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Guerre et race dans l'aire anglophone

De
245 pages
La guerre a toujours eu une fonction importante dans l'élaboration d'une identité nationale. La manière dont est mis en place le processus de violence collective a pour objectif l'unification des membres de la société et pour corollaire l'anéantissement de l'Autre. Cet ouvrage examine la rhétorique diffusée par les promoteurs d'un conflit, fondée volontairement sur la différence "raciale", ainsi que les discours légitimant le déclenchement des hostilités qui visent à conférer le rôle de bouc-émissaire à l'Autre pour l'assujettir ou l'éliminer.
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Guerre et race
dans l'aire anglophone

Collection Racisme et eugénisme
dirigée par Michel Prum

La collection «Racisme et eugénisme» se propose d'éditer des textes étudiant les discours et les pratiques d'exclusion, de ségrégation et de domination dont le corps humain est le point d'ancrage. Cette problématique du corps fédère les travaux sur le racisme et l'eugénisme, mais aussi sur les enjeux bioéthiques de la génétique. Elle s'intéresse à toutes les tentatives qui visent à biologiser les rapports humains à des fins de hiérarchisation et d'oppression. La collection entend aussi comparer ces phénomènes et ces rhétoriques biologisantes dans diverses aires culturelles, en particulier l'aire anglophone et l'aire francophone. Tout en mettant l'accent sur le contemporain, elle n'exclut pas de remonter aux sources de la pensée raciste ou de l'eugénisme. Elle peut enfin inclure des ouvrages qui, sans relever véritablement de l'étude du racisme, analysent les relations entre les différents groupes d'une société du point de vue de l'ethnicité. Parmi les vingt-deux ouvrages déjà publiés dans la collection:
Diane Afoumado : Exil impossible, préface de Serge Klarsfeld (2005) Amandine Ducray, Les Sitcoms ethniques à la télévision britannique de 1972 à nos jours (2009) Lucienne Germain et Didier Lassalle (dir.), Les Relations interethniques dans l'aire anglophone (2009) Cécile Perrot, Michel Prum et Thierry Vircoulon, L'Afrique du Sud à l 'heure de Jacob Zuma (2009) Michel Prum (dir.) : Ethnicité et Eugénisme (2009) Michel Prum (dir.) : Race et corps dans l'aire anglophone (2008) Michel Prum (dir.) : La Fabrique de la « race» (2007) Michel Prum (dir.) : Changements d'aire (2007) Michel Prum (dir.) : De toutes les couleurs (2006) Michel Prum (dir.) : L Vn sans l'Autre, (2005) Michel Prum (dir.) : Sang impur (2004) Michel Prum (dir.) : Les Malvenus (2003)

Sous la direction de

Dominique Cadinot, Michel Prum et Gilles Teulié
Groupe de recherche sur l'eugénisme et le racisme Laboratoire d'études et de recherche sur le monde anglophone

Guerre et race
dans l'aire anglophone

l' Htemattan

2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris

@ L'Harmattan,

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-10782-3 EAN : 9782296107823

Introduction
Gilles Teulié
La juxtaposition des deux termes qui servent de titre à cet ouvrage est quelque peu provocatrice car elle associe deux notions dont la validité, pour l'un d'entre eux du moins, est contestable. Si le mot guerre est un terme générique qui recoupe traditionnellement l'activité martiale des hommes sous des formes plus ou moins bien codifiées, et qui est communément reconnu par l'ensemble des groupements humains, le mot «race », appliqué à l'homme, est lui beaucoup plus problématique. En effet à la suite des horreurs perpétrées par le gouvernement de l' Allemague nazie pendant la Seconde Guerre mondiale au nom d'une soi-disant «race supérieure », l'UNESCO a lancé, dans l'après guerre, une réflexion sur ce terme de «race» appliqué à l'être humain (The Race Question, 1958). Le constat fut que ce terme était suffisamment vague pour permettre de regrouper un ensemble d'éléments disparates comme la nationalité (la «race anglaise »), l'origine géographique (la «race scandinave ») ou une appartenance religieuse (la «race juive »). Si les biologistes utilisent ce terme de race depuis longtemps en l'appliquant au règne animal (une sous catégorie d'une espèce), vouloir l'utiliser pour l'être humain relève de la manipulation. C'est ce que les scientifiques ont démontré grâce au travail sur le génome. Les généticiens sont parvenus à définir que les êtres humains partageaient 99,8 % de leurs caractéristiques génétiques, et que de ce fait la notion de pluralité qu'induit le concept de race (comme c'est le cas dans la taxinomie animalière) ne pouvait s'appliquer à l'être humain. Ainsi depuis une cinquantaine d'années, sous l'impulsion de l'UNESCO, des tentatives pour abolir le mot de race dans les textes officiels ont vu le jour en proposant des termes alternatifs comme «nationalité », «type », «groupe ethnique », « groupe culturel », « groupe géographique ». Si juxtaposer guerre et race peut-être perçu comme une validation du deuxième terme et

8 donc accréditer une vision «raciale» de l'humanité, le choix de notre titre est en fait de remettre ce terme dans son contexte historique et souligner par là-même la manière dont les hommes se sont ingéniés à définir, codifier, voire stigmatiser l'Autre, afin de se démarquer de lui « au nom de la Race ». L'acception du terme race, largement contestée aujourd'hui, ne l'était pas dans les décennies et les siècles précédents. Ainsi l'histoire a retenu que derrière ce vocable se cachait un désir de désigner l'Autre sous forme péjorative, d'en faire un bouc-émissaire afin de se définir, ainsi que de légitimer sa propre existence et sa prédominance, par effet de miroir. C'est ainsi qu'est né le «racisme colonial» dont l'objectif était de justifier le processus colonisateur et soumettre des populations qui, dans le discours, étaient jugées « inférieures ». Les populations autochtones devenaient, de par leur défaite militaire face aux envahisseurs allochtones, des êtres de rang inférieur. Claude Lévi-Strauss dans son célèbre réquisitoire autour de l'idée de race stipulait que le processus qui consiste à rejeter l'Autre dans le monde animal, c'est-à-dire le déshumaniser en l'associant à une bête (un «sauvage» autrement dit «un être issu de la forêt »1), est un procédé d'exclusion. D'après lui «on refuse d'admettre le fait même de la diversité culturelle; on préfère rejeter hors de la culture, dans la nature, tout ce qui ne se conforme pas à la norme sous laquelle on vit »2. La notion de race telle qu'elle est utilisée dans cet ouvrage s'entend donc plus comme le rejet de la culture de l'Autre, celle qui marque sa différence, même si c'est en termes pseudo-scientifiques que les idéolognes vont fonder leur argnmentaire raciste afin d'asséner des vérités qu'ils veulent présenter comme indiscutables. Ce thème de la stigmatisation d'un ennemi sous le vocable vagne de «race », même s'il n'est pas omniprésent dans l'histoire de l'humanité, est sans doute très ancien, au point que l'auteur français de science fiction Pierre Boule en a montré les caractéristiques dans son très célèbre roman qui se déroule sur la planète des singes3. Le mépris des singes (évolués) envers les hommes (moins évolués) fonctionne efficacement pour rappeler au lecteur, par effet de
1 Claude Lévi-Strauss, Race et histoire (1952), Paris, Folio Essai, 1987, p. 19. 2 Ibid., p.20. 3 Pierre Boule, La Planète des singes (1963).

9 mIrOIr, le mépris des hommes «civilisés» face aux hommes « moins» évolués, ces derniers étant souvent assimilés par les premiers à des singes. La notion de « race» est donc au centre du processus identitaire des hommes désireux de connaître leur place dans l'univers. Ceci est particulièrement vrai notamment à cause des incertitudes induites par les débats du XIXe siècle et du désir de se distinguer des êtres différents (ou que l'on juge comme tels), qui servent de repoussoir et contre lesquels il faut se défendre. Ce n'est pas étonnant dans ce contexte que la recherche du fameux « chaînon manquant» fut l'une des préoccupations du XIXe siècle, car la quête de ce qui distingue l'homme des grands singes permet de définir une norme, voire de codifier ce qui relève de « l'humain ». Il n'est pas non plus étonnant qu'un vif désir ait conduit à la catégorisation et classification des êtres humains au travers de la phrénologie, la tératologie (l'étude des «monstres »), le dmwinisme social et la miscegenation (mélange des races). Le métissage devint une obsession qui conduisit à l'eugénisme et au désir de préserver une «race pure », la corruption du sang et l'hybridité devenant des thèmes à la mode de la littérature dite populaire, comme l'ont bien montré les succès du Dracula de Bram Stoker (1897) ou L'Île du Dr Moreau d'Herbert George Wells (1896). L'animalité de l'homme est donc questionnée au travers de sa part d'ombre (on pense au Portrait de Dorian Gray d'Oscar Wilde - 1890 - et au Docteur Jekyll et son alter ego Mr Hyde de Robert L. Stevenson, roman paru en 1886). L'instinct s'oppose à la raison, car le premier est lié à l'animal et le second à la capacité de réflexion de l'homme et donc à son intelligence. Paul Crook rappelle qu'au XIXe siècle la chasse et le développement des zoos justifiaient l'entreprise impériale. La domination des élites sur le règue animal devint une métaphore pour l'asservissement des êtres humains jugés inférieurs dans un contexte colonial ou socia14. Le XIXe siècle fut aussi très attiré par la notion de guerre, outre que de nombreux combats eurent lieu à cette époque, des philosophes comme Fichte, Hegel ou Kant ont prôné les vertus des guerres. De fait, la plupart des sociétés humaines, quelle que soit
4 Paul Crook, Darwinism, Press, 1994, p.S. War and History, Cambridge, Cambridge University

10 l'époque, ont été confrontées à des conflits armés sur leur territoire ou à l'extérieur de leurs frontières. L'éternel débat sur l'origine « naturelle» ou «culturelle» de la guerre semble actuellement s'orienter vers la première hypothèse, comme le souligne l'historien israélien Azar Gat lorsqu'il écrit que contrairement à ce que pensait Rousseau, les observations paléo-archéologiques prouvent que l'être humain a toujours combattu ses semblables, y compris lorsqu'il était dans son «état de nature »5. Ainsi, la manière dont l'acte de violence collective est mis en place, avec pour objectif l'unification des membres de la société et pour corollaire l'anéantissement de l'Autre, a touj ours obéi à des modes opératoires spécifiques à la culture et au comportement des membres du groupe. René Girard souligne l'aspect inéluctable du besoin de bouc émissaire. Son absence rend toute velléité martiale caduque, sans lui la guerre n'est pas possible.
Un bouc émissaire reste efficace aussi longtemps que nous croyons en sa culpabilité. Avoir un bouc émissaire, ce n'est pas savoir qu'on l'a. Apprendre qu'on en a un, c'est le perdre à tout jamais, et s'exposer à des conflits mimétiques sans résolution possible. Telle est la loi implacable de la montée aux extrêmes6.

La rhétorique diffusée par les promoteurs d'une guerre fondée volontairement sur une différence «raciale », ainsi que les discours légitimant le déclenchement des hostilités qui visent à conférer à l'Autre une image dépréciative afin de faciliter son élimination, sont l'un des aspects que cet ouvrage souhaite aborder. On se souviendra, à titre d'exemple, que c'est grâce à la radio et aux discours haineux diffusés sur les ondes que le massacre des Tutsi à pu être perpétré par les Hutu au Rwanda en 1994. La haine de l'Autre va donc être l'un des moteurs provoqués par la propagande (généralement) étatique afin d'obtenir l'assentiment des citoyens lors du déclenchement d'un conflit. Le caractère anxiogène de la guerre (peur de la destrnction et de la mort) doit donc disparaître grâce à la haine qui supplante cette peur
5 Gat Azar, War in Human Civilization, Oxford, Oxford University p.663. 6 René Girard, Achever Clausewitz, Paris, Carnets Nord, 2007, p.17. Press, 2006,

11 provoquée par l'état de guerre. Peter Gray témoigue de ce fonctionnement à travers les siècles lorsqu'il explique que:
[l]es détracteurs de Dreyfus n'innovaient en rien car ils ne faisaient que perpétuer un procédé connu depuis l'aube des temps. Les hébreux de l'Ancien Testament croyaient que l'alliance qu'Abraham avait conclue avec Dieu faisait d'eux une espèce différente des autres mortels. Les Égyptiens de l'Ancien Empire considéraient la fertilité de leur terre comme la preuve manifeste que le Dieu créateur Rê les avait choisis de préférence aux misérables Asiatiques. Les Grecs, quant à eux, se sentaient supérieurs aux étrangers qu'ils nommaient les Barbares. De telles comparaisons ne se limitaient pas aux groupes ethniques, religieux ou régionaux. Ainsi Périclès, pour rendre hommage aux vertus des Athéniens, choisit de célébrer l'excellence de leurs manières politiques ainsi que leur souci de la beauté et de la sagesse; des conceptions fort différentes de celles des Spartiates. Le message était toujours identique: qu'il s'agisse d'une population, d'une province ou d'une ville, d'une religion, d'une classe ou d'une culture, plus l'amour qu'elle se portait était vif, plus elle se sentait des raisons de haïr l'Autre7.

Il s'agit donc d'examiner en quoi la construction d'une identité nationale a pu et peut encore se faire en utilisant comme force motrice la différence «raciale» ainsi qu'un processus sacrificiel, tel que l'a défini René Girard8, communément décliné sous différentes formes. En effet, il s'agit bien de comportements collectifs qui mènent aux guerres car, comme l'écrit Michel Serres, si nous devenons individus, «nous nous décollons de la libido d'appartenance »9et ainsi nous nous libérons de la guerre. C'est en cela que les gouvernements ont souvent provoqué et provoquent encore parfois le sentiment de haine car, « sachant que la haine peut-être cultivée à dessein, ils s'inventèrent des ennemis afin de
7 Peter Gray, La Culture de la Haine. Hypocrisies et fantasmes de la bourgeoisie de Victoria à Freud (1993), Paris, Plon, traduit de l'anglais par Jean-Pierre Lenôtre, 1997, p.78. 8 René Girard, Le Bouc émissaire, Paris, Grasset, Le livre de Proche, 1982. 9 Michel Serres, La Guerre mondiale, Paris, Le Pommier, 2008, p.127.

12 consolider la paix intérieure »10.À propos des émeutes récentes dans les banlieues françaises, Robert Muchembled souligne que la guerre patriotique a touj ours été considérée comme un bienfait qui permet de canaliser l'agressivité de la jeunesse, qui sinon s'exprime au sein même de la société et provoque des dégâts.
Traduite par l'abrogation du service militaire obligatoire dans nombre de pays, dont la France en 1997, la disparition du conflit patriotique légitime supprime le seul exutoire massif considéré comme tolérable par notre culture à une combativité juvénile qu'elle n'a jamais voulu totalement éradiquerl1.

On comprend ainsi la nécessité pour les autorités d'avoir recours à la guerre pour «pacifier» la nation, détourner les citoyens des problèmes socio-économiques internes et canaliser l'agressivité de lajeunesse, qui est ainsi envoyée en découdre hors des frontières, par exemple contre les «infidèles », pour « délivrer» le tombeau du Christ. Le conditionnement préalable des combattants (recommandé par le théoricien militaire chinois Sun Tzu déjà au Ve siècle avant Jésus Christ), fut souvent opéré au travers du processus de victimisation de l'ennemi, contre lequel les idéologues développèrent un sentiment de haine fondé sur sa nonappartenance à la même «race ». C'est sur ce postulat que les articles publiés dans cet ouvrage se sont appuyés. Dominique Cadinot s'intéresse à la perception américaine de la communauté arabe dans l'Amérique post -attentats du Il septembre. En rappelant qu'Edward Saïd avait réfléchi sur la manière dont le regard des Européens sur les Arabes s'était transformé tout au long des siècles de confrontation entre chrétiens et musulmans, il pose la question de l'existence d'un schéma de pensée spécifiquement américain générateur de ses propres stéréotypes et de l'incidence de ceux-ci sur l'établissement d'un climat de haine raciale à la suite de la destruction des tours du World Trade Center. Pour répondre à la question, l'écrivain va examiner les guerres qui opposèrent Américains et Arabes afin de constater si la perception de l'Autre a touj ours été figée ou bien si
10 Peter Gray, op.cil., p.78. Il Robert Muchembled, Une Histoire

de la violence,

Paris,

Seuil,

2008,

p.470.

13 elle fut évolutive et ce à partir des conflits qui virent le jour dès le XVIIIe siècle au large des côtés africaines lors des guerres dites de « Barbarie ». Dans le contexte du XIXe siècle et en particulier après la publication en 1859 par Charles Darwin de son Origine des espèces, ce qui fut appelé le darwinisme social se développa et eut un écho non négligeable dans les sphères influentes proimpérialistes. La guerre de Crimée avait déjà opposé les Britanniques aux Russes en 1854. À partir de 1875, la compétition territoriale mondiale oppose à nouveau les deux nations blanches au Moyen-Orient. Stéphanie Prévost examine ce clivage entre «race teutonne» et «race slave », différent des confrontations racistes coloniales entre « Blancs» et « Indigènes» qui marquèrent la seconde moitié du siècle. L'auteur aborde la manière dont la presse britannique a construit un discours russophobe opposant sous forme allégorique l'ours russe au lion britannique. Elle montre également que l'évolution de la propagande russophobe s'est transformée en discours millénariste dans lequel la Russie incaruait l'antéchrist, discours qui ne sera pas sans évoquer ce que les Britanniques vivront au XXe siècle face à l'Allemagne. Dans le contexte colonial plus connu des guerres impérialistes qui se déroulèrent sur le continent africain, l'héritage de la guerre angloashanti de 1895-96 est exploré dans l'œuvre du romancier contemporain ghanéen Ayi Kwei Armah par Kouamé Adou. Il s'agit ici du point de vue d'un auteur africain qui revisite le passé de son pays en portant un regard d'ancien colonisé. Les notions de race «blanche» et «autochtone» sont évaluées à l'aune de l'histoire des deux communautés, mais les perspectives ne sont pas les mêmes; elles permettent à l'auteur de faire un bilan de la colonisation mais aussi d'interpréter la situation actuelle du pays comme héritage de la confrontation des deux « races ». En restant sur le continent africain, Françoise Orazi nous convie à examiner un autre conflit qui opposa deux nations blanches, et protestantes de surcroît, mais qui n'en utilisèrent pas moins des critères « raciaux» pour s'opposer l'une à l'autre. La guerre des Boers de 1899-1902 opposa Britanniques et descendants des colons néerlandophones, francophones et germanophones installés en Afrique du Sud des siècles plus tôt (aujourd'hui les Afrikaners). L'auteur se penche sur la façon dont la rhétorique fut employée

14 pour justifier ou décrire les camps de concentration en Afrique du Sud pendant le conflit. C'est sur une base humanitaire que le débat a porté entre deux personnalités féminines de l'époque, Emily Hobhouse d'un côté et Millicent Fawcett de l'autre. L'auteur montre, en effet, que, contrairement à la propagande habituelle contre des peuples « indigènes », les idéologues durent adapter leur discours afin de le rendre plus acceptable. Thomas Argiro, quant à lui, analyse comment l'auteur américain Mark Twain a fustigé l'intervention américaine aux Philippines en 1899, en particulier la manière dont les capitalistes se sont évertués à exploiter les peuples d'autres «races ». Il déconstruit le discours impérialiste qui promeut les valeurs occidentales d'alors, ce que l'auteur de l'article rapproche du discours américain récent pendant le conflit en Irak en utilisant comme grille de lecture la vision de Michel Foucault sur 1'histoire, la guerre et la race. Mais l'eugénisme et le racisme ne se développent pas qu'au XIXe siècle. Les interrogations sur la notion de « race» et de nationalité se poursuivent au siècle suivant, comme le montre Sandrine Piorkowski. Des inquiétudes sont réveillées par le premier conflit mondial aux États-Unis chez certains qui se demandent si la « race» américaine est en danger. L'idée des eugénistes américains était qu'en temps de guerre, ce sont les hommes les plus vaillants et robustes qui tombent au combat. Les faibles de corps et d'esprit, rejetés par l'armée, restent vivants et vont prendre la place des valides qui sont décédés. D'après ces eugénistes, la guerre favoriserait, selon les propres mots de l'auteur, « la survie des moins aptes ». Un discours racial américain fut donc élaboré durant le conflit mondial et grâce à lui Pendant ce temps en Grande-Bretague les femmes durent adopter des tenues de travail «masculines» et durent raccourcir leur cheveux, afin de s'adapter à leurs nouveaux emplois car elles avaient remplacé les hommes partis au combat sur le continent. Ces changements ne furent pas anodins, comme l'explique Florence Binard. La masculinisation vestimentaire des femmes fut perçue par certains courants conservateurs comme la preuve d'une forme de dégénérescence de la « race» (britannique s'entend ici) car elle brouillait l'ordre établi des sexes. L'émancipation des femmes est en toile de fond de ce débat sur leur « masculinisation » ; la Première Guerre mondiale fut un révélateur

15 des capacités de ces dernières à soutenir l'effort de guerre dans des domaines qui leur étaient refusés jusqu'alors. L'auteur va rendre compte de ce débat et de la manière dont la Grande-Bretague de l'après-guerre va gérer et intégrer ces changements importants pour les mentalités de l'époque. D'un conflit à l'autre, le chapitre suivant va nous conduire à examiner de quelle façon les sousmariniers américains en guerre ont traité le cas des naufragés japonais. Stephanie Cousineau montre que les conventions des guerres maritimes qui impliquent une entre-aide entre marins, même s'ils sont ennemis, se sont parfois heurtées pendant la Seconde Guerre mondiale à un comportement raciste qui a pu aller jusqu'à abandonner les naufragés à leur triste sort. Elle examine à travers les rapports de patrouille les comportements, les enjeux et la réalité physique liés à la promiscuité qu'ont subie les sousmariniers en campagne, tout en faisant remarquer que si les marins de chaque bâtiment avaient des attitudes communes, des divergences existaient aussi. Brnno Marchis-Mouren s'est lui aussi intéressé au regard américain sur les Japonais et plus spécifiquement à la population d'origine nipponne installée sur son territoire. La peur d'une cinquième colonne qui aurait pu opérer aux États-Unis a entraîné une volonté politique d'internement pour les populations nippo-américaines. Le fonctionnement administratif qui présida à l'internement fut racial et fut fondé sur le pourcentage de sang japonais que possédaient les internés. L'auteur examine le rôle de l'information et de la désinformation qui provoqua une hystérie xénophobe et la paranoïa aux ÉtatsUnis. Des mécanismes similaires ont été observés en Afrique du Sud, qui au temps de l'apartheid présentait bien des similitudes avec le sud ségrégationniste des États-Unis. Daniel Conway se penche sur les dernières décennies de l'apartheid, période de l'état d'urgence, lors desquelles la militarisation de l'Afrique du Sud s'est faite sur une base raciale. Les guerres contre les nations voisines (Namibie, Angola) avaient un arrière plan idéologique ancré dans 1'histoire des liens étroits qui avaient uni la « guerre» et la « race» depuis les débuts de la colonisation du pays, des siècles plus tôt. L'auteur souligne que contrairement aux autres conflits, ceux des années 1980, dans lesquels furent engagés de jeunes conscrits blancs, virent l'apparition d'une forme de résistance de

16 ces derniers contre la racialisation étatique des opérations militaires, contribuant à saper les fondements de l'apartheid. L'historien militaire constate que depuis toujours les guerres ont des causes diverses, comme l'occupation territoriale (voir l'invasion du Tibet par la Chine) ou bien la création d'une union nationale nécessaire afin de détourner les citoyens des problèmes internes au pays (comme la guerre des Malouines en 1982). Mais parmi les casus belli les plus significatifs et les moins « officiels» on trouve souvent les raisons économiques. Déjà en 1899, l'un des objectifs du gouvernement britannique qui l'incita à déclarer la guerre aux Boers en Afrique du Sud était de faire main basse sur les mines d'or du Witwatersrand. Aujourd'hui c'est 1'« or noir» qui excite la convoitise des puissances mondiales. Najoua Stiti explore les liens entre les États-Unis et le Moyen-Orient entre 1973 et 2003, période propice aux « guerres pour le pétrole ». La crise pétrolière de 1973 avait montré les enjeux mondiaux de la possession de réserves de pétrole et la nécessité pour les dirigeants américains d'utiliser leur puissance militaire afin de contrôler les flux de production des combustibles fossiles. L'auteur montre que la propagande qui fut mise en place s'est développée autour d'une « islamophobie » orchestrée par la presse pro-gouvernementale et renforcée par les attentats du Il septembre 2001. Pour conclure cet examen des liens entre guerre et race, Ann G. Winfield étudie comment l'eugénisme s'est développé après le Il septembre dans le monde, autour de ce que le président américain George W. Bush a appelé «la guerre contre le terrorisme ». Si les guerres dites conventionnelles sont de moins en moins fréquentes, d'autres formes de conflit ont pris le relais, comme le montrent les guerres actuelles en Afghanistan ou en Irak. Alors que ces pays sont censés être pacifiés, la guerre est portant omniprésente, et c'est quotidiennement qu'il y a des morts dans ces régions. L'auteur démontre qu'il y a une militarisation «raciale» des conflits mondiaux actuellement, même si ces termes n'apparaissent pas dans les discours officiels et que le besoin de distinguer nettement un ennemi invisible pour les médias passe par une stigmatisation sur une base raciale de l'Autre. Cet ouvrage souligue l'atemporalité du phénomène du bouc émissaire et montre que, si les guerres évoluent et prennent des formes différentes des précédentes, les

17 oppositions entre belligérants vont, elles, fonctionner sur un mode opératoire commun de dévalorisation et déshumanisation de l'adversaire afin d'en faire une victime expiatoire crédible et donner bonne conscience aux peuples engagés dans les conflits. Ce volume de la collection « Racisme et eugénisme» souhaite rendre compte de ce phénomène.

Les guerres de Barbarie: étiologie des représentations anti-arabes aux États-Unis
Dominique Cadinot
L'histoire des discriminations à l'encontre des populations arabophones installées aux États-Unis n'a pas attendu le Il septembre 2001 pour s'écrire. Dès le 17 janvier 1888, l'arrivée à New York, à bord du paquebot Amsterdam, de quelque 24 immigrants arabes provoque les réactions hostiles de la presse new-yorkaise ; voici le titre de l'article du New York Times qui rapporte l'événement: «Arabs not wanted» 1. La lecture complète de cet article confirme que déjà au XIXe siècle, les immigrants arabes sont victimes d'une forme de stigmatisation. Pourtant, si l'on observe la composition des flots migratoires qui dès 1880 déferlent sur le Nouveau monde, on remarque que les immigrants en provenance du Monde arabe sont peu nombreux. Entre 1860 et 1880, seuls quelque 500 nouveaux-venus, majoritairement chrétiens et originaires des provinces arabes de l'Empire ottoman, se seraient disséminés aux États-Unis. En 1888, il n'existe donc pas de communauté arabophone organisée aux États-Unis. Alors comment expliquer l'hostilité manifeste de l'opinion publique vis-àvis des 24 nouveaux arrivants? Peut-on considérer que les Américains de l'époque aient simplement et uniquement hérité des préjugés racistes de leurs cousins européens? Répondre par l'affirmative serait sans doute réducteur. La question se pose alors de déterminer à quel moment et dans quel contexte la société américaine a amorcé la formulation de son propre schéma racial à l'encontre du peuple arabo-musulman. L'objet de cet article sera donc de proposer une étiologie de la rhétorique anti-arabe aux
1

Cité dans Adele L. Younis, The Coming of the Arabic-Speaking People to the United States, New York, Center for Migration Studies, 1995, p. 119.

20 États-Unis. Ainsi, après avoir analysé l'image de l'Orient islamique dans la société coloniale américaine, nous nous intéresserons aux conséquences des guerres de Barbarie qui, au début du XIXe siècle, en Méditerranée, opposent pour la première fois la jeune nation américaine au monde arabo-musulman. Plus précisément, nous étudierons l'influence de ces guerres sur l'apparition des stéréotypes que l'on peut définir comme l'ensemble des représentations, images ou perceptions des attributs d'un groupe.

État des connaissances sur l'Amérique du XVIIIe siècle

l'Orient

dans

Au temps de l'Amérique coloniale, pour les Anglo-Américains piqués d'orientalisme, la Bible est probablement la source d'information la plus accessible et la plus courante. En effet, outre la dimension religieuse, la Bible met en scène certains aspects de la civilisation orientale et donne une vision des réalités de la vie quotidienne; pour les lecteurs des récits bibliques, les oasis, les temples, les caravanes et les déserts sont donc autant d'images propres à engendrer la rêverie. En complément, les plus intéressés par le sujet peuvent consulter les nombreux récits de voyages rédigés la plupart du temps par des aventuriers européens. L'ouvrage de l'explorateur et linguiste britannique Thomas Shaw intitulé Travels or Observations Relating to Several Parts of Barbary and the Levant (1738) connaît par exemple un grand succès auprès des lecteurs américains avides de récits fabuleux. Dans ses observations sur les traditions et les usages locaux, Thomas Shaw dresse un portrait enchanteur du Monde arabe: «The country has something in it so extravagant and peculiar to itself, that it can never fail to contribute an agreeable mixture of melancholy and delight to all who pass throught it »2. Cependant, l'opinion publique au XVIIIe siècle est aussi grandement influencée par l'élite religieuse de Nouvelle-Angleterre qui s'appuie sur les écrits bibliques pour expliquer le destin de
2 Thomas, Shaw, Travels or Observations Relating and the Levant (1738), Oxford, Theater, juin 2008. <http://books .google. fr/books>. to Several Parts of Barbary

21 l'Amérique. À partir de 1730, les colonies américaines sont en effet le théâtre d'un mouvement de renouveau spirituel connu sous le nom de «Grand réveil» (Great Awakening). Ce mouvement se donne pour objectif de fournir un nouveau souffle à la foi traditionnelle. Les congrégations évangéliques se multiplient et les prédicateurs redoublent de ferveur. Dans bon nombre de leurs écrits, ces pasteurs évangéliques décrivent les musulmans en des termes peu favorables et leur prédisent d'ailleurs un avenir bien sombre. Le prédicateur-évangéliste Jonathan Edwards, connu pour son remarquable bagage philosophique, est adepte des thèses millénaristes et soutient l'idée que le règne terrestre du Messie ne peut s'effectuer qu'après la défaite des autres religions monothéistes. Par conséquent, son appréciation du Coran est sans équivoque: « Extreme darkness, blindness, weakness, childishness, folly, and madness of mankind in matters of religion... »3. Cette même opposition est exprimée par d'autres personnalités influentes de l'élite intellectuelle. Samuel Langdon, président de Harvard et théologien, estime de façon beaucoup plus radicale que le Coran n'est qu'un tissu de mensonges et que le prophète Mahomet est un imposteur, pire; un «émissaire de Satan »4. Les théologiens américains de l'époque coloniale, qui n'ont, pour la plupart, jamais effectué de voyage en Orient, sont donc souvent très radicaux dans leurs appréciations et reprennent les théories de la tradition apocalyptique développées, en Angleterre par Thomas Brightman ou Nathaniel Holmes. Il faut, au passage, rappeler que cette animosité des autorités religieuses américaines ne s'applique pas seulement aux musulmans, mais à tous ceux qui partagent des convictions autres que les leurs. Les Amérindiens, en particulier, que Cotton Mather considère comme les habitants «des anciens territoires du Diable », forment la première cible du prosélytisme
protestant. 5 Outre les interprétations exégétiques des pasteurs, la lecture directe de la parole coranique est, pour les amateurs d'orientalisme,
3

Cité dans Michael B. Oren, Power, Faith and Fantw,y: America in the Middle

East, New York, W.W. Norton & Company, Inc., 2007, p. 42. 4 Cité dans Michael B. Oren, ibid., p. 42 (notre traduction). 5 Cité dans Mokhtar, Ben Barka, Les Nouveaux rédempteurs: le fondamentalisme protestant aux États-Unis, Paris, l'Atelier, 1998, p. 26.

22 une autre possibilité d'approche. Seulement, il est, à cette époque, difficile d'obtenir une traduction du Coran qui ne soit pas tendancieuse. Michael B. Oren rapporte en effet que les traductions du livre saint de l'islam parues aux XVIIe et XVIIIe siècles sont très souvent abusives et partiales. La plus connue est certainement celle effectuée par Alexandre Ross en 1649, dont l'objectif avoué est de mettre en évidence «the contradictions, blasphemies, obscene speeches and ridiculous fables contained in the Koran »6. y a-t il alors dans cette Amérique coloniale quelque érudit capable de produire une analyse originale et sans préjugés de la civilisation arabo-musulmane? À cette question, Robert Irwin, spécialiste britannique en histoire et littérature orientale, rejoint l'opinion d'Edward Said et répond à la négative: « There was no sustained academic tradition in these areas »7. Ainsi, au XVIII" siècle, les rares savants américains intéressés par l'étude de cette civilisation doivent se référer aux travaux fournis par les chercheurs européens. D'ailleurs, alors que les universités anglaises d'Oxford et de Cambridge proposaient déjà au XVII" siècle des enseignements sur l'hindouisme et l'islam, les orientalistes américains ne fondent leur première chaire universitaire qu'en 1841 ; celle d'Edward Eldbridge Salisbury recruté comme professeur d'arabe et de sanskrit à l'université de Yale. Ainsi donc, à la fin de la période coloniale, les études orientales ne sont guère développées. D'une façon générale, la vision que les Américains se font de l'Orient est soit largement inspirée par les descriptions des voyageurs européens qui apparentent l'Orient à un monde onirique et quasisurnaturel, soit déformée par les théories religieuses de l'élite protestante qui considère l'islam comme une secte rivale8. Par conséquent, à la fin du XVIIIe siècle, les Américains n'ont pas
6

7 Robert, Irwin, For Lust of Knowing, the Orienta/ists and their Enemies, Londres, Penguin Books, 2007, p. 213. 8 Ce manque d'intérêt pour les richesses de l'Orient s'explique, d'après Edward Said, par le fait que l'imaginaire américain est essentiellement tourné vers la frontière de l'Ouest et ses vastes territoires inexplorés. Les dernières décennies du XVIIIe siècle sont en effet marquées par nne politique d'expansion territoriale dont l'acte fondateur est l'Ordonnance pour le gouvernement du Territoire des ÉtatsUnis situé au nord-ouest de la rivière Ohio promulguée en 1787 (Northwest Ordinance).

Cité dans MichaelB. Oren, op. cil., p. 42.

23 développé de système de représentations racistes anti-arabes qui leur soit propre; le regard adopté est le même que posent les sujets anglais de métropole. La formulation de nouveaux préjugés anti-arabes propres à l'expérience américaine et suffisamment solides pour s'ancrer dans la mémoire collective s'amorce au début du XIXe siècle avec la survenue des guerres de Barbarie.

Des côtes américaines aux rivages de Tripoli
L'histoire des premières confrontations entre les États-Unis et le Monde arabe est riche de péripéties et de rebondissements. Notre intention n'est donc pas de raconter en détails cette histoire, mais de décrire le contexte qui a déterminé la rencontre des deux peuples et la construction du système de représentation stéréotypique. Au XVIIIe siècle, les régences ottomanes d'Alger, de Tunis et de Tripoli forment collectivement ce que l'on appelle alors la Barbarie ou les États barbaresques (Barbary States) Le terme «barbarie» est d'origine controversée. Issu du grec « barbaros », qui siguifie « étranger », « barbare» aurait aussi été le terme utilisé par les géographes arabes pour désiguer les peuples autochtones de l'Afrique du Nord désormais connus sous le nom de peuples berbères. Quoi qu'il en soit, les États barbaresques sont au XVIIIe siècle des régences ottomanes, plus ou moins autonomes, dirigées par un gouverneur appelé la plupart du temps bey (ou dey à Alger), signifiant «seigueur ». La population de ces territoires est alors très hétérogène. Mêlés aux communautés amazighes autochtones, on compte en effet de nombreux janissaires aux origines multiples, des Turcs ottomans et des Moriscos originaires d'Andalousie9. Par ailleurs, depuis la fin du XVe siècle, les contacts entre les régences ottomanes et leurs voisins européens sont régis par des engagements réciproques. L'Angleterre, comme la plupart des puissances européennes, sigue donc régulièrement des traités de paix avec les États barbaresques. Ces traités prévoient qu'un tribut annuel soit versé aux Régences d'Alger, de Tunis ou de Tripoli
9 Peter Mansfield, The Arabs, Londres, Penguin Books, 1978, p. 127.

24 pour protéger dès le passage du Détroit de Gibraltar les activités commerciales de l'Angleterre sous peine de voir ses navires attaqués par les corsaires barbaresques. D'emblée, plusieurs précisions s'imposent. Il faut en premier lieu préciser que la guerre de course n'est pas un acte de piraterie à proprement parler; c'est un acte de guerre déclarée dont le motif est généralement le nonrespect d'un accord passé antérieurement ou un retard dans le paiement des tributs. Contrairement aux pirates, les corsaires ne se partagent donc pas le butin mais le remettent au Régent qui les emploie. En second lieu, la guerre de course au XVIIIe siècle n'est pas une pratique exclusivement barbaresque; venant aussi pallier les défaillances de la marine de guerre nationale, elle est aussi menée par les puissances européennes. La rivalité franco-anglaise, notamment durant la Guerre de Sept ans, s'était de la même façon traduite par le recours à des équipages privés. Enfin, il faut aussi rappeler que la guerre de course barbaresque est, à l'origine, dans l'esprit des Ottomans, l'expression du Jihad fi 'l-bahr, c'est à dire une forme de guerre sainte maritime contre la chrétienté. Les Arabes, ayant été depuis la Reconquista, expulsés de la péninsule ibérique, subissent en effet les attaques répétées des Espaguols ou des Portugais qui souhaitent établir des têtes de pont sur les côtes du Maghreb. L'attitude des peuples barbaresques du XVIIIe siècle s'intègre donc dans le contexte plus large des opérations guerrières de prééminence religieuse. À l'époque qui précède l'indépendance américaine, les tributs dont s'acquitte l'Angleterre garantissent conjointement la protection de la flotte commerciale venue du continent nordaméricain. Chaque année, plus d'une centaine de navires partis des ports nord-américains effectue librement le voyage vers la MéditerranéelO. Mais, une fois l'indépendance officiellement acquise en 1783, le statu quo est rompu; les treize colonies ne bénéficient plus de leur immunité. Les Anglais, soucieux de préserver leurs activités économiques en Méditerranée, espèrent que les navires de commerce américains seront de nouvelles proies pour les corsaires de Barbarie. Pour eux, la destruction ou la
lOJoshua E. London, Victory in Tripoli: How America's War with the Barbary Pirates Established the u.s. Navy and Shaped a Nation, Hoboken (New Jersey), John Wiley & Sons, Inc., USA, 2005, p. 13.