Groupes d'études communistes (G.E.C.) en Afrique Noire

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Publié le : samedi 1 janvier 1994
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EAN13 : 9782296287310
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LES GROUPES D'ETUDES COMMUNISTES (G.E.C.) EN AFRIQUE NOIRE

Collection Racines du Présent dirigée par Alain FOREST

Jean SURET-CANALE

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LES GROUPES D'ETUDES COMMUNISTES (G.E.C.) EN AFRIQUE NOIRE

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

@ L'Harmattan,

1994

ISBN: 2-7384-2420-1

A Raymond BARBÉ

Les groupes d'Études Communistes en Afrique noire (1943-1951)
De 1943 à 1951 (environ), les "Groupes d'Études Communistes" (G.E.C.) déployèrent en Afrique tropicale française (A.O.P., A.E.F., Cameroun) et accessoirement dans d'autres territoires coloniaux (Madagascar, Djibouti, territoires français du Pacifique) une activité de propagande et de formation de cadres qui a peu été étudiée. Pour l'Afrique noire, elle a été signalée et brièvement étudiée par Mme Ruth Schachter-Morgenthau dans son livre "Political Parties in French Speaking Africa" I. Les auteurs qui en ont traité par la suite n'ont fait en général que la démarquer 2. Bien que l'auteur soit ici à la fois témoin et acteur en même temps qu'historien 3, il s'est heurté à l'insuffisance des sources. Les témoins survivants sont peu nombreux, âgés, et ne disposent pas en général d'archives personnelles. Nous nous sommes efforcé de recueillir auprès d'eux le maximum de données, en deux temps (le second, en réaction à une première ébauche de ce texte rédigée en 1986). Les Archives de la section coloniale du Parti communiste français (à partir de 1947 : " Groupe des élus communistes de l'Union française" - G.E.C.U.F.), qui entretenait une correspondance avec les G.E.C. et dont le responsable de 1946 à 1950, Raymond Barbé, adressait régulièrement des circulaires aux G.E.C., ont disparu 4. Ces correspondances, il est vrai, étaient très fréquemment ouvertes et reproduites par les services de police: nous en avons ainsi retrouvé quelques-unes dans les archives officielles 5. Depuis 1976, le délai de consultation des archives officielles (sous réserve d'exceptions assez nombreuses) ayant été ramené de 50 à 30 ans, nous avons pu recueillir de nombreuses données dans les dépôts d'archives ouverts aux chercheurs: Archives nationales, Section Outre-Mer, jadis rue Oudinot, aujourd'hui Archives d'Outre-mer à Aix-en5

Provence, série "Affaires politiques" ; Archives Nationales du Sénégal - anciennes archives fédérale,s de l'A.O.F. ; Archives diplomatiques de Nantes (Affaires Etrangères) - versement de l'Ambassade de France à Dakar, contenant de nombreux dossiers d'archives concernant la colonie puis territoire du Sénégal et l'A.O.F.. Ces documents d'archives, pour ce qui intéresse notre sujet, sont essentiellement des rapports des divers services de police (police, sûreté, renseignements généraux, gendarmerie, services de renseignements de l'armée). Les séries en sont très fragmentaires et discontinues (il s'agit des pièces retenues par les autorités politiques pour élaborer leurs rapports et correspondances à destination du Ministre de la France d'Outre-Mer). Les archives de ces divers services de police, si elles ont été conservées, doivent être beaucoup plus riches et complètes, mais elle ne sont pas, semble-t-il classée,s et ouvertes à la consultation. Les archives nationales des Etats africains (ex-colonies et territoires) devraient également présenter un grand intérêt, mais elles sont rarement consultables après 1945 (non classées). Nous n'avons pu y faire que de rares sondages (Archives nationales de Guinée et Archives nationales du Niger - pour les premières, à travers l'ouvrage de Sidiki Kobélé Keïta sur le Parti Démocratique de Guinée) 6.

Le problème colonial dans la politique communiste français

du Parti

Nous ne prétendrons pas ici traiter de ce sujet en détail: nous nous limiterons à l'essentiel pour la compréhension de ce qui va suivre. La politique suivie par le Parti communiste français a été attaquée de tous côtés. A l'époque coloniale, essentiellement par la droite, mais aussi par certains éléments du Parti socialiste, par les tenants de la colonisation en général: pour eux, elle est stigmatisée comme "antifrançaise", poussant les populations coloniales à la révolte et au "séparatisme". Les références sont ici inutiles tant elles sont innombrables. C'est le discours des autorités coloniales, tel qu'on le retrouve dans les archives. Parfois même, c'est le communisme qui est rendu responsable de tous les mouvements d'émancipation qui émergent dans les pays coloniaux. Ainsi Vincent Auriol (le Président de la République, socialiste) expliquant en 1952 à Foster Dulles: "Derrière Bourguiba (le leader nationaliste tunisien. J.S.-C.) 6

il y a les communistes; derrière l'Istiqlal (le mouvement nationaliste marocain, le plus conservateur. J.S.-c.), il y a les communistes." 7 Depuis les indépendances, un autre discours a été développé: le Parti communiste français, du moins après 1934, aurait eu une politique "impérialiste", il aurait trahi la cause des peuples coloniaux. C'est en substance la thèse soutenue par deux auteurs régulièrement cités dans les bibliographies universitaires, J. Moneta et G. Madjarian, alors que le livre de Pierre Durand "Cette mystérieuse section coloniale" en est non moins régulièrement absent 8. Le Parti communiste français ne mérite, ni cet excès d'honneur, ni cette indignité. Qu'il ait constamment combattu la colonisation, on ne peut guère le mettre en doute: les violentes diatribes anticommunistes des porte-parole des milieux coloniaux et de l'administration coloniale, les persécutions dont sont victimes les militants communistes de la part des autorités coloniales, en témoignent. On ne comprendrait guère cette hostilité si ceux qu'elle vise avaient eu quelque complaisance pour le fait colonial. Autre chose est qu'à telle ou telle époque, le P.C.F. n'ait pas pris en compte comme il l'aurait fallu la dimension du fait colonial; à partir de 1934, l'avènement de Hitler et le danger fasciste conduisirent le P.C.F. et l'Internationale communiste à mettre au premier plan la lutte antifasciste; ce qui conduisit à abandonner le mot d'ordre: "Les soviets partout!" (la révolution socialiste proposée comme perspective immédiate), et, dans les colonies, celui de l'indépendance comme perspective immédiate, au bénéfice de l'union pour la défense de la démocratie, contre le fascisme. Si, en France même, ce changement ne posait guère de problème - il répondait bien à une nécessité politique aisément compréhensible -, il était plus difficile à comprendre de la part des colonisés (qui ne voyaient guère de différence, en ce qui les concernait, entre les pratiques coloniales et les méthodes et principes du fascisme), et il pouvait prêter à des dérives opportunistes qui ne furent pas toujours évitées. L'ancien parti socialiste (le Parti socialiste unifié de Guesde et Jaurès), et ses éléments constitutifs antérieurs, avaient eu sur la question coloniale une position ambiguë (tout comme d'ailleurs la Hème Internationale). Certes, il avait dénoncé les expéditions coloniales, mais sur un terrain essentiellement national: la défense de nos soldats, immolés à la soif de profit des affairistes coloniaux. L'argumentation

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développée à cette époque n'est pas très différente de celle des anticolonialistes de droite, qui y voient en outre une diversion, faisant oublier la préparation de la "revanche", et, pour un peu, faisant le jeu de Bismarck. En 1892, lors de l'expédition du Dahomey, c'est... Paul Déroulède qui dénonce à la Chambre des Députés une politique" d'oppression et de conquête", et accuse le gouvernement d'envoyer là-bas" un millier, peut-être plusieurs milliers de nos soldats", pour" les intérêts de trois négociants français" 9. Il faut attendre 1905 pour voir produire, avec la brochure de Paul Louis "Le colonialisme" 10une analyse systématique du phénomène colonial, d'un point de vue socialiste. Paul Louis est le premier à avancer l'idée de la nécessaire solidarité de la classe ouvrière des pays capitalistes avec les "indigènes annexés", pour la défense de leurs droits .En même temps, il pense que la classe ouvrière ne peut faire obstacle à la colonisatipn. Pour cela, il faudrait qu'elle ait acquis la maîtrise de l'Etat. Beaucoup de socialistes, partant de ce constat, en déduisent que, faute de pouvoir abolir la colonisation, il faut se contenter d'en empêcher les excès, voire essayer de l"'améliorer". Après 1920, le parti socialiste S.F.I.O., issu de la scission de Tours, accentue cette dérive opportuniste, justifie son refus d'appuyer les insurrections nationalistes en invoquant le caractère "féodal" de leurs dirigeants (Druzes en Syrie, Rifains au Maroc), et finit par fournir des Gouverneurs généraux (Alexandre Varenne en Indochine; Naegelen, Béchard, après la Seconde Guerre mondiale). Sur le terrain colonial comme sur beaucoup d'autres, le mouvement issu de la Révolution russe d'octobre 1917, qui se structurera dans l'Internationale communiste, se place en position de rupture avec l'opportunisme et la collaboration de classe qui l'avaient de plus en plus emporté dans l'Internationale socialiste. Lors du Hème Congrès de l'Internationale communiste, réuni en juillet-août 1920, l'une des fameuses "vingt et une conditions" posées aux anciens partis socialistes sollicitant leur admission dans la nouvelle Internationale, portait sur la question coloniale. Elle faisait obligation à ces partis de soutenir "non en paroles, mais en fait", tout mouvement d'émancipation dans les colonies, de lutter contre le chauvinisme et les préjugés nationalistes ou racistes parmi les travailleurs de leur pays, d'agir parmi les troupes de la métropole dans le même sens, contre l'oppression des peuples coloniaux.

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Le Congrès de Tours du Parti socialiste unifié, qui devait prendre un peu plus tard le nom nouveau de "Parti communiste S.F.I.C. (Section française de l'Internationale

communiste) " vota à une large majorité l'adhésion à
l'Internationale communiste, acceptant par là les "vingt et une conditions" . Comme dans bien d'autres domaines, la mise en pratique de cette nouvelle politique prendra du temps: l'idéologie coloniale avait profondément pénétré les esprits, notamment à travers l'école, où l'''oeuvre coloniale" de la IIlème République était magnifiée au même titre que son œuvre scolaire et ses grandes lois démocratiques. Dès sa fondation, la Parti communiste français devait s'appuyer sur la présence en ses rangs de militants anticolonialistes originaires des colonies: le plus illustre d'entre eux, Nguyen Aï Quoc, le futur Ho Chi Minh, était intervenu au Congrès de Tours. Des liens s'établirent avec certains originaires des colonies présents en France 11. Les principes en vigueur dans l'Internationale communiste excluaient qu'un Parti membre puisse constituer des "filiales" hors du territoire national, même parmi ses nationaux, ceuxci devant militer au sein du parti communiste local. La "Région" d'Algérie (divisée en trois "rayons") du Parti communiste S.F.I.C. fut, jusqu'en 1936, l'exception qui confirme la règle: c'était l'héritage des anciennes sections d' Algérie du Parti socialiste. Elle devint en 1936 Parti communiste algérien. Des Partis communistes nationaux se constituèrent dans diverses colonies: Parti communiste indochinois (1931), Parti communiste de Tunisie (19211938, reconstitué en 1941), Parti communiste de la région de Madagascar (1936-1938) ; Parti des communistes du Maroc (illégal avant 1936, semi-légal, avec un organe de presse, de 1936 à 1939, reconstitué en 1941); Parti communiste de Syrie et du Liban (1924).12. La "section coloniale" (commission de travail du comité central du P.C.F. spécialisée dans ces questions) correspondait avec eux et avec des sympathisants ou adhérents isolés (les questions écrites posées au Parlement par les députés communistes en témoignent)

Le tournant de la deuxième guerre mondiale Pendant la première partie de la guerre (1939-1942), les communistes sont partout frappés par la répression, arrêtés et
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emprisonnés en masse, leurs organisations réduites à la clandestinité. A partir de 1943, le rôle joué par les communistes dans la Résistance française, le rôle joué par l'Union soviétique dans le guerre (la victoire de Stalingrad) vont apporter un changement du climat aux colonies. Ce changement va mettre fin partiellement à l'ostracisme qui avait frappé jusque-là les communistes, français ou autochtones, les privant de toute possibilité d'action ou d'expression. Avec la perspective de la victoire sur le fascisme, monte un vaste mouvement de sympathie en faveur des idées les plus avancées, et des communistes qui en apparaissent comme les porteurs. Ce mouvement est largement spontané, et n'est pas suscité et encore moins dirigé ou orienté (du moins avant 1946) par le Parti communiste français. Celui-ci, dans la clandestinité, n'a aucun moyen de communiquer avec l'extérieur: même ses liaisons avec la délégation du P.C.F. installée à Alger à partir de 1943 sous la direction d'André Marty, sont problématiques. La délégation d'Alger, entièrement absorbée par les problèmes de la guerre et de la libération de la France, ne consacre aux problèmes coloniaux (y compris ceux de l'Algérie où elle se trouve) qu'une attention limitée 13. Henri Lozeray, qui faisait partie des 27 députés communistes déportés en Algérie, reprend à Alger ses attributions de responsable de la "section coloniale", mais il se contente de s'informer auprès de ses correspondants des autres territoires africains, sans leur donner de directives: dans sa réunion du 25 novembre 1944, 14,le bureau d'études communiste de Dakar se plaint de n'avoir reçu aucune réponse aux nombreuses études envoyées à Lozeray ; Gaston Donnat, après avoir établi le contact avec Lozeray et entrepris la création d'un groupe d'études marxiste à Yaoundé, ne reçut de lui que des conseils très vagues 15. En Nouvelle-Calédonie, c'est en dehors de tout contact que Jeanne Tunica crée en 1941 une "Association des amis de l'U.R.S.S." et en janvier 1946 le "Parti communiste de Nouvelle-Calédonie" 16. En Indochine, à Hanoï, en août 1945, un marin français, Georges Serano, membre d'un réseau de résistance anti-japonais, emprisonné en mars 1945, évadé en août, crée après la proclamation de l'indépendance au Viet-Nam une cellule du P.C.F. 17 Il demande audience à Ho Chi Minh, qui ne le reçoit pas.

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A Saïgon, une semaine après la proclamation de l'indépendance (l0 septembre 1945) un groupe de Français crée le "Groupe culturel marxiste", qui agit en liaison étroite avec le comité du Nambo du Parti communiste indochinois. Le 22 octobre, le Groupe lance un hebdomadaire, "Lendemains", qui paraîtra pendant cinq mois, avec une interruption, et qui soutient les positions du Viet-Minh. Il sera interdit en février 1947. Le groupe lui-même disparaîtra en 1950, après l'expulsion de la plupart de ses membres. Ses membres étant tous inconnus de la direction du P.C.F., les contacts noués avec lui à l'automne 1945 seront empreints d'une certaine méfiance, qui ne se dissipera partiellement qu'avec la venue en France de l'un des dirigeants du groupe, en juin 1946 18. Des groupes analogues se constituèrent à Madagascar autour de Pierre Boiteau, directeur du Parc botanique et zoologique de Tananarive, probablement aussi à Djibouti, qui eut en 1945 et 1946 un député apparenté communiste. C'est dans ce contexte général que se constituèrent également en Afrique noire des "bureaux d'études", puis "groupes d'études", dans la population européenne. Pour en situer la genèse, il est indispensable de rappeler brièvement l'histoire des territoires concernés dans les années 1942 à 1946.

L'Afrique noire française Seconde Guerre mondiale

pendant

et après

la

L'Afrique équatoriale française et le Cameroun ont été les premiers territoires français ralliés à la "France libre", au Général de Gaulle; le 26 août 1940, c'est le ralliement du Tchad, avec le Gouverneur Félix Éboué et le Colonel Marchand, Commandant militaire; le 27 août, Leclerc opère un coup de main sur Douala et rallie l'administration du Cameroun; le même jour, le Général de Larminat en fait autant à Brazzaville; l'Oubangui se rallie le 30 août, malgré l'opposition du Commandant militaire et de la majorité des officiers, qui sont finalement arrêtés et expulsés vers le Niger; au Gabon, il y aura résistance des éléments vichystes (le vicaire apostolique, Mgr Tardy en tête), et reprise par deux colonnes venues du Cameroun et du Congo; les opérations sont terminées le 11 novembre. 19 Tout cela se passe entre Français: les autochtones ne sont pratiquement pas concernés. D'ailleurs, en A.E.F. et au 11

Cameroun, où la distance entre Européens et "Indigènes" est beaucoup plus grande qu'en A.O.F., l'idée même de consulter ou de faire intervenir les "Indigènes", autrement que comme piétaille militaire, est tout simplement impensable. Les tracts et proclamations adressées par le Général de Larminat depuis Léopoldville, où il est arrivé le 19 août, en direction de Brazzaville, sont significatifs de l'état d'esprit des milieux militaires et coloniaux dont ils émanent et à qui ils s'adressent; leur grand souci est de se laver de tout soupçon d'anti-pétainisme. Leur argumentation sur les causes de la débâcle reste fidèle aux thèses de l'extrême droite et calque celles de Vichy. Larminat excuse Pétain et Weygand, en invoquant leur âge, et rejette les responsabilités sur "les intellectuels sceptiques et cyniques" ; ils sont débordés par leur entourage de "professionnels de la politique". Sur De Gaulle, il déclare: "ancien subordonné de Pétain et Weygand, il ne s'est pas révolté contre des chefs qu'il aimait et respectait, mais contre la politique néfaste pour le pays dont des subordonnés irresponsables leur faisaient endosser la responsabilité." 20 Dans sa proclamation du 26 août, Larminat excuse Weygand et Huntziger (ce dernier ministre de la guerre et négociateur de l'armistice) et se porte "garant de leur patriotisme", ayant servi sous leurs ordres. Leur excuse est qu'ils ne sont pas libres 2]. Administration, officiers, colons, ralliés à la France libre partagent sans réserve l'idéologie coloniale la plus traditionnelle. Certes, Félix Éboué, Guyanais d'origine et Noir, gouverneur du Tchad, nommé en novembre Gouverneur Général de l'A.E.F., est un homme "de gauche", franc-maçon et membre du parti socialiste S.F.I.O.. Mais ses vues coloniales sont d'une totale orthodoxie: il les exprimera dans sa circulaire du 8 novembre 1941 prônant la réhabilitation de la chefferie 22. Sa plus grande hardiesse se concrétisera dans la création d'un statut des "indigènes évolués" (sic), soustraits au régime de l'indigénat, statut d'ailleurs inspiré d'une mesure prise au Congo Belge. Au 1er avril 1943 il n'y aura que Il "notables évolués" promus pour toute l'A.E.F. ; au 23 août, 93 ; au 30 décembre, 103 ; pour l'année 1944, il y aura 218 promotions 23 ! André Matswa, créateur d'une "amicale" des originaires de l'A.E.F. à Paris en 1926, qui en 1930 avait créé au Congo des sections revendiquant la citoyenneté française, à l'exemple des Sénégalais des trois communes est condamné en 1930; évadé, mobilisé à Paris 12

en 1939, arrêté sous les drapeaux et ramené à Brazzaville, il est à nouveau condamné sous le régime de la France libre, le 8 janvier 1941, à la prison à perpétuité, et meurt le 12 janvier 1942 au bagne de Mayéma, officiellement de dysenterie amibienne, selon d'autres sources des coups reçus au cours de sa détention. Léon M'Ba, porte-parole des "évolués" du Gabon dans les années 30, interné en Oubangui, y restera jusqu'en 1946 et sera de ce fait écarté des premières compétitions électorales. Les formes les plus rigoureuses d'un véritable apartheid, excluant toute participation des "indigènes" à la vie politique, se maintiendront en A.E.F. jusqu'en 1945 et feront sentir leurs effets bien au-delà. La circonscription de l'''OubanguiChari- Tchad" sera la seule en 1945 où les électeurs du "2ème collège" (anciens sujets) éliront comme député un Européen, le colonel de Boissoudy (alors que tous ceux qui ailleurs tenteront semblable expérience se feront battre à plate couture). Au Cameroun, Gaston Donnat, arrivé d'Alger au début de 1944, nous donne une image assez analogue du climat social: tout contact privé entre Européen et Africain est pratiquement impensable 24. Voyons maintenant la situation de l'A.O.F. : A.O.F. et Togo, sous la houlette du Gouverneur Général Boisson, à qui Vichy a confié les pleins pouvoirs, restent sous l'administration de Vichy. Une tentative de coup de main gaulliste sur Dakar, appuyé sur la marine britannique, échoue (23-25 septembre 1940); attaquée, la flotte ,britannique riposte en bombardant Dakar: il y a 200 morts, et l'incident est évidemment exploité contre la Grande-Bretagne et contre les gaullistes. Ceux même qui vont rallier De Gaulle ne pensent pas très différemment (sauf sur un point: la poursuite du combat) des adeptes de Vichy. E. Louveau, administrateur supérieur de la Haute- Volta, arrêté comme gaulliste le 12 août 1940, confesse qu'il fut" un moment, en 1940, pétainiste en même temps que gaulliste" et qu'il adressa un télégramme de fidélité à Pétain avant de se raviser 25. L'idéologie pétainiste, qui répond si bien à l'idéologie dominante du personnel colonial, triomphe: le principe colonial du "commandement" devient idéologie officielle; la discrimination raciale, pratiquée sournoisement (surtout à Dakar, dont les natifs étaient citoyens, et regimbaient contre ces pratiques) devient légale (rations alimentaires distinctes,

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files d'attente et guichets séparés, wagons de chemin de fer, toilettes distincts, etc.) La législation anti-juive est appliquée, et sera encore invoquée en 1946 contre le député Senghor par extension (on justifiera une mesure de discrimination raciale contre lui en faisant valoir qu'il n'était pas "aryen"!) 26. Les Juifs sont exclus de la fonction publique (et en tête, le secrétaire général du Gouvernement Général de l'A.O.F., Léon Geismar, connu pour ses travaux d'eth!l0logie). Les missions catholiques, tout comme l'Eglise en France, et plus peut-être, soutiennent avec enthousiasme la "révolution nationale": les missions seront désormais subventionnées (pour compenser le tarissement des financements privés venus de France), pour elles-mêmes et pour leurs écoles. Les gaullistes ou supposés tels sont pourchassés: au moment de l'incident de Dakar, de nombreux "suspects" (gens réputés de gauche, francs-maçons), sont arrêtés et internés en Afrique du Nord: parmi eux, le maire de Dakar, Alfred Goux, le Président de la Chambre de commerce, Turbé, le notaire antillais Sylvandre. Outre la "Légion" pétainiste, officielle, une société secrète, la "France de Pétain", s'emploie à débusquer les gaullistes. Les plus résolus d'entre les gaullistes - au demeurant peu nombreux - choisiront généralement de rejoindre la France libre en passant dans les territoires britanniques voisins (Gambie, Sierra Leone, Gold Coast, Nigeria). Ceux qui se font prendre sont lourdement condamnés par les tribunaux militaires: mais il n'y aura contre les gaullistes européens de condamnations à mort que par contumace; leurs auxiliaires africains (généralement utilisés comme agents de liaison) auront seuls le privilège d'être fusillés. E. Louveau 27 cite quelques noms, mais on ne connaît pas la liste complète des fusillés du champ de tir de Fann. Le dernier d'entre eux, le Guinéen Adolphe Gaëtan, sera fusillé le 19 novembre 1942, onze jours après le débarquement allié en Afrique du Nord. Lors de ce débarquement, le Gouverneur Général Boisson, dans un premier temps, réaffirme sa fidélité inébranlable au Maréchal et sa décision de lutter jusqu'au suprême sacrifice contre les agresseurs anglo-saxons. Le ralliement de Darlan aux Américains lui montre que la situation est intenable: le Général Bergeret, envoyé par Darlan, n'a pas de peine à le convaincre; il n'en est pas de même pour ses subordonnés, militaires en particulier. Ceux14

ci exigent l'envoi d'une mission à Alger pour vérifier si les télégrammes de l'Amiral Auphan, transmettant à Darlan l'approbation du Maréchal pour son action, sont bien authentiques! Pour se couvrir, Boisson tente vainement d'obtenir de Pétain un aval à son changement de position: au contraire, un télégramme du 21 novembre envoyé par Pétain enjoint à Boisson de ne pas négocier et de résister. Boisson lui répond que c'est impossible 28.Le même jour, rassurés sur la "légitimité" de Darlan, les militaires se prononcent pour un "ralliement de principe". Les gouverneurs de Guinée et du Togo, qui avaient envoyé le Il novembre des télégrammes appuyant la "résistance", adressent au Gouverneur Général, le 25 novembre, des télégrammes saluant avec "enthousiasme" (Guinée) le ralliement aux alliés, mais le commissaire de France au Togo conclut sa missive par "Vive la France! Vive Pétain !" (Paris-Dakar, 25 novembre 1942). Le 7 décembre 1942, Boisson signe, aux côtés de Darlan, l'accord avec Eisenhower qui consacre la rentrée de 1'A.O.F. dans la guerre contre l'Allemagne. Il prend place dans le "Comité de l'Empire français" qui, sous la direction du Général Noguès, continue l'action de Darlan, assassiné le 24 décembre à Alger. Dans son l)uméro des 22-23 novembre 1942, le quotidien "Paris-Dakar" proclamait: "En se rangeant aux ordres de l'Amiral Darlan, l'A.O.F. reste fidèle à la pensée profonde du Maréchal" . C'est toujours au nom du Maréchal que Boisson gouverne, avec l'appui des Américains qui voient en De Gaulle l'agent des Anglais et un dangereux révolutionnaire. Il faudra plus de six mois pour que cette situation se modifie. C'est seulement par télégramme officiel 10119 PIS du 14 décembre 1942 que les administrateurs de Guinée reçoivent l'ordre de liquider leurs réseaux de renseignements antianglais et anti-gaullistes. Le commandant de cercle de Gueckédou, qui a constitué un réseau dont il est fier, et qui "suit de près" l'activité des gaullistes réfugiés en Sierra Leone, ne s'y résignera que le 12 février 194329. Cependant, Giraud, qui a succédé à Darlan, est contraint peu à peu de prendre ses distances avec le maréchalisme. A la date du 17 mars 1943, le rédacteur du "Diaire" (Journal) de la Mission de Bobo-Dioulasso écrit avec indignation, commentant un discours du Général Giraud du 14 mars à Alger: "Fini le Maréchal! Finie son œuvre! Son nom, son effigie, doivent disparaître même des monuments publics et 15

être remplacés par la République française. Dieu, où allonsnous! Quelle reconnaissance envers cet homme qui a fait tant de bien 30." Le 21 mars, il écrit: "Juifs et racailles vont tout submerger à nouveau! La radio anglaise dit que toutes les effigies du Maréchal doivent disparaître des monuments publics!. Horreur!" C'est seulement le 3 juin 1943 que se constitue à Alger le "Comité français de libération nationale", coprésidé par Giraud et de Gaulle. Le gaullisme cesse d'être hors la loi, et les groupes hostiles à Vichy, jusque-là clandestins, se manifestent pour la première fois à l'occasion de la commémoration de l'appel du 18 juin. Le rédacteur du Diaire de Bobo-Dioulasso note à cette date: "Nous ne pouvons éviter d'envoyer les écoles à la revue. Aucun Père, aucun Frère, aucun drapeau !" 31.En Côte d'Ivoire, selon le rapport annuel du Gouverneur, les portraits du Maréchal figuraient toujours à la place d'honneur dans les locaux des Missions en 1944, ainsi qu'un tableau représentant la "Victoire de Dakar" (sur les anglo-gaullistes) dans le réfectoire de la Mission d'Abidjan; lors de la première visite du Général de Gaulle à Abidjan, le vicaire apostolique partit en tournée le jour de son arrivée, pour n'avoir pas à le recevoir. Au moment du débarquement allié en France, la Mission d'Abidjan refusa de pavoiser, et, en août 1944, de pavoiser et de faire sonner les cloches pour la libération de Paris 32. C'est seulement le 30 juin 1943 que Boisson quitte son poste, remplacé par le gaulliste Cournarie. Entre juin et septembre 1943, les Gouverneurs vichystes sont remplacés par des gaullistes (à Abidjan, Cournarie installe le Gouverneur Latrille, venu d'Oubangui, le 15 septembre). Et encore pas tous: le Gouverneur Toby, qui avait succédé à Louveau, arrêté pour gaullisme, comme administrateur supérieur à Ouagadougou, et dont son prédécesseur dit qu'il devait "jouer au cerbère sur la frontière franco-anglaise, n'hésitant pas à tromper les résistants quant à ses propres sentiments, pour leur inspirer confiance, obtenir leurs confidences et les dénoncer ensuite" 33, nommé gouverneur du Niger en 1942, se maintiendra dans ce poste (réserve faite d'absences dues aux congés) jusqu'en 1954 ! Les mouvements de "résistance", exclusivement européens à une exception près, semblent s'être formés au début de 1943, sous l'administration de Boisson, dans la clandestinité. Le premier en date est le "Groupement d'Action Républicaine" (G.A.R.) dont les statuts ont été adoptés le 10 16

mai 1943 et qui a été reconnu par arrêté du 13 mai 1943 (sous Boisson). C'est lui qui, avec les "Amis de Combat" (encore non légalisés), organisera la première manifestation commémorant l'appel du Général de Gaulle, le 18 juin 1943. Le G.A.R. demande et obtient en juillet l'autorisation d'étendre son activité à toute l'A.a.F. Une lettre au Gouverneur général du 11 août 1943 souligne qu'il a été "le premier groupement patriotique reconnu"; "Nous étions prêts à la lutte, et nous l'avions commencée, lorsque M. Boisson eut l'excellente idée de démissionner." Le G.A.R. donne son appui au gaullisme et à son chef (sic) "tant qu'ils resteront dans la tradition républicaine". Après la libération du territoire français, le G.A.R. donnera son adhésion au "Front National" (janvier 1945). Les animateurs du G.A.R. comprennent quelques communistes, dont le secrétaire général Félix Rambaud, et le secrétaire du groupe de Bamako, Daniel Quadrelli (mentionné par "Paris-Dakar" du 16 février 1944). Mais son vice-Président est Turbé, Président de la Chambre de commerce, radical. Devenu "Front National" au début de 1945, il compte alors dans son conseil des communistes (René Colas, professeur au Lycée Van Vollenhoven, Mme Charlier, Directrice d'école à Médina) mais aussi de nombreux socialistes: Me Sylvandre, Président, Pierre Bouvier, secrétaire de l'Union des syndicats C.G.T., Lamine Gueye, El Hadj Bibi N'Diaye, et aussi l'ancien maire radical de Dakar Alfred Goux. La seconde association "patriotique" (dénomination utilisée par l'administration) est celle des "Amis de Combat" qui demande son autorisation le 31 mai 1943 (le lendemain du départ de Boisson). Elle prend au mois de novembre l'appellation nouvelle d"' Association Croix-de-Lorraine

A.a.F." Elle se trouvera en conflit avec l'ancien maire de
Dakar Alfred Goux, qui crée en septembre 1943 une organisation fantôme "Combat de l'A.a.F." En novembre 1944, elle s'affilie à "Combat-Empire" et change une fois de plus de nom. Cette organisation est spécifiquement gaulliste, mais nous relevons parmi ses membres un communiste, l'avocatdéfenseur Me Alfred Gaziello 34 La seule association non-européenne de ce type est l'''Association IVèmeRépublique de l'A.a.F.et du Togo", qui recrute parmi les Sénégalais citoyens, et dont le fondateur et animateur est le Saint-Louisien Abdel Kader Diagne.

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Fin novembre 1943 se tint à Alger le "Congrès de la France combattante de l'Empire et des territoires métropolitains libérés", avec six délégués de l'Algérie, quatre du Maroc, trois de la Tunisie, trois de l'A.a.F., deux de l'A.E.F. deux du Cameroun et deux de la Corse. Aussitôt après se constituera, fédérant les associations patriotiques, un "Comité fédéral de l'A.a.F. de la France combattante", dont le premier Président sera le professeur Théodore Monod (Vice-Président de "Croix-de-Lorraine") et le secrétaire général Félix Rambaud (janvier 1944).A son départ en France, le professeur Monod est remplacé par Me Alfred Gaziello (janvier 1945). La France combattante va se donner un organe hebdomadaire dont le premier numéro paraît sous le titre "Clarté", puis prend à partir du troisième numéro (24 mars 1944) le titre nouveau de "Réveil". (Le titre "Clarté" avait été revendiqué par Charles Graziani, qui publiait sous ce titre un hebdomadaire, organe du "Parti socialiste sénégalais" avant la guerre, et qui demande à le faire reparaître). Parmi ces "associations patriotiques" se trouvent également mentionnés le "Groupement des victimes des lois d'exception de l'A.a.F." appelé ensuite" Fédération des victimes de Vichy" (constitué en août 1944), l'association "France-URSS" (créée en 1943), les "Amis de Liberté" (hebdomadaire du P.C.F. publié à Alger) relayés en 1945 par les "Amis de l'Humanité" (autorisés le 15 février 1945). Les noms des responsables des "Amis de l'Humanité", mentionnés par les rapports de police, nous sont inconnus: à une exception près, ils n'apparaissent plus par la suite, notamment dans les G.E.C.. Un Congrès de France-URSS de l'A.a.F. a lieu à Dakar (23-24 février 1945), congrès auquel participent des délégués de Bamako, Porto-Novo, Kayes, Kaolack, St Louis (Conakry et Kankan ayant délégué leurs mandats aux membres du comité de Dakar) ; Ce congrès est accompagné d'une manifestation à la chambre de commerce pour le 27ème anniversaire de l'armée rouge, avec une conférence de Charles-Guy Etcheverry, journaliste à Paris-Dakar, membre du comité directeur de France-URSS, sous le titre "Lumière sur le pacte germano-soviétique". Le Gouverneur Général, invité, y envoie un représentant. Aucun communiste connu n'apparaît dans les membres de France-URSS dont nous trouvons les noms, sauf celui de Félix Rambaud, qui représente l'A.a.F.. au Congrès de France-URSS tenu en

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septembre 1944 à Alger. Le Président est Me Sylvandre, socialiste 35. A Saint-Louis du Sénégal, les "associations patriotiques", à l'appel de "Combat" et de "France-URSS" organisent le 18 mars 1945 une manifestation pour l'anniversaire de la Commune de Paris, en assistant au lever des couleurs devant le palais du gouvernement 36. Toutes ces "associations patriotiques" sont, jusqu'en 1945, exclusivement européennes, Dans les réponses données aux demandes d'autorisation (la liberté d'association - loi de 1901- n'existe pas dans les colonies et les associations sont soumises à autorisation préalable par arrêté administratif) l'administration spécifie toujours que "votre association devra s'abstenir de toute action de propagande auprès de la masse autochtone" 37. Seules exceptions l'association "IVèmeRépublique" et les présences observées au Front National en 1945, mais il s'agit de Sénégalais" citoyens" . Toutes ces organisations "patriotiques", très marquées à gauche, sont dans le milieu européen très minoritaires: la majorité des cadres administratifs et militaires, tout comme les missions catholiques, ainsi que le colonat, ont été des partisans ardents de Vichy qui fait pour eux figure de paradis perdu: elle se retrouvera dès 1~46 dans le combat contre la Constitution de mai, dans les "Etats généraux de la colonisation", et trouvera des organes d'expression dans l'hebdomadaire "Climats" (du Général Chevance-Bertin, ancien résistant) et à partir de 1947 dans le R.P.F. du Général de Gaulle. Comme les mouvements de Résistance en France, avec le retour à la vie politique et la résurrection des partis, ces associations vont tomber en sommeil au cours de l'année 1946. Le parti socialiste S.F.I.O. se reconstitue en mars 1945 38. Il est purement européen au départ; le communiqué annonçant la reconstitution de la section de Rufisque précise: "Quant à la participation de l'élément indigène, celle-ci ne sera prise en considération que si elle reste dans la ligne générale d'action du parti" 39. Le parti socialiste, sous l'impulsion de Lamine Gueye, va être investi par les Sénégalais, et avec l'appui de l'ensemble des organisations de gauche, servira de base au "Bloc africain", formation électorale sans structure précise, mais dont le nom même traduit les sentiments qui l'ont inspiré: le "Bloc" se veut l'expression de la volonté des masses africaines, avec une 19

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kobi_abo

le gec est le partenaire du pdci à l'époque coloniale

jeudi 13 mars 2014 - 23:56