'armée, il lui fallait passer par la voie des urnes. L'erreur des partis politiques (120 recensés à Madagascar en octobre 1996 !) avait été de croire que la carrière politique de l'amiral était terminée. Dix-sept (puis quinze 7

finalement) candidats au départ du premier tour des présidentielles. La dispersion des voix a permis aux deux Présidents, obligés de quitter le pouvoir à peu près de la même manière, de refaire surface et de se livrer un duel implacable. « Tu as su vaincre, écrivait quelque part un auteur latin, mais tu n'as pas su profiter de ta victoire». La moitié des électeurs a boudé les deux rescapés du deuxième tour. On connaît les résultats. C'est au cours d'un « pot» d'adieu aux armes, tout simple, hors la présence de toute autorité et sans les formules rituelles prononcées en pareille circonstance, que l'idée m'est venue de ne pas laisser aux oubliettes certaines anecdotes recueillies au cours de mes trente-quatre années de service actif. Seulement, la plume est souvent difficile à dompter et prend une direction parfois inattendue. C'est ainsi qu'au fil du temps, les anecdotes deviennent des témoignages et des réflexions. Fruits d'une longue traversée du désert, elles se sont encore enrichies avec la rencontre circonstancielle de l'Afrique Centrale et de son environnement dominé, selon les saisons, par le nuage de sable gris de l'harmattan, triste et chargé d'histoires, ou le voile opaque du brouillard Oubangui-charien sur les collines environnantes de Bangui. Il ne s'agit pas de pavoiser quant aux trente-cinq années d'indépendance, aux trois républiques qui se sont succédé, caractérisées par trois régimes différents et deux transitions où l'absence de continuité de l'Etat fut remarquable. Huit premiers ministres, six chefs d'Etat (dont l'un l'a été pendant... une semaine, victime d'un assassinat et un autre tué dans un accident d' hélicoptère). Dix -neuf années sur les trente-cinq sont à mettre à l'actif des militaires. La Seconde République socialiste et révolutionnaire aura duré seize ans. Les témoins ou acteurs dans certains événements ayant décidé du sort de la nation, ne devaient pas partir avec seulement la satisfaction d'avoir terminé leur partition. L'intérêt national voudrait que suffisamment 8

d'éclairage soit apporté à l' Histoire où des zones d'ombre facilitent pas la compréhension de certains événements.

ne

Les forces armées malgaches ont évolué au gré des méandres de la politique. Malgré des sollicitations ou des provocations dont certaines ont été le fait des chefs de l'exécutif, malgré des situations d'extrême instabilité politique, où toutes les conditions ailleurs auraient fait la fortune des tombeurs de dirigeants, aucun coup d'Etat militaire n'a éclaté pendant cette période; même si l'assassinat du colonel de gendarmerie, Richard Ratsimandrava, en février 1975, peut êtr~ considéré comme un coup d'Etat. Cela méritait d'être étudié et que soit posée la question: «une armée pour quoi faire? ». Célébrer un anniversaire important c'est bien, faire un état des lieux, une remise en question en vue de l'élaboration d'une nouvelle politique militaire, à l'orée du 21 éme siècle, c'est mieux!

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Photo Archives de Midi-Madagascar: Le Capitaine de frégate Didier Ratsiraka lors de la prise de commandement de la gendarmerie par le lieutenant-colonel Rakotomanga Mijoro (mars 1983).

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INTRODUCTION

Cet ouvrage comporte deux parties: une première pour témoigner et une seconde pour réfléchir. La partie "vécue" commence à peu près sou~. le second septennat (1965-1972) du Président de la Première République, Philibert Tsiranana, démis de ses fonctions en mai 1972, jusqu'aux premières années de la Troisième République, soit une période d'un peu plus de trente ans, dont dix-neuf (1972-1991) ont vu régner les militaires. La Seconde République, révolutionnaire et socialiste de l'amiral Didier Ratsiraka aura duré seize ans (1975-1991). Presque trois républiques et deux transitions, émaillées d'événements importants vécus en acteur ou témoin. L'objectif n'était pas de les reprendre tels qu'ils ont été relatés dans les médias (cependant certains articles ont été reproduits en annexes pour leur analyse très pertinente), ou de se référer à des documents officiels connus ou confidentiels. J'ai voulu en parler sous une optique plus personnelle, plus vivante quand cela était possible, en essayant de garder le maximum d'objectivité; la plupart du temps en effet (et cela était inévitable vu l'environnement dans lequel ils se sont produits), ils mettent en cause de hautes personnalités. En raison de ma position et des responsabilités que j'ai assumées, je me suis attaché au point de vue militaire et au domaine de la défense. J'ai caractérisé la Première République malgache comme une «situation explosive". En effet, elle contenait des germes pernicieux dès les premières années de l'indépendance.

Il

Les forces armées malgaches (armée et gendarmerie), héritières de l'armée coloniale, étaient entre les mains d'une élite merina formée à Saint-Cyr, "conseillées" par des officiers supérieurs de l'armée française, avec tout ce que cela supposait comme guerre des "boutons" et des écoles, sans parler de la représentation ethnique revendiquée par les hommes politiques des provinces côtières. La politique du Président Tsiranana voulait que soit respecté l'équilibre des forces de sécurité (armée, gendarmerie, police). Les événements du sud ont éclaté quelques mois après mon départ du commandement de la compagnie .de Tuléar (circonscription de la préfecture la plus grande de l'île). Ayant occupé ce poste pendant deux ans, je pense être à même de parler avec objectivité des causes directes de cette rébellion que je relierai en outre à un contexte très important: celui de la malgachisation du commandement de la gendarmerie, en 1969, avec la nomination du colonel Ratsimandrava à sa tête. Le gouvernement Ramanantsoa, réclamé par la population de la capitale, devait être porteur d'espoir: pari non gagné; des appétits de pouvoir se sont dessinés très vite au sein d'un gouvernement de militaires et de techniciens. L'assassinat du colonel Ratsimandrava ponctuera la fin de la Première République. Il constituera l'un des plus importants, sinon le plus important événement de ces trente- sept dernières années. Camarade de promotion à l'Ecole des Officiers de la Gendarmerie Nationale de Melun (EOGN, France», le colonel Richard Ratsimandrava m'avait désigné chef d'état-major de la gendarmerie et en même temps son adjoint nommé au ministère de l'Intérieur par le général Ramanantsoa. Il conservait le commandement de la Zandarmaria Nasionaly. Sa double casquette ne semblait pas l'embarrasser; par contre, elle m'embarrassait au plus haut point. Quand devais-je m'adresser au ministre de l'Intérieur et quand au commandant de gendarmerie qui était mon patron direct?

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Apparemment, il avait plus l'étoffe d'un politique que d'un militaire, mais ne semblait pas vouloir le moins du monde abandonner sa tenue militaire. Je respecterai l'autorité de la chose jugée en ce qui concerne l'affaire Ratsimandrava mais je ferai une analyse de la conjoncture et de l'environnement politique qui prévalait à l'époque. Le Directoire militaire qui a été mis en place après l'assassinat du colonel Ratsimandrava est, me semble-t-il, la transition la plus importante de ces trente-sept dernières années: fin d'une république, mise au rancart des anciens officiers qui avaient encadré l'armée nationale, au lendemain de l'indépendance; règlement de la mutinerie des officiers et sousofficiers au camp du GMP (Groupe Mobile de Police); et surtout préparation de l'entrée de Madagascar dans une révolution socialiste mettant un terme au fokonolona traditionnel (système de communauté traditionnelle encore en vigueur). La «République Démocratique de Madagascar» fut instituée en décembre 1975. Au plan militaire, l'ouverture vers les pays socialistes se concrétisa par la conclusion de nouveaux accords de coopération économique et militaire. Rappelons que ceux-ci avaient été révisé en 1973 avec la France. Au plan militaire également, des transformations profondes seront apportées: renforcement de l'autorité centrale malgré la création d'un ministère de la défense; le Président de la République aura la haute main sur les forces armées baptisées «Forces Armées Populaires »; l'idéologie prendra le pas sur la discipline classique fondée sur la hiérarchie des grades. Le service national sera obligatoire. Une nouvelle institution, le Comité Militaire pour le Développement (CMD), sera créé. Beaucoup de rumeurs ont circulé concernant des catastrophes aériennes, maritimes ou autres sur lesquelles malheureusement le régime n'a pas donné les éclaircissements voulus et, à cause d'une police politique qui a semé la terreur, des doutes ont plané sur les causes et les enquêtes effectuées à leur propos. Je parlerai de l'accident de l'hélicoptère Alouette 13

III, survenu en juillet 1976, au cours duquel ont péri le premier ministre de l'époque, le ministre de l'agriculture, le chef d' étatmajor de l'armée et le directeur du cabinet militaire du premier ministre, tous des officiers supérieurs hormis le ministre civil qui prit ma place au dernier moment. La toute-puissante DGID (Direction Générale d'Investigation et de Documentation) traquera la moindre entorse à l'idéologie révolutionnaire. Le commandant Andriamaholison et deux autres officiers en feront les frais. Mais beaucoup de civils seront pris dans le filet. Un autre procès impliquant un autre officier supérieur de l'armée aqra lieu à la même époque. Les membres du Kung Fu, club d'art martial implanté à Antananarivo, trop idéalistes et trop justiciers, feront également les frais de cette terreur au cours d'une véritable opération militaire menée simultanément contre leur siège et leur lieu d'entraînement. Enfin, la «grande marche» sur Mavoloha n'a pas fait tomber les «murs de Jéricho» mais s'est terminée par un massacre dont le déroulement a été pris sur le vif par la (es) caméra (s) d'un (des) cinéaste (s) amateur(s). Les copies ont circulé au-delà des frontières malgaches. Le film mérite quelques commentaires. La Transition de 1991 a été une autre période à marquer d' une pierre blanche à cause de la longueur et de l'ampleur des mouvements populaires. Ils étaient trop beaux pour être vrais: rapidement, ils ont été récupérés par les partis politiques. L'implication directe des Eglises (le Conseil Chrétien des Eglises ou FFKM) et la co-médiation des forces armées dans des conflits opposant les partis politiques existants, seront une première en Afrique, mais les résultats, au fil du temps, ont montré leurs limites. Mais la Transition de 1991 a vu également l'émergence du phénomène fédéraliste jusqu'au sein des forces armées. 14

La IIIème République, attendue comme le «Messie» par certains, n'a rien apporté de positif aussi bien dans le domaine économique qu'au point de vue politique. L'instabilité politique est toujours aussi présente. Les Malgaches sont tombés «de Charybde en Scylla », expression qui a son équivalent en malgache: «Miala Ankatso Ambohidepona ». Cela s'est traduit par le référendum de septembre 1995, la motion d'empêchement du président Zafy, de nouvelles élections présidentielles et le retour de celui que l'on n'attendait plus: l'amiral Ratsiraka. La deuxième partie du livre approfondissements de mon expérience. est consacrée aux

Compte tenu de toutes les difficultés que Madagascar a connues au long des différents régimes qui se sont succédé, les forces armées malgaches ont suivi les méandres de la politique, confrontées souvent à des situations de crise très graves. Un coup d'Etat militaire aurait éclaté ailleurs. Y a-t-il une explication à cette neutralité? De la même manière, les politiques militaires adoptées et les restructurations successives qui s'en sont suivi, la dégradation du tissu économico-social ajoutée au phénomène de mondialisation, imposent une remise en cause. Les forces armées malgaches sont en quête d'une identité. La fonction militaire a été sérieusement ébranlée. « Sécurité et décentralisation », deux termes importants. La sécurité est un domaine si vaste qu'il a fallu le circonscrire dans un contexte de collectivité locale. Pour la cohérence du système, les mêmes personnels chargés de l'ordre et de la sécurité publique étant les premiers impliqués dans la prévention, la protection civile et l'organisation des secours, la sécurité civile doit être repensée nécessairement. De la décentralisation effective au système fédéral, il n'y a qu'un pas. Il faut d'ailleurs souligner que Monja Jaona, dès les

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années 1950, l'a évoqué et des tracts du MONIMA* ont circulé en 1971 pour remettre le sujet à l'ordre du jour. On ne peut pas considérer Monja Jaona comme ayant été un personnage politique de seconde zone et dire qu'il n'a pas aimé son pays: «Madagascar aux Malgaches» fut l'idée maîtresse de sa politique et non pas « la province de Tuléar aux Tuléariens »... En 1991, les fédéralistes, poussés et encouragés par les dirigeants et membres de l' AREMA, parti de l'amiral Ratsiraka sont passés à la vitesse supérieure et ont causé des troubles graves par réaction aux mouvements des «forces vives ». Il est important de dépassionner le débat; les politiciens. ne doivent plus utiliser le fédéralisme comme un moyen de pression ou comme un épouvantail. «Quelle coopération?» C'est une question importante, hautement politique; trop souvent (et facilement) les dirigeants ou les opposants attribuent les échecs économiques aux termes et aux conditions des accords bilatéraux ou multilatéraux imposés par les bailleurs de fonds étrangers. Ayant vécu les aspects de la coopération militaire sur le terrain et les ayant appliqué à un échelon plus élevé, je me suis posé la question de savoir pourquoi les accords de 1960 avaient dû être révisés. Il fallait faire un état des lieux avec objectivité si possible. Pour relater tous ces évènements, j'ai utilisé ma mémoire et bien sûr l' Histoire et, comme dit un proverbe malgache: « on ne peut manger le riz sans en faire tomber quelques grains »...

* Le MONIMA, Mouvement National pour l'Indépendance de Madagascar sous la direction de Monja Jaona, a prôné le non lors du référendum de septembre 1958. Devenu Madagascar otronin 'ny Malagasy (Madagascar aux Malgaches).

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Chapitre préliminaire L'ITINÉRAIRE D'UN MILITAIRE MALGACHE

Né le Il avril 1937 à Antananarivo. Etudes primaires au lycée Galliéni. Fils d'un pasteur qui, avant de répondre à l'appel du sacerdoce\ faisait office d'interprète auprès d'un officier de l'administration coloniale. Apparemment, dépassé par les événements pour suivre les études de ses enfants qu'il avait eus après cinquante ans, au moment où les hommes de son âge étaient déjà grands-pères, il demanda la nationalité française pour pouvoir mettre ses enfants dans les établissements publics de l'époque. Je poursuivis mes études secondaires dans une école qui représente à elle seule avec les noms successifs qu'elle a portés (Ecole primaire supérieure, Collège moderne et technique, Collège classique et moderne et finalement Lycée Jean Joseph Rabearivelo2) l'évolution de la politique de l'enseignement à Madagascar pendant l'époque coloniale jusqu'à l'avènement de l'indépendance en 1960. Rêveur, têtu mais inconstant et chanceux, je m'étais juré de ne jamais devenir ni pasteur comme mes aïeux, ni... gendarme! Je dus faire la préparation militaire pour avoir un sursis. Qu'à cela ne tienne! C'était une occasion de revoir mes copains autrement que sur les bancs des écoles. Et
1. Evangéliste puis pasteur au titre de la L.M.S (London Missionary Society), auteur d'un livre «Ny Sakalava ». Octobre 1924. Editeur: Malvoisin. 2. Du nom d'un poète et écrivain malgache mort en 1937, internationalement connu pour ses recueils de poèmes écrits en français et ses pièces de théâtre en plusieurs langues. 17

puis, une fois le bac passé, pourquoi ne pas aller jusqu'au bout, c'est-à-dire Saint-Cyr? beaucoup de tam-tam autour de cette grande Ecole, par la radio et même par l'intermédiaire d' un lieutenant malgache3 tout jeune, tout beau, envoyé au lycée par l'état-major français à Antananarivo pour faire une petite causerie d'information. Vint le moment fatidique. Ce n'était plus d'un billet d'excuse «pour raison de santé» à la suite d'une absence du lycée dont il s'agissait, mais d'une décision grave engageant mon avenir pour dix ans dans l'armée. C'était donc d'une main tremblante que j'apposai la signature (bien imitée) de mon père sur un document tout à fait officiel de l'Etat-major de l'armée française. C'était vers la fin juin 1960. Le problème était maintenant de l'annoncer à mes parents. Comment mon père (s'acheminant sur ses soixante dix-neuf ans) et surtout ma mère, allaient réagir à cette nouvelle, alors que leur fils bénéficiait d'un sursis, et même avait des chances en tant que soutien de famille de ne pas faire son service militaire! Mais cela ne s'était pas si mal passé. L'homme d'église expérimenté qu'était mon père avait dû en connaître d'autres: le meilleur pour lui étant certainement d'avoir épousé, à cinquante ans, après la mort de sa première femme qui ne lui avait pas assuré de descendance, une jeune fille qu'il avait presque tirée de son berceau puisqu'elle avait trente-trois ans de moins que lui! Heureusement, à l'époque, les mariages se concluaient entre les parents des futurs époux et les hommes d'église étaient très influents. Avec un calme impressionnant, il me posa quelques

questions et demanda à la fin: « Y as-tu bien réfléchi? Es-tu sûr
de toi» ? Ma mère restée silencieuse pendant ce temps essuyait ses larmes. Très sensible, elle dit seulement: «Quand je pense que je te voyais médecin et que tu allais t'occuper un peu de nous plus tard! ». Ne voulant plus aborder ce terrain, le paternel
3. Lieutenant Roland Rabetafika, devenu plus tard Directeur Général di gouvernement Ramanantsoa, après la chute de Tsiranana en 1972. 18

ponctua: "Saint-Cyr as-tu dit?" quatre ans... Que Dieu te protège! Je serai encore là pour t'accueillir à ton retour ». Il aura tenu parole et n'aura voulu quitter cette terre qu'à quatrevingt dix-neuf ans! Son désir était d'atteindre le siècle suivant et de voir son fils colonel! Le Seigneur en aura décidé autrement, mais Il lui aura permis d'assister quand même aux différentes étapes Uusqu'au sommet de l'échelle) de la carrière de son rejeton qu'il avait eu à... cinquante-six ans!« Je prie pour toi tous les jours! ne cessait-il de répéter. Que Dieu te garde! ». Le fils que je suis en aura besoin et s'en rappellera toujours. Lycée Kléber à Strasbourg-Corniche Militaire (1960-1961). L'année scolaire débuta sur les chapeaux de roue et les études se mettaient difficilement sur les rails. A la fin du premier trimestre, le capitaine commandant la Corniche, me recevant dans son bureau, dit d'un ton sec et direct comme il en avait l'habitude:
« Vos notes au lycée ne sont pas très brillantes. Pourquoi avoir

choisi l'Histoire-Géographie? Avez-vous fait une deuxième langue avec l'anglais?» Sur une réponse affirmative, le capitaine décrocha le téléphone et appela lui-même le proviseur et lui demanda si un changement de filière était possible pour moi au second trimestre. Aussitôt dit, aussitôt fait. ..! Les résultats furent étonnants. Meilleure note au thème d'allemand! Cela avait fait du bruit, à la grande satisfaction du capitaine. Les « cornichons» malgaches (une fournée de onze candidats au départ de Madagascar) en avaient retiré un certain sentiment de fierté. Le grand jour du concours arriva, avec les résultats de l'écrit une dizaine de jours après. Rassemblement dans la cour de l'Ecole militaire, des «cornichons» au grand complet, le regard inquiet, les traits tirés. Présentation au capitaine qui, d'un ton sec et péremptoire, annonça: «Repos! Voici les résultats de l'écrit. Ceux dont je vais appeler le nom sortiront des rangs! ». Au fur et à mesure, les récipiendaires, desserrant enfin les dents pour esquisser un sourire, sortaient des rangs. Fin de l'appel... Cinq malgaches sur onze! Les veinards! Promenant un regard 19

circulaire,

le

capitaine

annonça

tout

d'un

coup:

« Râkôtômanga! Qu'est-ce que vous faites-là? Sortez des rangs! » « Mon Capitaine! Je n'ai pas été appelé! » « Sortez des

rangs! ». Plutôt ennuyé que rassuré, je m'exécutai. Finalement, j'étais bien sur la liste, affichée par la suite parmi les camarades français admis au concours direct. La joie était à son comble. Oral à Paris et résultats définitifs à l'issue. Les Malgaches s'étaient bien défendus: deux classés au concours direct, quatre au concours parallèle. Quelle n'était pas leur fierté d'avoir vu figurer leurs noms dans des journaux français! Ecole Spéciale Militaire à Saint-Cyr - Coëtquidan (19611963) . Avec ces bahutages quelquefois amusants quand il fallait mesurer les dimensions de la chambrée avec une tige d'allumette ou démêler une montagne de tous les effets contenus dans trois cents armoires (une armoire par «bazar»), le tout jeté et mélangé dans la cour du bataillon (les fameux «240 »), avec revue de chambre à une heure du matin, armoire refaite avec ses affaires dedans, chaque effet avec le numéromatricule cousu dessus et non celles d'un autre copain (<<petit co »), mais aussi d'autres bahutages moins amusants comme les «départs sur la lune », un solitaire enfermé dans son armoire, vidée auparavant et, dans laquelle une grenade à plâtre dégoupillée a été introduite avant fermeture de la porte ou en groupe (le maximum que pouvait contenir un WC), le suprême raffinement étant le départ simultané avec la chasse d'eau actionnée! Entré à Saint-Cyr avec la nationalité française, il me fut demandé si je voulais rester dans l'armée française ou réintégrer l'armée malgache. Choix un peu difficile mais j'optai pour cette dernière. Nuit du 1er au 2 décembre 1961 : remise des casoars par les parrains, en chambrée. Cérémonie simple mais combien émouvante. La promotion portera le nom de « Bir-Hakeim ».

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Premier défilé du 14 juillet sur les Champs Elysées (1962). Mélange de trac et de curiosité. Pour la première fois, être dans les rangs de ce grand carré impressionnant de trois cents casoars

flottants, rouges et blancs, sur « la plus belle avenue du monde »,
à la tête de tous les autres, au lieu de le contempler à l'écran, au cinéma, ce n'était pas donné à tout le monde! Que de destins et de vocations ont dû se décider à la vue d'un tel spectacle! Deuxième défilé: 14 Juillet 1963. Toujours le trac avec en plus la fierté de défiler au sein du 1er Bataillon de France, et aussi un petit pincement au cœur: ce sera le dernier défilé sur les Champs- Elysées mais quelques jours après,.. ce sera le « triomphe» avec la remise des épaulettes de sous-lieutenant à l'Ecole. Et puis, la croisée des chemins. Quel choix d'armes? Un peu au hasard, l'arme du train fut choisi en premier, la gendarmerie en second mais sans conviction du tout. La réponse du gouvernement malgache fut très rapide: gendarmerie. Comme le fut également la réponse du général Ramanantsoa, chef d'état-major général de l'armée malgache, à une lettre que je lui adressai, hors voie hiérarchique, pour lui demander respectueusement de faire différer l'affectation dans la gendarmerie. «Vous auriez dû y réfléchir plus tôt... ». Ecole des officiers de la Gendarmerie Nationale à Melun (1963-1964), précédée de stages d'information dans des unités de la gendarmerie, en plein mois d'août, pendant que les «petits cos» de la promotion jouissaient de leur permission à l'issue du «triomphe ». Connaissance du capitaine d'infanterie Ratsimandrava (futur patron de la gendarmerie malgache) pour qui le stage d'information était une occasion de sortir de Madagascar. Sortant de Saint-Cyr également, Ratsimandrava fit campagne en Algérie avant de prendre le commandement d'une compagnie dans la toute jeune armée malgache. Contact fructueux ayant permis de se connaître mutuellement dans une ambiance de vacances.

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Entrée à l'Ecole. Le programme était très chargé. La faculté de droit de l'Université de Paris s'y était mise pour combler le moindre vide dans ces têtes déjà bien pleines. Retour à Madagascar où les choses sérieuses allaient commencer face aux réalités du pays. Commandement de Compagnies territoriales (Majunga et Tuléar) entre 1964 et 1970, entrecoupé d'un passage à l'état-major particulier du Président de la République (1965-1968). Commandement du groupement territorial de Tamatave (1970-1972), entrecoupé d'un stage de six mois à l'Ecole d'Application de l'Armée blindée et de la Cavalerie, à Saumur, suivi d'un stage de six mois à l'Ecole d'Etat-Major de Paris. Le stage à l'EAABC de Saumur (cours des capitaines) mérite quelques remarques quant à la décision l'ayant provoqué. En effet, suivre ce stage sans avoir fait l'Ecole d'Application comme sous-lieutenant posait problème à qui n'était jamais monté dans un char ni sur un cheval et qui ne connaissait même pas le matériel radio sur ces engins. C'était mon cas. Désigné pour «plancher» dans un exercice de cadre (sans troupe), j'en ai fait voir de toutes les couleurs au lieutenant-colonel venu en contrôle sur le terrain. Par deux fois, debout dans la tourelle d'un EBR (Engin Blindé sur Roues), figé par le froid, carte dépliée devant moi, sourd aux questions qui m'étaient posées dans les écouteurs du casque, le stagiaire que j'étais passa et repassa devant le colonel et son commandant de brigade, interloqués sur le pourquoi de cette promenade insolite. Retour au pays: mai 1972, avec les manifestations contre le régime du Président Tsiranana. Convocation au bureau du colonel Ratsimandrava, commandant la gendarmerie. Celui-ci me dit: - Le général Ramanantsoa m'a nommé ministre de l'intérieur mais je reste commandant de la gendarmerie. Vous serez mon adjoint et chef d'état-major; le titulaire actuel partira

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