Fouché. Les silences de la pieuvre

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« Fouché, bien sûr, ne m’était pas un inconnu. Fouché de Nantes, le bourgeois impécunieux, le petit professeur en soutane des collèges de l’Oratoire, Fouché le conventionnel, le tueur de roi, le proconsul de Nevers et de Moulins, le mitrailleur de Lyon, le tombeur de Robespierre et le cauchemar de Napoléon, le ministre de tous les régimes, l’inventeur de la police moderne, le bâtisseur d’État, le théoricien et l’homme d’action, l’aventurier, le conspirateur et le parvenu. Assurément l’un des hommes les plus puissants de son époque, en tout cas l’un des plus étonnants. Rares sont ceux qui inventèrent de nouvelles règles du jeu sans attendre la fin de la partie. Fouché a été de ceux-là. »
Emmanuel de Waresquiel fouille jusque dans ses moindres recoins la vie d’un homme aussi dissimulé que contradictoire. À l’aide de larges fonds d’archives – dont beaucoup sont inédits –, il dessine le portrait brillant d’un incroyable personnage jusqu’ici incompris et desservi par sa légende noire. Il nous donne ce faisant un Fouché d’une surprenante actualité.
Publié le : jeudi 25 septembre 2014
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EAN13 : 9791021006621
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Hommes de l’avenir souvenez-vous de moi

Je vivais à l’époque où finissaient les rois.

APOLLINAIRE, « Vendémiaire » (Alcools).

À Anne-Laure Bonnet

24

SON EXCELLENCE, JOSEPH FOUCHÉ


À l’époque du sacre, dont il a assuré efficacement la sécurité, Fouché est de nouveau bien installé au cœur du pouvoir. Le 10 juillet 1804, il a retrouvé un ministère renforcé et élargi, ce qui pour lui vaut toutes les grandes dignités du monde. Le bruit en courait depuis la fin du mois de juin. « On dit que Fouché est dans le plus grand crédit et qu’il sera remis à la tête de la police », note Thibaudeau au même moment. Le préfet Dubois rapporte même qu’on fait de lui dans l’opinion un futur « premier ministre1 ». On peut faire confiance à Fouché pour en avoir fait courir lui-même la rumeur. Napoléon lui a publiquement marqué sa préférence à une fête donnée par le maréchal Augereau à son château de La Houssaye, près de Fontainebleau. Les rancunes et la méfiance d’autrefois sont oubliées. À peine descendu de voiture, il s’est enfermé avec lui pendant un long moment dans un cabinet particulier2. « C’est un homme qui m’a rendu de très grands services et qui a une extrême habitude des affaires de la police et des facultés fort étendues en ce genre », dit-il à Miot de Mélito avant de lui proposer l’une des quatre grandes directions de la police qu’il compte établir au sein du nouveau ministère3. Le gros Régnier paie ses erreurs et est renvoyé sans façon à son ancien ministère de la Justice. « Les circonstances de la guerre et les derniers événements, lui écrit Napoléon le 10 juillet, […] m’ont décidé à céder au désir que vous m’avez témoigné d’être laissé tout entier aux fonctions importantes de grand juge ministre de la Justice4. » La place est libre. Fouché va la reprendre sans façon pour en faire quasiment la première position de pouvoir au sein du nouveau gouvernement impérial, en réinventant un ministère désormais tentaculaire, qui n’a plus grand-chose à voir avec celui des débuts du Consulat.

L’idée d’organiser le ministère en quatre grandes divisions administratives est sans doute née sous la plume de Réal5. Fouché la présente évidemment dans ses Mémoires comme étant la sienne et prétend l’avoir imposée à Napoléon lors d’un entretien particulier à Saint-Cloud deux jours avant sa nomination : « Là, j’avais établi, pour ainsi dire, mes conditions en faisant revêtir de l’approbation impériale les bases qui complétaient l’organisation de mon ministère. » Parmi ces quatre nouveaux arrondissements de police, l’un d’entre eux n’est autre que la préfecture de police de Paris conservée sous la direction de Dubois. Les trois autres, qui recouvrent respectivement les départements de l’Ouest, du Bassin parisien et du Nord, ceux du grand Est et ceux du Midi, vont être confiés à trois conseillers d’État : Réal, Miot de Mélito et Pelet de la Lozère. On sait que Réal, qui prend en charge la plus vaste et la plus délicate des subdivisions policières, dans l’Ouest et le Nord du pays, est un proche de Fouché. On ne peut pas en dire autant des deux autres, probablement choisis par Napoléon lui-même pour leur dévouement et leur esprit de modération. Miot de Mélito, proche de Joseph Bonaparte, s’était opposé à Fouché, au début du Consulat, sur la question de la radiation des émigrés à laquelle il était très favorable. Quant à Jean Pelet dit de la Lozère, du nom de son département d’élection à la Convention, c’était un ancien Girondin qui présidait en 1796 le Conseil des Cinq-Cents et plaidait déjà à l’époque en faveur des émigrés et de la liberté de la presse. L’un et l’autre n’aiment pas Fouché et le disent dans leurs Mémoires. Napoléon les a probablement choisis dans le but de tempérer la toute-puissance de son ministre et, dit Cambacérès qui est peut-être à l’origine du choix de son ami Pelet de la Lozère, pour donner « plus de régularité » à un ministère laissé jusqu’alors à la discrétion d’un seul homme6. Fouché tire parti de cette nouvelle situation qui lui permet de se décharger de toute la correspondance administrative de son ministère pour se concentrer sur les questions de haute police tout en gardant la main sur ses quatre directeurs tenus de lui rendre compte de leurs activités une fois par semaine, le mercredi, et dont les rapports journaliers alimentent ses bulletins de police destinés à Napoléon. « Vous ne correspondrez directement avec moi, écrit-il ainsi aux préfets, que dans les cas très rares ou quand les circonstances graves exigeraient une grande célérité et un profond secret. » Cela ne durera que quelques mois. Très vite il sommera les préfets de lui écrire plus souvent. Ceux-ci devront mettre « un soin particulier à [lui] faire connaître ce qui concerne surtout la haute police, c’est-à-dire l’esprit public et la sûreté générale7 ». C’est aussi l’idée de Napoléon. « On s’occupe beaucoup, en ce moment, de la statistique matérielle de la France, dit-il à Miot de Mélito, et moi je veux en avoir la géographie morale8. »

 

L’administration centrale du ministère s’étoffe également, avec un secrétariat général renforcé et cinq divisions, dont plusieurs sont nouvelles. L’une, qui ne durera guère, est consacrée aux questions relatives aux libertés en relation avec la commission sénatoriale créée à cet effet, une autre au suivi des affaires concernant l’amnistie des émigrés et une troisième aux archives sous la direction de Lombard-Taradeau. L’inamovible Desmarets reste à la tête de la division de la police secrète également en charge des journaux et des théâtres, en relation étroite avec Fouché. Il est avec Réal l’homme fort du ministère, beaucoup plus que Pierre Louis Saulnier, le nouveau secrétaire général légué par Régnier à son successeur. Cet ancien avocat de Nancy, blanchi dans la préfectorale, va jouer un jeu assez trouble avec son patron en signalant par exemple à la mère de Napoléon les entrevues discrètes de ce dernier avec Talleyrand en 1808. Il fera une belle carrière politique sous la Restauration, en siégeant sans discontinuer à la Chambre des députés sur les bancs de l’opposition de 1815 à 1824. Si l’on en croit l’ancien secrétaire de Fouché, « le sieur Saulnier est un homme de l’allure la plus basse et de figure louche », « essentiellement plat et obséquieux9 ». Bref, l’archétype du policier maléfique. Avec le départ de Villiers du Terrage, Fouché ne prend en revanche aucun risque en demandant à Armand Joseph Maillocheau, qu’il connaît depuis ses classes du collège de Nantes, de prendre la tête de son secrétariat particulier. Ancien prêtre de l’Oratoire, révolutionnaire défroqué, Maillocheau n’a pas bonne réputation. Gaillard, qui ne l’aime pas, le dépeint comme un intrigant très rusé, appointé comme mouchard par le Comité de sûreté générale sous la Terreur, maniant volontiers la calomnie et le blasphème. Il sera nommé par son patron commissaire général de police à Lyon en 1810 et se mariera en 1812 avec la fille de l’ancien directeur La Revellière-Lépeaux dont il est parent. Il aurait touché, toujours selon Gaillard, des sommes considérables de la caisse des jeux et se retirera discrètement sous la Restauration fortune faite10.

 

Il est certain, comme le note l’un de ses contemporains, habitué de ces questions, que Fouché a bâti là un ministère infiniment mieux organisé, plus stable et plus régulier que celui dont il avait hérité à la fin du Directoire et sous le Consulat. Certes, dans ces propos, l’homme n’est pas tout à fait exonéré de sa légende, mais on s’y montre presque indulgent, sinon bienveillant : « Sa seconde administration fut de beaucoup supérieure à la première. Il ne s’agissait plus, pour cet homme si diversement compromis par ses ruses et ses violences, de débattre sa fortune et sa position politique dans le bourbier des intrigues et des factions. Le sang ne barrait plus sa route, il lui devenait inutile de descendre dans la boue. Sa dignité, s’il est permis de se servir de ce mot à son égard, pouvait se reconnaître. Le nouvel ordre des choses lui donnait la sécurité. Le moment le portait à des vues de consolidation. Il n’avait plus besoin d’entretenir de la fermentation et des doutes dans les esprits11. » Dans ses notes autobiographiques inédites, l’ancien conventionnel marque de son côté sa satisfaction. Plus que jamais, il a autorité sur tout. Plus que jamais, il sait ce que les autres ne savent pas, jusque dans le gouvernement, jusque dans l’Europe entière : « Débarrassé d’une foule d’objets secondaires, Fouché se réservait à voir par lui-même les choses qui constituaient la haute administration de son département. Quant aux agents secrets qu’il avait dans tous les rangs de la société, ils lui adressaient directement leurs rapports, mais avec de telles précautions que lui seul avait connaissance de leurs noms et de leurs services. […] Enfin, c’était dans le cabinet du ministre qu’arrivaient les gazettes étrangères interdites au reste de la France. Il avait ainsi le moyen de suivre la marche de la politique européenne et de faire avec l’empereur un travail propre à contrôler celui du ministre qui avait le département des relations aux dehors12. »

 

Son autorité augmente d’autant et se répand au-delà des fleuves et des montagnes, au fur et à mesure des annexions imposées par le maître à ses voisins, à coups d’adjonction de départements toujours plus nombreux à la Grande Nation. En 1810, le très puissant ministre de la Police générale de l’Empire exerce son autorité sur 120 départements et sur une population d’environ 40 millions d’individus. Il n’a pas la haute main sur toute la fonction publique bien sûr, mais il se mêle de quasiment toutes les nominations dans l’ordre civil, y compris celles des officiers de la garde nationale dont il présente des listes à Napoléon conjointement avec le ministre de l’Intérieur. « La police pouvant seule connaître parfaitement les individus, a toujours été chargée du personnel », écrit-il au général Rampon en 180613. Sur ce plan, il poursuit sa petite guerre avec le ministre de l’Intérieur auquel il dispute le monopole de présentation des maires et des conseillers généraux. « Cet inconvénient qui se renouvelle souvent, écrit-il à propos d’un conseiller général suspect du Maine-et-Loire, n’aurait pas lieu si les listes de candidats étaient présentées à Sa Majesté et par le ministre de l’Intérieur et par le ministre de la Police qui a dans ses attributions la connaissance du personnel14. » Toujours les fameuses fiches. Napoléon lui-même sollicite sans cesse son avis sur les nominations. Par exemple, au moment de la création des trois départements italiens qui remplacent l’ancien grand-duché de Toscane en 1808, il lui demande un rapport sur les juges les plus sûrs, susceptibles d’être mis en place dans les tribunaux15. Fouché est également très bien renseigné sur ce qui se passe dans les royaumes satellites de l’Empire. En 1806, le Corse et ancien conventionnel régicide Christophe Salicetti, qu’il connaît depuis longtemps, est nommé à la tête de la police à Naples. De même l’ancien secrétaire du Directoire dont il se méfie pourtant, Denis de Lagarde, est placé successivement à Milan auprès du prince Eugène, vice-roi d’Italie, puis à Lisbonne et Madrid en 1808 et 1809, enfin à Florence en 181116. Certains d’ailleurs aimeraient que le tout-puissant ministre se mêle un peu moins d’eux. Ainsi Joseph Bonaparte, alors roi d’Espagne, dans une lettre à son frère en mars 1809 : « Je ne permettrai jamais que M. Fouché m’envoie des ordres et s’immisce […] dans les affaires de l’administration intérieure de mes États17. »

 

Le compte général des dépenses secrètes de 1805 nous donne une fois encore, une idée de l’étendue de ses pouvoirs. On note de nombreux changements depuis les débuts du Consulat. Par deux décrets impériaux de janvier18, les dépenses secrètes de l’année sont fixées à l’avance, validées par Napoléon et distribuées en divers chapitres fixés de manière invariable : dépenses à la charge du ministère, dépenses particulières, frais de police du ministère, frais de police des préfets et des commissaires généraux de police, dépenses extraordinaires. Cette année-là, le produit de la ferme des jeux rapporte 4 400 000 francs à Paris et plus de 700 000 en province. Napoléon alloue à Fouché 4 620 000 francs. La plus grosse partie de cette somme est consacrée au contrôle de l’opinion ; 1 200 000 francs sont accordés aux théâtres parisiens à titre de subventions, 50 000 francs au Moniteur devenu le journal officiel du gouvernement et 22 000 francs aux journaux étrangers, le tout en abonnements et secours divers, enfin on distribue 48 000 francs au bureau chargé du contrôle des ouvrages littéraires qu’on n’ose pas encore appeler le bureau de censure.

La surveillance et les missions de police secrète occupent la seconde place des dépenses, entre les indemnités des agents secrets et particuliers du ministre dont la liste n’est malheureusement plus jointe au budget (247 600 francs), celles des agents des quatre conseillers d’État chargés des arrondissements de police de l’Empire (288 000 francs), celles des préfets (189 000 francs), celles particulières affectées aux agents chargés de la surveillance des côtes (30 700 francs) et les frais de missions secrètes à l’étranger autorisées par le ministre (135 000 francs). On rémunère aussi les frais de police du gouverneur de Paris (300 000 francs), de la gendarmerie (240 000 francs), de la gendarmerie d’élite de Savary (20 000 francs), de divers généraux (24 000 francs). Des sommes importantes (64 000 francs) sont également allouées aux prisonniers d’État et autres déportés entre les secours à leurs familles, leur transport, leur nourriture et leur entretien. Tout le reste est réservé aux indemnités personnelles. C’est dire combien la caisse des jeux pouvait être considérée comme une mine d’or. Fouché lui-même bénéficie de 100 000 francs de traitement extraordinaire qui s’ajoutent aux 210 000 francs de son traitement ordinaire. Son secrétaire général et les chefs de la division de la sûreté touchent 50 000 francs, leurs commis 12 000 francs, les commissaires généraux de police et leurs délégués 185 000 francs, sans parler de la multitude des secours particuliers, à commencer par ceux qui continuent à être accordés aux anciens colons de Saint-Domingue, que Fouché n’oublie pas, pour 469 000 francs. La liste est un peu fastidieuse, mais elle est éloquente. Pendant ce temps-là, les dépenses officielles du ministère allouées au budget de l’Empire ne dépassent pas 700 000 francs.

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