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Grand Paris

De
200 pages
"Et si lavenir de Paris était sa banlieue ?
En dix ans, une vision nouvelle de la région parisienne sest discrètement imposée. Le modèle hiérarchique dune Îlede-France centrée sur Paris intra muros, administrée par lÉtat et gouvernant la France a cédé la place à une métropole auto-organisée, dans laquelle ont émergé de fortes polarités économiques et culturelles et se sont créés des réseaux multilatéraux à léchelle européenne et mondiale.
Ni Paris, ni lÉtat nont disparu, mais la banlieue saffirme, les PME franciliennes sémancipent, la jeunesse et la diversité de la population simposent. Transport, logement, inégalités, beaucoup reste à faire, mais la métropole du Grand Paris, créée en décembre 2013, esquisse un mode de gouvernance plus efficace et plus juste, avec pour enjeu quil soit pleinement démocratique.
Une lecture indispensable pour comprendre cette mutation, pour appréhender les prochaines échéances franciliennes et pour apprécier la façon dont la France est entrée dans le XXIe siècle. "
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Couverture
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GRAND PARIS

L'émergence d'une métropole

Frédéric Gilli

Catalogage Électre-Bibliographie (avec le concours de la Bibliothèque de Sciences Po)

Grand Paris, l’émergence d’une métropole / Frédéric Gilli. – Paris :
Presses de Sciences Po, 2014. – (Nouveaux Débats, 37).

ISBN papier 978-2-7246-1516-6
ISBN pdf web 978-2-7246-1515-9
ISBN epub 978-2-7246-1517-3
ISBN xml 978-2-7246-1518-0

RAMEAU :
– Paris (France ; agglomération) : 1990-...
– Urbanisme : France : Paris (France ; agglomération)
– Aménagement du territoire : France : Paris (France ; agglomération)
– Politique urbaine : France : Paris (France ; agglomération)
– Paris (France ; agglomération) : Administration

DEWEY :
– 711.409 4436 : Aménagement du territoire (urbanisme) – France – Île-de-France
– 352.14 : Administration territoriale

La loi de 1957 sur la propriété intellectuelle interdit expressément la photocopie à usage collectif sans autorisation des ayants droit (seule la photocopie à usage privé du copiste est autorisée).
Nous rappelons donc que toute reproduction, partielle ou totale, du présent ouvrage est interdite sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie (CFC, 3, rue Hautefeuille, 75006 Paris).

© PRESSES DE LA FONDATION NATIONALE DES SCIENCES POLITIQUES, 2014

Introduction

En toute discrétion, l’économie, la géographie, l’organisation politique de la région parisienne se sont transformées. La vie de ses habitants, leur inscription dans le monde ont changé. À la fin des années 1990, l’Île-de-France était un territoire piloté par l’État, contrôlé par ses grands groupes et dominé par Paris. En une décennie, de 2000 à 2014, elle s’est démocratisée. Le déploiement de ses grands groupes à l’échelle mondiale a mis sur le devant de la scène les milliers d’entreprises innovantes qui font le dynamisme de la région. Elle s’est découvert une banlieue riche de sa diversité, où les territoires sont mobilisés. L’ampleur des changements engagés dans cette décennie est manifeste : ils concernent à la fois la façon de vivre dans la région, la façon de la construire et la façon de la gouverner. Périphériques, tramways et métros, espaces publics, immeubles, centres d’affaires... À Paris comme en banlieue, une évolution radicale des paysages franciliens est enclenchée. Sa portée ne sera pleinement visible que dans une ou deux décennies, mais elle bouleverse déjà la façon dont chacun vit, pense et se projette dans la capitale.

Cette mutation s’est faite en silence. Elle ne trouve un début d’expression publique qu’à partir de 2010, lorsque des dizaines de milliers de visiteurs se pressent à Chaillot pour voir l’exposition internationale sur le Grand Paris. Depuis, ce Grand Paris bénéficie d’un véritable engouement1, mais c’est encore très souvent le seul intra muros qui est considéré. Or, le changement majeur de la période est l’amorce d’une réconciliation entre Paris et ses banlieues : il est impossible de comprendre ce qui se noue dans la région parisienne sans prendre la mesure de cette transformation historique.

En retrait jusqu’à la fin des années 2000, la littérature scientifique s’est largement emparée du sujet et le documente précisément2. Les ouvrages replaçant les évolutions de la région parisienne dans le contexte des mutations françaises et européennes sont plus rares3, alors que les changements en cours ont une portée politique qui dépasse largement Paris. Dans cette mégapole en devenir, l’ensemble des équilibres et des repères auxquels chacun se réfère ont insensiblement basculé, et les équilibres locaux et régionaux sont à redéfinir. Bien plus qu’une simple évolution, une véritable réinvention de Paris a commencé depuis la fin du siècle dernier.

Un modèle en question

Cette réinvention de Paris n’est pas anodine, parce qu’elle se passe dans une capitale mondiale chargée d’histoire qui porte un message universel : sorte de « petite France », Paris est identifié à la prise de la Bastille autant qu’à Haussmann et à la romance. Cette ville a une façon spécifique de régler les rapports entre territoires, de gérer la coexistence des communautés, d’arbitrer entre les intérêts particuliers pour créer du collectif et de l’intérêt général. La politique y a toujours joué un rôle fondamental pour penser l’organisation des territoires et des rapports humains. À la fois terre d’intégration et d’émancipation, Paris est le cœur de ce que Pierre Rosanvallon identifie comme le projet central de la Révolution française : « créer une société des égaux » qui permette à chacun de s’épanouir individuellement.

La république et la démocratie se sont construites ensemble dans la région parisienne et, alors que l’une et l’autre sont en crise, la façon dont cette région urbaine réagit aux chocs qui la secouent revêt une grande importance. C’est un enjeu pour les Franciliens. Interrogés sur leur rapport à leur territoire et sur leurs aspirations4, ils parlent de la nécessité de « retrouver des espaces de liberté », ils revendiquent « plus d’égalité entre les gens et entre les territoires », ils espèrent « plus de fraternité, de partage ». Peu de territoires se définissent ainsi, par des aspirations philosophiques et politiques plutôt que par des paysages ou des aspects sociaux.

Cette question concerne aussi tous les Français, car ce sont précisément les bases d’un modèle français renouvelé qui sont en cours de réinvention dans les territoires cosmopolites de la région parisienne. Un modèle politique et social d’abord, puisque c’est principalement dans la banlieue parisienne que la France apprend à faire de sa diversité un projet politique plutôt qu’un problème à gérer. Un modèle territorial également, car la métropolisation bouleverse radicalement les équilibres et les dynamiques locales, nationales et européennes.

Cette question intéresse enfin les grandes métropoles de la planète car ce qui se passe à Paris continue d’avoir un écho particulier dans le monde. Alors que les métropoles XXL5 se multiplient dans le monde, la question de leur gouvernement est partout posée. Entre le modèle libéral globalisé6, le modèle étatique centralisé et les villes abandonnées aux systèmes mafieux, il ne semble pas y avoir de place pour une métropole démocratique. Le défi que le Grand Paris essaie de relever est celui d’une mégapole capable d’inventer, au cœur de la mondialisation, un modèle alternatif. Les politiques et les citoyens des grandes métropoles peuvent-ils peser sur leur avenir et en ont-ils les moyens ?

Un enjeu majeur s’est joué, à Paris, au cours de la dernière décennie : en faire le récit suppose de ne pas seulement tenir l’inventaire des actions de chacun, colporter les querelles intestines du monde politique et faire la chronique des difficultés économiques et sociales d’une capitale mondiale. Il s’agit de comprendre comment Paris s’est construit et d’analyser s’il a su rester Paris dans ce temps de réinvention. Comment ce modèle très pensé, très régulé et très politique, qui a organisé la vie parisienne génération après génération, perdure et mute à la fois à l’occasion de cette transformation ? La question que Paris pose à la France et au monde, c’est de savoir si, aujourd’hui, il est possible d’entrer dans la modernité de façon « particulière » en restant fidèle à son histoire. Y a-t-il un « modèle » parisien dans la façon dont la métropole se constitue et s’organise et de quoi est-il fait ?

Un enjeu historique pour Paris

Paris est une capitale mondiale depuis plusieurs siècles. En Europe, c’est la plus ancienne des grandes capitales modernes. Dans le monde, il n’y a guère que Pékin, Istanbul, voire Kyoto, qui puissent revendiquer une taille, un statut et une histoire équivalents. De nombreuses grandes villes ont rayonné puis décliné. Ce n’est que parce que la capitale française a su, à plusieurs reprises, se transformer qu’elle est restée propice à l’éclosion de nouvelles idées et à l’épanouissement de changements économiques et sociaux.

Du fait de son statut et de sa richesse, Paris s’est imposé comme un lieu d’innovation dans la fabrique de la ville. Qu’il s’agisse d’idées politiques ou de nouvelles machines, l’inventivité de ses entreprises, de ses habitants et de ses élites l’a toujours conduit à imaginer de nouvelles façons de construire et d’organiser les villes, et à tester ces idées neuves dans son propre tissu. Dans le tracé des rues, les limites administratives, la taille des immeubles, la forme des espaces publics, la nature des bâtiments officiels, Paris porte toujours la trace de ces époques successives qui ont vu changer la ville, son organisation, ses institutions. Paris a ainsi été un modèle social et urbain au moment des Lumières7 : l’hygiène urbaine, les rues ouvertes s’y sont inventées. Paris a été un modèle urbain dans la seconde moitié du XIXe siècle, quand Haussmann a entrepris de transformer et de moderniser la ville, puis quand le métro s’y est déployé8. Paris, enfin, a été un modèle urbain dans les années 1970, quand le déploiement des villes nouvelles, de La Défense, du RER et de l’aéroport de Roissy a structuré l’émergence de la région urbaine et des classes moyennes urbaines. Depuis longtemps, les réalisations parisiennes sont analysées et inspirent d’autres villes. Encore récemment, à Shanghai, le quartier de Pudong s’est présenté par exemple en héritier de La Défense. Cette puissance, Paris la doit à une position politique et économique centrale dans le monde, à un savoir-faire industriel et universitaire incomparable et à une organisation sociale très précise.

Tous ces éléments vont être contestés dans les dernières années du XXe siècle : après les décolonisations qui signent la fin de l’emprise française sur une grande partie des richesses de la planète, la mondialisation installe un système concurrentiel entre tous les territoires, même les plus développés. Dans le même temps, la métropolisation des systèmes urbains réorganise les relations entre les capitales, les grandes villes et les villes moyennes de chaque pays : les villes deviennent de plus en plus interdépendantes et, au sein des mégapoles, l’intégration fonctionnelle de tous les territoires atteint des sommets. La notion même de centralité y est contestée, ouvrant sur une de ces « villes invisibles » imaginées par Italo Calvino, où « le centre est partout et la circonférence nulle part ». Le principe ordonnançant cet ensemble vacille au même moment, puisque l’État et ses relais sont progressivement remplacés par des systèmes auto-organisés d’acteurs publics et privés, locaux, européens ou mondiaux.

Confrontée à cette mutation historique, Paris peine à se réorganiser. Londres, Montréal, Toronto, Madrid, Shanghai... beaucoup de grandes villes de la planète ont engagé leur mue dès le début des années 1990. L’Île-de-France n’a pas fait ce travail. Comme tétanisés par l’ombre de Paul Delouvrier (délégué général au District de la région de Paris de 1961 à 1969) et des transformations qu’il a apportées dans la région (RER, villes nouvelles, aéroport, autoroutes, etc.), ses héritiers n’ont engagé aucune réflexion critique sur les améliorations ou sur les modifications à apporter. Le schéma directeur pour la région Île-de-France (SDRIF) de 1994 en témoigne : près de trente ans après le schéma fondateur de 1965, il en reprend l’essentiel des équilibres et des priorités. L’absence de tout nouveau projet de transport en commun, alors que la ville se déploie en permanence, est un autre signe de cette perte de vigilance. Au même moment, Londres expérimente une réforme institutionnelle (création de la Greater London Authority) et généralise de nouveaux modes de production de la ville à la fois dans le financement, l’architecture et l’urbanisme (CanaryWharf, etc.). Autant de réalisations vantant l’efficacité d’un modèle dérégulé de l’organisation économique et d’une vision libérale des politiques urbaines.

À partir des années 1990, Paris semble subir l’histoire. C’est l’une des raisons de son échec face à Londres pour obtenir l’organisation des jeux olympiques de 2012. C’est aussi pour cela que cet échec déclenche des réactions passionnelles9 : sans être Waterloo, cette élection perdue symbolise la perte de dynamisme et d’influence de Paris (ses entreprises, sa diplomatie, son prestige) à l’échelle de la planète. Paris ne serait plus une ville originale et exceptionnelle, mais un lieu banal et standardisé. On n’y trouverait plus rien d’unique en dehors de ses paysages et de ses monuments historiques.

Le risque pour Paris est alors de subir le déploiement massif de modèles économiques ou urbains inventés ailleurs. Ce n’est pas qu’une question immobilière : le remplacement progressif des donneurs d’ordre publics par des commandes privées ou la financiarisation de la production urbaine déstabilisent les routines qui assurent, au quotidien, la construction et l’entretien de la ville10. Au-delà du BTP, la société dans son ensemble doit se transformer pour s’adapter aux nouvelles régulations importées et le système entier peut se gripper. De la capacité d’un territoire à faire vivre une pensée et une action politique autonomes dépend son aptitude à maintenir un regard singulier sur sa ville et sur ses problèmes et à organiser un système de production urbaine propre. Dans le cas de Paris, cela est loin d’être neutre car, au-delà de son patrimoine et de son objective puissance économique, la ville doit son rayonnement au fait qu’elle porte en elle une vision du monde. L’enjeu de cette décennie est de savoir si Paris reste un des lieux où continue de s’écrire l’histoire du monde.

Une décennie de mutations

La transformation de la région parisienne se joue sur trois terrains : 1) c’est une mutation dans l’organisation économique, sociale et géographique de la région parisienne, avec la montée en puissance d’un très grand nombre d’acteurs auparavant mineurs (pôles de banlieue, PME, etc.) ; 2) c’est une mutation dans la façon de construire la métropole, avec une recomposition profonde des acteurs, des outils et de leurs façons d’interagir ; 3) c’est une mutation dans la vie démocratique et politique de ce territoire, avec l’affirmation de plus en plus forte des logiques collectives et de réseaux d’acteurs à géométrie variables, qu’ils soient élus, chefs d’entreprises, militants associatifs, citoyens, simples usagers ou partenaires nationaux et internationaux.

À la fin du XXe siècle, le « modèle » parisien pouvait se résumer à quelques grandes caractéristiques. La région était définie par une ville, Paris, et se résumait à celle-ci dans la plupart des représentations, même si les emplois, les habitants et la dynamique étaient, depuis des années déjà, majoritairement localisés en banlieue. Le territoire était morcelé (plus de 1 500 communes dans l’aire urbaine, environ 400 dans l’agglomération), mais puissamment régulé, et son administration assurée par l’État directement (préfet) ou indirectement (grandes entreprises publiques). C’était, enfin, une ville mixte, à l’économie diversifiée et à la population intégrée, dont la dynamique reposait sur son attractivité pour la classe moyenne et dont l’équilibre quotidien était assis sur des services publics très puissants.

Petit à petit, les positions et les intérêts de chacun se cristallisent autour de l’idée qu’une modernisation de la région parisienne est nécessaire. Cela prend du temps car il faut assumer collectivement de renverser un grand nombre de représentations qui ont structuré la pensée et l’action autour de cette région : la place de Paris dans la région (il faut attendre 2007 pour que l’idiome « Grand Paris » soit publiquement prononçable), la place de la région parisienne en France (ce n’est qu’en 2004 que la Datar publie un texte assumant le rôle central de Paris dans la compétitivité française), la place des élus locaux par rapport à l’État (c’est une région d’intérêt national et, en 2010, il y a de nouveau un ministre chargé de la région parisienne, malgré trente ans de décentralisation).

Chaque domaine enregistre des avancées, des reculs, des mutations accélérées et des évolutions rampantes. Surtout, le rythme des changements est différent selon les enjeux. Certains sujets aiguillonnent le débat avant de disparaître (la question du développement économique par exemple), d’autres font l’objet de discussions constantes (le logement), et c’est le croisement de toutes ces maturations différenciées qui permet la mue métropolitaine.

Les élus, les universitaires, les experts, les chefs d’entreprise, les associations et les citoyens se mettent en mouvement de manière collective mais non coordonnée, avec à chaque fois des temporalités différentes. Plusieurs événements symboliques jalonnent cette décennie : le 5 décembre 2001, six mois après l’élection du maire socialiste Bertrand Delanoë, une première rencontre métropolitaine est organisée à la maison de la RATP. Cette réunion préfigure la création du syndicat Paris métropole, en 2008. En juillet 2004, la région se lance dans la révision du SDRIF qui, après beaucoup de péripéties, sera entériné en 2013. En novembre 2005, les banlieues franciliennes s’embrasent, témoins des difficultés de plus en plus grandes de la région parisienne à faire une place à une population reléguée aux marges alors qu’elle porte le dynamisme et les promesses de ce grand territoire. En juin 2007, Nicolas Sarkozy, à peine élu à la présidence de la République, prononce à Roissy un discours qui ouvre de nombreux chantiers. Il trouve des suites immédiates avec la consultation internationale sur « le Grand Pari(s) de l’agglomération parisienne », et plus lointaines avec la relance des projets pour le plateau de Saclay ou avec le dessin du Grand Paris express par Christian Blanc. Deux lois viendront symboliquement ponctuer cette décennie effervescente, en juin 2010 (sur les outils d’aménagement) et en décembre 2013 (sur l’organisation institutionnelle).

Une approche de cette mutation enjeu par enjeu s’avère donc plus adaptée qu’une simple chronologie pour décortiquer la complexité de la construction métropolitaine. Il existe certes des éléments puissants de synchronisation (le coup de pied dans la fourmilière lancé par Nicolas Sarkozy) et des césures communes aux différentes parties, mais les problématiques de chaque enjeu obéissent à une maturation spécifique.

Premier enjeu, le développement économique et social. Il est primordial parce que la période est dominée par la crise et par ses conséquences, mais aussi car c’est le positionnement de Paris en France et dans le monde qui est discuté. Les conséquences sont importantes sur la façon dont on aborde la région capitale dans ses dimensions économiques, sociales, environnementales, et cela guide en partie la représentation géographique de l’organisation métropolitaine. En somme, c’est toute la géographie francilienne qui est traversée par la question de la vie économique.

Deuxième enjeu, l’aménagement opérationnel. L’incapacité à transformer matériellement la région est l’aiguillon permanent des débats depuis dix ans. Surtout, ce qui se joue en Île-de-France dans cette période est symbolique d’une inflexion notable dans la façon de concevoir, de gérer et de transformer nos villes. Depuis la seconde guerre mondiale, la région est organisée autour d’une vision urbaine intégrée, pilotée par l’État qui met ses outils et ses moyens à disposition de services déconcentrés pour construire et gérer de grands projets (RER, villes nouvelles, etc.). Loin des grandes perspectives ouvertes en 1970, la nécessité de résoudre les problèmes urgents s’impose à tous les territoires dans la décennie 2000. L’irruption de ces questions, dans un contexte de contraintes budgétaires, met la question des outils et des acteurs de l’urbain au cœur des débats franciliens.

Troisième enjeu, l’évolution profonde des rapports de force politiques que recouvre cette transformation au sein de la région parisienne, entre Paris et la région, entre les collectivités locales et l’État, entre proche et grande couronnes. Souvent spectateurs de ces jeux institutionnels, les habitants et les acteurs économiques n’en développent pas moins une pratique et une vision stratégique des enjeux métropolitains : exprimée ponctuellement à l’occasion de consultations ou de débats publics, la forme démocratique de cette vie métropolitaine peine encore à trouver son débouché.

Ce livre esquisse l’histoire de cette mutation francilienne multiple. Il s’agit de comprendre comment un collectif de douze millions d’habitants vit et se transforme. Ce n’est pas une chronique et le récit ne saurait être exhaustif. L’enjeu est d’analyser le changement qui s’est produit et d’étudier comment la région parisienne, ses habitants, ses décideurs économiques, ses élus, ont traversé cette période. La région n’a pas subi le cours de l’histoire. Elle s’est dotée d’outils pour le maîtriser et a déployé des tentatives pour penser et pour organiser les événements en leur donnant du sens et une perspective. Une véritable réinvention de Paris s’est opérée pendant cette longue décennie qui s’est écoulée de 2000 à 2014. Les valeurs, les atouts, les références partagées autour desquelles s’organise cette réinvention sont déterminants pour comprendre la capitale actuelle. Ils éclairent aussi les transformations à venir et la place que Paris prendra dans l’Europe et dans le monde.

1. Alors que la littérature sur Paris était rare en 2009, à la parution Paris, métropole hors-les-murs (Frédéric Gilli et Jean-Marc Offner, Paris, Presses de Sciences Po, 2009), nous avons depuis assisté à un véritable feu d’artifice : outre les livres publiés par chacune des équipes du Grand Paris, des livres d’architecture, d’art, de photographies, d’histoire, des dictionnaires, de littérature enfantine, etc., sont parus.

2. Le logement et les dynamiques de peuplement dans la région ont été largement explorés par Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Éric Charmes, Martine Berger, et, dernièrement, Anne Clerval, le foncier francilien a été détaillé par Sonia Guelton, l’aménagement de la région a été détaillé par Jean-Pierre Orfeuil et Marc Wiel, et par TVK et l’ANRU, son histoire a été très largement explorée dans les travaux menés par Annie Fourcault, Emmanuel Bellanger, Mathieu Flonneau, etc.

3. On notera tout particulièrement le livre de Pierre Veltz, Paris, la France, Le Monde, La Tour-d’Aigues, Éditions de l’Aube, 2012 et celui de Philippe Subra, Géopolitique du Grand Paris, Paris, Armand Colin, 2009.

4. De nombreuses citations d’habitants émaillent le texte. Elles sont issues d’enquêtes réalisées par les journalistes de l’agence Campana Eleb Sablic. Qu’elles portent sur des villes (Paris, Nanterre, Bobigny, Sceaux, La Courneuve, Chelles, Saint-Germain-en-Laye, Clichy-sous-Bois, Saint-Ouen, Champigny, etc.), des territoires ad hoc (plateau de Saclay, Seine-Aval), des départements (Essonne, Seine-et-Marne, Val-de-Marne), la « métropole » ou la région Île-de-France, elles sont à chaque fois conçues comme des entretiens semi-directifs ouverts, portant sur la façon dont les personnes voient leur territoire et son avenir.

5. Dominique Lorrain (dir.), Métropoles XXL en pays émergents, Paris, Presses de Sciences Po, 2011.

6. David Harvey, Le Nouvel Impérialisme, Paris, Les Prairies ordinaires, 2010.

7. Stephane Van Damme, Paris, capitale philosophique. De la Fronde à la Révolution, Paris, Odile Jacob, 2005.

8. Philippe Simay (dir.), Capitales de la modernité. Walter Benjamin et la ville, Paris, Éditions de l’Éclat, 2006.

9. Martine Chevalet, « Delanoë ne digère pas l’échec », Le Parisien, 12 juillet 2005.

10. Charlotte Halpern et Julie Pollard, « Les acteurs de marché font-ils la ville ? », EspacesTemps.net, 17 juin 2013.

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