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Guerre et traduction

De
232 pages
La traduction rapproche les peuples et les cultures, instaure le dialogue et l'intercompréhension. Pourtant, dans un monde marqué par les conflits, le traducteur peine à remplir cette mission. Comment peut-il contribuer à la paix alors qu'il est pris dans les tourments de la guerre ? Est-il par définition un pacifiste ou un pacificateur ? S'il n'a pas de prise sur la réalité de la guerre, une "paix textuelle" est-elle au moins possible ? Cette réflexion traductologique étudie la manière de traduire dans divers contextes guerriers. Voici une étude sur la traductologie appliquée à la géopolitique.
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Guerre et traducIon
Lynne Franjié Sous la direcIon de
Guerre et traducIon Représenter et traduire la guerre
Sous la direcIon de Lynne Franjié
Guerre et traducIon
GUERRE ET TRADUCTION
© L’Harmattan, 2016 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris www.harmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-10427-0 EAN : 9782343104270
Sous la direction de
Lynne FRANJIÉ
Guerre et traduction :
Représenter et traduire la guerre
Collection Traductologie Directeur : Mathieu Guidère La collectionTraductologiepublie des ouvrages qui traitent des questions de la traduction et de l’interprétation dans une perspective multilingue, interculturelle et intersémiotique. Elle s’intéresse à toutes les problématiques qui concernent les traducteurs dans l’exercice de leur métier et les spécialistes du langage dans l’analyse des traductions. Elle est ouverte à toutes les approches théoriques et méthodologiques, appliquées à tous types de textes traduits. Elle se donne un double objectif : d’une part, promouvoir des recherches actuelles menées sur la traduction écrite, orale et audiovisuelle ; d’autre part, publier des jeunes chercheurs dont les travaux mériteraient une plus large diffusion. Les études traductologiques sont ici envisagées dans leur acception la plus large, celle qui motive les recherches interdisciplinaires susceptibles d’éclairer la complexité d’un domaine au contact des langues et en mutation constante. Dans tous les cas, il s’agit de révéler la richesse et la diversité des approches actuelles des phénomènes liés à la traduction et à l’interprétation dans un monde globalisé et interconnecté. La collectionTraductologieest dotée d’un comité scientifique et d’un comité éditorial qui examinent de façon anonyme les travaux soumis. La publication des travaux acceptés n’est soumise à aucune contribution financière des auteurs. Déjà parusGuidère Mathieu,Traductologie et géopolitique, 2015. Guillaume Astrid,Idéologie et traductologie, 2016.
Introduction : Traduire en temps de guerre
 DansGuerre et Paix, l’écrivain russe Léon Tolstoï (1828-1910) s’insurgeait contre les intellectuels qui vivent dans leur tour d’ivoire et décrivait ainsi l’un de ses personnages clés : « Il était un de ces théoriciens si férus de leur théorie qu’ils en oublient le but, à savoir l’application pratique : par amour de la théorie, il méprisait toute pratique » (Tolstoï 1869 : 27). Cette description convient à certains traductologues contemporains mais elle n’est certainement pas le trait marquant des traducteurs en temps de guerre. Ceux-ci n’ont rien de théoriciens méprisant la pratique ; bien au contraire, ils se retrouvent tous les jours aux prises avec les malheurs d’autrui, qui sont aussi souvent les leurs.
 Poursuivant son raisonnement sur la dialectique de la guerre et de la paix, Tolstoï rappelle la vanité des confrontations humaines, estimant que l’homme est « l’esclave de l’histoire c’est-à-dire la vie inconsciente, générale, grégaire de l’humanité » (Ibid., 42). Autrement dit, l’individu –quelle que soit sa fonction– est pris dans le mouvement de l’histoire et ne peut s’y abstraire. Il est impliqué et y contribue malgré lui, alors autant choisir le type et la forme de la « contribution », estime Tolstoï. Sa défense de la paix et de la liberté renvoie à ce choix existentiel qui lui est reconnu encore aujourd’hui.
 Le même raisonnement s’applique à la dialectique de la guerre et de la traduction. En effet, le traducteur est censé être un promoteur de la paix et du dialogue entre les peuples et les cultures, mais il se trouve malgré lui pris dans les conflits de son temps. Il est même parfois enrôlé en tant que « traducteur de guerre » et
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travaille pour l’une des parties en conflit. Souvent, il n’a point le choix et devient, comme le dit si bien Tolstoï, « l’esclave de l’histoire ».
 Mais parfois, le choix est personnel et n’est pas subi : il est aussi pleinement assumé. Le traducteur engagé inscrit dans son texte une certaine orientation politique ou idéologique. Il participe même à l’élaboration de campagnes de communication orientée qui relèvent davantage de la propagande et de la manipulation que de la traduction et de l’adaptation. Au fil des siècles, aucun type de traduction n’a échappé à ce type d’instrumentalisation.
 C’est pourquoi, traduire en temps de guerre pose des questions théoriques et pratiques de première importance : qu’est-ce qu’un « traducteur de guerre » ? Comment le traducteur peut-il contribuer à la paix alors qu’il est pris dans les tourments de la guerre ? Le traducteur est-il par définition un pacifiste ou un pacificateur ? S’il n’a pas de prise sur la réalité de la guerre, une « paix textuelle » est-elle au moins possible ? Enfin, peut-on faire une théorie de la « traduction guerrière » par opposition à une traduction qui vise la promotion de la tolérance, de l’intercompréhension et de la paix dans le monde ? Autant de questions qui restent en suspens car il existe peu de travaux théoriques et d’études de cas pratiques. C’est pourquoi, cet ouvrage collectif vise avant tout à combler une lacune dans la réflexion traductologique.
 Certes, ces problématiques commencent à être approfondies dans l’aire anglo-saxonne, en particulier dans le cadre des études s’inscrivant dans le cadre des approches postcoloniales de la traduction, lesquelles explorent le rapport entre langue, pouvoir, conflit et traduction. Mais la littérature traductologique francophone est encore embryonnaire sur ces questions, d’où l’importance de diffuser les travaux menés sur ces problématiques.
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Aussi, les contributeurs à cet ouvrage abordent la manière de traduire dans divers contextes guerriers, allant de la Seconde guerre mondiale et de la Guerre froide, jusqu’aux guerres plus récentes, que ce soit dans le monde arabo-musulman (guerre d’Afghanistan, guerre en Irak et en Syrie) ou en Europe de l’Est (guerre des Balkans, guerre d’Ukraine). Ils offrent ainsi un aperçu de la diversité des approches et des études actuelles dans le vaste champ de la traductologie appliquée à la géopolitique.
Lynne Franjié
Professeure à l’Université de Lille
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Latraductioncommepréalableàla1 guerre
Il existe aujourd’hui assez de matériau pour l’étude de la traduction dans un contexte de guerre, contemporaine en particulier (Apter 2001, 2006 ; Baker 2006, Bassnett 2005, Baxi 2009, Rafael 2010) ; de même qu’il existe un certain nombre de travaux pour l’étude du rôle et des difficultés des « traducteurs de guerre » (Inghilleri 2008, 2009 ; Stahuljak 2010, Takeda 2009, Wong 2007). Dans tous ces travaux de recherche, la traduction apparaît comme centrale mais pose souvent problème dans le contexte conflictuel où elle intervient : censure, manipulation, politisation, idéologisation (Guidère 2015, Guillaume 2016). En revanche, il existe très peu d’études sur le rôle de la traduction en amont des guerres, c’est-à-dire sur le rôle des traducteurs et surtout des œuvres traduites dans la préparation des esprits à l’engagement et/ou à l’acceptation de la guerre contre autrui par la présentation qu’elles font de lui ou par la description qu’elles font de son contexte de vie. Or, le contexte des guerres e d’expansion coloniale du XIX siècle offre des exemples édifiants qui permettent de comprendre comment la peinture de l’Autre dans les œuvres perçues comme « exotiques » ont pu motiver des entreprises expansionnistes ou servir à justifier la guerre contre cet Autre, l’occupation de ses terres ou l’imposition d’une tutelle sous forme de mandat ou de protectorat.
À cet égard, l’histoire de la princesse arabe Salmé Bint Saïd (1844-1924) présente un cas unique et peu connu dans l’histoire de
1  Ce chapitre a été rédigé par Ons DEBBECH, enseignante d’arabe à l’Université de Toulouse 2 - Jean Jaurès (France).
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