France que fais-tu de ta République ?

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La France douterait-elle d'elle-même ? L'école, le civisme sont en crise profonde. Le nier serait suicidaire. Les réhabiliter et sauver la République exige le concours de tous. La République ne peut vivre en dehors des citoyens. Comment faire de la France une démocratie moderne et apaisée ? La rénovation de la pratique politique s'impose à cet égard comme une voie prioritaire. Le défi pour les responsables politiques est double : conforter la cohésion nationale et assurer le rayonnement extérieur de la France qui n'est elle-même que lorsqu'elle parle le langage de l'Universel.
Publié le : dimanche 1 février 2004
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EAN13 : 9782296349896
Nombre de pages : 232
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France Que fais-tu de ta République?

Tidiane DIAKITE

France Que fais-tu de ta République?

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polyteclmique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3
1026 Budapest

HONGRIE

L'Harmattan Italla Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Du même auteur:
L'Afrique malade d'elle-même, Editions Karthala

Appel à la jeunesse africaine, Editions L'Harmattan L'Afrique et l'aide ou Comment s'en sortir, Editions L'Harmattan

@ L'Hannattan, 2004
ISBN: 2-7475-5890-8 EAN : 9782747558907

A Elisabeth ma femme, pour son concours exigeant et bienveillant, sa vigilante et sourcilleuse attention.

Avant-propos

La rédaction du présent ouvrage fut achevée en 1996 et le manuscrit déposé en 1997 chez un éditeur parisien qui s'était montré intéressé par sa publication. Celle-ci n'étant pas intervenue dans les délais normaux, faute de moyens, je me suis résolu à retirer le manuscrit en février 2002, soit deux mois avant le premier tour de l'élection présidentielle d'avril. Le cumul des mandats, l'esprit dynastique, le rabaissement de la politique consécutif à un manque d'envergure de nombre d'hommes politiques français contemporains, l'insécurité routière, les problèmes de l'école, la fracture entre les dirigeants et la masse des citoyens, la nécessité et l'urgence d'un renouvellement politique, de même que la place des femmes dans la société et l'inégalité des sexes ou la place de la France dans le monde sont autant de sujets développés dans mon livre et auxquels je réfléchis depuis des années, bien avant la promulgation de la loi de parité ou la loi anti-cumul. L'élection présidentielle de 2002 et les réactions qui l'ont suivie n'ont fait que conforter, en la légitimant, ma vision de la société française ainsi que mon analyse de la pratique politique en France et de ses conséquences. A la lumière de cet événement et des circonstances qui l'ont entouré, il m'est apparu opportun d'intégrer ces nouveaux éléments au texte initial sans en altérer l'esprit. T. D.

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CHAPITRE I
Le 21 avril 2002 Ceux qui votent et ceux qui ne votent pas

La République « une et indivisible» Une société une et divisible? Les révélations d'un scrutin

L'image de la société française qui s'imprime en moi au lendemain des élections d'avril et juin 2002, est celle d'une immense boule ronde, inerte au centre et dont la périphérie grouille de mouvements centrifuges multiples et variés qui la cisaillent imperceptiblement de l'extérieur vers l'intérieur. Le premier tour de l'élection présidentielle le 21 avril 2002 fut l'événement déclencheur. Les superlatifs, les propos et jugements définitifs prononcés dès le lendemain: traumatisme, tremblement de terre, désastre absolu, calamité suprême... donnent la mesure de l'événement et constituent sans doute la première révélation. La France est en crise. Si l'on entend par « crise» ce moment intermédiaire particulier entre un ordre ancien des choses (sur les plans politique, social, économique, culturel) qui s'efface et celui où naJ.l un système nouveau de

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valeurs dont les contours ne sont encore ni maîtrisés, ni intégrés par le plus grand nombre, le tout se traduisant par une perte des repères anciens et une déstabilisation profonde généralisée, on peut sans conteste conclure que la révélation majeure de ces scrutins est une crise qui caractérise la France de ce début de XXIe siècle. Mais, de quoi souflTe-t-elle?

Les indicateurs de la crise

Le désastre, à mon avis, si désastre il y a, ce n'est pas le score du candidat du Front National au premier tour de la présidentielle le soir du 21 avri12002, mais l'abstention record: un tiers des Français en âge de voter et inscrits sur les listes électorales ne se sont pas sentis concernés par un vote qui engage le destin de la France, leur destin. Des urnes, ce soir du 21 avril est sortie une image brisée de la République, le reflet d'une société qui est malade et qui l'ignore. Plus de 12 millions d'électeurs sur 40 se sont abstenus! Ce taux si élevé d'abstentions à une élection présidentielle peut être considéré à raison comme un indice de mauvaise santé démocratique.

Une nation aux fractures multiples: les 17 tribus

C'est l'une des révélations marquantes de ces élections de 2002. Le nombre record de candidatures à une présidentielle dans toute l'histoire de la République constitue un autre

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indicateur, sans doute aussi riche de signification. De ces élections a surgi soudainement une France inopinée, la France des dix-sept tribus, autant de chapelles qui se dressent face à la , vieille cathédrale vermoulue. Ce sont les 16 candidats officiels plus la puissante tribu des abstentionnistes. Le sens de. cette fragmentation politique a-t-il été suffisamment analysé en profondeur, à la mesure de l'événement? En a-t-on tiré ou en tirera-t-on les conséquences? Car la France est bel et bien cette nation aux fractures multiples dont chacune requiert des soins spécifiques. C'est certainement, entre autres explications, la résultante d'un vide politique autant que d'une brisure du ciment social. Et si, loin de signifier un regain de dynamisme démocratique, cette pléthore de candidatures était au contraire le signe d'une vacuité politique? Quant à la dix-septième tribu, l'explication de son émergence et de son envergure est plus aisée: c'est l'agrégat informe des déçus de la politique et de la société, voire de la République, c'est-à-dire les naufragés de la démocratie. Cette fragmentation politique, traduite dans l'inflation des candidatures et l'éparpillement des votes qu'elle entraîne, se prête à une double lecture. Elle peut être interprétée comme une vitalité démocratique et une prise de conscience du fait que la politique étant l'affaire de tous, l'engagement civique du plus grand nombre devient une nécessité. Une lecture moins positive verrait dans cette multiplication excessive des candidatures une forme d' ethnicisation marquée des votes et surtout une mercantilisation de la politique via la course aux subventions de l'Etat liées au nombre de candidats présentés et au nombre d'élus (ceci s'appliquant aux élections législatives). L'inflation de partis politiques ou de candidatures aux élections signifie-telle regain d'engagement citoyen ou au contraire dégénérescence des mœurs politiques en France? fi semble malheureusement que cette deuxième lecture soit celle qui s'accorde le mieux à l'ensemble de ces élections de 2002 (présidentielle et législatives). La cathédrale France, jadis si fière de son architecture, avec un exécutif fort et respecté, des formations politiques qui rassemblent et guident, s'est peu à peu disloquée en chapelles qui, aujourd'hui, se muent en boutiques microscopiques dont les contenus ne sont ni toujours avouables, ni forcément en concordance avec le bien commun. La vision

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individualiste ou strictement corporatiste de la société se traduit par une inflation de micro-partis et de candidatures aux élections dont certains ne défendent que le bout de leur toit ou la semelle de leur chaussure. Autre paradoxe révélateur: ceux qui ont défilé en masse dans des manifestations puissantes (dont il sera question plus loin) au lendemain du premier tour de la présidentielle du 21 avril, à Paris entre Bastille et République ou entre Bastille et Nation ainsi que dans toutes les grandes villes de France, pour protester contre le score de l'extrême droite, sont aussi principalement ceux qui, pour la plupart, n'ont pas daigné se déplacer le jour du scrutin pour accomplir leur devoir civique, préférant qui la pêche, qui la promenade au soleil ou tout simplement par oubli! Qu'importe, avant le 5 mai 2002, deuxième tour de la présidentielle, on a manifesté en masse partout en France, à satiété. Dieu, que la République est belle! Place de la Bastille, place de la République, au Trocadéro, vieux, jeunes, enfants, Blancs, Noirs, Jaunes, tous communiant dans une ferveur communicative et dans l'ivresse de la République. C'est cela la République, ouverte et généreuse, pensait-on. On s'est dit: cette France folle et échevelée, certes étourdie par moments, est aussi une grande nation qui sait se montrer égale à elle-même, répondant toujours au rendez-vous de l'histoire quand il le faut, toujours présente au rendez-vous avec son destin. On s'est dit qu'une vieille et grande nation a parfois besoin de ces traumatismes fondateurs qui secouent les branches desséchées et vivifient la sève qui monte et irradie son corps. La démocratie et la liberté ne sont jamais des conquêtes achevées. L'essentiel, c'est la capacité de veille, de vigilance civique, le réflexe de la lutte contre les tentatives de régression. Voir cette jeunesse de France dans la rue, belle, magnifique de sûreté, de conviction et de profondeur de jugement autorise tous les espoirs. Ce fut l'occasion pour la France de revisiter son passé, quelques pages de son histoire, des plus sombres et des plus glorieuses. Cette capacité de rappel et de confrontation du passé est saine pour une nation et salutaire pour son peuple. Feuilletant les pages de son passé et y découvrant France patrie des droits de l 'Homme en même temps que les valeurs fondatrices de sa République, le peuple ftançais s'est dit: En aucun cas on n'acceptera que

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demain, la France soit la patrie de la négation des droits de l 'Homme. De même qu'il est nécessaire pour un individu de se poser de temps à autre la question: Qui suis-je ?, de même, pour une nation, cette pause dans le présent afin d'avoir ce regard sur le passé est indispensable: Qui sommes-nous ?, D 'OÙvenonsnous?, Où allons-nous? sont ces questions qui permettent à une nation ou à un peuple de rechercher l'équilibre et la cohérence de son destin en vue d'éclairer les chemins du futur car Une nation ne peut être qu'au prix de se rechercher elle-même sans fin. (Fernand Braudel). L'un des intérêts de cet événement, pensait-on, c'est d'avoir fait apparaJIre aux Français avec éclat les valeurs communes, celles qu'ils partagent plus ou moins consciemment et qui constituent le socle intangible de la nation, au-delà des clivages politiques partisans. N'est-ce pas l'essentiel? Le plus important semblait être ainsi cet éveil de la conscience civique chez les jeunes et les moins jeunes. Effectivement, quand arriva le jour du second tour de l'élection présidentielle, ce 5 mai 2002, ah! Que la République était belle! Jeunes, vieux, hommes, femmes, tous prenaient d'assaut les bureaux de vote de nos villes et campagnes et, partout, en rangs compacts, attendaient patiemment d'accomplir le devoir sacré de la République, chacun serrant précieusement contre lui son bulletin de vote incarnant ses espoirs, ses craintes, sa vision de l'avenir, le sien et celui de la France. Ces bulletins venaient de mains différentes, blanches, jaunes, noires, basanées, vieilles, jeunes, des mains d'origines diverses dont certaines ont vu le jour à deux pas du bureau de vote, tandis que des dizaines, des centaines d'autres sont nées à des milliers de kilomètres de là, sous d'autres régimes et sont devenues ftançaises par la grâce des lois de la République. J'avais devant moi une petite darne très âgée, munie d'une canne et pliée en deux sous le poids des ans, en équilibre précaire sur des jambes ftêles et qui, prenant son bulletin de vote pour sa carte d'identité, vit des assesseurs du bureau de vote, enthousiastes et dévoués, la prendre en charge avec délicatesse pour l'aider à accomplir son devoir civique. Elle y parviendra avec difficulté, mais avec dignité. Tous ces bulletins, venant de mains si diverses, avaient cependant la même couleur, celle de la

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République et allaient dans la même urne où, mélangés, ils donnaient, à la sortie, la République. La France avait donc voté massivement. On s'est dit: les fractures de la nation sont enfin réduites, les plaies et bosses de la République sont pansées, le feu à la démocratie circonscrit, le sens du devoir civique inscrit et rivé aux consciences, la République sauvée! Et pourtant! Avec la levée en masse des citoyens et les résultats du second tour de l'élection présidentielle, l'on a éteint l'incendie, certes, mais les braises couvent toujours sous la cendre, la plaie demeure sous la cicatrice. Les élections législatives, à peine quelques semaines plus tard, devaient en apporter l'étonnante démonstration. Le second tour de ces législatives confirma, de loin, la tendance du premier tour, quatre Français sur dix s'abstenant; avec 38% d'abstentions, tous les records de la Ve République étaient battus. Et les jeunes raflèrent toutes les palmes en la matière, ceux précisément qui avaient formé les flots des manifestations monstres et des défilés colorés et sonores du lendemain du 21 avril 2002. 58% des jeunes de 18 à 24 ans et 54% des 25-34 ans se sont abstenus! Situation sans précédent dans les annales électorales de la République. Jamais les Français dans leur ensemble, toutes générations confondues, n'avaient aussi peu voté depuis l'établissement de la République en 1870. Les Français seraient-ils les enfants gâtés de la démocratie? Encore une fois, pour moi, l'événement ici, le désastre, ce n'est ni le score du Front National, ni la masse des élus de la droite classique, ni la défàite de la gauche mais bien ce double record de l'abstention à quelques semaines d'intervalle. On s'est aperçu alors que beaucoup de citoyens français ne s'étaient pas inscrits sur les listes électorales de leur commune. Entre les deux tours de l'élection présidentielle de 2002, certains jeunes adultes de 23 à 26 ans se sont, semble-t-il, aperçus qu'ils n'étaient pas allés chercher leur carte d'électeur à la mairie ou qu'ils n'étaient pas inscrits sur les listes électorales pour diverses raisons dont l'inconscience et la négligence. Le pire, qui à mon sens révèle la profondeur de cette crise civique, c'est d'avoir entendu le soir du second tour de ces élections législatives, le 16 juin 2002, un ministre de la République, fraîchement promu, affirmer sans sourciller, sur le plateau d'une chaîne de télévision publique, au cours d'un débat

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organisé, que 39% d'abstentionnistes, cela n'était pas grave et constituait même une bonne chose car, expliquait-il, ce sont les extrêmes - de droite et de gauche - qui se sont abstenus; comme si ces électeurs de quelque bord qu'ils fussent ne faisaient pas partie de la nation. Là réside certainement la réalité du désastre civique. Si l'on en juge par l'évolution du taux d'abstentions aux différentes élections législatives depuis 1958, assurément le ver est daps la République ainsi que l'atteste le tableau suivant.

Année Abstentions en % 1958 23,68 27,99 1962 20,2 1967 1968 22,19 1973 18,23 1978 15,14 1981 24,96 1986 22 1988 30, Il 1993 32,49 1997 28,93 2002 38 L'abstention au 2e tour des législatives sous la Ve République
(Source: Assemblée nationale)

Au VUde ce tableau où apparaissent la lente agonie de l'esprit civique sous la froideur des chimes et le record d'abstentions de 2002, l'intérêt ne doit plus porter sur les partis gagnants ou perdants, mais sur le pourquoi du phénomène et surtout la nécessité d'une profonde réflexion sur l'état des institutions de la République et l'avenir de la démocratie en France. Cependant la réflexion sur l'état des institutions n'a de sens que si elle passe par celle sur l'état de la société. Quel était donc le sens de ces manifestations qui ont agité la France entre les deux tours de la présidentielle de 2002 ?

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Fallait-il manifester entre les deux tours de l'élection présidentielle contre le score du candidat du Front National? Les manifestants des lendemains du 21 avril pouvaient-ils se prévaloir du sceau de la démocratie pour battre le pavé de nos villes? Ces manifestations heurtent quelque peu, par ailleurs, ma conception de la démocratie. Si les règles de celle-ci confèrent à chaque citoyen la faculté de voter librement, selon sa conscience intime, ces manifestations apparaissent dès lors comme peu compatibles avec la démocratie. Car enfin, ceux qui ont voté pour M. Le Pen, à partir du moment où ce candidat et son parti n'ont pas été écartés de la compétition pour des raisons constitutionnelles ou éthiques, ne sont-ils pas des citoyens français? Ont-ils exprimé ce choix sous la contrainte? Ont-ils entravé le libre choix de leurs concitoyens? Pourquoi alors contester un suffrage librement et démocratiquement exprimé? Peut-on (et de quel droit) contester un suffrage démocratique au nom de la démocratie? A moins de considérer celle-ci comme un idéal qu'il faut atteindre, y compris au moyen de la contrainte et de l'ostracisme. La rue ne doit pas contredire les urnes dès lors que les élections se sont déroulées normalement sans tache d'irrégularités et conformément à l'esprit de la loi. De telles manifestations pourraient être de nature à porter atteinte à la démocratie elle-même. Certes, voir tant de monde et tant de jeunes en particulier dans les rues manifester au nom de la démocratie, des valeurs de la République, a quelque chose de réconfortant qui autorise l'espoir. Certes, l'histoire nous enseigne qu'il est des circonstances où, pour défendre la démocratie, il faut descendre dans la rue. Sans doute que la démocratie a parfois besoin du concours de la rue pour s'affirmer ou pour être, tout simplement. Mais l'ume demeure supérieure à la rue dans un pays de vieille démocratie comme la France. La démocratie se joue dans les urnes. La démocratie et la République vivent essentiellement par les urnes et la liberté du choix de la couleur politique de son bulletin. Le problème à mon sens se situe ailleurs. Pourquoi les jeunes citoyens français ont-ils si massivement déserté les urnes? Faut-il interpréter leur abstention comme un désaveu à r égard de la classe politique ou de la pratique politique en France? Dans l'un ou l'autre cas, il s'agit d'une crise de la politique, d'une crise civique et ceci n'est 18

pas anodin. En tout état de cause, pour l'ensemble de ces élections de 2002, jamais une crise civique d'une telle ampleur en temps de paix et de relative prospérité économique n'a été enregistrée en France. En a-t-on vraiment pris la mesure? Le regard des politiques sur le peuple a-t-il changé depuis? Le regard du peuple sur les politiques a-t-il changé? Une inculture civique indigne du pays des révolutions. Dans ce pays des révolutions politiques par excellence qu'est la France, où des siècles de lutte et de sacrifices ont, pensait-on, ancré le réflexe démocratique dans la culture des citoyens, le vote républicain est aujourd'hui tributaire des premiers rayons du soleil. La décision de nombre de citoyens d'aller voter ou non étant suspendue aux caprices de la météorologie. On ira voter peut-être s'il ne fait pas beau. Et s'il fait beau, l'appel de la plage bleue ou celui du tourisme urbain sera plus fort que l'appel des urnes. Derrière tout cela, sans doute l'illettrisme civique de nombreux Français entre pour une part non négligeable dans les abstentions aux différentes élections. Demandez dans les rues aux citoyens adultes rencontrés au hasard, de vous citer les principaux dispositifs de la Constitution de la Ve République, vous aurez des surprises. Beaucoup s'abstiennent de voter parce qu'ils ignorent tout du fonctionnement de nos institutions. TIsne savent pas ce qu'est un député ni quelles sont ses prérogatives exactes, encore moins celles d'un conseiller général ou d'un conseiller régional. Quant au député européen, il est vraisemblablement trop lointain. Ces élections de 2002 ont constitué une véritable révélation: une inculture civique indigne d'un pays de vieille culture démocratique comme la France caractérise une frange non négligeable de la population. Dès le lendemain du premier tour de l'élection présidentielle, le 22 avril 2002, les mairies de plusieurs communes du pays ont enregistré une véritable ruée de jeunes et de moins jeunes vers les bureaux d'inscription sur les listes électorales. Parmi eux, certains semblaient surpris d'apprendre qu'il fallait pour cela satisfaire à quelques formalités: des pièces à fournir, un certificat de domicile... D'autres voulaient voter à Nantes alors qu'ils sont domiciliés à Lille, sans fonnalités. Bon nombre de ceux qui demandaient à voter par procuration découvraient à cette occasion qu'il y avait

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un préalable et des délais à respecter. Le même soir, l'émission Le téléphone sonne de France Inter donnait le sentiment, suite aux questions des auditeurs, de se trouver subitement dans un pays neuf qui s'ouvrait à la démocratie, quelque part au centre de l' Afuque ou en Amazonie, en Papouasie..., dont les citoyens apprenaient à l'instant même le b-a-ba du vote: l'utilisation correcte du bulletin pour qu'il soit validé, le mécanisme, l'organisation, le sens même du vote, le rôle des assesseurs... Des citoyens appelaient pour savoir s'il était possible de mettre plusieurs bulletins au même nom dans la même enveloppe pour bien marquer leur préférence pour un candidat. De quelle éducation civique ces électeurs peuvent-ils faire bénéficier leurs enfants? Certains ignoraient tout, non seulement de la signification et de l'importance du vote, mais aussi du fonctionnement élémentaire des institutions du pays. Enfin bon nombre de Français semblent confondre un bulletin de vote et un billet de loterie. Le vote devenant ainsi une simple question d'instinct ou d'humeur, on a alors tendance à prendre le bureau de vote pour un supermarché où l'on achète un produit au hasard, sans savoir si cet achat correspond à un besoin justifié ou non. Chez ces citoyens, le vote n'est plus cet acte qui procède d'une réflexion fondée sur la raison, mais un réflexe dicté par l'émotion. D'autres, lors du deuxième tour de l'élection présidentielle, auraient voulu se rendre au bureau de vote avec des gants et une épingle à linge pour se pincer le nez en votant! Vouloir mettre des gants ou se boucher le nez pour voter parce qu'on n'aime pas celui à qui l'on accorde son suffrage par nécessité, non par choix, dénote chez ceux qui se livrent à de tels gestes, au mieux une légèreté d'esprit, au pire une vacuité de convictions républicaines et démocratiques. Comment alors parler de valeurs de la République si on ignore la République? Et comment des citoyens français peuvent-ils comprendre le fonctionnement de l'Union européenne, s'ils ignorent le fonctionnement des institutions de leur propre pays? Mais l'abstention aux élections est aussi une autre forme d'incivisme sans doute encore plus grave. L'illettrisme civique, tout comme l'illettrisme ordinaire, constitue un handicap lourd, véritable facteur d'exclusion et d'auto-exclusion sociale; il pousse certains de nos compatriotes

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à se barricader dans le bunker du désespoir et du ressentiment et, à l'occasion, à se servir du bulletin de vote comme d'une bombe, au pire à se murer dans l'abstention. Ces élections auront donc été aussi cette formidable leçon plénière d'éducation civique, une pédagogie collective autant qu'un exercice démocratique qui sera peut-être (il faut l'espérer) un acte fondateur du renouveau républicain, initiateur de la réflexion politique en France, pédagogie collective de démocratie que les hommes politiques n'ont plus dispensée depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale et la Libération. L'éducation citoyenne, l'acquisition d'une culture civique et démocratique est une construction permanente qui ne peut être dévolue aux seuls pouvoirs publics. Ce devrait être l'affaire de tous.

Qui sont ceux qui ne votent pas?

La première motivation pour aller voter, c'est se dire que c'est utile et qu'il est nécessaire d'y aller. II s'agit donc de donner à ceux qui ne votent pas cette conviction. Cela touche à l'essence même de la politique. Le sens du vote est inséparable de celui de la politique. Si les gens ne vont pas voter, au-delà des explications liées au discrédit des hommes politiques, il y a sans doute aussi l'ignorance du sens de la politique. II est courant d'entendre dire lors des périodes électorales la politique ne m'intéresse pas. Or tout est politique. Tous les choix et actes qui touchent à la vie des citoyens, de ceux qui vivent dans le plus petit bourg comme de ceux qui habitent les plus grandes agglomérations sont éminemment politiques; qu'on exerce ou non une profession, on ne peut y échapper. Cela concerne l'adduction d'eau, le tracé d'une nouvelle ligne de voie ferrée, l'implantation ou la fermeture d'une école, un projet d'urbanisme. Comment peut-on ne pas se sentir concerné par la

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politique dès lors qu'on vit au sein d'une société ou d'une communauté? Et ceux qui votent? On distingue ceux qui votent en connaissance de cause, en particulier de l 'histoire, par respect pour tous ceux qui, au péril de leur vie, ont lutté pour que le citoyen français puisse, par le moyen du vote participer à la gestion de sa propre vie et de celle de la nation; qui votent aussi parce que convaincus que le vote n'est pas seulement un droit mais tout aussi bien un devoir et un privilège. Ceux qui votent par sens du devoir civique, qui savent que le gouvernement de la nation requiert le concours ou le point de vue de tous, ou du plus grand nombre. Ceux qui votent par idéologie, parce que désireux d'imprimer à la vie de la société les idées qui leur semblent les meilleures et les convictions qui les animent. Ceux qui votent pour la beauté de la démocratie et sa prééminence sur d'autres formes de gouvernement. Ceux qui votent par intérêt personnel ou par attachement à telle ou telle personnalité, à tel ou tel parti ou mouvement politique ou pour une motivation pratique: faire avancer un dossier personnel ou collectif, proposer un projet concret... Ceux qui votent par tradition familiale ou par habitude et qui, mécaniquement, accordent leur suffrage sans raisonnement préalable, sans se poser trop de questions, qui votent en somme par instinct. Enfin, ceux qui votent par dépit, pour éliminer politiquement untel ou empêcher tel autre d'être élu. Ceux-là ont tous de bonnes raisons de voter car on ne vote pas qu'avec la raison, on vote aussi avec les émotions. L'éventail des motivations qui déterminent le vote des citoyens est suffisamment large pour que chacun y trouve raison et matière à exercer son devoir civique comme c'était surtout le cas lors de ces élections de 2002. Le fait qu'en dépit de toutes ces possibilités de choix et d'expression offertes par un si grand nombre de partis représentés et de candidatures, et que tant de Français ne se soient pas sentis concernés, le fait qu'un si grand nombre d'entre eux n'aient pas jugé utile d'accomplir ce geste simple mais non banal de mettre un bulletin dans l'urne et que le pays enregistre les taux d'abstentions les plus élevés de toute

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l'histoire de la République lors d'élections aussi capitales, c'est, à n'en pas douter, pour le moins un indice préoccupant de mauvaise santé démocratique et de malaise social profond. Diagnostic alarmant qui requiert attention et fait obligation de s'interroger et sur l'état de la démocratie en France, et sur celui des institutions de la République comme sur l'état de la société française. Pourquoi un tel naufrage de la démocratie? Qui sont ceux qui ont manqué à l'appel à l'heure du dépouillement des bulletins? Ce sont ceux-là qui, par le poids de leur nombre, ont fait chavirer le navire. Après un naufrage, on ne s'attarde pas sur l'identité des rescapés (ici ceux qui ont voté) ; on s'intéresse plutôt à ceux qui ont manqué à l'appel et dont le nom figure toutefois sur le rôle d'équipage car ce navire est bien celui de la nation, notre demeure commune, à bord duquel nous sommes tous, à la fois passagers et membres d'équipage. Or le navire France, voguant sur les mers de l'Histoire, exige la main de tous; l'avis, le savoir et le savoirfaire de tous, hommes et femmes, grands ou petits, riches ou pauvres, afin d'arriver à bon port dans les meilleures conditions possibles. Le pire, c'est le désintérêt pour le sort du navire. La République meurt de l'indifférence des citoyens. L'inculture civique n'explique pas tout. On aura beau décliner sur tous les tons les valeurs de la République, certaines fractions de la société y seront hermétiques, en particulier ceux qui manquent de perspective et d'horizon individuels, les paumés, ceux qui ont perdu l'espoir de retrouver l'espoir. n existe six millions de pauvres en France selon les estimations de l'INSEE. Parmi ceux-là, il ya ceux qui se sentent en marge de la République, oubliés, voire méprisés, en butte à l'indifférence de l'Etat, absents des discours, du regard et des actes. Ceux à qui on n'explique rien, on ne demande rien si ce n'est la veille où l'avant-veille de voter pour quelqu'un qu'ils ne connaissent pas et qui les ignore. Le contraire de l'amour, ce n'est pas la haine, mais l'indifférence. Pour ceux-là qui se murent dans le silence et le ressentiment, que signifie le vote? Il est indispensable d'établir des passerelles entre toutes les couches de la société. n ne suffit pas pour cela de redistribuer de l'argent, encore faut-il aussi pouvoir partager la parole, l'écoute, le regard. C'est sûrement un des moyens de consolider le ciment social en pratiquant dans les faits les préceptes de

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notre devise: liberté, égalité, fraternité. La prospérité des citoyens est liée à l'Etat juste. Il existe également une autre catégorie de citoyens réftactaires au bulletin de vote parce que victimes d'un matraquage médiatique vecteur d'une sous-culture politique qui n'est en fait que brouillage de l'esprit civique. Quand le bruit des médias couvre ainsi le message des responsables de la nation, la perte de repères et l'abrutissement collectif deviennent la règle. Entre les médias qui font de la politique une affaire de Guignols et le manque de pédagogie des hommes politiques, beaucoup de Français perdent le sens du vote, lequel se résume pour eux à une simple manifestation d'humeur, une sorte de défoulement rituel individuel ou collectif. Il s'ensuit un dévoiement certain du sens même de la politique, donc une dépolitisation d'une ftaction de la population, notamment parmi les plus jeunes et les moins armés culturellement. Le dénigrement systématique des institutions du pays et de ceux qui en sont responsables favorise l'absence de réflexion critique, de capacité d'analyse et de discernement. La seule culture politique véhiculée par ces organes censés informer et former, se confond avec une culture de dérision, d'irrespect des hommes et des institutions surtout quand les politiques eux-mêmes tombent dans le piège des apparences. Dès lors, toutes les dérives deviennent possibles. Une certaine fascination morbide pour le grotesque et le sensationnel de la caricature s'emparant d'un certain public, des faits positifs potentiellement éducatifs un jeune de seize ans qui se jette à l'eau pour sauver une mère de famille désespérée qui se noie passent sous silence comme indignes de l'attention des médias. Ce fait n'est pas productif d'audimat. Comme on vit dans l'esprit du jeu et dans l'univers des Guignols, les politiques eux-mêmes deviennent des figures de jeu sans discernement ni sens de l'élémentaire respect dû à la fonction. Le chef de l'Etat n'échappe pas à cette règle implicite, il devient lui-même figure de jeu par excellence, comme sa charge. Et comme ces hommes politiques ont, tels que présentés par ces médias, le mauvais rôle par nature, et portent de facto le masque burlesque de la dérision, leur rejet de manière générale entraîne le rejet de la politique elle-même, la confusion s'emparant des esprits. Là réside le pire pour une nation chargée

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d'histoire et de luttes politiques pour le triomphe de la raison et de la démocratie. Dans ce contexte précis, s'agissant des médias, il faut surtout entendre la télévision car les journaux quotidiens ou magazines hebdomadaires autorisent la comparaison (donc la réflexion) des informations, qu'ils diffusent avec celles présentées par d'autres quotidiens ou revues, ce qui laisse la possibilité de rechercher l'objectivité minimale ou lejuste milieu par et pour soi-même. La télévision ne permet aucune prise de distance de cette nature. Elle déverse son lot de nouvelles en flots continus, bonnes ou mauvaises, sans possibilité de retour ni de comparaison simultanée avec d'autres chaînes émettrices. La possibilité qui nous est offerte de consulter cinq quotidiens ou cinq hebdomadaires simultanément n'a pas d'équivalent à la télévision où les mots et les images règnent sans partage, ce qui en fait une source d'information à part. On ne saurait demander que cet organe d'information, de culture et de divertissement se mette au service d'une faction politique, ni qu'il soit engagé au service d'une quelconque cause, y compris l'éducation civique de l'opinion ou de la jeunesse; cependant le minimum exigible serait que les responsables des chaînes de télévision aient conscience de la responsabilité qui leur incombe dans le traitement de l'information, dans la programmation des émissions destinées au grand public, en direction des jeunes ou d'adultes moins avertis, en un mot, qu'ils aient conscience du pouvoir de formation et de déformation dont ils disposent sur l'opinion. Dans une société dépolitisée, où les médias servent de boussole culturelle et politique quasi-exclusive pour nombre de citoyens, il est fort probable que beaucoup d'entre eux se déterminent selon les images télévisuelles ou selon des sondages qu'ils leur servent en guise de bouillon du soir. Cela fait aussi beaucoup de moutons de Panurge dans la patrie de Descartes, de Fontenelle et de Voltaire. Quant aux sondages, autre relais et autre pouvoir de structuration de l'opinion, ils sont certes un élément d'information voire de démocratisation, cependant, ils ne devraient pas contribuer au dérèglement de la démocratie, ni confondre information et manipulation. Le thème du rôle des médias et celui des sondages en France mériterait qu'on y réfléchisse.

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