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Géopolitique de la Géorgie

De
180 pages
L'enjeu géopolitique que représente la Géorgie est multiple : comme voie de passage pour le pétrole de la mer Caspienne et du Kazakhstan, comme enjeu dans la stabilisation du Caucase, et comme enjeu démocratique. Ce travail sur la géopolitique de la Géorgie donne une description des principales tendances à l'oeuvre dans ce pays pour la période 1995-2004. Il passe en revue les cas de l'Abkhazie, de l'Ossétie du sud et de l'Adjarie sans oublier d'autres régions moins connues (Djavakhetie, Mingrélie, Vallée de Pankissi).
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GEOPOLITIQUE Souveraineté

DE LA GEORGIE
et contrôle des territoires

«) L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8384-8 E~:9782747583848

Thomas Balivet

GEOPOLITIQUE DE LA GEORGIE
Souveraineté et contrôle des territoires

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Introduction

Le 6 mai 2004, le lendemain du départ définitif pour Moscou du président du Parlement adjar, AsIan Abachidze, le président géorgien Mikhaïl Saakachvili proclamait à Batoumi, la capitale de la république autonome d'Adjarie: «Asian a fui, l'Adjarie est libre ». Dans les représentations du pouvoir de Tbilissi cette liberté signifie en fait aussi une réintégration de la république autonome et notamment de ses territoires (comme voie de passage et comme source de revenus) dans le territoire géorgien après une décennie de bras de fer entre les pouvoirs de Tbilissi et de Batoumi. Cet événement est un moment de plus dans les oppositions fortes qui se déroulent sur le territoire et dans l'histoire récente et mouvementée de la Géorgie depuis qu'elle a accédé à l'indépendance en 1991. La question de la souveraineté et du contrôle des territoires en Géorgie a été choisie pour ce travail car elle est au cœur de l'évolution de cet Etat géorgien (cf. cartes 1 et 1.1) qui est à la fois une entité très ancienne et un nouvel acteur sur la scène internationale depuis la dissolution de l'URSS. En effet, comme l'on montré encore les événements d'Adjarie en mai 2004 le problème du contrôle des différents territoires tels qu'ils sont amalgamés dans la géographie actuelle et officielle de l'Etat géorgien est une des questions clés pour la construction de cet Etat.
Ce travail sur la géopolitique de la Géorgie a donc été fait dans l'idée de donner un aperçu des dynamiques géopolitiques récentes qui sont à l' œuvre dans ce pays. Il ne prétend pas être exhaustif mais veut tenter d'apporter des éléments d'information pour essayer de mieux comprendre la complexité et la particularité de ce pays en mutation. Ce travail portera essentiellement sur l'étude des différentes parties du pays (cf. carte 2) et des enjeux géopolitiques qu'elles représentent.

Pour envisager la question théorique de souveraineté, une des approches les plus concrètes de la géopolitique à savoir le contrôle des territoires a été choisie sciemment pour cette étude car dans cet Etat du Caucase, région qui subit une profonde transformation

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depuis la chute de l'URSS, de multiples exemples (Mingrélie, rivalité Tbilissi!Adjarie, Samtskhé-Djavakhéti, vallée de la Pankissi) montrent que les rapports de forces politiques se traduisent encore par des équilibres entre factions pour le contrôle physique des territoires (présence armée, contrôle des ressources et des voies de passage) 1. Pour comprendre l'importance de l'étude du contrôle des territoires, il faut rappeler que ceux-ci sont nombreux en Géorgie du fait des héritages de l'histoire qui ont fait de ce pays le plus ethniquement et politiquement hétérogène des trois pays de la Transcaucasie2. Sans parler de l'Abkhazie et de l'Ossétie du Sud (elles-mêmes encore maintenant ethniquement peu homogènes), les différentes régions de Géorgie ont toutes des particularismes et sont peuplées par des groupes de populations souvent en concurrence pour le contrôle des voies de passage et des ressources. L'étude dt; la question de la souveraineté sera donc envisagée dans les rapports entre ces groupes sur leurs territoires et par rapport au pouvoir central de Tbilissi qui s'inscrit dans la construction d'un Etat centralisé. On verra notamment que deux facteurs habituellement mis en avant, les questions ethniques et les influences extérieures (notamment de la Russie), n'expliquent pas tout et que d'autres facteurs plus profonds liés à la désintégration du territoire, de son infrastructure et de son économie notamment durant la période 1990-1994 sont en grande partie responsables de ces oppositions entre groupes qui coexistent depuis plusieurs siècles sur le territoire de la Géorgie.
Ces oppositions existent et nécessitent d'être vues à plusieurs niveaux d'analyse: nous proposons dans le travail suivant de
1 Comme l'ont encore montré en 2004 le blocus de la république autonome d'Adjarie par l'armée géorgienne et les tensions entre les autorités de Tbilissi et d'Ossétie du Sud. 2 Selon Gachechiladze, 1995, p.73. En 1990,20% de la population vivant en Géorgie ne sont pas ethniquement géorgiens.

11

traiter de géopolitique dans trois parties où les questions de la souveraineté et du contrôle des territoires seront successivement étudiées. La première partie dans laquelle il sera question de géopolitique interne sera consacrée au territoire géorgien (sans l'Abkhazie ni l'Ossétie du sud) en abordant notamment les problèmes généraux de ce territoire et le cas particulier du quart sud-ouest du pays (qu'on appellera ici l'ensemble Adjarie/Samtskhé-Djavakhéti). La seconde partie (géopolitique « sub-nationale ») traitera des questions que posent les territoires d'Abkhazie et d'Ossétie du Sud. La troisième partie envisagera la Géorgie en traitant des questions de dimension internationale qui ont touché à la souveraineté géorgienne ces dernières années, notamment la question des bases russes et de la vallée de la Pankissi en tant que refuge pour les populations tchétchènes.
Cette présentation de la Géorgie était initialement un mémoire universitaire terminé en mai 2004. Les informations utilisées pour ce travail ont été pour partie tirées d'ouvrages et de périodiques universitaires, de rapports d'organismes internationaux et d'ONG travaillant en Géorgie, pour partie obtenues par un suivi des principaux sites internet d'actualité sur le Caucase et pour partie tirées d'activités, d'entretiens et de documents divers obtenus lors de séjours professionnels dans le Caucase (Tbilissi 1995-1996, Erevan 2001-2002, Soukhoumi 2002-2003) dans le cadre d'associations d'aide humanitaire.

12

1. Géopolitique interne. Le territoire géorgien: problèmes démodernisation et pouvoirs locaux

économiques,

1.1 Conditions générales sur le territoire de la Géorgie

1.1.1
«

Quelques points culturels dans lesquelles les

La Géorgie consiste en ces terres spacieuses

offices sont célébrés et les prières dites dans la langue Géorgienne / Cette citation d'un moine géorgien du Xème siècle contient des éléments qui sont toujours centraux pour comprendre l'identité géorgienne: la terre, la religion et la langue. Il est à noter que la langue est centrale dans la culture géorgienne; l'alphabet géorgien n'ayant pas beaucoup changé depuis sa création au Vème siècle, les textes anciens qui constituent la culture géorgienne restent accessibles au grand public et sont étudiés par les enfants des écoles4. D'autre part le maintien de cette spécificité linguistique a toujours été un point politique sur lequel s'entendait l'ensemble de la population géorgienne; il a fait l'objet d'importantes manifestations en 1978 qui ont eu pour résultat que la constitution de la Géorgie soviétique inclut le géorgien comme langue nationale5. La culture traditionnelle, la religion ainsi que la fierté nationale parfois excessive et l'attachement au territoire sont aussi des thèmes centraux dans les représentations géorgiennes. Les thèmes de préservation de l'intégrité territoriale et de protection du territoire font partie du serment d'investiture d'un nouveau président géorgien. Un autre aspect parfois moins connu de la société géorgienne et bien décrit dans l'article de S.Theisen6 est l'importance primordiale accordée au groupe des proches (la famille, mais aussi des relations proches non familiales) et des réseaux de solidarité destinés à protéger avant toute chose les intérêts de ces groupes au détriment d'une quelconque autre entité
3 Gachechi1adze, 1996, p.20. 4 ibid. p.17. 5 C'était d'ailleurs la première république soviétique à acquérir ce droit et à faire ainsi un premier pas vers l'indépendance A.Sobtchak, p.206. 6Theisen, 1998, p.14l-l58.

(Etat notamment). Dans ces réseaux de solidarité, les relations entre individus sont réglées par le respect de certaines valeurs familiales (liens étroits entre les différentes générations) ou des lois informelles mais très fortes de loyauté et d'échanges de serVIce. Ce système est souvent qualifié dans les analyses de « népotisme
»,

de « clientélisme », de « corruption» ; nous préférerons utiliser ici le terme plus neutre de «réseaux de solidarité»; en effet les normes en matière de légalité sont différentes dans le contexte géorgien. il faut conserver présente à l'esprit par exemple que l'entreprise privée était illégale à l'époque soviétique et que le népotisme relève du même principe que la solidarité pour la famille élargie qui a empêché de mourir de faim de nombreux retraités géorgiens vivant seuls. Comme le déclare un analyste géorgien: «La corruption est devenue dans certaines régions un mode de vie. Cette manière de penser imprègne si généralement la perception publique qu'il nous faut être extrêmement prudents lorsque nous traçons une ligne entre les racines de notre spécificité nationale et les pratiques douanières corrompues >/.

1.1.2 Un système de solidarité étroitement lié à l'économie parallèle sous le régime soviétique Al' époque soviétique, les Géorgiens étaient donc connus pour contourner les lois et pour être des acteurs importants du réseau économique parallèle. Le système de solidarité géorgien présentait justement un mécanisme très performant dans l'utilisation et le contournement du système soviétique. Les bénéfices tirés de ces détournements ont fait que la Géorgie était parmi les républiques les plus prospères de l'Union, en particulier du fait de la position qu'occupait cette république dans l'appareil de production intégré qu'était l'URSS. La Géorgie (et aussi dans une moindre mesure l'Arménie et l'Azerbaïdjan) produisait des biens considérés comme relativement luxueux dans le contexte soviétique: vins,
7 Darchiachvili,

2003, p.IIS. 14

agrumes, horticulture. Ces biens étaient plus faciles à monnayer dans l'économie parallèle des marchés privés à un prix fixé par l'offre et la demande. Ils étaient aussi plus faciles à transporter par

le « commerce des valises» ou le transport routier favorisé par le
bon réseau entre Moscou et le Caucase que les produits des autres républiques pour lesquels l'économie planifiée fixait les prix et les quotas et organisait le transport sur l'ensemble de l'Union (céréales, pétrole, gaz, sidérurgie, etc). Ceci a entraîné la création de ce qui est parfois décrit8 comme «une forme très spécifique de pouvoir communiste, des dirigeants communistes riches qui s'appuyaient non seulement sur la bureaucratie soviétique mais aussi sur les traditions culturelles géorgiennes de relations personnelles, la construction de clans s'appuyant sur les familles et autres réseaux de proches ». Du fait de la relative liberté due à un secteur informel s'appuyant sur des réseaux de solidarité traditionnelle, la Géorgie (et plus généralement la Transcaucasie) avait un rôle spécifique dans le système soviétique à l'échelle de toute l'Union. Les groupes de solidarité géorgiens étaient particulièrement bien adaptés à un tel système constitué généralement d'un protecteur haut placé dans une administration à Moscou, d'un intermédiaire et de la structure locale en Géorgie9. Ce système de réseaux de solidarité qui existait donc à l'époque soviétique entre la république fédérée et le centre faisait que les deux en tiraient bénéfice. La Géorgie et ses dirigeants avaient ainsi une relative liberté dans le contexte soviétique. Cette liberté permit notamment dans les années 1980 une approche plus libérale dans des domaines comme l'agriculture. Les Géorgiens restent très fiers de cette particularité qui existait selon eux dans leur république et certains font même remonter les origines de la Perestroika à une relation particulière entre E.Chevardnadze et M.Gorbatchev datant du début des années 1980. Gorbatchev, alors Secrétaire à l'agriculture de la région de Krasnodar, rendait souvent visite à ses voisins géorgiens dont les «expérimentations sociales» dans le domaine de la privatisation partielle de certains secteurs agricoles
8 Retranscription d'un débat sur la Géorgie organisé le 02/12/03 par la Carnegie Endowment for international Peace, disponible sur: www.ceip.org/files/events 9 UNDP, rapport 2000, p .IS. 15

menées sous la direction d'E.Chevardnadze alors Premier secrétaire de la RSS de Géorgie auraient inspiré l'idée de réforme du système soviétiquelO. Cette connivence GorbatchevChevardnadze s'inscrirait elle aussi, à l'échelle des dirigeants, dans ce type de réseaux de solidarité qui existaient entre certains éléments de la république et le pouvoir central.

Ce système bien rodé au profit de la société géorgienne a été remis en question lors de la dissolution de l'URSS et de ses corollaires, le démantèlement de son réseau de transport et de son système économique intégré et bien sûr l'arrêt des subventions du centre (Moscou) vers la périphérie des nouvelles républiques indépendantes. Cette rupture d'équilibre à notamment entraîné deux choses: une crise économique profonde et une perturbation des voies de communication entraînant une désintégration du territoire soviétique et de la Géorgie.

1.1.3

Une crise économique profonde

Un des aspects importants à prendre en considération pour comprendre la géopolitique interne de la Géorgie et son état actuel est la crise économique que traverse le pays et qui affecte gravement la population géorgienne. il est difficile de traduire par des indicateurs économiques la dégradation du niveau de vie en Géorgie depuis la chute du communisme: les termes de salaire et de chômage n'ont par exemple pas la même rigueur de définition qu'ils peuvent avoir dans l'Union européenne. Ce sont cependant des indicateurs et ils serviront de repère pour comprendre la situation économique difficile dans ce pays. D'après les données du PNUDII en 2001-2002, en Géorgie le chômage en zone urbaine est estimé à 25% et il atteint 30 à 40% de la population active à Tbilissi. Selon une autre analyse12 on estimait en 2001 que 46% de la population active étaient au chômage, que
10Kirtadze, 2002. Il UNDP rapports 2001 et 2002. 12V.Papava, 2001, p.39. 16

32% travaillaient à leur compte, que 15% étaient employés par le secteur public et 7% par le secteur privé. En 2001-2002, environ 45% des personnes travaillant avaient un salaire se situant entre 30 larisl3 (14 USD) et 100 laris (54 USD) par moisl4. En ce qui concerne la fonction publique, en 2001, on estimait que 43% des fonctionnaires recevaient un salaire de 57 laris/mois ; Dans le privé, la moyenne était autour de 107 lari/mois et 2% des salariés du secteur privé (principalement ceux travaillant dans des firmes étrangères, les ONG ou des joint ventures) touchaient un salaire de 260 laris/moisls. Ces chiffres sont à comparer aux dépenses mensuelles estimées en 2001 pour une famille de 4 personnes à un minimum de 200 laris/moisI6.
Il est à noter que, parmi les 15% de fonctionnaires, on estimait que 63% ont une activité professionnelle annexe. De plus les revenus de la population sont en général très instables. Dans le secteur privé, du fait de l'instabilité de la situation économique, en particulier pour les petites et moyennes entreprises dont beaucoup dépendent du secteur informel, une grande partie de ces emplois sont mal rémunérés et sans garanties de stabilité. Dans le cas d'une famille où une personne travaille, il s'avère donc que le salaire ne permet de répondre qu'à la moitié voire au tiers des dépenses familiales. Quand cela est possible, l'autre partie des besoins est couverte par des revenus provenant de sources informelles telles que des emplois parallèles et des services rémunérés financièrement ou en nature, les ressources de ventes saisonnières (fruits et légumes) et l'aide familiale de l'extérieur (étranger: Russie, Europe, etc.). Quand aucune source complémentaire de revenu n'est possible, les familles généralement vendent leurs biens (mobiliers, objets, etc.).
Le lari est la devise nationale géorgienne valait environ 2,18 Laris en 2003. 14UNDP, rapports 2001-2002. Chapitre 1. IS V.Papava, 2001, pAO 16ibid pAl. 17 13 introduite en 1996. 1 USD

Les conséquences de ce décalage entre revenus et dépenses ont eu deux conséquences démographiques et économiques importantes.

La première est une très forte émigration des Géorgiens comme le montrent les statistiques du centre national géorgien sur la démographiel7 pour la période 1990-1997 :

Année 1990 1991 1992 1993 1994 1995 1996 1997

Arrivées 30 000 25 000 70 000 74000 79 000 70 000 57 000 56 000

Départs 60 000 85 000 280 000 264 000 277 000 246 000 200 000 126 000 total

Solde migratoire -30000 -60 000 -210 000 -190000 -198000 -176000 -143000 - 70 000 - 1 077 000

La seconde est un appauvrissement de la population depuis une dizaine d'années (en effet durant la période qui suivit immédiatement l'indépendance, en 1990-1993, la population vivait encore sur les économies de la période soviétique). Ainsi en 2000 on estimait que Il % de la population géorgienne vivaient sous le seuil de pauvreté. En dehors des personnes déplacées par les différentes guerres civiles, les personnes les plus touchées par la pauvreté sont les retraités et invalides sans support familial les familles nombreuses et les mères de familles vivant seulesl8. Ces catégories tombent en général dans un profond degré d'indigence qui s'est manifesté à partir de la fin des années 1990
17UNDP, rapport 1998. 18Mouravi, 2000, p.l. 18