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Gouverner, Diriger, Guider, Tout un art

De
270 pages
Qu'est-ce qui fait qu'un homme est un vrai dirigeant, un chef que l'on a envie de suivre ? L'auteur nous invite ici à découvrir les qualités essentielles de personnages qui ont marqué l'histoire, tant en Occident qu'en Orient et qui ont su s'imposer pour diriger leurs concitoyens. Aujourd'hui encore, nous avons besoin de présidents, de dirigeants et de chefs assez humbles pour méditer les enseignements de ceux qui les ont précédés...
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Gouverner,
Diriger,
Guider,
ToutunartLettresCoréennes
Déjà parus
JO Jong-nae, La chaîne des monts Taebaek (Tome 10
L’armistice),2007.
JO Jong-nae, La chaîne des monts Taebaek (Tome 9 Ah ! Le
massif du mont Jirisan), 2007.
JO Jong-nae, La chaîne des monts Taebaek (Tome 8 Une guerre
bactériologique), 2007 .
JO Jong-nae, La chaîne des monts Taebaek (Tome 7 Un régime
éphémère), 2007.
JO Jong-nae, La chaîne des monts Taebaek (Tome 6 La guerre),
2007.
JEONG You-Joon, Contemplations de l’arbre, poèmes traduits
du coréen par Heuh Bong-Geum, revus par Sylvie Viellard-
Gay, 2007.
JO Jong-nae, La chaîne des monts Taebaek (Tome 5 Le
complot),2006.
JO Jong-nae, La chaîne des monts Taebaek (Tome 4 Sang-Jin le
stratège), 2006 .
CHANG Seon, Voyage au bout du monde, 2006.
JO Jong-nae, Arirang. Nos terres sont notre vie (vol. 1, 2, 3),
2005.
JO Jong-nae, La chaîne des monts Taebaek (Tome 3 Un chef
incorruptible), 2005 .
JO Jong-nae, La chaîne des monts Taebaek (Tome 2Beom-ou le
pacifique), 2005 .
JO Jong-nae, La chaîne des monts Taebaek (Tome 1), 2004.
YI In-Seong, Saisons d’exil, 2004.
YOUNDae-nyong, LesAmants duCoca-ColaClub, traduit par
Byon Jeong-won, LeeAndré et revu parG. Ziegelmeyer,2003.
YOUNDae-nyong, Voleur d’oeufs, traduit par Lee Ka-rimetG.
Ziegelmeyer, 2003.
JO Jong-nae, ARIRANG (vol. 10-12), Où le jour se lève sur la
plaine, traduit parGeorges Ziegelmeyer, 2003.RockyPARK
Gouverner,
Diriger,
Guider,
Toutunart
Traduit parGeorges Ziege lmeyerDumêmeauteur
Parolesd’un sage coréenàses petits-enfants,
L’Harmattan,1998.
Titreoriginal:Jidoja
© 1997parRockyPark
Ouvragepubliédanssaversionoriginale
parMunMuPublications
©L’Harmattan,2011
5-7,ruedel’Ecole-Polytechnique,75005Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-54785-8
EAN : 9782296547858Chapitre I
Lacompassion
1.Profild’unchef
Qu’est-cequel’artdecommander ?
L’art de commander est davantage compris comme
l’expression d’une capacité innée, que comme celle d’une
définitionmécanique. Objectivement, cetartn’estpasfacile à
définir. Des institutions de formation au commandement,
mondialement connues, telles que l’Académie militaire West
Point des Etats-Unis, ont essayé de définir cet art au moyen
d’études systématiques des qualités et attributs de l’art de
diriger, sans le faire objectivement. Elles ont plutôt enseigné
cet art comme étant un concept moral et un devoir éthique et
professionnel envers la nation, d’où leur devise: Devoir,
Honneur et Patrie. Dans son essence, l’exercice du
commandement est un art, une qualité particulière d’un talent
impersonnel, persuasif, tellement contraignant que les autres
suivent instinctivement et naturellement. Si cet art peut être
défini comme un ensemble de critères objectifs, alors, en les
maîtrisant, tout un chacun peut-il prétendre devenir chef?
Certainement pas, car cet art n’est pas une collection de
diplômes ou de certificats. Une collection de diplômes ou de
certificats ne fait pas de quelqu’un un spécialiste. On ne
devient pas un sérieux chef en devenant un spécialiste en art
decommander.
7Néanmoins, pour discuter de cet art, sans se perdre dans
un monde de métaphysique, certains exemples concrets de
qualités du leadership s’imposent. Un abécédaire, une liste
non exhaustive des qualités requises pour exercer cet art, doit
inclure la preuve de la bravoure physique, le pouvoir de la
richesse, la vertu de sagesse et même la chance. Mais de
quelque manière que l’art de diriger soit défini, un chef,
auquel on reconnaît cet art, doit posséder des qualités
personnelles exceptionnelles qui inspirent l’admiration, le
respect et le consensus général de la communauté. Il doit être
une personne ayant un grand sens moral, des principes
éthiques et professionnels. En d’autres mots, il doit être une
personnesupérieure.
Bien évidemment, l’art de diriger se rencontre dans
toutes les sphères ouactivités humaines. Nouspouvonsparler
du leadership religieux, politique, économique ou social. Cet
art se retrouve même au sein des organisations terroristes. Un
homme qui occupe une position supérieure dans une
organisation hiérarchisée, devient-il nécessairement un chef?
Non. Par définition, un chef doit avoir des hommes qui le
suivent. Il doit être fort, fortuné, instruit et vertueux.
Toutefois, les gens ne le suivront peut-être pas volontiers et
naturellement. Les hommes sont attirés par les qualités de
leadership et, de ce fait, suivent spontanément et non pas
parce que le chef occupe une position supérieure. Malgré
tout,nousreconnaissons unchefquandnousen voyons un.
En général, au centre de la notion de leadership se trouve
la compassion. Un dirigeant a des rêves et des aspirations. Il
est loyal envers lui-même. Il redonne espoir au moment du
découragement. Il est orienté vers l’action. Par-dessus tout, il
craint Dieu. Il attire les gens autour de lui et inspire à tous de
poursuivre unbutcommundansl’harmonie.
Un chef entraîne plutôt qu’il ne pousse. Pour diriger, il
doit se tenir au premier rang. De cette place, il doit se
8concentrer sur une claire vision de l’avenir. Cette vision doit
êtrecelledelapaix,delalibertéetdelaprospérité.
Quelles sont les qualités qui font qu’un chef est un bon
chef?Toutd’abord,ildoitêtre unhommedecompassion.En
second lieu, il doit rayonner la force et la confiance. En
troisième lieu, il doit être un maître et un organisateur. Il doit
vouloirêtrelepremieràfairefaceàl’adversité, àsacrifier ses
besoins personnels, et le dernier à s’attribuer le mérite en cas
de succès. Il entraîne par son exemple. Quatrièmement, il ne
doitpasabandonner,maisrester vigilant etconcentré. L’objet
de son but doit être moral et juste. Une fois la décision prise,
ilne se laisse pas distraire par des points secondaires, mais va
del’avant, verslebut.Cinquièmement,ildoitêtreconfiant.Il
doit instiller le courage et l’espoir. Il ne désespère pas. Il doit
accepter que la responsabilité ultime lui incombe. Il sera le
proverbial bouc émissaire. Sixièmement, il acquiert et
alimente l’inspiration en cultivant la tranquillité de l’esprit au
moyen de la méditation. Il doit encourager chacun à sonder
sonâme.Etseptièmement,ildoitavoirfoienDieu.
2.Lacompassion.
La compassion est l’essence de la vie. Sans elle, on ne
peut connaître le sens de la vie. Sans vie, pas d’humanité, et
sans humanité, il ne saurait y avoir de civilisation; sans
civilisation, l’histoire et l’univers même cessent d’exister. Ce
n’est que quand le chef est compatissant que la vie prospère
sur terre. Ce n’est qu’alors que la civilisation et l’histoire
avanceront pour s’unir aux principes de l’univers. En ces
jours, nous ne trouvons ni la paix ni le bonheur aux quatre
coins du monde, bien que nous ayons plusieurs milliers
d’annéesd’histoire,d’effortsetd’erreursderrièrenous.Parmi
les six milliards et plus d’hommes, la majorité d’entre eux
souffre encore de l’oppression économique, sociale et
politique, loin de ce qu’exige la dignité humaine. Qui doit
9être tenu pour responsable de ces conditions inhumaines?
Personne d’autre que les soi-disant leaders. Si les dirigeants
avaient possédé et exercé en premier lieu la plus haute
compassion, ils n’auraient pas permis que leurs peuples
souffrent et croupissent dans une misère abjecte. Si les
dirigeants avaient considéré l’importance qu’il faut accorder
à Dieu, à l’histoire ou au sens de la vie, tandis qu’ils se
hissaient au sommet du pouvoir, le monde ne connaîtrait pas
aujourd’hui un telchaos.
Quelle est leur erreur fondamentale?Ils ont manqué de
compassion. La guerre contre les Juifs menée par Hitler, est
un excellent exemple. Hitler inventa et employa, avec une
efficacité sans précédent, une politique de génocide et
d’épuration ethnique qui fut un processus multidimensionnel
et hautement raffiné qui recourait à différentes tactiques et
procédait par diverses étapes. Cela commença innocemment
par l’éviction des Juifs de la société allemande et européenne
au moyen de la législation (les lois de Nuremberg par
exemple 1)), suivie de pressions et d’intimidations sociales
incitatives. Progressivement, la politique visa la confiscation
partielle, puis totale, de leurs biens, les poussa à émigrer dans
les ghettos 2) et les brima en recourant à des humiliations
publiques constantes. Cette odieuse politique culmina avec
l’arrestation, la déportation et l’extermination en accord avec
la «Solution finale» 3) de plus de six millions de Juifs. En ce
court laps de vingt années, 72% des 8,3 millions de Juifs de
l’Europeavaientpéri.4)
Ces faits ne sont pas ceux d’une histoire lointaine. Ils se
sont déroulés au cours de notre vie. Comment avons-nous pu
permettre un tel holocauste et infliger un crime aussi odieux à
l’humanité?Comment un dirigeant d’une société civilisée a-
t-il pu anéantir tant de vies innocentes sous nos yeux? Les
études d’après-guerre ont révélé qu’Hitler était un individu
atteint de pathologies complexes. Il était facilement devenu le
démagogue d’un peuple que le monde considérait être le plus
nationaliste, ainsi que le gardien de la civilisation européenne
et du progrès culturel. Il aurait peut-être pu devenir un
1 0protecteur des arts et de la musique. Il aurait pu témoigner un
grand amour pour Mozart et Wagner. Cependant, pour les
autresmortels,iln’avaitpaslamoindreoncedecompassion.
Staline est l’autre personnification du mal. En 1923,
alors qu’il livrait un combat mortel à ses opposants, il abolit
le peu de libertés d’expression existant encore au sein du
Parti qu’il transforma en un corps monolithique. En 1928, il
procéda à un changement extrêmement drastique de la
politique, commença à industrialiser l’URSS et collectivisa
l’agriculture avec une vitesse et une brutalité impitoyable qui
horrifièrent les avocats jusqu’au-boutistes de cette politique.
L’industrialisation à très grande échelle, prônée par les plans
quinquennaux successifs, rencontra de nombreuses autres
difficultés. Au cours des années 1930, 25 millions de paysans
furent, par la force, déplacés des zones rurales vers les
centres industriels, et transformés en ouvriers d’usine.5) Alors
que cette campagne d’industrialisation atteignait son sommet,
Staline lança la grande purge. Au cours de ce règne de la
terreur, la plupart des anciens bolcheviks et certains chefs
militaires furent accusés d’espionnage, de terrorisme et de
trahison. Staline les fit passer en jugement afin de les pousser
à plaider coupable. La purge menée à grande échelle imprima
àcerégimesaproprecaractéristique terroriste.
Le peuple russe n’avait pas choisi le communisme par
référendum. Les paysans n’avaient pas créé les fermes
collectives. Deux cent millions de personnes furent victimes
des excès idéologiques prônés par les quelque 8 millions de
Bolcheviks.6) Les paysans furent utilisés comme cobayes au
profitduNouveauPlanéconomiqueexpérimental.7)
La pire des politiques est de manipuler le peuple, et le
crime le plus odieux est de massacrer un innocent. Il n’en
faut pas beaucoup pour devenir fou. La démence saisit un
extrémiste en philosophie ou en religion. La violence ne
devrait pas avoir sa place en politique. Celui qui ôte la vie à
11un autre, ailleurs que dans le feu de la guerre, est un
criminel.8) Un soi-disant chef sans compassion pour autrui ne
peut pas être un dirigeant. D’après l’analyse finale, Hitler et
Staline ne sont rien d’autre que des meurtriers. Ils
appartiennent à la même catégorie de personnes qu’Attila 9),
GengisKhanetd’autreschefsdebrigands.
Mais alors, qu’est-ce qu’un vrai dirigeant?Comme vrai
meneur, nous trouvons Moïse implorant Dieu pour obtenir la
libération de son peuple; le courageux David souhaitant
affronter Goliath pour le salut de son peuple; Salomon en
quête de sagesse pour gouverner avec droiture et justice; ou
encore Marc Aurèle, l’empereur philosophe qui donna une
bonne image au cœur de la splendeur impériale: «En tant
qu’empereur, Rome est ma patrie, mais en tant qu’homme, je
suis un citoyen du monde.»Comme vrai dirigeant, il y avait
aussi Tang Wang de la dynastie Yin qui sollicita du Ciel le
don de guider son peuple avec ces mots : «Si je suis pris en
défaut, ne permettez pas que mon peuple en souffre. Si les
gens commettent une faute, faites retomber la sanction sur
moi.»Un vrai chef laisse derrière lui un monde meilleur que
celui qu’il a trouvé. C’est ce qu’a dit César Auguste dans Res
Gestae: «Je suis né dans une cité faite de briques, et je laisse
unecitédemarbre. »
Un bon dirigeant, disait le prophète Isaïe, prêche la
bonne nouvelle aux doux, «pour panser les cœurs meurtris,
pour annoncer la libération aux captifs et la délivrance aux
prisonniers, pour réconforter ceux qui pleurent, pour poser
sur leur tête un diadème au lieu de cendres, leur donner
l’huile de la joie au lieu du vêtement de deuil, un manteau de
fêteaulieud’unespritabattu.» (Isaie61,1-3)
3. Profild’undirigeantcompatissant.
Il y a une douzaine d’années, je suis allé voir le moine
bouddhiste Seo Gyeong-bo pour trouver auprès de lui des
1 2conseils. J’ai dit au maître que j’étais en quête de conseils
qu’il jugerait bon que je donne aux officiers nouvellement
promusaugradedegénéral del’armée coréenne àla veille de
leur prise de commandement. À cette requête, le maître
baissa les paupières et resta quelques minutes plongé dans la
contemplation. Après cela, il saisit son pinceau de
calligraphie et traça ces quelques mots: Justice, confiance,
indignation. Pourquoi indignation?ai-je demandé. Le maître
m’expliqua: «Quand vous voyez qu’une erreur est commise,
vous devez la corriger. Rester sans rien faire face à une
injustice, c’estdel’irresponsabilité.Mêmes’ils’agitde votre
supérieur, vous devez lui montrer en quoi il se trompe et le
conseiller,sansquoi vousêtescomplice. »
Pour quelqu’un qui a œuvré au sein d’une organisation
hautement hiérarchisée, telle que l’armée, cela est plus facile
à dire qu’à faire. Se confronter à un supérieur pour critiquer
sa conduite ou sa décision exige un courage extraordinaire.
Les représailles peuvent être rapides et sévères. C’est pour
cette raison que les lettrés d’autrefois exerçaient leur art en
ayant recours aux euphémismes. Les lettrés officiels de
l’administration avaient mis en place un système hautement
policédebureauxintergouvernementauxpourmettreenplace
des observations susceptibles d’être transmises par leurs
sujets et adroitement enveloppées dans un langage doux,
indirect ou vague, afin de ne pas offenser le roi. À la place
d’un message rude, froid et factuel qui pourrait blesser la
délicate sensibilité du roi, un message, plus souvent que non,
manquaitde transmettrela véritéàceluiquiavaitbesoindela
connaître. Mais quoi qu’il en soit, permettre au chef deître la vérité est manifestement un élément essentiel
pour une bonne gouvernance. C’est le devoir de l’officier
d’état-major de tenir son chef informé, même quand il s’agit
d’une mauvaise nouvelle. D’autre part, un bon dirigeant ne
sanctionnera pas le rapporteurd’une mauvaise nouvelle.Il est
de la responsabilité du dirigeant de dire à ses subordonnés
1 3que ne pas rapporter les nouvelles déplaisantes n’empêchera
pascelles-cid’exister.
Est-il quelque chose qui soit au-dessus de ce trinôme
formé par la justice, la vérité et l’indignation?Peut-être que
oui. À ce sujet, l’anecdote à propos de l’indécis Hoang Hi, le
plus vénéré Premier ministre de la dynastie Choseon est
parlante. Il est dit qu’un serviteur de sa maison porta plainte
contre un autre serviteur pour une attaque personnelle. Le
ministre dit au plaignant qu’il avait raison. Quand l’autre
serviteur se présenta et rejeta la faute sur le premier, Hoang
Hi lui dit pareillement qu’il avait raison. Exaspérée, son
épouse, qui avait surpris la conversation, protesta: «Si le
premier avait raison, comment le second peut-il également
avoir raison?»Avec condescendance et un aimable sourire,
HoangHirépondit:«Vousavez vraimentraison. »10)
Hoang Hi était-il un hypocrite plein de désinvolture? Si
cela était vrai, cette anecdote n’aurait pas sa place dans cette
histoire. Cette apparente contradiction insinue une certaine
indécision.
Hoang Hi manquait-il de sens moral?Certainement pas.
L’histoire de la Corée le loue comme ayant été un des plus
grands Premiers ministres du royaume. Il a servi avec
distinction et pendant plus de dix-huit ans le roi Séjong. Il
était fidèle à ses principes, sans compromission, et d’une
parfaite intégrité. Ses réponses apparemment contradictoires
doivent être considérées à la lumière de la magnanimité. Bien
qu’étant Premier ministre, n’importe qui pouvait l’approcher
et lui faire part de son opinion. Il écoutait et acceptait les
bonnes idées aussi bien que les moins bonnes. Les propos
indignés et le courage d’un subalterne peuvent porter des
fruits uniquement quand le chef est un homme magnanime.
Justice,confiance,indignationetmagnanimité.
14Pendant la longue histoire impériale de la Chine, Tai
Zong de la dynastie Tang fut un modèle de magnanimité. Au
cours des quinze années de son règne, il demanda à son plus
proche conseiller pour les affaires domestiques: «Pourquoi,
ces derniers temps, mes sujets ne s’adressent-ils plus à
moi?»Le conseiller répondit: «Sire, vous êtes franc, juste
et sincère. N’importe quel employé de la cour devrait pouvoir
vous faire part ouvertement de ses sentiments. Cependant,
vos sujets ne peuvent pas vous parler aussi longtemps qu’ils
n’ont pas la certitude d’être écoutés. Ils vivent dans la crainte
d’être incompris. Mais s’il y a quelqu’un qui a l’assurance de
votre confiance et choisit malgré tout de garder le silence,
c’est une crapule. Il y a néanmoins de nombreux sujets qui
font de leur mieux. L’un peut être farouchement loyal, mais
n’avoir pas le don de la parole. Un autre peut penser qu’il
n’est pas assez proche pour parler en tête-à-tête. D’autres
peuvent être fiers et ne rien faire qui pourrait compromettre
leur position. D’autres encore peuvent essayer de rester
tranquilles,decoopéreretderesterchezeux.»
Ayant écouté ces propos, Tai Zong répondit: «J’ai
considéré vos conseils prévenants. Je dois vous dire que vos
observations sont justes. Un officier de la cour doit craindre
de signaler les erreurs que je commets. Si je me mettais en
colère, je pourrais ordonner son exécution. Il pourrait
s’imaginer être à genoux et décapité, ou se précipiter pour
rejoindre les rangs ennemis. Tout de même, un officier
vraiment honnête, loyal et sincère ne devrait pas hésiter à me
dire en quoi je commets une erreur. Je sais que c’est une
chose difficile à faire. Je connais aussi suffisamment de
choses pour imiter le vieux Wu Wang. Il traitait ses officiers
avec respect. Quand il entendait un avis honnête, il inclinait
la tête avec respect. Ma porte est ouverte. Mon cœur est dans
l’attente. S’il vous plaît, dites à tous de ne pas hésiter et
d’êtrefrancsavecmoi. »
15La loyauté prend deux chemins, vers le haut et vers le
bas. La magnanimité est l’ultime forme de la loyauté à partir
du sommet. Elle est compassion, une somme de la générosité
et du pardon. Elle requiert une grande ouverture d’esprit.
C’est la même chose que d’écoper avec une pelle ronde un
bassin d’eau carré. Vous prélevez suffisamment d’eau, mais
malgré toutilenresteraencorebeaucoup.11)
Zhao Kwang Yun, le fondateur de la dynastie Song avait
un Premier ministre obstiné mais talentueux, nommé Zhao
Pu. Un jour, celui-ci recommanda un individu à la cour. Le
roi le désapprouva. Le lendemain ils discutèrent à nouveaude
cette affaire, mais le roi affirma qu’il n’aimait pas ce type. Il
ajouta que les requêtes suivantes devaient lui être adressées
par écrit. Le troisième jour, le Premier ministre se présenta
avec une longue liste énumérant les raisons pour lesquelles le
roi avait besoin de cet homme. Le roi déchira la lettre et jeta
les morceaux de papier. Etonné, le Premier ministre plia les
genouxetramassa touslesboutsdepapier.Lejoursuivant,le
roi reçut son Premier ministre pour la quatrième fois pour le
même sujet. Le ministre avait en main ladite liste dontil avait
recollé les morceaux. Il s’approcha du roi sans aucune
appréhension. Cette histoire est narrée dans Les dix-huit
histoires de la Chine. Zhao Pu était aussi magnifique que
ZhaoWangYunétaitmagnanime.
Voici l’histoire du roi Zhang Wang du royaume de Chu,
un des cinq Etats guerriers qui ont connu le plus de succès.
Le roi donnait un banquet à ses officiers tard dans la nuit.
Soudain une forte rafale de vent souffla toutes les bougies et
plongea la salle du banquet dans une totale obscurité. Une
femme poussa subitement un cri aigu. «Sire, faites rallumer
les bougies, un de vos officiers m’a déshonorée. Je tiens en
main la sangle de son casque. Nous pouvons l’identifier. »
La femme offensée était Xu Ji, la concubine favorite du roi.
Mais avant que les bougies ne fussent rallumées, le roi avait
ordonné à ses officiers: «Vous tous, arrachez la sangle de
16votre casque et jetez-la au loin. »12) Ce simple acte de
générosité et de loyauté paya plus tard quand le roi fut sauvé
par un simple et brave officier qui pour lui sacrifia sa propre
vie. Cependant, la facette plus sombre de cette leçon morale
est que ce genre de générosité peut aussi être interprétée
comme une technique pour exploiter à l’avenir ses hommes.
Un vrai dirigeant ne se laisse pas aller à une telle ruse. La
loyauté l’en empêche, car sa motivation est la justice et non
l’exploitation.
4. Lajustice
La justice est une autre composante de l’art de diriger.
Un dirigeant juste est guidé par le principe inflexible de faire
ce qui est juste. Souvent, faire ce qui est juste peut se trouver
en conflit avec d’autres objectifs ou désirs personnels. Pour
illustrer ce propos, permettez-moi de raconter une vieille
fable. Il y avait autrefois un vieux paysan. Par un jour de
canicule en été, alors qu’il travaillait dur, un gros nuage noir
apparut soudain au-dessus de sa tête. Il se mit à l’abri de la
pluie torrentielle sous un auvent. Alors que le torrent d’eau
tombant du toit creusait toujours plus profondément le sol
devant ses pieds, il entendit le son de l’eau frappant de
manière indéniable une plaque de métal. Il retira cette plaque
et découvrit un gros pot rempli de pépites d’or. Au lieu de
s’emparer du précieux métal, il enterra à nouveau le vase
contenantle trésor.Aprèsquelquesjours,il venditsafermeet
s’installa avec sa famille dans une autre ferme, loin du trésor.
La fortune soudaine n’était pas ce que souhaitait ce pauvre
paysan. Il voulait que son fils grandisse et devienne un lettré
et un homme juste préservé des fioritures d’une fortune
imméritée.
La cupidité et le mercantilisme agissent comme des
mites détruisant peu à peu l’âme humaine. L’argent corrompt
l’homme. La recherche des biens matériels entrave et réduit
17la croissance de l’humanité. Une aubaine n’est pas très
différente d’un détournement de fonds. On peut sans peine
imaginer la tentation éprouvée par le pauvre paysan de
vouloir s’emparer du magot, mais cela aurait certainement
détournésonfilsdesesétudes.13)
Une telleconduitedésintéresséeetpure,motivéepar une
disposition d’esprit positive, donne une plus profonde
signification au mot bienveillant. Ce genre de philosophie est
nécessaire pour les dirigeants de la nation pour prendre soin
du peuple. Il est regrettable que ce genre de conduite soit si
rare dans le monde d’aujourd’hui de multimillionnaires et de
transactions financières démesurées. L’art de diriger, de nos
jours, est influencé par l’argent et le pouvoir. Dès qu’un
homme parvient au sommet, il ne parle plus que de
développement économique, et s’il n’en parle pas, il trouve à
faire à autrui des reproches pour des motifs imaginaires ou
réels, dans le but d’affaiblir l’opposition, en prévision d’une
élection future. En ces jours, nous avons des administrateurs
et non des dirigeants. Nous avons de féroces superviseurs,
mais pas d’authentiques hommes d’Etat. L’administration est
une chose, la politique une autre. En politique, la vertu et la
confiance doivent précéder le souci de l’économie, car faire
delapolitique,c’estœuvrerpourlajustice.14)
Le professeur Warren Bennis de l’Ecole de commerce
de l’Université de la Caroline du Sud, fait une distinction
entre un administrateur et un dirigeant, en ce sens que
l’administrateur doit faire les choses correctement, alors que
le dirigeant doit faire ce qui est juste. L’ancien président des
Etats-Unis, Richard Nixon, exprima une idée similaire quand
il écrivit: «l’administrateur se préoccupe des affaires du jour
et decelles dulendemain. Le dirigeant doitpenserauxchoses
à venir plus tard. L’administrateur représente un processus,
le dirigeant, une direction de l’histoire.15) «Un chef, selon
Charles de Gaulle, est un maître qui sait attirer à lui la
confianceetlesrêvesdel’humanité.»
18Les biens matériels enrichissent-ils vraiment notre vie?
«Grâce à la technologie moderne, note Vaclav Havel, nous
disposons plus que jamais dans le passé, de tant de biens
matériels, et pourtant, nous sommes toujours aussi ignorants
et nous ne savons toujours pas où nous allons.»Le progrès
économique se poursuit et le PNB augmente. Mais alors,
pourquoi notre vie est-elle plus dure? Est-ce à cause de la
multiplication des crimeset de l’abus de drogues?Pourquoi
nous sentons-nous comme enfermés dans un labyrinthe et
isolés dans l’obscurité?Le matérialisme est le coupable. Au
lieu de suivre le véritable esprit à la recherche de l’âme, un
trop grand nombre d’entre nous est préoccupé par la
recherche de gratifications matérielles et physiques. La foi et
les rêves de l’humanité sont mis de côté par nos dirigeants
actuels, comme s’il s’agissait d’objets inutiles qui gênent
seulement leurs projets politiques. S’ils en sont là, c’est parce
que simplement ils ne comprennent pas l’histoire. Nous
n’avons pas de dirigeants capables de nous guider dans ce
millénaire. Nosts n’ont pas la même vision et la
philosophiedupauvrefermiermentionnéci-dessus.
Xun Yue énumère les quatre maux les plus graves
portant atteinte au bien-être de la nation. «Le premier et le
pire est l’hypocrisie qui prend la place de la justice. Tout de
suite après vient le manque de distinction entre les affaires
publiques et privées. En troisième position vient la ruse qui
détruit tout sens de l’ordre. En fin de compte, le dieu argent
finit par régner en maître suprême. La consommation
ostensible pour satisfaire une complaisance incontrôlée pour
la luxure finira par devenir la norme.»Ceci peut expliquer
pourquoi les grandes civilisations de l’Occident se sont
effondrées, à commencer par l’empire romain. Cela peut
aussi être la vraie raison pour laquelle les Etats-Unis sont en
déclinence temps.
Confucius était connu pour ses conseils variés donnés à
ses étudiants. Nombreux étaient parmi eux ceux qui allaient
19devenir rois. Il leur disait que préserver les ressources était
une voie pour devenir un monarque sage.16) Il est temps, à
présent, pour les dirigeants, de définir ce que sont la justice et
les vraies valeurs, afin de mener à bonne fin les rêves de
l’humanité. Mais qu’est-ce que la justice, et comment la
réaliser?Pour Confucius, justice signifie équité et droiture.
Elle signifie devoir et honneur.17) Il est naturel pour un
dirigeant de faire ce qui est raisonnable et juste. Le maître
dit: «À la vue du profit, pense à la justice. Face au danger,
sois prêt à mourir. »18) Il ne suffit pas pour un dirigeant de
savoir ce qui est juste. Il doit aussi être capable de le réaliser.
La parole d’un prédicateur porte ses fruits quand il dit à ses
auditeurs d’aller de l’avant et de répandre la bonne nouvelle
parmi leurs voisins. Mais un dirigeant doit être en mesure de
concilier différentes personnes, leurs besoins, leurs désirs,
leurs idéaux, leurs aspirations, tout autant que leurs marottes
et leurs faiblesses. Cela exige une extraordinaire force de
caractère que d’amener des gens à faire des choses qu’ils ne
veulent pas nécessairement, ou avec lesquelles ils ne sont pas
d’accord. Alors, comment diriger avec justice?La maxime
de Confucius est instructive. «Il n’est jamais conseillé à un
prince de faire quelque chose inconditionnellement, et il ne
lui est jamais interdit absolument de faire quelque chose. Il
lui est seulement recommandé de faire toute chose à la
lumière de la justice. » 19) Quel conseil plein de bon sens!
«En servant la justice, rien n’est interdit, ni absolument
requis.»Il nous conseille de ne pas être préoccupés par une
liste de tâches qui doivent être accomplies et d’autres qui ne
doivent jamais être faites. La charge et la responsabilité
déterminent qui doit faire quoi. La justice dit comment cela
doitêtrefait.
Yé Gong rapporta à Confucius une histoire à propos
d’un homme de son village, afin de mieux saisir le sens de
l’honnêteté. «Un jour, un père de famille vola une chèvre et
la ramena chez lui. Son fils le dénonça aux autorités. N’est-ce
pas cela le vrai sens de l’honnêteté?demanda Yé Gong. «Le
20sens de l’honnêteté, répondit le maître, est différent dans
votre village de celui du nôtre. Dans notre village, un père
protégera son fils et le fils son père. Le père et le fils sont
tousdeuxconsidéréscommehonnêtes. »20)
Conformément à la loi, celui qui a volé la chèvre doit
être dénoncé. C’est une de ces choses qui doivent être faites.
MaisselonConfucius,l’honnêteté dictequelefilsdoitcacher
la faute de son père. Pourquoi?La réponse est dans le conflit
des devoirs. Vous ne pouvez faire les deux du fait de ce
conflit, alors il vous faut choisir ce qui est juste. Confucius
place clairement la piété filiale au-dessus de l’obéissance à la
loi. Le devoir du fils envers son père passe avant la nécessité
de dénoncer le vol. C’est cela la justice. Un jugement légal
sera prononcé plus tard. Tel est le profond message à propos
dusensdelacompassion.
Un policier a le devoir d’arrêter un criminel sur le lieu
du crime. Mais si un enseignant voit un de ses élèves voler
quelque chose, son devoir ne va pas jusqu’à l’obligation de
l’arrêter. En tantquemaître,sondevoirestdel’admonesteret
deremédieràlasituation. Pour undélit identique,ledevoiret
la responsabilité du policier et ceux de l’enseignant sont
distincts. La déduction logique de cette histoire amène à la
conclusion que le devoir et la responsabilité d’un dirigeant de
nombreuses personnes devraient par nécessité être bien
différents de ceux d’un policier ou d’un enseignant.
Confucius intègre judicieusement cette différence dans son
concept de la justice.21) Les livres Zhong Yong 22) et Justice
dumilieu 23)approuventégalementcepointde vue.
5. L’essencedel’artdediriger
Au cours d’une conférence à l’Ecole de commerce de
Harward, un étudiant demanda au professeur Crow quelle
21était la recette du succès. Le professeur répondit par un seul
mot:«aimer».
C’est quand nous aimons que nous expérimentons le
plus beau et le plus profond sens de la vie. L’amour est aussi
la mère de toute science. Einstein posait comme postulat que
«celui qui ne sait pas ce qu’est l’amour, ignore le sens de la
vie.»Ce physicien raisonnait respectivement comme Jésus et
Confucius. Ceux-ci ne se sont pas penchés sur les mérites du
matérialisme, ni sur les miracles de la technologie moderne.
Bien au contraire, ils ont insisté sur l’amour, la plus noble
expressiondel’esprithumain,l’âmedel’humanité.
La vie est pleine de sens uniquement parce que nous
avons un cœur et une âme. L’âme est le noyau central de la
vie.24) Elle est à l’origine de l’univers. Elle est aussi Dieu et
Jésus. Aimer, c’est communier avec le principe de l’univers.
Ceci signifie le progrès, au vrai sens du terme. Un chef et ses
partisans font leur possible pour atteindre un objectif
commun. Leurs esprits vont se rencontrer et faire écho l’un à
l’autre. Ils marchent ensemble vers un monde parfait sous le
regardduCréateur.25)
Bouddha ramassa une fleur de lotus posée devant lui. Le
voyant, Ga Yé 26) lui dit avec un sourire: «étant donné que
toute chose change et que rien ne demeure inchangé, que
toute chose est venue à l’existence par l’interaction de la
cause et de l’effet, moi qui apparemment reste inchangé et
qui pourtant perdure, je n’existe pas réellement. »27) Ainsi, si
tout est dénué de sens, si chaque chose est vide, qu’est-ce qui
a fait se rencontrer les âmes de deux saints?Une grande
peine, une grande compassion, un grand amour et une
sympathiepourlesfrèresenhumanité.L’amourl’afait.
«Pour être un chef, il faut dépouiller son âme, la donner
et la déposer sur le drap», écrit Jack Hawley dans son
Management of Soul. De son côté, Goethe a dit: «Le Ciel
22bouge quand on se confie totalement.»Comment donnez et
déposez-vous votre âme? Selon Jean Guitton, «être un chef,
c’est être capable de reconnaître les moins fortunés comme
des égaux dans leurs efforts pour devenir meilleurs dans un
monde meilleur. »28) La première qualité de l’acte de donner
est de respecter la dignité de la personne avec laquelle nous
avons la noble mission de faire du monde un lieu meilleur où
vivre, pour aujourd’hui et pour demain. Nous commençons
par des petits pas. Ouvrons notre cœur et montrons nos
intentions. Etendez les bras et touchez. Jetez au loin les
masques et affectations que vous portez. Mangez et vivez
ensemble,afindepartagerlespeinesetlesplaisirs.
L’art de la guerre de Sun Zi est largement lu par les
personnes intéressées par l’étude de la philosophie orientale.
Récemment il a été davantage lu par des hommes d’affaires
internationaux que par des stratèges militaires. Un livre
moins connu, mais tout aussi pénétrant est l’autre Art de la
Guerre écrit par Wu Qi, un ancien stratège militaire chinois.
Le général Wu a bien servi le royaume de Wu en remportant
de nombreuses victoires. On dit de lui qu’il a gagné soixante-
seize grandes batailles. Il est aussi connu pour avoir été aimé
de ses hommes parce qu’il portait le même uniforme qu’eux,
partageait les mêmes repas et n’acceptait jamais le traitement
préférentiel généralement accordé à un officier commandant
une armée. Il marchait au côté de ses hommes, plutôt que de
monter sur un char, et portait lui-même son paquetage. Son
soucidubien-être deseshommesallait bienau-delà decequi
était ordinairement attendu d’un chef. Comme le raconte
l’histoire, on dit de lui qu’il alla jusqu’à aspirer le pus d’un
furoncle sur le dos d’un simple soldat, et que de nombreuses
années plus tard il fit la même chose pour le fils de ce soldat.
Le succès inhabituel de Wu Qi est dû à l’inébranlable loyauté
de ses hommes acquise par ses actes de compassion.
L’histoire de la Chine est remplie d’anecdotes similaires de
chefs compatissants. Le général Tai Gong Wang du royaume
de Zhou se vit un jour offrir une bouteille de vin par un
23marchand local. Comme il n’y en avait pas assez pour le
partager avec ses hommes, il versa le vin dans une cruche et
lesinvita tousàenboire.29)
L’essence de l’art de diriger ne concerne pas le talent
d’abuser des hommes et du matériel. Cela a un rapport avec
l’esprit du dirigeant. Un chef connaît le succès uniquement
quand sa compassion est sincère, vient du plus profond de
soncœur,cequi touchelecœurdesseshommes.Lesactesde
compassion des anecdotes de Wu Qi et de Tai Gong Wang
n’auraient pas été efficaces s’ils avaient seulement été du
vernis. Les hommes sont sensibles. Il distinguent ce qui est
sincère de ce qui est superficiel. Ces chefs ont remporté des
victoires, car leurs actions étaient sincères et touchaient le
fond du cœur et de l’âme de leurs hommes. Contrairement à
ce genre de chefs, l’histoire regorge aussi d’actes de tricherie
et de déloyauté d’un bon nombre de dirigeants. «Quand le
dernier lapin est tué, c’est le tour des chiens», se lamentait
Liu Bang, en apprenant le meurtre du général Han Xin.30) Il
arrive trop souvent, qu’un loyal soldat soit sacrifié en
recourant à la tricherie et à l’intrigue politique quand il n’est
plus utile. Un bon chien de chasse passe à la casserole quand
iln’yaplusdelièvresàchasser.
Dans la politique de ce temps, les héros d’hier sont les
agneaux sacrifiés aujourd’hui. De nos jours en Corée, cela est
particulièrement alarmant. Il n’y a pas de continuité politique
d’une administration à l’autre. Une nation démocratique
devraitprocéderà une transitionordonnéedupartiaupouvoir
à l’autre. Au lieu de cela, les dirigeants élus ont tendance à
rechercher les fautes des dirigeants sortants, et trop souvent
les héros d’hier sont accusés de charges forgées de toutes
pièces et jetés en prison pour y croupir. Ceux qui sont au
pouvoir, semblent personnifier l’impitoyable ambition d’une
politique machiavélique: «Mieux vaut un dirigeant redouté
qu’un dirigeant aimé.»L’adage selon lequel un chef est plus
sûr quand il est craint semble être devenu la norme politique
24acceptée de nos jours. Quand pourrons-nous créer un climat
de paix sincère et amener la prospérité si le paysage politique
est dominé par des êtres machiavéliques?Le degré de
méfiance parmi les dirigeants politiques a atteint un niveau
sans précédent. Il y a tant de dénigrements que les gens ne
savent plus qui est qui, et où se trouve la vérité. Même Cao
Zao, dont le nom est synonyme dans notre culture d’intrigue
politique et de tricherie, ne s’abaissa pas autant que ces
dirigeants politiques actuels.31) En réalité, Cao Zao a fait
preuve de plus de sens politique et de compréhension. Dans
une conjoncture critique, il traita le captif Némésis, le général
Guan Yu avec plus de décense et de générosité que ce à quoi
nous assistons actuellement. Il réussit à unifier les fonctions
militaires à la fin de la période des Trois Royaumes.32) La
leçon devrait être évidente. Il y a une limite au recours aux
menaces comme instrument politique. Mao Tsé-tong, déclara
que le pouvoir politique sort du canon du fusil. Cela est vrai.
Un fusil peut devenir un stimulateur de la politique. Mais les
vrais dirigeants politiques ne recourent pas aux armes. Seuls
les brigands le font. La carotte et le bâton ne font pas bon
ménage avec l’art de diriger. Et jeter des opposants politiques
enprison,cen’estenaucuncasdelapolitique.
À la fin de la dynastie des Tang, l’empire chinois se
fragmenta en pas moins de dix Etats factieux. Durant cinq
générations, ils se combattirent mutuellement. Finalement, le
général Zhao Kwang Yun réussit à unifier toutes les fractions
et fonda la dynastie Song. Avant de monter sur le trône et de
se proclamer empereur, il réunit ses vaillants généraux qui
avaient combattu pour lui et déclara:«Ne sommes-nous pas
tous des commandants égaux?À présent l’un de nous doit
devenir empereur. Je pourrais vous retenir à mon service, ou
bien préférez-vous retourner chez vous en paix et jouir du
reste de votre vie?»Tous décidèrent de rentrer chez eux.33)
Le nouvel empereur les récompensa généreusement. Aucun
d’entreeuxnefutemprisonnéouexécuté.
25Il est scientifiquement prouvé que le comportement
humain est conditionné par l’expérience. L’expérimentation
de Pavlov est une théorie bien acceptée à propos du réflexe
condionné.34) Si le comportement humain peut être modifié
au moyen du conditionnement, alors il semble logique que le
recours à la carotte et au bâton peut s’avérer utile pour
motiver des opposants capricieux. Ce n’est cependant pas la
meilleure méthode, et ce n’est pas rentable à long terme.
L’effet souhaité induit par la carotte et le bâton est seulement
temporaire. Il ne dure pas. La rupture entre l’Union
soviétique et le bloc de l’Europe de l’Est en est une preuve
vivante. À présent, l’ancien allié de l’Union soviétique, la
Corée du Nord, sombre dans l’abîme en tant que nation. La du Nord n’est rien moins qu’une gigantesque prison se
condamnant à mourir de faim sous son régime violent et
inhumain. Seule une direction légitime de personnes œuvrant
àl’unissonpeutdurer.La véritéestéternelle.
Par ailleurs, une direction légitime peut accomplir ce qui
paraît impossible. Eisenhower fut un chef hors du commun
de notre temps. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, il
commanda l’unique et la plus puissante armée de l’histoire
moderne. Il avait sous ses ordres 3 millions d’hommes et de
femmes, 12 000 avions et 5 300 navires de guerre. Il fit non
seulement face au défi de diriger cette machine de guerre
sans précédent, mais il eut aussi à traiter les questions ne
relevant pas de l’armée. Il est maintenant parfaitement
reconnu que la grandeur de son commandement était
largement liée à sa capacité de traiter les intérêts politiques
desforcesdelacoalitionencompétition.Ilfutassailli de tous
côtés alors qu’il exigeait de conduire cette coalition
internationale vers son objectif final: la défaite de
l’Allemagne nazie. Peut-être que personne ne fut plus
incommodant que le général Montgomery et la presse
anglaise. Heureusement, il bénéficiait du soutien indéfectible
et de la confiance de son supérieur, George C.Marshall, le
chef suprême de l’armée des USA. La lutte continuelle entre
26Ike et la presse britannique atteignit son apogée lors de la
bataille des Ardennes.35) Les journaux de Londres se
montrèrent très critiques et allèrent jusqu’à accuser
d’incompétence le commandant suprême des forces alliées.
Ils réclamaient sa tête. À ce moment critique, Ike reçut un
message rassurant de son chef. «Notre confiance et notre foi
en vous sont toujours aussi inébranlables. Ne cédez pas.
Toute tentative de miner votre autorité sera toujours contrée
par les objections des Etats-Unis»,signé G.C.Marshall.Tout
au long de la guerre, Ike eut à lutter sur trois fronts: l’armée
ennemie, les critiques et les calomnies chez lui aux Etats-
Unis. La mesure du succès du général Eisenhower est la
reconnaissancedu talentdesonartdecommander.
Mais l’art de commander à lui seul ne suffit pas. Wen
Hou du royaume de Wei choisit Le Yang pour attaquer
Zhong Shan Guo. Or, bien que Le Yang fût le plus capable
des généraux, cela lui prit presque trois années pour
soumettre Zhong Shan Guo. Le général Yang avait beaucoup
de détracteurs, tout comme Ike. Ses ennemis, tous sérieux,
mais sans aucun mérite, envoyaient à son sujet des charges
calomnieuses et diffamatoires à son souverain. Une seule de
ces accusations aurait pu lui valoir la peine capitale. Lorsque
le victorieux général Le Yang revint, il trouva une boîte
contenant un cadeau de son roi reconnaissant. Parmi les
objets placés dans le coffret, il y avait les accusations
calomnieuses de ses ennemis. La loyauté n’est pas à sens
unique,etdebonsgénérauxméritentd’avoir unbonroi.
Le règne par la contemplation illustre la perspicacité du
grand empereur Tai Zhong 36) de la dynastie Tang. Le règne
de Xuan Zhong est pareillement important pour enseigner
l’art de diriger. Xuan Zhong, le sixième empereur de la
dynastie Tang était servi par deux illustres Premiers ministres
nommés Yao et Song.37) Xuan Zhong avait tant de respect
pour eux, qu’il se levait toujours pour les saluer. Il les
escortait sur une certaine distance quand ils quittaient le
palais. Pour successeurs, ils eurent Han Xiu. Celui-ci était
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