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Guide pratique de la négociation internationale

De
219 pages
Cet ouvrage est le résumé de l'expérience aussi bien sur le terrain que pédagogique de deux diplomates expérimentés de pays en développement. Il est né de l'aspiration de mettre à la portée des étudiants, praticiens, enseignants et négociateurs un mémento des principaux aspects qui influencent la préparation, la conduite et le résultat de la négociation.
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Guide pratique de la négociation internationale

En couverture : Le tricheur à l’as de carreau, Georges de la Tour, 1635, © RMN.

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12317-5 EAN : 9782296123175

Ambassadeurs Cristina Aguiar et Khamliène Nhouyvanisvong

Guide pratique de la négociation internationale

« Diplomatie et stratégie » Collection dirigée par Emmanuel Caulier

Ouvrages parus

D'ABOVILLE (Robert), Investissements pétroliers chinois en Afrique, 2010, MIGNOT (Bruno), Il était une fois des militaires. Chronique d’une mutation en cours, 2009. LODDO (Jean-François), Le Nouvel Ordre du puzzle des Balkans, 2009. MALLATRAIT (Clémence), en collaboration avec Thomas Meszaros, La France, puissance inattendue au XXIe siècle dans le Pacifique Sud, 2009. DEREUMAUX (René-Maurice), L’Organisation internationale de la francophonie. L’institution internationale du XXIe siècle, 2008. COJOCARU (Doru), Géopolitique de la mer Noire. Eléments d’approche, 2008. LEFEBVRE (Jean-Luc), A la recherche du cinquième élément : du feu à l’espace, une brève histoire de conquêtes, 2008. MIGNOT (Bruno), Regard d’un militaire sur la société française. La République nous appelle, 2007. MEYER (Michel), La nouvelle diplomatie commerciale brésilienne. Lula : danse avec le soleil, 2005.

AVANT-PROPOS

La négociation est certes un processus d’interaction sociale mais c’est un exercice néanmoins complexe et difficile. La négociation se trouve au centre de la politique internationale et c’est l’instrument qui permet l’interaction entre tous les acteurs qui interviennent sur la scène internationale. En tant qu’instrument politique, la négociation est sujette aux éléments contraignants de la vie internationale. Elle doit composer avec les asymétries de puissance, lesquelles peuvent rendre son exercice largement frustratoire pour ceux qui se trouvent à l’autre bout de l’échelle de la puissance : les pays les moins avancés, ou les pays les plus fortement endettés. C’est pourquoi les jeux des coalitions et la construction du consensus sont autant des techniques auxiliaires de la négociation, surtout dans le contexte multilatéral qui semble être le mot d’ordre face à l’écrasante mondialisation. Diplomates, professionnels, praticiens, enseignants et étudiants seront confrontés à la réalité de la compétition ou de la coopération, et cela demande de la préparation ; c’est pourquoi, la phase de préparation de la négociation revêt une importance capitale. Cette phase doit aujourd’hui intégrer une nouvelle intelligence fondée sur l’approche culturelle et les revendications identitaires. Instrument de la diplomatie préventive ou technique de gestion de crise, son rôle s’étend à la réconciliation dans la phase de la négociation post-conflit, indispensable à la reconstruction de la paix. La mise en commun de nos expériences, aussi bien universitaires que sur le terrain, nous permet d’apporter notre contribution à une meilleure compréhension de cet exercice qui

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permet de façonner notre monde et à l’humanité de chercher à atteindre son aspiration commune de paix et de prospérité. Cet ouvrage est le résultat d’un exercice holistique et fusionnel de nos notes des cours dispensés au centre d’études diplomatiques et stratégiques que nous voulons tout spécialement remercier ici pour la confiance qui nous a été témoignée dans l’opportunité qui nous a été offerte de passer le message. Nos remerciements aussi à tout le staff du CEDS sans qui nous n’aurions pas pu mener notre tâche à bonne fin. A l’éditeur, de nous avoir si gracieusement accueillies dans la communauté d’auteurs dans cette nouvelle collection. A nos collaborateurs respectifs à l’école diplomatique de la République dominicaine et à l’ambassade du Laos à Paris pour leur concours. A nos familles respectives pour leur soutien et affection dans les moments de doute et de perplexité. Cristina AGUIAR Ambassadeur, vice-ministre aux Affaires étrangères en charge des droits humains de la République dominicaine, ancien ambassadeur représentant permanent de la République dominicaine aux Nations Unies, chevalier de l’Ordre de la Légion d’Honneur.

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INTRODUCTION GÉNÉRALE

La négociation internationale est un processus d’interaction sociale entre deux ou plusieurs parties appartenant à des Etats différents : Dans cette sphère on trouve non seulement les gouvernements, mais aussi les entreprises, des institutions d’ordre divers, les organisations internationales, les individus. Par leur nature et leur dynamique, les négociations se déroulent dans un cadre général résultant de la volonté des parties, et ensuite des circonstances de temps et de lieu. L’objectif est de produire la solution des différends et des conflits, moyennant l’aménagement des intérêts afin de parvenir à un accord. Mais il ne faut pas oublier que la négociation internationale est également une technique de la politique étrangère et, par conséquent, est liée à l’activité diplomatique. C’est pourquoi il est intéressant, en guise d’introduction, de se pencher sur le lexique et l’importance de l’usage approprié des termes afin de dissiper toute confusion. Confusion que nous trouvons y compris chez des auteurs confirmés et faisant autorité dans la matière.

I.

LE LEXIQUE DES RELATIONS INTERNATIONALES

La théorie des relations internationales est relativement récente et, en tant que science, elle a connu peu de développements. L’opinion de certains auteurs est, qu’en raison de cela, elle emprunte des chemins arides, avec un langage et des techniques très sophistiqués réservés à un public d’initiés. D’autre part, la théorie de la politique étrangère, dans laquelle nous pourrions voir un complément, n’a pas reçu une attention significative de la part de la communauté scientifique. La 9

conséquence est que le langage courant charrie des confusions conceptuelles constatées même dans les travaux des érudits de la politique internationale et que cela rend difficile une approche claire et précise des questions théoriques dans le champ des relations internationales. Particulièrement, le concept de politique étrangère, qui nous intéresse tout spécialement, est fréquemment confondu avec le concept de politique internationale, d’une part, et avec le concept de diplomatie, d’autre part. En outre, le terme diplomatie est utilisé sans aucune rigueur intellectuelle pour désigner des choses de nature différente. Quelquefois le terme diplomatie est utilisé comme synonyme de politique étrangère, mais aussi pour désigner les moyens pacifiques, et de manière générique, les instruments de la politique étrangère, c’est-à-dire, toute forme de négociation, par opposition aux instruments à caractère violent, et en particulier la guerre. Les érudits en relations internationales n’échappent pas à la confusion du lexique et des concepts car, souvent, ils confondent délibérément les concepts de politique étrangère et de diplomatie. Pour illustrer ce propos, on va citer un auteur de l’université de Galles, spécialiste en politique internationale, qui écrit ce qui suit dans l’introduction d’une intéressante étude sur la diplomatie dans l’histoire européenne moderne : “The word diplomacy in the title of this volume is used not in its narrower sense of the professional work of a diplomat but in its wider reference to the full range of international politics as in the familiar phrase ‘diplomatic history.” Le terme diplomatie employé dans le titre de ce volume n’est pas employé dans son sens strict qui se réfère au travail du diplomate mais dans un sens plus large qui englobe toute la panoplie de la politique internationale comme dans la phrase habituelle “histoire de la diplomatie.” D’ailleurs, la plupart ou presque toutes les études consacrées à l’histoire de la diplomatie, ne concernent pas vraiment l’histoire de la diplomatie en tant que telle, mais plutôt l’histoire des relations extérieures ou la politique étrangère de certains pays.

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Et nous allons voir quelques exemples célèbres, dans son ouvrage très connu Paix et Guerre entre les Nations, le célèbre sociologue Raymond Aron commence par donner une définition de la diplomatie comme étant une méthode de la conduite des relations entre les Etats (une méthode pacifique, par contraste avec les méthodes violentes qu’il appelle stratégie), mais, après, il emploie le terme diplomatie comme synonyme de politique étrangère, il dit en se référant à la doctrine de l’équilibre de puissances: « Odieuse ou admirable, rude ou précieuse, la diplomatie de l’équilibre de puissances peut être mise en application soit par la diplomatie, soit par la stratégie. » D’autre part, quand il identifie la diplomatie comme un moyen pacifique d’exécution de la politique étrangère, Aron se place dans le courant qui identifie la diplomatie avec la négociation, c’est-à-dire avec les méthodes pacifiques de conduite des relations entre les Etats. Cette méthode est un peu simpliste car, par économie, on emploie le même terme pour désigner deux concepts distincts. De la même façon, Hans J. Morgenthau, l’un des pionniers de la théorie de la politique internationale aux Etats-Unis, dans son ouvrage classique La Politique entre les Nations (Politics among the Nations), traite la diplomatie comme si elle pouvait se confondre avec la politique étrangère, alors que l’objet de la politique est d’assurer la paix entre les nations au moyen de l’aménagement de leurs intérêts respectifs1: “Le terme « diplomatie » employé dans les pages qui suivent, se réfère au processus de conceptualisation, d’élaboration et d’exécution de la politique étrangère à tous les niveaux, depuis le plus élevé jusqu’au niveau subordonné.” L’identité entre diplomatie et politique étrangère est fréquente et persistante, à telle enseigne qu’elle peut induire des conclusions inattendues. C’est ce que nous trouvons dans une étude publiée en 1973 sous le titre Paix et Guerre conduite par l’université de Colgate, école américaine spécialisée dans les études internationales, où un chapitre porte le titre curieux de
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Morgenthau, Hans J., Politics among the Nations: The Struggle for Power and Peace, N.Y. Alfred A. Knopf, 1978, p. 146.

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« Guerre et Dissuasion comme Instruments de la Diplomatie »2. Ici, la guerre qui, tout comme la diplomatie, est un instrument de la politique étrangère apparaît comme un instrument de la diplomatie, ce qui n’est certainement pas la meilleure façon de clarifier et de définir les concepts. Ce manque de rigueur dans l’emploi des termes appropriés pour désigner la politique étrangère et la diplomatie a conduit à certaines énormités conceptuelles au sujet de certaines déclarations classiques comme la célèbre phrase de Clausewitz que « la guerre est la simple continuation de la politique par d’autres moyens. »3 L’étude de l’université de Colgate attribue à Clausewitz la paternité d’une idée parfaitement étrangère à sa conceptualisation originelle, la substitution du terme politique par le terme diplomatie : alors que Clausewitz affirme en explicitant sa pensée: « La guerre est plus qu’une décision politique, c’est un instrument politique, une méthode de conduite des relations politiques, c’est la réalisation de cellesci par d’autres moyens » [De la Guerre, p.67]. La pensée de Clausewitz est claire mais la substitution du terme politique par celui de diplomatie dans son texte aboutit à une malencontreuse confusion. Cette étude est riche en confusions conceptuelles, car, dans un extrait d’une étude par Thomas Schelling, l’un des théoriciens de la stratégie le plus en vue aux Etats-Unis, avec le titre évocateur de Diplomatie de la Violence, il apparaît que dans ce contexte diplomatie est synonyme de négociation. Ceci peut être acceptable dans la mesure où la diplomatie est prise en tant qu’instrument. Cependant, dans ses développements sur la guerre, Schelling distingue entre l’usage de la force et la menace de l’usage de la force et souligne que la capacité de provoquer un dommage ou une destruction peut être un élément de pression dans les négociations, ce qui l’amène à la conclusion suivante : « Le pouvoir de provoquer un dommage
Beitz, Charles R. and Herman, Theodore, War and Peace, San Francisco: W. H. Freeman & Co., 1973. 3 Von Clausewitz, Carl, De la Guerre, Les Editions de Minuit, Paris, 1955, Part I, Book I, Chap. 1 §24, p. 67.
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est un pouvoir dans la négociation. S’en servir avec habileté c’est de la diplomatie, un peu tordue mais néanmoins diplomatie. »4

II. GÉNÉRALITÉS SUR LES INSTRUMENTS DE LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE ET LEURS CLASSIFICATIONS

Instruments et techniques de la politique étrangère sont intimement liés comme le sont l’organe et sa fonction. Dans le langage courant, instrument identifie l’objet servant à effectuer une manipulation donnée, et technique ou méthode veut dire le processus ou l’ensemble de processus employé (s) par une science ou un art, c’est-à-dire dans un champ quelconque de l’activité humaine. Par conséquent, un instrument est l’objet qui permet la réalisation d’une manipulation donnée mais la technique décrit le processus employé pour la réaliser. Si nous transposons ces idées du terrain des choses matérielles au terrain des institutions humaines, n’importe laquelle de ces institutions sera appelée à être un instrument lorsqu’elle servira à réaliser une activité humaine déterminée. Instrument et technique sont par conséquent deux aspects d’une même réalité comme la dynamique et la statique. Cela permet d’opérer une classification de diverses activités humaines à partir des techniques et instruments qui leur servent d’appui. Les techniques sont liées à un instrument donné de telle sorte que les classifier par référence aux instruments ou techniques qui les caractérisent rend leur étude et compréhension plus aisées. Dans cette étude, nous ne dissocions pas instrument et technique, mais l’idée est plutôt d’étudier l’ensemble comme un tout, objet et processus, instrument et technique. Dans l’exécution d’une politique étrangère donnée, nous nous trouvons dès le début avec une distinction fondamentale, une summa divisio, entre les instruments et techniques disponibles : d’un côté, il y a les instruments et techniques à caractère pacifique, et de l’autre, ceux à caractère violent. Dans
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Schelling, Thomas, Diplomacy of Violence, in Peace and War, p. 75.

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la première catégorie, l’Etat qui souhaite exécuter sa politique étrangère à l’égard d’un autre Etat cherche à le convaincre; alors que dans le deuxième, l’Etat A essaye de contraindre l’Etat B qui se trouve être l’objet de sa politique étrangère. Raymond Aron, dans l’ouvrage que nous avons cité supra “Guerre et Paix entre les Nations”, souligne la dualité d’instruments et de méthodes de la politique étrangère dans l’extrait suivant : “Chaque Etat vit en relation avec les autres Etats ; tant qu’ils vivent en paix, ils doivent coûte que coûte communiquer entre eux. Sauf quand ils emploient la force, ils cherchent à se persuader les uns les autres. Dans ce contexte, la diplomatie peut être considérée comme l’art de la persuasion sans l’usage de la force, et la stratégie, l’art de gagner au moindre coût.”5 Tandis que l’instrument qui typifie une politique étrangère pacifique est la diplomatie, son instrument le plus violent est la guerre. Le concept de guerre n’est pas générique car il n’englobe pas toutes les formes de moyens violents de la même manière que la diplomatie n’englobe pas tous les moyens pacifiques d’exercer son action extérieure. Dans son analyse des moyens violents de mise en œuvre de la politique étrangère, Raymond Aron dans son ouvrage, a pris soin d’employer le terme générique de stratégie et non pas le terme de guerre, dès lors qu’il se réfère à d’autres moyens violents qu’implique l’emploi de la force comme, par exemple, la dissuasion, laquelle ne rentre pas dans l’appellation de guerre dans le sens strict de ce terme. Mais, malheureusement, il ne prend pas les mêmes précautions lorsqu’il traite des moyens pacifiques qu’il englobe sous le chapeau de diplomatie par contraste avec la stratégie. Jetons un coup d’œil aux divers moyens pacifiques qui peuvent assurer la mise en oeuvre d’une politique étrangère donnée. Lorsqu’un Etat, ou une “entité politique”, souhaite établir des relations avec un autre Etat ou “entité politique”cette intention est le premier pas positif dans l’exécution de la
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Raymond Aron, Guerre et Paix entre les Nations, Calmann-Lévy, Paris, 1964, p. 36.

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politique étrangère. La première idée qui nous vient à l’esprit est qu’il faut prendre contact. Donc, le premier pas de mise en œuvre de la politique étrangère est celui d’établir un contact avec un Etat donné. Les fonctions de l’Etat sont effectuées au moyen d’organes souverains qui sont déterminés par l’ordre constitutionnel en vigueur dans celui-ci, et, parmi ces organes, il y en a qui ont la compétence pour conduire l’action extérieure. L’organe compétent de l’Etat A désigne quelle entité ou institution sera en charge de le représenter dans la prise de contact avec les représentants de l’Etat B. Ce contact au niveau international constitue l’acte primaire de la politique étrangère, celui d’établir des relations internationales, entendues comme les relations entre Etats. Mais ce contact est établi dans un but précis, et ce but est la substance de la politique étrangère de l’Etat A. Ce but peut être, par exemple, l’établissement d’échanges commerciaux. Les contacts entre Etats afin d’aménager des solutions à des problèmes d’intérêt commun ou réciproque sont appelés du terme générique de négociations dans son sens large car, dans le sens strict, le terme négociation veut dire l’effort de transiger sur les différences afin de parvenir à un accord, généralement par écrit, sur un problème donné. Négociation veut dire dans son sens premier le dialogue entamé par deux Etats. Certains auteurs francophones utilisent le mot commerce et, lorsqu’on parle de commerce entre Etats, on parle de dialogue engagé. Les deux termes, négociation et commerce, proviennent du lexique des transactions matérielles, ce qui tend à prouver l’importance de ce genre de transactions dans l’ensemble des relations internationales. Il est curieux d’observer, et ce à titre de parenthèse, que les départements qui, dans les différents Etats, s’occupent de la conduite de la politique étrangère, portent des appellations génériques pour désigner leur domaine d’exercice : en Espagne, le ministère concerné s’appelle ministère des Affaires extérieures, au Brésil, des relations extérieures comme en République dominicaine ; en Grande-Bretagne, le Foreign Office, et puis, en France, ministère des Affaires étrangères. Il 15

est à noter que cette appellation rappelle l’idée générique de négociation pour conduire les affaires. Il nous reste une question : est-ce que l’idée de négociation, prise dans le sens que nous venons de décrire, englobe toutes catégories de contacts pacifiques auxquels peuvent se livrer les Etats les uns envers les autres ? La réponse est non, car la négociation suppose un contact réciproque, ce qui implique l’idée de plusieurs parties intervenant à ce contact et qui représentent les organes souverains de deux ou plusieurs Etats (bilatéral lorsqu’il se passe entre deux Etats et multilatéral lorsqu’il y a plus de deux Etats). Aussi, il existe des contacts de nature pacifique, mais à caractère unilatéral, qui permettent à un Etat de rentrer en contact avec un autre Etat. Par exemple, lorsqu’un Etat embauche une entreprise de publicité pour lancer une campagne publicitaire afin de faire connaître ses idées, informations ou arguments qui permettraient de rendre sa politique étrangère plus acceptable auprès de la population de l’autre Etat, il fait appel à un instrument pacifique mais complètement unilatéral. La même chose peut être dite lorsqu’un Etat envoie des agents secrets dans le territoire d’un autre Etat afin d’obtenir l’information qui n’est pas dans le domaine public, mais qui serait importante pour la mise en œuvre de sa politique étrangère. De toute évidence, ces contacts ne peuvent pas être inclus dans le concept de négociation. Par conséquent, parmi les instruments de la politique étrangère de nature pacifique, il convient de distinguer les instruments qui impliquent la réciprocité ou multilatéraux, de ceux qui sont unilatéraux. Les instruments multilatéraux sont identifiés dans le langage ordinaire par le terme de négociation, et souvent sont confondus avec le terme diplomatie. Dans le concept de négociation il convient de distinguer plusieurs types: a) Négociation entreprise directement par les détenteurs du pouvoir politique dans l’Etat, ce type de négociation, nous l’appelons négociation directe. b) Négociation entreprise par les représentants de l’Etat désignés par les organes souverains de l’Etat mais qui sont tributaires des représentants du pouvoir politique, et qui sont, au
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sens étroit, des agents diplomatiques. Ce type de négociation, nous l’appellerons diplomatie. c) Négociation entreprise par les représentants ou par les détenteurs du pouvoir politique d’un troisième Etat et qui sert d’intermédiaire entre deux Etats. Ce type de négociation, nous l’appellerons médiation. La distinction entre les divers types de contacts plurilatéraux ou négociation entre Etats n’est pas uniquement un effort de systématisation du sujet, mais elle contient une différence essentielle entre la diplomatie, dans le sens strict du terme, et puis les autres formes de négociation. Cela doit rester clairement défini. Il est tout de même utile de vous donner un schéma de contacts unilatéraux de mise en oeuvre de la politique étrangère: a) Propagande (certains préfèrent l’appeler information) ou infiltration des idées favorables à la politique étrangère d’un pays parmi la population d’un autre pays. Aujourd’hui a été débaptisée sous une appellation sophistiquée de public diplomacy. b) Espionnage (que les Anglo-Saxons, timidement, appellent intelligence) se réfère à l’action effectuée par les agents secrets d’un Etat afin de recueillir l’information par des moyens illicites ou secrets en vue de son utilisation dans leur politique étrangère. c) Intervention économique d’un Etat dans un autre Etat par divers moyens disponibles dans le domaine économique. d) Intervention politique d’un Etat dans un autre Etat par des moyens plus ou moins dissimulés d’agir dans les cercles politiques de l’autre Etat. En ce qui concerne les moyens non pacifiques de mise en œuvre de la politique étrangère, au passage, je voudrais que vous voyiez les différences et cela de façon très sommaire. Les instruments non pacifiques sont ceux qui font appel à l’emploi de la force de la part d’un Etat afin d’imposer sa volonté à un autre Etat. La distinction se fonde sur la gradation qui existe, y compris dans la vie des individus, entre la possibilité de l’emploi de la force, la menace de son emploi et son emploi effectif. L’attaque militaire d’un Etat contre un autre Etat, c’est17

à-dire la guerre, est naturellement le type d’instrument violent de la politique étrangère par excellence. Considérant les différentes formes possibles de l’emploi de la force ou de la puissance militaire d’un Etat contre un autre, il est possible de distinguer les types suivants comme instruments violents de la politique étrangère : a) Dissuasion : c’est la capacité d’un Etat, par le déploiement de sa puissance militaire d’influencer un autre Etat, de telle manière que celui-ci élimine toute possibilité de prendre une initiative ou une position donnée. b) La menace de l’emploi de la force : faite par un Etat contre un autre Etat. c) La guerre économique : c’est-à-dire l’emploi des sanctions économiques d’un Etat contre un autre Etat ce qui implique quelquefois l’emploi de moyens militaires, comme le blocus. d) Pression militaire : c’est-à-dire l’emploi de la force militaire d’un Etat dans l’objectif d’influencer les décisions d’un autre Etat, sans l’attaquer véritablement, faire une mobilisation, des exercices militaires, concentration des moyens militaires à la frontière, etc. e) La guerre : c’est l’attaque par les forces militaires d’un Etat contre le territoire, les installations militaires ou la population d’un autre Etat. En résumé, les instruments de la politique étrangère peuvent être classifiés de la manière suivante : I. Instruments à caractère pacifique A. Contacts plurilatéraux ou négociations a) Négociation directe b) Diplomatie c) Médiation B. Contacts Unilatéraux a) Propagande b) Espionnage c) Intervention économique d) Intervention politique

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II. Instruments non pacifiques de la politique étrangère A. Dissuasion B. Menace de l’emploi de la force C. Guerre économique D. Pression militaire E. Guerre

III. LE TRYPTIQUE DE LA DIPLOMATIE

Hans J. Morgenthau perçoit la diplomatie comme le « processus de formation et mise en oeuvre de la politique étrangère ». Les politologues emploient le terme de diplomatie pour décrire la politique étrangère, et cela crée une confusion. Mais la diplomatie se confond avec la notion d’instrument ou technique de la politique étrangère. La définition donnée par Jacques Chazelle est parmi celles qui la placent dans cette catégorie d’instruments. Il dit: “Le terme diplomatie veut dire… l’ensemble des moyens ou activités spécifiques employés par un Etat au service de sa politique étrangère.” Chazelle ajoute judicieusement que cette définition est plus ample que la définition de la diplomatie comme “l’art de la négociation” et exclut “l’identification abusive de la diplomatie avec la politique étrangère dont la diplomatie n’est qu’un instrument parmi d’autres.” Le Dictionnaire Diplomatique Soviétique, publié à Moscou entre 1948 et 1950, définit la diplomatie comme : «l’instrument technique de mise en œuvre de la politique étrangère ». Suivant cette même tendance, le professeur K.J. Holsti dit dans son manuel de politique internationale que “les efforts officiels d’étendre son influence outre-mer s’effectuent au moyen de voies diplomatiques formelles ou par la communication directe entre les ministres des Affaires étrangères et les chefs d’Etat. » Et il ajoute : « la fonction du diplomate n’est pas celle de formuler les objectifs de son gouvernement mais de les expliquer à l’étranger. » Et cet auteur distingue entre la diplomatie et les contacts directs entre les détenteurs du pouvoir politique, et ces derniers il les classe sous une catégorie 19

générale qu’il appelle « instruments politiques ». Ces définitions sont partiellement correctes. S’il est bien vrai que la diplomatie est un instrument de la politique étrangère, il est également vrai qu’elle n’est pas le seul. J’indiquerai les définitions qui identifient la diplomatie à la négociation internationale. Lorsque François de Callières parle de l’activité diplomatique, il l’identifie à la négociation, mais on doit souligner que De Callières emploie le terme négociation d’une manière très large. Charles de Martens, auteur d’un célèbre Guide Diplomatique, dont la première édition date de 1822, dans les éditions subséquentes, définit la diplomatie comme «l’art ou la science de la négociation ». L’Oxford English Dictionary définit la diplomatie comme “la conduite des relations internationales par la négociation.” Satow, auteur d’un guide diplomatique très populaire, définit la diplomatie comme « la conduite des affaires entre Etats par des moyens pacifiques, » ce qui est l’équivalent des autres définitions. On pourrait donner beaucoup d’autres exemples de définitions qui confondent diplomatie et négociation. Certes, elles contiennent une partie de vérité mais elles sont imprécises ou incomplètes. En effet, le terme négociation pris dans son sens étroit veut dire préparation, discussion et conclusion d’un accord entre deux Etats et, en tant que telle, c’est la partie la plus importante de l’activité diplomatique, mais elle n’englobe pas tous ses aspects. Recueillir et transmettre de l’information à son gouvernement sur les différents aspects de la vie du pays où le diplomate est accrédité ne sont pas des activités que l’on puisse appeler négociation. Il en est de même des autres aspects de l’activité diplomatique. De Callières identifie le diplomate, lequel est un terme qu’il n’emploie jamais, avec le négociateur et dans son traité « De la manière de négocier avec les souverains », les termes négociateur, ambassadeur ou envoyé sont employés indistinctement pour désigner la même fonction. Lorsqu’il décrit “les fonctions du négociateur”, de Callières dit « les fonctions d’un
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émissaire envoyé dans un pays étranger sont principalement deux : l’une est de prendre soin des intérêts de son souverain dans le pays, et l’autre, c’est de découvrir l’intérêt des autres ». De Callières poursuit en décrivant ses activités journalières. Par conséquent, si nous devions adopter une définition de la diplomatie aussi large que celle proposée par de Callières, nous accepterions que le terme négociation décrit l’activité diplomatique. Mais, malgré cela, nous ne pourrions encore identifier la diplomatie avec la négociation parce que certaines négociations, que nous appelons négociations directes, se passent sans intermédiaires ou agents diplomatiques. En quatrième et dernier lieu, il faut indiquer les définitions qui décrivent la diplomatie comme étant l’activité des diplomates. Ces définitions constituent des pléonasmes qui ne nous disent rien de l’activité qu’elles prétendent définir. C’est pourquoi l’ Oxford English Dictionary, à côté des définitions précédemment citées de diplomatie et de négociation, fait également mention que la diplomatie « est l’art ou l’affaire des diplomates ». Morton Kaplan dit que la diplomatie est « la mise en oeuvre par les diplomates de la stratégie dont le but est la réalisation de l’intérêt national sur la scène internationale. » De telles définitions ne nous disent rien sur l’essence de la diplomatie, mais, au moins, elles contiennent une exactitude car personne ne peut nier que la diplomatie est l’affaire des diplomates ou que la médecine est l’activité des médecins. Sir Harold Nicholson propose une position similaire dans son traité “Diplomacy” et il regrette la confusion entre négociation et politique étrangère. La négociation devrait être laissée aux professionnels formés et la formulation de la politique étrangère est la fonction des politiciens. Dans le langage courant du citoyen lambda, diplomatie est synonyme des processus et de la machine au moyen desquels se poursuit une négociation. Une autre connotation est celle d’être une branche des Affaires étrangères. Une cinquième interprétation appliquée à la diplomatie est celle de décrire une qualité abstraite, un don, et, dans le meilleur sens, implique les aspects les plus élégants du sens de l’opportunité.

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