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Géopolitique de la vallée du Sénégal

De
164 pages
Le conflit sénégalo-mauritanien de 1989 ne relève pas d'une querelle frontalière classique. Le fleuve Sénégal est source de vie et sa vallée cristallise de nombreux enjeux humains, politiques et environnementaux. Cet ouvrage examine les tenants et les aboutissants de tensions trop vite qualifiées d'ethniques, mais qui s'inscrivent en fait tant dans les suites de l'histoire précoloniale et coloniale que dans les difficultés économiques et écologiques majeures subies par le Sénégal et la Mauritanie et dans le contexte géopolitique de l'Afrique de l'ouest.
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Géopolitique de la vallée du Sénégal
Les flots de la discorde

Etudes Africaines Collection dirigée par Denis Pryen
Déjà parus J.A. DIBAKANA MOUANDA, L'État face à la santé de la reproduction en Afrique noire: l'exemple du CongoBrazzaville, 2003 Samba DIOP, Epopées africaines, 2003. Niagalé BAGA YOKO-PENONE , Les politiques de sécurité française et américaine en Afrique subsaharienne: les stratégies occidentales à l'épreuve de la conflictualité ouestafricaine,2003. Mahamadou MAÏGA, Pour la survie de l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture, 2003 Antoine Ndinga Oba, Les langues bantoues du CongoBrazzaville, tome 1: Phonologie, 2003. Antoine Ndinga Ob a, Les langues bantoues du CongoBrazzaville, tome 2: Les classes nominales, 2003. Abraham Constant Ndinga Mbo, Pour une histoire du CongoBrazzaville,2003. Jean-Rodrigue-Elisée EYENE MBA, L'Afrique sur le chemin de la croissance et de l'évolution, 2003. Alain et Edgar HAZOUME, Lettre discourtoise aux souverainetés africaines, 2003. Vincent Sosthène FOUDA, Les médias face à la construction de l'État-nation en Afrique noire: un défi pour le Cameroun, 2003. Catherine COQUERY-VIDROVITCH (prés.), La découverte de l'Afrique, 2003. Kengné FODOUOP, Citadins et développement, les campagnes au Cameroun, 2003. Charles KAREMANO, Au-delà des barrières, 2003. DJEREKE, Fallait-il prendre les armes en Côte d1voire ?, 2003. Ndiaga LOUM, Les médias et l'Etat au Sénégal, 2003. Annie LE PALEC et Hélène PAGEZY, Vivre avec le VIH au Mali: stratégies de survie, 2003. DOUE GNONSEA, Cheikh Anta Diop, Théophile Obenga:

combat pour la renaissance africaine, 2003.

Céline V ANDERMOTTEN

Géopolitique de la vallée du Sénégal
Les flots de la discorde

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

~L'Hannattan,2004 ISBN: 2-7475-5855-X EAN 9782747558556

Remerciements
Je remercie très vivement Amadou Camara, professeur à l'Ecole normale supérieure de l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar, sans qui le travail de terrain n'aurait pas été possible, et son épouse Fatou pour sa gentillesse. J'ai pu grâce à lui prendre contact avec des personnalités impliquées de près ou de loin dans les événements de 1989. Je pense notamment à l'ancien Ministre du Président Senghor, Abdoul Ndiaye, originaire de la vallée et qui a bien voulu me recevoir. Je pense au Docteur Hamat Ba, qui a pris la patience de m'expliquer en détailles raisons de son implication dans une lutte à laquelle il a consacré une grande partie de sa vie. Mais je pense surtout à Abdourahmane Niang, représentant local du Comité du 18 juin, avec qui j'ai eu un contact privilégié. Les documents qu'il m'a fournis m'ont été d'une très grande aide, mais ce sont surtout les discussions avec lui qui resteront à jamais gravées dans ma mémoire. Je me souviendrai d'un homme de courage, qui n'a jamais abandonné la lutte pour une cause qu'il croit juste. Enfin j'ai eu la chance de rencontrer Aly Kane, réfugié mauritanien et ancien inspecteur des douanes à Rosso - Mauritanie. Son récit m'a beaucoup touché, durant le petit bout de route que j'ai partagé avec lui dans la vallée. Je lui souhaite de réussir dans la voie pacifique qu'il a choisie pour sa lutte. Je n'oublie pas tous les réfugiés et les habitants de la vallée que j'ai pu rencontrer. Ibou N'Diaye a été mon grand mentor préféré à Dakar et je m'excuse de l'avoir si souvent &ustré en ne lui laissant jamais le dernier mot. Merci aussi à Less N'diaye qui m'a permis de rencontrer le Gouverneur de Saint-Louis et qui a consacré tout un week-end à m'épauler dans mes recherches. Enfm Ousmane Ben Abdoulaye SalI a bien voulu m'accompagner dans les méandres de Saint-Louis et être mon interprète auprès des pêcheurs de Guet N'dar. Je l'en remercie bien fort également. Merci à Malick Sarr pour son hospitalité et son accueil à SaintLouis, ainsi qu'à son frère, Saliou Sarr qui m'a quant à lui hébergé

à Dagana. Merci aussi à Moustapha Ndiaye qui m'a accueillie à Bakel. Grâce à Abibou Dramé j'ai eu le plaisir de faire la connaissance de Mahamadou Sy, tous deux membres de l'Organisation contre les violations des droits humains en Mauritanie (OCVIDH). Je les remercie tous deux de m'avoir reçu si ouvertement à Paris. Leurs interviews m'ont apporté beaucoup. A Bruxelles, j'ai fort apprécié les commentaires de N'Gom Mamadou Amadou, dit Jules, membre de la Communauté mauritanienne de Belgique, ainsi que mes rencontres avec Mamadou Samba Diop, dit Moutoudou, Docteur en sciences politiques de Paris-Sorbonne et représentant des partis d'opposition mauritaniens, et avec Malick Sow, de la Fédération des agriculteurs de Louga (FAPAL). Enfm, je remercie mes professeurs à l'Université Libre de Bruxelles, Pierre Klein, Alain Verhaagen, Jean-Michel Decroly, qui m'a suggéré la publication de cet ouvrage, et mon père, Christian Vandermotten.

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Introduction
En 1989, de graves incidents frontaliers ont éclaté entre la Mauritanie et le Sénégal. Ils ont été présentés dans la presse internationale comme un conflit inter-ethnique, opposant les populations négro-africaines de la vallée du fleuve Sénégal aux Arabo-berbères, originaires du nord de la Mauritanie. Ainsi, le quotidien Le Monde du 18 mai 1989 titrait «Maures contre Négroafricains ». Le Monde diplomatique de juillet 1989 parlait d' « apartheid maure» et L'Info de Dakar du 22 juin 2000 traitait toujours ce conflit en termes de «prétexte à un nettoyage ethnique ». Aujourd'hui encore, les victimes de ces massacres et les populations de la région appréhendent le plus souvent la question en termes de racisme ou de contentieux interethnique. Estil pour autant pertinent de poser le problème en de tels termes? En l'occurrence, les références au racisme ne sont-elles pas l'instrumentalisation d'un enchevêtrement complexe de facteurs structurels et conjoncturels, qui constitueraient les causes fondamentales du contentieux? Si la communauté internationale et les pouvoirs politiques n'ont pas voulu mener une analyse plus approfondie des événements, n'est-ce pas qu'elle eût été dérangeante? Une nouvelle crise, survenue début juin 2000 à propos de l'irrigation des vallées fossilesI, a failli renouveler les massacres d'avril 1989. Elle illustre la persistance des tensions et le risque permanent de voir éclater un nouveau conflit tant que ni la Mauritanie, ni le Sénégal, voire la communauté internationale, ne s'attaqueront au problème de fond, préférant ignorer la question du retour en territoire mauritanien de quelque soixante-dix mille réfugiés. Le paradoxe de la vallée du Sénégal est que le fleuve ne marque pas seulement la frontière entre deux pays, mais qu'il est aussi source de vie et de rassemblement. Comme souvent en Afrique, les habitudes de vie agro-pastorale des populations autochtones
Cette crise a fait l'objet des grands titres de l'actualité sénégalaise en juin 2000. Voir par exemple Le Matin du 5 et 6 juin 2000, le Walfadjiri du 7 juin 2000, L'info du 7 juin 2000 et Le Soleil des 7, 16 et 19 juin.
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empêchent celles-ci d'appréhender clairement une notion de frontière imposée de l'extérieur. Ceci interfère ici en outre avec un contexte de tensions latentes depuis plusieurs années entre les deux pays, qui procèdent d'enjeux économiques. Le fleuve et sa vallée cristallisent les convoitises, avouées ou non, de Dakar et de Nouakchott. Il conviendra donc de faire dans un premier temps une analyse systématique des différents détonateurs qui ont attisé et embrasé un conflit issu d'une série de facteurs structurels, comme la mise en valeur du fleuve, et conjoncturels, comme une suite d'années de sécheresse. Dans un deuxième temps, il faudra montrer comment l'instrumentalisation politique de ces facteurs, nourrie de soupçons et de non dits, a débouché sur de prévisibles massacres et des flux de réfugiés. L'enquête sur le terrain permet de constater que ces tensions restent perçues comme culturelles. En effet, si l'économie régit les rapports de force au niveau des stratégies étatiques, les populations vivent et ressentent les injustices quotidiennes en les interprétant avant tout sur ce plan culturel, voire ethnique. Les dirigeants politiques, qui ont bien conscience de ce mécanisme, utilisent dès lors ces ressentiments culturels et ethniques pour masquer leurs stratégies économiques. Sous couvert de développement local, celles-ci se soucient pourtant fort peu du sort des populations riveraines. Si l'économie détermine et dirige, le culturel, plus directement perceptible, médiatise et marque les différences au niveau local. Les populations, moins conscientes des fondements économiques des conflits, s'y identifient. Pour comprendre l'instrumentalisation du racisme dans le cas d'espèce, un bref rappel de l'histoire de la Mauritanie s'impose. En effet, les rapports de classe entre les différents groupes de population de ce pays ont été médiatisés par des rapports socioculturels et ont été fondés de très longue date sur une domination raciale, qui a débouché sur le mépris, voire la négation, de la communauté négro-mauritanienne. Même pour les victimes de ces conflits, il est beaucoup moins évident de prendre conscience des rapports de classe que de l'appartenance culturelle ou ethnique.

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De même, une analyse fme du conflit prévisible de 1989 exige de prendre le recul historique nécessaire pour en découvrir les causes latentes, puisque les origines du problème remontent à la décision, durant la période de l'Afrique occidentale française (AOF), d'instaurer une limite administrative coloniale.

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Les événements de 1989

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Le 9 avril 1989, un incident classique oppose des agriculteurs soninkés sénégalais du village de Diawara à des éleveurs peuls mauritaniens du village de Sonko pour une affaire de divagation d'animaux. Il va servir de prétexte au déclenchement de vagues de violence au Sénégal et en Mauritanie contre les ressortissants respectifs des deux pays. Cela entraîna la fermeture de la frontière entre les deux Etats. L'incident s'est déroulé à l'amont de la portion frontalière du fleuve, sur l'îlot de Dundé-Koré, près de Bakel, une partie intégrante du territoire sénégalais souvent envahie par des troupeaux mauritaniens. Déjà, les 30 et 31 mars, des conflits similaires avaient provoqué des altercations entre les deux parties, mais ils avaient été conclus pacifiquement, suite à des pourparlers entre les responsables des deux collectivités. Le 9 avril, les choses prirent une autre tournure. Les populations de Diawara, averties du nouvel envahissement de leurs champs sur l'îlot, se rendirent sur les lieux pour saisir le bétail et le mettre en fourrière, conformément aux arrangements acceptés par les deux gouvernements3. Les villageois mauritaniens de Sonko, alertés par leurs enfants, se précipitèrent alors sur les lieux, accompagnés de forces de l'ordre, pour s'opposer à cette saisie. Confrontés au refus des Sénégalais de céder à la menace et à l'embrasement des
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Les événements sont décrits ici en se fondanttant sur Le Livre blanc sur

le différend avec le Sénégal de la République islamique de Mauritanie (M. Sehiek, N. Tequedi, M. EI-Bassirou, 1989) que sur celui de la République du Sénégal (1989). Ces deux versions ont été confrontées aux « Récits venus en direct de Diawara », recueillis par S. Andriamirado et L. Essok'Eyoum (1989). Ce chapitre est fondé aussi sur les articles de la presse sénégalaise, dans Le Soleil, Le Matin, L'Info, le Walfadjiri et le Quotidien d'informations générales de proximité, ainsi que de la presse ftançaise, Libération, Le Monde et Le Monde diplomatique. 3 Ces arrangements, exposés en annexe 1, avaient été arrêtés lors d'une réunion tenue à Nouakchott le 18 juin 1988, à l'occasion d'une visite de travail du Ministre de l'Intérieur du Sénégal. Ils ont été consignés dans le procès-verbal, signé par les deux parties, de la rencontre entre les
Ministres de l'Intérieur des deux pays tenue à Dakar du 8 au 10 septembre

1988.

discussions, le brigadier mauritanien tira, tuant sur le coup un Sénégalais et en blessant deux autres, dont l'un sera plus tard froidement achevé sur la rive droite par les gardes mauritaniens. Treize autres personnes furent ensuite emmenées à Sélibabi (Mauritanie) et emprisonnées par la garde mauritanienne. Elles ne seront libérées que le 11 avril 1989, après interrogatoire. Le 12 avril, en réaction à cet événement, des boutiques de commerçants maures sont pillées dans la ville sénégalaise de Bakel. Les autorités sénégalaises sont obligées d'envoyer des renforts militaires sur place pour ramener le calme. Des troubles similaires sont signalés ailleurs les jours suivants. Le Ministre sénégalais de l'Intérieur, André Sonko, se rendit à Nouakchott pour trouver une solution rapide à cette crise et calmer les esprits. Le 19 avril, ce fut au tour du Ministre de l'Intérieur mauritanien, Djibrill Ould Abdallah, de se rendre à Dakar auprès du Président Abdou Diouf. Un communiqué conjoint annonça la convocation d'une commission mixte d'enquête pour le 22 avril, les deux gouvernements s'engageant réciproquement à protéger la communauté de l'autre vivant sur son territoire (annexe 2). Cependant, au terme de cette entrevue, la déclaration faite par Djibril Ould Abdallah à la télévision fut considérée comme « choquante et provocatrice» par la presse sénégalaise, qui lui reprocha d'accorder plus d'intérêt aux pillages subis par les commerçants maures qu'aux victimes sénégalaises (République du Sénégal, Le Livre blanc sur le différend entre le Sénégal et la Mauritanie en avril-mai 1989, p. 10). Cette attitude entraîna de nouvelles réactions populaires dans plusieurs villes sénégalaises de province (Matam, Thiès, Kaolack, Ziginchor, etc;), ainsi qu'à Dakar, où des pillages suivis d'émeutes débutèrent dès le 23 avril. Malgré l'intervention des forces de l'ordre sénégalaises, qui procédèrent à l'arrestation des personnes soupçonnées d'avoir participé aux actes de vandalisme4, des ressortissants sénégalais furent lynchés en représailles à Nouakchott et à Nouadhibou les 24 et 25 avril. Ce furent principalement des haratines, anciens esclaves affranchis, qui se rendirent responsables des violences de ces deux journées, qui
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Le Livre blanc ... sénégalais (République du Sénégal, 1989, pp. 42 à 45) fait l'énumération, dans son annexe 1, des suites judiciaires des faits de saccages dont ont été victimes des ressortissants mauritaniens du 22 au 25 avril 1989. 14

f)fent une centaine de victimes, certaines sources parlant même de 200 à 400 morts (A. Dahmani, 1989, p. 86). Le gouvernement sénégalais protesta vigoureusement contre ces exactions et violations massives et flagrantes des droits de l'homme commises en Mauritanie5 envers les Sénégalais et les Négro-mauritaniens, en rappelant que les pillages commis au Sénégal n'avaient par contre fait aucune victime (Libération du 23 mai 1989, p. 23 ; Bulletin quotidien d'Afrique (AFP)des 25, 28 et 29 avril 1989). Ce ne fut en effet qu'ensuite que les témoignages et récits d'horreurs et d'atrocités des premiers rapatriés de Mauritanie provoquèrent au Sénégal les événements sanglants du 28 avril, qualifiés par le Livre blanc de la Mauritanie de «vendredi de l'horreur» (M. Sehiek, N. Tequedi, M. EI-Bassirou, 1989, p. 31). Ces événements coûtèrent la vie à une soixantaine de ressortissants mauritaniens, dont une trentaine à Dakar. Suite à ces massacres, un pont aérien fut organisé par la France, l'Algérie, l'Espagne et le Maroc pour évacuer les ressortissants de chacun des deux pays résidant dans l'autre. Soixante-dix mille personnes furent rapatriées au Sénégal en moins de dix jours, alors que des milliers d'autres traversaient le fleuve pour se réfugier au pays de la teranga (hospitalité) sénégalaisé. Il convient d'ajouter à ce nombre vingt-cinq à cinquante mille Négro-mauritaniens expulsés ou réfugiés (Amnesty International, 1990). En sens inverse, d'après les estimations du Haut Commissariat aux Réfugiés, environ cent soixante mille Mauritaniens furent rapatriés du Sénégal (République Islamique de Mauritanie, 1989). Le second volet des événements concerne ainsi l'expulsion par Nouakchott d'une partie de ses nationaux négro-mauritaniens. Ceci accrédite la thèse selon laquelle le régime mauritanien aurait profité d'une «occasion historique» pour régler à sa manière la question nationale opposant les populations noires aux beydanes (du mot arabe signifiant « blanc », utilisé pour désigner les AraboLe Rapport d'Amnesty International de novembre 1989 (AI Index AFR 38/13/89) confirme ces violations commises par l'Etat mauritanien. Elles sont encore dénoncées deux ans plus tard dans le Rapport d'Amnesty International d'octobre 1990 (AI Index AFR 38/10/90). 6 Tous les témoignages que j'ai pu recueillir sur le terrain, tant de la part des réfugiés que des populations autochtones, ont confirmé le bon accueil qui leur a été réservé à leur arrivée au Sénégal.
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berbèresf. Tant le passé que la suite des événements tendent, nous le verrons plus loin, à la conftmler. Les témoignages concordent et corroborent les propos recueillis par les médias. Il semble d'ailleurs difficile d'imaginer qu'une opération d'une telle envergure a pu être improvisée en si peu de temps quand on connaît les lenteurs habituelles de l'administration locale, le manque de matériel et la difficulté des liaisons avec Nouakchott, distante de plus de 1000 kilomètres du théâtre de ces événements. Parmi les Négro-mauritaniens, ce furent essentiellement les Haalpulaars8 qui furent concernés par les expulsions. Or, ces derniers constituaient les forces vives du mouvement FLAM(Force de libération africaine de Mauritanie), qui dénonçait depuis trois ans déjà la domination et la discrimination maure à l'égard des Noirs. De mai à juin 1989, la tension et les risques d'affrontement armé entre les deux Etats restèrent très élevés. Plusieurs incidents avec mort d'hommes furent signalés, suite à des tentatives de jeunes Peuls mauritaniens armés de retraverser le fleuve pour récupérer leurs troupeaux à l'abandon ou spoliés par les Maures sur la rive droite. Dans le même temps, les expulsions systématiques de Négro-mauritaniens vers le Sénégal ou le Mali s'intensifièrent, sous prétexte de leur origine sénégalaise, alors que certains étaient installés en Mauritanie depuis près de soixante-dix ans, donc bien

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Cette thèse est avancée par le Comité de suivi du mouvement du 18 juin

(1989, p. 6). Elle est reprise dans la presse par Jeune Afrique (A. Bourgi, 1989, p. 40) et par Le Monde Diplomatique (S. Bessis, 1989, p. 14).

Le terme « Haalpulaar » désigne les populations de langue pulaar. Le colonisateur français distinguait parmi elles les« Peuls », terme par lequel il désignait les éleveurs nomades, et les « Toucouleurs », vocable qu'il appliquait aux agriculteurs sédentaires. Dans la littérature scientifique, l'anthropologue Ch. Santoir (1990a), préoccupé par l'étude des établissements humains, se réapproprie cette distinction. Elle n'est toutefois pas acceptée par les populations locales, qui considèrent que la notion de «Toucouleur» n'a pas de réalité, voire estiment le terme péjoratif Elles considèrent que cette distinction coloniale abusive a été récupérée aujourd'hui par les autorités mauritaniennes dans un but de division politique. 16

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avant l'indépendance du pays9. Les récits des victimes témoignent de la violence des exactions commises par les forces de sécurité mauritaniennes et de l'atrocité des faits. Les personnes déportées étaient d'abord dépouillées de leurs papiers d'identité ainsi que de leurs biens. Elles étaient clairement sélectionnées en fonction de leur appartenance à un groupe ethnique déterminé. Les forces de police et de gendarmerie s'en prenaient principalement aux riverains du fleuve, dont les troupeaux étaient razziés et les récoltes enlevées ou brûlées. Certaines femmes furent obligées de traverser le fleuve nues, forçant ainsi leur époux à les rejoindre. D'autres furent battues, violées et mutilées avant d'être déportées. Le rapport d'Amnesty International dénonce encore de telles persécutions, arrestations et expulsions en octobre 1990. Ces exactions conduisirent le Président Abdou Diouf à tenter un recours à l'arbitrage international. Le 9 mai 1989, il demanda au Président en exercice de l'OUA, le Malien Moussa Traoré, de prendre l'initiative de la mise sur pied d'une commission internationale d'enquête sur les événements pour en déterminer les responsabilités. Le 10 mai, il informa de sa démarche le Président en exercice du Mouvement des Non-Alignés, auquel les deux pays appartiennent, le Zimbabwéen Robert Mugabe; il lui demanda un arbitrage, ainsi qu'au Secrétaire général des Nations-Unies, Javier Perez de Cuellar. Plus tard, l'échec de la médiation malienne à Bamako, début juin, suivie de celle présidée par le Président égyptien, Hosni Moubarak, nouveau Président en exercice de l'OUA, amènera le gouvernement sénégalais à saisir le Conseil de sécurité de l'ONU en juillet 1989. Le 21 août 1989, les relations diplomatiques entre le Sénégal et la Mauritanie furent rompues, chaque pays campant sur ses positions. Le Sénégal réclamait le bornage des frontières sur la base d'un décret colonial de 1933 qui situait la totalité du fleuve Sénégal en territoire sénégalais, en dehors de l'île aux Bois, le rétablissement
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Nous verrons ultérieurement combien il est difficile pour ces

populations agro-pastorales de justifier une origine nationale sénégalaise ou mauritanienne dans la mesure où elles sont depuis toujours installées de part et d'autre du fleuve. Elles ont hérité lors de l'indépendance, dans le cadre de la création « artificielle}) de deux Etats issus de l'AOF, d'une nationalité qui n'avaient pas de sens pour elles.

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et la reconnaissance défmitive des droits coutumiers des populations riveraines sur les terres de la vallée du fleuve, la cessation du bannissement et de la déportation des Négromauritaniens par le gouvernement de Nouakchott ainsi que leur retour. La Mauritanie, pour sa part, s'en tenait à deux points: le dédommagement des Mauritaniens rapatriés du Sénégal, dont les biens avaient été saisis à leur départ de Dakar, et le rétablissement de la libre circulation des biens et des personnes entre les deux rives du fleuve. Pendant plus de trois ans, les deux gouvernements, conscients pourtant de la nécessité de trouver une issue pour éviter le déclenchement d'une guerre, ne se parleront que par l'intermédiaire du Mali, principal médiateur, de la Guinée ou de la Gambie. Il faudra attendre le 23 avril 1992 pour que les relations diplomatiques entre les deux Etats soient rétablies (annexe 3), bien que les dossiers les plus délicats, tels le retour des populations négro-mauritaniennes, la question du tracé uontalier ou celle des indemnisations, soient toujours loin d'être réglés.

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