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Globalisation, gouvernance et logiques régionales dans les Amériques

303 pages
Depuis une vingtaine d'années, le système mondial est confronté tant à une accélération du développement de la globalisation qu'à une résurgence du régionalisme. Le "nouveau régionalisme" qui émerge au cours de la deuxième moitié des années 1980 commence avec la redynamisation de l'intégration européenne pour devenir un phénomène à l'échelle mondiale. Le présent numéro des Cahiers du GELA-IS a choisi de se consacrer plus particulièrement à l'étude du nouveau régionalisme dans les Amériques.
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Université Libre de Bruxelles

Groupe d'Etudes Latino-Américaines de l'Institut de Sociologie (GELA-IS)

Cahiers du GELA-IS

Globalisation, gouvernance et logiques régionales dans les Amériques
Coordination: Sebastian Santander

GELA-ISf
L'Harmattan 5-7,rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L'HARMATTAN

L'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 ] 053 Budapest

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

HONGRIE

Groupe d'Etudes Latino-Américaines de l'Institut de Sociologie (GELA-IS)

Direction:
Bérengère Marques-Pereira

Equipe

de rédaction

Sebastian Santander, Sophie Stoffel

Comité

scientifique

Rosario Aguirre (Universidad La Republica, Montevideo), Kathya Araujo (Universidad Academia Humanismo Cristiano, Santiago de Chile), Armando Boito (Universidade de Sào Paulo), Anne Dubreucq (Université Libre de Bruxelles), André Corten (Université du Québec à Montréa~, Michel Duquette (Université de Montréa~, Manuel Antonio Garreton (Universidad de Chile), Patricia Gomez (Universidad de Buenos Aires), Pernette Grandjean (Université de Reims), Guy Hermet (Fondation Nationale des Sciences Politiques, Paris), Jean-Pierre Lavaud (Université de Lille I), Firouzeh Nahavandi (Université Libre de Bruxelles), Enrique Rajchenberg (Universidad Nacional Autônoma de México), Stéphane Rillaerts (Université Libre de Bruxelles), Vania Salles (El Colégio de México), Bernardo Sorj (Universidade Federal do Rio de Janeiro), Juan Soto Godoy (Universidad Academia Humanismo Cristiano, Santiago de Chile), Teresa Valdès (Facultad Latinoamericana de Ciencias Sociales, Santiago de Chile), Daniel Van Eeuwen (Institut d'Etudes Politiques d'Aix-en-Provence), Isabel Yepez del Castillo (Université Catholique de Louvain)

~ L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-7149-1 EAN : 9782747571494

TABLE DES MATIERES

Sebastian SANTANDER p. 5 Globalisation, gouvernance et logiques régionales dans les Amériques
Dorval BRUNELLE L'ALENA et la continentalisation de l'économie américaine: enjeux et perspectives Christian DEBLOCK et Sylvain TURCOTTE La zone de libre échange des Amériques maîtres à bord? Stephan SBERRO L'Union Européenne: pour le Mexique? une alternative stratégique p. 43 nord-

p. 67 : les Etats-Unis seuls

p. 101 crédible

Luis Arnalda RUBIO L'intégration centre-américaine: le modèle nord-américain Philippe DE LOMBAERDE

p. 119 entre le modèle européen

et

et Liliana LIZARAZO monétaire

p. 143 en Amérique

La problématique de l'intégration latine et dans les Caraïbes Félix PENA Le MERCOSUR développement

p. 171 face à une nouvelle étape de son

Alan FAIRLIE REINOSO La Communauté andine des nations:

p. 191 les défis à relever

Andrés SERBIN p. 219 Vers un espace sud-américain? Le long et difficile chemin de l'Amérique du sud vers l'intégration Lincoln BIZZOZERO p. 257 L'insertion internationale des petits pays. Le cas de l'Uruguay: de l'indépendance au nouveau régionalisme Claudio ]EDLlCKI p. 279 au

Trois décennies d'évolution de la politique commerciale chilienne. D'une stratégie de substitution d'importations libre-échange tous azimuts

Les propositions

d'articles doivent être envoyées à Bérengère qui les soumettra au comité scientifique: d'Etudes

Marques-Pereira

Groupe

Latino-Américaines de l'Institut de Sociologie 44 avenue Jeanne - CP 124 B - 1050 Bruxelles Tél. : +32-2-650.4065 - Fax: +32-2-646.2378 E-mail: bmarques@ulb.ac.be

Cahiers du GELA-IS,

n° 3-4,2004,

pp. 5-41.

Globalisation, gouvemance et logiques régionales dans les Amériques
Sebastian Santander*

Introduction L'intérêt porté à l'étude du régionalisme par le monde de la recherche fut important durant les années 1950 et 1960. Mais l'intérêt et l'enthousiasme pour l'analyse de l'intégration régionale chuteront à partir des années 1970 avec la montée de l'europessimisme. Depuis une vingtaine d'années, le système mondial est confronté tant à une accélération du développement de la globalisation qu'à une résurgence du régionalisme. Le « nouveau régionalisme» qui émerge au cours de la deuxième moitié des années 1980 commence avec la redynamisation de l'intégration européenne suite à l'adoption du livre Blanc et l'Acte unique européen, pour devenir ensuite un phénomène à l'échelle mondiale. A ce jour, l'Union européenne semble offrir le meilleur exemple d'un processus d'intégration régionale. A la différence des initiatives régionales qui se sont développées ces dernières décennies sur les autres continents de la planète, l'espace régional européen n'a cessé de se développer suite, notamment, à la volonté des Etats membres de faire, non sans mal, des concessions sur leurs compétences politiques. Les transferts de compétences étatiques qui se sont opérés au profit de la construction européenne ont eu pour effet de créer une nouvelle entité politique que certains, à l'instar de l'ancien président de la Commission européenne, Jacques Delors (1985-1995), ont qualifié d'objet politique non identifié (OPNI). Le développement du régionalisme en Europe occiden-

* Chercheur en sciences politiques à J'Institut d'études de Bruxelles; scsantan@ulb.ac.bc .

européennes

de J'Université Libre

6

Sebastian

Santander

tale continue à susciter un intense débat scientifique et à engendrer de nombreuses publications portant à la fois sur les aspects internes et externes du processus. L'intérêt grandissant pour l'étude de cette intégration régionale sui generis,a conduit à n'accorder qu'une attention distraite aux dynamiques régionales à l'oeuvre dans les Amériques et ailleurs dans le monde. Le présent numéro des Cahiers du CEIA-IS a choisi de se consacrer plus particulièrement à l'étude du nouveau régionalisme dans les Amériques. Les pays d'Amérique latine ainsi que des Caraibes possèdent à leur actif une longue expérience dans le domaine du régionalisme. Ils ont connu plusieurs vagues régionalistes dont la dernière s'insère dans une vague mondiale apparue vers la fin des années 1980. Depuis, et parallèlement à la réapparition du régionalisme, le système mondial est entré dans une considérable accélération du développement de la globalisation conjuguée à la remise en question de l'Etat comme seul et unique acteur de la scène mondiale. Dans le présent article conceptuel, nous chercherons à analyser les imbrications de ces trois phénomènes structurels qui constituent des éléments caractéristiques de l'ordre global post-guerre froide. Ceci nous permettra de mieux comprendre le regain substantiel du régionalisme. Différentes questions seront analysées: qu'est-ce qui distingue l'ancien du nouveau régionalisme? Le néo-régionalisme est-il un phénomène antinomique ou complémentaire à la globalisation ? En quoi ce phénomène est-il dépendant de la volonté politique des Etats? S'agit-il pour ces derniers de retrouver du pouvoir sur une scène internationale de plus en plus confrontée à une multitude d'acteurs aussi bien publics que privés? Outre la fonction qu'on lui prête pour le développement et l'insertion compétitive dans l'économie mondiale des marchés nationaux, le nouveau régionalisme a-t-il également pour vocation le renforcement de la démocratie, de la sécurité ou encore la paix entre les Etats parties? Constitue-t-il une forme de laboratoire des modes de coopération dans des domaines sensibles comme la circulation des personnes ou l'harmonisation des normes sanitaires, environnementales ou sociales? Autrement dit, le régionalisme en tant qu'espace pour l'action contribuet-il à produire de nouveaux modes de régulation dans des secteurs autres

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gouvernance

et logiques

régionales

dans les Amériques

7

que celui du seul commerce? Autant de questionsl que nous essayerons d'aborder tout au long de cet article.

Un environnement propice
balisation néolibérale

à l'essor

de la glo-

Les transformations structurelles auxquelles l'économie politique mondiale fait face depuis près de trois décennies ont occasionné un enchevêtrement constant des économies nationales et un déplacement de l'équilibre du pouvoir économique. En effet, le pouvoir du marché s'est développé aux dépens de l'autorité étatique, alors que durant la période triomphante du capitalisme, l'équilibre penchait plutôt en faveur d'une intervention plus conséquente de l'Etat dans la sphère économique prônée par le modèle dominant de l'époque, le keynésianisme. L'âge d'or du capitalisme qui correspond grossomodo à la période qui s'étend de la fin de la deuxième guerre mondiale à 1971, a vu se conjuguer le plein-emploi, d'importantes législations sociales, une vigoureuse croissance économique et une active gestion économique de l'Etat. Cet ordre économique international libéral qui émerge dans le « monde libre» sera le produit du New Deal, de la conférence de Bretton Woods, du Plan Marshall dont l'objectif est la reconstruction économique du monde après la deuxième guerre mondiale, et de la doctrine Truman qui justifie pour les Etats-Unis d'offrir à tout pays menacé par le communisme un appui militaire et économique. Cet ordre profite aux Etats développés de l'Europe occidentale et du Japon et, dans une certaine mesure, aux pays en développement, à l'instar de certaines nations d'Amérique latine. Mais cet ordre international, créé et géré sous l'égide de la pax americana,va dépérir suite au déclin relatif des Etats-Unis et à la crise

1 Nombre de réponses apportées à ces questions dans le présent article sont le fruit d'un travail de réflexion entamé il y a quelques années dans le cadre du mandat de chercheur que j'exerce auprès de l'Institut d'études européennes. Cette étude est également redevable des recherches effectuées et des débats organisés - avec la participation d'étudiants et de professeurs spécialistes du régionalisme - au profit du séminaire intitulé « L'Amérique latine: entre globalisation et régionalisme» que j'ai eu l'occasion de dispenser ces trois dernières années pour le Master if International Politics de l'Université libre de Bruxelles.

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Sebastian

Santander

internationale

des années 1970, ce qui laissera progressivement

la place à

un ordre global néolibéral2. Ceci ne signifie pas que le passage de l'économie libérale internationale des Trente Glorieuses à la globalisation néolibérale ait mis un terme aux institutions économiques multilatérales de Bretton Woods (FMI, Banque mondiale, GATT). Bien au contraire, elles acquerront de plus amples compétences dans la gestion de l'économie internationale. Les directives qui commenceront à être suivies par ces institutions à partir des années 1980 n'ont plus pour seul objet la sauvegarde du taux de change fixe, le contrôle des mouvements des capitaux, mais au contraire la déréglementation totale des économies nationales. Ce changement est en grande partie dû au désengagement du principal garant des Golden Sixties qu'étaient les Etats-Unis. Confrontée à d'importants problèmes de politique internationale (guerre du Vietnam) ainsi qu'à l'explosion de la dette fédérale, combinée à une balance des paiements de plus en plus déficitaire et à une fuite de capitaux vers des places économiques plus rentables, l'administration Nixon décide, en août 1971, de désengager les Etats-Unis de leur rôle de garant du système financier international en dévaluant le dollar et en mettant un terme au Gold Exchange Standard, c'est-à-dire à toute convertibilité du dollar en or. Etant donné que les Etats-Unis ont été les artisans et les garants de l'ordre capitaliste mondial de l'après-guerre, le flottement du dollar entraîne pour l'ensemble des Etats occidentaux des répercussions néfastes considérables3. Cela engendre un marasme monétaire et commercial qui débouchera sur une crise généralisée. L'inflation s'internationalise dans un contexte de militantisme syndical dans des conditions de quasi pleinemploi et des crises fiscales apparaissent accompagnées de réformes de l'Etat providence minant ainsi la social-démocratié. La crise s'aggrave davantage avec l'augmentation des prix des matières premières en provenance des pays en développement débouchant sur les chocs pétroliers de 1973 et de 1979. Sur fond de clivage nord-sud, l'ordre capitaliste mondial de l'après-guerre est contesté par les pays en développement qui revendiquent, dans un contexte de lutte de libération nationale, un Nouvel ordre économique international (NOEl) permettant de garantir une

2 S. Santander, 3 A. Gamble, 4 R. W. Cox,

2000, pp. 29-42. A. Payne, 1996, p. 12.

1988, pp. 277-278.

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répartition plus équitable de la richesse globale: il s'agit d'obtenir de meilleures conditions commerciales telles qu'un contrôle accru sur les multinationales étrangères et l'augmentation des prix de leurs matières premières à l'exportation. L'ordre international d'après-guerre est également confronté à une crise de type social qui s'étend de la fin des années 1960 aux années 1970. Les sociétés civiles européennes, latino-américaines et d'autres pays en développement se soulèvent contre l'impérialisme américain au Vietnam et en Amérique latine, ainsi que contre la discrimination raciale aux Etats-Unis, la culture de la société de consommation, les structures autoritaires qui subsistaient toujours dans l'Europe d'après-guerre (Espagne, Grèce et Portugal). Au désordre monétaire, à la crise pétrolière, aux luttes de libération nationale ainsi qu'à la multiplication des tensions sociales vient s'ajouter, avec la chute de Saigon en 1975, l'écroulement de la politique d'endiguement menée par les Etats-Unis, qui essuient leur premier grand revers depuis la deuxième guerre mondiale. L'idée de déclin relatif de la puissance américaine ne fait alors que se renforcer vu qu'elle perd de l'influence en Asie du Sud-Est et qu'elle recule en Amérique latine. En outre, les Etats-Unis doivent également faire face à une concurrence accrue en provenance de la Communauté économique européenne et du Japon. Ce contexte riche en événements politiques, économiques, financiers, sociaux, aura contribué à miner l'ordre international et la pax americana de l'après-guerre, ainsi que le projet politique de la socialdémocratie, créant ainsi un champ fertile au développement de la globalisation néolibérale.

La redéfinition globalisation

du rôle de l'Etat

à l'ère de la

L'offensive de la (( Nouvelle droite)) A la suite de leur arrivée au pouvoir, respectivement en 1979 en Grande-Bretagne et en 1980 aux Etats-Unis, Margaret Thatcher et Ro-

10

Sebastian

Santander

nald Reagan enclencheront une « révolution conservatrice» l'évolution du système politique et économique mondial.

affectant

Tous deux arrivent au pouvoir sur base d'un programme de nouvelle guerre froide, de confrontation avec les pays en développement et de relance économique par des politiques monétaro-libérales. Une politique d'engagement active dans les pays en développement, le militarisme et le monétarisme constituent les moyens que l'administration Reagan compte exploiter afin de reprendre le dessus dans les rapports de force qui opposent, d'une part, le Nord au Sud et, d'autre part, l'Ouest à l'Est, et de faire face à la stagnation économique. Dans ce projet est inscrite la volonté de relancer l'hégémonie américaine. Les Etats-Unis essayent donc de contrecarrer le nationalisme des pays dits du tiersmonde, qu'ils considèrent comme une étape pré-communiste, en intervenant par une aide militaire et financière en faveur des Etats et des forces contre-révolutionnaires5. En ce qui concerne les relations avec l'URSS, l'administration Reagan se lance dans une compétition militaire effrénée. En déclenchant une nouvelle course aux armements, les EtatsUnis parviennent à détourner la concentration de l'URSS dans le domaine militaire afin d'accélérer l'érosion du système économique et financier à laquelle elle faisait déjà face durant les années 1970, et enclencher ainsi sa chute définitivé. Sur le plan économique, les forces conservatrices incarnées par Thatcher et Reagan, baptisées « Nouvelle droite »7, prônent une redéfinition du rôle de l'Etat par le truchement d'un nouveau modèle de développement économique qui puise ses origines dans les thèses élaborées par des économistes tel Friedrich von Hayek, :Milton Friedman, Walter Eucken. Ces derniers qui s'opposent à la politique de la demande du keynésianisme, prônent une considérable réduction de la sphère d'intervention étatique dans le domaine économique et une politique de l'offre conduite par une orthodoxie monétariste. Alors qu'elles germaient depuis les années 1940 et n'étaient l'apanage que de cercles académiques limités, ces idées commenceront à être appliquées et à gagner une certaine notoriété dans les milieux scientifiques et politiques à la suite de la

5 M. Vaïsse,

1994, p. 128. 1993, p. 22. 1994.

6 Ch. Zorgbibe, 7 D. Kavanagh,

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crise économique internationale qui se profilait au début des années 1970 et de l'attribution du prix Nobel d'économie à Hayek et à Friedman, respectivement en 1974 et 1976. Pour sortir de la crise dans laquelle ils étaient plongés depuis les années 1970, les Etats vont progressivement s'inspirer de ces thèses et commencer à retirer leurs entraves à la dynamique du marché et aux mouvements internationaux des capitaux laissant ainsi la place à des politiques macro-économiques stabilisatrices, à la privatisation, à la déréglementation et à la libéralisation de pans entiers de l'économie permettant au capital financier transnational et aux sociétés transnationales de se déployer plus librement et induisant, par ricochet, un affaiblissement progressif du contrôle par les Etats de leur économie territoriale. Les économies en développement, à l'instar des pays latinoaméricains, vont servir de laboratoire au monétarisme-libéral. En effet, la mise en application de telles théories se fait en premier lieu au Chili à la suite du coup d'Etat de 1973 perpétré contre le socialiste Allende par l'armée de Pinochet, l'oligarchie locale, certaines multinationales américaines (IIT, Dole), la CIA et le gouvernement américain de l'époque. Ensuite, ce projet se diffuse sous les régimes dictatoriaux argentin, uruguayen, paraguayen ainsi que dans les pays d'Asie du Sud-Est avec l'arrivée au pouvoir de jeunes technocrates formés à l'Ecole de Chicago où enseigne Friedman8. Les préoccupations monétaristes se sont également imposées aux dirigeants britanniques dès le milieu des années 1970, avant même le retour au pouvoir des conservateurs en 19799. Cependant, c'est sous Thatcher et Reagan que s'opère une réelle révolution tant sur le plan monétariste que sur le plan des mentalités. Ce libéralisme monétaire ouvrira progressivement la porte à un système économique globalisé sur lequel l'Etat, bien qu'ayant contribué à son instauration, commencera peu à peu à perdre le contrôle.

8 P. C. Marquez 9 A. Gamble.,

Padilla, 1991.

1991, p. 131.

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L'érosion progressive du pouvoir étatique Le domaine des finances est révélateur de ce phénomène. La décision de laisser flotter le dollar en 1971 et la mobilité progressive des capitaux qui s'ensuivra auront pour conséquence l'instauration d'un système de change international flottant avec un pôle privé de création et de gestion de la liquidité internationalel0. La globalisation financière aidée par les nouvelles technologies de l'information - abolissant les frontières temporelles et spatiales - tout en étant liée intimement à la globalisation des échanges de biens et de services, aura été beaucoup plus brutale et importante dans le domaine financierll, constituant aujourd'hui le domaine le plus avancé de la globalisation12. La déréglementation financière a contribué à donner aux milieux financiers de la planète les moyens d'évaluer et d'anticiper en permanence les décisions des pouvoirs publics, au point de constituer un contre-pouvoir puissant et anonyme. En outre, le caractère incontrôlable du système financier par les Etats est devenu d'autant plus important que cette libéralisation conjuguée au développement des nouvelles technologies aura permis l'émergence de centaines de milliers d'investisseurs individuels. Les conséquences de ces mutations financières se sont parfois traduites par une instabilité accrue marquée par des récurrentes crises boursières et des changes, comme celles survenues dans de nombreux pays d'Amérique latine au cours de ces quinze dernières années. Les sociétés dites « transnationales» ont également su tirer profit des politiques néolibérales pour se développer et étendre leur pouvoir sur des espaces allant bien au-delà du seul cadre stato-national. Cet état de fait aura contribué à renforcer l'argumentaire d'une frange de la littérature des relations internationales qui, depuis la fin des années 1970, souligne l'affaiblissement de la souveraineté politique de l'Etat en tant qu'acteur principal de la scène internationale du fait des rapports toujours plus étroits entre les économies nationales, du poids croissant des entreprises transnationales, des organisations intergouvernementales et

10

E. Helleiner,

1994;

cf. notamment

le Sème chapitre

de ce livre.

11 D. Plihon, 12 F. Chesnais,

1997, p. 69. 1994, pp. 207-210.

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non-gouvernementales B. A l'instar du notoire conseiller japonais des sociétés transnationales, Kenichi Ohmae, certains poussent cette thèse à l'extrême. C'est d'ailleurs Ohmae qui propagea à grande échelle le concept de « globalisation» par le biais de son ouvrage La Triade.. émergenced'une stratégiemondialede l'entreprise,où il dépeint les stratégies à suivre par les entreprises confrontées à la rapidité des évolutions techniques, à l'instabilité des goûts des consommateurs et à la crainte des mesures protectionnistes afin de quitter leur territoire d'origine14. Cet ardent zélateur de l'économie globale et de l'anti-étatisme va fortement contribuer à l'idée associant la globalisation à la « fin» ou au « déclin» de l'Etat-nation. Pour ce faire, il n'hésitera pas à parler d'un « monde sans frontières »15 où l'Etat-nation en tant qu'unité d'analyse appropriée disparaît du fait que l'activité économique, dans l'économie globale, ne coïncide plus avec les liens politiques et culturels, et se voit remplacer par l'Etat-région16 qu'il considère comme la porte d'entrée dans l'économie globale. Sans abonder dans le sens d'un monde sans frontières ni Etats, on ne peut méconnaître que l'intérêt croissant des transnationales pour des cadres de déploiement plus larges que celui de l'Etat a contribué au développement d'espaces régionaux comme le montre, par exemple, le rôle joué par la Business European Roundtable (BER) - composée de 45 leaders de transnationales européennes - dans la construction de l'Union européenne. Les gouvernements et institutions européennes n'ont pas hésité, dans leur projet pour approfondir l'Europe économique, à consulter la BER. Celle-ci a encouragé la nécessité auprès des décideurs politiques de mettre en place un marché unique, une union monétaire et d'accélérer l'élargissement17. Le rôle joué par les milieux d'affaires des Amériques est également significatif. Dès le départ, ces derniers se sont intéressés de très près au projet de Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA)18. Ces entreprises organisées dans le Forum desgens d'qffaires des

13 R. O. Keohane,J.S. 14 K. Ohrnae, 15 16 K. 0 hrnae, K. Ohrnae, 1985. 1994 1996.

Nye,

1977.

17 C Chavagneux, 18 Cf. l'article

2004, p. 54. Deblock et de Sylvain Turcotte dans le présent numéro.

de Christian

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Amériques (Americas Business Forum, ABF) qui se sont vues attribuer un statut consultatif officiel par les chefs d'Etat et de gouvernement, cherchent à contribuer au débat en produisant des analyses techniques et d'information sur les objectifs stratégiques et les aspirations du secteur privé. Les travaux que l'ABF effectue ont jusqu'à présent eu une forte influence sur le façonnement du projet19. Plus de 1500 hommes d'affaires ont été impliqués dans ces rencontres à travers l'ABF. Ce Forum doit son existence à un puissant lobby américain, le Business Roundtable, qui regroupe les 200 entreprises les plus importantes des Etats-Unis. Déjà lors des négociations sur l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA, en anglais NAFTA) ce lobby avait mis sur pied une organisation influente, USA-NAFTA, pour infléchir l'opinion publique, les syndicats et le Congrès américain afin que les parties prenantes aux négociations (Canada, Etats-Unis et Mexique) aboutissent à la création d'un nouvel espace pour l'action20. Bien que les espaces régionaux possèdent leur propre logique intégratrice, force est de constater que le «nouveau régionalisme» qui sera étudié plus loin participe au processus de dénationalisation, trop souvent imputée exclusivement à la globalisation. Cette situation contribue au façonnement d'un « système monde» où les pays sont de plus en plus confrontés à l'ouverture et à l'entrelacement de leur économie. Un tel phénomène aurait pour conséquence un certain amenuisement de l'autorité de l'Etat à tel point que celui-ci connaîtrait une perte de maîtrise tant sur son territoire que sur son économie territoriale21. Néanmoins, si l'on peut affirmer que l'autorité et certaines compétences de l'Etat ont été affaiblies dans certains domaines par le processus de globalisation, les Etats ne souffriraient pas tous du même degré de perte d'autonomie en terme d'autorité qu'ils exercent sur leur territoire respec-

19 En effet, les recommandations émises par le secteur privé sont prises en compte par chacun des groupes de négociation du projet ZLEA. Lors de la rencontre ministérielle au Costa Rica en 1998, les hommes d'affaires ont noté que « plusieurs des recommandations proposées par les participants au Forum de San José se reflètent dans le mandat des équipes de négociations de l'ALCA et dans le plan d'action du sommet des Amériques de 1998» (cité par D. Brunelle, 2001, p. 7). Une de ces recommandations conceme la mise en place rapide de mesures de facilitation du commerce et les dirigeants se sont en effet entendus pour que des mesures entrent en vigueur avant même la fm des négociations.
20

J. B. Gélinas, 2000. 21 S. Strange, 1997, p.S.

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tif22. D'ailleurs, dans certains domaines il arrive que l'Etat supplante le marché ou lui impose des règles23. L'affaiblissement de l'Etat s'accompagne d'une redéfinition de son rôle. La politique économique n'est plus une politique de la demande mais de l'offre. Par conséquent, les autorités nationales, comme tendent à le prouver les pays d'Amérique latine, comptent de plus en plus sur les investissements étrangers pour leur développement économique et tentent de créer les conditions favorables à leur déploiement ou nécessaires pour éviter leur délocalisation. Les entreprises utilisent de plus en plus à leur profit la compétition entre les Etats24 pour obtenir par exemple, en échange de leurs investissements, un contrat ou une implantation industrielle. L'adoption de mesures politiques qui satisfont les investisseurs étrangers, renforce et accroît les exigences de ces derniers qui, à leur tour, engendrent de nouvelles prises de décision politiques allant dans le sens de leur intérêt. L'autonomie grandissante des sociétés transnationales25 à l'égard des systèmes économiques nationaux illustre bien le phénomène de la perméabilité des frontières qu'exprime la globalisation. Ces sociétés se caractérisent par la recherche du profit et de la rentabilité des investissements qu'elles ont consentis, ce qui conditionne bien évidemment leur implantation géographique, indépendamment des Etats. Cette implantation dépend, de plus en plus, de l' « avantage comparatif des nations »26, autrement dit d'un ensemble de facteurs permettant de maximiser leurs investissements. Ainsi, du fait des grandes quantités de flux financier qu'elles drainent, elles s'estiment en droit d'attendre de la part des Etats un cadre normatif et institutionnel stable, des réseaux de communication,

22 Ibid., p. ll. 23 Ibid., p. 13. 24 M. Telà, 1998, p. 29. 25 La définition des sociétés transnationales soulève de nombreuses difficultés; néanmoins il est possible de relever quelques traits communs. Une société transnationale (STN) a un rattachement national (siège social) et exerce ses activités de production ou de distribution dans plusieurs pays par le biais de filiales. Elle dispose d'une direction centrale qui définit la stratégie de gestion de l'ensemble maison mère/filiales Q. Baylis, S. Smith, 1999, pp. 292293). 26 M. E. Porter, 1990.

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des politiques peu restrictives sur le plan social ainsi qu'un climat socioculturel favorable. Dans cette recherche de sécurité pour leur investissement, les sociétés transnationales font pression sur les autorités publiques pour obtenir des garanties d'ordre macro-économique que seuls les Etats sont à même de remplir. Elles vont donc orienter leur investissement vers des espaces politiques ayant créé des marchés « sûrs» et réussi à mettre en place, par le truchement de politiques monétaristes de rigueur, un environnement macro-économique stable. Les entreprises transnationales vont donc, suite à leur évolution et à leur développement de par le monde, participer à créer une dépendance des économies nationales de plus en plus forte vis-à-vis du marché mondial. En effet, leur stratégie de rachat, fusion ou prise de participation qui leur permet de mieux maîtriser les processus de production, de recherche et de commercialisation, aura fortement contribué à l'apparition d'une économie intégrée à l'échelle planétaire. Elles ont ainsi acquis un rôle considérable et influent aussi bien sur la politique intérieure des Etats que sur la dynamique des relations internationales27. Mais leur expansion qui a signifié une concentration considérable de la puissance économique s'est accompagnée du développement de structures oligopolistiques dans les principaux secteurs de la production, des services et de la finance en particulier28. Les entreprises transnationales opèrent également afin de dégager des règles de droit économique international élaborées par les organisations économiques internationales (Organisation mondiale du commerce, Fonds monétaire international, Banque mondiale, Organisation de coopération et de développement économique...) et avalisées par les Etats. Une fois ces règles mises sur pied, les Etats s'engagent à les respecter ce qui contribue à contraindre leur autonomie - bien que de manière hétérogène car ces règles résultent d'un rapport de force inégal entre les Etats dans le sens où le poids de ceux-ci dans les négociations est tributaire de leur quote-part respective29.

27

S. Strange, 1991. J. Stopford, 28 P. Senarclens de, 1998, p. 75.

29

J-J. Rey, J.

Dutry,

2001.

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Un autre phénomène intéressant, relatif au partage de l'autorité de l'Etat, réside dans l'émergence du local en tant que lieu d'échange et d'interaction transnational. Le néologisme « glocalisation » est utilisé pour conceptualiser cette situation d'intégration des espaces locaux dans la sphère globale. D'aucuns pensent que la « nouvellegéographiede l'économie
globale articule[rait) moins des ensembles nationaux homogènes et compacts que des

fqyers d'accumulation et de croissanceinfra-nationaux, des régions, des villes, des métropoles»30 du fait notamment de la destination des investissements des firmes transnationales. La loyauté des firmes ne serait plus unique mais multiple31. La course vers la prospérité et la logique de la compétition conjuguée aux difficultés financières des Etats favorisent la « décentralisation ainsi que la régionalisationde la gestion des biens collectifslocaux »32. C'est ainsi que les instances régionales infra-étatiques acquièrent certaines compétences exercées auparavant par l'Etat. Pour qualifier cette situation il est fréquemment fait référence

au concept de « nouveau médiévalisme » développé par Hedley Bull33. A vrai dire, ce concept souligne de manière métaphorique que la globalisation va de pair avec la restriction de l'autonomie des gouvernements, le grignotage de l'autorité de l'Etat et la modification de son rôle, en tant qu'acteur dominant de la scène internationale, au fur et à mesure qu'il est confronté à l'émergence d'autorités concurrentes en dessous et au-dessus de lui et à la multiplication des niveaux de loyauté et d'identité34.

Le repositionnement régional

des

Etats

Confronté ainsi au caractère de moins en moins contrôlable de l'économie et à l'absence de structures mondiales satisfaisantes, les Etats vont se tourner vers des structures régionales. En effet, il s'opère à partir de la deuxième moitié des années 1980 un regain de régionalisme dans l'ensemble des continents de la planète qui va dépasser en importance et

30 P. Veltz, 31 A. Gamble,

1997, p. 59. 2001, p. 32. 1997, pp. 43-44.

32 R. Broyer,

33 H. Bull, 1995. 34 R. Higgott, 1997, p. 279.

18

Sebastiall

Salltallder

en terme d'effets intégrateurs celui des périodes antérieures35. Ainsi le système international post-guerre froide se voit de plus en plus confronté à l'émergence de nouvelles organisations régionales et à la relance de vieux accords régionaux sortis de leur léthargie. Hormis l'intégration européenne, mentionnons à titre d'illustration quelques intégrations connaissant un nouveau souffle: la Communauté andine des nations (CAN, 1969?6, le Marché commun centre-américain (MCCA, 1960)37, la Communauté des Caraibes (CARICOM, 1965), l'Union économique et monétaire ouest africaine (UEMOA, 1959), l'Association des nations d'Asie du Sud-Est (ASEAN, 1967), etc. Pour ce qui concerne les nouveaux espaces régionaux plusieurs exemples peuvent être épinglés, dont le Marché commun du Sud (MERCOSUR, 1991)38, l'Accord de libreéchange nord-américain (ALENA, 1994)39, la Coopération économique Asie Pacifique (APEC, 1989), la Communauté pour le développement de l'Afrique australe (SADC, 1992). Cette tendance n'a fait que s'accentuer avec le temps. En juillet 2003, l'Organisation mondiale du commerce (OMC) établissait que sur ses 146 membres, 143 étaient partie d'un ou plusieurs accords commerciaux régionaux. Environs 265 accords régionaux auraient été notifiés au GATT/OMC jusqu'en mai 2003, dont 138 après janvier 1995. Il semblerait que plus de 190 de ces accords seraient actuellement en vigueur et quelque 60 supplémentaires seraient opérationnels mais n'auraient pas encore été notifiés. D'après l'OMC, si les accords régionaux envisagés ou en cours de négociation sont conclus, il est estimé que, d'ici la fin 2005, le nombre total d'accords régionaux en vigueur dans le monde pourrait bien approcher les trois cents4O. Le processus de globalisation qui s'est développé depuis les années 1970 par le truchement de l'adoption de mesures politiques dans un contexte international de crise économique, servira de moteur au reposi-

35 F. Petiteville, 1997, p. 513. 36 Cf. l'article de Alan Fairlie Reinoso sur la CAN dans le présent numéro. 37 Cf. l'article de Luis Arnaldo Rubio sur le MCCA dans le présent numéro. 38 Cf. l'article de Félix Peria sur le MERCOSUR dans le présent numéro. 39 Cf. l'article de Dorval Brunelle sur l'ALENA 40 OMC, 2003. dans le présent numéro.

Globalisatioll,

gouvernail

ce et logiques

régiollales

dalls les Amériques

19

tionnement régional des Etats. En effet, l'accélération de la globalisation va permettre au pouvoir du marché de se développer au détriment de l'autorité de l'Etat. Mais, bien que la relation entre la puissance du marché et l'autorité politique de l'Etat soit souvent perçue comme un rapport de confrontation, elle se démarque également par son côté de soutien mutuel. En effet, le monde de la grande majorité des élites politiques, qui a connu durant ces vingt dernières années une restriction du débat idéologique, a fini par accepter et s'adapter au phénomène de la concurrence mondiale et du néolibéralismé1. Mais dans le cadre du bras de fer qui oppose l'autorité politique des Etats aux forces du marché global, le régionalisme va apparaître aux yeux des gouvernements des Etats de la planète comme un instrument efficace pour mieux contrôler les flux économiques transnationaux et pour atténuer les contraintes de la globalisation en essayant de les tourner à leur avantage. Il s'agit donc pour l'Etat de recouvrer en partie des marges de manœuvres économiques perdues dans le bras de fer qui l'oppose au marché et d'accroître sa puissance sur la scène internationalé2. Bien que ce «phénomène, baptisé 'néo-régionalisme: s'alimentedeflux dfvelopPés ar des p acteurslocaux,publics et privés, qui sejouent desfrontièrespour construiredes nouveaux espacesd'échangesmouvants»43, il est surtout dépendant de la volonté politique des Etats. Le régionalisme est une stratégie d'Etat44, qui comme nous l'avons déjà signalé, est souvent récupérée par des acteurs transnationaux. Certaines puissances régionales cherchent à renforcer leur poids régional et international en s'engageant dans des accords régionaux. C'est, par exemple, le cas du Brésil qui considère le MERCOSUR comme un moyen d'éviter de se laisser incorporer dans la sphère d'influence américainé5 et de contrecarrer les restrictions de son autonomie économique et politique46, ou encore des Etats-Unis dans

41 R. Higgott, 1997, p. 288. 42 Pour une confirmation de cette argumentation théorique voir les études de cas pratiques réalisées dans les ouvrages suivants:]. Gruge!, W. Haut, 1999 ; A. GambIe, A. Payne, 1996; S. Nishijima, P. Smith, 1996. 43 B. Badie, M-C Smouts, 1995, pp. 199-201. 44 M. Telà, 1998, p. 7. 45 Cf. J'article de Andrés Serbin sur la création d'un espace régional sud-américain présent numéro. 46 H. Jaguaribe, 2003, p. 25.

dans le

20

Sebastian

Santander

l'ALENA, de l'Indonésie dans l'ASEAN, de l'Afrique du Sud dans la SADC, du Nigeria dans la CEDEAO (Communauté économique des Etats d'Afrique occidentale),... Pour s'assurer leur sécurité économique, ces différents acteurs étatiques cherchent à instaurer avec leurs partenaires environnants respectifs des institutions régionales qui leur garantiraient une maximisation de leur projection tout en bénéficiant d'une structure hiérarchique leur fournissant l'autonomie voulué7. Il arrive néanmoins que la rivalité politico-militaire entre certains Etats soit telle qu'elle empêche le développement, voire même le fonctionnement, d'un projet régional existant. La tentative sud-asiatique de mettre en oeuvre la SAARC (5outh Asian AssociationjOr REgionalCooperation, 1985) n'a pas véritablement abouti par manque de volonté politique. En effet, d'une part, le Pakistan refuse d'accepter la domination de l'Inde sur la région sud-asiatique et, d'autre part, ces deux partenaires principaux sont en conflit ouvert sur la question du Cachemire. Toute intégration régionale doit donc sa naissance et, en grande partie, son dynamisme à l'engagement de ses Etats membres. En ce qui concerne les pays de moindre poids politique et économique, à l'instar de l'Uruguay dans le 1'vIERCOSUR48, le régionalisme constitue un biais par lequel ils peuvent parvenir à contraindre les Etats environnants les plus puissants à une politique coopérative. Par conséquent, le régionalisme apparaît aux petits pays comme un moyen, tant pour gagner une visibilité internationale qu'ils n'obtiendraient pas seuls, que pour modérer la domination des grands. Par ailleurs, l'insertion régionale des petits pays leur permet de bénéficier d'économies d'échelle et les pousse souvent à la spécialisation pour des questions de complémentarités entre les partenaires49. Le développement du régionalisme s'accélère donc au rythme de la globalisation, surtout quand le cadre multilatéral ne parvient pas à répondre aux problèmes et aux défis que cette globalisation soulève50.

47 C. Deblock, S. F. Turcotte, 2003, p. 19. 48 Cf. l'article de Lincoln Bizzozero et Sebastian Santander sur l'Urugua.y dans le présent numéro.
49 F. Cha.rillon, 50 S. Boisseau 2002, pp. 401-402. du Rocher, 2003, p. 143.

Globalisation,

gouvernance

et logiques

régionales

dans les Amériques

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En effet, la crise du multilatéralisme commercial à l'instar de l'échec de la Conférence ministérielle de Cancun tenue dans le cadre du cycle de Doha lancé en 2001, ou la longue paralysie des négociations de l'Uruguqy Round durant les années 1980 peuvent être des éléments favorisant l'intégration régionale. Par exemple, les négociations commencées en 1986 dans le cadre de l'Uruguay Round s'étendront sur environ sept longues années, perturbées par des tensions entre les deux plus grands acteurs économiques publics de la scène internationale, les Etats-Unis et l'Union européenné1. Ces tensions puisaient leur source dans des différends commerciaux, notamment dans le refus européen de faire des avancées dans le sens de la libéralisation du commerce agricole et des échanges de services. Mais l'Uruguay Round sera également perturbé par des tensions américano-asiatiques dont les origines résident dans les difficultés américaines de pénétrer les marchés de l'Asie orientale. Ces différentes tensions laissaient présager un échec global des pourparlers bien qu'il n'en fût pas ainsi puisqu'un accord multilatéral instituant l'OMC fut signé à Marrakech le 15 avril 1994 - ce qui allait contribuer à convertir les Etats au régionalisme. En effet, étant donné que ceux-ci s'étaient déjà ralliés à la philosophie du libre-échangisme et qu'ils avaient tourné le dos à l'idée de tout développement économique basé sur le protectionnisme, l'alternative stratégique qui leur restait pour se prémunir d'un échec probable des négociations multilatérales et, par conséquent, de se voir cantonner à un marché intérieur limité, résidait dans l'engagement en faveur de l'intégration régionale. Par conséquent, seul cet engagement permettrait, aux yeux des Etats, en quête de garanties de libre-échange, de satisfaire leurs attentes en terme d'économie d'échelle. En outre, la volonté de domination des négociations multilatérales par les Etats-Unis et l'Europe ne fait que renforcer les thèses régionalistes dans le monde. En effet, ce déséquilibre des forces dans les négociations multilatérales va pousser les Etats tiers dans l'idée qu'ils pourraient peser d'avantage à l'avenir en faisant valoir leurs positions à travers des instances collectives régionales52. Les pays du sud voient dans le régionalisme un instrument pour contrecarrer leur manque de poids dans les relations internationales. C'est ainsi que les Etats membres de l'ASEAN mis sous pression par les difficultés de l'Uruguay Round,

51 P. Winand, E. Philippart, 2001, pp. 29-55 52 G. Lafay,J-M. Siroën, 1994.

;J. Peterson,

1996, pp. 111-115.

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l'instauration de l'ALENA et du Marché intérieur européen, décident de mettre sur pied une zone de libre-échange (ASEAN Free Trade Area) pour 2008. Le MERCOSUR a également été créé pour permettre à ses membres d'augmenter leur capacité de négociation dans les instances internationales ainsi que pour mieux faire face à l'émergence de blocs concurrents. Une intégration régionale peut donc constituer une réponse au développement d'autres espaces régionaux. Cette situation d'« effets multiplicateurs» qui a été conceptualisée par la « théorie du domino »53 semble se poursuivre suite aux échecs successifs des sommets de l'OMC, comme à Seattle en 1999 ou à Cancun en septembre 2003, incitant les pays à privilégier la voie régionale. Mais la crise du multilatéralisme ne suffit pas à expliquer le regain régionaliste. En effet, l'essoufflement économique accusé par les Etats-Unis durant les années 1980 va propager l'idée du déclin américain favorisant ainsi la relance ou la mise sur pied de nouvelles intégrations régionales54. En effet, confrontés à la concurrence de plus en plus importante de la Communauté européenne et du Japon, les Etats-Unis vont voir dans les groupements régionaux une solution à leurs problèmes économiques. C'est ainsi que parallèlement à son engagement en faveur du multilatéralisme et du bilatéralisme, l'Administration républicaine de George Bush (senior) cherchera à « développer un réseau stratégique d'accords de libre-échange» avec différentes régions du monde. Les Etats-Unis prévoient alors la création d'un grand marché libre nordaméricain (ALENA), proposent une alliance économique à l'échelle de l'hémisphère des Amériques et s'engagent dans le Forum de coopération économique de l'Asie-Pacifique (APEC). L'idée sous-jacente de la stratégie américaine consiste à mettre sur pied des accords régionaux de libreéchange ouverts devant redynamiser le commerce et l'économie des Etats-Unis, tout en favorisant l'intégration de la planète dans un cadre fait de normes et de comportements - juridiques, économiques, commerciaux, politiques et même culturels - qui devraient s'inspirer de la « démocratie de marché» nord-américaine55. A l'heure actuelle, les EtatsUnis continuent à promouvoir leur projet de créer un bloc commercial à l'échelle des Amériques en dépit du fait que les attentats du 11 septembre

53 R. Baldwin, 54 B. Hettne,

1993. 1999, p. 14. 1994, p. 13.

55 A. Valladào,

Globalisation,

gouvernance

et logiques

régionales

dalls les Amériques

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2001, la guerre en Afghanistan et en Irak les aient quelque peu éloignés de l'Amérique latine et des Caraibes.

Le néo-régionalisme globalisation

: réponse

stratégique

à la

et à la crise de la gouvernance

mondiale?
Ces différents processus d'intégration qui émergent à partir de la deuxième moitié des années 1980 ne se déroulent pas de manière uniforme et chaque espace régional se développe dans un contexte qui lui est propre. Autrement dit, il existe une multiplicité de formes d'intégration régionale qu'il convient de différencier. En effet, « les logiques
intégratrices peuvent différer ftrtement d'une organisation régionale à l'autre selon qu'elles poursuivent ques communes un oo/ectif strictement commercial, qu'elles comportent des politi-

de développement,

ou qu'elles rassemblent

des pqys du nord ou des pqys

du sud»56. Certains regroupements régionaux connaissent une charpente institutionnelle uniquement intergouvernementale, à l'instar par exemple de l'ASEAN et du MERCOSUR. Alors que d'autres rassemblent tant des institutions intergouvernementales que supranationales comme l'illustre l'intégration européenne. C'est dans ce dernier type de schéma que les Etats perdent, de manière consentante, le plus de prérogatives au profit d'institutions communautaires ou encore locales, affectant ainsi leur souveraineté politique. Autrement dit, « l'effectivité de la fonction gouvernante s'apprécierait à des niveaux multiples (multi-level governance), l'Etat-nation étant, avec l'échelon de l'Union et de plus en plus avec celui des collectivités locales, un niveau de décision parmi d'autres »57. Comme nous l'avons déjà souligné, les nouvelles dynamiques de regroupement régional sont actives sur tous les continents. Rares sont les régions du monde qui ne se trouvent pas entrelacées dans un ou plusieurs de ces processus. Cependant, il est important de remarquer que les groupements régionaux ne présentent pas des niveaux d'ouverture économique semblables. Ce niveau d'ouverture dépend souvent du degré de sensibilité des secteurs. En effet, si l'on considère les négociations en cours pour l'instauration d'une zone de libre-échange entre le Marché

56

J. Ténier, 57 B. Badie,

2003, p. 10. 1999, p. 101.

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commun du sud et l'Union européenne, il est intéressant de constater que le premier ensemble régional présente un degré d'ouverture plus avancé dans le domaine de l'agriculture alors que c'est dans le domaine des services que s'illustre plus particulièrement le second. Si l'on compare maintenant le degré d'ouverture de la Communauté andine à celui du :MERCOSUR, on observe que les tarifs douaniers extérieurs moyens sont plus élevés dans le premier ensemble. Le champion du régionalisme ouvert serait l'APEC, qualifiée par ses membres d' « intégration économique régionale sans discrimination contre des tiers ». Son désintérêt pour tout formalisme institutionnel ainsi que son souci de faire résulter la libéralisation des échanges entre les associés d'un processus d' « unilatéralisme concerté» fait de celle-ci l'un des espaces régionaux les plus conforme à la logique de la globalisation. D'aucuns qui considèrent l'APEC comme une mini-OMC58, voient en elle une voie de conciliation des multiples accords régionaux et du système multilatéral59. Malgré l'existence de degrés d'ouverture économique dissemblables qui frappent les accords préférentiels, le régionalisme post-guerre froide constitue moins un obstacle qu'un pas en faveur de la globalisation. En fait, le point commun à tous les projets d'intégration ou de coopération régionale réside dans leur engagement en faveur d'un régionalisme ouvert et libéral dont l'objectif consiste à prendre des mesures en faveur de l'élimination des obstacles au commerce au sein même de la région tout en s'abstenant d'augmenter les barrières tarifaires extérieures par rapport au reste du mondéo telles que celles prévues par les règles économiques multilatérales incarnées dans l'article XXIV du GATI/OMC. Les accords préférentiels ont pour philosophie de permettre aux Etats et aux entreprises d'ouvrir leur économie de manière graduelle afin de mieux se préparer à la concurrence extérieure, autrement dit de contribuer à la mise en place d'un marché global intégré. Cependant, il arrive que certains de ces accords engendrent des effets non

58 L'APEC serait un mini-OMC dans ce sens où il doit faire face à des défis semblables à ceux de l'OMC qui sont enracinés dans d'importantes disparités de richesse et de croissance, de rivalités politiques, de différences culturelles et de passé historique (H. Siebert, R. Langhammer, D. Piazolo, 1996, p. 46). Cette même constatation est tout aussi valable pour l'ALENA que pour le projet de la ZLEA. 59 R. Garnaut, 1997. 60 A. Gamble, A. Payne, 1996, p. 251.

Globalisation,

gouvernance

et logiques

régionales

dans les Amériques

25

désirés, à savoir une éviction d'échanges au détriment du reste du monde. Ce fut notamment le cas du Mexique par rapport à l'Union européenne. En effet, en adhérant à l'ALENA, le Mexique a fait dépendre de manière considérable son commerce du marché des Etats-Unis, faisant ainsi perdre aux entreprises européennes d'importantes parts de marché61. Ce type d'effet pervers62 a fait dire à tout un courant de pensée que les accords régionaux étaient une réaction à la globalisation et pouvaient même constituer une menace pour le multilatéralisme et le devenir de l'OMC63. Mais que penser alors de cet autre phénomène régionaliste qui tend de plus en plus à se propager: l'appartenance de certains pays à plusieurs accords régionaux. Ce phénomène ne contribue-t-il pas plus à développer le processus de libéralisation multilatéral qu'à le menacer? Ceci est d'autant plus vrai que de tels accords préférentiels tendent à se multiplier et à s'interpénétrer, comme l'illustre l'appartenance des EtatsUnis à l'ALENA et à l'APEC, ou les accords commerciaux tissés par le Chili avec l'APEC (1989), le MERCOSUR (1996), l'Union européenne (2002), les Etats-Unis (2002)64. Il ne faut pas non plus oublier que certains espaces régionaux cherchent également à tisser des liens commerciaux avec d'autres blocs régionaux. L'Union européenne (DE) se montre également très active dans la conclusion d'accords préférentiels avec différentes régions du mondéS: elle a signé un Accord-cadre pour créer une zone de libre-échange avec les pays du MERCOSUR66, elle cherche le dialogue avec la CAN ainsi qu'avec l'ASEAN au sein de l'ASEM (Asia/Europe Meeting). En outre, elle a fait le nécessaire pour établir de

l'accord que l'UE a souscrit le 23 novembre 1999 avec le Mexique afm d'établir une zone de libre commerce a, notamment, pour objectif de rééquilibrer à terme la position européenne dans le marché mexicain. Cf. l'article de Stephan Sberro sur le partenariat stratégique entre le Mexique et l'Union européenne dans le présent numéro. 62 L'analyse économique dégage traditionnellement deux types de conséquence de l'émergence d'accords régionaux: la création et l'éviction d'échanges commerciaux. Pour un approfondissement de ce débat, voir j-M. Siroën, 1999. 63 J. Bhagwati, A. Panagariya, 1996. 64 Cf. l'article de Claudio Jedlicki sur le Chili dans le présent numéro. 6S Pour une analyse des relations entre l'UE et l'Amérique 2002 66 S. Santander, 2002. latine, voir D. Van Eeuwen,

61 Cepenrumt

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nouvelles relations avec les pays d'Afrique, des Caraibes et du Pacifique (ACP) afin qu'elles soient en conformité avec la philosophie libérale de l'OMe. Ces relations doivent, dans un premier temps, inciter les pays des ACP à créer des espaces d'intégration régionale pour, dans un deuxième temps, mettre en place des zones de libre-échange entre ces nouveaux espaces régionaux et rUE, connues sous l'appellation d' « Accords de partenariat économique régionaux» (APER)67. Un autre cas de figure apparaît avec le MERCOSUR. Les Etats membres de cet espace l'ont doté d'une stratégie de relations extérieures activé8 qui cherche à diversifier ses relations commerciales en nouant des liens avec des pays tiers dans le cadre de l'Accord latino-américain d'intégration (accords avec le Chili, la Bolivie, le Mexique, le Pérou, et, dernièrement, en décembre 2003, avec la CAN), avec rUE, ainsi qu'avec les pays de l'ALENA. Tous ces réseaux constituent un moteur pour les relations commerciales internationales et un lacis favorable au développement du commerce international. De toute manière, en organisant l'aménagement d'un espace régional par le biais de politiques économiques de restructuration, les Etats contribuent à la philosophie et aux logiques de la concurrence économique inspirées de la globalisation, puisqu'ils créent des économies d'échelle devenues nécessaires, dans un contexte de plus en plus confronté à une économie de l'exportation, afin de surmonter le handicap d'un marché intérieur limité et favoriser la compétitivité des entreprises. En outre, les accords régionaux sont devenus des espaces de prédilection pour la mise en application des politiques d'ajustements structurels administrées, généralement aux quatre coins de la planète, par les institutions de la globalisation incarnées dans le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque Mondiale (BM)69, afin d'instaurer des environnements macro-économiques stables favorables au développement de la crédibilité des pays d'une région vis-à-vis de l'extérieur, en particulier des investisseurs potentiels. La mise en place d'accords préférentiels avec des pays voisins occasionne ainsi pour l'Etat une discipline en matière de

67 Sur ce sujet, voir Commission européenne, 14 juin 1999 et les articles 28, 29 et 30 de la Section 3 de l'accord de Cotonou qui portent sur la coopération et intégration régionales a. Berthelot, 2000, F. Grignon, 1999). 68 G Hillcoat, 1997. 69 M. Telà, 2001, p. 8.

Globalisation,

gouvernance

et logiques

régionales

dans les Amériques

27

politique économique dont l'objectif est de compenser collectivement au niveau régional la perte d'autonomie nationale comme dans le cas des pays d'Amérique latine70. Bien que traditionnellement peu enclin à faire l'éloge des accords préférentiels, le FMI et la BM ont reconnu leur utilité pour mieux favoriser la diffusion des préceptes de l'économie néoclassique qui caractérise la globalisation 71. La globalisation incite donc à la régionalisation. C'est d'ailleurs pour cette raison qu'il faut aujourd'hui parler de « néo-régionalisme» car l'ancien régionalisme reposait sur un modèle de développement économique en vase closn. Le cas des pays d'Amérique latine et des Caraibes illustre parfaitement cette situation. Depuis la dépression des années 1930 jusqu'aux années 1970, ces pays s'étaient considérablement retirés du marché international pour mettre sur pied des politiques industrielles dont les composantes fondamentales furent la substitution des importations et l'orientation vers le marché intérieur sous la protection et la promotion de l'Etat. Pour contrecarrer l'exiguïté des marchés nationaux et permettre d'étendre leurs politiques nationales de substitution d'importation, les Etats optèrent pour des accords régionaux. Ces derniers devaient protéger le marché latino-américain (pacte andin, Association latino-américaine de libre commerce) et caribéen (CARIFTA) de la concurrence internationale. Toutefois ce régionalisme introverti, qui, dans un premier temps, parvient dans une certaine mesure à accroître le commerce intra-régional et l'interdépendance économique, échoue essentiellement pour quatre raisons. Cet échec est tout d'abord dû au modèle développementaliste73. Les progrès de l'industrialisation ont dépendu d'une importation de capitaux qui n'a pas été compensée par des exportations de biens manufacturés car ceux-ci n'étaient pas compétitifs au plan international. En outre, les exportations traditionnelles de produits primaires ont été pénalisées par la surévaluation des taux de change. Les économies nationales ont donc été confrontées à un grave déséquilibre de la balance des paiements et à de fortes pressions inflationnistes. Ce modèle a contribué à la crise de la dette et à la décen-

70 N. Phillips, 71 A. De n

2000, p. 286. M. Kelly (mars 1992), cités par F. Benaroya, 1995; Alternative Sud,

La Torre,

1996, p. 10. B. Hettne, 2001, p. 12;J. H. Mittelman, 2000, pp. 112-113.

73 O. Dabène,

1997, pp. 42-43.

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nie perdue des années 198074. La deuxième raison de cet échec renvoie à la question de la complémentarité des économies latino-américaines: les pays du sous-continent éprouvaient des difficultés à s'intégrer car leurs marchés étaient concurrentiels et non complémentaires - raison pour laquelle les accords régionaux actuels se veulent « ouverts »75 au commerce mondial. Ensuite, l'intégration était essentiellement axée sur le marché intérieur: l'industrie fut protégée de la concurrence extérieure par des entraves tarifaires et surtout non tarifaires, ce qui ne facilitait pas le développement de la logique régionale. Enfin, historiquement, les processus d'intégration en Amérique latine ont été marqués par l'absence d'une réelle volonté politique: la moindre difficulté suffisait pour recourir à des mesures nationalistes, surtout sous les régimes militaires dictatonaux. L'échec des politiques développementalistes poussera les pays à réformer radicalement leur modèle de développement. Des politiques monétaristes austères se sont progressivement imposées en Amérique latine. Alors qu'un premier essai fut réalisé sous les dictatures militaires des années 1970 (cf. Ùifra),une nouvelle vague de politiques monétarolibérales gagnera les pays d'Amérique latine coïncidant avec la transition démocratique des années 1980-90. Ces dernières, tout droit sorties du « consensus de Washington »76, dont le but final visait la réinsertion des économies dans le marché international, ont donné lieu à l'ouverture unilatérale des marchés, à une course à la privatisation d'entreprises publiques, à la déréglementation et à la libéralisation des activités économiques, à des politiques macro-économiques stabilisatrices pour capter l'investissement étranger direct (lED) et à une profonde réforme de l'Etat77. Ces politiques vont coïncider avec le régionalisme « ouvert» des années 1990 : les pays, en se regroupant, dépassent les rivalités nationalistes héritées du passé et essayent ensemble de favoriser un décollage économique. Ainsi, à la combinaison « développement introverti - intégration fermée - Etat fort» succède un nouveau type de combinaison:

74 C. von Wuthenau, 75 Cepal, 1994.

1996, pp. 12-13.

76 Cette expression fait référence aux nouveaux modèles de développement des années SO en Amérique latine qui ont été imposés par les circonstances, les institutions fmancières internationales et les Etats-Unis O. Williamson, 1990). 77 A. Gana, 1994, p.67.

Globalisation,

gouvernance

et logiques

régionales

dans les Amériques

29

« développement

extraverti - intégration régionale ouverte - Etat IDÏni-

maliste »78. Ces réformes économiques libérales adoptées par les pays d'Amérique latine et des Caraibes ont engendré une convergence de vues entre le nord et le sud de l'hémisphère incitant ainsi les Etats-Unis à se rapprocher de leur continent. En effet, ces derniers lanceront à la suite de ces réformes une série d'initiatives régionales sans précédent, dont l'objectif sera la mise en place d'un programme de partenariat économique avec leurs voisins hémisphériques 79 axé sur l'ouverture commerciale et l'initiative privée. Ainsi, le régionalisme post-bipolaire s'est vu ajouter le dénominatif « néo » pour permettre de faire le lien avec le contexte idéologique international de l'après-guerre froide, c'est-à-dire avec la globalisation néolibérale. En effet, la « globalisation des mécanismes de marché a condamné au reflux toutes les stratégies de développement en vase clos, la nouvelle congruence libérale des politiques économiques [cf. supra] a facilité beaucoup plus activement que par le passé les postures d'ouverture régionale »80. C'est donc pour ces raisons qu'il est préférable
néo-régionalisme

de parler de

que de régionalisme quand il est fait référence à

la propension régionaliste actuelle. En fin de compte, la tendance à la régionalisation peut être perçue comme une étape intermédiaire entre l'Etat et le libéralisme engendré par la globalisation. Le néo-régionalisme et la globalisation ne sont pas des processus antinomiques. L'analyse portant sur le fait de savoir si le développement d'accords régionaux favorise ou érode le système
libéral d'échanges internationaux s'est longtemps

-

et encore

à l'heure

actuelle - focalisée sur la politique

commerciale

sans tenir compte

d'autres facteurs tels que la mobilité du capital81. Il est important de constater que si les Etats sont amenés à introduire des politiques

78 G. Rosenthal, 1991, pp. 60-65. 79 En mai 1982, les Etats-Unis lancent l'Initiative pour le Bassin des Caraibes avec les pays de la Caraibe; en janvier 1988, ils signent un accord de libre-échange avec le Canada Q'ALE) ; en janvier 1994 ils parviennent à créer l'ALENA. Actuellement, ils prévoient la création d'une Zone de libre-échange des Amériques dont l'idée fut lancée en 1990 avec l'Initiative de l'Entreprise pour les Amériques du président Bush (senior). 80 F. Petiteville, 1997, p. 515. 81 R. Higgott, 1997, p. 281.

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Sebastian

Santander

d'intégration, c'est pour détourner à leur profit des investissements directs étrangers. Une fois de plus, ils usent ainsi de la dérégulation financière internationale mise sur pied avec l'avènement de la globalisation. Par conséquent, si la globalisation consiste à la fois en une série de processus et une idéologie de gestion économique, le régionalisme doit être compris comme une manifestation de la globalisation, et les deux évolutions se renforcent mutuellement82. Néanmoins, comme nous l'avons déjà indiqué plus haut, bien qu'elles soient en phase avec la philosophie libérale de la globalisation, les thèses régionalistes apparaissent aux yeux des Etats comme un moyen d'avoir une prise sur celle-ci d'autant plus si le cadre multilatéral n'est pas à même d'apporter des solutions aux problèmes et défis qu'elle engendre. En effet, le nombre réduit d'acteurs, la proximité géographique et les liens parfois étroits entre les économies des pays permettent d'approfondir, au niveau régional, ce qui pour l'instant ne peut plus l'être au niveau mondial. L'échec des négociations commerciales à Cancun n'est pas uniquement perçu par les Etats comme un revers pour une plus importante libéralisation du commerce au niveau planétaire, mais également comme une menace supplémentaire pour la gouvernance mondiale. Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, les relations internationales obéissent à une armature de règles et de traités internationaux. Cet ensemble de règles, souvent perçu comme une toile d'araignée permettant, dans la mesure du possible, de rapprocher les Etats de la planète, a été tissé autour des Nations Unies et des organisations qui en découlent. Malgré les faiblesses et les échecs qu'on lui prête, cette organisation a pu mettre sur pied un ordre international minimal afin de contraindre les Etats, y compris les plus puissants d'entre eux, à une politique de coopération. Le cadre multilatéral fournit, dans les limites du possible, un espace permettant la gestion collective de la planète. Aujourd'hui l'architecture juridique mondiale est remise en question et l'unilatéralisme, notamment celui des Etats-Unis, se développe. D'une part, le refus de Washington de ratifier le protocole de Kyoto pour l'instauration de règles environnementales, le Traité contre les mines anti-personnelles, l'accord sur l'instauration de la Cour pénale internationale, et, d'autre part, l'intervention militaire en Irak sans résolu-

82 Ibid., p. 280.