Futur Antérieur 14

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Face à l'émergence des nouveaux nationalismes, on assiste de plus en plus en Europe à la crise radicale de la forme-Etat. En Yougoslavie, les Serbes et les Croates s'opposent dans une guerre sans merci, faite de " purifications ethniques " et d'étouffement des libertés (S. Zizek, J.M.Vincent). En Italie, l'effondrement de la première République sous les attaques de la Mafia, de la corruption institutionnelle et des Ligues Lombardes est désormais un évènement politique accompli (T. Negri). En France, l'après-référendum a ouvert une série de questions décisives pour l'avenir de l'Europe et sur le " déficit démocratique " (D.Berger). Entre autres, dans ce numéro de Futur Antérieur, J. Revel nous propose une lecture de Michel Foucault axée sur le concept de transgression et sur les pratiques politiques. R. Iannuzzi analyse la pensée de Césare Beccaria et la catégorie de despotisme légal ; tandis que J. Bidet et G. C. Pizzi contribuent au débat sur la modernité et le general intellect.
Publié le : lundi 1 juin 1992
Lecture(s) : 77
EAN13 : 9782296275478
Nombre de pages : 160
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N° 14 -

1992/6

Bimestriel

Futur antérieur

N° 14

J.

D. BERGER, R. IANNUZZI, M. JAROSZ, P. MACHEREY, C. MAillET, L. NANCY, T. NEGRI, P. NICOLAS-lE STRAT, F. DE OLlVIERA, G. C. PIZZI,J. REVEL, J.-M. VINCENT, S. ZIZEK
BIDET,
Publié avec le concours du Centre national des lettres

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Sommaire du n° 14, 1992/6
La marche du temps:
Après le référendum français, la politique par la crise (D. BERG ER). ............................. Requiem pour un faussaire (F. de OLIVIERA)............. Italie année zéro (T. NEGRI)..................................
Yougoslavie: la barbarie nationaliste (J.-M. VINCENT).

5 10 16 21

Slavoj ZIZEK,Le rêve du nationalisme expliqué par
le rêve du mal radical.. .. . .. . .. . .. . . .. .. .. . .. . . . . .. . . . . . .. . Maria JAROSZ, Les coOts sociaux de la privatisation en Pologne .............................

24 48 66 71 75 92 97 105 127

Monogrammes IX (Jean-Luc NANCY)............... Chronique du dinosaure V: Victor, ou comment s'en débarrasser (Pierre MACHEREY).... ... ... ... .., ..... . Judith REVEL,Scolies de Michel Foucault: de la transgression littéraire à la pratique politique..... Gian Carlo PIZZI, L'ouvrier toyotiste et le general intellect.......................................... Raffaele IANNUZZI, Machines politiques et despotismes. Pour une lecture "Des délits et des peines" de
Cesare Beccaria. . . . . . . . . . . . . . . . ... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Jacques BIDET,Pour une théorie générale de la société moderne. Prélude à un éloge du communisme......... Chantal MAILLET,Le rire des anges .. .. . .. .. . .. ..

Lectures:
Pascal NICOLAS-LE STRAT, Une pensée du retrait, la sociologie du quotidien de M. Maffesoli. . . . . . . . . . . . .

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Futur antérieur
Directeur de publication: Jean-Marie VINCENT.

Comité de rédaction:
Claude AMEy Saverio ANSAWI Denis BERGER Alisa DEL RE MichaelHARoT

Helena HIRATA
Maurizio LAzzARA TO Andrea MoREUl Toni NEGRI

Gian Carlo Prm
Michèle RrOT-SARCEY Nicole-Édith THÉVENIN Jean-Marie VINCENT

Rédaction, 49, rue des Partants, 75020 Paris.

@ L'Harmattan, 1992 ISBN: 2-7384-1781-7

LA

MARCHE

DU TEMPS

Après le référendum français la politique par la crise

Inutile de rappeler ici lafaible marge qui, au soir du référendumfrançais sur Maastricht, séparait les oui des non: toute la vie politique, nationale et européenne, vit, depuis le 20 septembre, les contre-coups de ce vote étriqué. Il n'est pas nécessaire non plus de souligner l'état de division et d'incertitude de l'opinion quant à l'avenir à moyen terme: le phénomène n'est pas nouveau.. il a seulement été amplifié par la nature même de la consultation qui, en une question unique, mêlait le principe de l'unité européenne à la lettre d'un traité, difficilement assimilable, mal ficelé, plus discutable dans nombre de ses dispositions. Mais l'important n'est pas là. L'important est que l'intégration européenne n'a pas été remise en question et qu'au contraire, elle est devenue objet de débats et source de préoccupation pour une partie importante de la population. En même temps, le grand nombre de votes défavorables oblige les dirigeants de tous les pays européens à se tenir sur leurs gardes: ils n'ont plus les mains totalement libres pour poursuivre une action limitée aux sommets du Conseil et de la Commission. Une victoire des "non" aurait ouvert une crise dont la droite la plus douteuse aurait été la bénéficiaire principale. Le non de gauche a été statistiquement important. Mais, au niveau politique, il n'avait pas deforce consistante: les dirigeants du Parti Communiste comme les partisans de Jean-Pierre Chevènement, qui en constituaient les bataillons principaux, ont mené une campagne à forts relents nationalistes.. par là même, ils s'interdisaient de répondre efficacement aux Pasqua et autres De Villiers, et autres du non-cocorico, qui auraient mené l'offensive pour un repli national, en soi absurde et porteur de crises internationales graves.

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Mais. par ailleurs. un succ~s écrasant du oui aurait eu des conséquences tr~ négatives. Il aurait accentué l'écart immense qui existe déjà entre l'Europe des salariés, des régions -l'Europe qui seule peut donner un sens à tous les projets d'union - et les lieux calfeutrés OÙse prennent les décisions essentielles. Ce "déficit démocratique" , pour reprendre le terme approximatif qui a eu

cours dans le débat. constitue. de fait. la plus sérieuse des
menaces que symbolisait Maastricht. L'absence de contrôle sur les démarches d'unification économique et politique est. bien plus que le poids des quinze mille fonctionnaires de la "technocratie bruxelloise", une menace pour l'avenir, un obstacle à ce que l'Europe joue un rôle pleinement positif dans la réalisation d'un nouvel ordre mondial. Il est donc en soi opportun que, chahuté par 49% de votants,

les gouvernants en tous genres soient amenés à reprendre
l'antienne que Pierre Bérégovoy a ramonné sur les écrans. dès le 20 septembre: il faut agir différemment. La promesse ne p~se sans doute pas lourd,. du moins indique-t-elle qu'un espace se découpe pour une action différente - reste à savoir si existent des forces à la hauteur de cet enjeu.

La charpie française
En France, rien n'est assuré. L'analyse des résultats du référendumfait ressortir une extrême dispersion, tant sociologique que politique. Les commentateurs ont, à juste titre, souligné qu'une forte majorité d'ouvriers, de paysans et d'employés avaient dit non à Maastricht. alors que. du côté des couches nouvelles de salariés, des enseignants, le plus grand nombre émettait un vote favorable. Il n'y a pas lieu de tirer ce constat des conclusions excessives: l'Europe ne divise pas les Français entre une base plébéienne et fruste et des "cadres" plus évolués. Mais il convient de tenir compte de ce que les couches sociales - et les régions -les plus touchées par la crise et le chômage ont exprimé par le non un désarroi qui peut avoir des conséquences dangereuses. Les votes hostiles des ouvriers sont bien autre chose qu'un "vote de classe", un refus délibéré de l'Europe du capital. Certes, la carte des résultats montre que dans les zones OÙle Parti Communiste a une implantation ancienne, le non l'emporte en général largement. Mais cette corrélation n'implique nullement que. pour

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autant, le PCF soit en mesure de mobiliser, comme autrefois, cet

électorat du refus. Au contraire, on doit se demander, en
s'inspirant d'exemples tels que celui defeue la "banlieue rouge" de Seine Saint-Denis, si une bonne partie de la clientèle populaire communiste ne subit pas, en même temps, l'influence des thèmes populistes du Front national, lui aussi partisan du non. La persistance des influences électorales joue aussi pour le centre et la droite. Ainsi, la Bretagne, pourtant touchée aussi par la crise, a-t-elle majoritairement suivi les consignes enfaveur du oui que diffusaient les élus du Centre Démocratique et Social (CDS), héritiers de la tradition démocrate-chrétienne de la région. Mais, dans ce cas comme dans la plupart des autres, le vote ne signifie plus l'adhésion à la politique du parti choisi - ce qui laisse une grande marge d'incertitude quant aux comportements des électeurs en dehors des consultations électorales. Notons enfin l'invraisemblable situation des deux partis les plus irifluents jusqu'ici: le RPR et le Parti Socialiste. Le premier a vu son dirigeant historique,Jacques Chirac,favorable au oui, être mis proprement en minorité par sa base et son électorat, qui ont suivi dans le non Charles Pasqua et Philippe Seguin, héraults d'un nationalisme populaire qui est une des composantes du gaullisme. Du coup le blason, ci-devant racorni, de Valéry Giscard d'Estaing, promoteur du oui libéral, s'est trouvé quelque peu redoré. Ces péripéties n'auraient que peu d'importance si elles ne plongeaient la droite qui, en dépit de son absence de perspectives, a d'excellentes chances de remporter les élections législatives de 1993, dans une confusion frisant la débilité. Sombre avenir! Quant au Parti Socialiste, on est en droit de se demander jusqu'à quel point il existe encore commeforce nationale distincte du gouvernement en place. Dans des régions où son implantation remonte aux grandes heures du mouvement ouvrier français (le Nord et le Pas-de-Calais tout particulièrement) ses consignes en faveur du oui n'ont pas été suivies par son propre électorat. Lors des élections à l'Assemblée nationale, son groupe parlementaire risque d'être réduit à une portion ultra-congrue. Mais, surtout, il semble peu capable de retrouver un dynamisme qui lui permette de peser sur les événements. Si l'on complète ce tableau sommaire par le constat de lafaiblesse politique des écologistes (Verts et Génération Écologie) qui ont pourtant le vent en poupe; si l'on ajoute l'immaturité actuelle des tentatives de recomposition d'une gauche nouvelle, on est

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amené à une conclusion quelque peu pessimiste. Même si elle
n'atteint pas l'ampleur de celle de l1talie, la crise de la représentation politique et la crise des partis du système est profonde dans la

France de 1992.1l n'est pas excessif d'affirmer qu'aucune majorité, qu'aucun gouvernement ne sera en mesure d'assurer une stabilité politique durable. Même si aucune rupture majeure ne se produit, une telle situation risque de favoriser le développement de larges courants populistes et nationalistes. On sait que ce que cela peut signifier.

Maladies européennes
La situationfrançaise n'est singulière que parce que la France est, avec le Danemark et l1rlande, le seul pays où était organisé un référendum à propos de Maastricht. Partout ailleurs, la crise est identique et, du niveau de chaque nation, se porte aux étages des institutions européennes elles-mêmes. Pas en avant en direction de l'unité européenne, Maastricht en révèle toutes les faiblesses du processus. La contradiction la plus importante s'exprime, à l'heure du ralentissement généralisé de l'économie mondiale, par les disparités entre les États des douze. Les perturbations monétaires sont la traduction la plus immédiate de ces inégalités. Il en résulte une incertitude à propos de la configuration de l'union qui va se réaliser dans les prochaines années. Si il est probable que les ruptures majeures soient évitées, nul ne sait exactement quel sera le "noyau dur" de l'après Maastricht (même si le tandem franco-allemand semble devoir se maintenir). Quelle place y tiendront la Grande-Bretagne, l'Italie, l'Espagne? Dans quelle mesure la monnaie unique qui, quoiqu'on en pense, est l'axe indispensable de l'union telle qu'elle se fait, pourra-t-elle être réalisée? Quel équilibre sera trouvé entre les diverses instances de décision européenne? Quels rapports s'établiront avec l'Est? Autant de questions qui ne trouveront que difficilement une réponse rapide? Ce qui, pratiquement, signifie que la crise des États de l'Europe occidentale - à laquelle Maastricht tente de fournir une issue - ne trouvera pas des solutions à moyen terme. Bien plus, les embarras de la construction européenne auront un effet en retour sur les situations nationales. Les difficultés économiques, le chômage, l'impression de despotisme de sommet qui risquent de donner les décisions prises par les conseils et

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comités renforceront l'incertitude, Lacrainte, le recours au nationalisme, voire au régionalisme comme protection illusoire contre un changement jugé obscur. Il y a, hélas, encore de tristes jours pour l'Europe que le populisme risque de grignoter. Souligner ces risques de turbulences politiques et sociales n'équivaut pas à barrer l'avenir. La crise, les crises actuelles sont un passage inévitable dès lors que La nécessité indiscutable d'une unification européenne s'exprime dans un cadre où jusqu'ici la démocratie la plus élémentaire a tenu peu de place. On ne peut réagir à ces dangers qu'en les affrontant. Le nationalisme, la démagogie ne sont pas inscrits dans le registre de la nécessité. Mais pour les stopper, iifaut donner à la réflexion et à Lalutte une dimension renouvelée. Ni sur le plan économique ni au niveau politique, des solutions ne peuvent être trouvées dans le seul cadre national. Une culture politique européenne émancipatrice est à créer. Dire, le plus concrètement possible, quelles pratiques sont possibles au niveau européen (en matière de lutte contre le chômage, de coordination des politiques monétaires ou industrielles, dans les relations avec l'Est, etc.). Trouver les formes d'organisation qui permettent une coopération, à l'échelle du continent, entre les forces de lutte. Il est grand temps de réfléchir à ces urgences. (D.B.)

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Brésil, Requiem pOlir un faussaire
Cet article a été écrit au Brésil quelques jours avant le vote parlementaire qui a abouti, le 29 septembre 1992, à l' "impeachment" du président brésilien Fernando Collor de Mello, avec 38 voix contre 441 voix pour l' "impeachment". Cet événement, une première dans l'histoire du pays, s'est déroulé après les travaux d'une CPI (Commission Parlementaire d'Investigation) sur des accusations formulées à l'encontre du président, de corruption et de détournement de fonds publics. A l'occasion de ce "Collorgate", comme l'événement a été baptisé par les médias, le pays a été secoué par de très importantes mobilisations de masse (de jusqu'à 700 000 manifestants) d'étudiants, de lycéens, de salariés de différents secteurs économiques et de non salariés, des militants de différents partis de gauche et des militants syndicaux, réclamant le départ du président Collor et revendiquant plus "d'éthique dans la politique", mot d'ordre qui a occupé entièrement la scène des mobilisations populaires, au détriment de revendications économiques et salariales, en dépit de l'appauvrissement et des conditions de vie très difficiles de la majorité écrasante de la population avec l'essor, encore une fois, de l'inflation dans le pays.
La commission parlementaire qui mène des investigations sur la quadrille des PCSl est le résultat de l'essor et du renforcement, au Brésil, d'une opinion publique qui est en train de structurer progressivement, quoique avec quelques difficultés, une sphère publique démocratique. Le Congrès s'est montré, jusqu'à maintenant, son digne représentant, en écoutant ses clameurs, qui ne sont pas celles des Catons enragés mais celles de la citoyenneté, et non seulement des contribuables, comme pense le credo libéral.
1. PC, diminutif utilisé par la presse pendant la durée du "Collorgate", du nom de Paulo César Faria, un proche collaborateur de Color de Mello et le financeur de sa campagne électorale pour la présidence de la république. 10

L'élection même de Collor, si on se souvient bien, a été due, en partie au moins, à cette opinion publique. Son "leit motiv" au premier tour était celui de l'inefficacité de l'État. Inefficacité qui amène les citoyens à faire de longues files d'attente au INSS2, mais aussi à supporter l'arrogance des hommes de pouvoir qui transforment les rapports sociaux en rapports d'esclavage. Lefait que Collor soit devenu un faussaire par rapport aux attentes et à la révolte populaire et citoyenne était implicite dans sa plate-forme, qui était restée dans le premier constat, mais n'avançait pas jusqu'au deuxième. Ses adversaires le savaient, mais la majorité de ses électeurs ne le soupçonnait même pas. On doit aussi à l'opinion publique la déroute des falsifications. En dépit de la situation terrible qui balaye le pays, la citoyenneté est debout, contre l'arbitraire", allant à la Justice,

obligeant des anciens corrompus à se présenter comme des
hommes publics au-dessus de tout soupçon. ACM3 et MALUF4 ne se présentent-ils pas aujourd'hui avec la pose de gardiens de la moralisation de la chose publique? En connaissant les personnages, le phénomène serait risible, mais la vérité est que leurs futurs politiciens exigent, dorénavant, qu'ils assument des profils d'honnêteté, malgré eux. Le trafic des PCs ne provient pas des tares des bandes d'Alagoas5 ni des familles. Des interprétations de cet ordre sont d'autres démonstrations d'archaïsme, ainsi que les pratiques qui sont l'objet d'investigation. Ce qui est visible est la précarité du système politique, tel qu'il est structuré. Collor ne passe pas pour un "outsider", tout le monde le savait, sans aucune base sociale, ni même bourgeoise. Son ascension au premier tour de l'élection présidentielle a été un phénomène de messianisme politique, rare dans la politique brésilienne (remember Janio)6. Au deuxième tour, l'appui de la grande bourgeoisie, peureuse de la modernité

2. L'institut national de sécurité sociale: l'accès au système de soins implique de faire de longues queues dans la mesure où les professionnels conventionnés sont centralisés dans les instituts publics. 3. ACM : Antonio Carlos Magalhaes, gouverneur de l'État de Bahia. 4. MALUF : politicien de droite, candidat maire de la ville de Silo Paulo au deuxième tour des élections municipales qui auront lieu le 15 septembre 1992. 5. Alagoas: État du Brésil d'où est originaire le président Collar. 6. Janio, leader charismatique, qui a été élu président de la république à la fm des années 50 et qui a renoncé à son poste en 1961. 11

représentée par une victoire possible de Lula7 a rempli les poches des PCs et a transformé la dispute électorale en guerre de classes.

Les hommes de pouvoir ne croyaient pas aux réformes de Collor, et lui-même s'est cru libre de les réaliser, à sa manière, de façon autoritaire. Il se croyait un messie. Ses précurseurs étaient, certainement, "bioniques"S - autoritaires, mais il n'était pas, comme Sarney9, un homme du système. Ce dernier est probablement un "honest man", sans être saint. Mais il est un politicien conformiste. La présidence lui est tombé dessus comme un cadeau et comme un cauchemar. Pour Collor, il s'agissait de prédestination. Ne faisant pas partie du système, et n'étant pas membre éminent des bourgeoisies, mais étant sans doute de droite, Collor en acceptant comme il a accepté les" contributions" généreuses de la campagne électorale, s'est condamné d'avance à se transformer en prisonnier d'un ou des deux "cercles de pouvoir" infernaux. Il faut avoir lu Andrei Konchalovsky pour apprendre que les chocolats du pouvoir doivent être mangés dans le lieu du pouvoir. . . Dans le cas de Collor, les chocolats sont la mesquinerie de l'utilisation de la pathétiqf!.e Miriam CordeirolO : il est maintenant obligé de la "déguster" - peut-être seulement sous la forme des PCs, ce qui n'améliore pas beaucoup le goût - chaque fois que l'ACM ou une entreprise sous-traitante lui reproche ces minutes fatidiques à la télévision. Le dénouement est tragique et même le pire ennemi électoral de Collor ne peut s'en réjouir. Il ne s'agit pas d'une tragédie grecque, et ses dégâts ne sont pas d'ordre familial : ce n'est pas non plus Dostoievsky, même si certains rictus "collorés" de Fernando et de Pedrosll peuvent suggérer des démons... Mais, du
7. Lula, Luis Inacio da Silva, du parti des travailleurs, qui a perdu les élections présidentielles au deuxième tour, au profit de Collor. 8. "Bionico" : néologisme brésilien désignant les politiciens non élus, mais "parachutés" ou nommés par le gouvernement. 9. Sarney: le président de la république non élu qui a précédé Collor. 10. Miriam Cordeiro est le nom de l'ex-compagne de Lula, qui a été présentée par Collor devant les médias pendant la campagne électorale au premier tour; elle aurait résisté dans le passé aux pressions de Lula pour avorter. Cet épisode a été considéré comme déterminant, dans un pays très catholique,pour le résultat favorableà Collor au deuxième tour. 11. Fernandos, allusion à Collor, prénom de Collor ; Pedros, allusion à Pedro Collor de Mello, frère cadet de l'ex-président, qui a initié il y a quelques mois cette affaire, au début d'apparence "familiale" - la Collorgate" 12

point de vue des institutions et des procès politiques, le dégât peut être énorme. Collor est entouré par un "cercle du pouvoir" doublement mortel, les anneaux du pouvoir économique et du pouvoir politique. Ceux qui ont rempli ces sacoches de "contributions" généreuses pour la campagne électorale, exigent leur dû sous forme de privilèges dans les adjudications. Ils sont ceux qui lui donnent un soutien au Congrès et lui demandent des faveurs pour leurs entreprises ou celles de leurs "maîtres". Ils l'ont soutenu parce qu'ils savaient qu'il s'agissait d'un faussaire vis-à-vis de la colère populaire et citoyenne, et ils renforcent leur appui quand ils se rendent compte que le faussaire s'isole de plus en plus, acculé par l'accroissement défavorable de l'opinion publique. Une dialectique infernale. Ils s'appellent - et on les nomme pêle-mêle - des firmes sous-traitantes, des banquiers, ACM, Borhausen, Fiuza, Odebrecht, OAS, la chaîne de télévision GLOBO, Roberto Marinho, Tratex, Cetenco, Votorantim et la liste serait interminable12. Les PCs sont des affairistes qui, comme il est de règle do.ns les bonnes affaires, s'enrichissent également. En paraphrasant Roberto Schwartz13, on peut dire: le moment est très mauvais, excellent pour les changements qui sont revendiqués. La récession, dont la férocité a été probablement aiguisée par le mandat destructif donné à Collor, a réalisé un énorme travail, sale, pour lequel la société a déjà payé très cher. Il faut maintenant profiter des richesses de l'iniquité, une ancienne leçon évangélique. Cependant, sans continuer do.ns le chemin néolibéral. Les acteurs sociaux les plus importants ont déjà montré de quoi ils sont capables, dès que les politiciens rectifient le système politique. L'accord récent des firmes de construction automobile14

(en allusion au Watergate, en allant à la télévision pour dénoncer son frère de corruption et d'utilisation de drogues. 12. Cette liste inclut pèle-mêle des noms d'entreprises sous-traitantes bénéficiaires des commandes d'État émanant de Collor (comme par exemple Odebrecht, OAS, Tratex, Cetenco, etc.) ; des ministres d'État partisans de Collor et appartenant au même parti politique que celui de l'ex-président, le PFL (par exemple Fiuza), etc. 13. Roberto Schwartz: critique littéraire brésilien. L'auteur se réfère à un éditorial de la Revue du CEBRAP (Sâo Paulo), où Schwartz dit que la situation est très mauvaise, excellente pour éditer une (nouvelle) revue... 14. Accord où les centrales syndicales combatives de Sâo Bernardo, région de la banlieue de Sâo Paulo où se concentrent les constructeurs
13

est une preuve de la maturité des classes sociales brésiliennes les plus modernes et de la capacité de leurs représentations institutionnelles, assez loin du larmoiement défaitiste. En dépit du recul apparent, il ny a pas de doute que cet accord représente un point de repère dans l'histoire des rapports capital-travail .. il peut devenir le paradigme d'accords privés qui, par leur socialisation, sont transportés vers la sphère publique, en modifiant laforme de la politique au Brésil. Le directeur du Fonds monétaire international (FMI), dans sa dernière visite au pays, a cherché à rencontrer, pour la première fois dans l'histoire des rapports du FMI avec le Brésil - ce qui est probablement aussi très rare dans l'histoire du FMI avec n'importe quel autre pays -les directions syndicales que le mandat destructif de Collor avait cherché à supprimer. Camdessus n'a fait que reconnaître les changements qui ont eu lieu, reconnaissant dans ces directions la capacité d'hommes d'État, c'est-à-dire d'hommes qui, par le pouvoir de leurs organisations et par la capacité d'interpréter et de représenter leurs classes sociales, vont au-delà de leurs intérêts. Le directeur du FMI est venu reconnaître

que la politique économique au Brésil aujourd'hui passe par la
négociation sociale. Il ny a donc pas de place pour le défaitisme. Le Congrès doit mener la Commission d'Investigation jusqu'au bout et commencer le procès d' "impeachment" du président qui disposera, encore, de la possibilité de renoncer avant de faire plus de dégâts. Mais il incombe aux entrepreneurs, la démarche décisive. La crainte de la grande bourgeoisie, qu'avec Collor disparaisse son projet néolibéral, est aujourd'hui le seul rapport de Collor et l'alibi du PFLle parti du gouvernement - pour maintenir tout le pays otage d'un gouvernement qui a déjà perdu toute sa raison d'être. ACM et PFL sont les bénéficiaires de cette indécision des entrepreneurs. Mais ils doivent comprendre que le projet néo-libéral n'est pas viable ni avec Collor ni sans lui, et qu'il ne représente que la liquidation de la Nation. Le message de l' "impeachment" n'est cependant pas dirigé exclusivement contre le président. Sans aucune illusion, sans les transports de Catons de province ou des Robespierre d'Arabie, et conscients qu'il y aura toujours des problèmes dans le croisement subtil entre le public et le privé, il existe une immense majorité de
automobiles, ont pris une partie importante dans la négociation et dans la décision.

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citoyens qui distingue clairement ce qui est le terrain propre de la lutte des intérêts privés et ce qui est un vol pure et simple du denier public. Et elle est disposée àfaire reconnaître aux politiciens cette différence. Il faut compléter la réforme du système politique, pour défaire

la possibilité que les mandataires de la volonté populaire et les représentants des classes sociales soient des otages des cercles de pouvoir. Pour qu'ils soient des représentants, pas des délégués.
Pour que le Congrès National ne soit pas un "cordon sanitaire" 15

d'oligarchies politiques,

empêchant que le travail moderne

d'acteurs de la taille de ceux qui ont élaboré l'accord des constructeurs automobiles fructifie en politiques économiques et sociales. Pour que le président ne soit pas lui-même, soit quelqu'un qui vient du système et vit confortablement en lui, soit quelqu'un qui vient de l'extérieur et qui vend son mandat, comme il est arrivé avec Collar ou, finalement, qui est empêché de gouverner, comme ce pourrait être le cas avec Lula, par exemple. La convergence de ces trois mouvements, celui de laformation d'une opinion publique, de la capacité de faire un pacte de la part des classes sociales modernes et la réforme du système politique constituent la formation si souhaitée d'une sphère publique démocratique, capable de tracer les chemins de l'expansion économique et de la justice sociale, loin du darwinisme social et de l'idol/ltrie de l'État. La société brésilienne contient tous les éléments de cette modernité, mais nous pouvons, dans un moment d'inattention, glisser et plonger d'une seule fois dans le marécage des PCs. Là où ils nous attendent, avec leurs patrons, pour justifier leur indigence: "c'est la société qui est hypocrite". (p.d.D.)

15. En français dans le texte. 15

Italie année zéro
Il était unefois une République, un État sans histoires, mais néanmoins doté d'une structure bizarre et compliquée. Dans cette République, laforce dominante était tout à lafois populiste et capitaliste, cléricale et mafieuse, bureaucratique et atlantiste. Jamais force politique au monde n'a constitué une classe politique d'une telle longévité, les mêmes personnes gouvern~rent cette république pacifique de 1945 à 1992. Ce syst~me était un syst~me démocratique, c'est-à-dire qu'il comprenait aussi une opposition. L'opposition était républicaine et socialiste, laïque et affairiste, syndicale et (dans une certaine mesure) philosoviétique. La caractéristique de cette république bizarre et compliquée était que par principe (certains ajoutaient: principe inscrit dans la Constitution à partir de Yalta) l'opposition ne pouvait parvenir au gouvernement. La constitution de la République était donc fondée sur une double r~gle : pour la Démocratie Chrétienne l'obligation de diriger, pour le Parti Communiste l'obligation de constituer pour toujours l'opposition. sans aucune possibilité de s'emparer des commandes de l'État. Les politologues avaient qualifié ce syst~me de "bipartisme imparfait". Cette forme constitutionnelle avait été tellement bien intériorisée que lorsque le Parti Communiste se trouva approcher de la majorité absolue, pour toute une série de raisons qui ne lui devaient rien, ses dirigeants s'empress~rent de déclarer que 51% des voix ne suffisaient pas à légitimer le passage de l'opposition au gouvernement. Ce syst~me politique permit à la République de connaître un développement capitalistique impétueux : le Produit Intérieur Brut italien se plaça au quatri~me ou au cinqui~me rang mondial. En même temps se développa un ÉtatProvidence efficace, bien que lui aussi "imparfait" (la mafia, avec une minuscule, en était par exemple un des organes). Dans ce système, il n'existait pas de forces politiques en lutte contre le système, ou proposant des alternatives à cet équilibre "imparfait"

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