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GENDARMERIE ET CRIMES DE SANG

De
185 pages
Le crime de sang, parce qu'il porte atteinte à la vie humaine, constitue dans la plupart des sociétés l'une des infractions les plus graves. Comment la gendarmerie s'est-elle organisée pour répondre à ces problèmes ? De quelles manières procèdent ses enquêteurs et à quelles difficultés sont-ils confrontés ? Autant de questions d'actualité auxquelles cet ouvrage apporte un nouvel éclairage, en permettant d'appréhender comment s'est réalisée l'évolution d'une institution et d'une fonction confrontes aux changements de société.
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GENDARMERIE ET CRIMES DE SANG

COLLECTION SÉCURITÉ ET SOCIÉTÉ dirigée par Michel Bergès et J.L Loubet del Bayle La collection "Sécurité et Société" publie, en relation avec les activités du Centre d'Etudes et de Recherches sur )a Police de J'lnstitut d'Etudes politiques de Toulouse, les travaux cE chercheurs de toutes disciplines intéressés par les problèmes ce sécurité. Elle se propose d'aborder ces questions en toute liberté œ problématique et de méthodologie, en étudiant notamment le dévcloppen1ent des fonctions et des institutions policières et Inilitaires, les politiques publiques de sécurité intérieure et extérieure, les manifestations de violence individuelle ou collccti ve, les phénomènes de réaction sécuritaire, les formes ~ corruption sociale, économique et politique et les risques techniques qui menacent les sociétés contemporaines, les systèmes de protection qu'ils suscitent.

Déjà parus
Michel BERGES Le syndicalisme policier en France, 1995 François DIEU Politiques publiques de sécurité, 1999 Olivier PHILIPPE La représentation de la police dans le cinéma français, F. DIEll et P. MIGNON Laforce publique au travail, 1999 Georges CARROT La Garde nationale, Uneforce publique ambiguë, 2000

1999

Jean-Hugues MATELLY

GENDARMERIE ET CRIMES DE SANG

Préface de François DIEU

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Inc. 55. rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y JK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 J026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 102t4 Torino ITALIE

@L'Hannatlan,2000 ISBN: 2-7475-0050-0

Gendarmerie et crimes de sang

PRÉFACE
QUELQUES RÉFLEXIONS A PROPOS DE LA RECHERCHE SUR LA GENDARMERIE

L'ouvrage de Jean-Hugues Matelly est d'abord un pied de nez à l'adresse de ceux, et ils sont encore nombreux, qui considèrent que la gendarmerie ne constitue pas un objet de recherche digne d'intérêt pour les sciences sociales. Aussi, tout en laissant au lecteur le plaisir d'apprécier par lui-même les développements exhaustifs, précis et pertinents de ce livre, son préfacier saisit l'occasion qui lui est donnée de proposer ici quelques réflexions inspirées par une douzaine d'années de recherche sur cette institution atypique qu'est la gendarmerie. Qu'importe si certains esprits chagrins regretteront que cette présentation émane (encore) d'un gendarmologue obstiné et esseulé, qui s'efforce pourtant comme l'attestent le livre de Jean-Hugues Matelly, comme d'ailleurs les travaux de Paul Mignon publiés dans cette même collection1 - d'encourager d'autres chercheurs à le rejoindre sur ce champ d'étude largement inexploré. Bien que présente depuis près de huit siècles dans la vie quotidienne et l'imagerie populaire des Français, la gendarmerie demeure, en effet, une institution méconnue, comme ]' objet d'un certain ostracisme de la part des chercheurs, sous réserve du livre publié, il y a une vingtaine d'années, par Hubert Lafont et Philippe Meyer sur Le nouvel
1 Cf. François Dieu et Paul Mignon, La force publique au travail. Deux études sur les conditions de travail des policiers et des gendarmes, L'Harmattan, coll. "Sécurité et société", Paris, 1999.

Gendannerie et crimes de sang

ordre gendarmiquel, demeuré pendant longtemps sans prolongement. L'intérêt résiduel, pour ne pas dire marginal de la recherche universitaire pour les phénomènes gendarmiques cohabite toutefois avec une littérature pléthorique. Nombreux sont, en effet, les ouvrages portant sur la gendarmerie paraissant chaque année dans les librairies; le plus grand nombre d'entre eux, d'une qualité littéraire très inégale, s'attache, il est vrai, à une présentation journalistique de l'institution: son histoire, ses missions, son organisation, ses moyens2 et ses unités d'élite (comme le GIGN3). Ces ouvrages se révèlent pourtant d'un faible intérêt, en raison du caractère limité de leur apport documentaire et de leurs analyses, mais aussi de leur sympathie non dissimulée à l'égard de l'institution. Cette abondance livresque, qui peut être influencée par des considérations d'ordre commercial, aboutit, en fait, à noyer le fait social gendarmique sous un flot de données descriptives, approximatives et dénuées de toute rigueur méthodologique. Si chacun s'accorde à reconnaître les errements et lacunes de ce type de littérature, en l'absence de tout progrès de la recherche, il demeure le
vecteur privilégié de la connaissance

-

et donc

de la

méconnaissance - de la gendarmerie. En marge de ces ouvrages destinés au grand public (comme l'indique l'importance des illustrations et des photographies), les témoignages publiés par d'anciens gendarmes et 1es publications internes4 fournissent un éclairage indispensable,
l Seuil, 1980. 2 Avec une mention particulière pour l'ouvrage encyclopédique du Général Jean Besson et Pierre Rosière, gendanllerie nationale, Richer, 1982. 3 Cf. Capitaine Paul Barril, Missions très spéciales, Presses de la Ci té, 1984 ; Jean-Claude Bourret, GIGN : les exploits des gendarntes antiterroristes, France-Empire, 1981 ; Le GIGN. Vingt ans d'actions 19741994, Michel Lafon, 1995 ; Gilbert Defiez, GIGN: la brigade des "lissions il1lpossibles, éditions Jacques Grancher, 1979 ; GIGN : vocation antiterroriste, Publi-Team, 1983 ; Yvon Gaguèche, GIGN : JO ans d'action, éditions des Acacias, 1985 ; GIGN, GSPR, EPIGN: gendarnles de l'extrême, Vanneau, 1992 ; Philippe Legorjus, La morale et l'action, Fixot, 1990 ; Éric Micheletti, Le GIGN en action, Histoire et Collections, 1995 ; Christian Prouteau, Mémoires d'État, Michel Lafon, 1998. 4 En particulier les revues des associations de retraités, parmi lesquelles se détache assez nettement, par la finalité informative et corporatiste de son contenu, L'Essor de la gendarl1lerie nationale. 6

Gendarmerie et crimes de sang

mais avec les limites que comporte ce genre de matériaux. Les documents parlementaires apportent, par ailleurs, une somme non négligeable d'informations sur la situation actuelle de la gendarmerie, qu'il s'agisse des avis présentés sur les projets de loi de finances ou de rapports spécifiquesl. La réalité sociale que constitue la gendarmerie n' a donc pas suscité, pour utiliser un euphémisme, un grand intérêt au sein de la communauté scientifique française. Les travaux de recherche qui lui sont consacrés demeurent pour ainsi dire inexistants. Ainsi, ces cinquante dernières années, pour l'ensemble des sciences humaines et sociales, seulement une quinzaine de thèses de doctorat ont été consacrées à la gendarmerie. L'analyse de ces recherches si peu nombreuses conduit à accentuer davantage ce constat. En effet, le tiers de ces thèses ont été soutenues dans le domaine juridique par des officiers de gendarmerie: s'attachant à recenser et à décrire le droit positif se rapportant à l'action de gendarme, ces thèses présentent un double inconvénient: d'une part, leurs apports documentaires se révèlent assez rapidement dépassés, d'autre part, elles ne contribuent que dans une faible mesure à la connaissance effective des phénomènes sociaux. Pour ce qui est des autres thèses de doctorat, il s'agit de quelques contributions éparses à la connaissance de différents aspects (notamment historiques) de l'objet de recherche gendarmerie. Ce désintérêt de la recherche est saisissant dans les revues à vocation scientifique: sous réserve des quelques articles publiés par Défense nationale et Les Cahiers de la Sécurité Intérieure, seulement une quinzaine d'articles ont pu être recensés, ces dix dernières années, de surcroît, dans un nombre réduit de publications.
1 Cf. Rapport d'information sur les conditions de vie et de travail dans la gendarmerie, présenté par Georges Lemoine, Député, Assemblée nationale, Commission de la défense nationale et des forces armées, séance du 3 octobre 1989 ; Rapport d'information auprès de diverses unités tk la gendannerie nationale, présenté par Michel AlloncJe, Sénateur, Sénat, Commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées, séance du 20 octobre 1993 ; Rapport d'information sur le rôle de la gendamlerie dans les zones périurbaines, présenté par Michel Alloncle, Sénateur, Sénat, Commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées, séance du 29 octobre 1997 ; Rapport au prelnier l1zinistre su,. Ullemeilleure répartition des effectifs de la police et de la gendarmerie pour une lneilleure sécurité publique, par Roland Carraz, Député et Jean-Jacques Hyest, Sénateur, avril 1998. 7

Gendarnlerie et crimes de sang

Deux domaines paraissent significatifs de ce phénomène: les recherches sur la ruralité et la sociologie de la police; des domaines éloquents dans la mesure où, comme l'indique expressément le décret du 20 mai 1903 qui définit aujourd'hui encore son organisation et son service, la gendarmerie est demeurée, à travers les époques, une force de police essentiellement rurale. Les recherches sur la France rurale ont, en premier

lieu, dans leur très grande majorité, boudé le gendarme et la

.

gendarmerie: un constat pour le moins préoccupant, puisqu'il semble inconcevable d'aborder le monde rural sans consacrer quelques lignes ou paragraphes à ce «pluriel en uniforme» qu'est le gendarme, à cette institution de la vie locale qu'est la brigade de gendarmerie. Pour ne prendre que trois exemples purement arbitraires, mais qui paraissent parmi les plus caractéristiques puisqu'ils concernent des travaux de référence sur l'histoire contemporaine de la France rurale. Mon village de Roger Thabaultl, qui rend compte d'une recherche monographique portant sur le village de Mazières-en-Gâtines (Deux-Sèvres) du milieu du XIXe siècle à la veille de la première. guerre mondiale, en mettant en évidence le rôle central de l'école dans le développement économique et social du village et dans la diffusion des valeurs et normes de la République. Bien que l'objet de cette étude soit de «suivre aussi près que possible la vie des habitants de la commune pendant près d'un siècle »2, la gendarmerie n'est pour ainsi dire pas évoquée, si ce n'est, indirectement, dans l'inventaire des fonctionnaires présents au village3. La République au village de Maurice Agulhon4, qui, à travers le cas des populations varoises, aborde les caractéristiques de l'élan qui devait aboutir à la révolution de 1848, en relation avec les tensions sociales ayant suscité les réactions populaires antagonistes qui marquent cette période,
1 Mon village. Ses hommes. Ses routes. Son école. 1848-194. L'ascension d'un peuple, préface d'André Siegfried, Librairie Delagrave, 1944 ; réédition Presses de la FNSP, 1993. 2 Ibid., p. 243. 3 Ibid., p. 106 et 166. 4 La République au village. Les populations du Var de la Révolution à la Seconde République, Plon, 1970. 8

Gendarmerie et crinzes de sang

qu'il s'agisse des mouvements paysans et ouvriers, de l' hostilité à l'impôt, de la descente de la politique vers les masses, du recul de la piété traditionnelle ou encore de la vitalité folklorique. Si les problèmes de sécurité ne sont pas entièrement exclus de cet ouvrage1, la part réservée aux gendarmes s'avère extrêmement réduite, puisqu'ils n'apparaissent, anecdotiquement, que par l'intermédiaire des rapports qu'ils ont pu établir et qui décrivent les difficultés de leurs relations avec les habitants2. La fin des terroirs d'Eugen Weber3, qui dresse un panorama de la France rurale des débuts de la Ille République à la Grande guerre, en analysant minutieusement le rôle de l'église, de l'école, de la conscription, des fêtes de village, des marchés et des foires, des veillées et des chansons populaires, mais ne fait qu'esquisser la place du gendarme dans cette société encore rurale4 : un gendarme qui a fort à faire entre, d'un côté, le brigandage et le vagabondage, de l'autre, l'hostilité de la population, qui n'hésite pas à s'attaquer aux représentants de l'ordre lorsque ces derniers s'en prennent aux coutumes locales (jeu, boisson, braconnage, désordres et virées des jours de pèlerinage ou de fête) . Ce peu d'intérêt pour la place du gendarme dans la France rurale se retrouve d'ailleurs dans la plupart des ouvrages plus contemporains. Pour ne prendre, là aussi, que quelques exemples. Nulle trace du gendarme et de la gendarmerie dans L'atlas de la France verte de François de Ravignan et Pierre Roux5, un livre qui se propose pourtant de brosser les grands traits de la France rurale «si riche, si diverse, si passionnante »6. Il en est de même s'agissant de l'ouvrage de ce spécialiste incontesté de la ruralité qu'est Bernard Kayser, La renaissance rurale7, une étude qui, selon
1 L'auteur établit, en effet, une typologie des délits ruraux. Ibid., p. 105. 2 Ibid., p. 355. 3 Lafin des terroirs. La tnodernisation de la France rurale 1870-1914, trad. française, Fayard, 1983. 4 Cf. le chapitre 5 : tiDe la justice, Seigneur, délivrez-nous", ibid., pp. 84107. 5 Atlas de la France verte, éditions Jean-Pierre de Monza~ 1990. 6 Ibid., p. 11. 7 La renaissance nlrale. Sociologie des call1pagnes du Inonde occidental, Armand Colin, 1990. 9

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son auteur, « résulte d'un très long parcours d'investigation auprès des villageois, des acteurs et des observateurs du monde rural »1. Pour ce qui est de J'évocation de l~ réalité gendarmique dans le rapport de la mission sénatoriale d'information chargée, au début des années 90, «d'étudier les problèmes posés par l'avenir de l'espace rural français et de proposer les éléments d'une politiqùe d'aménagement »2, il s'agit simplement, en une demi page, d'un vibrant appel au maintien d'un statu quo en matière d'implantation des brigades de gendarmerie3. Pour ce qui est, en second lieu, de la sociologie de la police, cette discipline encore embryonnaire s'est jusqu'ici principalement penchée sur l'institution policière, entendue couramment, dans la communauté des chercheurs, dans son sens le plus restrictif, comme la police nationale4, ce qu'illustre, de manière, il est vrai, presque caricaturale, l'étude sur La police. Le cas des démocraties occidentales de Jean-Jacques Gleizal, Jacqueline Gatti-Domenach et Claude Journès, les chapitres concernant le système français étant repris dans le p~.tit livre sur La police en France de JeanJacques Gleizal5. Dans ces deux ouvrages publiés dans une maison d'édition réputée et dans des collections de référence, moins d'un dixième des analyses concel~Rant le système policier français est consacré à la gendarmerie, la moitié de ces développements n'abordant d'ailleurs ce corps militaropolicier que sous l'angle, le prisme des relations policegendarmerie6. Un autre témoignage de cette relégation aux oubliettes des phénomènes gendarmiques apparaît dans le
1 Ibid., p. 7. 2 L'avenir de l'espace ruralfrançais, sous la dir. de Jean François-Poncet, Hubert Haenel, Jean Huchon et Roland Du Luart, SénatlEconomica, 1991, 3 Ibid., p. 170. 4 Déjà dans leur ouvrage publié au début des années 80, Jacques Aubert et Raphaël Petit avaient réduit l'évocation du système policier français au cadre institutionnel de la police nationale, la gendarmerie étant appréhendée sommairement au titre des" autres services de police" (La police en France. Service public, Berger-Levrault, 1981, pp. 182-188). 5 Un constat analogue peut être fait à partir de la contribution de cet auteur à un ouvrage collectif sur les polices européennes (fiLa police en France", in polices d'Europe, L'Harmattan, 1992, pp. 159-208). 6 La police. Le cas des démocraties occidentales, PUF, coll. "Thémis", 1993 ; La police en France, PUF, coll. "Que sais-je ?", n02761, 1993. 10

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caractère étrangement laconique des développements consacrés à la gendarmerie dans la présentation faite par Dominique Monjardet du modèle policier français lors du colloque international sur 5Les systèmes de police et la coopération policière en Europe », organisé, à Paris, au début du mois de décembre 1992, alors que, dans sa démonstration, cet auteur s'étend à n'en plus finir sur les réformes de la police entreprises au cours des années 801. Il en est de même, plus récemment, pour le numéro de Panoramiques consacré à la police2, les contributions décousues de ce dossier n'appréhendant en aucune manière la situation de la gendarmerie, sous réserve, perfidement, d'insertions réductrices3 et, curieusement, de la photographie présentée en guise de prélude, qui met en scène des... gendarmes défilant le 14 juillet sur les Champs Élysées. Ce constat est encore plus consternant s'agissant du récent numéro de la Revue Française d'Adm.inistration Publique, la gendarmerie se trouvant, en quelque sorte, exclue de l'évocation des administrations de la sécurité4. La gendarmerie ne fait donc l'objet que de maigres développements quand développements il y a - dans la plupart des ouvrages consacrés au système policier français, pour lesquels la police
l "Le modèle français de police", Les Cahiers de la Sécurité Intérieure, n013, mai-juillet 1993, pp. 61-82. Dans son récent ouvrage sur Ce que fait la police (op. cil.) cet auteur, bien que se penchant sur la fonction publique policière, n'aborde, là aussi, que la situation de la police nationale, écartant la gendarmerie au moyen d'une simple note de bas de page, qui précise que sur cette "instance" détenant des pouvoirs de police, "on ne dispose que d'informations beaucoup plus lacunaires" (p. Il). 2 "Être flic aujourd'hui", Panoramiques, dossier dirigé par Nicolas Dupeyron, éditions Corlet, Marianne, n033, 2èrnc trimestre 1998. 3 Alors que dans sa présentation. descriptive du système policier français, René Lévy s'en tient, l'espace de quelques lignes, à des considérations générales sur la gendarmerie ("Entre insertion locale et enjeux européens", pp. 12-20), Dominique Monjardet, tout en ne pouvant faire autrement que de reconnaître son caractère policier, n'en cantonne pas moins cette institution dans une situation si ce n'est d'infériorité, au moins de marginalité par rapport à la police nationale ("1, 2, 3... polices ?", pp. 2126). Ainsi considère-t-ilque "seules les police, et à moindre degré (mis en italiques par nous), gendarmerie nationale disposent de cette capacité d'action envers tous et chacun, en tout lieu et en toutes circonstances, qui caractérise la force publique" (p. 22). 4 "L'administration de]a sécurité", Revue Française d'Administration Publique, n091, juiJlet-septembre 1999. Il

Gendamlerie et crimes de sang

en France se limite donc, en grande partie, à l' horizon institutionnel de la police nationale. Non pas qu'il faille, dans un esprit partisan, poser comme principe intangible que la gendarmerie soit systématiquement présente lors de l'évocation des phénomènes policiers et des politiques publiques de sécurité. Cependant, il est légitime de penser qu'il ne semble pas sérieux de parler du système policier français sans tenir compte de son caractère dualiste et présenter alors, dans un souci d'objectivité et d'exhaustivité, ses deux principales composantes que sont police et gendarmerie, sans omettre d'ailleurs de mentionner l'action de ces autres acteurs de la sécurité intérieure que représentent, dans leur domaine respectif et avec leurs singularités, les polices municipales, les douanes, l'administration pénitentiaire, les services d'incendie et de secours ou encore les entreprises de sécurité privée. L'atonie, c'est-à-dire le manque de vitalité et d'énergie, est peut-être le vocable qui définit le mieux l'état de la recherche sur la gendarmerie. Pourquoi sociologues, historiens, juristes et politistes ont-ils négligé et négligent-ils encore de se pencher sur ce domaine inexploré, comme laissé en pâture à la connaissance intuitive et à l'imagination collective? Cette situation procède de la conjonction de quatre principaux facteurs. La première raison réside dans ce qu'il est convenu d'appeler l'écueil de la connaissance immédiate. En effet, la présence de la gendarmerie dans la vie quotidienne des Français et les différentes représentations du gendarme donnent à tout un chacun l'illusion d'une connaissance satisfaisante ou, tout au moins, suffisante de l'institution. Cette connaissance intuitive n'en est pas moins partieJIe, parce que limitée à la partie visible, à la vitrine de la gendarmerie, mais aussi partiale, parce que faite d'idées reçues et de jugements de valeur. Cette redoutable banalité de la gendarmerie concourt à rendre difficile toute approche tendant à faire de cette institution un objet de recherche à part entière, se voyant appliquer cette règle de l'ignorance méthodique, professée par les philosophes Descartes et Kant, et que la sociologie d'inspiration durkheimienne fera sienne, qui seule peut permettre de dépasser le discours normatif et le sens commun afin d'accéder à la connaissance objective des phénomènes sociaux.

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A cet écueil de la connaissance immédiate se greffe également une inclination presque naturelle de la communauté des chercheurs, en raison même de ses caractéristiques socioculturelles, à privilégier la dimension urbaine des phénomènes sociaux. Il n'est guère besoin d'indicateurs chiffrés ou de doctes références pour indiquer combien la quasi-totalité des chercheurs et universitaires français sont si ce n'est issus, au moins largement imprégnés des valeurs, des modes de pensée, des référents de la civilisation urbaine. En d'autres termes, le chercheur est généralement un homme de la vil1e, à l'aise avec ses outils méthodologiques et ses concepts dans son environnement de béton, pour qui le gendarme demeure un personnage abstrait, une curiosité bucolique, voire même une relique en uniforme d'une civilisation rurale en voie de disparition. Aussi la sociologue parisien ou le politiste grenoblois qui s'intéresse aux problèmes de sécurité sera porté à concevoir, à observer ces derniers par rapport à son milieu socio-géographique d'appartenance ou de référence, à savoir la ville et ses prolongements périurbains. Ainsi le développement récent des recherches sur la sécurité intérieure et les institutions policières n' a-t-il concerné, pour l'essentiel, que le milieu urbain. La ville et ses banlieues représentent objectivement, il est vrai, un champ d'étude privilégié pour le chercheur: le monde urbain est, en effet, un espace où se concentrent les populations (trois français sur quatre vivent actuellement dans les villes) et, corrélativement, les activités sociales, ce qui fait de la ville un espace aux frontières indéterminées où les problèmes de violence et d'insécurité s'expriment et sont perçus avec une certaine intensité. Ainsi les problèmes de sécurité, quand ce ne sont pas les problèmes sociaux 1, ont-ils d'ordinaire une connotation urbaine hautement prononcée, comme si l'insécurité, quand ce n'est pas la violence2, devait
l Ainsi, comme a pu le noter François Dubet, la question urbaine tend aujourd'hui "à se profiJer comme le nouveau visage d'une question sociale détachée de la question ouvrière, comme l'espace des mutations les plus sensibles des politiques publiques et comme l'appel à une sociabilité perdue" ("Les figures de la ville et la banlieue", in "La ville: habiter, gouverner", Sociologie du Travail, volume XXXVII, n02, 1995, p. 127). 2 "Historiquement, écrit ainsi Catherine Samet, la violence apparaît comme inextricablement liée au phénomène urbain" ("Violence urbaine et justice", in "La ville. Peurs et espérances", Notes et Études Documentaires, La documentation Française, 0°5014-15, 1995, p. 89). 13

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s' accompagner, presque naturellement, de l'épithète urbain. Les statistiques des crimes et délits, ceux de la population carcérale, les enquêtes de victimisation ainsi que les mesures du sentiment d'insécurité paraissent autant de justifications à cette corrélation, parfaitement fondée, au moins sur le plan quantitatif, entre densité de peuplement et délinquance, à cette réduction des problèmes de sécurité au seul environnement urbain1. La deuxième raison se rattache,. quant à elle, à l'opacité de la réalité administrative. En effet, toutes les recherches sur les phénomènes administratifs ont mis en évidence les difficultés d'observation de ce type d'organisations publiques, qu'il s'agisse des ponts et chaussées, des universités ou des institutions policières, compte tenu alors d'une puissante.. tradition du secret et d'une certaine méfiance à l'égard ..des regards extérieurs. Cette tendance générale est exacerbée, dans le cas de la gendarmerie, du fait de son caractère militaire et de l'exercice de missions, comme en matière de police judiciaire, dans lesquelles le secret est non seulement une obligation juridique, mais aussi un gage d'efficacité, tout en représentant, comme l'ont montré différentes recherches anglo-saxonnes, un facteur de cohésion corporative et, à ce titre, un élément clé de toute sub-culture policière. Ainsi, malgré les efforts d'ouverture déployés depuis plusieurs années, la gendarmerie demeure encore une «Grande muette» à l'abri des regards indiscrets. La troisième raison est liée aux réactions suscitées par le caractère militaire de la gendarmerie, mais aussi et surtout par la nature même de sa fonction sociale, notamment en ce qui concerne son rapport privilégié à l'ordre, ce qui peut conduire à parler en la matière d'un obstacle idéologique. En effet, force chargée d'assurer la préservation de l'ordre existant dans la société par l'usage éventuel de la contrainte physique légitime, qui est, selon Max Weber, la caractéristique première du pouvoir politique institutionnalisé, la gendarmerie est par trop souvent considérée, pour reprendre la formule d'Auguste Comte,
1 Ainsi, en moyenne, plus des trois quarts des crimes et délits enregistrés, ces dernières années, par les services de police et de gendarmerie ont été commis en zone de police étatisée, la population carcérale se composant dans les mêmes proportions de personnes issues du monde urbain.

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comme un objet d'admiration ou de critique. Sacralisée ou honnie, cette fonction suscite invariablement controverses et débats qui soulignent combien l'ordre inquiète, dérange et en même temps fascine. Pour prendre un raccourci saisissant, étudier la gendarmerie, équivaut encore aujourd'hui, pour certains, à se ranger (à droite) du côté de l'ordre et de la matraque, en jouant, dans ce cas, les auxiliaires lettrés de la répression, et pour d'autres, à l'inverse, à se placer (à gauche) du côté du désordre et du pavé, en se livrant alors, sous le prétexte plus ou moins fallacieux de la recherche, à une critique normative des forces de l'ordre. Ainsi, il n'est guère besoin de longues explications pour souligner la méfiance et l'incompréhension qui existent traditionnellement entre l'université et les institutions policières. A moins d'y voir la vengeance sournoise de chercheurs entrés en contact dans leur prime jeunesse avec une matraque au Quartier Latin ou, quelques années plus tard, avec un cinémomètre au détour d'une route nationale, à l'image d'un Mirabeau s'attachant à réclamer devant l'Assemblée Constituante la dissolution d'une Maréchaussée avec qui il eut maille à partir durant sa jeunesse tumultueuse, cette méfiance s'explique, en grande partie, par le poids de l'histoire et des représentations populaires. Parce qu'il est irrémédiablement associé dans la mémoire collective aux épisodes troubles, aux moments tragiques de l'histoire nationale, le policier ou le gendarme demeure encore pour beaucoup d'universitaires, non seulement le héros d'un film ou d'une série télévisée, mais également, de manière presque aussi fantasmatique, le fonctionnaire zélé exécutant sous les ordres de Fouché des besognes de basse police, le gendarme en bicorne convoyant au bagne Jean Valjean, Je policier casqué du Métro Charonne, quand ce n'est pas l'auxiliaire de la Gestapo lors de la rafle du Vel' d'Hiv'. Du côté des institutions d'ordre, il existe un sentiment diffus de méfiance à l'égard de l'université, présentée parfois comme le berceau des chimères et de la contestation derrière le paravent de l'enseignement et de la recherche. Cette opposition se traduit par une hostilité larvée, une ignorance réciproque et une certaine incompréhension. En raison même de cette absence de neutralité du rapport à l'ordre, étudier la gendarmerie peut représenter une démarche suspecte, pas toujours valorisante et même périlleuse, compte tenu d'une prétendue absence de pureté scientifique d'un objet jusqu'ici peu 15

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abordé et controversé, dédaigné, quand ce n'est pas raillé par ceux qui ne conçoivent le gendarme que sous les traits du brigadier du théâtre de Guignol ou du chef Crochot de SaintTropez, à moins que ce ne soit sous ceux de l'auxiliaire benêt des commissaires Maigret, Navarro et Julie Lescaut. La dernière raison pouvant expliquer ce peu d'intérêt des chercheurs réside dans l'absence de reconnaissance de la spécificité de la gendarmerie, en tant qu'institution qui ne peut se réduire ni à une quatrième armée, ni à une seconde police. A maints égards, la gendarmerie est une troisième force, qui peut donner l'impression d'être coincée, compte tenu de son organisation et de sa fonction sociale, entre la police et l'armée. Au plan de la recherche, ce phénomène se traduit par une situation d'impérialisme scientifique dont parait victime la gendarmerie, assimilée et rattachée qu'elle est, d'un point de vue organique, à l'armée et à la sociologie militaire, et d'un point de vue fonctionnel, à la police et à la sociologie de la police!. Véritablement ballottée entre ces deux disciplines récentes et méconnues, l'étude scientifique du fait social gendarmique a été marginalisée et réduite à une peau de chagrin, comme en témoigne la place secondaire réservée à l'étude de la gendarmerie dans les deux grandes revues paraissant en ce domaine: d'un côté, Défense nationale, pour la sociologie militaire et la défense, de l'autre, Les Cahiers de la Sécurité Intérieure, pour le sociologie de la police et la sécurité. Sous réserve de l'apparition, depuis 1995, d'une chronique mensuelle, les articles consacrés à la gendarmerie publiés, ces vingt dernières années, par Défense nationale se comptent sur les doigts des deux mains et concernent, pour l'essentiel, ses missions' de défense2. Pour ce qui est de Les Cahiers de la
1 Après avoir constaté que "la sociologie policière française ne s'intéresse qu'aux agents de la police nationale", Jean-Jacques Gleizal traduit l'embarras que suscite ce rattachement de la gendarmerie à l'une ou l'autre discipline, en considérant que "si cette force militaire appartient effecti vement à la police au sens large, on peut estimer qu'elle relève d'une sociologie militaire qui devra ultérieurement être mise en relation avec la . 2 Guy Dolit et Georges Philippot, "Réflexions sur la gendarmerie et la DOT", nOlO, octobre 1986, pp. 165-170 ; François Dieu, "La gendarmerie et la défense opérationnelle du territoire", n06, juin 1993, pp. 73-84 ; Pierre Le Peillet, "La gendannerie française dans le monde", n° 10, octobre 1993, pp. 161-165 ; Guy Le Borgne, "La gendarmerie nationale, Schengen 16

sociologiepolicière"(Lapoliceen France,op. cit.,p. 56).

Gendannerie et crimes de sang

Sécurité Intérieure, revue de création plus récente, après des débuts marqués par un réel désintérêt ou par une approche purement transversale l, la gendarmerie a depuis lors acquis droit de cité dans ses colonnes, notamment avec la parution du numéro «'gendarmeries et polices à statut militaire »2. Par-delà ces différents obstacles, on observe depuis peu un frissonnement, pour ne pas dire un décollage des
et l'Union européenne", n03, mars 1994, pp. 95-102 ; Denys Eustace, "La montée en puissance de la gendarmerie", n012, décembre 1995, pp. 51-57 ; Bernard Prévost, "La sécurité des Français au cœur de la réforme de la gendarmerie nationale", n07, 14 juillet 1996, pp. 125-133 ; Serge Vinçon, "gendarmerie et nouvelle violence", n08-9, août-septembre 1996, pp. 8387 ; Clotilde Marchetti, "Le Groupe d'Intervention de la gendarmerie nationale: missions et représentations", n06, juin 1997, pp. 71-84 ; Denys Eustace, "Réflexions sur la protection et implication de la gendarmerie nationale", n07, juillet 1997, pp. 43-53 ; Louis-Christian Jullien, "Du commandement en général et dans la gendarmerie en particulier", nOll, novembre 1998, pp. 49-55. 1 Puisque, entre 1989 et 1993, cette revue n'a consacré, pour l'essentiel, qu'une brève fiche sur l'historique, l'organisation et les missions de la gendarmerie (Lionel Thué et Régine Porcher, "Trois administrations en fiches. police, gendarmerie et Douanes", n02, juillet-septembre 1990, pp. 177-185), à laquelle il est possible d'adjoindre une présentation des résultats d'un sondage sur la perception des forces de sécurité intérieure (CREDOC, "L'image de la police et de la gendarmerie dans l'opinion en 1990", n02, juillet-septembre 1990, pp. 9-20), une évocation de la situation des archives de la gendarmerie (Jean-Pierre Morin, "Les archives de la gendarmerie nationale", n03, novembre-décembre 1990, pp. 177179) et la synthèse d'une enquête réa1isée auprès des élèves commissaires de l'ENSP, des élèves officiers de l'EOGN et des auditeurs de justice de l'ENM (Rémi Lenoir, "Les agents du maintien de l'ordre: contribution à la construction sociale de l'espace judiciaire", nOlO, août-octobre 1992, pp. 149-178). 2 N° Il, novembre 1992-janvier 1993. Cf. également François Dieu, "La morale professionnelle du gendarme" t n° 16, 2èmetrimestre 1994, pp. 161170; "Alfred Jarry et la "Psychologie expérimentale du gendarme", n021, 3èmetrimestre 1995, pp. 185-188. Il convient également de mentionner les contributions, à caractère plus ou moins institutionnel, à des dossiers thématiques du Colonel Jullien ("L'urgence en zone rurale: la création des centres opérationnels gendarmerie", n022, 4ème trimestre 1995, pp. 7782), du Chef d'Escadron BITe ("Gendarmerie: la création de brigades de prévention", n029, 3ème trimestre 1997, pp. 135-139) et du LieutenantColonel Roumagne ("La gendarmerie et le renseignement", n030, 4~me trimestre 1997, pp. 30-36). 17

Gendarmerie et crimes de sang

recherches sur la gendarmerie. Ce phénomène, encore largement à l'état d'ébauche, participe de la conjonction de deux principales initiatives. Le point de départ se situe sans conteste dans la politique d'ouverture entreprise par la gendarmerie depuis le début des années 90. Grandement favorisée par l'électrochoc qu'a pu représenter le malaise de l'été 19891, cette politique s'est traduite par le souci qu'ont pu avoir certains responsables de la direction générale de la gendarmerie de permettre aux chercheurs d'accéder presque sans réserve aux informations nécessaires à leurs travaux, notamment dans le but de tirer parti d'un regard extérieur sur la réalité de l'institution. L'ouverture des colonnes de la Revue de la gendarmerie nationale à des chercheurs et des personnalités extérieures participe d'une logique analogue2. Afin de relancer les recherches sur l' histoire de cette institution, il a été également décidé, en mars 1995, de mettre en place, aux côtés des services historiques propres à chacune des trois armées, un Service historique de la gendarmerie. Depuis novembre 1997, la gendarmerie s'est également dotée d' un Centre de prospective, ce qui laisse augurer, là aussi, de possibles actions en matière de développement de la recherche. Pour autant, cette ouverture demeure encore relative et inachevée, voire même, par certains côtés, équivoque et précaire, tant il est vrai que certains au sein de l'institution demeurent encore perplexes, réservés et même opposés à ce mouvement. Conjointement à cette politique d'ouverture, il convient c!e mentionner les initiatives prises par l'Institut des Hautes Etudes de la Sécurité Intérieure, qui a su progressivement ne pas limiter ses travaux à la seule réalité policière française afin d'embrasser l'ensemble du champ de la sécurité intérieure, ce qui l'a conduit, outre l'approche internationale et pluridisciplinaire, à mener diverses actions destinées à contribuer à une meilleure connaissance des phénomènes en rapport avec la gendarmerie. Cette prise en
1 Cf. François Dieu, "Autopsie d'un mouvement social atypique: la fronde des gendarmes de l'été 1989. Dix ans après" , Revue Internationale de Criminologie et de Police Technique, n04, 1999, pp. 414-430. 2 Que l'on retrouve également dans les actes du colloque organisé par la Gendarmerie, le 12 octobre 1999. Cf. La gendarmerie nationale. Une institution républicaine au service du citoyen, Odile Jacob, 2000. 18