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Gouverner les frontières

156 pages
Ce numéro explore un nexus sémantique, organisationnel, technologique et de pratiques quotidiennes qui associe sécurité, contrôle des frontières à distance, détention, immigration et asile. Prolongeant les précédents numéros, il aborde la biopolitique, le gouvernement des populations, les frontières, les dispositifs de marquages, les mécanismes de suspicion et d'exception, ainsi que les pratiques de détention qui leur sont associées.
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Cultures & Conflits
n° 84 - hiver 2011
Gouverner les frontièresPremieres_pages_84_c&c 23/03/12 11:31 Page2
Les textes récents de la revue sont accessibles sur :
www.cairn.info/revue-cultures-et-conflits.htm
Actualité de la revue, colloques, séminaires, résumés des articles
(français/anglais) et tous les anciens articles publiés sur :
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Résumés en anglais également disponibles sur :
www.ciaonet.org
Indexé dans Cambridge Sociological Abstracts, International Political
Science Abstracts, PAIS, Political Sciences Abstracts, Linguistics &
Language Behavior Abstracts.Premieres_pages_84_c&c 23/03/12 11:31 Page3
Cultures & Conflits
n° 84 - hiver 2011
Gouverner les frontières
Ce numéro a bénéficié des soutiens du Centre
National du Livre, du Centre National de la
Recherche Scientifique, du Ministère de la Défense
et de TELECOM École de management.Premieres_pages_84_c&c 23/03/12 11:31 Page4
Cultures & Conflits
n° 84 - hiver 2011
Directeur de publication: Daniel Hermant
Rédacteurs en chef: Didier Bigo, Laurent Bonelli
Rédacteurs associés: Antonia Garcia Castro, Christian Olsson, Anastassia Tsoukala
Numéro sous la responsabilité scientifique de : Didier Bigo
Secrétariat de rédaction: Amandine Scherrer, Karel Yon
Ont participé à ce numéro: David Ambrosetti, Colombe Camus, Nora El Qadim,
Rémi Guittet, Miriam Perier, Johanna Probst, Audrey Vachet
Comité de rédaction : Philippe Artières, Marc Bernardot, Hamit Bozarslan, Yves
Buchet de Neuilly, Ayse Ceyhan, Pierre-Antoine Chardel, Frédéric Charillon,
Mathilde Darley, Yves Dezalay, Wolf-Dieter Eberwein, Gilles Favarel-Garrigues,
Michel Galy, Virginie Guiraudon, Abdellali Hajjat, Jean-Paul Hanon, Bastien
Irondelle, Christophe Jaffrelot, Riva Kastoryano, Farhad Khosrokavar, Bernard
Lacroix, Thomas Lindemann, Jacqueline Montain-Domenach, Angelina Peralva,
Gabriel Périès, Pierre Piazza, Grégory Salle, Amandine Scherrer, Hélène Thomas,
Nader Vahabi, Jérôme Valluy, Dominique Vidal, Chloé Vlassopoulou, Michel
Wieviorka
Equipe éditoriale: David Ambrosetti, Anthony Amicelle, Tugba Basaran, Mathieu
Bietlot, Benoît Cailmail, Colombe Camus, Stephan Davishofer, Marielle Debos, Nora
El Qadim, Konstantinos Delimitsos, Mathias Delori, Gülçin Erdi Lelandais, Rémi
Guittet, Julien Jeandesboz, Blaise Magnin, Médéric Martin-Mazé, Antoine Mégie,
Natacha Paris, Elwis Potier, Johanna Probst, Francesco Ragazzi, Audrey Vachet,
Christophe Wasinski
Comité de liaison international : Barbara Delcourt, Elspeth Guild, Jef Huysmans,
Valsamis Mitsilegas, R.B.J. Walker
Documentation/presse: Jacques Perrin
Les biographies complètes de chacun des membres de la revue sont disponibles sur notre
site internet : www.conflits.org
Webmaster: Karel Yon
Diffusion: Amandine Scherrer
Manuscrits à envoyer à : Cultures & Conflits - bureau F515, UFR SJAP, Université
de Paris-Ouest-Nanterre, 92001 Nanterre cedex - redaction@conflits.org
Les opinions exprimées dans les articles publiés n’engagent que la responsabilité de
leurs auteurs.
Conception de la couverture: Karel Yon
Photographie  de  couverture :  “Automated doors” by alegri/4freephotos.com
{CC-BY}
© Cultures & Conflits / L’Harmattan, février 2012 ISBN : 978-2-296-96617-8Premieres_pages_84_c&c 23/03/12 11:31 Page5
sommaire / Gouverner les frontières
Éditorial /
p. 7 Didier BIGO
Le « nexus » sécurité, frontière, immigration : programme et
diagramme
Dossier /
p. 13 Rutvica ANDRIJASEVIC, William WALTERS
L’Organisation internationale pour les migrations et le
gouvernement international des frontières
p. 45 Marc BERNARDOT
Invasions, subversions, contaminations. De quelques figures et lieux
contemporains d’un Autre exceptionnel
p. 63 Johanna PROBST
Entre faits et fictions : l’instruction de la demande d’asile en
Allemagne et en France
Varia /
p. 81 Florent BLANC
La résistance des hystériques : bibliothécaires et avocats dans le
champ de la sécurité nationale américaine
p. 103 Olivier PALLUAULT
La dynamique contemporaine de sécurité et le renouveau de la
défense civile américaine sous l’administration Clinton
Regards sur l’entre-deux /
p. 133 Dans les décombres du carnaval
Entretien avec René Depestre
Résumés / Abstracts /Premieres_pages_84_c&c 23/03/12 11:31 Page600-Edito-84_c&c 23/03/12 11:32 Page7
Éditorial
Le « nexus » sécurité, frontière,
immigration : programme et diagramme
Didier Bigo
Didier Bigo est Professeur de relations internationales à Sciences Po Paris et à
King’s College à Londres. Il est co-rédateur en chef de Cultures & Conflits.
a cohérence de ce numéro – construit à partir de divers articles soumisLindépendamment à la revue – se trouve dans l’exploration d’un nexus
sémantique, organisationnel, technologique et de pratiques quotidiennes qui
associe sécurité, contrôle des frontières à distance, détention, immigration et
asile.
Il se situe dans la prolongation de recherches précédentes qu’il approfon-
dit et met en relation. Il revient sur la biopolitique et le gouvernement des
populations que nous avions discutés dans le numéro 78 (2/2010), et sur les
frontières, marquages, disputes et logiques de passage des numéros 72
(4/2008) et 73 (1/2009). Il discute aussi les mécanismes de suspicion et d’ex-
ception ainsi que les pratiques de détention qui leur sont associées et que nous
avions analysées dans les numéros 56 (4/2004), 57 et 58 (1 et 2/2005). Il fait le
lien avec les différentes facettes de l’insécurité et la mise à l’écart des étrangers
des numéros 49-50 (1-2/2003) et 51 (3/2003). Et il le fait de manière transver-
sale en montrant ce qui connecte ces différentes thématiques à travers des
« objets » particuliers.
Le terme de nexus est sans doute plus approprié que celui de continuum
qui présuppose trop un amalgame, une fusion, là où il s’agit de formes, de hié-
rarchies enchevêtrées, de logiques de distinctions permanentes qui suggèrent
néanmoins des relations de contiguïté, des mécanismes de transformations qui
feraient passer insensiblement d’un sujet à l’autre.
En terme discursif, le monde des professionnels de la sécurité refuse les
exagérations idéologiques du monde des professionnels de la politique et les
« vieilles lunes » de l’efficacité des contrôles aux frontières terrestres et des00-Edito-84_c&c 23/03/12 11:32 Page8
expulsions comme solution. Chaque profession défend ses positions et ses
intérêts mais les projette dans une logique dite préventive, proactive, prédic-
tive qui anticiperait soi-disant les mouvements des populations afin de mieux
les canaliser. Loin des métaphores du mur, ce sont celles des flux et réseaux,
de la fluidité qui innervent le discours des agences de renseignement, des
agences policières et d’immigration et qui déstabilisent le discours des gardes
frontières comme « rempart » et celui des partis politiques conservateurs iden-
tifiant le territoire à un corps (féminin) pénétré sans autorisation.
En terme organisationnel, le contrôle ne se fait plus que symboliquement
aux frontières, il s’exerce avant tout en amont, par le blocage préventif des
départs des individus non désirés (rôle des visas dans les consulats et des
Watch lists), et lorsqu’ils passent malgré tout (via la mer ou la terre moins
contrôlables que les aéroports), par des pratiques d’interdiction des passages
qui ne disent pas leur nom, et se déclarent mesure de protection contre des
actes « inconsidérés » d’individus mettant en danger leur vie même (interven-
tion de navire de guerre, construction de barrières, et surtout usage de techno-
logies de repérages par satellites). Il s’agit d’une forme de police à distance et à
distemps que nous avons évoquée dans cette revue à plusieurs reprises.
En terme technologique le filtrage suppose de plus en plus une accepta-
tion des mécanismes de surveillance à distance et une militarisation du rapport
au passage des frontières, avec l’usage de satellites de surveillance spécialisés
dans la gestion des frontières, avec la mise en réseau des « marines militaires »
des pays de l’Union Européenne, avec la mise en place d’agences européennes
en charge de coordonner ces activités, mais aussi de la nouvelle agence, Large-
scale IT systems agency, dont les modalités sont en cours de négociations, qui
gérerait les grands systèmes informatiques (SIS2, VIS et le projet d’entrée et
de sortie du territoire européen).
Renforçant l’interconnexion, le partenariat dit public-privé se met en
place avec des agences de gestion des dossiers des consulats, avec des agences
de rapatriement « volontaire » comme l’Organisation internationale pour les
migrations (OIM) et via une mobilisation des entreprises privées pour de nou-
velles technologies permettant en temps réel la gestion d’informations par des
plateformes d’intégration allant du recueil initial des identités dans les pays de
départ, avec participation aux recensements des populations, à la biométrisa-
tion de ces dernières, à la formation des administrations locales et des entre-
prises qui assurent les voyages. Cette gestion intervient avant même la forma-
tion des compagnies aériennes et des agents intermédiaires qui participent à la
chaîne du suivi des traces permettant de retrouver les itinéraires et de pro-
grammer la possibilité de renvois, ou tout au moins de mettre en place une
« dissuasion crédible » en ce domaine.
8 Cultures & Conflits n°84 - hiver 2011Le « nexus » sécurité, frontière, immigration... - Éditorial 9
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Les traces laissées lors du voyage/passage des corps, des paroles exprimées
au téléphone, sont censées individualiser et sérier les individus et découvrir
parmi eux les indésirables. Imposture du programme de cette gouvernementa-
lité des frontières ou plus exactement du voyage/passage qui n’a jamais la
capacité technologique et humaine de ce qu’elle prétend dire et faire. Loin de
la dimension scientifique et prédictive du programme de gouvernementalité
du passage qui saurait retrouver une simple paille au milieu d’une botte de
foin, les pratiques du quotidien montrent l’arbitraire des décisions, les incon-
gruités des logiques de contrôle, leur ridicule parfois, et dès lors la possibilité
même de proposer une course en avant vers plus de technologies censées cor-
riger ce que les anciens modèles n’avaient pas su prévenir.
Le Ban-optique comme dispositif et son rêve programmatique d’être un
Prev-optique contrôlant le futur se déploie et laisse voir sa misère morale,
sociale et politique. Son effectivité est celle du dysfonctionnement, de la cari-
cature d’un discours de savoir.
Le nexus actuel vit de cette tension permanente entre la réassurance d’un
savoir et de techniques permettant d’assurer une sécurité prévenant la catas-
trophe, le crime, l’indésirable, et son fonctionnement chaotique fusionnant à
tort des catégories et distinguant à tort aussi ce qui ne devrait pas l’être ; bref
fonctionnant à l’arbitraire, à l’ambigüité et non à la réduction de l’incertitude
à son point minimal par une gouvernementalité fonctionnelle du risque.
L’OIM analysée par Rutvica Andrijasevic et William Walters est emblé-
matique de ce nexus. L’organisation apparaît comme un rouage clé et discret
d’une certaine gouvernementalité des populations autres. Elle opère à l’échelle
internationale une redistribution des rapports de force entre les États qui se
prétendent forts et ceux qui seraient faibles, ou fragiles. Elle développe un dis-
cours d’acceptation de cet « état de fait » avec les retours volontaires, une pro-
motion des technologies de contrôle et des séances de formation pour mieux
rattraper le retard organisationnel en terme de gestion des pays en marge de
l’univers néolibéral dit fonctionnel.
Marc Bernardot, qui a déjà livré de nombreuses analyses sur la matérialité
du camp, sur son organisation et la manière dont il structure un certain rap-
port à la coercition, nous rappelle ici à quel point le camp est aussi une forme
matérielle, qui sous-tend nos imaginaires de l’adversaire et de l’ennemi, et
comment les métaphores de l’invasion, de la subversion, de la contamination
fonctionnent comme système justificatif d’une gouvernementalité du passage
et de la frontière qui est aussi une gouvernementalité de l’altérité menaçante,
une gouvernementalité de l’inquiétude.00-Edito-84_c&c 23/03/12 11:32 Page10
Joanna Probst nous indique que cette forme de gouvernementalité s’ap-
puie sur des pratiques discursives d’insécurisation, mais aussi et surtout est
innervée par les dispositifs bureaucratiques du quotidien qui en neutralisent la
dimension politique et la naturalisent. Elle suit en détail les instructions de
demande d’asile en France et en Allemagne et éclaire la dimension fictionnelle
de ce récit qui se voudrait de pure raison et de savoir exhaustif sur l’autre au
moment de la décision d’accès au statut ou de refus de ce dernier.
Cette gouvernementalité est parfois présentée comme inéluctable, comme
résultat d’un processus de routinisation de l’exceptionnel, inscrit dans une
temporalité de l’exception où le pouvoir s’efforce de ramener l’individu à sa
vie nue, à le priver de ses vies politiques. Une certaine lecture de Foucault
revue et corrigée par Agamben génère un discours quasi fonctionnaliste et
pessimiste prenant le programme du dispositif pour sa vérité et ne comprenant
pas le diagramme de pouvoir qui le sous-tend, et qui en est radicalement diffé-
rent. On a vu cette lecture fleurir dans les années post 2001 dominées par le
discours néoconservateur de Georges Bush et on a vu certains se repaître fina-
lement du désespoir qui nous guette si on le croit inéluctable, afin de nous
pousser vers l’option de la guerre civile totale et d’une exception qui se géné-
ralise dans la violence libératrice. Opposant le « pouvoir souverain » à « l’in-
dividu », cette lecture n’a plus de foucaldienne que le nom.
Une investigation sociologique des pratiques de la société américaine
comme le fait Florent Blanc dans son article montre au contraire que la résis-
tance a été permanente, que la fiction discursive d’une société soudée derrière
son chef et d’un unanimisme politique n’a su convaincre que les philosophes
qui voulaient s’y opposer, mais elle a volé en éclat face aux résistances des
« hystériques », de ceux qui, au quotidien, ont combattu cette gouvernemen-
talité de l’inquiétude, qui ont pris le risque d’être traités d’anormaux pour
défendre leur normalité et qui ont joué de leur vocation et des normes
éthiques internes à leur profession pour refuser la mise en pratique quoti-
dienne de ces dérogations à l’état de droit par les lois d’exception, qu’il s’agisse
du Patriot Act ou des règlements de Guantanamo. Il étudie sans complaisance
aucune mais aussi avec une grande précision tous ceux qui ont agi, bibliothé-
caires ou avocats, à travers des répertoires d’actions limités mais efficaces,
contre l’hyper sécurisation et ont moqué constamment la soi-disant performa-
tivité du message présidentiel en en montrant l’inanité, les contradictions et la
misère intellectuelle.
Olivier Palluault ne souscrit pas plus que Florent Blanc au discours de
performativité de l’exception de la guerre à la terreur et à son imposition à des
groupes de populations. Il n’y a pas pour lui de méta sécurisation comme le
soutiennent un peu trop vite certains auteurs qui se penchent avant tout sur
les effets de langage et étudient en priorité les discours des hommes politiques
du moment et non les pratiques des bureaucraties publiques et privées dans le
10 Cultures & Conflits n°84 - hiver 2011Le « nexus » sécurité, frontière, immigration... - Éditorial 11
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temps des processus longs. En revanche il reconnaît qu’il peut y avoir
congruence entre ces discours et les transformations de long terme qui se sont
actualisées après le 11 Septembre, mais qui lui étaient largement antérieures.
Cela pourrait alors expliquer ce sentiment d’impuissance face à une tendance
touchant la société américaine depuis aussi longtemps. Plus pessimiste que
Florent Blanc sur la résistance, il considère que ces dernières sont limitées car
les transformations seraient « structurelles ». Évoquant les dimensions du
nexus que nous avons signalé en terme quasi identique, mais en les désignant
comme des « processus », il en distingue cinq : un processus technologique
comme solution des problèmes de sécurité, un processus sociologique de ges-
tion des risques, un processus bureaucratique de sécurité intégrée, un proces-
sus stratégique de limitation des vulnérabilités ainsi même qu’un processus dit
ontologique de promotion d’une Amérique forte et vigilante depuis les années
Clinton.
La question est posée de la prolongation des tendances observées. La pra-
tique de présenter la technologie informatique-biométrique-prédictive
comme une solution semble profondément enracinée dans les pratiques dis-
cursives des hommes politiques, mais la gestion aéroportuaire ou des deman-
deurs d’asile en montre les limites pratiques. Les déceptions ou révoltes peu-
vent être à hauteur des illusions actuelles des experts. La gestion du risque est
certainement un élément central des sociétés contemporaines, y compris dans
sa dimension préventive, mais la caricature du discours préventif/prédictif du
précrime en matière sécuritaire, si on le rapporte aux savoirs médicaux ou
environnementaux, peut se retourner en une crise profonde de légitimité de
l’ensemble des institutions de sécurité qui usent et abusent d’une rhétorique
de prédiction. Cette dernière ne peut quasiment jamais se réaliser sans créer de
nombreuses victimes (les fameux faux positifs du discours du risque signalant
de facto les suspects innocents qui ont été la cible du système).
Les logiques de distinction des guildes professionnelles de la sécurité et
l’opposition des réseaux transnationaux de militaires, de policiers, de doua-
niers vont à l’inverse de la tendance à « l’intégration » et à la « confiance réci-
proque » prônée par les managers et les hommes politiques. Le champ trans-
national des guildes de l’(in)sécurité est un champ de luttes féroces et pas sim-
plement un champ magnétique intégrant un espace de sécurité homogène,
malgré la tendance à le présenter ainsi et à parler toujours plus de sécurité glo-
bale.
Le processus ontologique d’une Amérique toujours surpuissante et sursa-
vante est certainement très puissant dans certains milieux aux États-Unis, mais
ne relève-t-il pas de la méthode Coué ? N’est-il pas une réaction conservatrice,
identitaire et ultra nationaliste face au doute qui ronge un pays sur son avenir
comme première puissance et sa peur à l’égard de la Chine, justement ? Ce dis-
cours est combattu tant à l’externe qu’en interne. Il est par ailleurs contredit00-Edito-84_c&c 23/03/12 11:32 Page12
dans les objets étudiés en détail car il ne s’actualise pas. Il est une projection
fantasmagorique du vouloir être, du programme d’élimination de l’incertitude
et de l’ambigüité nourrie par une science du futur maîtrisée par un seul acteur
souverain, le gouvernement américain. Programme et diagramme ne se
confondent pas. Mais un programme qui perdure finit-il par convaincre qu’il
se réalise ? La question mérite d’être posée quand elle s’appuie sur des études
de terrain très précises qui peuvent se détacher du simple jeu de l’archéologie
de l’espace discursif et s’engager dans une généalogie de l’ensemble des pra-
tiques discursives et non discursives en analysant les conditions de production
des systèmes de vérité.
La sociologie politique de l’international se nourrit de ces interrogations
sur les plages de temps pertinentes pour étudier les pratiques, les systèmes
d’agencements, les trajectoires de ces objets improbables, de ces « bibelots »
comme les nomme Paul Veyne, qui s’appellent ici l’OIM, la procédure d’en-
tretien de la demande d’asile, ou encore le détail des mesures du Patriot Act et
qui font notre quotidien international. Nous espérons que ce numéro
convaincra de la pertinence de ces études qui en disent bien plus long sur notre
vécu que les montées en généralité trop rapides d’une science politique des
relations internationales qui se complaît dans les discours généraux sur le mul-
tilatéralisme et la globalisation. L’international, sociologiquement et politi-
quement, se comprend comme un système de pratiques concentré dans nos
relations à certains objets et institutions. Il n’est pas au-dessus de nous, il est
en nous.
12 Cultures & Conflits n°84 - hiver 201101-Andrijasevic-Walter-84_c&c 23/03/12 11:33 Page13
L’Organisation internationale
pour les migrations et le gouvernement
international des frontières
Rutvica AndRijAsevic, William WAlteRs
Rutvica Andrijasevic enseigne à l’Université de Leicester au Royaume-Uni. Ses
recherches portent sur l’impact des migrations sur les marchés du travail et sur les
relations entre migration, subjectivité, et citoyenneté en Europe. Son dernier
ouvrage a été publié en 2010 : Agency, Migration and Citizenship in Sex
Trafficking (Palgrave).
William Walters est Professeur à l’Université de Carleton au Canada. Ses
recherches portent sur les questions de citoyenneté, mobilités et sécurité. Parmi ses
récentes publications figurent: “Deportation, Expulsion, and the International
Police of Aliens”, in de Genova N. and Peutz N. (eds.), The Deportation Regime:
Sovereignty, Space, and the Freedom of Movement, Durham, Duke University
Press, 2010, pp. 69-100 ; Governmentality: Critical Encounters, Abingdon, Oxon,
Routledge, 2012.
a notion de frontière participe depuis de nombreuses années de notreLconception de la mondialisation, et les discours de cette dernière tendent
1à utiliser la frontière de deux manières . Dans certaines tentatives de cartogra-
phie et de théorisation d’un ensemble de processus et de dynamiques tels que
la « mondialisation », celle-ci a généralement été assimilée à une prolifération
et à un épaississement de divers types de flux transfrontaliers et de liens trans-
nationaux, à la naissance de nouveaux espaces tels que la « société civile glo-
2 3bale », à des tendances de compressions espace-temps , voire à l’avènement
1 . Les auteurs remercient vivement Pion Limited, Londres, et les rédacteurs en chef de la revue
Environment and Planning D (www.envplan.com) d’avoir autorisé la traduction et la repu-
blication de cet article, initialement publié en anglais en 2010 (Andrijasevic R., Walters W.,
“The International Organization for Migration and the international government of bor-
ders”, Environment and Planning D: Society and Space, vol. 28, n°6, 2010, pp. 977-999).
Traduction française de Miriam Périer. Les auteurs et la traductrice remercient par ailleurs
Anne Marie D’Aoust pour ses éclairages éditoriaux sur la version française.
2 . Keane J., Global Civil Society?, Cambridge, Cambridge University Press, 2003.
3 . Giddens A., The Consequences of Modernity, Stanford, CA, Stanford University Press, 1990.01-Andrijasevic-Walter-84_c&c 23/03/12 11:33 Page14
4imminent d’un monde sans frontières . Dans cette première perspective, la
mondialisation se voit représentée comme un phénomène intégrateur, voire
déterritorialisant selon certaines analyses, en d’autres termes une force puis-
sante qui rendrait obsolète l’espace frontiérisé d’un monde international.
Les discussions autour des frontières au sein des débats sur la mondialisa-
tion se sont quelque peu éloignées de ce cadre initial. Il est en effet possible
d’identifier une seconde génération de recherches – que Parker et Vaughan-
5Williams qualifient d’« études critiques des frontières » (critical border stu-
dies) – au sein desquelles une image plus sceptique mais aussi plus nuancée est
6apparue . Il est à présent bien plus fréquent d’appréhender la mondialisation
et la frontiérisation comme des processus avançant main dans la main, une
7situation que nous pourrions qualifier de « mondialisme clôturé » (gated glo-
8balism) pour reprendre les termes de Cunningham . Si la mondialisation ne
culmine pas dans l’érosion des frontières, elle est perçue comme s’accompa-
gnant d’une diffusion, d’une dispersion et d’une mise en réseau des frontières,
de sorte que les fonctions et les effets de ces dernières prolifèrent proportion-
nellement aux dynamiques politiques de la peur, de l’inquiétude et de l’insé-
curité ; des dynamiques qui sont elles-mêmes perçues par d’aucuns comme les
9répercussions parmi les plus immédiates de la mondialisation . Pour certains,
les contrôles aux frontières ne reflètent plus un agrégat de politiques natio-
nales propre à chaque État où chaque régime protège un territoire national.
Venant se superposer au régime territorial, ils fonctionnent comme une
matrice, ou encore un régime global, une grille appliquée à des espaces trans-
10nationaux de production, de communication et de mobilité . Ils fonction-
nent, en outre, à rebours d’un monde mobile et inégal et sont alors immanents
aux processus globaux de production, de mobilité et de risque. Enfin, comme
11l’a suggéré Rumford , ils ne sont pas aux bords de la société mais à l’intérieur
4 . Ohmae K., The Borderless World: Power and Strategy in the Interlinked Economy, New
York, HarperBusiness, 1990.
5 . Parker N., Vaughan-Williams N., “Lines in the sand? Towards an agenda for critical border
studies”, Geopolitics, vol. 14, n°1, 2009, pp. 582-587.
6 . Pour des états de cette littérature, voir Amoore L., Marmura S., Salter M., “Smart borders and
mobilities: spaces, zones, enclosures”, Surveillance and Society, vol. 5, n°2, 2008, pp. 96-101 ;
Newman D., “Borders and bordering: towards an interdisciplinary dialogue”, European
Journal of Social Theory, vol. 9, n°2, 2006, pp. 171-186 ; Paasi A., “Bounded spaces in a ‘bor-
derless world’: Border studies, power and the anatomy of territory”, Journal of Power, vol. 2,
n°2, 2009, pp. 213-234 ; et van Houtum H., Kramsch O., Zierhofer W. (eds.), B/Ordering
Space, Ashgate, Aldershot, Hants, 2005.
7 . NDT : aucune traduction française ne permet de rendre entièrement l’image du gated globa-
lism qui fait référence en anglais aux gated communities, ces quartiers ultra privés et gardés,
fermés du monde extérieur.
8 . Cunningham H., “Transnational politics at the edges of sovereignty: social movements, cros-
sings and the state at the US-Mexico border”, Global Networks, vol. 1, n°4, 2001, p. 382.
9 . Coward M., “The globalisation of enclosure: interrogating the geopolitics of empire”, Third
World Quarterly, vol. 26, n°6, 2005, pp. 105-134 ; voir également Andreas P., Biersteker T.
(eds.), The Rebordering of North America, Routledge, New York, 2003.
10. Shamir R., “Without borders? Notes on globalization as mobility regime”, Sociological
Theory, vol. 23, n°2, 2005, pp. 197-217.
14 Cultures & Conflits n°84 - hiver 2011Le gouvernement international des frontières - R. AndRijAseviC, W. WALteRs 15
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même des espaces sociaux transnationaux ou globaux émergents. Dans cette
perspective, les frontières sont moins des lignes contiguës sur la carte politique
que des zones, des bandes, des intensités de contrôle, et plus fortement, de
contestation.
Nous partageons nombre de préoccupations de ces recherches sur le
« mondialisme clôturé », et particulièrement lorsqu’elles pressentent un redé-
ploiement et une réactivation des frontières sous d’autres circonstances. Nous
cherchons toutefois à souligner ici une autre perspective sur la question de la
frontière en lien avec celle du global. Dans les travaux que nous venons d’évo-
quer, la connexion est souvent établie en relation à une ontologie des transfor-
mations socioéconomiques. C’est-à-dire que les chercheurs ont tenté d’expli-
quer la substance des frontières en référence à un ensemble de transformations
plus primaires – la globalisation, la transnationalisation, la société de
contrôle/en réseau, la société du risque, etc. En dépit de l’importance de cette
tentative de replacer la théorisation des frontières et de la frontiérisation dans
un contexte plus large, la question de la place des frontières au sein de sché-
mas concrets de la gouvernance régionale, internationale et globale a été négli-
gée. Ces théories du « mondialisme clôturé » ont porté une attention insuffi-
sante à l’ensemble des programmes, des plans et des agences internationaux
qui font du gouvernement des frontières une zone d’expertise, souvent très
technique. Peu de travaux sur les frontières soulignent l’émergence d’un
domaine de spécialistes où la conception, la surveillance, l’administration et le
fonctionnement juridique et technique des frontières sont devenus un champ
de connaissance en soi, et ceci, en concomitance avec un ensemble de mesures
12administratives visant à réorganiser le contrôle des frontières . Il s’agit ici du
phénomène que nous appelons le gouvernement international des frontières.
11. Rumford C., “Introduction: Theorizing borders”, European Journal of Social Theory, vol. 9,
n°2, 2006, pp. 155-169.
12. Il existe certaines exceptions significatives (dont la plus notable est sans doute la théorisation
de la transformation des contrôles aux frontières en Europe). L’une est largement tournée
vers les institutions et s’intéresse au processus de prise de décision, d’apprentissage des poli-
tiques et à « l’externalisation » des politiques européennes sur les migrations, les frontières et
l’asile (par exemple Geddes A., “Europe’s border relationships and international migration
relations”, Journal of Common Market Studies, vol. 43, n°4, 2005, pp. 787-806 ; Lavenex S.,
Uçarer E. (eds.), Migration and the Externalities of European Integration, Lanham, MD,
Lexington Books, 2003). Une autre est plus critique et s’intéresse à ce qui est souvent décrit
comme « le régime des frontières européen » en relation à des transformations historiques de
la territorialité, de la citoyenneté, et du pouvoir souverain (par exemple Anderson M., Bigo
D., “What are EU frontiers for and what do they mean?”, in Groenendijk K., Guild E.,
Minderhoud P. (eds.), In Search of Europe’s Borders, La Haye, Kluwer, 2003, pp. 7-26 ;
Mezzadra S., Diritto di Fuga: Migrazioni, Cittadinanza, Globalizzazione, Ombre
Corte,Verona, 2006 ; Papadopoulos D., Stephenson N., Tsianos V., Escape Routes: Control
and Subversion in the 21st Century, Londres, Pluto, 2008 ; Rigo E., “Citizenship and
Europe’s borders: some reflections on the post-colonial condition of Europe in the context
of EU enlargement”, Citizenship Studies, vol. 9, n°1, 2005, pp. 3-22 ; Walters W., “Mapping
Schengenland: Denaturalizing the border”, Environment and Planning D: Society and Space,
vol. 20, n°5, 2002, pp. 561-580). Cette littérature critique sur les structures des régimes de
frontière en Europe croise un autre ensemble de travaux qui met également l’accent sur la
nécessité d’analyser le pouvoir au niveau des stratégies, des techniques, des programmes et