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Guide de l'industrie française, de la mine aux déchets, du réacteur à la bombe

De
192 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296147539
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GUIDE
DE

L'INDUSTRIE NUCLÉAIRE
FRANÇAISE

Le titre original de cet ouvrage est:
Military civilian nuclear link - a guide to the french nuclear industry par Mary D. Davis.
Westview Press, Boulder (Colorado) et Londres, 1988.

Les deux éditions sont légèrement différentes, celle en français étant plus récente.

@ L'Harmattan, 1988 ISBN : 2-7384-0062~

MARY DAVIS

GUIDE
DE

L'INDUSTRIE NUCLÉAIRE
FRANÇAISE
DE LA MINE AUX DÉCHETS Du RÉACTEUR A LA BOMBE
Traduction de l'américain par Julie Hazemann

WISE Paris L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 - Paris

-

WISE'" Paris 36, rue de la Butte-aux-CaiUes 75013 -Paris Tél.:45.65.47.93.

-

"'- World Information Service on Energy - Service mondial d'infonnation sur l'énergie.

REMERCIEMENTS

Je n'aurais jamais enttepris ni mené à bien cette recherche sans le concours et l'assistance de Julie Hazemann et Mycle Schneider, du Service Mondial d'Information sur l'Energie - Paris (WISE-Paris), et de Bruno Barrillot, du Centre de Recherche et de Documentation sur la paix et les Conflits à Lyon. Jean-Luc Bugarel, d'Info-Uranium, m'a fourni cartes et chiffres sur l'uranium et le traitement du minerai; Florence Odroneau a participé à la ttaduction de l'introduction; de nombreuses personnes m'ont aidé dans mes recherches, notamment Michel Bernard, Gérard Borvon, Bernard Boudouresques, Andrew Burrows, Gilbert Girondeau, Yves Le Hénaff, Didier Mainguy, Jean-Pierre Pharabod, Jean Pignero, Monique Sené, et les équipes de différents centres de documentation en France et aux Etats-Unis. Le GRAEL, groupement Vert/Alternatif au
Parlement européen, grâce à son soutien financier, a permis la traduction française de cet ouvrage. Je suis très reconnaissante à toutes ces personnes. Je tiens aussi à apporter ma reconnaissance aux familles qui ont eu la gentillesse de m'accueillir au cours de mes recherches, et à ma famille pour sa patience et son soutien. Que le Commissariat à l'Energie atomique - CEA - soit ici remercié également pour sa conttibution iconographique.

A la mémoire de Hermon et Pervenche

PROLOGUE

Le programme nucléaire français repose entièrement sur le lien" entre le nucléaire civil et le nucléaire militaire, tant au niveau historique que financier, industriel ou décisionnel. La structure même de l'industrie nucléaire en est un bon révélateur. Rien n'échappe à la .. double nature" de l'atome. Ce livre est un élément d'études de ces deux aspects du programme nucléaire. Il s'ouvre sur un essai jetant les bases des différents aspects du .. lien", fil de cet ouvrage. Ensuite, il offre pour la première fois une vue générale de l'organisation et de l'infrastructure de l'industrie nucléaire française, sous l'angle à la fois civil et militaire. Il passe en revue les organismes clés, les programmes, les centres de recherche, les industriels, les installations de production de matière fissile, les sites de stockage, les orientations actuelles, les plans d'urgence. Enfin, "pour en savoir plus", on trouvera une liste de documents et d'organisations liés au nucléaire. Le Guide de l'industrie nucléaire française, dont l'objectif est de servir d'ouvrage de référence, s'adresse aux spécialistes et professionnels, comme aux" profanes". L'information bien documentée et suffisamment détaillée satisfera les chercheurs, journalistes, ete., tout en restant accessible. L'index complet, et la table des matières détaillée permettent de se diriger aisément vers les aspects et les thèmes recherchés. Nul besoin d'être un expert pour découvrir combien l'industrie nucléaire imprègne le paysage industriel français, ni pour ..

.

7

localiser immédiatement les installations nucléaires proches d'un endroit donné... De la fondation du CEA à nos jours, la population française s'est contentée de remettre les décisions concernant les questions nucléaires entre les mains d'un petit groupe de technocrates. Georg~s Vendryès, conseiller scientifique auprès de l'administrateur général du CEA et représentant de la France pendant 23 ans au Conseil des gouverneurs de l'Agence Internationale de l'Energie Atomique (AlEA), résumait récemment la façon dont sont prises les décisions:
..

Il est hautement

significatif

que le programme

nucléaire français

n'ait été que rarement discuté au parlement, si ce n'est dans ses grandes lignes et brièvement... Depuis 40 ans, les grandes décisions (.oo) sont prises par un groupe très restreint de personnalités occupant des postes-clés dans le gouvernement ou la haute administration de l'EDF, du CEA et de quelques sociétés industrielles concernées par le programme. L'approche demeure inchangée, malgré les changements de ministres, grâce à la permanence de ces personnalités qui occupent le même poste généralement pendant une dizaine d'années" (1). L'accident de Tchernobyl et, en particulier, la réticence des responsables français à fournir des informations sur les retombées radioactives en France a fait naître un doute quant à la prudence d'avoir laissé le programme nucléaire aux seuls nucléocrates. Un sondage Gallup effectué en avril 1987 illustre bien cette nouvelle incrédulité. A la question" Estimez-vous que les techniciens responsables du programme nucléaire disent la vérité ou qu'ils ne disent pas la vérité sur le nucléaire? ", on obtient 51 % de .. non ". 79 % des personnes interrogées considèrent que les politiciens mentent au sujet du nucléaire, et 50 % se senrent trompés par les journalistes (2). Cependant, la population, dans son ensemble, ne dispose pas d'informations de base suffisantes pour pouvoir juger quand et dans queUe mesure les déclarations émanant des autorités peuvent être fausses ou erronées. On est parfois étonné de constater une méconnaissance totale de la localisation d'installations nucléaires civiles

importantes: .. 39 % des Français continuent d'ignorer à peu près
tout de l'emplacement des sites nucléaires sur leur sol" indique Que Choisir? en avril 1987 (3). Ce manque de connaissances s'explique en partie par le manque d'intérêt Mais il est également grandement imputable au penchant des autorités pour le secret et le monopole de l'information et de l'expertise. Une phrase tirée de l'article de Vendryès à cet égard est très révélatrice: " Des méthodes très efficaces ont été mises au point
.

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(par l'industrie nucléaire) pour informer ou, plus exactement, pour rendre vain le reproche de manque d'informations, car il est évident que la plupart des gens n'utilisent pas l'information mise à leur disposition" (4). On ne peut s'empêcher de penser qu'il s'agit plus de moyens de calmer la population que de moyens lui permettant de discuter les bien-fondés de l'actuelle politique énergétique. Cet ouvrage se veut un élément d'information en proposant une étude de l'infrastructure sur laquelle repose le .. dossier nucléaire "
en France. *

N01ES
(1) George Vendryès, .. La Situation en France", AlEA Bulletin, automne 1986, p. 52-54. (2) L'Express Aujourd'hui, 15 mai 1987, p.16-17. En a06t 1986, 64% des personnes interrogées ont dit que les techniciens mentent; 85% que les politiciens mentent, 64% que les journalistes mentent, (L'Express Aujourd' hui, 24 octobre 1986). (3) Que Choisir?, numéro spécial:" Tchernobyl", 1987. (4) Vendryès, p. 54. * Abrévations et sigles sont expliqués en fin d'ouvrage où l'on trouvera également l'index des noms cités.

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INTRODUCTION

LE LIEN CIVn.. /MILITAIRE:
UNE VUE D'ENSEMBLE

Les origines
En Mars 1939, Frédéric Joliol, Hans Halban et Loo Kowarski dé~ montrent qu'il est ÛlOOriquementpossible d'entretenir une réaction enchaîne capable de libérer d'importantes quantités d'énergie (1). Deux mois plus tard, JoUot, dont les recherches portaient sur la découverte d'une source d'énergie industrielle pour la France, déposait trois demandes de brevet, l'une se rapportant à une bombe, les deux autres à des réacteurs nucléaires (2). En découvrant la puissance de l'atome, on comprenait en même temps sa double nature. L'industrie nucléaire civile et l'industrie nucléaire militaire sont vouées à rester liées, puisqu'elles s'appuient toutes les deux sur la fission de l'atome comme source d'énergie. Comme Joliot le remarqua d'emblée, si les atomes fissionnent en une réaction en chaîne de plus en plus rapide, il y a explosion. Si la fission est contrôlée, et se poursuit lentement et régulièrement, elle dégage d'importantes quantités de chaleur aisément récupérable pour la production d'électricité.

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Les programmes nucléaires militaires et civils utilisent les mêmes matières fissiles - de l'uranium-235 et du plutonium-239qu'ils produisent de la même façon. Au départ, l'uranium naturel (99,3% d'uranium-238 non fissile et 0,7% d'uranium-235 fissile) ; cet uranium naturel est utiJisé comme combustible dans ]es réacteurs graphite-gaz français. Pour les réacteurs à eau sous pression, les sous-marins et les armes, l'uranium doit subir des opérations d'enrichissement qui font passer la teneur en uranium-235 à 3% environ pour les réacteurs, à 60% ou plus pour les besoins militaires. Tous les réacteurs produisent dans leur combustible, en fonctionnement normal, du plutonium que l'on peut également produire, si on le souhaite, dans des cibles ou couvertures spéciales placées dans les réacteurs. En tout cas, l'uranium-238 absorbe des neutrons dégagés par la réaction èn chaîne et se transforme en plutonium-239. Dans la mesure où les programmes civils et militaires utilisent les mêmes matières et les mêmes procédés, ils dépendent aussi des mêmes installations. TI est en général plus" rentable" d'exploiter une seule installation pour un besoin particulier. De ce fait, tous les pays qui disposent de programmes nucléaires civils et militaires exploitent au moins quelques installations" mixtes". L'ère nucléaire s'est ouverte sur les programmes militaires. Les Etats qui aujourd'hui souhaitent acquérir une force nucléaire commencent généralement par s'équiper en installations civiles, qu'ils pourront utiliser (éventuellement clandestinement) à des fins militaires. Au cours de la deuxième guerre mondiale, dans le cadre du projet Manhattan de fabrication de la première bombe atomique, les Etats-Unis construisirent une usine d'enrichissement d'uranium à Oak Ridge, dans le Tennessee, et des réacteurs graphite-gaz destinés à la production de plutonium, à Hanford, dans l'Etat de Washington. Après la guerre, les Américains refusèrent de partager leur technologie nucléaire avec leurs alliés qui développèrent alors leurs propres programmes militaires. L'URSS fit exploser une bombe atomique en 1949, la Grande-Bretagne en 1952. Il fallut attendre 1954 pour que soit mis en service le premier réacteur de puissance, le réacteur soviétique d'Obninsk (3). Les programmes électro-nucléaires engagés aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, et en URSS étaient le prolongement des programmes militaires, où l'on retrouvait de fait la construction d'équipements à vocation commerciale à partir de projets militaires, ainsi que le .. partage" de certaines installations anciennes. Le réacteur à eau légère mis au point par l'amiral Hyman Rickover pour les sous-marins américains servit, par exemple, de modèle aux réacteurs commerciaux américains. L'uranium utilisé dans leur combustible, de même

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que celui destiné aux armes et aux réacteurs de sous-marins, était enrichi à Oak: Ridge ou dans deux autres instaJlations similaires, mais plus modernes.

Le lien en France
En France, pays qui ne procéda à son premier essai que le 13 février 1960, à Reggane dans le Sahara, les premières phases du programme nucléaire furent plus ambigues que dans les autres pays détenteurs d'armes nucléaires. Cependant, l'objectif de nombreux chercheurs et politiciens concernés était, sans aucun doute, la production d'armements. En octobre 1945, Charles De Gaulle mettait en place le Commissariat à l'Energie Atomique (CEA). Cinq jours plus tôt, lors d'une conférence de presse, il indiquait que le gouvernement français" ne perdait pas de vue" la question des bombes atomiques (4). Zoe, première pile atomique française, fut mise en service en décembre 1948. Onze mois plus tard, une équipe de chercheurs réussissait à extraire de son combustible" les premiers milligrammes de plutonium français" (5). L'année suivante, Joliot, oppposé à la construction d'une bombe, fut relevé de ses fonctions de haut-commissaire du CEA. Peu de temps après, des équipes spécialisées des forces armées. entreprirent des recherches sur certains aspects spécifiques des armes et, en 1955, le gouvernement alloua secrètement au CEA des fonds substantiels pour travailler directement sur la bombe (6). Ce n'est qu'en 1958 que le gouvernement annonça publiquement ses intentions militaires pour le CEA. Les premières instaJlations nucléaires françaises importantes, même si elles servirent par la suite de modèle aux installations industrielles, furent construites pour répondre aux besoins militaires. Les réacteurs graphite-gaz GI, G2 et G3 (appartenant en totalité ou en partie au CEA), situés à Marcoule,avaient" notamment pour objectif la production du plutonium à usage militaire" (7). G 1 fut mis en service enI956 et, en 1958, une usine de retraitement, UP-I (usine de plutonium-I), également implantée à Marcoule, commença à extraire du plutonium de son combustible.Tous les réacteurs .. G " (pour graphite), ont produit au moins un peu d'électricité (8), et ont été utilisés comme modèles pour les réacteurs de la fIlière graphitegaz construits par EDF. De son côté, UP-I servit de modèle à UP-2, l'usine commerciale de retraitement de La Hague, fmancée à 50% par le budget militaire du CEA. Comme aux Etats-Unis, le premier réacteur à eau légère construit en France, le Prototype à Terre, PAT, était un système de propulsion

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de sous-marin. Ce réacteur expérimental, alimenté par de l'uranium hautement enrichi provenant des Etats-Unis, fut mis en service en 1964 (9). Entre 1964 et 1967, le CEA ouvrit, étape par étape, une usine d'enrichissement à Pierrelatte, afm d'obtenir du combustible français pour les premiers sous-marins opérationnels et pour les armes. La construction de l'usine de Pierrelatte permit aux ingénieurs d'acquérir le savoir-faire nécessaire à la construction de l'installation commerciale d'enrichissement Eurodif. Le lien civi1lmilitaire est toujours une des caractéristiques les plus importantes de l'industrie nucléaire française. Le CEA fait des recherches sur l'énergie, conçoit, fabriqùe et assure la maintenance des charges nucléaires. Les recherches menées dans les universités peuvent servir à perfectionner les réacteurs électro-nucléaires OUaider au développement des armements. Les matières nucléaires, civiles ou militaires, sont traitées ensemble. Mais surtout, aujourd'hui comme dans les années cinquante, les réacteurs de puissance fournissent du plutonium à l'Armée. Outre les stocks et le recyclage des charges remplacées, la plupart du plutonium nécessaire à la modernisation des forces nucléaires sera vraisemblablement issu de Phénix et peut-être Superphénix, qui produisent, au niveau de leurs couvertures, du plutonium d'excellente qualité militaire. Le général Thiry, ancien directeur du Centre d'expérimentations nucléaires du Pacifique, expliquait en juillet 1987, dans une interview non publiée:
" On peut toujours avoir du plutonium

rateurs

-c'est
. :',

si on développe

les surgéné-

une idie que, paraît-il, il ne faut pas dire, parce

qu'élie n'est pas morale. Moi, je défends Creys-Malville, et la filière surgénératrice parce que là, vous avez du plutonium d'une qualité militaif~~~tr(lordinaire " (10). _ .
J

cc

.

~ ,<-~-!\

LeJie.!1 aux Etats-Unis, en Gtande-Bretagne et en RFA

Le "lien" n'a pas non plus disparu dans les autres pays détenteurs d'armes nucléaires. Le ministère U.S. de l'énergie (DOE), comme le CEA, est chargé de la poursuite des recherches sur l'énergie et de la production des charges nucléaires. Comme en France, les premières étapes du traitement de l'uranium y sont effectuées sans tenir compte de l'utilisation fmale. En Grande-Bretagne, la British Nuclear Fuels (BNFL), dépendant du ministère de l'énergie, intervient dans le cycle du combustible pour des projets civils ou militaires, et exploite huit réacteurs - à Calder Hall et Chapelcross qui produisent plutonium et électricité. Selon des sources bien infor-

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mées, en échange d'uranium hautement enrichi destiné aux sousmarins britanniques, plusieurs tonnes de plutonium provenant de réacteurs civils britanniques ont été envoyées aux Etats-Unis, dans le cadre de l'Accord de Défense mutuelle de 1958, pour Y être utilisées dans des armes américaines (11). Cependant, l'opinion publique aux U.S.A. et en GrandeBretagne, où existe un puissant" mouvement de la paix ", a forcé

les gouvernements à minimiser voire nier l'existence du .. lien"

dans leur programme. Une forte tradition de séparation entre affaires militaires et civiles et de contrôle civil sur l'armée en tous domaines, y a rendu très impopulaire l'idée d'une industrie nucléaire civile travaillant ou pouvant travailler pour l'armée. Aux Etats-Unis, cette attitude est renforcée par le désir de refouler la relation entre nucléaire civil et Hiroshima/Nagasaki. Dans cette optique, le programme du président Eisenhower" Atoms for Peace" devait prouver que les efforts investis dans la recherche nucléaire étaient un service rendu à l'humanité. En 1982, le congrès américain opposa son véto aux projets de l'administration Reagan qui prévoyait de récupérer du plutonium extrait de combustible irradié dans des réacteurs commerciaux; et par la suite, un amendement à la loi d'autorisation de la Nuclear Regulatory Commission (NRC) pour l'année fiscale 1983 interdit la militarisation de ce combustible. Côté Grande-Bretagne, le CEGB (Central Electricity Generating Board), l'EDF anglaise, a toujours nié que le plutonium provenant de ses réacteurs ait pu être utilisé pour la fabrication d'armes britanniques ou américaines. En 1986, sous la pression de l'opinion publique, la BNFL s'engagea à procéder, à l'usine. de Sellafield, à des campagnes de retraitement séparé pour les combustibles d'origine civile et militaire. Parallèlement, elle autorisait pour la première fois un accès - limité - à cette chaîne aux inspecteurs d'Euratom (l2). Les gouvernements des U.S.A. et de G.B. défendent leurs expor.

tarionsde matières nucléaires par la possibilité de séparer le nuclaire
civil du nucléaire militaire. La RFA, pays non-souverain, ne di~se pas de son propre arsenal nucléaire, mais poursuit un programme électro-nucléaire. Comme les Américains, mais sans doute de façon plus prononcée, les Allemands aimeraient se défaire de souvenirs liés à la seconde guerre mondiale, ce qui peut en partie expliquer leur motivations à s'engager dans le mouvement de la paix et à condamner les annes de destruction massive. Dès le début, le projet d'usine de retraitement de Wackersdorf, en Bavière, s'est profilé comme m~nace du .. lien" en RFA, ce qui n'est généralement guère apprécié. Les 15

CI

Grünen ", les organisationspacifistes et antinucléaires ont évoqué

le risque de voir, après l'expiration du Traité de non-prolifération (TNP) en 1994, le gouvernement fédéral utiliser l'usine de Wackers-

dorf, le surgénérateurde Kalkar, et d'autres installations CI civiles "
pour produire du plutonium à des fins militaires (13). Ils réprouvent aussi la militarisation possible de Superphénix, projet européen auquel participe un consortium ouest-allemand Les médias qui, à l'inverse de la France, couvrent largement ces problèmes, y jouent aussi un rôle important.

L'aspect positif
En France par contre, le CEA et EDF n'ont pas à affronter un public ni des médias particulièrement hostiles à l'utilisation de matières et d'installations à la fois à des rms civiles et militaires. Le programme nucléaire français satisfait, du moins en apparence, deux désirs profondément enracinés chez le peuple français: l'indépendance énergétique et la puissance militaire. Les ressources françaises en combustibles fossiles sont peu importantes. En 1938, la production de charbon répondait à peine aux deux tiers des besoins nationaux, et correspondait à moins du quart de la production allemande et du cinquième de la production britannique; et le pays n'était pas parvenu à s'assurer de place au sein du marché pétrolier international. Au cours de la seconde guerre mondiale, les Français réalisèrent qu'il fallait trouver une nouvelle source d'énergie, alors que la pénurie forçait les usines à réduire leurs horaires, et que de nombreux foyers n'étaient plus ni chauffés, ni éClairés. La guerre les persuada aussi de la nécessité de bâtir un système de défense fort (14). Avant la guerre, il existait en France un puissant mouvement pacifiste. Avec l'Occupation, dans l'esprit du peuple, ce mouvement fut associé à Munich. La puissance de la bombe, démontrée à Hiroshima et Nagasaki, était perçue comme un moyen de protéger et de faire respecter la France. Un programme unique pouvant à la fois assurer l'indépendance au niveau énergétique et à celui des relations étrangères se révélait plus, pour la majorité des Français, un soulagement qu'un sujet d'inquiétude. La France a pris beaucoup d'avance dans le secteur militaire comme dans le secteur commercial. Elle a produit ses premières armes nucléaires - des bombes à chute libre transportées par le bombardier stratégique Mirage IV - dans les années soixante. Aujourd'hui, elle dispose d'armes stratégiques et pré-stratégiques

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(tactiques), navales, terrestres et aériennes, développées pratiquement sans aide de l'étranger. En 1974, vers la fin de la première crise pétrolière, ce pays lança un gigantesque programme de construction de réacteurs nucléaires, dont résulte aujourd'hui une part d'électricité d'origine nucléaire bien plus importante que partout ailleurs. En parallèle, la Cogéma, filiale à 100% du CEA, est la seule compagnie au monde à offrir des services pour l'ensemble du cycle du combustible, de l'exploitation minière au retraitement. Cette évolution a été en partie facilitée par la centralisation des pouvoirs instituée par la Constitution de la Vème République. Les opposants n'ont pas les possibilités qui existent aux Etats-Unis de geler ou faire annuler des projets par le biais des élus ou le recours devant les tribunaux. Autre facteur de taille, l'omniprésence du .. lien", qui, du point de vue de l'économie et de la recherche, est une bénédiction pour l'industrie. .. Il s'agit pour le CEA dans un cadre budgétaire sans élasticité et avec des effectifs strictement plafonnés (...) d'ajuster la production des matières nucléaires militaires à des besoins fortement évolutifs en metta~t à profit les progrès de la technique et des programmes civils (qui eux-mêmes ont largement bénéficié des programmes militaires) pour limiter les dépenses correspondantes" explique le rapport d'activités du CEA, 1973. Treize ans plus tard, Achille Ferrari, Directeur de la Planification et de l'Evaluation des Programmes du CEA, évoque ces avantages en terme de connaissance scientifique et technique: la force principale (du CEA), sa garantie d'avenir, c'est d'être un ensemble ouvert: lieu de rencontre entre la recherche fondamentale et le développement technologique, entre finalités civiles et besoins militaires, entre recherche et industrie (...) (15).

Les désavantages
Cependant, l'exploitation du caractère double de l'atome présente de sérieux désavantages, à commencer par le secret dont s'entoure l'industrie afin d'empêcher l'information, d'importance militaire variable, de filtrer. Un article sur les essais nucléaires paru dans Libération au moment de l'affaire Greenpeace indiquait que les données concernant les essais français fournies par le ministère de la Défense aux journalistes en visite à Mururoa avaient été tirées de sources étrangères (16). Le même type de secret s'étend à des domaines généralement considérés comme civils. Le public ne dispose pas des informations nécessaires lui permettant de se faire

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une opinion sur le nucléaire, du point de vue économique, de la sécurité ou de la santé. Le Service Central de ProteCtion contre les Rayonnements Ionisants (SCPRI), donna, après l'accident de Tchernobyl, le minimum d'information sur les retombées en France. En évitant" d'inquiéter" le public, i! couvrait aussi bien le programme nucléaire civil que militaire. Le professeur Pierre Pellerin, directeur du SCPRI avait en son temps montré que les considérations d'ordre militaire l'emportaient sur la santé. Occupant alors un poste au CEA, il avait refusé de publier des chiffres sur la radioactivité,expliquant que" rien qu'en suivant la radioactivité du Rhônt:, on pourrait savoir combien la France possède de bombes atomiques " (17). Il ne faut pas oublier non plus la nécessité d'offrir aux installations civiles une protection militaire. Depuis l'automne 1987, on utilise des combustibles au plutonium dans les réacteurs EDF. Le plutonium convenant mieux à la fabrication d'armes que l'uranium traditionnellement contenu dans ces combustibles, le nouveau combustible devra être surveillé de près lots de la fabrication, du transport, ainsi que sur le site même des réacteurs. Le renforcement des mesures de sécurité poUITaitavoir des conséquences sur les libertés individuelles. Or, ce combustible au plutonium va être introduit, comme l'expliquent les critiques, à la demande du CEA pour justifier la poursuite du retraitement des combustibles irradiés, le retraitement étant une étape nécessaire à la production de m'atières fissiles destinées aux armes. Le CEA a lourdement investi dans la filière au plutonium. Depuis plus de dix ans, il dépense plus de 50% de son budget de R & D " civil" dans les domaines du retraitement et des surgénérateurs. Sa filiale Cogéma a tiré en 1986 près d'un quart de ses revenus des opérations de retraitement. 82% de la quantité totale cumulée retraitée de combustibles oxydes dans le monde occidental sont passés par l'usine de La Hague. Mais EDF n'affiche
pas d'intérêt particulier pour la séparation du plutonium

- considérée

par ses économistes comme trop coûteuse: à peine 30% des combustibles oxydes retraités par la Cogéma proviennent de centrales françaises. Le CEA a su tirer profit de la situation précaire, dans les années 70, des compagnies d'électricité étrangères qui, pour des raisons légales ou politiques, devaient justifier d'une solution pour la gestion des combustibles irradiés. A une époque où l'on savait encore moins qu'aujourd'hui que faire des déchets nucléaires, les contrats de retraitement avec la Cogéma ont volontiers été acceptés. Ainsi, les compagnies étrangères n'ont-elles pas seulement souscrit des tonnages importants pour l'actuelle usine UP-2, mais ont accepté de financer à 100%, par des contrats de retraitement, l'usine

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UP-3 en cours de construction à La Hague. Bien que le CEA et la Cogéma aient réussi à lier les étrangers à leurs projets, EDF semble plus réticente que jamais face à la filière du plutonium. L'utilisation militaire de matières et d'installations civiles encourage la prolifération" rampante". Le TNP, non ratifié par la France, s'appuie sur la possibilité théorique de séparer les programm~ civils et militaires. En signant le TNP, les pays détenteurs d'armes nucléaires - ceux qui ont procédé à un essai nucléaire avant 1967s'engagent à ne pas aider les pays non-détenteurs à se doter d'armes nucléaires, mais à leur faciliter l'acquisition d'une technologie civile. Les pays" non-détenteurs" signataires du traité sont tenus d'accepter les garanties permettant de s'assurer qu'ils ne détourneront pas l'aide accordée à des fins militaires. Bon nombre de ces pays n'apprécient pas de se voir interdire la production d'armes, alors que les pays détenteurs accroissent leurs propres arsenaux. Voir les pays détenteurs utiliser à des fins militaires matières et installations civiles - ce que les pays non détenteurs ne sont précisément pas autorisés à faire - accroît leur ressentiment, et ne les pousse pas à signer le traité ou à s'y soumettre. En faisant porter le développement à la fois par des intérêts militaires et civils, on risque de se retrouver face à un programme nucléaire en déséquilibre total avec les autres priorités nationales. EDF produit une part impressionnante d'électricité d'origine nucléaire, mais pour ce faire, elle a accumulé une dette écrasante qui atteignait 221,3 milliards de francs à la fm 1986 (18). En 1990, la France devra compter avec une surcapacité de 4 à 9 GW, soit 3 à 7 réacteurs de 1300 MW ou 4 à 10 tranches de 900 MW, selon EDF ou d'environ 14 GW, selon la CFDT (19). Par ailleurs, la nondiversification des sources d'énergie poserait de sérieux problèmes s'il fallait, en cas d'urgence (accident, etc.) arrêter tous les réacteurs nucléaires (plus de 25% des ménages se chauffent à l'électricité). Enim, le lien ne permet que difficilement une évaluation du programme énergétique en tant que tel. En France, tout désengagement du nucléaire aurait des répercussions sur le plan militaire.

La sortie du nucléaire
Des scénarios d'abandon plus ou moins rapides ont été élaborés pour un certain nombre de pays européens. Pour la GrandeBretagne, par exemple, Greenpeace a financé l'élaboration d'un scénario qui montre que l'on pourrait arrêter tous les réacteurs nucléaires en quatre ans, sans risque de pénurie, avec un surcoût

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