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Guerre et politique en Colombie

De
224 pages
Tout au long de ces cinq essais décrivant les phases déterminantes du long processus de violence en Colombie, Gonzalo Sanchez tente de mettre en lumière les liens intrinsèques entre guerre et politique dans son pays. Car, peut-être en Colombie plus que dans tout autre pays d'Amérique Latine, la guerre et la politique ont entretenu, parfois en alternance, des liens de subordination mutuelle qui ont accompagné et conditionné la formation de la nation colombienne.
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GUERRE ET POLITIQUE EN COLOMBIE

Collection Recherches et Documents -Amériques Latines dirigée par Joëlle Chassin, Pierre Ragon et Denis Rolland
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ALBALADEJO C. et TULET I.-c., coord. Lesfronts pionniers de l'Amazonie brésilienne, 1996. COICAUD J.-M., L'introuvable démocratie. Les dictatures du Cône Sud: Uruguay, Chili, Argentine (1973-1982), 1996. EZQUERRO M., Construction des identités en Espagne et en Amérique latine, 1996. POLICE G., Lafête noire au Brésil, L'Afro-brésilien et ses doubles, 1997. TARDIEU Jean, Noirs et nouveaux maîtres dans les "vallées sanglantes" de l'Équateur (1778-1820), 1997. MONTERO CASASSUS Cécilia, Les nouveaux entrepreneurs: le cas du Chili, 1997. LOSONCZY Anne-Marie, Les saints et laforêt, 1997. SCHPUN Monica Raisa, Les années folles à Sao Paulo (1920-1929), hommes etfemmes au temps de l'explosion urbaine, 1997. THIEBAUT Guy, La contre-révolution mexicaine à travers sa littérature, 1997. LUTTE Gérard, Princesses et rêveurs dans les rues au Guatemala, 1997. SEGUEL - BOCCARA Ingrid, Les passions politiques au Chili durant l'unité populaire (1970-1973), 1997. FAVRE Henri, LAPOINTE Marie (coord.), Le Mexique, de la réforme néolibérale à la contre-révolution. La révolution de Carlos Salinas de Gortari 1988-1994, 1997. MINGUET Charles, Alexandre de Humboldt. Historien et géographe de l'Amérique espagnole (1799-1804), 1997. GlLONNE Michel, Aigle Royal et Civilisation Aztèque, 1997. MUZART-FONSECA DOS SANTOS Idelette, La littérature de Cordel au Brésil. Mémoire des voix, grenier d'histoires, 1997. GROS Christian, Pour une sociologie des populations indiennes et paysannes de l'Amérique Latine, 1997. LOBATO Rodolfo, Les indiens du Chiapas et laforêt Lacandon, 1997. DE FREITAS Maria Teresa, LEROY Claude, Brésil, L'utopialand de Blaise Cendrars, 1998. ROLLAND Denis, Le Brésil et le monde, 1998.
rg L'Harmattan, 1998

ISBN: 2-7384-6371-1

Gonzalo SANCHEZ

GUERRE ET POLITIQUE EN COLOMBIE
traduit par Alexandra MERVEILLE

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y IK9

REMERCIEMENTS

Je tiens tout particulièrement à remercier Carl Langebaek et Juan Plata de Colciencias (Institut Colombien des Sciences et Technologies), les éditions El Ancora Editores (Colombie), Georges Lomné, professeur d'histoire à l'Université de Marne-La-Vallée, Pierre Gilhodes, ancien directeur de l'Institut International de Sciences Politiques à Bogota, Olivier Pissoat, géographe et Alexandra Merveille, traductrice, pour leur contribution à la réalisation de l'édition française de cet ouvrage.

SOMMAIRE

Préface de Pierre Gilhodes
I. GUERRE ET POLITIQUE EN COLOMBIE

p. 9

1. Introduction 2. Les guerres civiles et la politique 3. Entre les guerres et la Violence: une période de démocratisation frustrée 4. La Violence et la suppression de la politique 5. L'héritage de la Violence 6. Militarisation de la politique et évolution de la guerre vers le banditisme
II. REHABILITATION ET VIOLENCE FRENTE NACIONAL SOUS LE

p. 15 p. 17 p. 30 p. 34 p. 50 p. 54

1. 2. 3. 4. 5.

Introduction Dilemmes et critères d'action Les invasions urbaines et rurales Les colonisations La crise de la Commission de Réhabilitation

p. 65 p. 67 p. 82 p. 95 p. 105

III. TERRES, VIOLENCE ET DEVELOPPEMENT INEGAL DES REGIONS

1. Introduction 2. La continuité de l'hacienda: le cas du Quindio 3. Transformation régressive et effets à retardement: le cas du nord du Tolima 7

p. 115 p. 121 p. 132

4. Transfonnation progressive: le capital poursuit son avancée dans le Valle 5. Parcellisation et dissolution des haciendas: le cas du Sumapaz IV. LA DEGENERESCENCE DE LA GUERRE V. L'IMAGINAIRE POLITIQUE DES COLOMBIENS

p. 140 p. 156 p. 195 p. 207

PREFACE
Les cinq essais sont œuvre d'historien. Le professeur Gonzalo Sanchez de l'Université nationale de Colombie y conjugue, à propos de son pays au XXe siècle, ses dons de fouineur d'entretiens avec des témoins et une rare capacité pour l'hypothèse et la synthèse. Gai compagnon, il appartient pourtant à une bien triste profession, les "violentologues" colombiens. Ils sont historiens mais aussi sociologues, politiques, économistes, agronomes, militaires et même guérilleros reconvertis. L'objet de leurs études est, semble-t-il intarissable: la "Violence colombienne". Mais qu'est-ce que la Violence? Lisez d'abord le livre et nous en reparlerons. Chacun a sa petite idée et la vérité est sans doute au carrefour: banditisme, malaise agraire, combat politique, conflits ethniques, expression d'une nationalité qui se cherche et des autonomies régionales... certains soutiendront qu'elle a toujours existé et qu'elle est dans l'âme indigène, d'autres qu'elle est l'effet d'une subversion voulue par l'étranger... Le terme lui-même, Gonzalo le dit bien, est ambigu, hypocrite et urbain car la violence pour les paysans qui l'ont connue avant tous, c'était la guerre ou la révolution. "La révolution manquée", a dit Eric Hobsbawm, qui en a vu d'autres. Mais un demisiècle, c'est déjà beaucoup: le bébé né dans les fuites paysannes devant les assauts de l'armée frise la cinquantaine, l'un des chefs de la rébellion a dépassé l'âge normal de la retraite, les généraux colombiens ont commencé à combattre, dans leur propre pays, alors qu'ils étaient sous-lieutenants. Cela peut faire courir l'imagination. Les Colombiens croient beaucoup à leur singularité. On leur répond les Philippines... Même en Amérique latine, si l'on accepte des déphasages justifiés par les histoires singulières, la révolution mexicaine de 1910 et sa suite curieuse la Christiade, analysée par Jean Meyer, les cangaçeiros et jagunços d'un nord-est brésilien très

9

violent, voire postérieurement, le Pérou du Sentier Lumineux, tous ont quelque chose à voir avec cette Violence, chacun sur son terrain. Toutes composantes mêlées, arriver aujourd'hui à des taux d'homicides de 87 pour cent mille impressionne toujours. On songe à un pays invivable. Or on y vit, on s'y multiplie et même le correspondant de presse étranger, macabre statisticien de ces horreurs, ne s'y trouve pas si mal puisque, bien souvent, il y établit domicile. Contrastes donc et ils font partie du mystère. Aux sources de la Violence, les campagnes et, l'auteur le montre bien, un Etat qui n'en finit pas de se construire, un Etat faible sans fonction publique, avec peu de ressources et peu présent, si ce n'est sous ses aspects les moins plaisants: sa police, son armée qui pilonnent et patrouillent, occupant leur propre pays. Peut-être plus que la querelle autour de la terre, la violence trouve-t-elle ses racines dans les conditions de l'exode rural, de l'expulsion des paysans vers les villes, nombreuses et récentes, ou vers les frontières agricoles. En cinquante ans, on a vidé les campagnes de ce pays rural. Ce fut délibéré. A la vieille querelle sur le développement par la voie des farmers ou celle des junkers, la Colombie a choisi la dernière. Seul un homme d'Etat, Carlos Lieras, a proposé la première qui eût été moins coûteuse et aurait peut-être clos ce chapitre il y a trente ans; il fut battu par le pouvoir terrien, le pouvoir officiel, et incompris de ceux qui auraient pu être ses alliés. Sur les conseils d'un envoyé de la Banque Mondiale, Lauchlin Currie, économiste et éleveur respecté à Bogota, on choisit délibérément la voie de l'expulsion des paysans, (on les envoya dans les villes construire des logements ou défricher les forêts pour y faire davantage de pâturages). On sema ainsi et dispersa aux quatre coins cardinaux la violence qui est aujourd'hui en grande partie canalisée par les organisations de guérilla et par les organisations armées de propriétaires. L'arrivée des trafiquants de drogue dans ce panorama, depuis vingt ans, a fini d'embrouiller le jeu. Comment en sortir? Il n'y a pas de miracle. On peut décider de porter à trois cent mille hommes les effectifs de l'armée, lui acheter cent cinquante hélicoptères, amener des mercenaires qui ne manquent pas pour combler le déficit d'encadrement et, comme en Malaisie, gagner la guerre. Une Colombie aura écrasé l'autre, la précaire 10

démocratie aura sans doute disparu mais les riches veulent-ils payer? Qui d'autre? On peut continuer, comme depuis cinquante ans: une louche de répression, une pincée de réformes. Pourquoi pas. Beaucoup s'en accommodent. On peut même faire mine de négocier. On amnistie les ralliés, on coopte, on assassine les plus véhéments et on tape sur les autres. C'est la tactique du salami pratiquée depuis quinze ans. La violence a gagné du terrain. Enfin, on peut négocier vraiment. Quelqu'un en a-t-il envie, en a-tilIa force? Question de légitimité... Ce n'est pas facile. Il n'y a pas de vaincus mais il n'y a même pas de position de force. On parle avec celui qui est en face, sans vainqueur, sans vaincu, parce qu'il est aussi la Colombie, une partie de celle-ci. C'est peut-être même aujourd'hui dans ses organisations connues, relativement disciplinées, hiérarchisées, la seule opposition politique. Parti politique, parti armé et souvent au niveau local ou régional, amorce d'Etat ou contre Etat: il fait la police, tient l'état civil, rend la justice (expéditive), prélève les impôts, les péages, nomme les instituteurs et fait même du développement agricole. Les maires de l'autre Etat le consultent et lui rendent des comptes. C'est fort désagréable mais c'est ainsi. TIfaudra parler de beaucoup de choses: pouvoir local et régional, développement agricole et écologique, drogue, recomposition des forces de police et militaires, démocratie et droits de l'homme ... quelle affaire. Encore plus si l'on pense que l'on n'aura réglé qu'une partie du problème mais semble-t-il on aura pris la ficelle par le bon bout. En tirant dessus avec prudence, avec du temps aussi, le reste pourrait suivre. Alors Gonzalo et les "violentologues" pourraient écrire au passé et vivre dans une autre Colombie. Cela s'appelle rêver mais, pardonnezmoi, c'est lui, ce sont ses textes qui m'y obligent. Lisez-les et si cela vous intéresse, reparlons-en.

Pierre Gilhodes

I

GUERRE ET POLITIQUE EN COLOMBIE

1. INTRODUCTIONl

"Toutes les idées qui passent par la tête des Colombiens ont pour but de diviser" Garcia Marquez dans Le Général dans son labyrinthe La guerre et la politique, l'ordre et la violence, la violence et la démocratie, la vie et la mort..., tels sont quelques-uns des multiples antagonismes et complémentarités qui permettent d'appréhender l'histoire colombienne. S'il existe en effet une obsession permanente face au devenir historique de notre pays, c'est bien celle de la non-résolution des contraires. Ils cœxistent avec obstination, comme s'ils répondaient à un certain état de fait naturel. Ce n'est que dans des périodes de crise grave que ces antagonismes, comme celui de la guerre et de la politique que nous nous proposons d'analyser, sont ressentis socialement et sont appréhendées en tant que relations problématiques. Or, nous traversons précisément aujourd'hui l'un de ces moments critiques. La peur de la guerre, avec ses thèmes récurrents, son vocabulaire, s'est emparée des Colombiens. On ne parle même plus de violence mais de guerre: guerre des trafiquants de drogue, guerre sale, guerre des guérillas, guerre du chef de l'Etat, guerres des bandes... Le terme de guerre n'est, bien entendu, pas univoque mais il est significatif. Les politiciens et les intellectuels, en perte de confiance, ont ainsi cessé de s'interroger sur les fondements
I Une première version de cet essai a été rédigée entre 1989 et 1990 alors que j'étais Directeur d'Etudes à l'Institut des Hautes Etudes d'Amérique latine et à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales de Paris. Daniel Pécaut dirigeait à ce moment-là le séminaire "Démocratie, crises et violence" qui a aussi constitué pour moi une source d'inspiration.

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de l'unité de la nation pour se pencher, déconcertés, sur les origines profondes de sa division. Depuis Clausewitz, on connaît bien les relations organiques qu'entretiennent la guerre et la politique: "La guerre n'est qu'une partie des relations politiques..." ou encore "... la politique est la matrice dans laquelle se développe la guerre "2. Or, ce qui confère peut-être au cas colombien toute sa complexité et son caractère spécifique, c'est la diversité des combinaisons de cette relation dans les différents contextes historiques. Au XIXe siècle, pendant les guerres civiles, la guerre et la politique ont ainsi entretenu des relations de continuité et de complémentarité. Dans les années 50, pendant la guerre civile non déclarée, la guerre s'est déployée comme une stratégie d'exclusion et de suppression de la politique. Enfin, pendant la guerre des guérillas qui débute avec le Frente National, les armes se sont substituées à la politique. Actuellement, les pôles de cette confrontation se caractérisent par une fragmentation extrême aussi bien de la guerre que de la politique. Pour citer à nouveau Clausewitz, "chaque époque a ses propres formes de guerre"3. Et Carl Schmitt d'affirmer à son tour que le champ de la politique se transforme sans cesse en fonction des rapports de forcé. Historicité de la guerre, historicité de la politique... Ce chapitre tente de préciser, au regard des ruptures successives et non selon un modèle évolutif, les différents contextes et la multiplicité des formes de relations entre la guerre et la politique qui font partie intégrante du processus, inachevé à ce jour, de formation de la nation colombienne.

2. LES GUERRES CIVILES ET LA POLITIQUE
Il existe en Colombie de très nombreux récits, chroniques et "mémoires" sur les guerres civiles du XIXe siècle. Cependant, aucune vision d'ensemble ne nous a encore permis de définir les relations
2 Carl von Clausewitz, De la guérre, Paris, Editions de Minuit, 1955, pp. 703 et 27. 3 Ibid., p. 689. 4 Carl Schmitt, La notion de Politique-Théorie du Partisan, Paris, Calman-Lévy, 1972, p. 183.

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entre la guerre et la société, autrement dit d'entreprendre la sociologie des guerres civiles5. Au XIXe siècle, la guerre et la politique étaient des pratiques collectives symétriques et indissociables. La mémoire politique du
-

XIXe siècle en Colombie s'est d'ailleurs construite sur la base d'une
double référence. L'histoire nationale, c'est, d'une part, l'histoire des guerres et des batailles. Il s'agit tout d'abord, bien entendu, des guerres et des batailles d'indépendance qui démantelèrent l'empire et fondèrent des nations. Mais postérieurement, un grand nombre de guerres furent aussi menées par des caudillos au nom d'un combat contre l'anarchie: la Guerre des Suprêmes en 1840 ; les guerres fédérales (1860, 1876-77) ; la Guerre des Mille Jours, au tournant du siècle; la Bataille de Garrapata (1877), la Bataille de la Humareda (1885), les batailles de Palonegro et Peralonso (Guerre des Mille Jours, 1899), pour ne citer que quelques exemples. Salvador Camacho Roldan, écrivain et homme politique, disait avec justesse que" ...la paix n'a jamais été la paix mais la trêve"6. L'histoire nationale, c'est, d'autre part, sans être contradictoire pour autant, l'histoire des Constitutions. Les plus notables d'entre elles ont d'ailleurs été directement le fruit de la guerre. Ce fut le cas de la Constitution de Rionegro de 1863, qualifiée peut-être un peu exagérément par Victor Hugo de "Constitution pour des anges". Ce fut également le cas de la Constitution de 1886, en vigueur, dans ses grandes lignes, jusqu'en 1991. Dans ce contexte, la guerre agissait donc comme un élément fondateur du droit, de l'ordre juridique et politique, d'une nouvelle forme d'institutionnalisation et non comme une source d'anarchie. En réalité, dans notre pays, la fascination des armes et le culte du
5 Nous disposons toutefois d'éléments suffisants pour l'argumentation générale de cet essai. Je me réfère aux travaux suivants: Charles Bergquist, Café y conflicto en Colombia, 1886-1910, Medellin, FAES, 1981 ; Alvaro Tirado Mejia, Aspectos Sociales de las Guerras Civiles en Colombia, Bogota, Biblioteca Bâsica Colcultura, 1976 ; Jorge Villegas y José Yunis, La Guerra de los Mil Dias, Bogota, Carlos Valencia Editores, 1979 ; Carlos Eduardo Jaramillo, Los Guerrilleros del Novecientos, CEREC, Bogota, 1991 ; enfin un ouvrage de Malcom Deas sur la guerre de 1885, qui sera cité plus tard. 6 Cité par Alejandro Valencia Villa dans La humanizacion de la guerra, Tercer Mundo, Bogotâ, ]99], p. 127. 18

fonnalisme juridique n'ont jamais été incompatibles. Ce n'est donc pas en vain que l'on a parlé des "guerres constitutionnelles"7. Au XIXe siècle en Colombie, la guerre n'a jamais remplacé ni supprimé les relations politiques: elle était leur prolongement. La guerre était en fait le moyen le plus efficace pour accéder à la politique. Quand les voies nonnales, comme celles du suffrage, étaient fennées, la guerre constituait à bien des égards une voie d'accès singulière à la citoyenneté. La guerre était, d'une certaine manière, une fonne de production du politique. Si les annes traduisaient donc le langage dur de la politique et les guerres le mode privilégié de l'action politique, la politique ellemême, ne pouvait se concevoir autrement que comme un champ de bataille. L'hacienda y apportait ses soldats, les partis leurs drapeaux respectifs et l'Eglise plusieurs choses: un langage, un esprit de croisade, une image démoniaque de l'adversaire politique et la représentation de toute fonne de différence comme schisme. "Une année de citoyens"8, c'est ainsi que le Général Gaitan Obeso qualifiait ses troupes. Quelle bonne fonnule, pour décrire cette relation entre guerre et politique. Comme si le statut de citoyen s'acquerrait par l'exercice de la guerre... Notons que, comme dans d'autres pays, la guerre et la politique faisaient appel à un répertoire commun incluant des notions telles que la stratégie, la tactique, l'avant-garde, la campagne, les relations de force, la conquête du pouvoir, le camp ennemi. Les guerres civiles qui dominent l'histoire politique du XIXe siècle9 -on en compte pas moins de quatorze- furent essentiellement l'expression des rivalités entre les élites dominantes. Celles-ci étaient indistinctement réparties dans les deux partis politiques en fonnation,
7 Hernando Valencia Villa, "De las guerras constitucionales en Colombia..." in Anétlisis Politico, n06, Jan-avril, Universidad Nacional de Colombia, Bogota, 1989, pp. 80-97. 8 Malcom Deas, "Poverty, Civil War and Politics: Ricardo Gaitan Obeso and his Magdalena River Campaign in Colombia, 1885" in Nova Americana, n02, Turin, 1979, p. 291. 9 Cf. Gonzalo Sanchez, "Raices historicas de la amnistia 0 las etapas de la guerra en Colombia" in Revista de Extension Cultural, n015, Medellin, 1984. 19

le parti libéral et le parti conservateur. Ces deux partis ont d'ailleurs perduré en alternance quasi systématique jusqu'aujourd'hui. Il faut dire aussi que la guerre au XIXe siècle ne constituait pas seulement une aventure riche en péripéties proprement belliqueuses et en intrigues passionnelles: Elle était aussi et surtout, l'espace où se définissaient les futurs responsables politiques, les candidatures présidentielles, les contrôles des régions, en un mot, les relations de pouvoir. L'enjeu de ces guerres n'était donc pas la prise du pouvoir, le changement de système ou la substitution d'une classe politique par une autre, comme dans les révolutions. Ce qui se jouait là c'était simplement la participation administrative et l'incorporation des forces, qui avaient été occasionnellement exclues de l'appareil institutionnel. Ceci dit, il ne faut toutefois pas minimiser la portée de ce qui était en jeu durant les principaux épisodes des guerres civiles du XIXe siècle. Les raisons de la guerre étaient, bien entendu, les mêmes que celles qui animaient la controverse politique. Dans tous les pays d'Amérique latine, on retrouve d'ailleurs, sous différentes formes et à des degrés divers, les mêmes thèmes de controverse autour de quatre grands sujets. Le premier thème de controverse concernait la forme d'organisation politique, autrement dit, la nécessité d'un équilibre entre les différents pouvoirs régionaux, mais également d'un équilibre entre ceux-ci et l'indispensable arbitrage du pouvoir central. Dans plusieurs pays, cette controverse se matérialisa par les "guerres fédérales". Elles virent le jour avec le déclin des grands hommes centristes et des caudillos tout-puissants de la post-Indépendance, tels José Antonio Paez au Venezuela, Juan Manuel Rosas en Argentine, Antonio Lopez de Santa Anna au Mexique. Tous étaient considérés, dans leurs pays, comme les détenteurs de l'ordre social et incarnaient une forme de "militantisme armé" 10. Ils constituèrent une sorte de charnière entre la guerre centralisée de l'Indépendance et la guerre fragmentée (militairement, politiquement et sur le plan des objectifs)
10 John Lynch, "El gendarme necesario : los caudillos como agentes del orden social", 1810-1850 in Revista de la Universidad Nacional de Colombia, deuxième époque, vol. Il, n° 8 et 9, Bogota, 1986, p. 18. 20

des caudillos. Les recettes fiscales et le budget de l'Etat (armées, bureaucratie et services sociaux), l'immunité militaire et le contrôle civil des militaires, firent partie, plus ou moins directement, de ce même débat. Le second grand thème de controverse, explicite ou latent, dans ces guerres était celui des "modèles de développement". Les conditions d'insertion périphérique de notre pays dans l'orbite capitaliste et, tout spécialement, dans la division internationale du travail constituèrent l'essentiel du débat. Faire un choix entre manufactures et matières premières, ce qui était le plus souvent irréalisable dans la pratique, c'est sur ce schéma que devait se définir notre compétitivité dans l'économie mondiale. Le rôle central de l'hacienda dans les sociétés latino-américaines et les enclaves minières, plus ou moins importantes selon les régions, déterminèrent par la suite notre "vocation exportatrice". Les relations entre l'Eglise, l'Etat et les partis constituaient une troisième source de conflit, avec pour toile de fond le problème de l'hégémonie ou du pluralisme culturel. Les aspects sensibles de cette polémique tournaient autour de la laïcité de l'Etat, de la position des partis face aux privilèges ecclésiastiques, du pouvoir d'intervention de l'Eglise dans les relations privées et dans le système éducatif. Mais, la gestion des biens de l'Eglise (biens ruraux en particulier), qui pouvaient être source de revenus pour l'Etat et objet d'appropriation pour les particuliers, était l'objet d'une grande convoitise. De ce fait, des périodes entières des guerres civiles furent vécues comme des guerres de religion. Ce fut le cas de la guerre de 1876, la "guerre des écoles", et de la Guerre des Mille Joursll, La "politisation" de l'Eglise et la sacralisation de la politique faisaient ainsi partie d'un même cadre mental. Enfin, ne l'oublions pas, ces guerres mettaient bien souvent en jeu des droits et des libertés qui contribuaient aussi au développement général de la société et non plus exclusivement à celui des élites
Il Cf. sur ce point Cristopher Abel, Politica. Iglesia y Partidos en Colombia. 18861953, Bogota, FAES-Universidad Nacional, 1987 et Fernan Gonzalez, "La Iglesia Cat6lica y el Estado colombiano, 1886-1985" in Nueva Historia de Colombia, tome 2, Bogota, Editorial Planeta, pp. 341-396. 21

dominantes. L'abolition de l'esclavage, par exemple, ne doit pas être vue uniquement comme le résultat d'une confrontation entre esclavagistes et propriétaires terriens pressés par un besoin urgent de main d'œuvre. L'abolition de l'esclavage fut aussi le résultat de l'appropriation nationale d'une conquête démocratique universelle, de même qu'une grande part de l'idéologie libérale radicale, sous-tendit, en réalité, un vrai courant démocratique et anti-colonial. A tous ces thèmes de controverse, on pourrait ajouter, en dernier lieu, le débat sur la conduite de la guerre, sur sa légalité, débat qui fut mené avec une cohérence admirable par le Général Tomas Cipriano de Mosquera depuis l'Indépendance jusqu'à la Constitution radicale de Rionegro (1863). En tout état de cause, sur le plan des résultats et au regard de l'histoire, ces guerres furent des guerres inachevées. Il n'y eut en elles ni vrais vainqueurs ni vrais vaincus. L~ guerres entre commerçants, artisans et propriétaires terriens introd~isirent la diversification des métiers et des investissements et mirent fin à la suprématie de certains corps de métier sur d'autres. Les guerres de religion, suscitées à l'origine par l'abolition des redevances et la suppression des amortissements de Benito Juarez au Mexique (1855-57), débouchèrent, en Colombie, sur le pacte politico-religieux du Concordat. Enfin, les guerres des oligarchies régionales contre l'Etat central s'achevèrent par un compromis laborieux entre "la centralisation politique et la décentralisation administrative" (Constitution de 1886). La convergence, ou plutôt la fusion entre la conduite politique et idéologique et le commandement militaire fut également une caractéristique de ces guerres. Le tableau politique de la Colombie du XIXe siècle fait apparaître une multitude de généraux. Il s'agissait non seulement de généraux ayant participé dans les guerres d'émancipation de l'empire espagnol où ils s'étaient formés, mais aussi de ceux qui étaient apparus, puis s'étaient multipliés, tout au long des guerres civiles. José Hilario Lopez, José Maria Obando, Tomas Cipriano de Mosquera, Sergio Camargo, José Santos Acosta, puis Uribe Uribe et Benjamin Herrera à l'aube du XXe siècle, comptent parmi les plus remarqués dans le panthéon du parti libéral. 22