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FRANCE-ZAÏRE-CONGO 1960-1997

175 pages
Le 15 mars 1997, Kisangani tombe comme un fruit mûr. La rébellion menée par Laurent-Désiré Kabila bouscule la coalition hétéroclite qu'avait tenté de lui opposer le clan Mobutu et les réseaux français. La route de Kinshasa est ouverte. Cette fois-ci, le système Mobutu ne sera pas sauvé par une intervention française ou occidentale. Depuis 37 ans, les ingérences plus ou moins mercenaires avaient fini par devenir le "signe zaïrois". En 1997, les Africains ont triomphé des mercenaires, non l'inverse.
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FRANCE

-

ZAIRE
-

-

CONGO

1960

1997

Echec aux mercenaires

Agir ici est un réseau de citoyens français spécialisé dans l'intervention auprès des décideurs politiques et économiques des pays du Nord en faveur de relations Nord/Sud plus justes. Agir ici mène des campagnes d'opinion liées à l'actualité en collaboration avec d'autres associations françaises, européennes et internationales.
14 passage Dubail, 75010-Paris. Tél. 01 40 35 0700. Fax 01 40 35 06 20.

Survie est une association de citoyens qui intervient depuis 1983 auprès des responsables politiques français pour renforcer et rendre plus efficace la lutte contre l'extrême misère dans le monde. Survie milite pour une rénovation du dispositif de coopération, un assainissement des relations franco-africaines, et une opposition ferme à la banalisation des crimes contre l'humanité.
57 avenue du Maine, 750l4-Paris. Tél. 01 43 27 03 25. Fax 01 43 20 55 58.

La Coalition CFA (Citoyens France-Afrique) est animée par Agir ici et Survie. Elle comprend dans son noyau permanent: le CEDETIM, le Comité pour la démocratie et les droits de l'Homme au Rwanda, le Comité de Paris contre la purification ethnique, et Vigilance RwandalAfrique. Elle est rejointe ponctuellement par d'autres associations.

Comme ses prédécesseurs, ce Dossier noir emprunte sans compter à la lettre mensuelle éditée par Survie, Billets d'Afrique et d'ailleurs, Informations et avis de recherche sur les avatars des relations franco-africaines.

Les « Dossiers noirs»
de la politique africaine de la France

France - Zaïre - Congo 1960 - 1977
Echec aux mercenaires

Agir ici et Survie Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

Les « Dossiers noirs»
(chez L'Harmattan)

1 - Rwanda: la France choisit le camp du génocide. 2 - Les liaisons mafieuses de la Françafrique. 3 France, Tchad, Soudan, à tous les clans. 4 Présence militaire française en Afrique: dérives... 5 - Les candidats et l'Afrique: le dire et le faire.

-

(Regroupés

en un seul volume,

avec index. Janvier

1996, 383 p.).

6 - Jacques Chirac et la Françafrique. (Novembre 1995, 111 p.). Croisement

Retour à la case Foccart ?

7 - France-Cameroun.

dangereux /

(Juin 1996, 95 p.). 8 - Tchad, Niger. Escroqueries (Octobre 1996, 111 p.).
9 - France-Zaire-Congo, (Juin 1997, 175 p.). 1960-1977. Echec aux mercenaires. à la démocratie.

Autres publications d'Agir ici et Survie
L'Afrique à Biarritz. Mise en examen de la politique africaine de la France (Actes du « Contre-sommet» des 8 et 9 novembre 1994), Karthala,1995.

1997 ISBN 2-7384-5632-4

@ L'Harmattan,

Sommaire
Introduction: Kisangani(p. 7) - Mobutu la caricature (p. 9)
Façons de voir (p. 14)
Sigles (p. 6)

- Chiffres (p.8) - Carte (p. 10)

1° - La« Franzaire» militaire et civile (p. 19) Mercenaires et instructeurs: Une vieille histoire... (p. 20) D'Algérie au Katanga: les « affreux» (p. 21) Remplacer la Belgique (po25) IntelVentionnite : Enrayer la déconfiture (po30) - Enjeux (po32) Souveraineté bradée (po37) Arguties (po37) Réseaux et intérêts: Séductions (po39) - Vigie, pirates (po42)

-

2° - Françafrique-Mobutu contre Museveni-Kagame (po44) L'anti-Mobutu : Deux interprétations (po45) Une grille ethniste (po49) Habyarimana contre FPR (p. 52) Mobutu en habit « Turquoise» : Rebranchement (po55) - Image (po58) Triplice France-Zaïre-Soudan (po59) Guérillas en tous genres (po62) La relance du Hutu power: Bombe à retardement (po65)
Soutien franzaïrois (po 68)

- Nouages

(po 72)

3° - Une coalition régionale contre le mobutisme (p. 74) Catalyse: Pogroms et épuration (po75) - Stratégies (p. 78) Rebelles: Banyamulenge (po80) - Maï-Maï (po81) - L'AFDL (po82)
Kabila (po 84) - Moyens (po 87)

Pivots (po89) : Rwanda (p. 90) - Ouganda (p. 92) - Angola (po95) Appuis: Burundi (p. 97) - D'Asmara au Cap (po99) Et les USA? (p. 102)

4° - Rallye et déroute mobutistes (po 110)
La Sainte-aIliance pro-Mobutu (p. 110) : Tristes FAZ (p. 111)
Ex-FAR et lnterahamwe (p. 114) - FDD (po 116) - Unita (po 117) Soudan & Co (po 119) - Koweït, Maroc, Togo, etc. (po 120) Coopération (p. 121) Mercenaires: Commanditaires (po 124) - Sacrifice (po 130) Aliénation (p. 132) - De Denard à Tavernier (p. 134)

Extrême-droite (p. 136) - Filière serbe (p. 138) Feu d'artifices (p. 145) : L'intervention de novembre (p .146) Mobutu,le retour (p. 148)- Tentatives« humanitaires» (p. 151) Eviction (p. 154) - Contagion? (po158) Sale guerre... (p. 161) Conclusion: Peut-on arrêter la débâcle? (po165) Repères chronologiques (po168) 5

Principaux sigles
France et divers

AFP : Agence France-Presse DGSE: Direction générale de la sécurité extérieure DST: Direction de la sûreté du territoire FIDH : Fédération internationale des doits de l'Homme FMI : Fonds monétaire international HCR : Haut-Commissariat aux réfugiés HRW/A: Human Rights Watch/Mrica ONG: Organisation non-gouvernementale ONU: Organisation des Nations unies OUA: Organisation de l'unité africaine RFI : Radio-France Internationale RPR : Rassemblement pour la République Zaïre-Congo AFDL : Alliance des forces démocratiques pour la libération du CongoZaïre ANC: Armée nationale congolaise APLC : Armée populaire de libération du Congo AZADHO : Association zaïroise de défense des droits de l'Homme CNS : Conférence nationale souveraine DSP : Division spéciale présidentielle FAZ:Forcesarméeszaïroises FLNC: Front de libération nationale congolaise HCR-PT: Haut conseil de la République, Parlement de transition MPR: Mouvement populaire pour la révolution (parti unique, 1967-90) UDPS : Union pour la démocratie et le progrès social Afrique centrale et orientale AND (en anglais NDA) : Alliance nationale démocratique (Soudan) APLS (en anglais SPIA) : Armée populaire de libération du Soudan APR : Armée patriotique rwandaise (ex-)FAR: ex-Forces armées rwandaises Gusqu'à l'été 1994) CNCD : Conseil national pour la défense de la démocratie (Burundi) FDA (en anglais ADF) : Forces démocratiques alliées (Ouganda) FDD : Forces de défense de la démocratie (Burundi) FPR : Front patriotique rwandais Frodebu : Front pour la Démocratie au Burundi Unita : Union nationale pour l'indépendance totale de l'Angola

6

Introduction
Kisangani
15 mars 1997. Kisangani tombe comme un fruit mûr. La rébellion présidée par Laurent-Désiré Kabila bouscule la coalition hétéroclite qu'avait tenté de lui opposer le clan Mobutu, secouru par les réseaux Foccart et Pasqua - alliés sur ce coup. La route de Kinshasa est ouverte 1. En ces premiers mois de 1997, Kabila et ses troupes sont accueillis en libérateurs. Les Zaïrois 2, qui hésitaient à reconnaître cette résurgence improbable du lumumbisme, se décident à saisir l'opportunité proposée: balayer, enfin, le système Mobutu. Celui qui les a ruinés ne sera pas cette fois, contrairement à tant d'autres, remis en selle par une intervention française, ou occidentale. Ces ingérences plus ou moins mercenaires avaient fini par devenir le «signe zaïrois ». Il est vaincu: des Africains ont triomphé des mercenaires, et non l'inverse. A l'image de Bob Denard, les recruteurs vieillis ont montré leurs limites. On ne peut plus, en Afrique, «changer le cours de l'histoire

avec 500 hommes 3», dépêchés sur un coup de fil de
l'Elysée 4.Kisangani sera peut-être au néocolonialisme de la France ce que Dien Bien Phu fut à son colonialisme: le commencement de la fin.
1. Et Kisangani peut redevenir Stanleyville... 2. Bien qu'une majorité d'habitants du Congo-Kinshasa, celui de Patrice Lumumba, veuillent tourner la page du Zaïre de Mobutu, il nous a semblé plus conforme à l'histoire d'user des termes Zaïre et Zaïrois(es) pour la période où ils eurent cours, de 1971 à mai 1997. Avant et après, l'on parlera de Congo et de Congolais(es) sans précision supplémentaire dans cet ouvrage qui leur est consacré. Pour le pays et les habitants homonymes, au nord du fleuve Congo, on ajoutera la mention Brazzaville. 3. Selon le mot de Louis de Guiringaud, ministre des Affaires Etrangères sous le septennat de Valéry Giscard d'Estaing, rappelé par Arnaud de la Grange, Zaïre: la débâcle des chiens de gue"e, in Le Figaro du 07/04/97. 4. C'est ce type de croyance qui conduisit François et Jean-Christophe Mitterrand à engager 300 et jusqu'à 600 soldats d'élite français (commandos de marine et parachutistes) dans la guerre civile lWandaise, en 1990. 7

Quelques chiffres sur le Congo-Zaïre

5

Superficie: 2 345 000 km2 (l'Union européenne, sans la Scandinavie) débit du monde après l'Amazone Fleuve: Congo, 4374 km, 2ème Potentiel énergétique au site d'Inga = consommation française Population: environ 46 millions d'habitants (1997) Croissance de la population: 3 % par an entre 1960 et 2000 Espérance de vie: 45 ans (1995) Mortalité des moins de 5 ans: 22 % (1995) Principales villes: Kinshasa, Lubumbashi, Stanleyville-Kisangani, Mbuji-Mayi, Matadi, Kikwit, Mbandaka Produit national brut (PNB) : 5,3 milliards de $ (1995) Produit intérieur brut (PIB) réel, en parité de pouvoir d'achat: 21 milliards de $ (estimation pour 1993) ; le PIB réel par habitant (470 $ en 1993, l'un des trois plus faibles du monde), était sans doute à la dernière place en 1996 Dette extérieure: Il milliards de $ (1993) Taux d'alphabétisation des adultes: 67 % (1995) Taux net de scolarisation: 58,5 % (1995) Population ayant accès aux services de santé: 26 % (1985-95) Population ayant accès à l'eau potable: 41 % (1995) Population ayant accès à l'assainissement: 18 % (1995) Agriculture: 68 % de la population active (1990) Monnaie: 1970: IFF = 0,1 Zaïre; 1986: 1 FF = 10 Z; 1994 : IFF = 60 000 000 Z = 20 Nouveaux Zaïres (NZ) 04197 : IFF = 30 000 NZ

Comme les symboles mènent l'histoire, on peut s'attendre

à un effet de souffle,à des ondes de choc dans tout le « pré
carré» francophone, à commencer par Bangui et Brazzaville. Jean-François Bayart6 résume ce bilan affligeant:
s. D'après le PNUD, Rapport mondial sur le dévelopement humain 1996, Economica; L'Etat du monde 1996, La Découverte; La Lettre du Comité français de l'UNICEF, 03/97 ; et le dossier Cima de Info n° 14, Zaire, le géant africain, réalisé par Je an- François Ploquin. 6. Directeur du CERI (Centre d'études et de recherches internationales). 8

«La France est malade de l'Afrique. Nous avons été complices, au Rwanda, de la préparation d'un génocide. Nous avons organisé, voire fmancé, l'envoi au Zaïre de criminels de guerre serbes comme mercenaires, pour défendre une des dictatures les plus consternantes de la guerre froide. Tout indique, en outre, que le désastre de notre politique dans les Grands Lacs et au Zaïre, et les graves exactions qui l'ont accompagnée à Kisangani, resteront sans sanction. [...] Il est à craindre que la crédibilité de la France ne soit pour longtemps ruinée par la débâcle de sa politique en Afrique centrale 7».

Mobutu la caricature
Il n'est pas possible de comprendre la chute du mobutisme sans mesurer à quel point ses excès l'avaient fait disjoncter: il est toujours dangereux de rejoindre sa propre caricature 8. L'excès de pillage et la corruption sans limites ont délabré le pays, rongé son armée, et finalement paralysé l'indéniable génie politique du maréchal - cette façon inimitable de générer le chaos et de lui surnager. Commençons par le pillage - presqu'incommensurable 9. Malgré son incroyable «train de vie », Mobutu est devenu

l'un des dix hommes les plus riches du monde de la planète
11,

10.

Inver-

sement, les Congolais sont devenus le peuple le plus pauvre

alors qu'en 1965, lorsque Mobutu prit le
du Zaïre équivalait à

pouvoir, le niveau de développement celui de la Corée du Sud...

7. Interview au Monde du 29/04/97. 8. Rappelons ce mot de Philippe Madelin: « Tout ce qui a été dit et écrit à propos du président zaïrois est vrai. La réalité est même pire et plus dérisoire encore ~. ln L'or des dictatures, Fayard, 1993 9. Nous complétons ici, sans les reprendre, les indications fournies dans le Dossier noir n° 2, Les liaisons mafieuses de la Francafrique, in Dossiers noirs de la politique africaine de la France, n° 1 à 5, L'Harmattan, 1996, p. 82-85. 10. Avant d'être en partie dépouillé par les membres de sa famille et de sa bellefamille, par les généraux « diamantaires» Nzimbi et Baramoto, par l'âme damnée Seti Yale, et quelques autres intermédiaires ou prête-noms. Œ. Colette Braeckman, Mobutu, un pauvre vieil homme riche, in Le Soir du 13/05/97. Il. Passant très probablement en 1996 derrière les Mozambicains et les Ethiopiens, plus démunis qu'eux en 1993 (derniers chiffres connus).

9

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G) $ Etain Mines de diamant

20GE

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Nombre d'habitants > I000000
(500000 à 1000000J

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Gisements divers: cuivre. cobalt. Zinc, uranium, argent Pétrole (supposé)

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ZAMBIE

CARTE DU ZAIRE

Diverses enquêtes le confirment, et même une note remise au président Mitterrand en 1993 12 : la fortune de Mobutu
atteignait jusqu'à une date récente au moins 40 milliards de francs français 13 . Voici un peu plus de dix ans, le FMI et la

Banque mondiale arrivaient déjà à la même estimation

14.

En

1993, la moitié de cet argent était placé en Suisse. Depuis, une bonne partie a sans doute migré sous d'autres cieux 15 sud-africains ou latino-américains, par exemple. Les experts estiment toutefois que la somme des avoirs immobiliers et financiers de la famille de Mobutu en Suisse Times estime à 200 millions de francs la valeur des résidences de Mobutu dispersées à travers le monde 17. En 1978, l'entreprise d'Etat Gécamines, géant du cuivre et du cobalt, a dû virer sur un compte présidentiel la totalité de ses recettes à l'exportation 18. Ces recettes évaporées se sont

atteint encore plus de 5 milliards de francs 16. Le Financial

retrouvées sur des comptes spéciaux, à Genève mais aussi à Paris. De même, observe un professeur zaïrois, «l'exploitation de l'orfin ou du diamant n'ajamais été considérée comme une activité nationale, mais une activité privée au profit du seul

Mobutu

19».

Les comptoirs diamantaires du Kasaï étaient

12. Qui savait donc bien à qui il avait à faire. Les journalistes Pierre Favier et Michel Martin-Roland, spécialistes du double septennat mitterrandien, ont dévoilé le 17/05/97 une note confidentielle du 17/02/93 sur le sujet, remise au Président par la cellule africaine de l'Elysée (Gilles Delafon, Les 40 milliards du Uopard, in Le Journal du Dimanche du 18/05/97). 13. Sans qualificatif supplémentaire, les francs dont il sera question dans ce Dossier noir ne sont ni belges, ni CFA, mais français. Diviser par 5,8 environ pour avoir des dollars... 14.4 milliards de dollars au milieu des années 80, soit, au cours de l'époque, près de 40 milliards de francs. 15. Selon Marc Roche, L'essentiel des avoirs du dictateur déchu se trouverait en Afrique du Sud, in Le Monde du 21/05/97. 16. Akram ElIyas, La Suisse gère les avoirs de Mobutu, in La Tribune du 20/05/97. 17. Jimmy Burns et Mark Huband, 12/05/97. Traduit dans Le Monde du 18/05/97, La véridique histoire du maréchal Mobutu qui a construit une fortune de 4 milliards de dollars en pillant son pays. 18. Ordre de grandeur: un milliard de dollars. 19. Gilles Perrin, Mobutu a mi3le Zaïre a genoux, in La Vie du 15/05/97. Il

tenus par les hommes liges, libanais pour la plupart, de son fils Kongolo, surnommé « Saddam Hussein» 20. Les dernières années, dans un environnement économique et politique de plus en plus dégradé, le pillage s'est doublé d'une intense activité criminelle: trafic d'or et blanchiment d'argent sale, faux-monnayage. Selon un diplomate belge au Luxembourg, Mobutu a blanchi dans ce pays des sommes «fantastiques »21. A Kinshasa, l'opposition affirme que les intermédiaires libanais proches des milieux diamantaires 9nt été chargés par le clan Mobutu d'abriter en Amérique latine un nouveau pan de sa fortune (plus de 2 milliards de dollars), résultat d'un circuit de blanchiment des narco-dollars: il suffit d'acheter en espèces des diamants aux creuseurs zaïrois, puis de les revendre sur ce marché

très particulier 22.
Si, malgré tout, Crésus avait moins de facilités sur la fin sa cour ou son clan, son millier de cousins, fidèles, courtisans

-

on a parlé de cash crunch 23 (crise de liquidités) -, c'est que ou « conseillers », lui coûtaient quelque 2 milliards de francs
par an. Selon un universitaire de Kinshasa, «Mobutu a une grosse clientèle à contenter, et plus on s'est enfoncé dans la crise, plus cette clientèle s'est étendue 24». C'est aussi qu'inves-

tie dans des propriétés, des pays lointains, ou par l'intermédiaire de proches qui font de la rétention, la fortune de Mobutu n'est pas très liquide. Elle n'en reste pas moins colossale 25, au regard surtout du dénuement zaïrois.
20. Œ. Marc Roche, art. cité. 21. Jimmy Burns et Mark Huband, art. cité. 22. Œ. François Misser et Olivier Vallée, Les gemmocraties: l'économie politique du diamant africain, Desclée de Brouwer, 1997. 23. James Rupert et David B. Ottaway, Mobutu's Newest Woe: Cash Crunch (Encore un nouveau malheur pour Mobutu: la crise de liquidités), Washington Post, in International Herald Tribune du 07/04/97. 24. Gilles Perrin, Mobutu a mis le Zaïre a genoux, in La Vie du 15/05/97. 25. Entre 23 et 39 milliards de francs selon William Drozdiak, Search for Mobutu's Wealth Centers on Switzerland (A la recherche des sièges de la fortune de Mobutu en Suisse), Washington Post, in International Herald Tribune, 27/05/97. Une fortune masquée par un « vaste réseau d'entreprises vides et de faux noms ». 12

Car il faut considérer l'envers de la médaille:
«Une économie détruite, des infrastructures sur lesquelles la brousse a triomphé, des villes pantelantes, un peuple abandonné à lui-même et qui a retrouvé les grandes endémies qui terrorisaient les coloniaux belges 26, ce gigantesque gaspillage de ressources matérielles n'est cependant rien au regard du gâchis humain. Car le dictateur a aussi dévoré les hommes. [u.] Générations d'intellectuels [.u] dévoyés, récupérés par le pouvoir ou laissés en friche, dans la misère morale et matérielle. Qui fera jamais le compte des enfants privés d'école, des filles obligées de se prostituer pour vivre [.u]? Qui recensera jamais ces "anti-valeurs" qui ont durant trente ans imprégné le quotidien du Congo-Zaïre? La vénalité, le mensonge, la cruauté avec les pauvres et l'obséquiosité à l'égard des puissants 27».

Il fallait tricher, flatter, s'aplatir pour survivre. Il fallait y exceller pour s'enrichir. La quasi totalité de la classe politique et une grande partie des intellectuels n'ont pu résister. Mobutu s'est payé, en quelque sorte, la dignité du peuple congolais - qui mettra un certain temps à s'en remettre. Tout cela ne trouble guère 1'«intéressé»: «Depuis le
temps que je m'esquinte à son service, je ne dois rien au peuple,

c'est lui qui me doit28»,déclare-t-il, superbe. Tant d'autres aussi n'ont pas été gênés. Tous ceux qui ont adoré Mobutu ou profité de ses largesses sont complices de son système de vases communicants. Cela inclut, on le verra, tous les présidents de la République française depuis 20 ans, et leurs
coteries

- soit tout

le spectre des

«

partis de gouvernement

».

Il ne faut donc pas s'étonner du peu d'empressement de la
26. A lui seul, la situation du principal hôpital de Kinshasa

- qui

survit

(mal),

dans

«une misère matérielle indescriptible~, grâce à un personnel débrouillard ou héroïque (ou les deux à Ja fois), résume l'état dans lequel Mobutu a laissé le Zaïre. Cf. Colette Braeckman, Un désatre sanitaire, une tragédie humanitaire, in Le Soir du 17/05/97. Que Mobutu ait donné à cet hôpital le nom de sa mère, Mama Yemo, laisse rêveur sur ses investissements affectifs. 27. Colette Braeckman, Trente ans pour abattre le décor de l'histrion qui voulut être roi, in Le Soir du 20/05/97. 28. Propos cité par Colette Braeckman, Un pouvoir bâti sur le pillage et la manoeuvre, in Le Soir du 18/05/97.

13

France

à geler les avoirs du vampire zaïrois et de ses
29

proches, ou à mettre sous séquestre leurs propriétés
qu'a fait la Suisse pour la villa de Savigny.

- ce

La Françafrique

30

ne fut pas la seule à parrainer le mobu-

tisme. La position stratégique du Congo-Zaïre et ses immenses richesses ont fait saliver bien d'autres sponsors, depuis le roi des Belges Léopold II : les Etats-Unis, la France (après la Belgique), Israël, le Maroc, l'Afrique du Sud et d'innombrables mafias. Mais elle fut la plus insistante, jusqu'à une sorte d'acharnement thérapeutique quelque peu suspect: on ne sait pas tout, encore, des attachements franco-zaïrois, des

connexions de la « Franzaïre 31». Façons de voir Nous allons tenter d'en éclairer l'épisode final (puisque le Zaïre, sous cette appellation du moins, a sombré). Il est très difficile de pronostiquer la suite - pour le Zaïre redevenu Congo, pour cette part de l'Afrique qui a voulu, par la violence, accoucher ce changement, et pour la France. Elle est renvoyée à elle-même, avant de pouvoir à nouveau, peutêtre, s'adresser aux pays du Sud et en être écoutée. Nous privilégierons les logiques des acteurs, et plus précisément de ces trois-là (le Congo, une part de l'Afrique, la France), encore dépassés, voire «sonnés» par ce qui s'est passé d'Uvira à Kinshasa. Et nous remonterons jusqu'à quarante ans en arrière. Ces trois logiques, enracinées dans l'histoire, déterminent en effet le regard porté (du citoyen à l'homme politique ou au journaliste) sur la conquête du Zaïre par les troupes de l'Alliance de Laurent-Désiré Kabila, la chute du mobutisme, et le retour au «Congo» originel. D'où trois types de
29.Agir ici et Survie s'associent aux projets Je campagnes à ce sujet. 30. Le sens de cette appellation est rappelé au début du chapitre 1. 31. Œ. chapitre 1, p. 19.

14

regards, parfois très fortement divergents: grosso modo, le zaïro/congolais, l'africain et le français (inséré/décalé dans le regard occidental). Ce sont de tels points de vue qui ont forcé les événements, ou y ont fait obstacle.

1. N'en

déplaise aux étrangers que fascinait le génie poli-

tique de Mobutu32, les Zaïrois étaient saturés de pillage et
d'humiliation. Malgré leurs réticences initiales sur le contenu de l'Alliance, ils ont, en la laissant triompher, voulu croire que l'emporterait, en elle et par elle, une aspiration profonde: renouer avec la ferveur de l'indépendance, avec cette « âme» qui, telle Lumumba, fut dévorée par d'ignobles appétits. Et certes Kabila, par son histoire et une partie de son personnage, peut incarner la résistance congolaise, l'envie de repartir avant ces maudits carrefours où la CIA, les intérêts belges, puis les réseaux français désignèrent la voie Mobutu. Sera-t-il capable de faire prévaloir cette part-là? Et puis, l'on ne gomme pas comme cela 36 ans d'histoire. Des travers se sont pris. Des dynamiques se sont affirmées: une sorte d'obstination basique à survivre, une sève éton-

nante de solidarité33 qui, de l'intérieur, cherchait en vain à
modifier le cours du mobutisme. Pour beaucoup de Zaïrois, le têtu Tshisekedi incarne cette poussée «zaïroise» des énergies - et c'est pourquoi il a défendu, pas seulement au nom d'une continuité juridique, l'appellation «Zaïre» 34.Il affiche ainsi sa faiblesse principale - celle de n'avoir pu ou voulu rompre brutalement avec un cours catastrophique. Mais il est en cela même représentatif d'une majorité de Zaïrois...
32. Telle ministre de la coopération Jacques Godfrain, déclarant fin juillet 1996 : « S'il y avait des élections aujourd'hu~ Mobutu serait sans doute largement élu ~. 33. cr Jean-Philippe Peemans, Crise de la modernisation et pratiques populaires au Zaïre et en Afrique, L'Harmattan, 1997. 34. De même que certains de ses partisans opposent le chant de l'hymne La Zaïroise, institué par Mobutu dont ils furent les opposants, à La Congolaise, l'hymne de Lumumba rétabli par Kabila.

15

Kabila veut les faire redevenir Congolais. Mais les deux atouts qui ont assuré sa victoire peuvent se muer en handicaps: l'appui de ses alliés étrangers; son imperméabilité

au compromissocio-politique« à la zaïroise».
Au-delà des problèmes d'hommes (la périlleuse rencontre des obstinations Kabila-Tshisekedi), le nouveau Congo ne démarrera que s'il adopte le meilleur de l'intelligence du Zaïre - ce ressort que tant d'années de non-sens ont forgé aux Zaïrois. La greffe n'est pas acquise... 2. Pour la plupart des Africains, la fin du mobutisme s'inscrit dans une succession d'arrachements, souvent cher payés, aux séquelles du colonialisme et/ou aux faux-pas des indépendances: il fallait montrer que Mobutu n'est pas l'Afrique, pas plus qu'Idi Amin Dada, Mengistu ou l'apartheid. Ce n'était pas qu'une question de principes, ou d'image: Mobutu avait fait trop de dégâts dans la région, trop manipulé les bombes ethnicistes. La moitié du continent, ou presque, s'est liguée contre lui, et l'a vaincu. Autour de trois pivots: l'Ouganda, le Rwanda et l'Angola. Les réflexes mercenaires de la Françafrique n'ont pas fait le poids face à cette détermination nouvelle, qui a écarté aussi les préventions et calculs des Occidentaux. Ceux-ci (les Africains aussi) déplorent le coût en vies humaines de ces ruptures. Ils pourraient s'interroger sur leurs responsabilités dans ce qui, peut-être, les a rendues inéluctables. Et puis, leur histoire en ce xxe siècle (les deux guerres mondiales, la Shoah, Hiroshima, les massacres coloniaux et les guerres néocoloniales) témoigne de trop peu de sagesse dans la conduite des conflits pour qu'ils puissent donner des leçons d'accouchement sans douleur. Enfin, ils ne sont plus en posture d'interdire aux Africains de prendre leurs propres responsabilités. Tout juste peuvent-ils les inviter à les assumer jusqu'au bout, au Congo-Zaïre notamment.

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3. Chez les Occidentaux, le désappointement domine

35.

Politiquement, l'Afrique les pousse au retrait, ou à la retraite, en tout cas à changer d'attitude. Ce n'est que justice. Les affaires minières vont reprendre, mais ce n'est guère exaltant. Plus profondément, l'opinion a l'impression, justifiée, d'assister à une série de reculs du droit des gens, consécutive à une déroute de la «communauté internationale». Oui, celle-ci a quasi disparu. L'impuissance face au drame des réfugiés non-combattants, otages puis bouclier humain, affamés par centaines de milliers, massacrés par milliers 36, devrait conduire à s'interroger sur cette disparition. Il est certain d'abord que jamais plus ne sera opérationnelle une «communauté internationale» trop dominée par l'Occident, ses intérêts et ses façons de voir. La conscience occidentale d'autre part, en ce qu'elle a de meilleur, revendique le bannissement des crimes contre l'humanité. Si elle veut aller au-delà des voeux pieux, il lui faudra bien commencer par admettre que le procès de Nuremberg a été une exception conjoncturelle. Le génocide arménien est resté impuni; la France et les Etats-Unis, notamment, ont conféré la respectabilité diplomatique aux responsables du génocide cambodgien. Enfin, l'insignifiance des mécanismes de sanction du génocide de 1994, au Rwanda (après la dérobade des forces de l'ONU), a convaincu les parties concernées que cette « communauté internationale» ne brassait que du vent, et qu'il fallait se faire justice soi-même. Une conclusion évidemment régressive.

35. Même si les Américains ont, mieux que les Français, perçu certaines évolutions qui, de toute façon, leur échappent. 36. A l'heure où nous achevons ce Dossier, les informations les plus alarmantes circulent sur l'ampleur de ces massacres. Une enquête internationale est indispensable. Robert Garreton, rapporteur spécial de l'ONU pour les droits de l'Homme au Zaïre/Congo, compte i'effectuer dès juin 1997. Voir chapitre 4, p. xx.

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