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optique de ce numéro de Cultures & Conflits consacré à la guerre et à la reconnaissance
est d'ouvrir de nouvelles pistes de réflexion, ou de montrer comment certains conceptsL’mobilisés par les théories de la reconnaissance peuvent trouver une pertinence dans

l'étude des relations internationales, et plus spécifiquement dans celle des conflits armés. Contre
la réduction faite par les théories utilitaristes des causes de la guerre à la recherche de la sécurité
(homo politicus) ou du profit (homo economicus), nous partons de l’hypothèse selon laquelle les
responsables d’une entité politique, lorsqu’ils s’engagent dans des hostilités armées, cherchent
aussi à faire valoir une certaine image d’eux-mêmes et de leur collectivité (homo symbolicus)
Certes, le désir des acteurs politiques d’affirmer une image valorisée d’eux-mêmes peut être
motivé par des raisons stratégiques : leur légitimité interne et internationale, et donc leur survie
politique, tiennent aussi à leur capital symbolique, comme le démontrent les cas libyen et syrien
de 2011. Toutefois, nous défendons la thèse selon laquelle les dénis de reconnaissance sont
également susceptibles de produire des affrontements armés à travers leurs dimensions
pragmatique, émotionnelle et morale.
INTRODUCTION : THÉORIES DE LA RECONNAISSANCE DANS LES RELATIONS INTERNATIONALES.
ENJEUX SYMBOLIQUES ET LIMITES DU PARADIGME DE L’INTÉRÊT
Thomas LINDEMANN, Julie SAADA
LA RECONNAISSANCE ENTRE ÉTATS.
L’ARRIÈRE-PLAN MORAL DES RELATIONS INTERÉTATIQUES
Axel HONNETH
THÉORIE CONSTITUTIVE :
RECONNAISSANCE, ÉTHIQUE ET POLITIQUE DANS LES RELATIONS INTERNATIONALES
Mervyn FROST
LE CONFLIT TCHÉTCHÈNE À L’ÉPREUVE DE LA RECONNAISSANCE
Aude MERLIN, Anne LE HUÉROU
MÉCONNAÎTRE POUR RECONNAÎTRE ?
LA « STRATÉGIE DE SORTIE » AMÉRICAINE D’IRAK OU COMMENT FAIRE DE NÉCESSITÉ VERTU
Christian OLSSON
RECONNAÎTRE L’ABSENCE ET DIRE LES RESPONSABILITÉS :
LE CAS DES CIVILS TUÉS PAR LES FORCES ARMÉES AMÉRICAINES EN AFGHANISTAN ET EN IRAK
Christophe WASINSKI
LA MOBILISATION DES RÉFUGIÉS PALESTINIENS
DANS LE SILLAGE DE LA « RÉVOLUTION » SYRIENNE : S’ENGAGER SOUS CONTRAINTE
Valentina NAPOLITANO
AUTOUR DE L’AFGHANISTAN CONTEMPORAIN
Delphine DESCHAUX-BEAUME
LE « PRINTEMPS ÉRABLE » DES ÉTUDIANTS QUÉBECOIS
Avec les contributions de : Gabriel BLOUIN GENEST, Frédéric JULIEN,
Philippe LANGLOIS, Sylvie PAQUEROT
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Cultures & Conflits
n° 87 - automne 2012
GUERRES ET RECONNAISSANCEPremieres_pages_87_c&c 23/11/12 14:58 Page2
Les textes récents de la revue sont accessibles sur :
www.cairn.info/revue-cultures-et-conflits.htm
Actualité de la revue, colloques, séminaires, résumés des articles
(français/anglais) et tous les anciens articles publiés sur :
www.conflits.org
Résumés en anglais également disponibles sur :
www.ciaonet.org
Indexé dans Cambridge Sociological Abstracts, International Political
Science Abstracts, PAIS, Political Sciences Abstracts, Linguistics &
Language Behavior Abstracts.Premieres_pages_87_c&c 23/11/12 14:58 Page3
Cultures & Conflits
n° 87 - automne 2012
GUERRES ET RECONNAISSANCE
Ce numéro a bénéficié des soutiens du Centre
National du Livre, du Centre National de la
Recherche Scientifique, du Ministère de la Défense
et de TELECOM École de management.Premieres_pages_87_c&c 26/11/12 19:48 Page4
Cultures & Conflits
n° 87 - automne 2012
Directeur de publication : Daniel Hermant
Rédacteurs en chef : Didier Bigo, Laurent Bonelli
Rédacteurs associés : Antonia Garcia Castro, Christian Olsson, Anastassia Tsoukala
Numéro sous la responsabilité scientifique de : Thomas Lindemann et Julie Saada
Secrétariat de rédaction : Amandine Scherrer, Karel Yon
Ont participé à ce numéro : Colombe Camus, Konstantinos Delimitsos, François
Gleize-Colombera, Rémi Guittet, Blaise Magnin, Elwis Pottier, Johanna Probst,
Audrey Vachet
Comité de rédaction : David Ambrosetti, Anthony Amicelle, Philippe Artières, Tugba
Basaran, Marc Bernardot, Yves Buchet de Neuilly, Pierre-Antoine Chardel, Antonin
Cohen, Mathilde Darley, Stephan Davishofer, Marielle Debos, Yves Dezalay, Gilles
Favarel-Garrigues, Michel Galy, Virginie Guiraudon, Abdellali Hajjat, Jean-Paul
Hanon, Julien Jeandesboz, Farhad Khosrokavar, Bernard Lacroix, Thomas
Lindemann, Antoine Mégie, Jacqueline Montain-Domenach, Angelina Peralva,
Gabriel Périès, Pierre Piazza, Francesco Ragazzi, Grégory Salle, Amandine Scherrer,
Nader Vahabi, Jérôme Valluy, Chloé Vlassopoulou
Equipe éditoriale : Colombe Camus, Konstantinos Delimitsos, Mathias Delori, Nora
El Qadim, Gülçin Erdi Lelandais, Rémi Guittet, Blaise Magnin, Médéric Martin-Mazé,
Elwis Potier, Johanna Probst, Audrey Vachet, Christophe Wasinski
Comité de liaison international : Barbara Delcourt, Elspeth Guild, Jef Huysmans,
Valsamis Mitsilegas, R.B.J. Walker
Les biographies complètes de chacun des membres de la revue sont disponibles sur notre
site internet : www.conflits.org
Webmaster : Karel Yon
Diffusion : Amandine Scherrer
Manuscrits à envoyer à : Cultures & Conflits - bureau F515, UFR DSP, Université
de Paris-Ouest-Nanterre, 92001 Nanterre cedex - redaction@conflits.org
Les opinions exprimées dans les articles publiés n’engagent que la responsabilité de
leurs auteurs.
Conception de la couverture : Karel Yon
Photographies de couverture : 1944, débarquement américain en Normandie
© Conseil Régional de Basse-Normandie / National Archives USA
© Cultures & Conflits / L’Harmattan, novembre 2012
ISBN : 978-2-336-00248-4Premieres_pages_87_c&c 23/11/12 14:58 Page5
SOMMAIRE/GUERRES ET RECONNAISSANCE
Introduction /
p. 7 Thomas LINDEMANN, Julie SAADA
Théories de la reconnaissance dans les relations internationales
Enjeux symboliques et limites du paradigme de l’intérêt
Dossier /
p. 27 Axel HONNETH
La reconnaissance entre États
L’arrière-plan moral des relations interétatiques
p. 37 Mervyn FROST
Théorie constitutive :
reconnaissance, éthique et politique dans les relations internationales
p. 47 Aude MERLIN, Anne LE HUÉROU
Le conflit tchétchène à l’épreuve de la reconnaissance
p. 69 Christian OLSSON
Méconnaître pour reconnaître ? La « stratégie de sortie » américaine d’Irak
ou comment faire de nécessité vertu
p. 97 Christophe WASINSKI
Reconnaître l’absence et dire les responsabilités : le cas des civils tués
par les forces armées américaines en Afghanistan et en Irak
Varia /
p. 119 Valentina NAPOLITANO
La mobilisation des réfugiés palestiniens dans le sillage de la « révolution »
syrienne : s’engager sous contrainte
Chronique bibliographique /
p. 141 Delphine DESCHAUX-BEAUME
Autour de l’Afghanistan contemporain
Forum /
p. 145 Le « printemps érable » des étudiants québecois
Avec les contributions de : Gabriel BLOUIN GENEST,
Frédéric JULIEN, Philippe LANGLOIS, Sylvie PAQUEROT
Résumés / Abstracts /Premieres_pages_87_c&c 23/11/12 14:58 Page6Lindemann-Saada_87_c&c 23/11/12 14:56 Page7
Théories de la reconnaissance
dans les relations internationales
Enjeux symboliques et limites du paradigme de l’intérêt
Thomas LINDEMANN, Julie SAADA
Thomas Lindemann est agrégé de science politique, professeur à l’Université
d’Artois et chargé de recherches au CERAPS (Lille 2). Il enseigne également à
Sciences Po Paris et à l’Université Paris 1. Il a récemment publié The International
Politics of Recognition (avec Eric Ringmar), Paradigm Publisher, Yale Series,
Boulder Colorado, 2012 et Causes of War, ECPR Press, Colchester, 2010.
Julie Saada est maître de conférences en philosophie à l’université d’Artois et à
Sciences Po Paris, directrice de programme au Collège international de philosophie.
Elle a publié La tolérance (GF, 1999) ; Guerre juste, guerre injuste. Théories, his-
toire et critiques (avec C. Nadeau, PUF, 2009) ; Hobbes, Spinoza ou les politiques
de la Parole (ENS éd., 2009) ; Hobbes et le sujet de droit. Contractualisme et
consentement (CNRS éd., 2010) ; Le souci du droit. Où en est la théorie critique ?
(co-dir., Sens & Tonka, 2010).
es théories de la reconnaissance ont été développées, ces vingt dernièresLannées, lorsqu’une série de débats politiques et de mouvements sociaux
ont attiré l’attention sur l’idée de reconnaissance. Comme le souligne A.
Honneth, elles reposent sur l’idée que la qualité morale des rapports sociaux
ne peut être mesurée à la seule aune de la répartition juste ou injuste des biens
matériels, mais que la justice doit aussi intégrer, de manière essentielle, nos
conceptions sur la manière dont les sujets se reconnaissent mutuellement, et
1sur l’identité qu’ils se reconnaissent . Enracinées dans la conception hégé-
lienne de la lutte pour la reconnaissance, les théories de la reconnaissance ont
été développées non seulement dans des travaux philosophiques, mais aussi
2dans des recherches sociologiques, politistes et constructivistes . Elles sem-
1 . Honneth A., « Reconnaissance », in Canto-Sperber M. (ed.), Dictionnaire d’éthique et de phi-
losophie morale, Paris, PUF, 2004, pp. 1640-1647.
2 . Goffman E., The Presentation of Self in Everybody Life, New York, 1999 ; Wendt A., Social
Theory of International Politics, Cambridge, Cambridge University Press, 1999 ; Lindemann
T., Ringmar E. (eds.), The International Struggle for Recognition, Boulder (Colorado),Lindemann-Saada_87_c&c 23/11/12 14:56 Page8
blent pourtant très éloignées des analyses contemporaines de ce type de
conflictualité particulier qu’est la guerre. Plus généralement, différentes rai-
sons semblent écarter la possibilité de les mobiliser dans l’étude des relations
internationales.
D’une part, ces théories concernent les rapports sociaux internes et non
les relations internationales. Centrées sur l’analyse des luttes sociales, des pro-
cessus de subjectivation politique et des demandes normatives, elles expriment
en négatif les conditions d’une « société décente » – renvoyant aux luttes pour
les minorités ethniques, culturelles, sexuelles, ou les exigences quant aux
3conditions de travail . Cette objection est renforcée si l’on considère que les
processus de reconnaissance ou de déni de reconnaissance vécus par les agents
à l’intérieur d’un corps social supposent l’existence d’une conception sociale-
4ment partagée du bien . Il est en effet difficile de penser une société interna-
tionale suffisamment intégrée pour qu’une conception du bien, même mini-
male, puisse être partagée par l’ensemble de ses membres, de sorte que les pro-
cessus de reconnaissance ou les dénis de celle-ci puissent être formulés à partir
d’un langage moral commun. Et le flou de l’expression « communauté inter-
nationale » semble bien traduire une impossibilité à transposer sur ce plan un
ensemble de processus internes aux sociétés.
D’autre part, les différentes théories de la reconnaissance s’inscrivent
toutes dans un cadre normatif et prescriptif dont l’objectif est un renouvelle-
ment de la critique sociale. Parce que les approches disponibles, comme le
libéralisme de Rawls ou, dans une moindre mesure, le républicanisme
d’Habermas, ne permettent pas de conférer au désir d’être reconnu le rôle
d’élément constitutif des rapports sociaux et politiques, ces théories dévelop-
pent une approche critique qui, en se détachant du cadre métaphysique hégé-
5lien , analysent l’expérience des acteurs sociaux concernés pour en dégager
des principes normatifs. Elles affirment l’importance de l’expérience vécue et
des perceptions subjectives des individus, considérés comme des agents
moraux faisant l’expérience d’injustices matérielles et symboliques, afin de
Paradigm Publisher, Yale Series, 2012 ; Lindemann T., Causes of War. The Struggle for
Recognition, Colchester, ECPR, 2010.
3 . Foessel M., « Introduction. La reconnaissance ou les nouveaux enjeux de la critique sociale »,
Esprit, n° 7, juillet 2008, pp. 56-60. Voir aussi Deranty J.-P., “Injustice, Violence and Social
Struggle. The Critical Potential of Honneth’s Theory of Recognition”, Critical Horizons, 5-
1, 2004, pp. 296-322.
4 . Taylor C., Les sources du moi, Paris, Le Seuil, 1998. Sur la critique de la reconnaissance
comme réalisation de soi et partage d’une conception du bien, voir Fraser N., « Justice sociale,
redistribution et reconnaissance », in De la reconnaissance. Don, identité et estime de soi,
Revue du MAUSS, n° 23, 1er semestre 2004, p. 157, et Qu’est-ce que la justice sociale ?
Reconnaissance et redistribution, trad. E. Ferrarese, Paris, La Découverte, 2005.
5 . Honneth A., La lutte pour la reconnaissance, Paris, Cerf, 2000 ; voir aussi La société du
mépris. Vers une nouvelle théorie critique, Paris, La Découverte, 2006 ; La réification. Petit
traité de théorie critique, Paris, Gallimard, 2007. Pour une présentation générale, voir Le Goff
A., « Honneth, Axel », in Bourdeau V. et Merrill R. (eds.), DicoPo, Dictionnaire de théorie
politique, 2008, http://www.dicopo.fr/spip.php?article106
8 Cultures & Conflits n°87 - automne 2012La reconnaissance dans les relations internationales - T. LINDEMANN, J. SAADA 9
Lindemann-Saada_87_c&c 23/11/12 14:56 Page9
6constituer une grammaire des conflits sociaux , de décrire des processus d’in-
clusion et d’intégration sociale (et leurs échecs) qui se jouent à travers les
formes réglées de reconnaissance, et de fonder une théorie de la justice articu-
lée à la description empirique des demandes ou des dénis de reconnaissance.
L’articulation entre les analyses empiriques et les prescriptions normatives
permet d’ailleurs de tracer une sorte de cartographie des théories de la recon-
naissance. Celles-ci peuvent subsumer la reconnaissance aux valeurs éthiques
qui la rendent possible et qui cherchent à la garantir ; elles peuvent aussi
subordonner l’éthique à des contextes sociaux spécifiques ; ou encore, elles
peuvent penser l’autonomie de la reconnaissance comme contribuant à définir
7le statut des normes éthiques et politiques . Mais si différentes soient ces
théories, toutes tentent d’articuler des analyses descriptives à un point de vue
normatif, ou au postulat d’une amélioration qualitative de l’intégration
8sociale – optique qui n’est précisément pas celle des études consacrées aux
relations internationales, ou plus globalement rattachées à la sociologie poli-
tique. Lorsqu’elles s’intéressent aux normes, ces études les décrivent en les
coupant de toute visée prescriptive. Somme toute, la description des normes
est en rupture avec les visées critiques développées par les héritiers de la cri-
tique sociale issue de l’École de Francfort, comme des débats sur la justice
issus du monde anglo-saxon.
Enfin, une troisième objection à l’usage des théories de la reconnaissance
dans les relations internationales tient au fait que celles-ci font souvent des
États – ou des décideurs à l’intérieur de ceux-ci – les principaux agents aux-
quels les études sont consacrées. Si l’on peut considérer que les demandes
d’indépendance nationale formulées à travers les aspirations à la souveraineté
étatique – notamment dans les processus de décolonisation – constituent des
demandes de reconnaissance non seulement juridique (reconnaissance de la
souveraineté externe et interne d’une entité politique) mais aussi symbolique,
il n’en reste pas moins que le cadre de la souveraineté est loin d’épuiser, d’une
9part, les demandes de reconnaissance , d’autre part, la réalité internationale
10elle-même . Si certaines théories de la reconnaissance montrent la manière
6 . Renault E., L’expérience de l’injustice. Reconnaissance et clinique de l’injustice, Paris, La
Découverte, 2004.
7 . Lazzeri C. et Caillé A., « La reconnaissance aujourd’hui. Enjeux théoriques, éthiques et poli-
tiques du concept », Revue du MAUSS, n° 23, op. cit., p. 103-104. Voir Walzer M., Sphères de
justice. Une défense du pluralisme et de l’égalité, Paris, Seuil, 1997; Sandel M., Le libéralisme
et les limites de la justice, Seuil, 1999.
8 . Honneth A., « La théorie de la reconnaissance : une esquisse », Revue du MAUSS, n°23, op.
cit., p. 135.
9 . Les études relativement récentes consacrées à l’éthique dans les relations internationales por-
tent en partie sur certaines demandes de reconnaissance – ainsi, les demandes de réparation –
mais ces dernières sont loin de se limiter aux politiques étatiques. Voir par exemple
Colonomos A., La morale dans les relations internationales. Rendre des comptes, Odile Jacob,
2005 ; Garapon A., Peut-on réparer l’histoire ? Colonisation, esclavage, Shoah, Odile Jacob,
2008.
10. Sur les Third World Approaches of International Law (TWAIL), voir Chimni B.S., “Third
World Approaches to International Law: A Manifesto”, in Anghie A., Chimni B., MickelsonLindemann-Saada_87_c&c 23/11/12 14:56 Page10
dont les identités se forment par des processus intersubjectifs de reconnais-
sance, la transposition de ces analyses aux entités politiques étatiques semble
d’autant plus difficile à établir que leur identité tient au contraire, en grande
partie, à une reconnaissance interne – celle d’une population qui en reconnaît,
au sens weberien, la légitimité. Là où, au sein des sociétés, la construction des
identités est décrite à partir de processus de reconnaissance aptes à façonner
les individus de manière externe – par les relations intersubjectives dont ils
sont issus et qui, d’un point de vue social, sont souvent décrites, en vertu de
l’héritage hégélien, en termes de progression qualitative – les entités politiques
étatiques sont, à l’inverse, généralement décrites à partir des processus de
composition interne, résultant des interactions individuelles et collectives
comme de la reconnaissance de l’autorité des détenteurs du pouvoir, c’est-à-
dire de leur légitimité. Il est d’ailleurs frappant de noter que pour Hegel lui-
même, le concept de reconnaissance ne pouvait s’appliquer qu’aux luttes pour
la reconnaissance menées par des peuples qui sont, selon ses termes, « à un
11degré inférieur de civilisation » , c’est-à-dire non intégrés dans un État. Il
dénie la pertinence des catégories de la reconnaissance pour les États eux-
mêmes dès lors que ces derniers ont, par définition, accédé à une reconnais-
sance minimale – celle de leur existence juridique et diplomatique au plan
international, reconnaissance faite par ceux qui jouissent déjà de cette recon-
naissance. Les États n’ont alors entre eux que des relations dictées par la
recherche de leur intérêt matériel, la maximisation du bien-être et la préserva-
tion de la sécurité nationale ; ils ne sauraient viser des buts symboliques. Bref,
que l’on se place du point de vue des théories de la reconnaissance, ou de celui
de l’étude des relations internationales, l’écart entre les deux champs théo-
riques semble insurmontable. Et si, au sein des relations internationales, l’at-
tention est portée aux guerres, l’usage des concepts et des catégories issues des
théories de la reconnaissance semble rencontrer des difficultés spécifiques. La
majorité des études consacrées à la guerre écartent en effet les théories de la
reconnaissance pour privilégier les approches utilitaristes et positivistes orga-
nisées autour des paradigmes réalistes et libéraux et du constructivisme mains-
K. et Okafor O. (eds.), The Third World and International Order: Law, Politics and
Globalization, 2003, pp. 47-73 ; Chowdry G. et Nair S., “Introduction: Power in a
Postcolonial World: Race, Gender and Class in International Relations”, in Chowdry G. et
Nair S. (eds.), Power, Postcolonialism and International Relations: Reading Race, Gender and
Class, London and New York, Routledge, 2002, pp. 1-32. On a souligné aussi combien les
luttes post-coloniales dépassaient le cadre des souverainetés étatiques, qui formait celui des
premières approches, voir Gallié M., « Les théories tiers-mondistes du droit international
(TWAIL) : un renouvellement ? », Études internationales, vol. 39, n°1, (2008), pp. 17-38. Sur
l’idée que la souveraineté étatique résulte elle-même de l’héritage colonial présent dans le
droit international, voir Anghie A., Imperialism, Sovereignty and the Making of
International Law, Cambridge University Press, 2005. Sur la reconnaissance et le droit inter-
national, voir Jouannet E., Qu’est-ce qu’une société internationale juste ? Le droit internatio-
nal entre développement et reconnaissance, Paris, Pedone, 2011. Enfin, sur la critique de l’es-
sentialisme de la politique traditionnelle de l’identité, étendue aux acteurs étatiques, voir
Fraser N., « Justice sociale, redistribution et reconnaissance », in Revue du MAUSS, n° 23,
op. cit., p. 153.
11. Hegel, Principes de la philosophie du droit, trad. J.-L. Vieillard-Baron, Paris, Flammarion,
1993, § 331.
10 Cultures & Conflits n°87 - automne 2012La reconnaissance dans les relations internationales - T. LINDEMANN, J. SAADA 11
Lindemann-Saada_87_c&c 23/11/12 14:56 Page11
12tream . Somme toute, la plupart des théoriciens des relations internationales
semblent avoir repris la dichotomie hégélienne, supposant qu’à partir du
moment où un État est internationalement et formellement reconnu, son com-
portement doit être analysé en terme de poursuite d’un intérêt stratégique et
matériel rationnellement défini.
L’optique de ce numéro de Cultures & Conflits consacré à la guerre et à la
reconnaissance est précisément d’ouvrir de nouvelles pistes de réflexion, ou de
montrer comment certains concepts mobilisés par les théories de la reconnais-
sance peuvent trouver une pertinence dans l’étude des relations internatio-
nales, et plus spécifiquement dans celle des conflits armés. Contre la réduction
faite par les théories utilitaristes des causes de la guerre à la recherche de la
sécurité (homo politicus) ou du profit (homo economicus), nous partons de
l’hypothèse selon laquelle les responsables d’une entité politique, lorsqu’ils
s’engagent dans des hostilités armées, cherchent aussi à faire valoir une cer-
13taine image d’eux-mêmes et de leur collectivité (homo symbolicus) . Certes,
le désir des acteurs politiques d’affirmer une image valorisée d’eux-mêmes
peut être motivé par des raisons stratégiques : leur légitimité interne et inter-
nationale, et donc leur survie politique, tiennent aussi à leur capital symbo-
lique, comme le démontrent les cas libyen et syrien de 2011. Toutefois, nous
défendons la thèse selon laquelle les dénis de reconnaissance sont également
susceptibles de produire des affrontements armés à travers leurs dimensions
pragmatique, émotionnelle, et morale.
Les émotions et les attentes morales comptent de deux manières.
Premièrement, les responsables d’une entité politique ne peuvent pas ignorer
les émotions suscitées parmi ceux qui votent pour eux, ou dont ils requièrent
l’obéissance, c’est-à-dire la reconnaissance de leur propre légitimité à exercer
le pouvoir. Ils peuvent ainsi être entraînés dans une dynamique belliqueuse
malgré leur volonté pacifique, comme cela a été le cas pour le gouvernement
14israélien durant la crise précédant la guerre des Six Jours en 1967 , ou à l’in-
verse, modérer leur désir de recourir aux armes face à une population qui veut
éviter la guerre, comme ce fut le cas lors de la crise entre les États-Unis et
l’Iran en 2007. Deuxièmement, les dénis de reconnaissance sont directement
susceptibles de produire des effets belliqueux en incitant les dirigeants ou l’en-
12. Art R.J. et Cronin P. (eds.), The United States and Coercive Diplomacy, Washington D.C.,
United Nations Institute of Peace, 2003 ; Mearsheimer J., The Tragedy of Great Powers, New
York, Norton, 2001 ; Huth P., Russett B., “Testing Deterrence Theory: Rigor makes a
Difference”, World Politics, 42, juillet 1990, pp. 466-501 ; Achen C., Snidal D., “Rational
Deterrence Theory and Comparative Case Studies”, World Politics, 41, janvier 1989, pp. 143-
169 ; Fearon J., “Rationalist Explanations of War”, International Organization, 49, 1995, pp.
379-414 ; Organski A.F.K., Kugler J., The War Ledger, Chicago, Chicago University Press,
1980 ; Blainey G., The Causes of War, New York, Free Press, 1973. Pour le constructivisme
« mainstream » voir Wendt A., Social Theory of International Politics, Cambridge University
Press, 1999.
13. Bourdieu P., La distinction, Paris, Minuit, 1979.
14. Hazan P., La guerre des six Jours 1967, Bruxelles, Complexe, 1989, p. 22.Lindemann-Saada_87_c&c 23/11/12 14:56 Page12
tité politique offensée à rétablir leur estime de soi par une action violente
contre leurs offenseurs. De telles dynamiques émotionnelles ont joué un rôle
non négligeable dans la guerre américaine contre l’État « voyou » irakien en
152003 . Dans ces deux cas, les processus de reconnaissance doivent être pris
en compte à la fois dans leur dimension interne (la politique extérieure d’un
État peut résulter de la nécessaire prise en compte des attentes de sa propre
population, qui conditionne en retour la reconnaissance de la légitimité des
décideurs), et dans leur dimension internationale (les États, les détenteurs du
pouvoir et les populations désirant être reconnus par leurs pairs, et pouvant à
l’inverse réagir face à ce qu’ils considèrent comme des dénis de reconnais-
sance).
L’étude des guerres peut ainsi être enrichie par une plus grande attention
portée aux phénomènes de la reconnaissance. Dans une première section, nous
soulignerons les limites des approches qui écartent les facteurs symboliques et
émotionnels dans l’explication des guerres. Les approches mainstream sont
attentives aux logiques instrumentales de l’action mais ignorent les logiques
traditionnelles (désormais réhabilitées avec le Pragmatic Turn), expressives
16(ou affectives selon Weber) et morales (Wertrationalität) . La seconde sec-
tion précisera la manière dont le concept de reconnaissance permettrait de
mieux intégrer ces logiques d’action dans l’étude empirique des guerres.
Les limites des approches utilitaristes de la guerre
Trois grands modèles d’analyse des logiques d’actions propres aux études
sur la guerre peuvent être distingués. Ils ont en commun une minimisation des
logiques traditionnelles, morales et affectives mises en avant par le paradigme
de la reconnaissance. Tout en s’opposant à leur réductionnisme, le paradigme
de la reconnaissance n’exclut pas les approches instrumentales.
L’homo politicus ou la théorie du choix rationnel
Fondées sur le paradigme de la rationalité instrumentale, les analyses
matérialistes des guerres interétatiques comprennent ces dernières comme la
manifestation de la puissance des États, l’expression d’une lutte entre leurs
intérêts respectifs, et comme un effet du désir de gains économiques et straté-
giques ou du désir d’éviter de telles pertes. Elles proposent ainsi une interpré-
17tation utilitariste des origines de la violence armée . La rationalité des acteurs
18– supposés chercher à maximiser leurs « avoirs » – est réduite à sa dimen-
sion matérielle, celle d’une « guerre pour la sécurité », d’une « guerre pour
15. Saurette P., “‘You Dissin me?’ Humiliation and Post 9/11 Politics”, Review of International
Studies, 32 (3), 2006, pp. 495-522.
16. Voir Weber M., Économie et Société, Pocket, Paris, t.1, 1995, pp. 285-286.
17. Pour un bon résumé de ces théories voir Levy J., Thompson W., Causes of War, London,
Wiley Blackwell, 2010 et notamment le chapitre 2.
18. Mearsheimer J., The Tragedy of Great Powers, New York, Norton, 2001, p. 2.
12 Cultures & Conflits n°87 - automne 2012