France-Angleterre : un siècle d'entente cordiale 1904-2004

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Un siècle après la signature du traité d'Entente cordiale entre les deux gouvernements, il est légitime de s'interroger sur ce couple paradoxal, en mettant l'accent sur ses hauts faits et ses déboires. Chercheurs et témoins en saisissent ici plusieurs dimensions dans une série d'essais innovateurs, où la rigueur scientifique n'exclut ni le sens de l'anecdote, ni l'humour. A travers l'économie, la mode, le sport, la musique populaire, dans la vie quotidienne des citoyens comme dans l'univers des décideurs, le lecteur comprend la signification véritable de ce siècle.
Publié le : jeudi 1 avril 2004
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EAN13 : 9782296357099
Nombre de pages : 308
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FRANCE-ANGLETERRE: UN SIÈCLE D'ENTENTE CORDIALE

1904-2004
Deux nations, un seul but?

Textes de
François CROUZET Serge COTTEREAU Jean DHOMBRES Christine OIŒET -MANVILLE Charles-Édouard LEVILLAIN Charles HARGROVE Christophe CAMPOS Jean LACOUTURE Jean-Denis FRANOUX Bertrand LEMONNIER Laurent BONNAUD Isabelle LESCENT -GILES Mathieu FLONNEAU Jean-Marie LE BRETON

@L'Hannattan,2004 ISBN: 2-7475-6274-3 EAN : 9782747562744

Sous la direction de

Laurent BONNAUD

FRANCE-ANGLETERRE: UN SIÈCLE D'ENTENTE
1904-2004

CORDIALE

Deux nations, un seul but?

L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Collection « Inter-National» dirigée par Françoise Dekowski, Marc Le Dorh et Denis Rolland. Cette collection a pour vocation de présenter les études les plus récentes sur les institutions, les politiques publiques et les forces politiques et culturelles à l'œuvre aujourd'hui. Au croisement des disciplines juridiques, des sciences politiques, des relations internationales, de I'histoire et de l'anthropologie, elle se propose, dans une perspective pluridisciplinaire, d'éclairer les enjeux de la scène mondiale et européenne.
Elle comprend différentes séries, parmi lesquelles: Sciences-Po Strasbourg, qui accueille les meilleurs mémoires de l'Institut d'Etudes Politiques de Strasbourg, Première synthèse, qui présente les travaux de jeunes chercheurs,

Déj à parus: B. Kasbarian-Bricout, Les An'lérindiens du Québec A. Chneguir, La politique extérieure de la Tunisie 1956-1987
Série Sciences-Po Strasbourg: M. Leroy, Les pays scandinaves de l'Union européenne. A. Roesch, L 'écocitoyenneté et son pilier éducatif: le casfrançais.

M. Plener, Le livre numérique et l'Union européenne. Série Prelnière synthèse: C. Bouquemont, La Cour Pénale Internationale et les Etats-Unis. O. Dubois, La distribution automobile et la concurrence européenne. O. Fuchs, Pour une définition communautaire de la responsabilité environnementale, Comment appliquer le principe pollueur-payeur? M. Hecker, La presse française et la première guerre du Golfe. J. Héry, Le Soudan entre pétrole et guerre civile. J. Martineau, L'Ecole publique au Brésil. C. Speirs, Le concept de développement durable: l'exemple des villes françaises.
Pour tout contact: Françoise Dekowski, fdeko\vski@frcesurffr Marc Le Dorh, nlarcledorh@vahoo.fr Denis Rolland, denisroIland@freesur£ft

TABLE DES MATIERES

1. 2. 3. 4.

5.

6. 7. 8. 9. 10. 11. 12.

Avant-propos, par Laurent Bonnaud 7 Remerciements 8 Ententes et mésententes: un siècle de relations francobritanniques (1904-2004), par FrançoisCrouzet 9 Clemenceau journaliste et l'Entente Cordiale (1903-1906),par S e'le Cottereau ... 47 Une entente cordiale des scientifiques ?,par Jean Dhombres 57 L'Association France Grande-Bretagne et le souvenir de l' « Entente fraternelle» (Briand), par Christine Okret-Manville..... ... 87 Ruled Britannia? Le problème de l'influence française en Grande-Bretagne dans la seconde moitié du XVIIe siècle (1660-1700), par Charles-EdouardLevillain 107 Anglophilie et anglophobie, par CharlesHargrove 137 Hypocrite français, mon semblable, mon frère, par Christophe
Campos. . .. ... . . . . . . . . . .. . . . ... .. . . . . . . .. . . . . .. . . . . . ... . . . . . .. . . .. . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . ... 145

13.

14.

A trente, c'est plus cordial, par Jean Lacouture 169 Mode,fashion, influences et attirances, par Jean-Denis Franoux... ... ... 175 La culture «pop» britannique dans la France des années 60, entre rejet et fascination, par Bertrand"Lemonnier 195 De l'Olympe et d'Hadès: Concorde et le tunnel sous la Manche, par Laurent Bonnaud 217 Un siècle de «mésentente cordiale»: collaboration et compétition entre les entreprises françaises et britanniques depuis 1904, par IsabelleLescent-Ciles 243 De la construction de lieux de mémoire franco-britanniques ou, par-delà l'incantation et l'indifférence, l'évidence de l'histoire, par Mathieu Flonneau 279 Le Continent et le « Grand Large »,par Jean-Marie Le Breton......
. . . ... . . . . . . . . . . . . . . . .. .. . .. . .. ... .. . .. .. . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ... .. . . . . . . . . . . . . .. . . . .. 291

ùs auteurs... Englishsummaries ...

...

...

...

299 303

AVANT-PROPOS
par Launnt Bonnaud

Le centenaire du traité d'Entente cordiale entre la France et le Royaume-Uni est l'occasion d'un renouvellement de la réflexion sur les relations entre les deux pays. Nous aurions pu emprunter bien des pis tes à cette fin. Conscients du caractère hautement énigmatique des rapports entre Français et Anglais!, nous avons choisi de présenter quelques moments forts et phases critiques de cette Entente et de poser la question de sa réalité. Pas toujours cordiale, souvent asymétrique, elle demeure toutefois vivante, tour à tour mise en doute et sollicitée. Les crises et les incompréhensions y trouvent leur place tout cotnme les succès communs. Au-delà des relations officielles, il apparaît nécessaire de prendre en compte sa dimension collective et les représentations qu'elle suscite. François Crouzet nous livre une synthèse inédite des relations intergouvernementales franco-britanniques de 1904 à nos jours, et pose la question de leur corrélation avec les opinions publiques. Le portrait que Serge Cottereau brosse de Clemenceau reflète certains paradoxes de l'Entente; d'autres s'épanouissent au sein de la communauté scientifique de la Belle Epoque Oean Dhombres). Mais c'est avec la Grande Guerre que la relation francobritannique change fondamentalement: Christine Okret-Manville révèle qu'il s'agit aussi d'une construction. Hors du siècle de l'Entente, Charles-Edouard Levillain nous offre une incursion dans une histoire commune de longue durée, dont les échos portent jusqu'aux subtiles perceptions actuelles, dépeintes par Charles Hargrove et par Christophe Campos. Quelques solides fils conducteurs ont été tendus tout au long du siècle entre les deux rives de la Manche: le rugby qui, revu ici par Jean Lacouture, prend un sens nouveau; le va-et-vient des influences vestimentaires Oean-Denis Franoux); la culture pop contestée autant que contestataire (Bertrand Lemonnier). Laurent Bonnaud évoque le développement de deux grands programmes technologiques, exemples en devenir d'une culture d'entreprise
1 Nous utilisons ici «Anglais» et « Angleterre» au sens étendu de «Britanniques» « Grande-Bretagne », « Royaume-Uni» désignant l'entité politique. et de

partagée, dont Isabelle Lescent-Giles nous explique les ressorts et les enjeux. Symboles, valeurs et lieux de mémoire sont mis en question avec une priorité: distinguer les perceptions émergentes et celles que nous avons reçues en héritage (Mathieu Flonneau). En conclusion, Jean-Marie Le Breton replace le siècle de l'Entente cordiale dans une perspective diplomatique de long terme. Plusieurs thèmes communs et figures partagées, passeurs nécessaires, jalonnent cet ouvrage d'un chapitre à l'autre: les équipes de rugby vêtues de blanc ou de bleu, les ombres portées de Washington et de Bruxelles et le mannequin Twiggy, pour n'en citer que quelques-uns. Ils disent la richesse de la trame qui lie les deux communautés. Mais l'un des enseignements principaux de ce France-Angleterreest peut-être que leur relation se fonde moins sur les caractères intrinsèques de chaque pays que sur sa position, son rôle et son potentiel au sein d'ensembles plus larges: empires coloniaux, Communauté européenne, Alliance atlantique ou, référence récurrente, par son rapport avec l'Allemagne. Le centenaire de l'Entente Cordiale coïncide avec un agrandissement sans précédent de l'Union européenne. Vingt-cinq ans après l'ouvrage pionnier Dix sièclesd'histoire franco-britannique,de Guillaume le Conquérant au Marché Commun2 le moment est donc approprié pour prolonger la réflexion sur cet axe relationnel majeur du continent européen.
REMERCIEMENTS

Cet ouvrage n'aurait pas été possible sans les enseignements et les conseils de François Crouzet. J'ai eu la chance de découvrir les premiers en Sorbonne. Les seconds ne m'ont jamais fait défaut depuis. Jean Lacouture a d'emblée accordé sa confiance à ce projet, ce qui a constitué un immense encouragement. Nicola Eaves a doté d'une English touchplusieurs des résumés publiés à la fin de l'ouvrage. Chacun à leur manière, les proches de l'auteur ont contribué à rendre ce livre meilleur. Que tous ici soient chaleureusement remerciés.

2

F.

Bédarida,

F.

Crouzet,

D.

Johnson,

Dix

siècles

d'histoire

franco-britannique,

de Guillaume

le

Conquérant

au Marché Commun,

Paris, Albin

Michel,

1979.

8

1.
EN1EN1ES ET MESEN1EN1ES : UN SIECLE DE RELATIONS FRANCO-BRITANNIQUES (1904-2004)
François Crouzet

Le 8 avril 1904 étaient signés à Londres des accords entre le gouvernement du Royaume-Uni et celui de la République Française qui ont reçu le nom d'« Entente cordiale », et dont on commémore en 2004 le centenaire. il s'agissait d'un événement d'ordre diplomatique et ce chapitre va esquisser les vicissitudes, durant le siècle écoulé, des relations inter-gouvernementales France-Grande Bretagne, les rapports entre les deux nations sur divers autres plans étant examinés dans les chapitres qui suivent. Cependant, ce survol posera aussi le problème des opinions publiques: la « cordialité» ou son absence, les phases d'entente et de mésentente qui alternent à court ou moyen terme dans les relations inter-étatiques sont-elle corrélées avec les images et les attitudes réciproques des deux nations? L'Entente cordiale et 1'«amitié franco-britannique» ont-elles été réalités, mythes, fantômes? Au tournant du XIXe et du XXe siècle, une entente durable entre la France et l'Angleterre pouvait sembler hautement improbable. Certes, les deux plus anciens Etats-nations d'Europe avaient une longue histoire commune, mais commune surtout dans la guerre: ne s'étaient-ils pas combattus pendant deux longues Guerres de Cent ans? Les souvenirs de ces luttes interminables étaient vivaces des deux côtés de la Manche, d'autant plus que les victoires de la Grande-Bretagne dans le second de ces conflits (1689-1815) en avaient fait une superpuissance et avaient entraîné le déclin de la France. il est vrai que, depuis 1815, les deux pays ne s'étaient plus fait la guerre et avaient même connu des périodes de rapprochement: au début du règne de Louis-Philippe et à nouveau dans les années 1840 (c'est alors que l'expression «Entente cordiale» était apparue)3. Puis en 1854-56, France et Grande-Bretagne furent
3 Certains l'attribuent à Palmerston, qui aurait parlé en 1832 de «bonne et cordiale entente»; selon une autre source, l'inventeur fut en 1843 le Comte de Jarnac, chargé

alliées contre la Russie et leurs forces armées combattirent côte à côte en Crimée4. Mais ces périodes d'entente furent courtes et séparées par des brouilles; il y eut danger de guerre en 1840 ; en 1847 et 1859, la crainte (sans fondement) d'un débarquement français sévit en Angleterre. De fait, les relations franco-anglaises restaient empreintes de méfiance du côté anglais, de rancœur du côté français. La France, instable, éprise d'une vaine gloire, était soupçonnée Outre-Manche de vouloir reprendre son expansion et bouleverser l'Europe. Les Français se sentaient contrecarrés partout dans le monde par la politique anglaise, qui privait leur pays de la place qui lui revenait. La guerre de 1870 changea les choses ~l'Allemagne remplaça l'Angleterre comme l'ennemie héréditaire de la France et d'autre part celle-ci ne fut plus redoutée par les Britanniques. Néanmoins, l'antagonisme franco-anglais connut un regain de virulence à partir de 1882, quand l'expansion coloniale des deux pays les opposa en de multiples points du globe. La tension fut maximale lors de la crise de Fashoda5 en 1898. La guerre fut évitée, mais au prix d'une humiliation qui laissa dans l'opinion française un ressentiment très fort. Quand la guerre des Boers éclata l'année suivante, les Français furent ardemment pro-Boers, et des observateurs sérieux redoutèrent une agression anglaise contre la France, une fois les Boers vaincus. Ces conflits déchaînèrent des phobies et les images réciproques des deux pays étaient très défavorables. Les Français jugeaient les Anglais arrogants, brutaux, égoïstes, hypocrites et perfides6. Outre-Manche, méfiance et mépris étaient les sentiments dominants à l'égard des Français - légers, frivoles, querelleurs, vaniteux, et surtout immoraux. L'immoralité sexuelle était la notion la plus fondamentale dans l'opinion commune sur la France, que Matthew Arnold avait dite dévorée par la déesse Lubricité, et dont la décadence était annoncée de toutes parts, d'autant plus que sa classe politique était vue comme entièrement
d'affaires de France à Londres; ses mots furent repris par Louis-Philippe, lors de sa visite en Angleterre en 1844. 4 Mentionnons aussi le traité de commerce de 1860, dont un des objectifs était de consolider la paix entre les deux nations. Il ne fut pas renouvelé en 1882, ce qui pesa sur leurs relations. 5 Fashoda s'ortographie avec un «s» en 1898 et aujourd'hui avec un « c». Nous avons laissé subsister les deux variantes dans l'ouvrage (NDLR). 6 La presse française publiait des caricatures ignobles contre la reine Victoria et le futur Edouard VII.

10

corrompue. Il Y avait, cependant, une francophilie culturelle, un intérêt pour la littérature et l'art français, mais il ne concernait que des minorités sans influence politique. Pourtant «La guerre fatale. France-Angleterre» (titre d'un roman de guerre-fiction de 1901)7 est une des guerres qui n'ont pas eu lieu. La flambée d'hostilité de Fachoda a été la dernière pour longtemps, l'attitude des dirigeants - et des opinions - a changé des deux côtés de la Manche et l'Entente cordiale a été conclue. Du côté britannique, la guerre des Boers a été l'apogée de l'impérialisme et du « jingoïsme », qui ont donc reculé ensuite. De plus, cette guerre avait révélé des faiblesses du système impérial de défense, ainsi que la jalousie et l'hostilité que suscitaient à l'étranger la puissance et l'arrogance britanniques. Londres redoutait la formation d'une ligue continentale - Allemagne, Russie, France - dirigée contre l'Angleterre (dont on rêvait effectivement à Berlin). La diplomatie anglaise va donc chercher à réduire le nombre des ennemis potentiels. Mais elle s'est tournée d'abord vers l'Allemagne, avec laquelle la Grande-Bretagne n'avait pas de conflit ouvert, et qui avait les mêmes ennemis - la France et la Russie. De plus, une tradition de germanophilie, les liens familiaux entre dynasties, les idées «pan-teutoniques» (selon lesquelles Anglais et Allemands appartenaient à la même race « teutonique », bien entendu supérieure aux autres) jouaient dans le même sens. A partir de 1898, le gouvernement britannique fit à plusieurs reprises des avances à l'Allemagne, et en 1901 il lui proposa une alliance défensive, avec promesse d'assistance armée au cas où l'un des deux pays serait en guerre contre deux autres puissances, qui ne pouvaient être que la France et la Russie. Mais les Allemands voulaient plus - que l'Angleterre s'engage également envers leurs alliés de la Triple Alliance (AutricheHongrie, Italie). Craignant d'être entraînés ainsi dans une guerre d'origine balkanique, les Britanniques refusèrent, et ce fut la fin de cette négociation. Entre temps, un facteur grave d'antagonisme anglo-allemand avait émergé: la rivalité navale. En 1898 et 1900, le gouvernement allemand avait fait voter deux «lois navales », c'est-à-dire des
7 Par le capitaine Danrit (anagramme de Driant), avaient traité de guerres franco-allemandes. dont les premiers romans de ce genre

Il

programmes pluri-annuels de constructions, qui tendaient à faire de la marine de guerre allemande, auparavant faible, la deuxième du monde. Rien n'était plus susceptible que ces ambitions maritimes d'alarmer le gouvernement et l'opinion britanniques, habitués à une supériorité sur mer incontestée, qui garantissait une sécurité complète et dont le maintien était un véritable dogme. De plus, on parlait en Allemagne de Weltpolitik, de Weltmacht, termes vagues, mais qui révélaient l'intention de contester la position de la Grande-Bretagne comme première puissance mondiale. La conséquence fut un revirement dans la presse et dans l'opinion, qui devint très net en 1901 ; dorénavant, la crainte d'une invasion allemande va hanter les Britanniques. Ces inquiétudes ouvraient la voie à un rapprochement avec la France (qui permettrait aussi une détente dans les relations avec la Russie), mais l'initiative vint de celle-ci. L'affaire de Fachoda avait révélé une grave contradiction dans la position française: en Europe, son ennemie était l'Allemagne, outre-mers elle se heurtait partout à la Grande-Bretagne. Vu son déclin relatif (notamment sur le plan démographique), une guerre contre l'Angleterre et l'Allemagne était exclue. Il fallait donc mettre fin à l'un de ces antagonismes pour être mieux placé vis-à-vis de l'autre adversaire. Certains hommes politiques penchaient vers une « réconciliation» avec l'Allemagne, mais d'autres la jugeaient impossible (à cause de l'Alsace-Lorraine) et voulaient isoler l'Allemagne, en particulier par une entente avec la Grande-Bretagne, qui réglerait à l'amiable les différends d'outre-mers. Ce fut la position de Théodore Delcassé, ministre des Affaires étrangères de 1898 à 1905, qui fut l'artisan de l'Entente cordiale8. On discute, il est vrai, du moment auquel il résolut de chercher une entente avec la Grande-Bretagne, mais en 1902, au plus tard, son objectif était fixé : obtenir l'accord et l'appui de Londres afin de préparer la conquête du Maroc, qui compléterait l'empire français d'Afrique du Nord. Les négociations furent longues et minutieuses. Pendant qu'elles se poursuivaient, le rapprochement fut concrétisé par les visites d'Edouard VII à Paris et du Président Loubet à Londres, en mai et juillet 1903, dans une atmosphère non seulement

8

Aidé par l'ambassadeur
Secrétaire

de France à Londres,
aux affaires

Paul Cambon.

Du côté britannique,

Lord

Lansdowne,

d'Etat

étrangères,

fut le négociateur.

12

cordiale, mais enthousiaste9. Par ailleurs, la négociation était stimulée par la situation dangereuse en Extrême-Orient: la guerre menaçait entre la Russie et le Japon (elle éclata en fait en février 1904), alliés la première avec la France, le second avec l'Angleterre. Finalement, trois textes furent signés le 8 avril 1904 ; ils réglaient, par des concessions mutuelles, divers conflits «coloniaux» - de Terre-Neuve aux Nouvelles-Hébrides - qui empoisonnaient les relations franco-anglaises. Le point important était que la France renonçait à contester l'occupation de l'Egypte par l'Angleterre et n'y entraverait plus son action, comme elle le faisait depuis vingt ans; en échange, la Grande-Bretagne reconnaissait à la France le droit d'agir au Maroc et de le placer éventuellement sous son protectorat. Les deux pays se promettaient secrètement leur appui diplomatique pour l'exécution de ces dispositions. C'était un règlement par compromis des conflits en cours, typique de la diplomatie de l'impérialisme; s'il est important, c'est en raison de ce qui l'avait précédé - les mauvaises relations France-Grande Bretagne, que l'on a soulignées - et de ce qui a suivi. Pour les dirigeants anglais, l'Entente était un point d'arrivée: elle éliminait les causes de conflit avec la France, en sauvegardant divers intérêts impériaux, et il ne s'agissait pas de s'associer à un système anti-allemand10. En revanche, Delcassé espérait qu'elle serait un point de départ, vers une coopération renforcée et, peut-être, une alliance. Pour que l'Entente de 1904 se consolide, s'approfondisse, devienne « triple », en s'élargissant à la Russie ( en 1907, par un accord anglo-russe réglant, sur le modèle de 1904, des différends en Asie), il fallut que la menace persistante de la marine allemande achève de créer «une Alsace-Lorraine» entre l'Angleterre et

l'Allemagne

CWo

Churchill, en 1912), et qu'une série de coups de

poing sur la table par cette dernière rapproche Britanniques et Français. Le facteur décisif de l'antagonisme anglo-allemand fut la course aux armements navals: l'Allemagne poursuivit et intensifia l'effort de construction entamé avant 1904; d'où en 1909 une «panique navale» en Angleterre, devant la perspective (en fait
9

Le rôle d'Edouard VII ne doit pas être surestimé, même s'il sut conquérir les foules

parisiennes, et détestait son neveu, Guillaume II. 10 Des travaux récents montrent que la méfiance à l'égard de la France, à laquelle on ne pouvait faire complètement confIance, persista après 1904 (voir note 62). Ajoutons que l'opposition conservatrice était favorable à l'Entente, et même à une alliance.

13

non fondée) que l'Allemagne aurait bientôt plus de cuirassés que la Royal Navy. Le gouvernement de Londres, à plusieurs reprises (notamment en 1912), proposa à celui de Berlin une limitation des constructions, qui eût laissé à l'Angleterre une nette marge de supériorité. A chaque fois, les Allemands se dirent prêts à des concessions non précisées, mais ils exigèrent une contrepartie politique, la promesse de neutralité de la Grande-Bretagne au cas où l'Allemagne se trouverait en guerre contre une tierce puissance. Ce tiers était bien entendu la France et Londres repoussa cette exigence, car elle aurait brisé l'Entente cordiale et isolé l'Angleterre, ce qui était en vérité l'objectif allemand. En fait, la Grande-Bretagne gagna sans trop de peine la course aux armements. A partir de 1912, l'Allemagne dut relâcher son effort naval, car elle devait accroître ses armements terrestres, pour répondre aux efforts de la France et de la Russie; en 1914, la Royal Navy devait être largement supérieure à la Kriegs marin e. Mais, en se lançant dans cette course, Guillaume II et ses conseillers avaient alarmé la Grande-Bretagne, dont le gouvernement fut amené à appuyer la France quand celle-ci apparut menacée d'une attaque allemande. Lors des deux crises« marocaines» de 1905 et 1911, les coups de poing sur la table de l'Allemagne furent en fin de compte contre-productifs et renforcèrent l'Entente cordiale. En 1905, le « coup de Tanger» avait pour but de donner une leçon à la France pour avoir ignoré l'Allemagne dans ses préparatifs de mainmise sur le Maroc (c'était une erreur, mais délibérée, de la part de Delcassé), mais il visait aussi à dissocier l'Entente cordiale, en prouvant à la France que cette entente lui serait inutile en cas de guerre, la Royal Navy ne pouvant sauver Paris, et qu'elle devait accepter une grande alliance du continent, contre l'Angleterre. A certains égards, l'Allemagne triompha: Delcassé fut contraint de démissionner, la conférence d'Algésiras, que l'Allemagne avait exigée, n'accorda à la France que des avantages secondaires au Maroc. En revanche, sur le plan des rapports franco-britanniques, les espoirs allemands furent déçus. Les dirigeants de Londres comprirent que le coup de Tanger était dirigé autant contre l'Angleterre que contre la France et qu'il visait à isoler la première. De plus, les chefs militaires estimèrent qu'une défaite de la France serait nuisible aux intérêts britanniques. Le gouvernement fit donc savoir assez clairement, à Paris et à Berlin, qu'il interviendrait si l'Allemagne attaquait la France. Cette attitude fut maintenue 14

quand, à la fin de 1905, le gouvernement passa des conservateurs aux libéraux. Certes, nombre de ceux-ci étaient pacifistes, très hostiles à la Russie, plutôt germanophiles. Mais le nouveau Secrétaire d'Etat aux affaires étrangères, Sir Edward Grey, était un «libéral impérialiste », et il était entouré de hauts fonctionnaires anti-allemands. Comme son prédécesseur, il fit savoir que l'Angleterre ne resterait pas neutre si la France était attaquée. Mais il avertit Cambon qu'il ne pouvait pas donner un engagement ferme de soutien armé, que le Cabinet n'accepterait pas. Il y avait là une ambiguïté majeure, que l'on peut résumer ainsi: « Entente, oui; Alliance, non ». On voulait éviter que la France ne se rapproche de l'Allemagne, ce qui isolerait l'Angleterre, mais en même temps ne pas prendre d'engagements formels; Grey mena magistralement ce difficile exercice d'équilibre. Il est vrai qu'en janvier 1906, Grey et son collègue à la guerre autorisèrent des conversations secrètes entre états-majors, qui étudièrent les modalités d'envoi éventuel en France, en cas de guerre, de troupes britanniques. La seconde crise marocaine (1911) eut des conséquences du même genre. Le Premier ministre Asquith et le Chancelier de l'Echiquier, Lloyd George, laissèrent publiquement entendre que la Grande-Bretagne interviendrait dans une guerre éventuelle. De plus, les pourparler d'états-majors aboutirent à des plans détaillés pour qu'un corps expéditionnaire de 160 000 hommes traverse la Manche et vienne se concentrer près de Maubeuge. Des conversations du même genre eurent lieu entre les états-majors navals, l'Amirauté anglaise jugeant nécessaire de rapatrier en Mer du Nord ses escadres de Malte et de Gibraltar. Les accords navals de 1913 décidèrent un partage des tâches entre les deux marines en cas de guerre: les Français se chargeaient de la Méditerranée, où ils firent passer leurs cuirassés, et les Britanniques des mers du Nord. Ces arrangements militaires ne pouvaient pas ne pas créer, du côté français, l'idée d'une obligation morale de l'Angleterre d'accorder son appui armé en cas de guerre. Mais les Britanniques soulignaient qu'ils n'avaient pris aucun engagement d'appliquer ces accords techniques. L'ambiguïté persistait, et elle ne fut guère atténuée par un échange de lettres entre Grey et Cambon en novembre 1912: les deux gouvernements s'engageaient à se concerter au cas où l'un d'entre eux craindrait une attaque par une tierce puissance ou si la paix était menacée.

15

La France et la Russie auraient souhaité la transformation de la Triple Entente en une alliance militaire formelle. Certains hautsfonctionnaires du Foreign Office et chefs militaires le souhaitaient également, mais ils ne purent en persuader Grey. Ce dernier pensait qu'une alliance aggraverait le danger de guerre: elle pourrait provoquer l'Allemagne, encourager France et Russie à des imprudences. Pourtant, Pierre Renouvin a écrit qu'en fait cette politique aggrava les risques de guerre et qu'un traité d'alliance aurait intimidé l'Allemagne. D'autre part, Grey voulait conserver sa liberté d'action, parce que l'appui de l'opinion publique serait nécessaire pour une entrée en guerre, ainsi que le ralliement des pacifistes au sein du gouvernement et du parti libéral; ceci dépendrait de la façon dont naîtrait la guerre. D'ailleurs, opinion et Parlement auraient été hostiles à une alliance. De fait, après la crise d'Agadir, Grey a jeté du lest et essayé de rouvrir le dialogue avec l'Allemagne. D'où une dernière tentative de limitation des armements navals en 1912, et des pourparlers pour un partage éventuel des colonies portugaises et du Congo belge, ainsi que sur le chemin de fer de Bagdad, qui aboutirent à des accords signés en juin et juillet 1914... Par cette politique ambiguë, les dirigeants britanniques pensaient conserver un rôle d'arbitre, à même de désamorcer les conflits. Elle réussit pendant les crises balkaniques de 1912-13, mais elle échoua pendant la crise de juillet 1914: la GrandeBretagne ne réussit ni à empêcher la guerre générale, ni à rester à l'écart. Absorbés par le problème irlandais, le gouvernement de Londres et l'opinion ne prirent que tardivement conscience du danger résultant des assassinats de Sarajevo. A partir du 24 juillet seulement, Grey fit des démarches pour éviter un conflit général, mais il ne voulait pas être entraîné dans une guerre d'origine balkanique ou résultant de l'alliance franco-russe; il le dit à Cambon le 1er août encore, après avoir refusé la veille les consultations prévues par l'échange de lettres de 1912. L'attitude anglaise changea seulement lorsque la crise impliqua directement la France et surtout la Belgiquel1. Le 2 août, le Cabinet décida de
11 Les historiens ont souvent critiqué cette politique anglaise: elle aurait dû appuyer ses essais de médiation par des menaces directes d'intervention armée, annoncées assez clairement et assez tôt; «cette menace aurait sans doute été efficace », a écrit P. Renouvin. Mais à partir du moment où la machine de guerre allemande se mit en marche (31 juillet), des menaces anglaises étaient vaines: l'Etat-major allemand comptait écraser la France en six semaines; il considérait l'Angleterre, avec six divisions prêtes à intervenir sur le Continent, comme militairement négligeable et ne tenait pas compte de sa puissance navale.

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défendre les côtes françaises de la Manche, que la flotte française, concentrée en Méditerranée à la suite de l'accord naval de 1913, ne pouvait protéger, puis il posa que toute violation de la neutralité belge contraindrait la Grande-Bretagne à la guerre (depuis trois siècles, c'était un dogme pour les Anglais que la côte flamande ne devait pas tomber aux mains d'un ennemi). La neutralité belge fut violée au matin du 4 août; un ultimatum fut envoyé à l'Allemagne de retirer ses troupes; il expira ce même jour à 24 heures. Pourquoi cette attitude de réserve prolongée? Grey et Asquith étaient pourtant convaincus que leur pays serait en péril grave si l'Allemagne écrasait la France et dominait l'Europe. Mais Grey avait craint d'encourager la Russie et la France à l'intransigeance. Et surtout, le gouvernement libéral était divisé, menacé de dislocation, son aile gauche étant hostile à toute intervention armée. Ce fut seulement l'invasion de la Belgique qui emporta la décision: elle rallia à la guerre les ministres hésitants, limita à deux les démissions du Cabinet et assura l'adhésion de l'opinion. Dans une lettre privée du 9 août, Grey devait écrire: « Sans la Belgique, nous serions res tés à l'écart. » En tout cas, l'Entente franco-britannique était apparue bien fragile pendant ces journées dramatiques de l'été 14. C'était normal vu ses origines modestes, son caractère ambigu, le refus britannique d'en faire une alliance. Seule l'imprudente politique de l'Allemagne lui avait donné de la substance, et seule l'Allemagne imposa les 2, 3 et 4 août une solution à la crise qui la menaçait12. La guerre transforma l'entente en alliance (pacte du 5 septembre 1914), et pendant plus de quatre ans, Britanniques et Français combattirent et moururent côte à côte. Cette « fraternité d'armes» ne fut pas seulement un thème pour les discours officiels, bien qu'il y ait eu peu de contacts entre les soldats des

L'invasion de la Belgique était absolument nécessaire à la réussite de ses plans et une menace anglaise ne l'en aurait pas détourné. Ajoutons que, selon D. Dutton, le gouvernement anglais entra en guerre afin, avant tout, de pouvoir « contrôler» la France, en cas de victoire franco-russe, qui risquait de donner à la France la prépondérance en Europe. 12 On a soutenu que la conclusion de l'Entente cordiale avait été facteur de guerre: elle a déclenché, en provoquant le coup de Tanger, le processus de crises internationales successives, dont la dernière se termina en guerre. De plus, devenue Triple Entente en 1907, elle a donné à l'Allemagne un sentiment d'encerclement. Inversement, l'Angleterre entra en guerre pour la Belgique et elle aurait fait de même s'il n'y avait point eu d'Entente cordiale.

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deux pays13. D'autre part, étant donné qu'il existe inévitablement des tensions entre alliés en temps de guerre, l'alliance francobritannique résista fort bien, et quand la guerre se termina, les deux pays avaient mis sur pied les organismes d'une coopération militaire et économique très étroite. Il est vrai qu'ils attendirent longtemps avant d'en venir là: ce fut seulement le 14 avril 1918 qu'un commandant en chef des années alliées -le général Foch fut nommé. Néanmoins, les rapports entre les deux alliés n'ont pas été parfaitement harmonieux. De sérieuses divergences en matière de stratégie opposèrent leurs dirigeants civils et militaires. Surtout, leurs efforts de guerre, leurs souffrances, leurs pertes ne furent pas . égaux, et chacune des deux nations ne comprit pas les efforts et les souffrances de l'autre. L'Angleterre n'avait au départ qu'une petite armée et jusqu'en 1916 elle ne joua qu'un rôle relativement secondaire - bien qu'il ne faille pas sous-estimer la contribution de la Royal Navy. Mais en 1917, les rôles tendirent à se renverser, vu l'expansion des armées britanniques et l'affaiblissement de celles de la France14. Les historiens d'Outre-Manche considèrent que l'effort décisif et victorieux de l'été 1918 fut réalisé par les forces britanniques. A tour de rôle, Français et Anglais se plaignirent donc que l'effort de leurs partenaires était insuffisant. De plus, la publication du journal intime du maréchal Douglas Haig, commandant en chef britannique, a révélé la piètre opinion qu'il avait des troupes françaises, indisciplinées, répugnant à se battre, manquant d'esprit offensif. Une phrase la résume: «Dire qu'il faut combattre à côté de tels Alliés!» (21 avril 1918). Tout récemment, The Economist a écrit que «l'expérience des deux guerres n'a inspiré aux Anglais ni estime, ni sympathie pour les
Français»

.

Ainsi la guerre laissa un héritage de griefs réciproques et de malentendus. La France pensait avoir fait un effort plus intense que ses alliés et croyait avoir droit à leur gratitude. Mais les Britanniques estimaient que leur rôle dans la victoire commune n'était pas inférieur, et il est exact que, sans l'apport des armées de la Grande-Bretagne, ainsi que de sa puissance navale, économique et financière, la France aurait perdu la guerre. Sitôt celle-ci
13 Un cas limite est probablement celui d'un pêcheur breton que connaissait J.-B.

Duroselle: il fit toute la guerre dans la marine française, en croyant que c'était contre les Anglais! 14Les auteurs anglais insistent volontiers sur les mutineries dans l'armée française en 1917.

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terminée, cette divergence de convictions oppositions inévitables d'intérêts.

devait renforcer

des

«Dès le lendemain de l'armistice, dit Clemenceau à Lloyd George, en 1921, je vous ai trouvé l'ennemi de la France». A quoi le Premier ministre britannique répliqua: «Eh bien! N'est-ce pas notre politique traditionnelle? »15.De fait, ni l'alliance du temps de guerre entre la France et la Grande-Bretagne, ni même «l'Entente cordiale» ne survécurent à leur victoire commune. D'ailleurs, l'Entente était née de la menace du second Reich, et il était presque fatal qu'elle s'évanouisse quand cette menace eût disparu (mais peut-être pas que la brouille lui succédât). Ainsi l'Entre-deux-guerres fut la plupart du temps une période de mésentente, souvent peu cordiale. Ces divergences, qui apparurent dès la conférence de la paix de 1919, étaient inévitables, vu la position inégale des deux pays face au problème de la paix. La France avait subi des pertes humaines et matérielles nettement plus lourdes que celles de la Grande-Bretagne (1 400 000 tués, contre 723 000) ; elle voulait obtenir réparation pour les dommages qu'elle avait subis et surtout, obsédée par la disproportion de ses forces avec celles de l'Allemagne, elle voulait de solides garanties contre le danger d'une revanche allemande. Ce danger, l'Angleterre ne croyait pas qu'il puisse renaître rapidement, et de plus elle avait obtenu dès l'armistice un avantage essentiel: la flotte de guerre allemande lui avait été livrée. Tout portait les Français à vouloir une paix « dure », les Anglais à ménager l'Allemagne. Un affaiblissement excessif de celle-ci serait dangereux aux plans politique (en favorisant le bolchevisme) et économique. Ces oppositions entre alliés furent, en fait, résolues par une série de compromis. En particulier, Clemenceau abandonna l'idée de détacher la Rhénanie de l'Allemagne en échange de traités de garantie, par lesquels la Grande-Bretagne et les Etats-Unis promettaient leur appui militaire à la France en cas d'agression allemande. Mais le traité avec les Etats-Unis ne fut pas ratifié par le Sénat, et en conséquence le gouvernement britannique considéra son traité

15 En 1920, il avait déjà dit: « Vous ne pouvez pas faire confiance aux Français... qui sait qu'un jour ils ne nous seront pas opposés». Dès décembre 1918, Lord Curzon avait exprimé sa crainte que « la grande puissance dont nous avons le plus à craindre dans l'avenir est la France ».

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avec

la France comme nul et non avenu16.Au total les divergences

franco-britanniques contribuèrent pour beaucoup à ce que le traité de Versailles fut exaspérant pour les Allemands, mais ne leur enleva pas les moyens de la revanche17. Durant l'après-guerre, l'hostilité britannique au règlement de 1919 s'accentua, notamment sous l'influence de l'ouvrage que John Maynard Keynes publia à la fin de 1919, The economic consequences thepeace. Passionné, tendancieux, déformant les faits, of il dénonçait une «paix carthaginoise », qui détruirait l'économie allemande et achèverait ainsi de ruiner l'Europe. Les exigences alliées en matière de réparations étaient «atroces» et en plus irréalistes, car l'Allemagne ne pourrait ni payer, ni transférer à ses vainqueurs les sommes énormes qu'ils demandaient (sur la question du transfert, l'argumentation de Keynes était, il est vrai, valable). Ce chef-d'œuvre de polémique eut un grand succès; il contribua beaucoup à dresser l'opinion britannique contre la France (que Keynes présentait comme seme responsable des malheurs de l'Europe), alors que l'entente des deux pays eût pu sauvegarder la paix. A ce titre, Keynes fut un «criminel de guerre », l'un des responsables de la Seconde Guerre mondiale... D'autres facteurs, il est vrai, poussaient l'opinion britannique dans la même direction, favorable à l'Allemagne et hostile à la France, en particulier pour ce qui est de son aile gauche - libérale et travailliste. Le souvenir même de la guerre tendit à séparer les deux nations: beaucoup de Britanniques pensaient que leur pays avait été entraîné, contre son gré, dans une guerre atroce, par la faute de la France. Ils souhaitaient agir en arbitres, en médiateurs, ce qui jouait en faveur de l'Allemagne, qui était la plus faible, l'underdog.Bien plus, ils s'inquiétaient de la puissance militaire de la France18, à laquelle ils attribuaient un militarisme agressif et des visées «napoléoniennes» d'hégémonie sur le Continent. En plus, la rivalité « coloniale» franco-anglaise avait ressuscité au Moyen-

16 Uoyd

George

avait sournoisement

profité

de l'inattention

ou de la fatigue

de

Clemenceau (qui tenait fermement à maintenir l'Entente) et ajouté au dernier moment que le traité de garantie franco-anglais ne serait valable qu'après la ratification du traité francoaméricain. Dans les années suivantes, on reparla plusieurs fois d'un nouveau traité de garantie, mais sans résultats. 17 Trop faible pour ce qu'il avait de fort, trop fort pour ce qu'il avait de faible, selon la formule de J. Bainville. 18 En 1922-23, certains Britanniques craignaient que la puissante aviation française ne vienne bombarder Londres. On s'inquiétait aussi du nombre des sous-marins français.

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Orient sur les dépouilles de l'empire ottoman19.Tenons compte enfin des difficultés économiques persistantes, dont la GrandeBretagne souffrit dans les années 1920: pour les Britanniques, le remède était la reprise du commerce internationa~ que seul le relèvement de l'Allemagne rendrait possible; mais ce relèvement était paralysé par le fardeau écrasant des réparations exigées par la France. Dans ces conditions, l'Entre-deux-guerres vit une alternance de périodes de tension dans les relations franco-britanniques et de tentatives de rapprochement - en fonction largement de la politique intérieure française, et aussi anglaise. Au début des années 1920, quand la droite était au pouvoir en France et pratiquait une politique d'« exécution» stricte du traité de Versailles (notamment en matière de réparations), l'Angleterre se montrait hostile. Ce fut le cas spécialement quand Poincaré fit occuper la Ruhr en 19232°. En revanche, quand la gauche arriva au pouvoir en 1924, Edouard Herriot céda aux Britanniques, sur tous les points et sans contreparties (évacuation de la Ruhr, diminution du montant des réparations, etc.) et les relations s'améliorèrent. Mais il y eut tension à nouveau, au temps du gouvernement travailliste anglais de 1929-31, qui était germanophile21. Malgré tout, l'Entente cordiale avait la vie dure. On se rendait compte en Angleterre qu'il n'y avait pas de solution de rechange, l'alternative théorique d'une alliance avec l'Allemagne étant irréaliste, et qu'il fallait travailler avec les Français. En France, sauf dans les milieux les plus nationalistes, on comprenait qu'une politique dure conduisait à l'isolement. Austen Chamberlain, Secrétaire d'Etat aux affaires étrangères de 1924 à 1929, fut l'artisan, avec Aristide Briand, d'un renouveau de l'Entente. Il pensait qu'il fallait donner à la France un sentiment de sécurité et montrer à l'Allemagne qu'une revanche était impossible. Par les accords dits de Locarno (1er décembre 1925), la France, la Belgique et l'Allemagne s'engagèrent à ne pas se faire la guerre et à
19 Lors d'une conférence sur le problème turc en 1922, Lord Curzo~ a very superiorperson, ancien vice-roi des Indes et Secrétaire d'Etat aux affaires étrangères, fondit en larmes, après une discussion avec Poincaré, en s'écriant: «Je ne veux plus voir cet horrible petit homme ». La mésentente n'était pas du tout cordiale... 20 Du côté anglais, on parla - et on parle encore - d'« invasion de la Ruhr », ce qui est significatif. A. Sharp a écrit qu'il y eut alors « rupture cordiale », mais l'adjectif nous semble de trop. 21 Il rejeta le plan d'union européenne de Briand. Les rapports entre Banque d'Angleterre et Banque de France pendant les années critiques 1929-31 furent en plus fort mauvais.

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respecter leurs frontières communes, telles que le traité de Versailles les avait fixées, ainsi que la démilitarisation de la Rhénanie; de plus, la Grande-Bretagne et l'Italie se portaient garantes de ces engagements et agiraient contre la puissance qui les violerait. En fait, on espérait bien à Londres que l'occasion de faire jouer cette garantie ne viendrait pas (et quand elle vint, lors de la remilitarisation de la Rhénanie par l'Allemagne en mars 1936, le gouvernement anglais se déroba)22. Certes, Locarno fut suivi d'une détente internationale et d'une amélioration des relations franco-anglaises, mais, à partir de 1929, la méfiance reparut. Londres renouvela ses pressions en faveur de nouvelles concessions à l'Allemagne. Paris céda peu à peu sur les réparations (qui furent finalement annulées), mais en traînant les pieds, et refusa de désarmer; d'où irritation des Britanniques23. Là-dessus, Hitler arriva au pouvoir et l'on aurait attendu que l'Entente cordiale renaisse de ses cendres face au Führer, comme elle était née trente ans plus tôt, face au Kaiser. Il n'en fut rien et, de 1933 à 1939, on eut une pseudo-entente, qui n'avait rien de cordial, et qui fut impuissante devant la montée des périls. Du côté britannique, l'opinion était profondément pacifique, ce que le gouvernement ne pouvait ignorer. Il était de plus, pendant ces années, franchement francophobe, et les intérêts vitaux de l'Angleterre étaient pour lui outre-mers - notamment dans l'Empire, et non en Europe. Par ailleurs, beaucoup de Britanniques pensaient que les revendications formulées par l'Allemagne étaient largement justifiées et ils ne comprenaient pas les intentions réelles d'Hitler; ce fut seulement en 1939 qu'ils décidèrent qu'il était «un Napoléon », résolu à dominer l'Europe. Enfin, la Grande-Bretagne était militairement faible et ne commença à réarmer -lentement - qu'en 1935. Dans ces conditions, les dirigeants britanniques n'ont pas hésité à s'entendre directement avec l'Allemagne, en particulier par l'accord naval de 1935, qui rassura quelque temps, puisqu'Hitler ne reprenait pas les ambitions maritimes de Guillaume 1124.
22 Briand avait souhaité que la garantie fut étendue aux frontières des alliés orientaux de la France - Tchécoslovaquie et Pologne, mais ces alliances étaient très mal vues par l'Angleterre; A. Chamberlain refusa et Briand céda. En fait, c'était le premier pas vers la capitulation de Munich. 23 La Société des Nations fut le champ clos où les deux gouvernements s'affrontèrent, notamment sur le désarmement, ce qui contribua à paralyser et rendre inefficace cette institution. 24 Cet accord fut très mal accueilli en France.

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Surtout, ils ont pratiqué la politique d'« apaisement»: s'incliner devant les faits accomplis, persuader les pays que l'Allemagne menaçait d'accepter ses exigences (dans l'espoir qu'elle deviendrait pacifique), persuader en même temps Hitler de ne pas les imposer par la force. Pour ce qui est de la France, ils indiquèrent assez nettement, à plusieurs reprises, qu'ils viendraient à son secours si elle était attaquée, mais sans prendre d'engagement net... une fois de plus. Cette politique a été très critiquée, mais il serait injuste de faire de l'Angleterre un bouc émissaire, car la politique française n'a pas été plus brillante que celle de Londres25. TI est faux que les dirigeants français auraient voulu adopter une attitude énergique envers l'Allemagne, mais qu'ils en furent empêchés par les Britanniques. En réalité, ils ont été trop heureux de trouver dans les réticences anglaises, un alibi, une excuse pour leur lâcheté (liée, il est vrai, à la faiblesse et à la fragilité de la France dans les années 1930)26; et ils ont accepté, sans trop rechigner, d'« apaiser» Hitler. A partir de 1933, et surtout de 1936, ce fut d'ailleurs un dogme de la politique française qu'il était impossible d'agir sans l'approbation et le soutien de Londres, où les ministres français se précipitaient dès qu'éclatait une crise internationale. Dans une entente fort peu cordiale et très inégale, «la gouvernante anglaise» (p. Bédarida) détenait le leadership, et il y avait convergence en faveur de l'apaisement. Cette subordination eut des effets sur l'opinion française. Depuis 1919, la droite nationaliste avait condamné la «trahison» de la France par l'Angleterre et sa germanophilie. L'affaire d'Ethiopie (1935) suscita une poussée d'anglophobie, surtout, mais pas uniquement, dans les milieux d'extrême droite, qui admiraient l'Italie fasciste (en plus, elle empoisonna un temps les relations franco-anglaises). C'est alors que l'obèse Henri Béraud publia son célèbre article «Faut-il réduire l'Angleterre en esclavage?» Cette anglophobie renaissante fut souvent une préparation au collaborationnisme des années d'occupation27.

25 Auparavant la politique française des années 1920, au temps du Bloc National comme du Briandisme, avait été trop souvent irréaliste et gallo-centrique. 26 Faiblesse dont les dirigeants anglais s'inquiétèrent dans les années 1930, y compris la faiblesse économique et financière. L'idée que la France était« pourrie» (rotten) commença à se répandre. 27 D'ailleurs, à partir de 1936, une partie de la droite (et une autre de la gauche) se rallia à l'apaisement.

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Les deux épisodes les plus graves de l'apaisement se placèrent en 1936 et 1938. Le 7 mars 1936, Hitler remilitarisa la Rhénanie, en violation des traités de Versailles et de Locarno. Le gouvernement français se tourna vers l'Angleterre, en sachant fort bien qu'elle était hostile à une action armée. Le gouvernement de Londres lui fournit volontiers l'alibi désiré pour ne rien faire. Comme l'écrivit naïvement The Times, la liquidation des dernières restrictions imposées à l'Allemagne offrait «une chance de reconstruire ». On estime en général que les deux pays occidentaux laissèrent ainsi passer la dernière occasion d'« arrêter» Hitler sans avoir à mener une grande guerre... En 1938, durant la crise des Sudètes, Neville Chamberlain multiplia les efforts pour que la Tchécoslovaquie acceptât d'être dépecée pacifiquement, afin que la France ne recourut pas à la guerre pour défendre son alliée, ce qui aurait probablement contraint la Grande-Bretagne à l'imiter. Il y parvint à Munich, dont il revint en annonçant « la paix pour une génération ». Curieusement, après Munich, le gouvernement anglais prit encore plus nettement qu'auparavant la direction et il fut à l'origine des initiatives soudaines et décisives qui changèrent la politique des deux pays. En février 1939, craignant que l'Allemagne n'attaque les Pays-Bas, il proposa à la France des conversations militaires. Puis le coup de Prague (15 mars) démontra au gouvernement et à l'opinion britanniques qu'Hitler était «un Napoléon» et qu'on ne pouvait lui faire confiance. Le 31 mars, le gouvernement de Londres accorda soudain sa garantie à la Pologne, en la concevant, il est vrai, comme un avertissement. En même temps, l'Entente cordiale reverdissait: les Anglais communiquaient à Paris des secrets militaires. Et quand Hitler eut envahi la Pologne, le 1er septembre 1939, la Grande-Bretagne et la France lui déclarèrent la guerre - sans hâte, ni enthousiasme. Ressuscitée par Hitler, l'alliance franco-britannique fut éphémère. Certes, elle fut de suite dotée d'un « Conseil de guerre suprême» et d'un commandement unique, mais pendant la« drôle de guerre », les relations franco-britanniques furent peu harmonieuses, marquées par des querelles et des récriminations. Quand la guerre eut commencé pour de bon, et que les armées françaises s'effondrèrent, l'alliance militaire franco-anglaise se brisa rapidement; on peut dire qu'elle prit fin le 25 mai 1940, quand le commandant en chef du corps expéditionnaire britannique décida de battre en retraite vers Dunkerque, où ses 24

troupes se rembarquèrent. Il sauvait son armée, l'Angleterre - et à long terme la France. Mais dans la « bataille de France» qui suivit, les Britanniques furent peu présents. L'insuffisance de l'appui fourni à la France par son alliée fut un des arguments majeurs des partisans de l'armistice. L'offre du 16 juin d'union indissoluble entre la France et l'Angleterre (inspirée par J. Monnet et R. Pleven) fut rejetée par le gouvernement français, au grand soulagement des dirigeants britanniques. La défaite de 1940 (toujours appelée en anglais The Pall of France), l'armistice et l'attaque anglaise contre l'escadre française à Mers-el-Kébir28 peuvent être considérées, en un sens, comme le point final de l'histoire de l'Entente cordiale. Bien plus, ces événements produisirent une rupture, une divergence fondamentale, un estrangement profond entre les deux nations, dont les expériences allaient pendant quatre ans être totalement différentes. La séparation n'était pas seulement physique - par
coupure des communications

-

mais psychologique.

D'un côté, les Britanniques poursuivaient une guerre difficile, mais avec détermination; l'été 1940 fut« leur plus belle heure », et la victoire finale devait être leur victoire. Il est vrai que leur résistance était basée sur le postulat d'une intervention éventuelle des Etats-Unis, et en 1941 ces derniers devinrent l'allié par excellence de l'Angleterre (comme la France pendant la Première Guerre mondiale), ce qui à long terme devait avoir des conséquences cruciales pour les relations franco-anglaises. D'autre part, la défection de la France suscita peu de regrets. Certes, de petits groupes francophiles versèrent des larmes: « Nous perdons une partie de nous-mêmes quand les libertés de la France sont piétinées », écrivait The Economist (aujourd'hui antifrançais), le 22 juin 1940. Mais le roi George VI exprimait les sentiments de la plupart de ses sujets, quand il écrivait à sa mère: «Personnellement, je me sens mieux maintenant que nous n'avons plus d'alliés envers lesquels il faut être polis et qu'il faut dorloter ». Bien plus, la débâcle fit émerger nettement des idées auparavant latentes: la France s'était effondrée parce qu'elle était un pays décadent, pourri de l'intérieur, et parce que les Français sont des lâches, auxquels on ne peut faire confiance. Ces idées ont
28 1.297 tués

du côté français. L'amiral Somerville, qui commandait l'escadre anglaise, et les

officiers supérieurs furent consternés d'avoir à tirer sur leurs alliés de la veille; mais les matelots disaient ne pas se soucier de «ces bâtards de Français». Il y eut d'autres combats entre les Britanniques et les forces de Vichy, notamment à Dakar, en Syrie, à Madagascar.

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persisté, comme on l'a vu récemment29, et la défaite de 1940 continue de peser sur les relations franco-britanniques. Les combattants de la France libre, les Français(es) qui ont risqué - et souvent donné - leur vie dans les réseaux de renseignements britanniques ou pour aider des aviateurs abattus sont oubliés. Du côté français, le gouvernement de Vichy et la population se retirèrent en somme de la guerre (non sans subir les conséquences de celle-ci). Seuls firent exception ceux qui, répondant à l'appel du 18 juin, allèrent combattre aux côtés des Britanniques, et bientôt les résistants de l'intérieur. D'autre part, la propagande allemande et vichyssoise suscita de l'anglophobie; Jeanne d'Arc, Napoléon à Sainte-Hélène, Waterloo, Fachoda furent mobilisés à cette fin30. Mais la haine de l'ennemie héréditaire ne sévit que dans les milieux où elle était déjà latente. En revanche, la B.B.C. a bientôt pénétré, malgré les brouillages (il fallait coller l'oreille au poste de radio. ..), dans des foyers français de plus en plus nombreux, où elle apportait l'espoir de la victoire anglaise et de la libération31. Comme l'a écrit J.-B. Duroselle, jamais dans toute son histoire, l'Angleterre n'a été écoutée par les Français comme elle le fut de 1940 à 1944 (et peu de campagnes militaires furent suivies d'aussi près que celles de Libye). En fait, ces années ont vu une fièvre d'anglomanie ardente, dans une partie de la population. On s'arrachait les romans anglais, classiques ou récents, y compris des œuvres médiocres. Lors du premier bombardement britannique sur la région parisienne (qui visait les usines Renault), les élèves de l'Ecole Normale Supérieure se massèrent sur les terrasses des laboratoires pour admirer et applaudir (sans penser aux victimes civiles, il faut le dire)32. Par ailleurs, de Gaulle et la France libre poursuivaient la guerre, aux côtés des Britanniques, rejoints finalement par presque
29 Voir infra. En octobre 2003, une émission de la B.B.C. examinait dans quelle mesure le souvenir de 1940 influençait la perception britannique de l'attitude française envers la guerre en Iraq. Plus généralement, les auteurs britanniques - y compris de bons historiens semblent se complaire à évoquer la honte, l'humiliation, l'ignominie des années d'occupation allemande. Selon certains, tous les Français ont« collaboré». 30 Un inspecteur général de l'éducation nationale (qui fut révoqué à la Libération) terminait sa visite dans une classe par ces mots: «Mes enfants, souvenez-vous que l'Angleterre a toujours été l'ennemi de la France». 31 «L'Angleterre a-t-elle jamais perdu une guerre?». C'était l'argument du père de l'auteur de ces lignes. 32 En fait, les bombardements alliés n'ont pas suscité de ressentiment durable. Pourtant, un ami britannique, dont le père appartenait aux troupes qui entrèrent à Caen, m'a dit qu'elles furent insultées par les survivants qui émergeaient des ruines.

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tout l'empire colonial français. Mais les relations entre le Général et W. Churchill, chaleureuses en 1940, devinrent ensuite de plus en plus mauvaises. En raison même de sa position de faiblesse et de sa dépendance envers la Grande-Bretagne, de Gaulle estimait nécessaire d'être intransigeant dans la défense des intérêts français (les affaires de Syrie jouèrent à cet égard un rôle néfaste). De son côté, Churchill ne voulait pas entrer en conflit avec le Président Roosevelt qui détestait de Gaulle. Il dit plus tard que, parmi toutes les croix qu'il eut à porter, la plus lourde fut la croix de Lorraine33. . . Finalement, les Britanniques, et même les Américains, comprirent qu'il n'y avait pas de solution de rechange à de Gaulle, si exaspérant fut-il à leurs yeux. Mais ces tensions devaient avoir des conséquences sérieuses pour les relations franco-britanniques, lorsque, vingt ans plus tard, le Général fut revenu au pouvoir34. Durant le second XXe siècle (1945-2000), la Grande-Bretagne et la France n'ont plus été engagées - comme de 1914 à 1945 dans de grandes guerres. Néanmoins, une mésentente peu cordiale a prévalu pendant la plus grande partie de cette période, et si les phases de rapprochement et d'entente n'ont pas été absentes, elles ont été de courte durée35. Au départ, à la fin de la guerre mondiale, le fait dominant était l'écrasant déséquilibre dans le rapport de forces entre les deux pays. La Grande-Bretagne était l'un des «Trois-Grands» vainqueurs (même si elle était le plus petit des trois), et elle était auréolée du prestige de sa résistance solitaire en 1940-41. Les Britanniques voyaient toujours leur pays comme une grande puissance mondiale et ils étaient convaincus qu'il garderait ce rang, malgré les difficultés économiques qui s'annonçaient et un certain épuisement. En face, la France n'était qu'un pseudo-vainqueur, méprisé pour l'effondrement de 1940; et de plus un pays complètement ruiné par l'occupation et des destructions massives, déchiré par des divisions internes, en proie au désordre, voire à l'anarchie, et à l'instabilité gouvernementale, bientôt embourbé dans la coûteuse guerre d'Indochine (ce qui n'empêchait pas les
33 Néanmoins, il persuada Roosevelt et Staline d'accorder à la France un siège permanent

au Conseil de sécurité, et une zone d'occupation en Allemagne. 34 Il estimait pour lui qu'il avait sauvé les chances d'entente franco-britanniques. 35 Selon P. Bell, les relations franco-britanniques ne se sont jamais remises de l'es/rangement de 1940.

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à un rôle mondial). De toute façon, la situation internationale - avec l'émergence de deux super-puissances extra-eur-opéennes - était trop différente de celle d'avant 1914 ou de l'Entre-deux-guerres pour que l'entente avec le voisin d'Outre-Manche redevienne la pierre angulaire de la diplomatie française et a fortiori de celle de l'Angleterre. Le dialogue franco-britannique avait perdu beaucoup de son importance. Inversement ces deux puissances déclinantes pouvaient avoir intérêt à coopérer. D'ailleurs, dans l'immédiat après-guerre, leurs gouvernements étaient «socio-démocrates» et pratiquaient des politiques parallèles de construction d'un Welfare State, de dirigisme et de nationalisations. Dans l'ensemble, l'opinion française était plus anglophile que jamais et l'admiration pour l'expérience travailliste était grande36. Du côté britannique, ressentiment et mépris persistaient, mais il y avait un courant de sympathie pour un allié malheureux37. Il est vrai que les experts et les diplomates britanniques étaient en général pessimistes sur le présent et l'avenir de la France; ils n'y sentaient pas une volonté de survivre et ils s'inquiétaient au plus haut point de la force du parti communiste. La démission du Général de Gaulle, le 20 janvier 1946, provoqua une véritable panique au Foreign Office, où la prise de pouvoir par les communistes sembla imminente. L'image de la France en resta durablement ternie, et la participation des communistes au gouvernement français fut, jusqu'à leur exclusion en mai 1947, un frein au rapprochement38. De ce jeu de forces contraires, devaient sortir des efforts pour ranimer l'Entente cordiale - et sous forme renforcée; mais les résultats furent décevants. Lorsque W. Churchill était venu à Paris le 11 novembre 1944, de Gaulle lui avait proposé une alliance franco-anglaise, mais cette offre avait été écartée, et à la fin de la guerre, les relations entre les deux pays étaient très mauvaises, à cause des affaires de Syrie et du Liban. Les choses changèrent après l'arrivée au pouvoir des
36Sauf à l'extrême-gauche. Les Temps modernespubliaient un numéro intitulé: « L'Angleterre

dirigeants français d'avoir, eux aussi, des prétentions

travailliste ou l'Etat petit-bourgeois». Ajoutons que bientôt, la décolonisation anglaise fut admirée par beaucoup de Français. 37 Il est vrai que l'importance en France du « marché noir» choquait beaucoup de gens en Angleterre, où ces pratiques - sans être inexistantes - étaient limitées. 38La crainte d'une invasion soviétique de l'Europe occidentale fut aussi un argument contre l'intégration économique avec celle-ci: l'économie anglaise isolée aurait de la peine à surv1vre.

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travaillistes en Angleterre, en juillet 1945. Ernest Bevin., qui devint Secrétaire d'Etat aux affaires étrangères, n'avait pas la vision insulaire qu'on aurait attendu d'un syndicaliste chevronné. TIrêvait d'une association, économique et même politique, de la GrandeBretagne avec les pays européens riverains de l'Atlantique et de la Méditerranée, ainsi que leurs colonies; dans cette association, la France aurait été le principal partenaire de la Grande-Bretagne39. Ceci permettrait de créer une « troisième force », un « troisième Monroe» selon l'expression de Bevin, dont le leader, la GrandeBretagne, égalerait les Etats-Unis et l'U.R.S.S. Ces projets devaient dominer la politique de Bevin jusqu'au début de 1948. En avri11946, Bevin proposa une alliance à G. Bidault, alors ministre des Affaires étrangères, mais ce dernier voulait qu'au préalable les revendications françaises sur l'Allemagne (détachement de la Rhénanie et de la Ruhr) fussent acceptées, et le projet avorta. Il reparut un an plus tard, après l'éphémère gouvernement socialiste homogène de l'anglophile Léon Blum, afin de renforcer le parti socialiste français, qui semblait le plus proche des idées anglaises en politique étrangère, et de combattre l'attraction de l'U.R.S.S. Le traité, signé symboliquement à Dunkerque, le 4 mars 1947, fut ainsi le fruit d'une improvisation. C'était un traité d'alliance défensive contre une agression allemande, pour une durée de cinquante ans. On a dit, non sans raison, qu'il était anachronique et tourné vers le passé: c'est dans les années 1920 et 1930 qu'il aurait dû être conclu! Néanmoins, on pensa à le compléter par une union douanière, et en septembre 1947, Bevin parla à P. Ramadier d'union entre les deux pays; en janvier 1948, le Cabinet britannique approuva un projet d'« Union occidentale» (Western Union), principalement économique. Mais en même temps, la guerre froide entre les Occidentaux et le bloc soviétique s'engageait pour de bon. Le coup de Prague, puis le blocus de Berlin donnèrent le coup de grâce à l'idée de «troisième force ». La France et la Grande-Bretagne avaient désespérément besoin de l'aide économique des Etats-Unis et de leur protection militaire; pour chacune, les relations bilatérales avec Washington devinrent plus importantes que celles entre Paris et Londres. Ce fut surtout le cas du côté anglais, où l'on donna priorité absolue à la coopération avec les Etats-Unis, afin
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Le Foreign Office avait considéré des projets du même genre depuis 1944; ['ambassadeur
à Paris, Duff Cooper, très francophile, en était un ardent avocat.

d'Angleterre

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d'obtenir qu'ils s'engagent à fond dans la défense de l'Europe occidentale. A la fin de 1949, Bevin cessa de considérer la France comme son principal allié et orienta l'Angleterre vers un système adan tique, dirigé par les Etats-Unis. Cependant, il y eut coopération entre France et Grande-Bretagne dans la construction de ce système. Dans l'été 1947, les deux pays travaillèrent ensemble à la mise en œuvre du plan Marshall et à la création de l'O.E.C.E. Puis, le 17 mars 1948, ils conclurent le traité de Bruxelles avec les trois pays du Bénélux, extension de l'alliance de Dunkerque, mais dirigée cette fois contre l'U.R.S.S. Ceci prépara le traité de l'Adantique Nord (7 avril 1949), dont la France et l'Angleterre furent parmi les membres fondateurs. Néanmoins, l'ombre immense des Etats-Unis s'étendait désormais sur la relation franco-britannique40. En vérité,J. Young a vu les années 1947-50, comme celles de « l'échec de la nouvelle entente cordiale », car des désaccords ont opposé les deux pays sur de nombreux points, et divers plans de coopération ont échoué, les Français se heurtant à l'indifférence des Britanniques. D'ailleurs, les difficultés économiques persistantes des deux pays suscitaient des différends. En 1948, le gouvernement britannique tenta de bloquer le plan français de dévaluation du franc avec double marché des changes, qui risquait de révéler la fragilité de la livre; en 1949, il n'informa à l'avance que les Etats-Unis de sa propre dévaluation. Surtout, les problèmes de défense de l'Europe pesèrent sérieusement sur les relations franco-anglaises. Washington et Londres jugeaient indispensable la reconstitution d'une armée allemande; pour la faire accepter par son opinion, le gouvernement français mit sur pied en 1952 l'ingénieux système de la «Communauté Européenne de Défense », ou en deux mots d'armée européenne. Le gouvernement britannique refusa d'y participer4l, mais s'exaspéra des tergiversations des gouvernements français successifs à faire ratifier le traité de la CED, qui mettaient en danger, à ses yeux, la défense adantique. Il s'inquiétait aussi de la

40 De plus, l'opinion britannique était beaucoup plus favorable à l'alliance atlantique que l'opinion française, où non seulement les communistes, mais un fort courant neutraliste (s'exprimant par Le Monde) s'y opposaient. 41 Etant donné sa répugnance à tout système supranational, comme l'avait montré son refus du Plan Schuman; voir infra. Il conclut cependant un accord d'association avec la CED.

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