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Gbagbologie

De
127 pages
Cet essai est le premier d'une série d'ouvrages que l'auteur entend consacrer à la pensée et à l'œuvre politiques de Laurent Gbagbo, Président de la Côte d'Ivoire. Il revient sur les soubresauts qui ont jalonné l'histoire de la transition politique en Côte d'Ivoire, l'avènement conflictuel du multipartisme et l'enfantement douloureux de la démocratie depuis l'accession de la Côte d'Ivoire à l'Indépendance jusqu'aux élections présidentielles d'octobre 2010. L'auteur retrace l'histoire de l'engagement politique de Laurent Gbagbo.
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Gbagbologie

Maître Sèèd Zehe

Gbagbologie Livre I : de la Vision à la Présidence

L’HARMATTAN

© L'HARMATTAN, 2010 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13204-7 EAN : 9782296132047

A mon père, ZEHE Gaspard alias « ZEHE Gbagbo », premier militant FPI de Bédy-Goazon, parti le 5 décembre 2008, Sans avoir pu rencontrer son leader. Dieu bénisse ton âme, papa. « I po man zouhou boï ». Et comme tu me l’as enseigné, « c’est le bananier qui remplace le bananier. »

Avant-propos « Gbagbô » signifie en Wê (ma langue maternelle), un « tout », c’est-à-dire un ensemble de procédés, une « logique entière » dont chacune des composantes joue sa partition aux fins d’atteindre l’objectif visé. Par transposition en Science politique, je désigne par « gbagbologie » un « tout politique », c’est-à-dire la somme de tout ce qui permet à un projet politique, ou à celui qui l’incarne - en l’occurrence le militant, l’homme politique, le leader d’un groupement, de bousculer tout un système de pensée unique, sans jamais craquer, ni renoncer à ses principes, ni monnayer son combat, en parfaite connaissance des risques encourus, en vue d’arriver à ses fins – au sommet du pouvoir, avec pour alliés sûrs : la détermination, la ruse et le temps (DRT). Cette trilogie (détermination, ruse, temps) est donc mise au service de l’action politique, permettant au leader de faire progresser ses idées, en même temps qu’elle permet de combattre le système en place : Par la détermination, le leader de l’opposition ne lâche rien de ses idées, à savoir « l’avènement de la démocratie et de l’Etat de Droit en Côte d’Ivoire, par des moyens pacifiques, sans la lutte armée »(1) ; Par la ruse, l’opposant Laurent Gbagbo donne l’impression de reculer, à chaque fois qu’il sent le danger ou un obstacle incontournable. Quelques exemples(2) permettront de comprendre cette ruse qui lui a valu le célébrissime surnom de « boulanger »(3) ;
1 – Entretien avec l’opposant L. Gbagbo au siège du FPI en zone 4c, le 6 oct. 1994, alors que je faisais mes recherches doctorales sur « La Transition po. en C.I. avec une approche institutionnelle ». 2 – C’est ainsi qu’en 1982, L. Gbagbo fuit le pays via le Burkina-Faso, avant de s’exiler en France (1982-1988). 3 – L’expression est du feu général Robert Guéi, lequel avait traité L. Gbagbo de « boulanger qui roule tout le monde dans la farine » (in dernier discours public du 18/08/2002).

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le temps, « l’autre nom de Dieu »(4), faisant le reste, Laurent Gbagbo s’appuie toujours sur le temps, gagne souvent du temps et gagne dans le temps, comme s’il jouait avec le temps. Tels sont les principes-clefs de notre étude portant sur la « gbagbologie », en d’autres termes les principes essentiels qui fondent et pérennisent le combat politique de Laurent Gbagbo, l’opposant trentenaire devenu Président de la République de Côte d’Ivoire, à la surprise générale !

4 – L. Gbagbo appelle le « Temps, l’autre nom de Dieu » : le temps est donc son fidèle allié en politique. « Le Temps » est également le titre d’un quotidien ivoirien proche du couple présidentiel : rien n’est fait au hasard…

Préface La « gbagbologie » expliquée aux Nuls Admiré ou détesté, le président ivoirien, Laurent Gbagbo, ne laisse jamais indifférent. Deux combats, essentiels, ont forgé et structuré sa réputation. D’une part celui historique, dans la clandestinité d’abord puis à ciel ouvert, contre ce qu’il appelait « la dictature PDCI » (Parti démocratique de Côte d’Ivoire), l’ex-parti unique, qui régenta sans partage le « Pays des éléphants » en trompant son monde en faisant passer ce qui était un « mirage » pour un « miracle »5. D’autre part, son combat contre l’Etat français pour qui Gbagbo était le mauvais cheval pour atteler sa « vitrine »6 que feu Félix Houphouët-Boigny aimait tant entretenir auprès de ses pairs africains et dans la sous-région dont il était devenu le cerbère attitré. Pour des générations d’Africains, nés surtout après les indépendances, à tort ou à raison, il fait leur fierté au même titre que les Patrice Lumumba ou les Thomas Sankara, trop vite éliminés. Ces deux combats, l’un interne et l’autre externe, mais l’un dans l’autre, constituent les faces d’une même réalité, la Françafrique, dont la Côte d’Ivoire houphouétiste était « la fille aînée ». La remise en cause réelle ou supposée « des intérêts français dans le pays (…) provoque l’émergence d’un nouveau nationalisme ivoirien »7 plébiscité par nombre d’Africains, pas seulement francophones. Tout en reconnaissant avec Edna Diom le poids de l’«héritage empoisonné » qu’est la Côte d’Ivoire post-houphouëtiste8, les contempteurs du président ivoirien lui opposent une longue liste de reproches. Retenons-en quelques uns : sa volonté de
5 - Samir Amin, Le développement du capitalisme en Côte d’Ivoire, Paris, Ed. du minuit, 1975 (1ère éd. , 1967) 6 - Guy Labertit, Adieu, Abidjan-sur-Seine ! Les coulisses du conflit ivoirien, Gémenos, AutresTemps Ed., 2008 7 - Anne-Cécile Robert, « La Côte d’Ivoire en un combat douteux », Le Monde diplomatique du 9 novembre 2004 8 - Edna Diom, Côte d’Ivoire : un héritage empoisonné, Paris, L’Harmattan, 2008

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s’éterniser au pouvoir, reportant indéfiniment les élections présidentielles, alors que son mandat s’est achevé en 2005. Tout se passe comme si, in fine, le conflit armé de 2002 qui a abouti à la partition du pays était au service de cette volonté, même s’il se bat comme un beau diable, d’accord en accord, pour recouvrer son unité. Par ailleurs le néopatrimonialisme de l’époque houphouëtiste, qui était déjà une systématisation de la corruption, s’est mué en gestion prédatrice systémique qu’on ne peut pas qualifier que de mal gouvernance. Celle-ci constitue le principal talon d’Achille de celui que l’auteur, Sèèd ZEHE, appelle « Woody » (le courageux) et dont l’entourage filerait le même mauvais coton que les vieux barons inoxydables du PDCI, que ce soit dans les affaires de « la filière café-cacao », du « Probo-Koala » ou le harcèlement de journalistes trop téméraires. Est-ce à dire, à travers cette double face, à la fois admirée et détestée, que la « gbagbologie » avant d’être « une vision » messianique du destin politique du chef de l’Etat ivoirien se décline d’abord comme un être hybride qui greffe l’humain et la bête à l’instar du mythologique centaure ? En tout cas, cet être hybride marie bien le lion et le renard, deux figures animales que Machiavel conseillait naguère au prince et au souverain. En effet écrit l’auteur du Prince : « Car s’il n’est que lion, il n’apercevra point les pièges ; s’il n’est que renard, il ne se défendra point contre les loups ; et il a également besoin d’être renard pour connaître les pièges, et lion pour épouvanter les loups. Ceux qui s’en tiennent tout simplement à être lions sont très malhabiles »9. A cet égard, Laurent Gbagbo est un bon disciple de Machiavel, en ce sens qu’il a su prendre en 2000 le pouvoir au général Robert Guéi, le nettoyeur des écuries d’Augias, et surtout a su le conserver, ayant même réussi l’exploit de passer un mandat blanc de 2005 à 2010. Au fil des pages de l’ouvrage de Sèèd ZEHE, on découvre que le bon disciple de Machiavel fait preuve d’une grande maîtrise des conseils stratégiques du mentor de Laurent de Médicis
9 - Nicholas Machiavel, Le Prince, Paris, Ed. Le livre de poche, 1985

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(tiens, encore un Laurent!), maître de Florence, en neutralisant un à un ses adversaires, pourtant mieux pourvus en ressources politiques (tel le « balayeur » Guéi, un général d’armée de surcroît !) dans des alliances et des deals où le plus futé des politiciens se retrouverait à peine. Son coup fumant n’a-t-il pas été d’aller chercher le parrain de ses adversaires pour réconcilier ceux-ci avec lui ? Il faut dire que l’APO (Accord politique de Ouagadougou) du 4 mars 2007 après cinq années de vaines négociations a laissé bien de monde pantois et sceptique, à commencer par l’auteur de cette préface. Belle leçon de réalisme ou de cynisme politiques ? Nous voilà à la veille de la présidentielle de tous les dangers et de tous les défis fixée au 31 octobre prochain par la Commission électorale indépendante 10. Les acteurs nationaux et internationaux s’activent dans l’affûtage de leurs armes. Sontils vraiment prêts à panser (penser ?), courageusement, les plaies purulentes de la politisation et de la manipulation des identités, creusées dans les profondeurs du tissu social par les années terribles qui ne se limitent pas seulement à la période 1999200011 mais qui couvrent aussi bien le conflit armé (2002-2007) 12 que la situation de ni paix ni guerre subséquente? Ne commet-on pas l’imprudence de charger cette présidentielle de trop de solutions et de remèdes, réels ou fantasmés, à tous les maux de la Côte d’Ivoire ? Faut-il partager la satisfaction du Président ivoirien lui-même déclarant après l’adoption de la liste électorale définitive que « Nous sommes à la fin de nos peines » et que désormais « chacun peut aller faire campagne pour les élections » ?13. Ou la note de situation optimiste de Guy Labertit, conseiller du Président de la Fondation Jean-Jaurès pour
10 - « Côte d'Ivoire: reportée depuis 2005, la présidentielle fixée au 31 octobre », dépêche AFP du 5 août 2010. 11 - Marc Le Pape et Claudine Vidal (eds), Côte d’Ivoire. L’année terrible 1999-2000, Paris, Karthala, 2002. 12 - Fira Dubinsky, Retour de flamme en Côte d’Ivoire, Paris, L’Harmattan, 2010. 13 - « Côte d'Ivoire : adoption de la liste électorale définitive », LEMONDE.FR avec AFP du 9 septembre 2010. 14 – Guy Labertit, « Côte d’Ivoire : L’heure de vérité », Paris, 17 mai 2010.

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l’Afrique et l’Amérique latine ?14. Dans l’annonce du « désarmement temporaire et regroupé leurs combattants dans des casernes avant le scrutin présidentiel »15, le mot temporaire n’est-il pas de trop et déjà à problème ? Il sied de rappeler, selon La Lettre du Continent, qu’il existerait un « deal secret » entre les trois principaux présidentiables Laurent Gbagbo, Henri Konan Bédié et Alassane Dramane Ouattara, deal qui lui assure la victoire. D’où « un soulagement pour ses challengers, qui en ont assez de financer une précampagne interminable »16. Le sortant, déjà assis sur le fauteuil présidentiel, détient deux atouts d’une grande importance stratégique de plus que ses concurrents : l’appareil d’Etat et l’armée. Dans le volumineux dictionnaire de l’imaginaire FESSE (Faculté d’études sémiologiques et sémantiques élémentaires) de Bouaké, fief de l’ex-chef de la rébellion devenu Premier ministre, on peut lire à l’article « gbagbologie » : « art consommé de mettre ses adversaires les plus irréductibles dans sa poche ». Et ceux-ci, en bons Ivoiriens, n’y voient rien, du moins que du feu. Mais la « gbagbologie » est-elle apte à apporter confiance en unissant tout ce qui est épars dans un nouveau contrat social ? Le pari n’est pas gagné d’avance. Gageons toutefois que les Ivoiriens sauront puiser en eux-mêmes la force nécessaire pour hisser haut leur pays après le scrutin du 31 octobre. Comi M. Toulabor, Directeur de Recherche CEAN-Sciences Po Bordeaux

15 - Cf. « Désarmement des anciens rebelles ivoiriens » à l’adresse URL http://www.lejdd.fr/International/Afrique/Depeches/Desarmement-des-anciensrebelles-ivoiriens-217414/ du 31 août 2010. 16 - « Côte d’Ivoire : deal secret de la bande des trois présidentiables ! », La Lettre du Continent du 25 mai 2010.