Georges Bidault et la politique étrangère de la France

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La politique étrangère de la France au lendemain de la Seconde Guerre mondiale fut dominée par la figure du Général de Gaulle. A ses côtés prenait place, en tant que ministre des Affaires étrangères, un démocrate chrétien : Georges Bidault, proche collaborateur et successeur de Jean Moulin à la tête du Conseil national de la Résistance. Demeuré à son poste après la démission du général en janvier 1946, Bidault incarna alors la politique étrangère des débuts de la IVème République, jusqu'en juillet 1948.
Comment le Quai d'Orsay et son chef, sous de Gaulle, perçurent-ils le "domaine réservé" que le général s'était attribué en matière diplomatique? Après le départ du général, l'héritage de celui-ci fut-il un atout ou un handicap pour son ministre transporté en première ligne? Comment Bidault dut-il assumer un certain nombre de révisions amenant le pays sur la voie de la construction européenne et de la réconciliation avec l'Allemagne?
Le but de cet ouvrage est de présenter ce que furent, questions coloniales exclues, les grands enjeux de la politique étrangères de la France de l'après-guerre et des débuts de la guerre froide, à travers l'action de celui-ci qui, en tant que ministre, en assuma une grande part, entre 1944 et 1948.
Publié le : dimanche 1 octobre 2006
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EAN13 : 9782296156289
Nombre de pages : 520
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Préface

Parmi les hommes politiques ayant mené l'essentiel de leur carrière à partir de la Deuxième Guerre mondiale, la mémoire collective a effectué ses choix. Le général de Gaulle, l'homme du 18 juin, le fondateur de la V° République, le défenseur altier de la grandeur nationale, domine de très loin ses contemporains. Se détachent aussi Robert Schuman, retenu comme l'un des «pères de l'Europe », de même que Jean Monnet dont les restes ont été transférés au Panthéon. Antoine Pinay, incarnation de la sagesse et de l'équilibre, fait également bonne figure. Les noms de Pierre MendèsFrance, symbole de la rigueur, et de Pierre Poujade, agitateur populiste, ont donné naissance à des substantifs passés à la postérité, mendésisme et poujadisme. Georges Bidault semble absent de la galerie des grands hommes. Or il possédait des titres à y figurer. Agrégé d'histoire, brillant journaliste démocratechrétien d'avant-guerre, président du Conseil national de la Résistance où il succéda à Jean Moulin, président du Gouvernement provisoire de la République Française et surtout ministre des Affaires étrangères durant plus de cinq ans, dont quatre années d'un seul tenant de 1944 à 1948. Avant. lui, seuls Aristide Briand, Théophile Delcassé et Stephen Pichon avaient réussi à se maintenir au Quai d'Orsay plus longtemps. De plus, Bidault occupa ces fonctions en une période d'importance capitale, alors que tout était à reconstruire dans une France très affaiblie au sortir de la guerre. Le présent ouvrage s'attache avec brio à faire comprendre pourquoi Bidault a laissé une image floue. Il faut tout de suite mettre au crédit de Jean-Rémy Bézias la rigueur de son analyse. Il ne cède pas à l'anachronisme ou à un raisonnement sommaire qui expliquerait l'effacement de Bidault par ses divergences avec le général de Gaulle ou par son engagement ultérieur en faveur de l'Algérie française. L'auteur présente d'abord la formation du futur ministre, ses études chez les jésuites en Italie, ses débuts de professeur d'histoire exerçant une profonde influence sur ses élèves, son entrée dans le journalisme comme éditorialiste de l'Aube, son engagement dans la Résistance et ses liens avec Jean Moulin, son accession à la présidence du CNR. Quand il prit la direction des Affaires étrangères, Georges Bidault était résolu à restaurer l'image et l'autorité de la France sur la scène internationale. Il prenait en compte, plus qu'on ne l'a dit, les problèmes économiques et, constatant l'affaiblissement matériel du pays comme une entrave à une politique étrangère digne de ce nom, il travailla efficacement à la mise en place du plan Marshall. Le ministre apparaissait comme un négociateur persévérant. Il était guidé par quelques idées précises : instituer entre les Etats européens une coopération et une certaine unité qui permettraient de surmonter l'obstacle des frontières, «cicatrices de l'histoire », ménager l'ancien adversaire italien, se prémunir contre la menace allemande tout en ouvrant un dialogue avec ce pays, assurer à la France un

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rôle central dans les relations internationales. Mais l'action de Georges Bidault trouva ses limites, d'abord dans la personnalité même du ministre, médiocre communicateur, piètre manœuvrier parlementaire, maladroit en certaines circonstances, hésitant, n'osant s'engager trop loin sans le soutien des Etats-Unis, acceptant une partie des idées gaulliennes et conservant cet héritage, parfois en discordance avec la conjoncture, tout en se brouillant gravement avec le général, prônant une forme de nationalisme en contradiction avec l'idéal démocrate-chrétien. Bidault ne sut pas élaborer un grand projet d'avenir et, pour reprendre l'heureuse formule de Jean-Rémy Bézias, il fut plus « un serviteur dévoué de l'Etat qu'un homme d'Etat ». Le présent ouvrage, issu d'une excellente thèse soutenue en 1996, s'appuie sur une documentation particulièrement riche, archives françaises et étrangères, nombreuses sources imprimées, journaux et mémoires. Aussi Jean-Rémy Bézias comble-t-il un vide historiographique et apporte de nombreuses informations sur la politique intérieure et extérieure de la France. Entre autres développements intéressants on énumèrera, de manière non exhaustive, le fonctionnement du ministère des Affaires étrangères, l'épuration du clergé, la mission de Mgr Théas à Rome en 1944, l'affaire de Trieste, les négociations autour du plan Marshall, la conférence de Paris en juin 1947, l'entrée dans la guerre froide, la préhistoire de la construction européenne, les relations franco-allemandes et franco-américaines, le conflit entre le général de Gaulle et Georges Bidault. Ces analyses sont présentées dans une forme claire et logique, le style est vivant et les citations fort bien choisies. Les principaux écueils de l'étude biographique, tendresse ou indulgence pour le héros, réquisitoire excessif, jugement prononcé à l'aune des premiers engagements ou des derniers, sont évités. Il en résulte un portrait équilibré montrant les contradictions de Bidault, ses sincérités et ses calculs, ses succès et ses échecs, ses générosités et ses vanités. L'auteur parvient brillamment à concilier deux approches, celles de la biographie stricto sensu et celle de l'étude diplomatique, chacune éclairant l'autre et permettant de saisir le réel dans toute sa complexité. C'est précisément là que résident l'intérêt et la réussite de l'analyse historique. Cet objectif est ici parfaitement atteint.

Ralph Schor Professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Nice

Introduction

Président du Conseil national de la Résistance, président du Gouvernement provisoire de la République française, ministre des Affaires étrangères, président du Conseil, ministre de la Défense nationale et vice-président du Conseil : en l'espace de onze années (1943-1954), Georges Bidault aura accumulé les titres et les responsabilités les plus éminentes. L'oubli collectif a depuis remplacé une notoriété fugitive. Robert Schuman, Pierre Mendès-France, Antoine Pinay, tous contemporains de Bidault et comme lui figures de la IV° République, ont surmonté avec succès l'épreuve du temps ; Jean Monnet, un autre de ses contemporains, est aujourd'hui plus célèbre qu'il ne l'était de son propre vivant. Dans les lieux où s'élabore et se transmet la mémoire collective, la trace laissée par le personnage est bien discrète. Un élève d'aujourd'hui, lointain descendant de ceux que le jeune professeur des années vingt et trente traitait parfois en disciples, aura du mal à retenir le nom d'un acteur de l'histoire nationale dont la place compte peu dans les manuels. Le passant parcourant les lieux de mémoire de nos villes n'aura guère davantage l'occasion d'y retrouver le nom de celui qui succéda à Jean Moulin à la tête du Conseil national de la Résistance. A l'extrémité géographique d'une France dont il contribua à étendre un peu les frontières, la ville de Tende (Alpes-Maritimes) lui garda reconnaissance d'avoir été celui sous l'autorité duquel elle redevint française : une avenue Georges Bidault, artère centrale de la petite cité frontalière, en témoigna un temps, avant d’être débaptisée. En flânant dans les quartiers nord de Nice, on découvre une rue au même nom. Officialisant ce baptême le 20 janvier 1984, aux protestations de son opposition municipale, le maire de l'époque n'avait pas uniquement voulu rendre hommage au second président du C.N.R1. Bilan maigre et ambigu d’une carrière achevée dans la disgrâce par un homme qui, la cinquantaine passée, menant des combats sans issue, s’avéra inapte à épouser les bouleversements de son temps. L'image même qui, d’une certaine manière, a immortalisé Georges Bidault, celle de la descente des Champs-Élysées le 26 août 1944, ne fait que renforcer le sentiment d'oubli, au lieu de l'atténuer : le personnage altier du milieu de l'écran éclipse les autres, et, à l'exception des contemporains et des historiens, qui se rappelle que cet homme de petite taille, à la droite de de Gaulle, qui d'un geste un peu dédaigneux saisi au vol par l'objectif, repousse devant lui caméras et appareils
Compte-rendu de la séance du conseil municipal de Nice dans Nice-Matin, 21/1/1984. Le général François Binoche (gaulliste de gauche) s'était exclamé : "M. Bidault porte la responsabilité morale des crimes de l'O.A.S. Je vous en conjure, abandonnez ce projet ! Ne nous affichons pas de cette manière". A quoi Jacques Médecin soutenu par les conseillers municipaux pied-noirs de sa majorité, avait répondu : "A travers cette rue, beaucoup de gens voudront honorer le Georges Bidault de la Résistance". Le choix fut avalisé contre l'avis de l'opposition de gauche.
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photographiques, avait pour nom Georges Bidault, président en exercice de l'organe suprême de la Résistance intérieure ? Il n'est pas jusqu'à cette présidence qui ne soit, non passée sous silence, mais largement occultée par la présence d'un Jean Moulin devenu, lui, héros national. Les commémorations maintiennent vivant tant le souvenir des chefs militaires que celui des politiques désignés par le Général pour le représenter, celui des martyrs, aussi. Bidault n'ayant rien été de tout cela, et n'ayant attaché son nom à aucun des ces hauts faits d'armes qui consacrent le héros, est voué à la portion congrue de la reconnaissance nationale. Pourtant Bidault commença sa carrière d’homme de pouvoir là où beaucoup rêvent de couronner leur parcours, le Quai d'Orsay, et y demeura cinq ans, deux mois et vingt-et-un jours, dont une période de près de quatre années d'un seul tenant, entre septembre 1944 et juillet 19482. Il fut le seul ministre à avoir pu conserver le même portefeuille -en-dehors d'une parenthèse d'un mois- dans six des sept gouvernements que connut la France dans les premières années de l'après-guerre. En ces temps d'instabilité gouvernementale, Bidault réussit, sur l'ensemble de la IV° République, une performance que n'égala pas même Robert Schuman avec ses quatre ans et demi de présence, certes ininterrompue celle-là, au Quai d'Orsay entre juillet 1948 et janvier 1953. Au temps d'une autre république, tout aussi instable, seuls Aristide Briand (neuf ans et un mois entre 1915 et 1932), Théophile Delcassé (huit ans et un mois entre 1898 et 1915) et l'obscur Stephen Pichon (sept ans et quatre mois entre 1906 et 1920) avaient fait mieux3. A l'inverse, des ministres des Affaires étrangères marquants des années trente, à des titres divers, tels Louis Barthou et Pierre Laval, ne firent qu'un bref passage au Quai d'Orsay. Quatre années ininterrompues, c'est plus qu'il n'en faut, a priori, pour marquer de sa présence une politique extérieure : en huit mois, entre le 9 février et le 9 octobre 1934 (date de son assassinat), Louis Barthou avait jeté les bases d'une alliance franco-soviétique, au cours de ce que Jean-Baptiste Duroselle a pu appeler "une brève

Georges Bidault fut ministre des Affaires étrangères du 10 septembre 1944 au 16 décembre 1946 (sous les deux gouvernements provisoires du général de Gaulle, sous celui de Félix Gouin, et sous le sien propre); après le bref intermède du gouvernement Léon Blum (décembre 1946janvier 1947) il occupa à nouveau le Quai d'Orsay entre le 22 janvier 1947 et le 26 juillet 1948 dans les gouvernements de Paul Ramadier et Robert Schuman). Après le long règne de Robert Schuman, il revint à la tête des Affaires étrangères, du 8 janvier 1953 au 19 juin 1954. 3 Sous la V° République, dans un contexte pourtant plus favorable à la longévité (stabilité gouvernementale et "domaine réservé" qui amoindrit le poids relatif du ministre et donc les possibilités de friction avec l'exécutif), seuls deux ministre des Affaires étrangères ont fait nettement mieux que Bidault en termes de durée : Maurice Couve de Murville (dix ans), ancien directeur des Affaires politiques du Quai d'Orsay au temps de Bidault, d'ailleurs, et Roland Dumas, ministre de 1984 à 1986 puis de 1988 à 1993. La présence d’Hubert Védrine, ministre de 1997 à 2002, a été plus longue d’un seul tenant que celle de Bidault, mais demeure inférieure en total cumulé.

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période d'incontestable redressement sur le chemin de la décadence"4. On ne saurait mieux souligner le poids des personnalités en politique étrangère. Là comme ailleurs, Georges Bidault n'a pas laissé dans la mémoire collective de ces grands actes ou de ces grands discours qui servent de référence par-delà les générations5. Mais il est vrai qu’il est impossible de dissocier l’analyse du rôle de celui qui fut l’inamovible pensionnaire du Quai d’Orsay dans la France de l’après-guerre de celle de la place occupée par son chef, le général de Gaulle. C’est par ce dernier point qu’il convient donc d’orienter la réflexion pour éclairer notre démarche.

Eléments de problématique La politique étrangère menée par un pays, incarnée par des hommes, est la résultante d’une multitude de facteurs, certes politiques, mais aussi économiques, sociaux, psychologiques, culturels. Elle est souvent la traduction des « forces profondes » que le décideur, avec un degré plus ou moins élevé de lucidité, de calcul, ou d ‘habileté, essaie de manier, mais dont il est également le produit, par ses réflexes intellectuels, ses présupposés, ou ses préférences partisanes. La politique étrangère de la France à la fin de la Seconde Guerre mondiale et dans les années qui suivent celle-ci a porté l’empreinte du général de Gaulle. La personnalité écrasante de ce dernier avait d’abord permis au pays de retrouver un rang très fortement compromis par la défaite et l’Occupation. Le général s’efforça d’éviter l’alignement de la France sur les Anglo-Saxons. Il tenta un rapprochement éphémère avec l’URSS. Il s’évertua au Levant à préserver les intérêts de la France face à ce qu’il considérait être les agissements louches du Royaume-Uni. Il traça en outre les traits d’une politique de fermeté sur la question allemande, toute remplie de l’obsession de la menace germanique à conjurer. En bref, il menait déjà une politique de grandeur annonciatrice des temps de la V° République, inaugurée à Londres puis Alger, et confirmée après le retour dans un Paris libéré. Ce faisant, l’homme du 18 juin faisait-il fi des forces profondes, celles qui, par le jeu de l’économie, de la monnaie, de la maîtrise technologique, de la puissance militaire, nourrissaient des rapports de force terriblement défavorables à son pays ? Non dans une certaine mesure, et oui dans une autre. Non, car pour de Gaulle, c’est précisément la faiblesse, sans doute passagère, de la France, qui devait conduire celle-ci à ne pas abdiquer son rayonnement universel. Oui, tout de même, parce qu’à vouloir pratiquer la « grandeur sans moyens » (Jean-Pierre Rioux), le général allait rapidement se heurter au rappel cruel des réalités, porteur de multiples déceptions.
J.-B. Duroselle, La décadence, 1932-1939, Paris, Le Seuil (rééd.), 1983, pp. 88-89. Cette vision de la politique de Barthou a récemment été contestée (cf. M. BOISDRON, « Le projet de pacte oriental (février 1934-mai 1935) », Guerres mondiales et conflits contemporains, n° 220, octobre 2005, p. 23-43. 5 C’est ce que relevait, peu après la mort de Bidault, M. VAISSE (« Georges Bidault », in Politique étrangère, 1986, n° 1, pp. 75-83).
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Charles de Gaulle quitta le 20 janvier 1946 un pouvoir qu’il avait occupé depuis la Libération. Sa démission, le général la présenta comme l’aboutissement normal du parcours d’un homme ayant achevé son œuvre. En réalité, il allait poursuivre dans l’opposition un combat contre le « régime des partis » qu’il n’avait pu alors mener à bien, avec la ferme intention de retrouver rapidement les rênes du pouvoir, dans un système politique construit selon l’architecture qui lui conviendrait. Les nombreux travaux et études consacrées à la période attribuent, dans ce départ, la meilleure part à la politique intérieure et à l’épineuse question de la constitution. De Gaulle voulait un régime qui tourne le dos au régime d’assemblée de la III° République. Persuadé d’assister à la résurrection de celle-ci, voire même à la mise en place d’une version encore pire à ses yeux, il préférait partir plutôt que de servir de caution. L’analyse est naturellement exacte, mais partielle. Elle nous paraît occulter, ou en tout cas sous-estimer, le poids, si ce n’est même le primat, de la politique étrangère dans les actes d’homme politique et d’homme d’Etat de Charles de Gaulle. Il convient d’insister sur le fait que le départ de de Gaulle au début de 1946 fut en large partie le fruit des difficultés de sa politique étrangère. Non que celle-ci ait été invalide et inutile, bien au contraire, puisque la France lui devait d’avoir retrouvé avec rapidité son « rang ». Mais au-delà de celui-ci, nombreux étaient les obstacles sur la voie de la « grandeur » retrouvée. Ces obstacles résidaient, nous l’avons dit, dans le terrible affaiblissement matériel du pays. Ils se doublaient de l’inquiétante perspective pour de Gaulle de ne pas disposer du « domaine réservé », qu’il s’attribuera sous la V° République – revanche sur le passé et sur les hommes. Parmi ceux-ci, nous allons le voir, figurait en première ligne Georges Bidault. Que la différence d’envergure entre les deux hommes saute aux yeux n’enlève rien au constat qui suit et aux questions qu’il amène. L’homme du 18 juin avait choisi pour diriger le Quai d’Orsay le président du Conseil national de la Résistance. Bidault n’était pas seulement résistant ; il était aussi le premier démocrate-chrétien français à avoir occupé d’aussi hautes fonctions diplomatiques, dans une Europe libérée où les amis de de Gasperi, Van Zeeland ou Adenauer pesaient fort. Ce qui aurait pu être une collaboration fructueuse, et symbolique à l’étranger de l’union entre les hommes de Londres et ceux de l’ombre6 dans la France libérée, ainsi qu’une possible synthèse entre le nationalisme républicain de de Gaulle et l’idéal démocrate-chrétien de coopération internationale, devint assez rapidement relation aigre, puis divorce, sur lequel le temps n’agira en rien comme un calmant, bien au contraire. Devenu homme-clé du système de la IV° République en même temps qu’il était confirmé à la tête de la diplomatie française, Bidault avait tout pour s’attirer les foudres de de Gaulle, ce qui ne manqua pas d’arriver.

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Distinction imagée que l’on doit à Robert Frank.

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Pourquoi et comment Bidault en vint-il à saper le « domaine réservé » ? Pourquoi, une fois parvenu à ses fins du fait du départ volontaire du général, et débarrassé de l’encombrant tuteur, eut-il les plus grandes peines à impulser une politique nouvelle, laquelle, dans certains domaines, s’imposait ? Dans quelle mesure la politique étrangère menée par le ministre fut-elle démocrate-chrétienne ? Pourquoi le départ de Bidault du Quai d’Orsay en juillet 1948 se fit-il dans un climat de fin de règne, alors que le ministre venait de mettre fin à l’immobilisme des positions françaises sur le problème allemand ? Telles seront les principales questions sous-tendant cette étude. La période envisagée est celle du premier passage de Georges Bidault au Quai d’Orsay, entre septembre 1944 et juillet 1948. Charles Péguydistinguait les époques et les périodes : les secondes sont exemptes des évènements exceptionnels que l’on rencontre dans les premières. Certes, l’historien ne fera pas absolument sien ce partage binaire, car la réalité qu’il doit appréhender est trop mêlée, mais les années 1944-1948, sous quelque vocable qu’on les dénomme, constituent un moment à part. Talleyrand avait tenté de redonner en 1814-1815 un statut à la France au sein du concert européen. De Gaulle et Bidault, puis Bidault seul, eurent à se battre, avec plus ou moins de bonheur, pour que le pays n’ajoute pas à sa ruine matérielle un effacement diplomatique complet. Les contemporains en étaient conscients, tel ce parlementaire du M.R.P. s’adressant au ministre des Affaires étrangères en 1946 : « Vous êtes un historien, monsieur le Ministre, et je crois bien que jamais dans le passé de notre pays, un homme d’Etat placé au poste que vous occupez ne s’est trouvé, au départ, devant pareil champ de ruines »7. La reconstruction était, dans tous les domaines, le mot d’ordre. Faisant à ce titre partie des reconstructeurs, Georges Bidault fut sans nul doute le premier ministre des Affaires étrangères de la France à être confronté de manière aussi quotidienne et même dictatoriale aux contraintes économiques. En tint-il compte ? Le champ d’action envisagé est triple, et ses trois composantes sont entremêlées : politique européenne, rapports avec les Etats-Unis, politique procheorientale. Les rapports avec les autres continents et régions n’ont occupé qu’une place résiduelle dans les préoccupations de l’époque, et il était donc sans conséquences de n’en pas parler. Les problèmes coloniaux, qui figuraient pourtant parmi les soucis de premier plan du premier leader du M.R.P., ne seront pas abordés dans cette étude. Nous le regrettons, mais il s’était avant tout agi lors de la préparation de ce travail, de donner au sujet des dimensions raisonnables : une extension de l’étude aux questions liées à l’Empire eût considérablement alourdi la recherche, qu’il s’agissait avant tout de rendre conforme aux exigences diverses des thèses de doctorat. La présence du problème du Levant ne contredit pas cette optique, puisque Syrie et Liban, territoires sous mandat, n’appartenaient pas stricto sensu au
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Journal officiel, Débats de la première assemblée nationale constituante, 2° séance du 17 janvier 1946, intervention de Jules Catoire, p. 66.

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domaine colonial ; de plus, il est impossible, nous le verrons, d’appréhender dans sa totalité l’évolution des rapports Bidault - de Gaulle en 1945 sans prendre en compte cette question ; par la suite, en 1947-1948, prenant en quelque sorte le relais, le problème palestinien constituera une épine permanente dans l’activité du Quai d’Orsay et une interférence mal venue dans les préoccupations majeures du ministre des affaires étrangères.

PREMIERE PARTIE : QUATRE ANNEES AU QUAI D’ORSAY

CHAPITRE 1 PRELUDE : UNE ASCENSION POLITIQUE
« Le bonheur, c’est un désir de jeunesse réalisé dans l’âge mûr » G. Bidault, 1945 (citation rapportée par Suzanne Bidault, Souvenirs, p. 41)

I.

PREMIERES VOCATIONS

C’est à Moulins, préfecture de l’Allier, que Georges Bidault (en réalité Augustin Bidault, mais l’intéressé ne prisait guère ce prénom) vit le jour, le 5 octobre 1899, dans une famille de six enfants dont il était l’avant-dernier. Courtier en assurance, son père appartenait à la petite bourgeoisie de la ville natale du maréchal de Villars et de Théodore de Banville. Bidault n’ayant rien écrit sur sa jeunesse, seuls les témoignages de ses proches, utilisés par différents auteurs, permettent de retracer cette période de sa vie, dans les vingt premières année du vingtième siècle. Au-delà, la tâche devient plus facile : sa vocation politique s’affirmant, il allait multiplier les écrits et les actions dont reste une trace palpable.

A) Jeunesse et professorat
1) Les années de formation a) Une Jeunesse italienne Celui qui allait, beaucoup plus tard, s’illustrer comme l’un des principaux artisans de la réconciliation franco-italienne d’après 1945, effectua ses études dans un monastère piémontais. Cette jeunesse italienne, il la dut aux dernières volontés maternelles, exaucées par son père : la mère de Georges Bidault, avant de mourir, avait fait jurer à son mari que l’enfant serait élevé par les Jésuites. L’anticléricalisme de la France d’Emile Combes les ayant chassé de Moulins, les pères avaient trouvé refuge en Italie du Nord, dans un couvent situé au-dessus du village de Bollengo, à quelques kilomètres d’Ivrée. Massive bâtisse dominant la plaine, le monastère, toujours sur pied aujourd’hui, regardait vers Turin, mais aussi vers le Val d’Aoste, tout proche. Quel héritage Bidault retira-t-il de ce passage chez les Jésuites ? D’abord une solide culture classique : l’élève studieux fit consciencieusement ses

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humanités et conserva toute sa vie un goût prononcé pour la langue ainsi que pour l’histoire de la Rome antique. Tournures et citations latines allaient plus tard faire partie d’une « légende » entretenue sans déplaisir. Dans le domaine politique, la préférence implicite accordée à Rome plutôt qu’à la Grèce, sans être un choix de valeurs exclusif, pouvait renvoyer à une conception stricte de l’Etat, de son service, et de la grandeur nationale, toutes valeurs à la fois austères et exigeantes que cultivera avec plus ou moins de bonheur l’homme politique de l’après-guerre. Ce rapport étroit avec un passé et une culture volontiers érigés en référence historique s’accompagna précocement d’un vif sentiment religieux. Pieux lui même, issu d’un milieu familial qui ne l’était pas moins, Georges Bidault était certes disposé à accueillir avec ferveur l’enseignement spirituel et moral qui lui fut prodigué. Pour ce qui est du message politique, les Jésuites français expatriés en Italie l’orientaient dans un sens nationaliste : ils ne se privèrent pas, en 1913, de faire prier leurs jeunes élèves pour le vote de la loi des trois ans, et lorsqu’elle fut finalement adoptée par le Parlement, ce fut l’enthousiasme au monastère8. Le nationalisme ambiant ne s’exerçait pas seulement à l’encontre de l’Allemagne, d’ailleurs ; Bidault se souvenait encore avec ironie, très longtemps après, du prix de fin d’année qu’il avait reçu en juillet 1914 : un ouvrage du « capitaine Danrit »9 intitulé « La guerre fatale ». Mais il s’agissait de la guerre avec l’Angleterre10... Pourtant, si l’intérêt du jeune Bidault s’éveilla très vite à tout ce qui se trouvait aux confins du religieux et du politique, ce ne fut pas dans le sens où l’auraient souhaité ses maîtres du moment. Rapportée par B. Ott, l’anecdote qui suit établit qu’il était à même de faire la part des choses dans ce qui lui était enseigné. Un père, parce qu’il avait aperçu la fleur blanche qu’il portait à la boutonnière, le félicita un jour pour ses idées « royalistes » : l’élève se garda de le détromper, mais il se sentait républicain11. Surtout, il s’initia au catholicisme libéral à travers la lecture d’une biographie de Charles de Montalembert12, qui fit semble-t-il sur lui l’effet d’une révélation. Agé de 15 ans en 1914, il fut provisoirement épargné par la guerre et passa la première partie du baccalauréat en 1915. A Paris, préféré à Lyon où sévissait un professeur de latin redouté, car réputé peu favorable aux élèves des écoles confessionnelles, Georges Bidault fut interrogé en histoire par le professeur Alphonse Aulard, spécialiste de la Révolution française et admirateur de Danton. Le grand érudit conclut l’épreuve par des félicitations verbales qui stimulèrent sans doute chez l’élève le goût de poursuivre ultérieurement dans cette voie. Après un retour d’une année en Italie, il termina ses études secondaires par une mention assez bien au baccalauréat de philosophie, passé à nouveau dans la capitale, en 1916. Allait-il se diriger vers l’Institut catholique, logiquement
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B. OTT, Georges Bidault, l’indomptable, Annonay, Imprimerie du Vivarais, 1975, p. 21. Pseudonyme du colonel Driant, mort près de Verdun le 22 février 1916. 10 457 AP 182, Cours professé par G. Bidault à l’Université de Guanabara (Brésil) en 1965. 11 Ibid. 12 R.P. LECANUET, Montalembert, Paris, J. de Gigord, 1909-1912, 3 volumes.

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accessible à un élève des Jésuites bien noté ? Il n’en fit rien et préféra la Sorbonne, pour y préparer une licence d’histoire. Ainsi prenait fin une jeunesse italienne qui lui avait permis de voyager davantage que la moyenne des garçons de sa génération, et qui, en distendant ses liens familiaux, avait pu l’habituer à vivre sans attaches. b) De la guerre à l’agrégation Georges Bidault appartient à une génération de quelques années trop jeune pour avoir connu la Grande Guerre telle que la vécurent au front ses aînés, à commencer par ses propres frères, et pour en subir le traumatisme. Il était cependant assez âgé pour connaître l’expérience militaire. Il résulta de cette situation intermédiaire une guerre partagée entre les études et le service des armes. Le conflit ne l’empêcha pas en effet de faire connaissance avec l’enseignement des grands maîtres de la Sorbonne, les historiens Jérôme Carcopino, Charles Guignebert, Charles Seignobos, ou Alphonse Aulard retrouvé pour l’occasion, ainsi que les géographes Emmanuel de Martonne et Albert Demangeon. Néanmoins, alors qu’il entamait sa deuxième année de licence, il fut à la fin de 1917 ou au début de 1918 appelé sous les drapeaux, bien qu’il appartînt à la classe 1919. Une session spéciale organisée pour les futurs conscrits dans son cas lui permit d’obtenir sa licence d’histoire : il avait alors 18 ans. Touchant à sa fin, la guerre l’épargna cependant. Les unités d’infanterie auxquelles il appartint, à Clermont-Ferrand et Troyes, ne stationnèrent jamais en zone de combat. Mais au lendemain de l’armistice du 11 novembre 1918, il restait à Bidault encore plus de deux années de service militaire. Il eut alors la bonne fortune de renouer les liens avec sa discipline universitaire : l’école militaire d’infanterie de Saint-Maixent, petite ville des DeuxSèvres entre Gâtine et pays niortais13, avait besoin d’un professeur d’histoire pour participer à la formation d’officiers issus des rangs des sous-officiers et des officiers temporaires et de réserve ; Georges Bidault y fut affecté en 1919. Cette première expérience d’enseignant fut positive : face à des élèves fréquemment plus âgés que lui, et plus gradés, il fit valoir ses qualités d’enseignant14. En retour, la richesse de la bibliothèque locale eut assez d’attrait pour le dissuader d’accepter, en 1920, la possibilité qu’une circulaire ministérielle lui offrait d’obtenir une libération anticipée pour terminer ses études15. Cette forme de vie militaire ne déplaisait pas à un homme qui conserva de ces années « le respect de l’officier »16. Sans doute les mois passés à Saint-Maixent l’incitèrent-ils à opter pour l’enseignement. De retour à Paris à la rentrée de 1921, il passa son diplôme

Ecole militaire depuis 1874, devenue depuis 1963 école nationale des sous-officiers de l‘armée de terre. 14 B. OTT, op. cit., p. 25. 15 Témoignage de Suzanne Bidault, cité par O. CHAPELLE, op. cit., p. 7 16 B. OTT, op. cit.,

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d’études supérieures avec un mémoire sur la gabelle au XVIII° siècle, dont le sujet lui avait été imposé par Camille Bloch, un autre grand maître de l’université parisienne17. La suite logique était le concours d’agrégation, qu’il réussit à sa deuxième tentative, en 1925. Cette année-là, l’ agrégation d’histoire avait récompensé trois futures figures de la vie politique française : Bidault, major du concours, devançait le normalien Pierre Brossolette et Louis Joxe. Sans doute à juste titre, son collègue de la IV° République, le socialiste Pierre-Olivier Lapie, verra en ce succès, tout éclatant qu’il fût, l’illustration de la « cyclothymie » de Bidault : « ... mauvais à son premier concours d’agrégation, mais mauvais jusqu’aux profondeurs, il jaillit au second, dans une leçon sur Cavour qui fit sa gloire auprès d’un quarteron de maîtres stupéfaits et de concurrents envieux »18. 2) Professeur d’histoire : ne pas « semer dans le fleuve » Par-delà la diversité des postes qu’il occupa successivement - à Valenciennes en 1925-1926, puis à Reims entre 1926 et 1931, et enfin au lycée Louisle-Grand à Paris de 1931 à 1939 - il est intéressant de déterminer l’ image que l’homme donna de lui-même en tant qu’enseignant : le futur homme public s’annonçait-il par une rayonnement particulier ? Comment concevait-il son métier à une époque où primait la transmission des connaissances ? A recouper les témoignages de ses anciens élèves et de ses relations du moment, il apparaît chez cet enseignant, qui avait gardé les habitudes de l’étudiant, une propension à se considérer comme autre chose qu’un simple messager du savoir et à entretenir avec certains de ses élèves une relation dépassant le strict cadre de la pédagogie. Le témoignage de ceux qui devinrent des personnalités connues du monde de la presse et des lettres rejoint sur au moins un point , avec quelques nuances, celui de camarades au parcours moins prestigieux : l’enseignant ne laissa jamais indifférent. Jean d’Ormesson, arrivé au lycée Louis-le-Grand en 1938, se rappelle « la voix métallique et l’ironie redoutable de M. Georges Bidault », son « éloquence froide » : « Il ne lisait jamais ses cours, ne s’embarrassait guère de papiers, dictait parfois, en les martelant, des formules brèves et explosives. Son originalité d’esprit éclatait à chaque mot. Déjà, le vocabulaire fuyait toute banalité et des images audacieuses fusaient en feux d’artifice »19. Roger Caillois, élève à Reims, conservera un souvenir identique : « Il faisait son cours avec une fougue à laquelle nous n’étions pas habitués, mais qui nous ravissait. Il était en outre fort éloquent. Nous étions suspendus à ses lèvres »20. Pour certains de ces jeunes, l’enseignement de Bidault fut décisif dans le choix d’une carrière professionnelle. Futur agrégé d’histoire, mais aussi futur
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O. CHAPELLE, op. cit., p. 8. P.-O. LAPIE, De Léon Blum à de Gaulle, Paris, Fayard, 1971, p. 94. 19 J. D’ORMESSON, témoignage publié dans « Georges Bidault », Bulletin de l’Association des amis de G. Bidault, janvier 1986, p. 119. 20 R. CAILLOIS, Circonstancielles, 1940-1945, Paris, Gallimard, 1946, p. 109.

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membre du cabinet du ministre en 1946, Jacques-Louis Capron avait vibré devant le talent de narrateur de son professeur de première et de terminale du lycée Louis-leGrand21. Il en fut de même pour Georges Poisson, futur conservateur en chef du château de Sceaux après des études d’histoire de l’art, même si ce dernier, qui eut Georges Bidault en quatrième, se souvenant du « demi-brouhaha chaleureux et complice »22 dans lequel se déroulait le cours, vient rappeler que le pédagogue répugnait à la sanction. Une appréhension significative, confinant sans doute à l’anxiété, l’habitait : celle de l’inutilité. Selon sa propre expression, Bidault ne voulait pas « semer dans le fleuve »23. Cette préoccupation constante explique qu’il ait pu s’attacher l’amitié durable et profonde de certains de ses élèves. Parmi ceux-ci, le cas le plus extrême est celui de Roger Caillois. Pour le futur écrivain, Georges Bidault fut un véritable maître, capable de guider le jeune homme au cours de son adolescence, et en même temps une sorte de grand frère lui prodiguant une réelle affection. Célibataire, Bidault n’entretenait aucune liaison féminine, et compensait son isolement (sa famille proche était restée à Moulins) par l’entretien d’une sociabilité faite de conversations au café, au restaurant, ou dans sa chambre encombrée d’un fatras de livres, de journaux et de copies, avec un quarteron de ses élèves les plus proches, et de dîners chez les parents de ces derniers. Il marquera toujours une réticence à l’égard des enfants, tout au moins à l’idée de fonder un foyer - « la pensée de la contrainte qu’apportent avec eux les enfants jeunes l’effrayait », écrira son ami Georges Hourdin24. Les liens noués avec Roger Caillois et la correspondance échangée entre le cadet et l’aîné révèlent une sorte de transfert d’affection. En témoigne cette lettre, écrite en 1929, à son élève qui venait, avec son père, de quitter Reims pour la capitale : « Mon bien cher grand, (...) la très grande affection que j’ai pour vous se désole d’avoir à souffrir une séparation. Mais ma peine s’adoucit à relire les termes très délicats dans lesquels vous m’écrivez. Je compte tout à fait que la vie ne nous séparera pas : il me serait très douloureux de vous voir vous éloigner de moi et de quelques idées que je n’ai guère eu le temps de vous dire, et qui sont la substance de ma vie. Je dis tout cela à la hâte. Nous en reparlerons à cœur ouvert. Ne soyez pas timide avec moi : vous savez combien je vous aime et qu’à moi vous pouvez tout dire et tout demander. De tout cœur à vous, mon grand »25. Marqué par « l’effervescence féconde et inventive »26 de son professeur, Caillois trouva en celui-ci un confident, un directeur de conscience et l’initiateur de ses premières passions littéraires (Bidault avait l’habitude de lire en fin d’année à ses élèves des textes qu’il affectionnait, tels ceux de Giraudoux, Péguy,
Entretien avec l’auteur le 24 avril 1993. Témoignage dans « Georges Bidault », op. cit., p. 37. 23 R. CAILLOIS, op. cit., p. 113. 24 Témoignage dans « Georges Bidault », op. cit., p. 39. 25 Lettre de Georges Bidault à Roger Caillois, 15 septembre 1929, citée par Odile FELGINE, Roger Caillois, Paris, Stock, 1994, p. 44. 26 R. CAILLOIS, op. cit., p. 113.
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Mauriac ou Conrad). A tel point que, lorsque son professeur de français donna un jour aux élèves pour sujet de devoir de raconter la vie fictive ou réelle qui leur semblait la plus désirable, l’adolescent choisit, à l’amusement de l’intéressé, la vie de Georges Bidault27. Bien plus tard, en 1971, Caillois écrira encore au vieux politique déchu : « L’histoire est, de loin, la moindre part de l’enseignement que j’ai reçu de vous. Vous m’avez appris bien davantage du côté du style et de la conduite de vie »28. En dépit de son intensité cette relation est révélatrice des réactions que pouvait susciter le personnage auprès d’une partie - une partie seulement - de ceux qu’il côtoyait.

B) Militantisme démocrate-chrétien et journalisme
Maurice Schumann , se souvenant de la difficile affirmation du courant démocrate-chrétien en France durant l’entre-deux-guerres, distinguait l’avantgarde de la minorité : « Le propre des minorités est de s’opposer aux majorités dans l’espoir de les supplanter ; le propre des avant-gardes est d’entraîner tout un peuple vers le carrefour au centre duquel elles ont donné rendez-vous à l’avenir »29. Si la démocratie-chrétienne française d’entre les deux guerres fut, dans une certaine mesure, une avant-garde politique, elle le fut non seulement par sa capacité à émettre un message novateur, mais aussi par son aptitude à secréter des dirigeants dont la valeur personnelle compensait le faible écho suscité par ce courant d’idées. Tant par son activité débordante que par la qualité de ses écrits et de ses interventions, Bidault compta rapidement parmi les plus en vue. 1) Omniprésence chrétienne et démocrate-chrétienne : de l’A.C.J.F. au P.D.P. Le nom de l’étudiant en Sorbonne apparaît dans les publications de la jeunesse catholique dès 1922. Conjugué à sa vive foi, son goût pour l’action collective avait engendré dès sa démobilisation un engagement précoce. Encore fallaitil, dans la diversité des mouvements et des courants opérer un choix : sa première famille d’accueil fut la déjà ancienne Association catholique de la jeunesse française30. En effet, si le jeune étudiant en histoire fréquentait assidûment, au 12 de la rue d’Assas, la conférence Olivaint, un forum de discussion ouvert à tous les étudiants catholiques de
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Ibid. Lettre de R. Caillois à G. Bidault, 1971, citée par O. FELGINE, op. cit., p. 44. De son côté, Bidault gardera une grande fidélité à cette amitié. En novembre 1946, devenu ministre, il veillera personnellement à ce que Caillois, en voyage aux Etats-Unis, au Mexique, au Guatemala et en Colombie bénéficie de lettres de recommandation envoyées à chacune des ambassades de France de ces pays (Ibid., p. 285). 29 M. SCHUMANN, in Les éditoriaux de Georges Bidault, Bulletin des Amis de Georges Bidault, n°3, 1992, p. 7. 30 Rappelons que l’A.C.J.F. fut fondée en 1886 par Albert de Mun.

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Paris, dont il fut un temps président, il attachait beaucoup plus d’importance à son activité à l’A.C.J.F.31 , dont il devint vice-président. Ce choix est significatif : c’était le choix d’une certaine continuité familiale - son frère aîné avait appartenu à l’Association - mais il s’agissait aussi du choix en faveur d’un juste milieu. En effet, pour un jeune catholique en quête d’action au début des années 20, l’éventail des possibilités était large. Opter pour une « gauche » catholique incarnée par la Jeune République, prolongement du « Sillon » ? La condamnation pontificale tombée sur le mouvement de Marc Sangnier en août 1910 avait de quoi refroidir ceux pour qui la défense de la doctrine sociale de l’Eglise faisait corps avec un légitimisme favorable au Saint-Siège ; Bidault était de ceux-là, même si vis-à-vis de Sangnier la sympathie existait, et demeura, telle l’affection vis-à-vis d’un père spirituel32. Se rallier au conservatisme catholique traditionnel et bien-pensant, incarné par la Croix33 et à partir de 1925 par la Fédération nationale catholique du général de Castelnau retranchée dans les colonnes de l’Echo de Paris ? La seule lecture de la grande presse catholique suffisait à dissuader Bidault d’opérer un tel ralliement, comme en témoigne cette lettre enthousiaste envoyée à Francisque Gay, qui venait de lancer l’hebdomadaire la Vie catholique : « Vous avez avec vous, dans votre admirable et trop solitaire effort, tous les vrais catholiques, qui ne se contentent pas des pitoyables dérobades de la Croix »34. L’Action française constitua pour lui un pôle répulsif. A une époque où l’influence des Camelots du Roy se faisait bruyamment sentir au Quartier latin, l’engagement dans le catholicisme social avait une vertu prophylactique. Conformément aux principes qu’il avait lui-même défendu, Bidault vécut son appartenance à l’A.C.J.F. comme l’antichambre de la vie politique : d’abord la formation religieuse et civique, ensuite seulement l’entrée dans le militantisme démocrate-chrétien. C’est ainsi qu’il adhéra en 1931 au Parti démocrate populaire fondé en 1924 sous l’impulsion d’Auguste Champetier de Ribes. Bien qu’il soit devenu membre des instances dirigeantes du P.D.P. et qu’il ait été en avril 1936 candidat malheureux aux élections législatives dans le département de l’Orne35, c’est avant tout comme éditorialiste de l’Aube que Bidault se fit connaître dans les années trente.

Témoignage de J. Letourneau, cité dans O. CHAPELLE, op. cit., p. 10. Citons le philosophe Etienne Borne, qui parle de «l’ inoubliable matinée de juin 1950 dans laquelle Georges Bidault, chef du gouvernement, présidait aux obsèques, qu’on a pu dire triomphales, de Marc Sangnier. Dans une langue admirable, le disciple dit sa dette à l’égard du prophète inspiré qui avait fait jaillir si haut les sources démocrates-chrétiennes » (témoignage cité dans « Georges Bidault », op. cit., p. 94). 33 Tout au moins jusqu’en 1927, date à laquelle le journal commença à s’ouvrir aux éléments plus avancés du catholicisme français. 34 Lettre de G. BIDAULT à F. GAY, octobre 1924, citée par O. CHAPELLE, op. cit., p. 51. 35 Candidat dans la circonscription de Domfront, il recueillit 25 % des suffrages exprimées contre 57 % à son principal adversaire, le conservateur Georges Roulleaux-Dugage, réélu au premier tour.
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2) Au marbre de la rue Montmartre : éditorialiste à l’Aube a) Une notoriété croissante Activité journalistique « Au temps de « l’Aube » et de Munich, Georges Bidault était mon grand homme ». La confidence émane de l’ancien ministre M.R.P. Pierre-Henri Teitgen36, et elle reflète la fierté du courant démocrate-chrétien qui pensait avoir trouvé en Bidault le porte-parole éclairé qui lui avait jusque là fait défaut. Promu éditorialiste du petit quotidien de Francisque Gay au début de 1934 - il écrivit son premier article au lendemain du 6 février - le professeur au lycée Louis-le-Grand ne tarda pas à apparaître dans les revues de presse, notamment celles de la radiodiffusion, et en dépit du faible tirage de l’ Aube37, permit ainsi au journal et à l’auteur d’effleurer un public plus large. Mais la place du professeur d’histoire dans le monde des éditorialistes était plus importante que celle de l’ Aube dans le paysage de la presse nationale. A l’historien, qui a le recul des années, l’éditorial révèle les réactions de l’auteur et permet de jauger sa personnalité, même si le contenu des écrits est aussi lié à l’influence de l’entourage et en particulier à celle du comité de rédaction. Dans le cas des éditoriaux de Georges Bidault, ces quelques dizaines de lignes quotidiennes ont, à leur manière une valeur de test sur la capacité de l’auteur à dominer l’évènement. La forme des articles compta au moins autant que le fond pour lui assurer cette place particulière. Bidault laissa en effet dans les mémoires de ses contemporains, et pas seulement chez les démocrates-chrétiens, le souvenir de ses articles écrits d’un style à la fois ferme et fluide, produits d’une détermination sans faille et singulièrement aptes à entraîner le lecteur vers la cause qu’ils défendaient. Ecoutons encore une fois Pierre-Olivier Lapie : « Le courage, l’intelligence et le talent se révélèrent à une audience plus large après Munich : le « columnist » de « l’Aube » conquit une partie de l’opinion et irrita l’autre. L’esprit, les connaissances, le sens du mot, la dialectique, l’entraînement sentimental, tout y était »38. De son côté, Paul Reynaud aurait déclaré en 1938 : « Il n’est pas un parlementaire digne de ce nom (...) qui, à propos d’un problème d’actualité, ne lise l’ « Aube » pour savoir ce qu’en pense Georges Bidault »39. Maîtrisant bien l’ exercice de l’éditorial, le Bidault de cette époque n’est pas sans rappeler la formule de François Mauriac, un autre grand éditorialiste, qui disait se retrouver lui-même « tout entier dans le moindre article de journal ». A ses heures polémiste au service du centre, défendant avec passion la modération en
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P.-H. TEITGEN, Faites entrer le témoin suivant, Ed. Ouest-France, 1988, p. 410. Le quotidien de Francisque Gay tirait à environ 40 000 exemplaires. 38 P.-O. LAPIE, op. cit., p. 94. 39 R. BICHET, La démocratie-chrétienne en France, le MRP, p. 191. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les relations entre les deux hommes seront moins cordiales.

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politique, il suscitait à égale faculté l’adhésion ou le rejet. L’éditorial quotidien lui permettait en effet de donner libre cours à son tempérament bien davantage que les revues de réflexion auxquelles il avait jusqu’alors réservé ses écrits.

Polémiques avec l’Action française L’Action française restait une cible privilégiée, mais le ton était devenu infiniment plus polémique. Ainsi, à l’occasion de l’élection du leader royaliste à l’Académie française : « - Crétins ! Ramollis ! Illettrés! Gribouilleurs ! Domestiques ! Chacals ! Serins ! Perroquets ! Limaces ! Bourriques ! Gorilles ! Ainsi s’exprime depuis trente ans l’Action française sur le compte des Académiciens. C’est pourquoi M. Charles Maurras (...) vient d’être appelé sous la Coupole. Le champion de l’insulte et de la menace est aujourd’hui récompensé d’une façon qu’il faut dire à certains points de vue satisfaisante pour l’esprit, d’avoir apprécié à sa juste valeur le pouvoir de l’insulte sur la lâcheté »40. On comprend dans ces conditions que les maurrassiens n’aient pas eu de mots assez durs pour condamner l’éditorialiste, représentant de ces « pédés »41 qu’ils vomissaient. Bidault eut également maille à partir avec les milieux catholiques conservateurs. En 1936, c’est à cause de l’indépendance de ton du journal, à laquelle ses éditoriaux apportaient une contribution majeure, que l’Aube fut mise en difficulté auprès du Vatican42. Le 8 juin 1936, quelques semaines après la victoire du Front populaire, l’Echo de Paris laissa entendre que Pie XI venait dans une allocution à Rome de critiquer sans le nommer le journal de Francisque Gay, suspect de ne pas être résolument hostile au communisme. Le petit quotidien, qui était effectivement visé par un passage de l’allocution pontificale, ne dut son salut qu’à un article de Francisque Gay en forme de défense, intitulé « Catholiques d’abord »43, et à l’amitié personnelle de Pie XI pour le directeur de l’Aube. Bidault écrira plus tard qu’un prélat français, devenu cardinal après la seconde guerre mondiale, « avait fait parvenir à Rome une dénonciation formelle contre l’Aube » et contre lui en particulier, ajoutant qu’« une sanction contre l’Aube pouvait apparaître à des esprits soucieux d’équilibre un pendant fort bien venu aux sanctions qui avaient atteint l’Action française »44. La réalité du complot est attestée par Françoise Mayeur, qui l’attribue à des prélats amis de la Fédération nationale catholique et du général de Castelnau. Episode qui ne fut pas de nature à améliorer les relations de Bidault avec une partie de l’épiscopat. A cela s’ajoute le fait qu’en 1939 Pie XII, nouvellement élu pape, leva les sanctions visant l’Action française. On comprend mieux ainsi la véritable
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L’ Aube, 10 juin 1938, article intitulé « Le provocateur au meurtre sous la Coupole ». Jeu de mot fabriqué à partir du sigle P.D.P. 42 Sur cette affaire, cf F. MAYEUR, l’Aube, étude d’un journal d’opinion 1932-1940, Paris, Presses de la F.N.S.P., 1966 , pp. 99-105. 43 L’Aube, 9 juin 1937. 44 G. BIDAULT, D’une résistance à l’autre, op. cit., p. 135.

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animosité éprouvée par Bidault à la Libération, tant à l’égard de Rome que des prélats français45. En effet, si ce journaliste à temps partiel clamait son hostilité à tout ce qui pouvait contribuer à faire passer l’Aube pour un journal confessionnel, il n’en défendait pas moins une intransigeance absolue quant au respect des principes qui fondaient la ligne politique du journal. b) Des éditoriaux modérés Pour les lecteurs de l’Aube à la recherche d’un enseignement politique puisé à la source de l’actualité, les articles de Bidault constituaient un apport aux vertus pédagogiques évidentes. C’était en effet la vertu de ces éditoriaux que de porter souvent en eux une phrase ou un paragraphe les reliant à la substance doctrinale du journal, d’éclairer l’actualité à la lumière des principes défendus par le courant démocrate-chrétien. Maître à penser bâtissant un système théorique original, il ne l’était pas. En revanche, journaliste doué, il pouvait mettre ses capacités d’analyse et sa force de conviction au service de principes inlassablement martelés, qui avaient valeur de programme politique. Au lendemain de la disparition de Georges Bidault, en 1983, l’historien Jean-Pierre Rioux définira ainsi l’héritage reçu par une génération démocrate-chrétienne : « Les droits de l’homme, une presse propre, un solide parlementarisme et la représentation proportionnelle : (...) toute une génération d’hommes neufs résume ainsi son sens du bien commun et du service public. Nombre d’entre eux l’ont appris en lisant Bidault »46. c) Le poids grandissant des questions extérieures

On a souvent mis l’accent sur la « décadence » menant inexorablement la France et sa politique étrangère vers « l’abîme » dans les années trente47. On a également mis l’accent sur les forces de dynamisme, naissantes durant cette période, et annonçant la volonté de renouveau de l’après-guerre48. Si au lendemain de la Seconde Guerre mondiale Bidault jouissait d’une large considération dans les milieux politiques, il la devait non seulement à son récent passé de président du CNR mais aussi au souvenir, encore frais dans les mémoires après la parenthèse des années noires, d’un éditorialiste qui avait su faire la preuve d’une certaine lucidité face aux épreuves du temps. Faut-il chercher là les qualités nécessaires à un futur ministre des Affaires étrangères ?

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Sur ce point, cf infra chapitre II. La Croix, 2 février 1983. 47 Nous pensons naturellement aux ouvrages de Jean-Baptiste Duroselle. 48 Cf D. BORNE, H. DUBIEF, La crise des années trente, 1929-1938, Paris, Le Seuil, 1989.

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Chroniqueur de la marche à la guerre Même si Bidault ne fut jamais un chroniqueur diplomatique, c’est à ses articles de politique étrangère qu’il dut l’essentiel de son renom. Son entrée en scène dans les colonnes de l’Aube en février 1934 avait coïncidé à quelques mois près avec la dégradation de la situation internationale en Europe (l’Allemagne hitlérienne avait quitté la S.D.N. et la conférence sur le désarmement en décembre 1933, et en juillet 1934 un putsch nazi avorté à Vienne venait rappeler les convoitises allemandes sur l’Autriche). De fait, l’éditorialiste se trouvait confronté à une situation politique nouvelle, posant le problème de l’adaptation de l’idéal à la réalité : l’admirateur de Briand assistait en spectateur engagé à la faillite des espérance de l’ « apôtre de la paix ». Comment allait-il réagir ? La lecture de ses éditoriaux de politique étrangère soixante ans après qu’ils aient été écrits frappe : globalement, les analyses qui s’y trouvent témoignent d’une grande lucidité et, à mesure qu’approche la guerre, annoncent l’avenir d’individus pour qui la résistance avait commencé avant le déclenchement du conflit. L’année 1934 le vit, s’alarmant du danger nazi, soutenir la politique du ministre Louis Barthou, tendant à encercler l’Allemagne par un rapprochement avec l’Union soviétique. Sans doute faisait-il des concessions au pacifisme de l’Aube en condamnant en 1935 l’accroissement de la durée du service militaire49, mais en l’espèce, ses arguments, déjà développés en 1934, étaient davantage d’ordre technique qu’idéologique : « Cette solution (i.e. l’augmentation de la durée du service militaire, N.D.L.A.) apparaît bien de plus en plus condamnée par la leçon de l’expérience et par les conditions d’outillage matériel d’une guerre à l’époque actuelle »50. Militant actif des sanctions contre l’Italie dans l’affaire éthiopienne, il voyait là se jouer l’avenir de la S.D.N. et de la paix, mettant en garde contre un échec éventuel : « Il n’y aurait plus de Société des Nations ou ce qui en resterait serait un pur simulacre (...) Que Genève croule ou s’efface, c’est la guerre (...) N’oublions pas non plus la prime qui serait offerte par la faillite d’aujourd’hui à l’agresseur de demain »51. A partir de l’année suivante, il ne cessa de dénoncer l’intervention des puissances fascistes en Espagne, mettant inlassablement l’accent sur le banc d’essai que constituait le conflit espagnol pour leurs armes. En rupture par rapport à la majorité des catholiques français de l’époque, il se refusera à voir en Franco un défenseur de la civilisation chrétienne et s’astreindra à dénoncer les atrocités commises dans les deux camps. Mais il sera amené par la force des choses à s’élever en priorité contre les exactions commises par les puissances de l’Axe en Espagne, en particulier le bombardement de Guernica : « Pendant trois heures, les avions allemands ont, dans les rues et dans les champs, tiré à la mitrailleuse sur les femmes et les enfants. Tout cela au nom de la

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C’est ainsi que l’analyse J. DALLOZ, op. cit., p. 36. L’Aube, 5 juillet 1934, article intitulé « La durée du service ». 51 Id., 12 octobre 1935, article intitulé « Si ... ».

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civilisation. Et même pour la croisade, comme on dit. Un croisé n’est pas un assassin d’enfants »52. Avec l’Anschluss du 11 mars 1938, coup fatal porté à un pays catholique, le pronostic allait devenir sans appel : « Une chose est désormais certaine : nous sommes à l’extrême bord de l’abîme »53 ; « Huit millions d’hommes vont passer au laminoir et, bon gré mal gré, fournir du renfort au Führer pour ses prochaines entreprises »54. Antimunichois, malgré tout... ?55 La crise de Munich est a priori le meilleur test qui soit pour évaluer la justesse du jugement, l’intuition de l’avenir, la capacité à décrypter l’évènement sur le vif pour en dégager la portée. Les autorités françaises de l’époque ainsi que l’opinion publique tout entière ont fait l’objet d’études approfondies : au prisme de Munich apparaissent crûment impuissances et pusillanimités d’une France incapable d’empêcher la faillite de sa politique étrangère56, mais aussi les manifestations d’un esprit de résistance. C’est comme antimunichois que Georges Bidault a laissé dans les souvenirs des contemporains la marque la plus forte. Pourtant, au lendemain de la guerre, en avril 1948, à un moment où le chef du Quai d’Orsay voyait pâlir son étoile, éclata une polémique qui se prolongea dans les années suivantes : Bidault n’avait-il pas été munichois ou, en tout cas, n’avaitt-il pas, lui aussi, éprouvé le « lâche soulagement » ? C’est l’Ordre d’Emile Buré (l’un des rares journaux antimunichois en 1938) qui tentait de semer le doute, par la publication d’extraits d’éditoriaux de l’Aube57 pouvant effectivement prêter à équivoque. Par la suite, le gaulliste Jean Nocher en 1949 et même Edouard Daladier en 1953 iront dans un sens identique. En 1964, Georgette Elgey, peu favorable par ailleurs à Georges Bidault, prenait la défense de celui-ci : « La lecture de l’intégralité des articles de M. Bidault démontre la fausseté de ces affirmations »58. Pourtant, l’historien du parti démocrate-populaire, Jean-Claude Delbreil, indique à propos de l’attitude de l’Aube devant Munich : « Bidault, principal éditorialiste, n’a pas entièrement échappé à la tentation du « lâche soulagement » »59.
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Ibid., 30 avril-1° mai 1937, article intitulé « Le martyre de Guernica ». Ibid., 12 mars 1938, article intitulé « N’ayant pas su empêcher l’attentat contre l’Autriche, saurons-nous du moins nous unir au bord de l’abîme ? ». 54 Ibid., 16 mars 1938, article intitulé « Les leçons du désastre ». 55 Sur cette question, voir également F. MAYEUR, op. cit., p. 152-155. 56 J.-B. DUROSELLE, La décadence, op. cit., pp. 325-366. 57 L’Ordre, 13 avril 1948, article intitulé « De « l’Imposteur » à Tartufe », par Emile Buré. 58 G. ELGEY, La République des illusions, p. 128, note 1. 59 J.-C. DELBREIL, « Les démocrates d’inspiration chrétienne et les problèmes européens dans l’entre-deux-guerres », communication présentée au colloque La démocratie-chrétienne, force internationale, Nanterre, 1986 (multigraphié), p. 25.

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Un examen minutieux des articles de Georges Bidault durant la crise tchécoslovaque montre effectivement que son attitude a fluctué. Encore faut-il expliquer pourquoi. Au printemps 1938, Bidault, encore sous le coup de l’Anschluss, écarta toute concession majeure : « le bastion tchécoslovaque emporté, c’est toute l’Europe centrale non seulement germanisée, mais hitlérisée »60. Cependant, il n’en considérait pas moins que la Tchécoslovaquie devait faire des concessions limitées : « l’Etat tchécoslovaque ne saurait éluder la nécessité qui s’impose à lui d’élargir notablement sur son territoire les franchises des nationalités allogènes »61. Cela était-il dans son esprit le prélude nécessaire à une ouverture plus grande aux revendications nazies ? Au contraire, ses prises de position ultérieures montrent qu’il ne voyait là que l’extrême limite des concessions possibles. Au début de septembre, en plein congrès du parti nazi à Nuremberg, où Hitler devait réitérer ses revendications, et au moment où Prague proposait l’autonomie aux Sudètes, Bidault mit en garde contre l’engrenage des reculades : « De nouvelles exigences (ou les mêmes, réapparues) entraîneront de nouvelles difficultés. Jusqu’au jour où le Führer prendra son peuple à témoin que décidément il n’y a rien à faire avec les Tchèques, que sa bonne volonté a été méconnue et bafouée, enfin que les faits condamnent la solution adoptée comme insuffisante ou inapplicable. Alors, tout recommencera. Délai probable d’exécution du scénario : trois semaines à six mois »62. La tactique hitlérienne était clairement démontée, et avec lucidité. Bidault, à qui l’avenir allait donner raison, était alors un des rares éditorialistes en France à émettre des mises en garde aussi nettes. Cette fermeté persista après que le Times eût le 7 septembre, dans un article d’allure officieuse, ouvertement évoqué la possibilité d’un détachement de la région des Sudètes ; il cria son désaccord : « Ni neutralité, ni sécession, ni plébiscite. La France ne peut abandonner l’allié dont la paix et la liberté ont besoin. La neutralité tchécoslovaque serait une machine de guerre contre la paix. La sécession et le plébiscite seraient pires »63. Pourtant, quelques jours plus tard, le 15 septembre, Bidault infléchit sa position, dans un long article consacré au voyage de Neville Chamberlain à Berchtesgaden64, reflet des incertitudes de l’éditorialiste, oscillant entre résignation et espoir. Tel est le sens de cet éditorial dans lequel il envisageait une négociation englobant ultérieurement les questions coloniales : « Si l’Allemagne accepte de discuter sur le désarmement, si la collaboration des peuples retrouve une chance de s’établir pour la paix, alors la neutralisation d’un territoire, l’assouplissement des frontières, la reconsidération du problème colonial sont admissibles et peuvent être nécessaires »65. La position de Bidault était en train de se cristalliser, et elle n’allait guère varier jusqu’au lendemain de Munich : des sacrifices étaient inévitables, la
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L’Aube, 27 avril 1938, article intitulé « Il ne faudrait pas exagérer ». Id., 26 mai 1938, article intitulé « Quelles concessions ? ». 62 Id., 7 septembre 1938, article intitulé « Une hypothèse ». 63 Id., 10 septembre 1938, article intitulé « Ni neutralité, ni sécession, ni plébiscite ». 64 Rappelons que Chamberlain avait rencontré Hitler à Berchtesgaden le 15 septembre 1938. 65 Id., 15 septembre 1938, article intitulé « Chances et risques d’un voyage ».

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Tchécoslovaquie en serait la principale victime, mais ils permettraient peut-être d’obtenir des contreparties de la part du Reich. Il ne faut toutefois pas se méprendre sur l’état d’esprit de l’éditorialiste de l’Aube ; il vécut fort mal le voyage d’Edouard Daladier et Georges Bonnet à Londres (18 septembre), à l’issue duquel, après avoir consulté Chamberlain, ils firent accepter par le gouvernement français un plan francobritannique cédant au Reich tous les territoires où les Allemands se trouvaient majoritaires : « En un soir comme celui-ci, nous tairons par raison d’Etat les sentiments qui nous étouffent le cœur. Nous parlerons selon la seule raison, et selon la plus froide(...) la France et l’Angleterre, qui parurent surprises et indignées par le premier Anschluss se résignent à en subir, que dis-je ? à en proposer un second »66. Cette ambivalence des réactions -condamnation des abandons, mais volonté affichée de croire encore à un arrangement possible - explique l’apparente ambiguïté, qui lui sera reprochée après la guerre, de ses prises de position au moment de la conférence de Munich et dans les jours suivants. Dans les jours ayant précédé la conférence, Bidault était convaincu, comme l’opinion publique tout entière, de l’imminence de la guerre, et il ne fait pas de doute qu’il accueillit la nouvelle de la rencontre entre Hitler, Chamberlain, Daladier et Mussolini avec soulagement : «Les poitrines se sont dilatées lorsqu’on a appris la rencontre de Munich»67. Par la voix de son éditorialiste, l’Aube soutenait le principe d’une telle réunion, et ne désespérait pas d’en voir sortir la paix : « Pour sauver la paix à Munich, pour refaire une Europe, la France pacifique fait confiance à M. Daladier » 68. Au lendemain de la conférence, on perçoit chez l’analyste une gêne réelle à tirer des conclusions définitives : Bidault semble alors n’avoir pu immédiatement indiquer à ses lecteurs une voie nettement définie. Il adopta de ce fait une position d’attente (et non d’attentisme). Son message était double : Munich mettait un terme provisoire aux menaces de guerre (« l’accord de Munich a fait échec à la guerre et partiellement contenu le déferlement du germanisme»)69, mais il fallait en profiter pour engager un véritable processus de désarmement : « Que les canons braqués ne soient pas seulement déchargés, qu’ils soient désarmés. Sinon nous ne respirons aujourd’hui que pour périr demain »70 . On ne peut parler d’un antimunichisme immédiat chez lui. Pendant la première quinzaine d’octobre, il ne cessa de revenir sur le thème du désarmement, conçu comme moyen de consolider l’«oeuvre » de Munich, respectant ainsi la tradition pacifiste du journal. Pour autant, faut-il parler de « lâche soulagement » à son propos ?
Id., 20 septembre 1938, article intitulé « A-t-on sauvé la paix à Londres ? ». Ce plan, accepté par les Tchécoslovaques sous la pression, fut repoussé par Hitler, qui demandait une occupation immédiate des Sudètes par l’armée allemande, fixant un ultimatum expirant au 28 septembre, puis au 1° octobre. Devant la menace de guerre, 67 Id., 29 septembre 1938, article intitulé « Hitler, Chamberlain, Daladier, Mussolini se rencontreront aujourd’hui à Munich ». 68 Ibid. 69 Id., 1° octobre 1938, article intitulé « Regardons devant nous ». 70 Id., 2 octobre 1938, article intitulé « Profitez du soulagement général pour faire le désarmement ».
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Soulagement, à l’évidence lorsqu’il s’était agi de considérer, avec prudence, Munich comme une opération réussie de sauvetage de la paix. Lâche, certainement pas : c’est avec rage que Bidault assistait à l’abandon de la Tchécoslovaquie, et l’appréhension dans laquelle le pays avait vécu à l’écoute des informations en provenance de l’Europe centrale lui inspira ce commentaire lucide : « Le désarroi devant la menace de guerre était certainement général en Europe : le fait qu’il se soit manifesté chez nous plus fort qu’ailleurs témoigne sans doute que l’attachement à la paix est particulièrement fervent en France, mais témoigne aussi d’un fléchissement dans l’armature morale de la nation »71. Pour expliquer les évolutions de l’éditorialiste, deux facteurs peuvent être invoqués. Le premier tient au contexte politique général : depuis le début, Bidault était un partisan convaincu du cabinet Daladier, au sein duquel siégeait d’ailleurs un représentant du P.D.P., Auguste Champetier de Ribes72. Même si ce dernier était au sein du gouvernement le tenant d’une ligne de fermeté sur la question tchécoslovaque, les quelques députés du parti auquel appartenait Bidault avaient voté en faveur des accords 73. Le second facteur est concomitant : l’éditorialiste devait tenir aussi compte de la rédaction de l’Aube, comme en témoigne cette lettre de Francisque Gay à Edouard Daladier en 1953, à un moment où les relations entre les deux anciens camarades de l’Aube n’étaient pas des meilleures : « Les articles de Georges Bidault que vous avez évoqués, isolés de leur contexte, peuvent rappeler le « lâche soulagement » exprimé dans le même esprit par un homme que j’ai beaucoup estimé, admiré et aimé. En tout cas, tous ces articles de l’Aube ont été faits sur ma demande personnelle : je ne les regrette pas, je ne les renie pas, j’en suis fier »74. Comparé à Henri de Kérillis, un autre acteur de l’époque resté célèbre pour son opposition à Munich, Bidault a réagi moins vite dans le sens de la condamnation, mais l’on sent bien que dès le débat à la chambre des députés, le 4 octobre, le démocrate-chrétien se sentait sur ce plan-là de sérieuses affinités avec le député conservateur de Neuilly ; Bidault rendit hommage au discours antimunichois du seul député de droite ayant voté contre les accords : « A l’heure qu’il est, il n’y a pas tellement d’hommes dans ce pays pour que l’on soit en droit, quels que soient les souvenirs, de refuser son hommage à quelqu’un qui sait risquer pour rester fidèle à luimême »75. Pour Bidault, la rupture définitive avec les accords de Munich se fit une dizaine de jours après leur conclusion. Ses espoirs de désarmement déçus, il reprit ses mises en garde : « Dans le ciel montent les signes de la grande tribulation. La paix

Id., article cité en note 64. Bidault le surnommait « Campestris ». 73 Les accords de Munich furent approuvés à la Chambre des députés par 535 voix contre 75 et 3 abstentions. 74 Cité par F. MAYEUR, op. cit., p. 154. 75 L’Aube, 5 octobre 1938, article intitulé « L’accord de Munich devant le Parlement ». Sur H. de Kérillis, cf J.-N. JEANNENEY, « La solitude d’Henri de Kérillis », l’Histoire, 1983, n° 58, p. 7884.
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n’est pas sauvée. Au lendemain du jour où l’on a dit et cru qu’elle l’était, le péril est aussi grand que jamais, plus grand peut-être »76. Le 18 octobre, il amorçait un net virage en réclamant que la France rattrape rapidement « le retard d’aviation qui était le plus lourd de nos handicaps »77, tout en soulignant cruellement quelques jours plus tard qu’il ne s’agissait que « de remplacer ce que l’abandon du peuple tchèque nous a fait perdre »78.

Projection vers la guerre et l’Occupation Sans tomber dans le travers des constats a posteriori, il est ponctuellement possible de déceler dans le vocabulaire de Bidault à la fin des années trente certains des mots qui allaient durant le conflit et après sa fin devenir des motsclés permettant de définir la période. Il en est ainsi, le 24 septembre 1938, du mot « holocauste », employé dans une acception certes différente de la nôtre, mais participant d’une vision voisine : « Rien, jamais ne nous fera dire que l’holocauste préparé par un nouveau paganisme puisse être ni purificateur, ni sauveur, ni constructeur d’avenir »79. Il en est également ainsi du mot « résistance » employé le 28 juin 1939 : « Voilà longtemps que nous réclamons que l’on réduise au silence les gens dont la connivence avec ceux qui nous menacent dans tous nos biens, spirituels comme matériels, mine du dedans notre résistance »80.

C) Perception de l’étranger et linéaments d’une politique étrangère
Les multiples écrits d’un publiciste à la plume prolifique, mais aussi son expérience vécue, permettent de reconstituer, avant la guerre et avant qu’il ne devienne ministre des Affaires étrangères, la perception de l’étranger, au sens le plus large du terme, qui était celle de Bidault. 1) Condamnation du nationalisme D’abord la vision « théorique ». La perception de l’étranger peut se nourrir à de multiples sources. Parmi elles, l’idée même que l’on se fait de son propre pays : le nationalisme agressif s’alimente à un sentiment de supériorité ou à un exclusivisme de pensée, et se manifeste par la sacralisation des intérêts nationaux, au
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L’Aube, 11 octobre 1938, article intitulé « La Grande-Allemagne ». Id., 18 octobre 1938, article intitulé « Le moyen d’obtenir ». 78 Ibid., 19 octobre 1938, article intitulé « L’heure du bilan ». 79 Ibid., 24 septembre 1938, article intitulé « Nous avons fait l’impossible; que Dieu nous soit en aide ! ». Un autre article, le 2 octobre 1938, employait à nouveau ce mot, à propos du « pathétique holocauste » de la Tchécoslovaquie. 80 Ibid., article intitulé « La résistance et ce qu’elle signifie », 28 juin 1939.

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détriment de ceux de autres nations. C’est pourquoi il faut ici à nouveau faire appel aux débats passionnés sur le nationalisme français auxquels participa Bidault dans les années vingt et trente. Sa condamnation sans appel du nationalisme de l’Action française était d’autant plus forte que l’idéologie maurrassienne touchait des secteurs non négligeables de l’opinion catholique. Eradiquer l’égocentrisme national véhiculé par la pensée de Maurras sera le grand combat de Bidault dans les années vingt, débouchant sur la condamnation pontificale de l’Action française en 1927. Placer sa propre nation au - dessus de toutes les autres est contraire aux principes mêmes du catholicisme, disait-il dès 1923 : « Il n’y a pas de conciliation possible entre le christianisme et un nationalisme qui, érigeant la nation en absolu en ne lui reconnaissant d’autre fin qu’elle-même, usurpe une place qui n’appartient qu’à Dieu »81. Et de citer, pour la condamner, la formule des anciens Vénitiens : « Siamo Veneziani, poi Cristiani »82. Transposée dans le domaine des relations internationales, la doctrine de l’Action française était porteuse d’affrontements et de guerres, disait le viceprésident de l’A.C.J.F. : « Si la force est la loi suprême du monde, la société internationale est sujette sans remède à toutes les horreurs de la guerre (...) On ne peut lutter contre la guerre étrangère qu’au profit de la guerre civile. La haine de l’étranger est un des fondements du patriotisme »83. A l’inverse, Bidault préconisait l’application dans la vie internationale des principes fondamentaux du christianisme : « Que la justice et la charité ont à régir non seulement les rapports entre les concitoyens mais encore les rapports entre tous les hommes et entre tous les peuples (...) : c’est une vérité que certains courants d’idées contemporains et la persistance des haines nationales font à la fois urgente et méconnue »84. D’où les hommages insistants rendus à Briand jusqu’à la fin des années trente, malgré l’éloignement de ses origines idéologiques. C’est l’homme de Locarno, de l’entente avec une Allemagne démocratique mais aussi désarmée que Bidault salua lors du 75° anniversaire de sa naissance, en 1937 : « On aimerait moins la France dans le monde si Briand n’avait pas fait ce par quoi les nationalistes l’ont accusé de la déshonorer (...) La raison et le courage l’emportent toujours sur le déchaînement de la haine et de la sottise, même camouflées en « parti de l’intelligence » en attendant de se camoufler en « sauveur de la paix »85. En politique extérieure, conformément à ces prises de position, Bidault défendait ce qui faisait alors le credo du P.D.P. : la sécurité collective incarnée par la S.D.N., la conciliation, le désarmement, le rapprochement franco-allemand, mais aussi le respect des traités. Au total, un programme « centriste », inspiré sur certains point par le pacifisme de Marc Sangnier et sur d’autres par les positions de la droite classique.
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Annales de la Jeunesse catholique française, n° 35, 15 novembre 1923. Id. (« Nous sommes vénitiens, chrétiens ensuite »). 83 Les Cahiers de la Nouvelle Journée, n° 10, 1927. Bidault écarte l’accusation portée à l’extrême-droite à l’égard des thèses pacifistes, censées émaner exclusivement du camp révolutionnaire. Quant au « patriotisme » qu’il évoque ici, il s’agit de celui de Maurras. 84 Annales de la Jeunesse catholique française, n° 47, 15 novembre 1924. 85 L’Aube, 30-31 mars 1937.

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Non au nationalisme, oui à un patriotisme raisonnable. En l’affirmant Bidault se démarquait aussi des positions plutôt internationalistes d’un Sangnier : « Les types de peuples qui composent aujourd’hui la civilisation chrétienne doivent être soigneusement préservés dans tout ce qui fait leur beauté et leur grandeur »86. 2) Le poids des expériences Dans « La décadence » Jean-Baptiste Duroselle a montré que chez les Français de l’entre-deux-guerres la connaissance directe des pays étrangers était quasi nulle, et ne concernait qu’une infime partie de la population. Diverses raisons expliquent cet état de fait : faiblesse des congés, du niveau de vie moyen, de la pratique touristique, caractère « casanier », manque de curiosité, etc. La principale conséquence fut la soumission très large de l’opinion aux stéréotypes et aux slogans simplistes. Par rapport à la masse de ses concitoyens, et sans être pour autant un grand connaisseur des pays étrangers, Bidault avait plus d’ouverture que la moyenne en ce domaine. Il connaissait bien l’Italie pour y avoir séjourné durant sa jeunesse ; il y était retourné en 1925 à l’occasion d’un pèlerinage à Rome en compagnie de François de Menthon. Militaire, il avait effectué deux brefs séjours en Allemagne : d’abord, quelques semaines après l’armistice, parmi les troupes d’occupation françaises, dans la région de Gomberg, puis à l’été 1921, brièvement remobilisé, dans la région de Höchst, lors de la première occupation de la Ruhr, décidée par Aristide Briand. Dans ce dernier cas, la vie de garnison ne laissait guère de loisir à la découverte du pays. Expériences de jeunesse - Bidault les avait effectués bien avant d’avoir atteint la trentaine - ces différents séjours à travers deux grands pays européens demeurèrent l’exception. Par la suite, Bidault, accaparé par ses occupations professionnelles et politiques ne se déplaça plus à l’étranger. Ainsi, par exemple, ne connut-il jamais avant 1945 l’Angleterre, pays majeur sur l’échiquier politique européen. Mais il est vrai que dans ce domaine, même de hauts responsables français de l’entre-deux-guerres, pourtant confrontés, eux, quotidiennement à la question des relations franco-anglaises, ne faisaient guère d’efforts pour mieux connaître ce pays87. La lecture, l’une de ses occupations favorites, remplaça-t-elle l’absence de voyages à l’étranger à partir de 1925 ? Il est difficile d’en juger, dans la mesure où les bibliothèques successives de l’ex-président du C.N.R. ont été détruites ou dispersées88. On sait tout au plus que Bidault avait « une extraordinaire connaissance livresque de l’Italie »89.
Article cité en note 77. J.-B. DUROSELLE, op. cit., pp. 201-203. 88 Bidault eut successivement trois bibliothèques. La première, constituée entre 1920 et 1940, celle des années de formation politique, fut brûlée au cours de l’hiver très froid de 1940-1941. La deuxième (1944-1962) disparut presque entièrement alors que Bidault était exilé au Brésil. La troisième et dernière (1968-1983) a été dispersée en 1989 (témoignage de M. Jacques Bidault). 89 M. VAISSE, « Georges Bidault, ministre des Affaires étrangères, et l’Italie, 1944-1948 », in Italia e Francia 1946-1954, Actes du 12° colloque du Comité italo-français d’études historiques, Milan, 1988, p. 299.
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Quant aux langues vivantes, Bidault était comme l’écrasante majorité de ses compatriotes : il n’en maîtrisait aucune, et ce malgré sa formation intellectuelle. Sans doute parvenait-il à distinguer chez les Anglais le parler du gentleman du parler populaire, puisqu’il sera frappé après la guerre par l’« anglais extrêmement Cockney » de son collègue, l’ancien docker Ernest Bevin90. Le fait d’avoir trouvé dans la langue de Cicéron un auxiliaire précieux dans ses conversations avec le prêtre tchécoslovaque Frantisek Hala à la fin des années trente, ressort de l’anecdote : il lui fallut toujours recourir à des interprètes. Si Bidault eut l’occasion, à défaut de voyager, de côtoyer des étrangers, ce fut bien au sein de sa propre mouvance politique, dont la caractéristique était l’implantation transnationale. La présence de Don Luigi Sturzo dans les colonnes de l’Aube est bien connue. C’est à l’initiative du leader des Populaires italiens qu’avait été créé en 1925 le S.I.P.D.I.C., Secrétariat international des partis démocratiques d’inspiration chrétienne. Bidault appartint à cette structure destinée à coordonner, avec plus ou moins de succès, les efforts des partis démocrates-chrétiens d’Europe. C’est au nom du S.I.P.D.I.C. qu’ en janvier 1938, Bidault, accompagné d’Auguste Champetier de Ribes et d’Ernest Pezet, ira remettre au cardinal Verdier un appel au pape en faveur de la paix ; ce fut là le dernier acte important de cet organe91. Bidault connut également avant la guerre l’ancien premier ministre de Belgique Paul Van Zeeland, l’un des chefs du parti catholique de ce pays qu’il avait dirigé de 1935 à 1937. Cette figure de la politique belge jouissait à ce titre d’un prestige exceptionnel auprès des démocrates d’inspiration chrétienne en France. En avril 1939, les Nouvelles Equipes françaises donnèrent un grand banquet à Paris en l’honneur de Van Zeeland, et Bidault, parmi d’autres y prononça une allocution saluant « celui qui est l’homme de son pays et de l’Europe »92. D’une manière générale, la fin de 1938 et l’année 1939 virent Bidault prendre position ou se mobiliser en faveur des victimes étrangères du fascisme et du nazisme. On le voyait assister à des manifestations de solidarité avec les réfugiés espagnols. Ainsi, en octobre 1938 lors d’une soirée organisée par les « Amis de l’Aube » au profit des exilés basques, où il souligna, en présence du président du gouvernement basque en exil le « devoir impérieux de venir en aide aux proscrits et de les aider à vivre »93. Lorsque eut lieu le grand reflux des réfugiés au début de 1939, il s’éleva de manière cinglante contre ceux qui, en France, les montraient du doigt : « Quelques braves à trois poils , mais dont les exploits sont encore à naître, accusent de lâcheté des hommes qui se battent depuis trente mois »94. Plus nette encore fut son action en faveur de la Tchécoslovaquie et de ses ressortissants en exil. Dès la fin de 1938, il avait participé, en collaboration avec
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457 AP 182, Cours professé par G. Bidault à l’Université de Guanabara, 1965 (version dactylographiée). 91 J. DALLOZ, op. cit., p. 28. 92 L’Aube, 25 avril 1939. 93 Id., 9-10 octobre 1938. 94 Ibid., 7 février 1939.

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Francisque Gay, Georges Hourdin, Pierre Corval, Louis Terrenoire, André Sidobre (alias Maurice Schumann) et de quelques autres, à la rédaction d’une brochure intitulée « La Tchécoslovaquie devant notre conscience et devant l’Histoire » 95. Il avait, en outre, avec des personnalités venues d’horizons divers (Albert Bayet, Joseph PaulBoncour, René Cassin, Marius Moutet, Jacques Bardoux, Geneviève Tabouis, etc.), participé à la fondation du Comité d’Action franco-tchécoslovaque, qui lança le 20 octobre 1938 un appel solennel à l’opinion publique pour qu’elle prenne conscience de la gravité des abandons consentis par les démocraties à Munich 96. Surtout, il participa activement à l’accueil des réfugiés tchécoslovaques fuyant le dépècement du pays après mars 1939. « Salut au proscrit » : c’est par ce titre que débutait l’éditorial de l’Aube du 4 août 1939. Bidault y rendait un hommage vibrant au chef septuagénaire du Parti populaire tchécoslovaque, Mgr Jan Sramek, dont les agences de presse venaient d’annoncer la fuite pour Londres et Paris, en compagnie de son plus proche collaborateur, le père Hala, secrétaire général du Parti, que Bidault citait aussi (« M. l’abbé Hala, dont en cette heure amère, je considère comme un honneur de pouvoir me proclamer l’ami »)97. En visite à Paris à la fin du mois de septembre, les deux hommes eurent de longs entretiens avec Bidault. L’éditorialiste de l’Aube assista à la messe célébrée par Mgr Sramek en l’honneur de Saint Venceslas, au cours de laquelle furent honorés les conscrits tchécoslovaques engagés dans l’armée française, en partance pour le front98. Italiens, Tchécoslovaques, Espagnols, Belges, et sans doute d’autres nationalités : dire que Bidault mena durant ces années une vie cosmopolite serait excessif, mais le fait est qu’il eut en France des contacts assez nombreux et variés avec les milieux étrangers, principalement chrétiens démocrates. Cependant, outre l’absence des Anglais de cet éventail de relations, la grande lacune paraît avoir été le manque de liens suivis avec les Allemands.

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Editions de l’Aube, 1938, 96 p. L’Aube, 20 ctobre 1938. 97 Id., 4 avril 1939. Les deux responsables du Parti populaire tchécoslovaque avaient clandestinement passé la frontière polonaise au mois de juillet pour échapper à la Gestapo. 98 Ibid., 28 et 30 septembre, 1°-2 octobre 1939.

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3) La perception de l’Allemagne Si les contacts personnels de Bidault avec la réalité allemande furent très peu nombreux, il n’en reste pas moins qu’il fut un adepte sincère du rapprochement franco-allemand99. Là encore, un fossé profond le séparait de l’Action française. Dans les années vingt, il condamna sans appel le programme inspiré de Jacques Bainville, qui visait à recréer une Allemagne conforme à celle du XVII° siècle, l’Allemagne des traités de Westphalie : vision purement historique, et impossible à mettre en pratique, selon lui100. Dans une perspective européenne, il dénonçait comme criminelle toute entreprise tendant à diviser un continent déjà affaibli, et, tirant les leçons de l’échec d’une politique de force, ne voyait d’issue que dans l’entente avec l’Allemagne : « Nul moyen ne subsiste d’échapper à la nécessité d’un arrangement direct. Pour première étape, un arrangement économique »101. Les stéréotypes négatifs véhiculés sur l’Allemand n’avaient pas d’influence sur lui : on ne trouve en effet pas trace dans ses écrits de l’entre-deuxguerres des simplifications qui, faisant sans distinction du peuple allemand un groupe avide de puissance, aux mœurs rudes et guerrières, conduisait la majeure partie de l’opinion à la germanophobie. On a pu ainsi dépeindre l’image des Allemands dans l’opinion française de l’époque : « Le portrait psychologique de l’Allemand paraissait offrir deux faces contrastées : celle d’un guerrier adorateur de la force et celle d’un héros romantique »102. Bidault n’était sans doute pas insensible à la deuxième face de ce portrait, mais sa vision de l’Allemagne et des Allemands comportait une série de variantes spécifiques. Un bon témoignage de son état d’esprit semble être fourni par l’éditorial rédigé lors de l’agonie du maréchal Hindenburg, en août 1934 : « Le nain vert et la fée, les lutins et les génies ont déserté le vieux pays qui fut la terre de leurs sortilèges. Il n’y a plus de place aujourd’hui que pour les dieux sanglants de l’antique germanisme et pour les sorcières du Brocken. Ce sont eux qui veillent dans l’ombre au chevet du maréchal et qui préparent à ce luthérien fidèle de sinistres funérailles au pays de la violence et de la peur. Quand Hindenburg abandonna Brüning, il choisissait sans le savoir dans le Walhalla son exécuteur testamentaire »103. Terre de l’irrationnel, l’Allemagne l’était, pour le meilleur - on note la fascination pour le vieux fond légendaire germain - et pour le pire - la tentation des vieux démons du paganisme. Cette évocation instantanée des derniers moments d’Hindenburg élevait au rang de symbole la passation des pouvoirs entre une Allemagne fascinante dans son âme romantique, attachante dans sa composante catholique

Tout au moins, les sources consultées n’ont-elles pas permis de trouver d’élément probant indiquant que Bidault ait participé à des groupements ayant pour but de rapprocher les deux pays. 100 Les Cahiers de la Nouvelle journée, 1927, n° 10. 101 Politique, 15 février 1927. 102 R. SCHOR, L’opinion française et les étrangers 1919-1939, Paris, Publications de la Sorbonne, 1985, p. 147. 103 L’Aube, 2 août 1934, article intitulé « Autour d’une agonie ».

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(Brüning), acceptable dans sa tradition luthérienne (Hindenburg), et une Allemagne univoque aspirée par un mouvement de retour en arrière. C’est en effet d’abord en chrétien que Bidault réagissait aux événements d’outre-Rhin. Même si le Zentrum ne pouvait être défini comme un parti spécifiquement démocrate-chrétien, sa présence dans la République de Weimar avait été, du point de vue des démocrates français d’inspiration chrétienne, l’un des supports du rapprochement franco-allemand104. Et c’est précisément un chancelier issu de ce parti, Brüning, qui avait vainement tenté de contenir la poussée nationale-socialiste, au début des années trente. Sa défaite en 1932 avait frappé les esprits, tout comme le vote des pleins pouvoirs à Hitler par le Zentrum en 1933 avait choqué. Quant à la croissance du vote nazi, elle posait le problème de la démocratie dans son entier : le peuple allemand était-il responsable ? Bidault semblait partagé, lui qui n’avait jamais voulu poser le débat en termes caricaturaux. Le 2 septembre 1939, au déclenchement de la guerre, il écrira : « La folie d’un seul homme déchaîne sur l’Europe le fléau contre lequel se dressent, désormais impuissantes, la colère des hommes justes, la révolte des cœurs pacifiques (...) Aucune haine n’anime notre peuple. On sait bien que Hitler est le responsable, et non le peuple allemand »105. Mais le trouble, sur ce point, existait sans doute chez lui : ne parlait-il pas en 1934 de « la malheureuse Allemagne, ilote en proie à l’ivresse »106 ?

II.

GUERRE ET RESISTANCE107

A) Soldat et captif
Si Bidault ne fit pas partie des mobilisés qui revêtirent l’uniforme au début de la seconde guerre mondiale, ce n’est pas son âge (quarante ans en octobre 1939) mais son statut de mobilisé de la première guerre qui l’en préserva. L’éditorialiste de l’Aube poursuivit donc sa tâche jusqu’à la fin de 1939, mais on dénote chez lui un souci têtu, dès l’automne 1939, de figurer parmi les combattants. Attitude assurément peu courante, mais Bidault avait l’habitude de se singulariser. En outre, il n’avait durant sa première mobilisation jamais connu l’univers des tranchées et des combats, et désirait certainement être directement utile à la défense du pays. Après intervention de Francisque Gay auprès de Jules Jeanneney, président du Sénat, il fut affecté avec le grade de sergent dans un régiment d’infanterie de réserve stationné dans le Puy-deDôme, puis à sa propre demande rejoignit le front en mai 1940. Cette expérience commencée avec une forte résolution tourna rapidement à la déception. Capturé le 8
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Tout au moins jusqu’en 1932, date à laquelle le S.I.P.D.I.C. et le Zentrum rompirent. L’Aube, 2 septembre 1939, article intitulé « En face de la guerre qui lui est imposée, un peuple sans reproche et sans haine ». 106 Id., 3 juillet 1934. 107 Il n’est pas question de se livrer ici à une étude complète de cette période de l’existence de Georges Bidault. Pour une vision d’ensemble, cf J. DALLOZ, op. cit., pp. 50-81.

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juin 1940 à 18 kilomètres au sud de Soissons, à la tête d’un détachement de quinze hommes qui n’avait pas tiré un seul coup de feu, il avait été, au cours des mois de la « drôle de guerre » puis des quelques semaines de la Blitzkrieg, édifié quant à la préparation de l’armée française. Il y consacrera quelques pages ironiques dans ses Mémoires108. Sans doute ne s’attendait-il pas, comme la quasi totalité des Français de l’époque à un effondrement aussi rapide. Ses éditoriaux de 1939, même s’il faut y faire la part du souci de ne pas démoraliser le lecteur, reflétaient la croyance en une faculté puissante de la France et de son armée à résister, et à finalement l’emporter : « Chacun fera son devoir dans un pays où le courage des grandes choses n’a jamais été le plus rare. Et puis il faudra que nous fassions la paix, la vraie, enfin ! »109. Il reconnaîtra ainsi plus tard n’avoir pas prévu le désastre de mai-juin 1940 : « On glissait sur la pente. Au bout il y avait la guerre, une terrible épreuve et un probable désastre. C’est là qu’était mon erreur. Non pas sur l’enchaînement des choses, mais sur le conflit lui-même. Car le désastre ne fut pas au bout de la guerre. Il se produisit dès le début »110. Cette expérience, partagée de près ou de loin par l’ensemble des responsables français de l’après-guerre, pesa lourd après la Libération. D’abord face à l’Allemagne, ensuite face à la Russie, Bidault défendra des conceptions imprégnées par l’obsession de la défaite de 1940 : éviter le retour de la menace allemande, puis rechercher éperdument l’appui américain face à la menace soviétique. Dans les deux cas, le souvenir cuisant et traumatisant du désastre s’accompagnera de l’ aveu, parfois inconscient, de l’affaiblissement insigne de la France et de son incapacité à se défendre seule. Bidault passa 13 mois en captivité, dans le nord de l’Allemagne, près de Parchim (Mecklembourg), dans le Stalag II A. L’ex-éditorialiste ne cachait pas ses convictions à ses camarades. Il avait refusé la défaite et l’armistice dès sa signature : « Il suffit d’avoir entendu les prisonniers en interminables colonnes applaudir l’armistice en devisant aussitôt du retour au foyer et des bons biftecks qui marqueraient ce jour pour comprendre qu’une certaine pression des événements dispose entièrement des foules »111. Au Stalag, il confia en juillet 1941, au lendemain à ses compagnons de l’attaque allemande en Russie : « Je viens de passer la matinée à parcourir le Journal Officiel, eh bien, de cet édifice politico-juridique, il ne restera pas pierre sur pierre. Les Schleus auraient dû gagner la guerre-éclair... Maintenant, c’est fini ! A plus ou moins longue échéance, ils sont battus »112. Brièvement interviewé dans le film de Marcel Ophuls Le chagrin et la pitié, Bidault définira cet état d’esprit de résistant que l’on trouve précocement chez lui : « Il y a des gens qui sont résistants par nature, qui sont

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G. BIDAULT, op. cit., pp. 26-29. L’Aube, 2 septembre 1939. 110 G. BIDAULT, op. cit., p. 26. 111 G. BIDAULT, op. cit., p. 29. 112 Document cité en note 110.

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naturellement mauvaises têtes, et il y en a d’autres qui au contraire cherchent à s’accommoder des circonstances et à en tirer le moindre mal »113.

B) Résistant : une ascension rapide
Libéré en juillet 1941 en tant que soldat de la Grande guerre, Bidault, dont la tribune, l’Aube, ainsi que la famille politique d’accueil, le Parti démocratepopulaire, avaient disparu, devint deux ans plus tard président du Conseil national de la Résistance. Ascension spectaculaire : l’homme avait su se frayer rapidement un chemin à travers les structures clandestines qui commençaient leur développement au moment où il revenait en France. C’est cette brève période, et pas une autre, qui détermina les contours du destin politique ultérieur de Bidault. Le futur ministre des Affaires étrangères avait fait le choix de demeurer en France, après avoir hésité à s’embarquer pour Londres. Paradoxe, ce choix pour l’intérieur allait lui faire gagner une place qui lui permettrait au lendemain de la guerre de représenter la France aux yeux de l’étranger. Sans retracer ici dans le détail l’itinéraire de Bidault à travers les mouvements de résistance, il convient d’éclairer les raisons d’une ascension somme toute rapide. 1) Premières responsabilités Quelques éléments de chronologie : rentré en France, Bidault se fit nommer en zone libre comme professeur au lycée du Parc, à Lyon, capitale de la Résistance114 ; il y enseignera à partir de février 1942, et ce jusqu’au 20 juin 1943. Précieuse couverture : dès la fin de 1941 il se lançait dans la Résistance en adhérant au mouvement Combat d’Henri Frenay, y retrouvant des démocrates-chrétiens tels qu’Alfred Coste-Floret, Pierre-Henri Teitgen ou François de Menthon. Bien qu’il ait un temps été chargé à Combat du contrôle des groupes d’action et de renseignement, y effectuant le filtrage des nouveaux arrivants115, Bidault exerça essentiellement durant cette période une activité de journaliste au service son mouvement, rédigeant des dizaines d’articles dans son organe clandestin, ce qui convenait parfaitement à son expérience passée. Si les rapports personnels de Bidault avec Frenay furent médiocres et empirèrent avec le temps - l’ex-éditorialiste de l’Aube supportait mal la « violence outrée » de l’ex-capitaine de l’armée française116- sa réputation ne tarda pas à grandir dans le mouvement. Un ancien responsable de Combat
Le Chagrin et la pitié, Film de Marcel Ophüls, 1969. Devant régler la succession de son père, il avait obtenu un laisser-passer régulier des autorités allemandes pour se rendre en zone sud (457 AP 169, Témoignage de G. Bidault recueilli par Marie Granet le 2 février et le 9 avril 1949). 115 Id. 116 Ibid.
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évoquera « sa plume alerte, parfois cinglante », son « sens aigu de la politique qu’il fallait mener à ce moment », son habileté et sa diplomatie plus grandes que celles de Frenay, qui lui valurent une amitié quasi unanime au sein du réseau117. Avantage appréciable, dans la mesure où Combat était le plus important des mouvements de résistance de la zone sud. Mais Combat, n’était pour Bidault qu’une structure parmi d’autres, même s’il en était l’un des membres dirigeants. Sa liberté de mouvement s’affirma très rapidement, à la suite d’une rencontre décisive : celle qu’il fit avec Jean Moulin au début de 1942, peu après que l’ancien préfet d’Eure-et-Loir ait été parachuté en zone libre. Sur ce point, tous les témoignages convergent, sans aucune exception : Bidault et « Max » nouèrent des relations intimes, qui allaient faire du démocrate-chrétien le plus proche collaborateur de l’envoyé du général de Gaulle118. Il resterait à recenser les raisons profondes de l’étroitesse de cette relation : Moulin, qui ne connaissait pas personnellement Bidault avant la guerre, et n’avait reçu aucune consigne particulière pour prendre contact avec lui, aurait pu porter son choix sur quelqu’un d’autre. Il est probable que la qualité d’ancien journaliste de Georges Bidault avait orienté le choix de Moulin. Quoi qu’il en soit, l’expérience marquera à jamais Bidault, qui, tout au long de sa carrière politique conservera sur son bureau la fameuse photographie de Jean Moulin chapeau sur la tête et écharpe autour du cou119. Il consacrera également plusieurs pages émouvantes de ses Mémoires120 à celui dont il allait dire le 6 octobre 1946, lors du premier hommage national à la mémoire de Moulin, qu’il était « resté clandestin jusque dans la gloire ». C’est en effet à ses liens privilégiés avec Max que Bidault allait devoir la poursuite de son ascension au sein de la Résistance. En avril 1942, Moulin créa de sa propre initiative un Bureau d’information et de presse (B.I.P.) destiné - nouveauté radicale dans le paysage éclaté de la Résistance - à un double rôle121. D’une part, alimenter l’ensemble des réseaux clandestins en informations ainsi qu’en thèmes et en matériel de propagande venus de Londres. Dans l’autre sens, transmettre à la France libre informations et articles à publier dans la presse des hommes de Londres ainsi que dans celle des Alliés anglo-saxons et des pays neutres. Cette tâche importante fut confiée à Bidault, qui finit par constituer autour de lui une véritable agence de presse clandestine. A partir de septembre 1942, il put faire paraître deux fois par semaine un Bulletin d’information du Bureau de presse, qui après la fusion des Comités de Londres et Alger devint le Bulletin de la France combattante. Travail dangereux, harassant, mais utile si l’on en croit cette note du printemps 1943, adressée à Bidault : « Vous serez heureux d’apprendre que la demande de vos Bulletins par les services de la France
117 R. CERF- FERRIERE, Chemin clandestin 1940-1943, Paris, Julliard, 1968, cité par J.-C. DEMORY, op. cit., p. 66. 118 D. CORDIER, Jean Moulin, la République des catacombes, Gallimard, 1999, p. 15, présente Bidault comme « l’ami fidèle et le plus proche collaborateur de Moulin ». 119 Témoignage de M. Jacques-Louis Capron. 120 G. BIDAULT, op. cit., pp. 36-39. 121 D. CORDIER, op. cit, p. 175. Télégramme de J. Moulin, 28 avril 1942.

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combattante augmente sans cesse et que depuis quelque temps les Affaires étrangères de la France combattante nous en demandent régulièrement trente exemplaires pour nos représentants à l’étranger »122. Les informations collectées par le B.I.P. de Bidault étaient donc lues attentivement dans les représentations gaullistes à l’étranger. Outre les bulletins rédigés par son équipe, le chef du B.I.P. expédiait également dès l’été 1942 à Londres des télégrammes faisant état de nouvelles particulièrement importantes. Il informait aussi les autorités gaullistes de l’état d’esprit de la Résistance en France. De ces centaines de pièces, on peut extraire à titre d’exemple les suivantes : « 4000 enfants juifs rassemblés camps Pithiviers, Beaune-laRolande et Drancy. Allemands ont décidé les envoyer en Allemagne après leur avoir enlevé tous papiers permettant identification. Nombreuses démarches faites à Vichy pour empêcher, mais Vichy semble devoir céder »123. « Indispensable modifier immédiatement ton B.B.C. si ne correspond pas à aucun projet précis proche (...) Textes porte-paroles excellents. Mais ensemble émission compris comme appel à l’insurrection et promesse secours rapide d’où agitation prématurée et sacrifices inutiles vies humaines »124. Parallèlement, Bidault ne cessa d’appuyer les efforts de Moulin en faveur d’une unification de la Résistance intérieure, tout en soutenant résolument de Gaulle contre le général Giraud, deux combats intimement liés en 1942-1943. En témoigne ce télégramme envoyé à Londres en août 1942 : « Non seulement loyauté mouvements résistance pour de Gaulle indiscutable malgré rumeurs injustifiées concernant Combat, mais force et existence même de ces mouvements dépendent d’abord clarté et fermeté de leur allégeance à de Gaulle. Résistance viable en France que dans discipline gaulliste »125. Citons encore cette réaction personnelle du chef du B.I.P. au discours prononcé à Alger le 14 mars 1943 par un Giraud désireux, sous l’influence de Jean Monnet et des Etats-Unis, de clamer sa « conversion » aux principes démocratiques : « Première impression discours Giraud confuse. Optimisme général dans milieux non avertis. Mon impression guet-apens américain pour mettre en demeure général de Gaulle. Différence entre texte discours et commentaires amplifiés B.B.C. a été remarquée même à Vichy. Ne faire aucune concession principes »126. La plume de Bidault était devenue celle par laquelle naquirent une série de textes politiques importants, voire décisifs, dans l’unification des Résistances et l’affirmation de leur soutien à de Gaulle. C’est lui qui rédigea l’ordre du jour de la réunion de Villeurbanne d’où allait sortir l’unification des mouvements de la zone sud dans les M.U.R. (Mouvements unis de Résistance) le 26 janvier 1943127. C’est encore lui qui rédigea un texte capital, lu par lui-même lors de la première réunion du Conseil
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B.C.R.A. 398, Note pour B.I.P., mai 1943. B.C.R.A. 407, Télégramme B.I.P., 22 août 1942, n° 65. 124 Id., 31 mars 1943, n° 81. 125 Ibid., 14 août 1942. 126 Ibid., 17 mars 1943, n° 62. Commentaire qui reflète largement les réactions de la Résistance intérieure. 127 457 AP 169, document cité en note 111.

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national de la Résistance le 27 mai à Paris, rue du Four : la « motion Bidault », apportait son plein soutien au général de Gaulle. Elle fut approuvée par le C.N.R., qui représentait désormais sous la présidence de Jean Moulin seize mouvements de Résistance et partis politiques. L’impact auprès de l’opinion publique internationale fut fort : de Gaulle voyait sa légitimité considérablement renforcée. Nouvel échelon franchi par Bidault : il était membre du C.N.R., représentant le Parti démocrate-populaire (Moulin aurait voulu qu’il représentât Combat, mais la chose fut impossible128). Il précisera après la guerre qu’il avait même songé à fonder un mouvement de Résistance unique, fidèle à de Gaulle, mais que la mort de Moulin avait ruiné ce projet129. Mais c’est l’arrestation et la disparition de Max qui propulsa le professeur d’histoire encore en exercice au premier plan. Dès le mois de mars, Bidault avait envoyé à Londres un câble prémonitoire quant à l’avenir de Moulin : « Vu Max. Si aucune opération sur continent avant longue échéance, devez prévoir vu état actuel répression Max hors d’état tenir en France plus de quelques mois. Situation analogue pour d’autres. Probable qu’il ne faudra pas un an pour détruire entièrement organisation résistance »130. Pour lui, aucun doute : le responsable de l’arrestation le 21 juin 1943 à Caluire du premier président du C.N.R. était René Hardy (il le disait dès 1949 en privé)131. Il écrira de manière sibylline en 1965 : « Par souci de cloisonnement, Jean Moulin ne m’avait pas informé de la réunion de Caluire (...) Ce que je veux dire seulement, c’est que si j’avais su les participants à ce rendez-vous, jamais Jean Moulin ne serait allé à Caluire »132. 2) Président du Conseil national de la Résistance Environ trois mois après l’arrestation de Moulin, Bidault devenait président du C.N.R. Un démocrate-chrétien à la tête de l’organe suprême de la Résistance intérieure : le cas de figure n’était guère prévisible, compte tenu du rapport des forces politiques avant la guerre. Ce poste, qui allait lui valoir un prestige considérable dans l’après-guerre, Bidault ne l’avait pas sollicité, mais ne s’était pas non plus dérobé devant les demandes qui lui furent faites pour l’occuper. A l’origine de sa désignation, deux hommes : Claude Bouchinet-Serreulles, délégué général par intérim du C.F.L.N. parachuté le 16 juin pour assister Moulin, et Jacques Bingen, délégué pour la zone sud, arrivé de Londres le 15 août 1943. L’élection de Bidault fut avant tout le produit des circonstances. Pour Serreulles (alias Sophie), désormais dépositaire des pouvoirs de délégué conférés à Moulin, il s’agissait de savoir s’il cumulerait comme Max la fonction de représentant de Londres et Alger avec celle de président du C.N.R. Serreulles affirme
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Id. Ibid. 130 B.C.R.A. 407, Télégramme B.I.P., 31 mars 1943, n° 79 (arrivé le 5 mai 1943). 131 457 AP 169. 132 G. BIDAULT, op. cit., p. 39.

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que sa réponse personnelle à cette question fut rapidement négative. A cela, des raison d’ordre international : la crise de Gaulle-Giraud était loin d’être dénouée à Alger ; en cas de nouvelle tension entre le chef de la France combattante et les Alliés, le C.N.R., dirigé par son représentant en métropole, n’aurait plus la même autorité pour faire entendre sa voix133. L’ancien délégué général par intérim dit avoir pris sa décision « après un long débat intérieur » : nuançons l’analyse. Serreulles proposa en fait dès le lendemain du coup de filet de Caluire, que Rousseau (Bidault) soit désigné dans les plus brefs délais comme successeur de Moulin. Cette rapidité de réaction montre que Bidault était bien le « dauphin » de Max, au moins pour une partie des résistants. Constat recoupé tant par les archives que par les témoignages. Pierre Meunier, secrétaire général du C.N.R., confirme : « Je dois avouer que j’étais absolument partisan de voir Georges Bidault accéder à la présidence (...) je savais que Moulin l’avait en très haute estime et que, s’il avait pu s’exprimer, c’est lui qu’il aurait choisi »134. Citons aussi le communiste Pierre Villon : « Je rencontre Serreulles, « monté » à Paris au début de juillet (...) Notre choix, comme président du C.N.R., se porte sur Bidault (il est aussi le candidat de Serreulles, alors que le B.C.R.A. soutient Brossolette) (...) Farge m’a assuré - et pour nous c’est capital - qu’il est un partisan de la lutte armée, un adversaire résolu de l’attentisme. Son passé d’homme politique nous paraît aussi un gage de sérieux, surtout par comparaison avec la légèreté politique de certains dirigeants de la Résistance »135. Ces adhésions permettront, entre autres, à Serreulles de câbler le 19 juillet à Londres au sujet de Rousseau : « Je vous confirme que de l’avis unanime il est l’homme le plus qualifié. Il entretient avec tous les groupes, y compris la F.A.N.A. (le Parti communiste) les meilleures relations et jouit de l’estime générale. Il a beaucoup d’autorité et de poigne. J’insiste à nouveau très instamment pour que le choix se porte sur lui »136. C’est non seulement parce qu’il était le plus proche de Moulin que Bidault fut choisi, mais aussi parce qu’il était l’homme du juste milieu : membre d’un parti politique mais également d’un mouvement de résistance, en bons termes avec le P.C. (il venait d’adhérer au Front national), il rassurait en outre par son passé d’éditorialiste de renom. Par ailleurs, sa personnalité plus effacée que celle d’autres chefs de la Résistance avait sans nul doute pesé dans les choix : Bidault n’avait pas le tempérament d’un Henri Frenay. Mais un fait pesa lourdement sur le destin de président du C.N.R. de Bidault : la façon dont il fut désigné, qui aboutit à séparer sa fonction d’avec celle de
C. BOUCHINET-SERREULLES, « Pour accompagner Mon général », in Revue des deux mondes, novembre 1980, p. 312. 134 P. MEUNIER, Jean Moulin, mon ami, Editions de l’Armançon, Quétigny, 1993, p. 126. 135 P. VILLON, Résistant de la première heure, Paris, Editions sociales, 1983, p. 76. Yves Farge, collaborateur du B.I.P., semble avoir surestimé la prétendue adhésion sans faille de Bidault à la lutte armée. En l’absence d’opération alliée d’envergure, Bidault, on l’ a vu, préconisait la prudence pour éviter des sacrifices inutiles. 136 B.C.R.A. 397, « Rapport de Sophie », 19 juillet 1943 (reçu le 27 juillet 1943).
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délégué général du C.F.L.N. et donc de de Gaulle. Contrairement à ce qui est affirmé en général, ce n’est pas par une initiative parfaitement planifiée de Serreulles que Bidault fut ainsi pourvu d’un titre qui ne devait rien à l’onction d’Alger. Sophie avait en effet dès le début, et durant tout l’été 1943, espéré que les autorités gaullistes nommeraient Bidault à la tête du C.N.R. en même temps qu’à la tête de la délégation générale. Il se heurta à trois obstacles : la difficulté des transmissions entre la France occupée et Alger et Londres (ainsi, un message du 27 juillet ne sera reçu que le 21 septembre !), les réticences gaullistes et celles des résistants de l’intérieur. En effet, les hommes du C.F.L.N. craignaient qu’un responsable n’ayant jamais séjourné à Londres (c’était le cas de Bidault) manquât d’autorité vis-àvis des chefs de mouvement qui, eux, s’y étaient déjà rendus (tels Frenay ou d’Astier de la Vigerie)137. Quant à de Gaulle, occupé par sa rivalité avec Giraud, il se taisait. L’absence de directives rendit intenable la position de Serreulles, qui câbla à la mi-août qu’il ne pourrait empêcher longtemps la Résistance intérieure de choisir elle-même le président du C.N.R. : « ... le Conseil de la Résistance est depuis deux mois sans président (...) Un certain nombre de membres du Conseil de la Résistance constatant la carence des autorités de Londres et d’Alger désirent que le Conseil de la Résistance se choisisse un président. Je les ai, jusqu’à présent, détournés de prendre cette initiative, jugeant préférable que le choix du président soit fait par le général de Gaulle. Mais si la situation se prolonge, je ne retiendrai plus les membres du Conseil de la Résistance de mettre à exécution un projet que les circonstances justifient. Je m’efforcerai seulement d’orienter leur choix, et j’ai des raisons de penser qu’il s’arrêtera sur le nom de Rousseau »138. La désignation de Bidault était-elle acquise d’avance ? Même si la position du représentant du P.D.P. , on l’ a indiqué, était forte, le point de vue doit être corrigé. On ne peut en effet comprendre l’élection de Bidault sans faire référence aux luttes intestines de la Résistance intérieure. Quelques jours après l’avertissement de Serreulles, le C.N.R. se retrouvait flanqué d’un rival : le Comité central des mouvements de résistance (C.C.). Fondé le 23 juillet par huit mouvements de résistance, qui n’avaient jamais accepté entièrement la réintroduction des partis politiques dans le jeu à travers le C.N.R., le C.C. prétendait remplacer de facto l’institution créée par Jean Moulin. Le vide politique pouvait dès lors s’avérer mortel pour celle-ci, même si Bidault, par exemple, appartenait au C.C. Le duel s’amorça d’ailleurs, mais il tourna court, si l’on suit le Journal de Jacques Lecompte-Boinet139. Le 25 août 1943, le C.C. effectua, en l’absence du Front national qui l’ avait boudée, une réunion préparatoire pour évoquer la question de l’élection d’un nouveau président du C.N.R. Il semble qu’une majorité se soit dégagée en faveur d’Alexandre Parodi140. Mais le 30 août, la situation s’était totalement renversée. Lors d’une nouvelle réunion du C.C., on procéda au décompte des votes :
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Id., Londres à Sophie, 10 août 1943. Ibid., « Rapport de Sophie », 16 août 1943. 139 Représentant de Ceux de la Résistance au C.N.R. 140 450 AP 1, 25 août 1943. Parodi était membre du Comité général d’Etudes (organe dépendant du C.N.R.)

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Parodi n’avait plus qu’ une voix ( Libération-sud d’Emmanuel d’Astier de la Vigerie avait été la seule organisation à persister dans son vote) ; Anselme (Bidault) recueillait les suffrages de l’O.C.M. (Organisation civile et militaire), de C.D.L.R. (Ceux de la Résistance), du Front national et de Franc-Tireur ; Combat annonça également son ralliement, sous réserve d’un entretien préalable avec Bidault ; Libération-nord ajourna sa décision de 48 heures, et C.D.L.L. (Ceux de la Libération) s’abstint141. Que s’était-il passé ? Selon Lecompte-Boinet, qui avait voté en faveur de Bidault, une « journée de dupes », organisée par Serreulles, qui présidait la réunion. Sophie avait indiqué au C.C. que tous les partis politiques s’étaient ralliés à Bidault (ce qui lui assurait 8 voix ), que la Résistance militaire avait fait de même, et que Parodi n’avait plus aucune chance. Par ailleurs, le Front national qui n’avait pas assisté à la réunion du 25 août n’avait, sous influence du Parti communiste, tenu aucun compte du vote majoritaire en faveur de Parodi. Le vote définitif au sein du C.N.R. eut lieu par consultation au début de septembre (il eût été trop dangereux de réunir le C.N.R. en séance plénière)142. Bidault obtint 12 voix, contre une ( Libération-sud vota pour Alexandre Parodi) et 3 abstentions143. Son élection marquait le triomphe d’une alliance nouée entre les partis politiques du C.N.R., avec l’appui actif du Parti communiste, et la délégation générale représentée par Serreulles, qui, en l’occurrence, avait agi sans instructions. Bidault avait-il recherché ce poste ? Il dit lui-même que la Résistance intérieure s’impatientait de l’absence de directives venues d’Alger (« les grenouilles, puisque grenouilles il y avait, n’appréciaient pas beaucoup de s’ébattre en leur marécage sans même recevoir la faveur d’un pavé ») et ajoute : « ... au bout de trois mois, il m’échut d’être élu, et non nommé, Président du Conseil national de la Résistance. Il est faux que j’ai cherché cette promotion dont j’ai au contraire déploré qu’elle fût devenue un expédient inévitable. Je n’ai rien demandé à personne »144. Claude Serreulles confirme : « ... Je me plais à attester que, dans cette période qui précéda sa désignation, Georges Bidault fit preuve d’une parfaite dignité. Il n’ignorait pas mon cheminement et se tenait prêt à faire face, s’il était désigné. Mais il ne postula pas la présidence ni, moins encore, ne fit « campagne ». En ces temps difficiles, la course aux places n’était pas ce qu’elle est d’ordinaire et, en fin de compte, une potence à Buchenwald avait plus de chance d’accueillir un « candidat » qu’un perchoir au Palais-Bourbon ! »145.
Id., 30 août 1943. Sur toute cette période, voir D. CORDIER, Jean Moulin, la République des catacombes, Gallimard, 1999. D’après cet auteur, l’élection de Bidault comme président du CNR fut acquise dès le 29 août 1943, au cours d’une réunion du Comité Central où Serreulles imposa habilement son nom (p. 639-640). 143 R. HOSTACHE, Le C.N.R., Paris , P.U.F., 1958 , p. 159. Bidault indique qu’il vota personnellement pour Frenay (457 AP 169, Témoignage de G. Bidault recueilli par Marie Granet). Il n’est pas impossible que Combat, le propre mouvement de Bidault, se soit abstenu. 144 G. BIDAULT, op. cit., pp. 45-46. 145 C. BOUCHINET-SERREULLES, op.cit., p. 313.
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En choisissant pour présider le C.N.R. un catholique convaincu, la Résistance intérieure offrait à Bidault un cadeau redoutable. En cas d’arrestation, le nouveau chef du C.N.R. se verrait interdire la voie utilisée par d’autres pour échapper aux tortures ou à la tentation de parler : le suicide. Jacques Bingen, délégué général pour la zone sud, arrêté le 13 mai 1944, avalera la pastille de cyanure qu’il portait sur lui. Pierre Brossolette se jetera quant à lui en mars 1944 d’un cinquième étage de l’avenue Foch. Les choix métaphysiques de Bidault le conduisaient à accepter par avance les pires souffrances en cas d’arrestation. Serreulles et les membres du C.N.R. qui avaient voté pour Bidault y avaient-ils pensé ? En tout cas, le choix rendait compte de leur degré de confiance dans l’homme qu’ils plaçaient à la tête de l’organisme. Pour éclairer la façon dont Bidault conduisit le C.N.R. durant environ un an, il convient d’abord de déterminer ce qu’était le C.N.R. et ce qu’il n’était pas. Le Conseil national de la Résistance ne peut être considéré comme l’organe dirigeant de la Résistance intérieure, même s’il en fut la plus haute autorité politique et morale. Quelle était donc la nature du C.N.R., institution propre à la France de l’Occupation et dont on ne retrouve nulle part le strict équivalent146? Pour René Hostache, le C.N.R. ne pouvait être assimilé à un gouvernement, mais plutôt à un Comité directeur de Parti147. Sa nature « juridique » le rattachait non à un pouvoir exécutif mais à un pouvoir représentatif chargé, entre autres choses, de marquer l’unité de la Résistance et sa fidélité à de Gaulle. Vis-à-vis de l’extérieur, il avait le mérite de témoigner de l’unité créée derrière le général. En France même, il donnait à tous les résistants l’exemple pour qu’ils s’unissent au niveau local à son image. De Gaulle avait lui-même, dans un message du 19 mai 1943 défini la mission du C.N.R. : pouvoir « fournir au Comité national l’appui, le concours et, dans une large mesure, l’instrument indispensable pour exercer ses devoirs à l’intérieur et l’aider à faire valoir sans délai vis-à-vis des puissances étrangères les droits et les intérêts de la France »148. Toutefois, lorsque Claude Serreulles résume son rôle, il est plus restrictif : « Le C.N.R. était (...) un organisme qui n’affirmait jamais mieux son utilité que lorsque, par un retour aux sources, il prenait position dans un communiqué sur les grands problèmes de l’heure. Il jouissait alors d’un crédit inégalable »149. Les moyens matériels dont disposait le C.N.R. pour imposer éventuellement son autorité sur le territoire et devenir un véritable pouvoir exécutif représentant celui d’Alger faisaient cruellement défaut. Sur le terrain militaire, en particulier, la situation n’était pas à son avantage. Il disposera certes à partir du printemps 1944 d’un Comité d’Action militaire (le C.O.M.A.C.), d’ailleurs largement contrôlé par le P.C. Mais dans les régions et les maquis, c’est de Londres que venaient les ordres portant sur la coordination de l’action militaire, relayés par des délégués militaires régionaux instruits en Angleterre. La faiblesse de ses courroies de transmission, la grande décentralisation des réseaux, les contraintes de la clandestinité :
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Sauf en Pologne, où exista un « Conseil de l’unité nationale », groupant les représentants des différents partis clandestins. 147 R. HOSTACHE, op. cit., p. 149. 148 B.C.R.A. 398, Message de de Gaulle au Conseil de la Résistance, 19 mai 1943. 149 C. BOUCHINET-SERREULLES, op. cit., p. 311.

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tout cela relativisait beaucoup l’influence du C.N.R. dans le pays. De plus, à partir de la fin de 1943, de Gaulle disposa à Alger d’une Assemblée consultative qui, plus nombreuse, plus large, agissant au grand jour, fera pâlir l’étoile du C.N.R. en tant qu’organe représentatif des « forces vives ». Pour toutes ces raisons, le président du C.N.R. ne pouvait être le « chef » de la Résistance métropolitaine. Bidault en avait-il conscience ? Il confia au printemps de 1944 à Lecompte-Boinet : « On a trop tendance à tout rattacher au C.N.R. et je n’ai pas, avec les moyens dont je dispose, la possibilité d’être un chef de gouvernement »150. Et ce n’est effectivement pas un rôle de chef qu’il s’attacha à jouer. Dans cet organe aux courants si divers et parfois antagonistes, il se posa en arbitre, en modérateur, et en garant de l’unité, cette dernière étant primordiale à ses yeux. Il n’en aura pas moins « l’ambition courageuse de faire du C.N.R. un instrument efficace »151. Entouré d’une équipe assez nombreuse, Bidault avait une tâche écrasante : présidences de réunions, rendez-vous multiples, correspondance avec les membres du C.N.R., rédaction de motions, ... Tout cela étant accompagné d’une vie errante à Paris, de déplacements à pied (il n’allait jamais à bicyclette) et de rencontres secrètes dans les cafés, les restaurants, les squares ou les églises. Pour plus d’efficacité et de sécurité, un bureau restreint de cinq membres avait été constitué, évitant les réunions plénières du C.N.R., mais créant la contrainte de l’unanimité. Jacques Bingen, délégué du C.F.L.N. pour la zone sud fera dans ses rapports un éloge constant de Léandre (Bidault) : « ... le bureau est devenu un organisme sérieux qui travaille et dont le prestige grandit dans l’opinion de la Résistance (...) Le président mène fort bien les débats, même si certains lui reprochent parfois son souci de ne s’aliéner personne, et en particulier pas la tendance Colbert (le P.C.). Le Président est très gouvernemental sans le laisser paraître et nous nous rencontrons régulièrement chaque semaine »152. Témoignage qui rend compte accessoirement des bonnes relations que Bidault saura nouer avec la Délégation, c’est-à-dire avec les représentants directs de de Gaulle en France. Les autres protagonistes rendent en général hommage aux qualités de souplesse et d’habileté montrées par l’ancien éditorialiste de l’Aube dans ses fonctions présidentielles. A droite, Lecompte-Boinet, qui ne nourrissait pour Bidault qu’une sympathie très relative, note spontanément au hasard de son Journal : « Bidault n’est pas mal du tout et tient bien son organisme » 153. A gauche, Daniel Mayer, dans un témoignage publié après la mort de Bidault, émettra une opinion également positive : « Georges Bidault remplit à la perfection son rôle, dans l’esprit même où avait été placée sa candidature »154. Seul parmi les anciens membres du C.N.R., Jacques Debû-Bridel, qui représentait la Fédération républicaine, dressera un portrait négatif : « ... personnage
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450 AP 2, 29 mai 1944. Opinion de Claude Bourdet (R. HOSTACHE, op. cit., p. 160). 152 72 AJ 234, Rapport Bingen, 1° février 1944. 153 450 AP 2, 29 mai 1944. 154 Le Monde, 28 janvier 1983.

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érudit mais hésitant, velléitaire, un peu borné, têtu par ailleurs, oscillant, heureux de son importance, (...) acceptant par patriotisme et avec courage les risques d’un rôle ingrat pour lequel rien ne le désignait qu ’ une grisaille qui n’offusquait ni n’effrayait personne »155. Portrait émanant d’un homme qui n’avait pas de relations étroites avec Bidault, ce témoignage peut être rapproché des réserves émises à Alger par André Philip, qui jugeait Bidault trop léger pour exercer de telles responsabilités156. Celui-ci s’efforça tant bien que mal d’assumer cette tâche périlleuse, mais un problème demeure : celui de ses relations avec le Parti communiste. De Gaulle dans ses Mémoires insiste sur la montée de l’influence communiste dans la Résistance que permit, selon lui, l’élection de Bidault à la tête du C.N.R. : « J’eus, bientôt, l’indication des empiètements de ce groupe (le Parti communiste), des aspérités que sa pression comportait pour Georges Bidault, des difficultés que, de son fait, je trouverais bientôt devant moi »157. Outre de Gaulle, d’autres - Rémy et Passy, en particulier dénonceront en Bidault une sorte d’allié objectif des communistes 158. Un certain nombre d’indices tendaient à accréditer la thèse d’une connivence, où certains voyaient le signe de l’ambition de Bidault. Au sein du B.I.P., l’une de ses plus proches collaboratrices était Annie Hervé, qu’il avait connue petite fille à Reims, et qui lui servait de secrétaire : elle était membre du Parti communiste159. Mais Bidault dira après la guerre qu’il ignorait à l’origine les convictions d’Annie Hervé, ainsi que celle de son mari, qui collaborait au B.I.P. et que, s’en étant rendu compte à la longue, il les avait éloignés160. Autre donnée suscitant la méfiance parmi certains résistants noncommunistes : Bidault était membre du Front national. A quel moment y adhéra-t-il et pourquoi ? D’après ses propos d’après la guerre, il aurait été approché par le syndicaliste Pierre Le Brun, peut-être après la première réunion du C.N.R., en mai 1943. Il ajouta qu’il avait demandé conseil à Moulin, et que celui-ci avait approuvé une telle adhésion161. Plus qu’une sympathie pour un mouvement noyauté par le P.C., sans doute faut-il voir là le souci de renforcer les liens unissant les différentes composantes de la Résistance. Quant à Bidault, il ne cachera pas dans ses Mémoires avoir recherché l’entente avec le Parti communiste : « Oui, je me suis entendu avec les communistes
J. DEBU-BRIDEL, De Gaulle et le C.N.R., Paris, France-Empire, 1978, p. 44. D. CORDIER, op. cit., p. 640. 157 C. DE GAULLE, Mémoires de guerre, tome 2. 158 Cf R. HOSTACHE, op. cit., p. 155 et 158. 159 Annie Hervé, née Noël (1917-1995), enseignante, épousa en mai 1940 le secrétaire des étudiants communistes de Paris Pierre Hervé. Entrée dans la clandetinité en juillet 1941 en compagnie de son mari, elle rentra à Libération-sud et travailla avec Bidault au sein du B.I.P. Arrêtée le jour du débarquement allié en Normandie, elle fut déportée à Ravensbrück puis à Sachsenhausen. Membre de l’Assemblée consultative à la Libération, elle reprendra ensuite son métier d’enseignante. 160 457 AP 169, document cité en note 111. 161 Id.
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pendant la guerre. Cela n’était pas une tâche facile et cela posait de nombreux problèmes épineux (...) J’aurais bien aimé connaître la recette pour faire marcher tambour battant les communistes dans la vie clandestine (...) Il m’a fallu marcher pas à pas en regardant où je mettais les pieds »162. Cette entente était cependant cantonnée dans d’étroites limites. A de nombreuses reprises Bidault cherchera à contrecarrer les velléités communistes. Ainsi, le 27 juillet 1944, quelques semaines avant la libération de Paris, le président du C.N.R. s’opposa résolument à la volonté du P.C. de créer un « Conseil central des Milices patriotiques » sous son influence directe : un tel conseil ne pourrait être que l’émanation du C.N.R. et ne pourrait agir que sous son autorité163. En fait, la prétendue sympathie de Bidault pour le Parti communiste n’était que la manifestation du souci de préserver l’unité de la Résistance. Les querelles intestines étaient en effet l’une des principales préoccupations du président du C.N.R. Ce même 27 juillet, il termina le débat en plaidant pour le maintien de cette unité : « Il tient à marquer, en terminant, le vif chagrin qu’il éprouve des difficultés devant lesquelles le bureau s’est trouvé dans cette séance. Il évoque le souvenir de ceux qui tombent chaque jour. Il n’est pas possible que leur sacrifice ne nous impose pas l’accord »164. Maintien, aussi, de l’unité entre Résistance intérieure et pouvoir gaulliste. Même s’il s’efforça de faire du C.N.R. l’autorité suprême de la Résistance métropolitaine, Bidault rappela en de nombreuses occasions que le C.N.R. était soumis in fine à l’autorité du C.F.L.N. puis du G.P.R.F. Il résumait ainsi dans une lettre à Villiers (Daniel Mayer) le rôle du C.N.R. : « Nous avons une tâche difficile à remplir ; elle consiste à animer la Résistance française, en évitant à la fois l’impuissance et l’usurpation »165. Ces équilibres difficiles à trouver entre la Résistance intérieure et Alger, entre les composantes de la Résistance, Bidault semble globalement les avoir assurés. Son goût du compromis lui attirera maintes critiques, mais au total sa conception de la présidence du C.N.R., arbitre et modérateur, contribua à calmer les conflits internes d’une Résistance aux composantes hétéroclites. Une nuance, toutefois : durant l’année où il fut président du C.N.R., Bidault n’eut que rarement l’occasion avant l’insurrection de Paris de le convoquer en séance plénière. Pour le reste, son rôle fut avant tout celui d’un intermédiaire entre la Délégation et le bureau du C.N.R., et entre ce bureau et les autres membres du Conseil national de la Résistance, c’est-à-dire entre des personnes qui ne se rencontraient pratiquement jamais. Dans ce jeu, il se montra relativement à son avantage, louvoyant habilement.

G. BIDAULT, op. cit., p. 22-23. 450 AP 2, Procès-verbal de la séance du bureau du C.N.R., 27 juillet 1944. En août, un accord sera finalement trouvé : les Milices patriotiques seraient sous l’autorité des Comités départementaux de libération. 164 Id. 165 Ibid., Constantin (Bidault) à Villiers (D. Mayer), 14 juillet 1944.
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En revanche, il apparut nettement plus effacé, voir dépassé par les évènements lors de l’insurrection parisienne d’août 1944166. En définitive, Daniel Cordier résume probablement assez bien ce qui demeurera comme le rôle historique de Bidault à la tête du C.N.R. : « La personnalité de Georges Bidault (…) évita (…) au Conseil national de la Résistance de s’ériger en contre-pouvoir métropolitain, comme certains de ses membres l’auraient souhaité. Grâce à lui, l’organisme créé par Moulin resta jusqu’au bout fidèle au général de Gaulle et à son gouvernement »167 Le 26 août 1944, Bidault, encore inconnu de la foule, défilait au côté de de Gaulle sur les Champs-Élysées. Le 9 septembre, il devenait le nouveau ministre des Affaires étrangères du gouvernement provisoire.

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D. CORDIER, op.cit., p 662-683. D. CORDIER, op. cit., p. 641.

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