Gertrude Bell- Archéologue, Aventurière, Agent secret

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Rien ne destine Gertrude Bell à devenir une des plus grandes aventurières du xxe siècle, dans l’Angleterre victorienne où elle est née. Riche et belle, elle semble promise à un mariage aristocratique… Mais la jeune femme aime le danger. Elle part à sa rencontre dans les déserts chaotiques qui s’étendent entre Damas et Bagdad. Entre 1900 et 1914, elle y devient archéologue, exploratrice, diplomate, agent de renseignement sans jamais oublier de glisser dans ses bagages robes du soir et cartes de visite. Jusqu’à sa mort tragique, en 1926. Flamboyante et spirituelle, amoureuse et excentrique, Gertrude Bell est surnommée la Reine du Désert, ou bien la Khatun, la Dame, ou bien encore la « reine sans couronne d’Irak ». Mais il faudrait plutôt dire Bell de Bagdad comme on dit Lawrence d’Arabie, car tous les deux poursuivaient le même rêve, le visage brûlé par les vents de sable et les yeux perdus dans l’horizon trouble d’un lointain qu’ils étaient seuls à voir. « Enthousiaste, intéressée, toujours passionnée par les rencontres et les événements du jour, elle laissait une impression de perpétuelle fraîcheur – plus exactement : quelle que fût sa fatigue, elle restait capable d’intéresser et de capter l’attention de quiconque venait la voir. Je ne pense avoir jamais connu personne qui fût aussi totalement civilisé, à la mesure de son immense pouvoir de sympathie intellectuelle. » T. E. Lawrence
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À Corinne

CHAPITRE PREMIER

PORTRAIT D’UNE AVENTURIÈRE


Il n’existe pas de bonnes photos de Gertrude Bell en aventurière. Celles dont on dispose sont floues ou austères. Aucune ne rend compte de la grâce, de la parole facile, de l’humour, du panache que décrivent tous ceux qui l’ont connue. Il faut donc l’imaginer, ce portrait, comme un instantané pris sur le chemin quelque part entre Damas et Bagdad, au cours d’une des cinq expéditions qu’elle a accomplies entre 1905 et 1914.

C’est l’étape. Au soir d’une journée de marche, les hommes ont dressé les tentes près d’un puits, simple trou surmonté d’une potence. Le cheval est dessellé, les mules débâtées. Leur souffle et les rires des muletiers sont la musique du moment, la musique du repos. Plus loin, on aperçoit le flanc d’un tell caillouteux, quelques buissons gris, des traces de pas, celles d’une caravane passée là la veille. Au-delà, le silence du désert.

Devant la tente principale, sous l’auvent, une table, sur la table des lauriers-roses dans un vase. Tout à côté une deuxième tente, dans laquelle on aperçoit au fond un lit de camp et une Wolseley valise, c’est-à-dire une sorte de sac de couchage fait de grosse toile et de sangles qui se replient pour faire sac. Par-dessus, une peau de mouton et une moustiquaire arrangée comme un nid de mousseline. À côté du lit, une baignoire portative en toile suspendue entre des montants métalliques ; le linge de toilette est posé sur le rebord, encore humide, et les éponges de bain flottent entre deux eaux. Sur le tapis de sol waterproof, deux malles. Celle qui sert chaque soir est sur le modèle d’une malle-cabine, qui s’ouvre comme un placard, avec ses tiroirs et sa tringle à cintres. On y voit les chemises de nuit et de jour, les pantalons de dessous, les jupons bordés de dentelles, des blouses brodées, un nécessaire de coiffure, avec ses peignes, ses brosses, des flacons. Tout au fond, protégée par une housse, une robe du soir.

Les vêtements du jour sont pendus dans un coin ; la jupe-culotte, une veste kaki, une ceinture de cuir, de hautes bottes lacées, un feutre Terai à ruban noir. Dans l’autre malle, il y a les cartes, des livres de voyage, une rame de papier, un paquet de cartes de visite, de l’encre. Rangés dans leurs étuis mais accessibles, un revolver et un fusil.

L’appareil photo est sorti de sa caisse car il vient de servir. L’image du puits, du tell et des muletiers est conservée sur une plaque de verre, avec quelques dizaines d’autres, dans une boîte métallique étanche. Dans d’autres boîtes étanches, des instruments qu’on peut qualifier de travail : un anéroïde, un théodolite, un compas, un mètre d’arpenteur, une paire de jumelles, des carnets de notes…

Un homme se tient devant le brasero, qui surveille le curry. Il a la moustache orgueilleuse, une large tunique blanche serrée à la taille, une cape de feutre et un chèche. C’est Fattuh. Cuisinier et factotum, il est l’ordonnateur de la scène, celui sans lequel ne peut exister cette harmonie du soir. Près de lui, des étuis et des housses où sont rangés les couverts d’argent, le service en porcelaine, les nappes blanches, les plateaux de service. À ses pieds, un chien, le nez levé, attend qu’on lui jette les restes.

Plus loin, le petit groupe des muletiers et le gros des bagages – provisions de riz et de conserves pour un mois, outres de cuir pleines d’eau… Les hommes restent à l’écart, mais leur conversation parvient nettement jusqu’à la tente, et ils n’éprouvent aucune gêne à rire fort. Ils savent que tout à l’heure, à la nuit noire, la dame, la Khatun, viendra auprès de leur feu partager avec eux des histoires du désert.

Parmi eux, il y a le guide. Il est l’élément instable de la caravane puisqu’il ne l’accompagne que pour quelques étapes. Il se doit d’arborer un air guerrier, que renforcent les cartouchières croisées sur sa poitrine. Sous le pan du keffieh qui lui tombe sur le front, le regard est en alerte ; il a conscience qu’au-delà du tell, le vide apparent du désert recèle un autre campement, caché derrière un pli de terrain, celui-là composé de tentes de laine noire dont un cheik est le seigneur. Demain, il faudra aller à sa recherche et se présenter pour se mettre sous sa protection ; la Khatun fera alors les salutations d’usage, parlera de la grandeur de l’Angleterre avant de lui remettre un petit carton blanc avec son nom inscrit en noir dessus. Son hôte, devenu responsable de sa sécurité, fera tuer pour elle un mouton, et la soirée se passera à ripailler en parlant politique.

Mais ce n’est pas encore le moment. Ce soir, Miss Bell campe seule, et tient à terminer sa correspondance avant l’heure du dîner. Assise à la table, une cigarette égyptienne à la main, elle regarde distraitement les lauriers roses qu’elle a elle-même mis dans le vase. Devant elle, son writing case, son nécessaire à correspondance.

Elle a changé depuis Bucarest, mais elle n’est pas moins belle. Sous ses pommettes hautes, les joues se sont creusées, et ses traits en ont acquis une finesse que sa pâleur de rousse accentue. Ses épaules aussi ont perdu leur rondeur, mais la minceur de la silhouette n’a rien de fragile ; on devine la souplesse et les muscles solides de la cavalière. On ne voit rien de ses cheveux cachés sous le keffieh noué en turban, à l’arabe.

C’est la fraîcheur de sa tenue qui frappe, à cette heure du jour. On croirait qu’elle a passé l’après-midi dans son cabinet de toilette. Elle vient de prendre un bain chaud, mais y aurait-il eu une rivière à proximité, même glacée, c’est là qu’elle se serait lavée, car elle a avec elle son costume de bain, quelque part dans la malle-cabine. Le corsage est immaculé ; une cravate noire est nouée sous le col et la taille est soulignée par une large ceinture de même teinte passée sur la jupe. Comme le soir tombe, une fourrure est posée sur ses épaules, en prévision du froid à venir.

La cigarette égyptienne est consumée. Miss Bell l’écrase à regret sous sa bottine, prend son porte-plume à réservoir, et commence : « Darling Father… »

 

Ce portrait aurait pu être peint en 1905 ou bien en 1914, seuls les sentiments de l’aventurière ont changé entre ces deux dates – à l’enthousiasme des premières années succédera un jour le désespoir, mais c’est un autre chapitre. Pour l’organisation, elle restera la même tout au long de ses neuf années d’aventures extrêmes.

Faut-il croire sans réserve au tableau ainsi construit ? La réponse est dans sa perfection même, suspecte pour être trop conforme à l’image que Gertrude Bell veut donner d’elle. Il y a une part d’illusion, donc, dans la description qui précède, orchestrée par celle qui est au centre de la scène. C’est elle qui l’a enrichie de toutes ces bagatelles essentielles qui enchantent le regard, et s’il est rare de pouvoir pénétrer à ce point dans l’intimité d’un aventurier, homme ou femme, des années 1900-1910 – de connaître jusqu’à la présence de dentelle sur ses dessous –, l’intrusion est ménagée par la narratrice, en illustration de son principe qui reste le même en plein milieu du désert et dans une chambre d’hôtel : « Vous n’imaginez pas comme un site peu prometteur peut se changer en un petit chez-soi confortable dès que les tentes sont montées et les chevaux attachés. »

Tous les détails du chez-soi sont donc donnés, et pour commencer le volume des bagages, que Gertrude annonce elle-même : sept bêtes de bât avec trois muletiers montés sur deux chevaux et un âne, deux tentes, une cantine, un mois de provisions, deux malles, remplies surtout de matériel de photographie, quelques livres, une liasse de cartes, et « ce luxe minimum dont les plus austères des voyageurs ne peuvent se passer… ».

De ce minimum, Miss Bell ne donne pas une liste qui serait en quelque sorte le trousseau d’une exploratrice, car il ne s’agit pas pour elle de livrer un mode d’emploi. On peut le déduire, cependant, des menus actes qu’elle juge indispensable d’accomplir où qu’elle soit. Ainsi apparaissent au fil des lettres des objets qui en viennent à prendre la valeur de personnages secondaires tant on s’habitue à les voir surgir entre deux anecdotes, deux réflexions sur la situation politique du Moyen-Orient.

Parmi les plus souvent cités, diverses pièces de vêtements, on l’a deviné.

Les aventurières du XIXe siècle ont toutes accordé beaucoup d’importance à la description de leur costume, mais surtout pour informer leurs lecteurs qu’elles n’avaient à aucun moment commis le sacrilège de porter des pantalons masculins – ainsi restaient-elles respectables malgré le mode de vie qu’elles avaient choisi. Gertrude adopte la même prudence, mais elle y ajoute des audaces qui n’appartiennent qu’à elle. On croirait parfois une modiste sous le coup d’une inspiration créatrice : « Je suis en lin et en kaki, ce dernier sous la forme d’un veston d’homme de prêt-à-porter, si large que le moindre vent peut y souffler, et très comfy, avec de grandes poches bien profondes… » Sous-entendu : on peut lui faire confiance pour changer cette vulgaire veste « de prêt-à-porter » en un accessoire du dernier chic grâce, par exemple, à une large ceinture de cuir. La jupe est toujours du modèle qu’elle s’était fait tailler à Jérusalem, sans rien qui rappelle l’effroyable pantalon ; sur les rares photos qui la montrent ainsi vêtue, on peut constater que les fronces des hanches et l’ampleur des plis garantissent en effet la féminité de la cavalière en toutes circonstances. Quant aux commandes vestimentaires que Gertrude passe à Florence ou Elsa, elles ne sont pas moins minutieuses parce qu’elles traitent de tenues pratiques : « Pourriez-vous envoyer chercher un chapeau de feutre pour monter à cheval, bien large (mais pas à calotte double), avec un ruban de velours noir tout autour, dont les bouts doivent être droits. »

Contrairement aux diverses pièces du costume, la baignoire n’est jamais décrite, mais le bain si souvent mentionné qu’on devine que ce meuble est le prolongement naturel de Gertrude : « Un splendide coucher de soleil, la nouvelle lune et le calme absolu… et je n’ai fait que profiter du plus grand luxe de mon campement – mon bain chaud du soir ! Il n’y a pas de mots pour en décrire les délices ! » On se doute qu’il n’est pas toujours possible en plein désert syrien de se baigner tous les soirs ; en ce cas, Gertrude n’oublie jamais de le préciser : « Les chevaux étaient assoiffés après leur journée de marche et il n’y avait pas assez d’eau pour que je puisse prendre un bain – quelle malchance ! »

Accessoires indispensables de la baignoire, ces éponges de bain dont on connaît l’existence à cause du petit accident qui les a affectées un jour d’hiver de 1905 au pied du djebel Druze : « Il a fait dix degrés sous zéro la nuit dernière, si bien que mes éponges ont gelé en une seule masse et malgré le grand soleil, elles n’ont pas commencé à fondre avant midi. »

À la distinction de la toilette répond le raffinement de la vie quotidienne. Pas de gamelle en fer-blanc dans le campement de Miss Bell, en tout cas pas de visible. Le repas est toujours servi sur une table, dans un service de porcelaine – cela, on le sait grâce à l’écrivain Vita Sackville-West qui se souviendra l’avoir vue arriver à Constantinople, au terme d’une expédition, avec « toutes les robes du soir, vaisselle fine et linges de table qu’elle tenait à emporter dans ses vagabondages ».

Le menu est à la hauteur du décor. Aussi sauvage que soit l’environnement, la gastronomie n’est jamais oubliée : perdrix, lièvre, poisson frais, mais aussi curry, irish stew, « croquettes de viande frites », de « très bonnes petites saucisses de mouton », de « délicieuses côtelettes d’agneau »… Elle pose ce principe avant même le départ : « Le choix d’un cuisinier est très sérieux, et je fais mes recherches avec un grand soin. »

La présence du chien est presque aussi indispensable que celle du cuisinier. Elle donne un sentiment de confort et de sécurité au tableau comme dans les grands portraits de famille de la Merry Old England. Gertrude prend soin de suggérer qu’elle l’emmène moins pour ses qualités de gardien que pour son charme : « J’ai un chien, un très beau chien de la région. Il dort dans ma tente et il est absolument adorable. Il est jaune. Son nom est Kurt, ça veut dire loup en Turc. »

Le bouquet de fleurs joue le même rôle, mais il est plus souvent mentionné, peut-être parce que suspect d’aucune utilité. Il change selon l’étape, iris, anémones bleues et rouges, cyclamen, lauriers-roses… Tandis que les hommes montent le campement, Gertrude explore les alentours ; les fleurs ne sont pas l’objet premier de son inspection, mais il en est toujours quelques-unes qui reviennent avec elle jusqu’à la tente, chargées de parfaire le « chez-soi », ou destinées aux bagages. Ainsi sur une rive du Tigre, en avril 1909, après trois mois d’expédition, dans une plaine aride où sourd une eau saumâtre, elle trouve de petites herbes fleuries séchées sur pied. Qui d’autre aurait remarqué ces tiges jaunâtres et ces pétales translucides ? Elle en ramasse des graines et les enferme dans un papier pour les envoyer plus tard à Albert, le jardinier de Rounton Grange. Les instructions seront précises : il faudra les repiquer dans la rocaille, près de l’étang aux nénuphars – « Je pense que ce sont des annuelles, en fait je ne vois pas ce qu’elles pourraient être d’autre dans un endroit où les étés sont si cruels ».

 

Si graines, éponges et rubans coupés droit ou non occupent beaucoup de place dans la correspondance de Gertrude, c’est surtout par comparaison avec le peu d’attention qu’elle accorde aux objets essentiels, ceux qui distinguent les bagages d’un explorateur de ceux d’une excursionniste : médicaments, argent ou objets de troc, cartes, revolver, tous traités comme s’ils étaient inévitables mais vulgaires.

Elle mentionne la présence d’armes dans ses malles, pourtant, mais au détour d’un récit facétieux, dont le but est de tourner en ridicule un fonctionnaire turc, et de suggérer, une fois de plus, qu’elle sait rester féminine. Elle a caché son revolver, explique-t-elle, au fond d’un tiroir de la malle-cabine, enroulé dans ses jupons, pour déjouer l’attention d’un douanier venu inspecter ses bagages à son arrivée à Beyrouth. L’homme, impressionné par cette dame anglaise qui ressemble à une reine en visite officielle, n’ose pas toucher aux sous-vêtements tout ornés de dentelles qu’elle décrit elle-même comme « agressivement féminines »… d’autant qu’elle prend garde à le noyer de considérations multiples sur le temps qu’il fait et les tracasseries administratives.

Donc, il y a des armes dans les bagages de l’aventurière, on s’en serait douté. Mais Gertrude précise peu après qu’elle ne les a emportées que par excès de prudence. Elle conclut ainsi la description d’une fête bédouine : « Au coucher du soleil, il y a eu une pétarade de coups de feu très impressionnante. J’y ai modestement contribué avec mon fusil ; c’est la première et je pense la dernière fois que je m’en sers. »

Miss Bell ne se sert pas de son fusil et tient à le faire savoir, mais elle se sert beaucoup de la parole – et cela aussi, elle tient à le faire savoir.

Telle est son arme : le verbe – et quelle arme ! Depuis sa première visite chez les Druzes en 1900 jusqu’à la grande aventure de 1914, il semble à la lire qu’elle a passé l’essentiel de sa vie à faire la conversation dans le désert. « En rentrant chez moi [dans son campement], je me suis arrêtée aux tentes des Beni Sakhr et j’ai dîné avec eux. It was a charming party. »

Elle s’arrête d’autant plus volontiers que l’hôte porte un titre comme bey, beg, cheik, émir… Le name dropping, pour employer une expression anachronique qui désigne un travers éternel, a changé d’objet, mais il demeure. « Vers midi deux hommes à chameaux sont venus à nous ; ils se sont révélés être Jadan, le grand cheik des Agaili, et l’un de ses hommes… » « Hier j’ai passé toute la matinée chez l’émir Abdallah. » « Le cheik et toutes les huiles m’ont rendu visite, puis ils m’ont emmenée visiter le village… »

Respecter les usages locaux n’est pas, chez Gertrude Bell, un signe d’acculturation, loin de là, mais une preuve de courtoisie mondaine. Chez les Druzes, on se tient par le petit doigt, chez les Bédouins on cite le nom de Dieu, chez le roi de Roumanie, on fait la révérence. Dans tous les cas, on reste soi-même, on se présente dans ses meilleurs atours et on laisse une carte de visite : « Je lui ai donné ma carte de visite et il m’a souhaité la bienvenue dans toutes les tentes Chammar. »

 

La correspondance de Gertrude, on l’a compris, n’a pas pour vocation de définir son nouveau statut d’aventurière, mais plutôt de démontrer qu’elle reste partout et toujours une dame. C’est dans cette perspective qu’il faut regarder son nécessaire à correspondance, le writing case, comme l’objet le plus important de ses bagages.

« Très chère mère, il est positivement absurde que je ne vous ai pas écrit depuis une semaine ; le fait est que j’ai été débordée au point de ne plus savoir où me donner de la tête… » Quand elle écrit ces lignes, Gertrude est en Mésopotamie, en plein milieu d’un voyage d’exploration de plusieurs mois, et ne compte pas atteindre un quelconque bureau de poste avant des semaines.

C’est à peine si la forme des lettres s’en trouve modifiée – seule concession aux conditions du voyage, elles présentent cette succession d’entrées par dates inaugurée sur la route de Pétra, qui se poursuit jusqu’au jour où la liasse de papier pourra enfin être glissée dans une enveloppe et confiée à une personne susceptible de la poster un jour, par exemple un ami de Fattuh croisé sur la piste et qui repart vers Alep avec le précieux paquet. Le fond, lui, reste inchangé.

Art de vivre, art de dire… « C’est si délicieux d’être sur la route à nouveau ; tellement qu’il y a des moments où j’ai même du mal à le croire. » « Quel pays enchanteur, les paysages, les gens, et comme j’ai de la chance d’être au milieu d’eux, de nouveau. » « L’Euphrate coule lentement au pied du tell, et je viens de contempler le soleil se coucher derrière les falaises blanches de l’autre rive. Je doute qu’il y ait personne au monde d’aussi heureux que moi à cette heure. »

Depuis qu’elle a renoncé au mariage, Gertrude n’a cessé de décrire sa vie à ses parents comme une suite ininterrompue de bonheurs en tout genre. Le leitmotiv ne disparaît pas avec l’entrée dans l’aventure extrême. Au contraire, il prend une force nouvelle, sans souci du décalage qu’il produit maintenant qu’il est asséné depuis les déserts les plus dangereux du Moyen-Orient.

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