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Gabon la postcolonie en débat

De
125 pages
La démocratie gabonaise est-elle en progression ou en régression ? Telle est la principale question à laquelle tente de répondre cet ouvrage en montrant que l'enlisement de la transition démocratique au Gabon est d'abord à rechercher dans des institutions politiques qui ont installé le pays dans le statut hybride de "postcolonie". L'auteur aborde également la question de la pauvreté sous l'angle d'une idéologie nihiliste que donne à voir l'existence des bidonvilles sordides dans "l'émirat pétrolier" d'Afrique centrale.
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Marc Mvé BEKALE

GABON
LA POSTCOLONIE EN DÉBAT

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-PoJytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

<9 L' Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4509-1

A ma mère, Continent d'amour

«Ce n'est pas parce que les choses sont difficiles que nous n'osons pas, c'est parce que nous n'osons pas que les

choses sont difficiles. » Sénèque

« Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement. » Emmanuel Kant, Qu'est-ce que les Lumières?

«

C'est parce qu'ils n'ont su rien dire que les hommes se
»

tuent.

Yambo Ouologuem, Devoir de violence

INTRODUCTION Dans son ouvrage Ecoute, homme blanc I, consacré

essentiellement

à

«

l'élite tragique et occidentalisée

du

tiers-monde », l'écrivain noir américain Richard Wright voyait le Nègre comme une «création du Blanc». Ce qu'il résumait par la formule suivante: « The Negro is America's Metaphor ».1 L'on retrouve cette idée, examinée sous un angle philosophique, dans l'ouvrage de V-y Mudimbe, The Invention of Africa. Pour l'universitaire américain d'origine congolaise, la modernité africaine repose sur un concentré de fantasmes et de fausses idées qui remontent à l'antiquité grecque.2 Quelle est notre responsabilité dans la survivance du miroir fantasmatique à travers lequel le monde regarde le continent africain? Existe-t-il des voies possibles pour que l'Afrique cesse d'être une
1 Il convient de préciser que cette phrase apparaît dans un chapitre où Wright réévalue la question raciale dans la littérature noire américaine. Voir Richard Wright, White Man, Listen!, New York, Doubleday & Company, 1957, p. 109. 2 V-y Mudimbe, The Invention of Africa, Bloomington, Indiana University Press, 1988.

9

construction fantasmée, lourde de conséquences incalculables? Sans doute la réponse relève-t-elle davantage de la réflexion philosophique. Elle est à rechercher chez un penseur comme JeanPaul Sartre qui a su interpréter le rapport de soi à autrui. En effet, dans L'Être et le Néant (1943), Sartre tente de démontrer que face à l'Autre, il y a aliénation de mon être car l 'homme apparaît souvent dans un monde dont le

sens est préconçu.

Sous le regard d'autrui,

« je

suis

en esclavage », «je rencontre ici tout à coup l'aliénation totale de ma personne: je suis quelque chose que je n'ai pas choisi d'être ».3 La libération de l'emprise d'autrui, un peu à la manière de la dialectique hégélienne du maître et de l'esclave, se déroule d'abord au niveau de la conscience car, tout en étant victime de l'Autre, je suis surtout complice de la manœuvre qui conduit à ma pétrification en non-être ou en « en-soi », selon la terminologie sartrienne. C'est dans la conscience de ma réification que s'enclenche le mouvement par lequel je recouvre le sens de mon existence et de mon identité. La naissance d'une Afrique nouvelle constitue une longue entreprise, dont le premier acte se joue dans la conscience de notre-être-dans-Ie-monde: qui sommes-nous? Que sommes-nous devenus? Allonsnous quelque part ou vers l'abîme? La maîtrise de notre marche dans l 'histoire pose a priori la nécessité d'un questionnement sur nous-mêmes, sur les clivages qui nous séparent en tant qu'individus. Elle nous invite à interroger la notion « d'identité », devenue meurtrière en un siècle où le décryptage du génome humain a pourtant réussi à faire tomber, l'une après l'autre, les barrières artificielles érigées
3 Jean-Paul Sartre, 1943, p. 314. L'Être et le Néant, Paris, Gallimard,

10

entre les hommes. Ainsi chaque jour découvronsnous que l'aventure existentielle est une œuvre toujours en devenir. Il en va de même des identités qui obéissent aux lois de l'évolution et de la métamorphose. L'on ne saurait tuer au nom de l'appartenance ethnique. Des entités tels que la race, l'ethnie, le sexe etc., parce que soumises à l'arbitraire de la vie, sont tout simplement clandestines. Elles s'imposent à nous sans nous laisser le moindre choix - certes le choix intervient a posteriori. Nul ne naît punu, fang ou téké. Les ethnies sont des faits culturels. Elles sont interchangeables comme les nationalités ou les religions. De ce point de vue, le meurtre ethnique, qui a culminé dans le génocide rwandais, apparaît tout simplement absurde et gratuit. C'est une violence sans motif ni fondement. Nous Africains devons intégrer la réalité d'un monde mû par des interférences multiples, dont la maîtrise doit aboutir à des dynamiques nouvelles. Tel est le principal enjeu de cette collection. Elle cherche à instaurer un espace de réflexion et de débats visant à l'avènement d'une Afrique consciente de la sacralité de l'existence humaine. Car la démocratie sera un vain projet et une pure propagande politicoidéologique hors la conscience du sens de l'Être. Sacraliser l'existence humaine, c'est permettre au droit et aux valeurs démocratiques (liberté, justice, égalité, respect mutuel, etc.) de pénétrer les espaces qui lui sont aujourd 'hui interdits. Il n'est pas un Africain qui ne se soit interrogé sur l'émotion universelle suscitée par la démolition des Twin Towers de New York le Il septembre 2001. Les réactions engendrées par cet événement nous ont ouvert les yeux quant à la vacuité du discours sur l'égalité des hommes: la vie de 3000 Américains vaut bien plus que celle de 800000 Rwandais. Obnubilés par nos jérémiades, nous ne nous sommes jamais Il

empressés de comprendre pourquoi il en est ainsi. A qui le tort si l'Africain est une valeur zéro sur l'échelle existentielle? En Occident, la vie humaine est protégée alors que du Rwanda en Sierra Leone, elle est désacralisée à coups de machette.4 Dans les

sociétés dites

«

civilisées », la sanctification

de la vie

se traduit par l'application des droits énoncés dans les textes constitutionnels. Elle est advenue au terme des grandes luttes historiques, dont celle menée aujourd'hui contre le terrorisme, qui ont permis à l'homme blanc d'accéder à la Vérité de l'Être. De Platon à AI-Qaida en passant par le siècle des Lumières, l'homme blanc n'a cessé d'ausculter le sens de l'Être. Cette Vérité ne lui a jamais été
4

La froideur monstrueuse

avec laquelle les rebelles sierra

léonais amputent les membres de leurs victimes nous administre la preuve que nous sommes ici en face d'hommes qui ont régressé au stade primaire de la vie au point qu'ils sont incapables de faire la différence entre l'humain et la bête. Ecoutons à ce sujet le témoignage du jeune Muctar Jalloh, recueilli par George Packer, reporter au magazine américain The New Yorker: Lorsque Jalloh
((

se rendit compte que les rebelles avaient l'intention de lui couper la main sur un tronc d'arbre, ils les supplia: ((Par l'amour du ciel, coupez ma main gauche. Je suis étudiant. Ma main droite est mon avenir. Un rebelle frappa sa main gauche en usant du côté non aiguisé de la machette et lui

dit:

((

Ce n'est pas la main que je veux. Si tu refuses de

tendre la bonne main, alors je vais te tuer. [...] Une machette tranchante asséna un premier coup sec. Jalloh se redressa croyant que c'était fini, mais sa main était encore partiellement attachée de quelques pouces à son poignet. Les rebelles le maintinrent contre un arbre et commencèrent à scier en se servant cette fois d'une machette peu aiguisée qui nécessitait plusieurs coups pour couper l'os JJ. George
Packer, January
«

The Children 13, 2003, 53.

of Freetown

», The New

Yorker,

12

octroyée. parvenir.

L'Occident a toujours Telle est aussi notre

travaillé dur afin d'y ambition dans cette

collection « Modernité Mricaine ».
Mais n'est-ce pas une illusion d'envisager une mission aussi dense à l'échelle d'un continent aux réalités si hétéroclites? Nous sommes conscients du risque d'abstraction qu'encourt notre projet. Pour éviter de vains discours susceptibles de mener à des amalgames, nous avons choisi de concentrer nos efforts sur un thème précis en ajustant le plus possible nos idées aux spécificités culturelles des pays examinés. On le verra dans ce premier ouvrage consacré au Gabon. Le choix du Gabon comme cible inaugurale de notre collection procède de deux principales raisons. Dans un premier temps, nous avons voulu y rassembler nombre d'écrits que nous avons accumulés ces dernières années sur ce pays, lesquels vont de la réflexion sur la violence au sein des bidonvilles à l'enlisement du processus démocratique. En second lieu, le Gabon, en tant qu'Etat et de par son mode de gestion, nous est apparu comme le symbole d'une Afrique dont l'histoire a toujours été écrite de l'étranger. A ce sujet, Jacques Foccart rapporte à propos de la méthode de gouvernance du président Léon Mba, une anecdote riche d'enseignements sur la manière dont la modernité politique du Gabon a vu le jour: Le successeur de Cousseran est François de Quirielle, un diplomate très traditionnel, qui est complètement perdu dans le milieu gabonais et que rien ne prédispose à s'entendre avec le personnage aussi typiquement africain, pour ne pas dire caricaturalement africain, que Léon Mba. Celui-ci m'appelle, au bout de quelques mois, pour me dire qu'il ne peut pas supporter cet ambassadeur que nous lui avons envoyé. "Rendez-vous compte", m'explique-t-il. "Je reçois Quirielle pour faire un tour d'horizon avec lui. Je lui demande ce qu'il pense de tel ministre, de telle question qui est à l'ordre
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du jour.

Devinez ce qu'il me réplique:

«

Monsieur

le

président, je suis désolé, mais je ne peux pas vous répondre. Les fonctions que j'occupe m'interdisent d'intervenir comme vous me le demandez dans les affaires de votre pays». Je ne sais pas où vous avez trouvé ce type-là, mais il faut que vous le repreniez. Il faut que vous m'envoyiez quelqu'un qui peut nous comprendre, un colonial."5

Que retient-on de ce propos si l'on y prête foi? Dans un contexte politique d'apprentissage, Léon Mba a besoin de l'imprimatur de l'ancienne puissance tutélaire pour gouverner le pays. Face à l'attitude de neutralité de son hôte, le président Léon Mba se sent désemparé. Ses repères se trouvent brouillés car M. Quirielle ne se comporte pas en maître. L'ambassadeur français transgresse les codes éthiques et politiques qui régissent les rapports colons/ colonisés. Cette anecdote donne à voir la source première de notre misère: par-delà ses aspects socioéconomiques, le drame africain résulte tant de la rupture de notre Être, abîmé en ses fondements, que de notre acceptation passive de la position de peuple conquis. Le mécanisme d'intermédiation coloniale et postcoloniale, dont Jacques Foccart resta longtemps l'emblème en Afrique noire, a déstructuré notre monde jusqu'au dérèglement de la mécanique de

notre entendement.
ontologique »,6 comme irruption de l'Occident rendu problématique monde.
5

Il s'agit bien d'une

« blessure

l'écrit Cornel West, dans notre existence, notre positionnement

cette qui a au

Foccart parle. Entretiens

avec Philippe Gaillard. Tome I,
of the

Paris, Fayard/ Jeune Afrique, 1995, p. 276. 6 Henry Louis Gates, Jr., Cornel West, The Future Race, New York, Alfred A. Knopf, 1996, p. 81. 14