Histoire de la Syrie. 1918 à nos jours

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Bachar al-Assad est sans aucun doute le premier responsable du drame actuel vécu par le peuple syrien. Mais cette évidence n’explique pas tout. Avant le fils, il y a eu le père. Avant le père, il n’y a jamais eu de régime démocratique.
Du partage arbitraire des provinces arabes de l’Empire ottoman par les Européens à l’occupation française entre les deux guerres, la Syrie a sans cesse été au cœur de conflits violents. Abritant un ensemble de religions qui cohabitent mal, elle est aujourd’hui en proie à un impitoyable jeu international entre les grandes puissances mondiales. Journaliste ayant vécu de nombreuses années dans la région, Xavier Baron nous plonge dans un siècle d’épreuves et de tragédies.
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EAN13 : 9791021008700
Nombre de pages : 320
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CHAPITRE 26

LE DRAME


Au début de l’année 2011, face aux révoltes qui se développent en Tunisie et en Égypte et aboutissent au départ des présidents tunisien Zine al-Abidine Ben Ali et égyptien Hosni Moubarak, Bachar al-Assad affiche d’abord la sérénité. Il se pose même en dirigeant avisé, soucieux de répondre aux aspirations de son peuple. Une manifestation prévue au début du mois de février à Damas ne réussit pas à mobiliser la population, en raison à la fois de la faiblesse de l’opposition et de la forte présence des forces de sécurité. Le souvenir de la brutale répression à Hama en 1982 et l’arrestation de nombreux acteurs du « printemps de Damas » en 2000-2001 ont créé un sentiment de peur qui traverse la société syrienne. Les Syriens ont également en mémoire les sanglants conflits confessionnels qui se sont déroulés il y a quelques années seulement au Liban et qui continuent à agiter l’Irak. La population est consciente qu’un soulèvement contre le pouvoir serait réprimé brutalement, ce qui l’incite tout d’abord à la prudence.

Dans une interview qui traduit la confiance du pouvoir, Bachar al-Assad se félicite de la stabilité de la Syrie à la fin du mois de janvier en remarquant : « Nous avons traversé des circonstances plus difficiles que la plupart des pays arabes et cependant la Syrie est stable. Pourquoi ? Parce qu’il faut être très étroitement attentif aux aspirations de la population. C’est le point essentiel1. » À la fin du mois de février, le président syrien se pose une nouvelle fois en exemple devant des sénateurs américains, en estimant que les dirigeants arabes doivent « mieux comprendre la volonté des peuples et mener une politique prenant en compte leurs demandes ». Le régime est cependant moins assuré qu’il ne l’affiche et veut éviter la contagion des exemples tunisien et égyptien. Une série de mesures immédiates est prise dans les domaines économique et social comme l’augmentation de 17 % des salaires des 2 millions d’employés de l’État. Dans le même temps, les services de sécurité sont appelés à être extrêmement vigilants et à réprimer tout début d’agitation.

Au début du mois de mars, des appels à des réformes politiques, à une nouvelle constitution et à la fin de l’état d’urgence commencent à circuler, notamment sur Facebook, reprenant des revendications exprimées pendant le « printemps de Damas » et en 2005. Le 15 mars, la première manifestation se déroule à Damas pour réclamer la suppression de la loi d’urgence et des tribunaux d’exception. Le mouvement s’étend à d’autres villes et les arrestations se multiplient.

Le choc qui fait basculer le mouvement de revendication vers un affrontement ouvert avec le régime se déroule à Deraa, dans le sud du pays, près de la frontière jordanienne. Cette ville sunnite illustre le désintérêt dans lequel sont tombées les régions rurales avec Bachar al-Assad, alors que c’est sur elles que le parti Baas s’était appuyé dans les années 1960 pour parvenir au pouvoir. Abandonnée par le gouvernement, Deraa a sombré dans une pauvreté aggravée par la sécheresse, par l’arrivée massive de paysans ruinés par la libéralisation de l’agriculture et par les abus et les humiliations des représentants locaux du pouvoir vivant luxueusement grâce à une corruption généralisée.

Selon les témoignages, un groupe de dix à quinze adolescents est arrêté pour avoir inscrit sur les murs des graffitis proclamant : « Le peuple veut la chute du régime. » La réaction des autorités est aussitôt excessive, annonçant ce qui se passera ensuite dans toute la Syrie. Les enfants sont emprisonnés et maltraités. Lorsque les parents et les notables interviennent auprès du gouverneur, Fayçal Kalthoum, et du chef de la sécurité, Atef Najib, ils sont humiliés. La population réagit et manifeste, mais les autorités déploient des renforts et, les jours suivants, la police tire sur les manifestants qui demandent le départ du gouverneur et du chef de la sécurité. Les chars de la garde républicaine, commandée par Maher al-Assad, le redouté frère du président, interviennent le 23 mars et le nombre des morts s’élève à plusieurs dizaines. Le 31 mars, l’armée se retire, les prisonniers et les adolescents sont libérés, et le gouverneur ainsi que le chef de la sécurité sont destitués. Les autorités affirment que l’armée est intervenue parce que des groupes armés et des terroristes sévissaient à Deraa et avaient stocké des armes dans la mosquée Omari, argument qui ignore les raisons profondes du soulèvement mais qui sera sans cesse repris.

La répression encourage les manifestations

Les événements de Deraa rencontrent un profond écho en Syrie où les manifestations pacifiques et les incidents commencent à se multiplier. Le pouvoir, redoutant que l’agitation ne dégénère en révolution comme dans d’autres pays arabes, ne tolère aucun écart et réagit de façon excessive dans plusieurs villes. La répression devient ainsi la norme, provoquant de grandes manifestations pacifiques et souvent festives pendant les premiers mois, en particulier à la sortie des mosquées après la prière du vendredi, ce qui entraîne de nouvelles interventions de l’armée, de nouveaux morts et de nouvelles arrestations, suivies de nouvelles manifestations. Ce cycle de violences est en place dans les villes moyennes dès la fin du mois de mars, comme à Homs, Hama, Lattaquieh, Qamishli, mais Damas et Alep se tiennent largement à l’écart de l’agitation. À la différence de la Tunisie et de l’Égypte, la révolte syrienne naît en effet dans des régions périphériques ou rurales, économiquement délaissées, et non pas dans la capitale Damas ou à Alep, villes favorisées par Bachar al-Assad où une classe d’affaires, souvent sunnite, a ses intérêts liés au régime et redoute l’instabilité. Le pouvoir intervient rapidement en force contre tout rassemblement afin d’éviter que les manifestants ne s’emparent d’une place symbolique, comme les Égyptiens la place Tahrir ou les Bahreïnis la place de la Perle.

Au lendemain de manifestations massives de soutien au président syrien dans plusieurs villes, Bachar al-Assad intervient le 30 mars, pour la première fois depuis le début de la crise, lors d’un discours devant le Parlement. Il développe les arguments qui charpentent désormais la thèse officielle. La Syrie fait face à une « conspiration étrangère » qui doit être combattue sans relâche. Il affirme, tout en restant dans les généralités, qu’il est « totalement favorable à des réformes », mais il n’en cite concrètement aucune et n’évoque pas les questions essentielles soulevées par les manifestants : l’hégémonie du Baas, la libéralisation du régime, les privilèges de l’oligarchie au pouvoir et l’état d’urgence en vigueur depuis 1963 qui restreint les libertés publiques, accorde des pouvoirs discrétionnaires aux tribunaux d’exception et instaure la censure sur les médias. Les opposants annoncent aussitôt la poursuite du mouvement de revendication.

Pour limiter l’étendue de la révolte, le président syrien prend en avril une mesure d’apaisement à l’égard de 300 000 Kurdes syriens. Il leur accorde la citoyenneté syrienne qu’ils attendent depuis un demi-siècle et qui leur avait été jusqu’à présent refusée. Le problème est né avec un recensement controversé, en 1962, lorsque 20 % des Kurdes syriens avaient été privés de leur citoyenneté. En dépit de toutes leurs demandes, il leur avait été impossible de la retrouver. Pour le chef de l’État, il est important de se concilier cette population d’environ 2 millions de personnes qui vit dans le nord du pays, le long de la frontière turque. Il réussit ainsi à obtenir leur neutralité dans le conflit. L’armée syrienne s’abstient d’intervenir dans cette région, et les Kurdes en profitent pour interdire l’accès de leur région aux groupes rebelles, notamment aux islamistes les plus radicaux, et pour mettre sur pied une administration autonome.

Bachar al-Assad annonce le 21 avril la levée de l’état d’urgence, la suppression de la Cour de sûreté de l’État et l’autorisation conditionnelle de certaines manifestations pacifiques. Il est cependant déjà trop tard car, outre que le président n’aborde pas la question de la constitution et de la place prédominante qu’elle accorde au Baas, les manifestants veulent désormais la chute du régime et non plus quelques réformes tardives. Les conditions d’un conflit de longue durée sont ainsi en place après quelques mois seulement de crise : face au pouvoir qui réforme trop peu et trop lentement, et réprime violemment, l’opposition décide qu’il n’y aura pas de négociations avec Bachar al-Assad et son régime. L’issue du conflit semble désormais devoir être la victoire militaire de l’un ou de l’autre camp.

Les manifestants étendent leur mouvement vers de nouvelles villes comme Deir ez-Zor dans le nord-est, ou le long de la frontière turque comme Idlib, et sur la côte comme Banias. Du côté du pouvoir, apparaissent, aux côtés des forces de sécurité, les « chabbiha », sortes de milices composées de membres issus généralement, mais pas uniquement, de la communauté alaouite. Ces groupes sont rapidement accusés par les rebelles de commettre les pires exactions et d’exacerber les tensions confessionnelles, mais il est parfois difficile de déterminer la part des chabbiha et des groupes incontrôlés dans ces violences qui peuvent être le résultat de rivalités ancestrales. En raison du refus des autorités de laisser les journalistes travailler librement et de l’insécurité qui s’installe rapidement dans les zones rebelles, le divorce est total entre les comptes rendus de la situation donnés par la presse et la télévision officielles et ceux publiés à l’étranger à partir d’informations communiquées par des correspondants locaux en Syrie ou par l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), ONG liée à l’opposition et basée en Angleterre qui devient peu à peu la principale source d’information de la presse étrangère2. Les télévisions arabes anti-Assad, al-Jazeera au Qatar et al-Arabiya en Arabie Saoudite, relaient de leur côté des images, parfois erronées, qui dénoncent les exactions du gouvernement, en ignorant celles des rebelles.

Les forces d’opposition se structurent

Pour disposer d’un réseau d’entraide capable de répondre aux besoins face à la répression, les opposants mettent en place en quelques semaines des Comités de coordination locaux (CCL) formés essentiellement de jeunes sans coloration politique particulière. À la fin du mois d’avril 2011, les CCL deviennent la principale structure d’opposition sur le terrain. Certains se chargent de l’aide aux familles des victimes et des prisonniers ou des soins à apporter aux blessés dans des hôpitaux improvisés et clandestins pour échapper au contrôle des forces de sécurité. Ces comités préparent les manifestations et en déterminent le thème national retenu chaque vendredi.

Peu à peu, des militaires, en nombre limité et essentiellement sunnites, désertent l’armée syrienne et forment, à partir de juillet 2011, une Armée syrienne libre (ASL), d’abord dirigée par un colonel réfugié en Turquie, Riad el-Assad, et revendiquant plusieurs milliers de membres. Cette armée ne parvient pas à former un ensemble cohérent, et sera peu à peu débordée par des mouvements islamistes ou djihadistes disciplinés et bien mieux armés grâce aux monarchies du Golfe. Des unités de l’ASL se montrent toutefois actives en 2011, mais ne peuvent pas faire face à l’armée régulière, dont les effectifs sont estimés à 325 000 hommes, auxquels il faut ajouter 300 000 réservistes. Au sein de cette armée gouvernementale, quelque 100 000 hommes forment les troupes d’élite, dont la garde républicaine et la 4e division commandée par Maher al-Assad qui apparaît, à quarante-trois ans, comme le principal organisateur de la répression. Il est d’ailleurs personnellement visé par les premières sanctions décidées par les États-Unis et l’Union européenne. Le pouvoir dispose d’un double avantage militaire sur ses adversaires : il possède plusieurs milliers de chars qu’il utilise rapidement contre les rebelles, et il est le seul à posséder une aviation – hélicoptères et bombardiers – qu’il engagera quotidiennement à partir de l’été 2012.

Une des grandes difficultés que rencontrent les opposants au régime est qu’il n’y a pas de personnalité incontestée pour fédérer le soulèvement et lui donner un visage, ce qui est inhabituel au Proche-Orient. Divers groupes rebelles luttent pour renverser Bachar al-Assad, mais ils n’ont pas de programme pour le jour où le régime viendrait à être renversé, et ils forment des alliances mouvantes et parfois rivales. Vivant en exil depuis des années, condamnés au silence ou encore emprisonnés, les opposants politiques sont dispersés et n’ont pas de structure commune. Ils appartiennent en outre à des courants parfois rivaux au point de se combattre : islamistes, laïcs, nationalistes arabes, marxistes, libéraux. Après des mois de discussions, une partie de l’opposition finit par constituer, le 23 août 2011, à Istanbul, un Conseil national syrien (CNS) de 140 membres, dont la moitié seulement vit en Syrie. Cet organisme, qui entend coordonner la lutte contre le régime syrien, est tout d’abord dirigé par un opposant historique basé à Paris, Burhan Ghalioun. Dès son entrée en fonctions, ce dernier se heurte à une série de critiques parce que bon nombre des membres du Conseil apparaissent éloignés des réalités de la révolte en Syrie, parce que les Frères musulmans disposent d’une forte influence au sein de cet organisme et parce que la Turquie et les pays occidentaux ont joué un rôle important dans la formation de ce Conseil. D’ailleurs, des opposants de l’intérieur, comme l’écrivain Michel Kilo et l’économiste Aref Dalila, décident de ne pas rejoindre le CNS. En outre, la rivalité entre le Qatar qui soutient la confrérie des Frères musulmans et l’Arabie Saoudite qui la combat paralyse rapidement le Conseil.

La crise devient un enjeu international

Pendant l’été 2011, de nouvelles villes avec leur population civile sont prises dans le cycle de répression meurtrière. Les pays arabes et les pays occidentaux qui sont restés réservés depuis le début de la crise haussent la voix et s’emparent du dossier syrien, tout en ne parvenant pas à arrêter une ligne d’action, tandis que l’ONU annonce que la répression a déjà fait 2 600 morts. En Turquie, où des milliers de réfugiés commencent à arriver et où les opposants tiennent leurs réunions, le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan déclare que, pour son pays, « les problèmes en Syrie ne constituent pas une question de politique étrangère mais une affaire intérieure ». Les relations entre les deux pays se dégradent progressivement et, en octobre, c’est à partir du territoire turc que le chef de l’ASL, le colonel Riad el-Assad, appelle à lutter contre le régime syrien « jusqu’à ce qu’il s’effondre ». Le gouvernement turc considère que les dirigeants syriens s’obstinent, ce qui risque de déstabiliser la région kurde qui s’étend de part et d’autre de la frontière entre les deux pays. Pour Damas, la rupture avec Ankara et le soutien turc apporté aux opposants signifient que la frontière nord du pays est désormais ouverte à l’acheminement de combattants et d’armes vers le territoire syrien, ce qui se produit effectivement.

Après avoir appelé pendant des semaines le président syrien à appliquer des réformes et réclamé la fin de la répression, le président Barack Obama estime en juillet que Bachar al-Assad a « perdu sa légitimité aux yeux de son peuple ». Le 18 août, le président américain, comme les dirigeants anglais, allemand et français, appelle pour la première fois le président syrien à partir. « Dans l’intérêt du peuple syrien, le temps est venu pour le président al-Assad de se retirer », déclare-t-il.

Un bras de fer entre les Occidentaux et la Russie, suivie par la Chine, se met alors en place et devient l’un des éléments essentiels et durables du conflit, car le Kremlin entend retrouver un rôle de premier plan sur la scène internationale et faire oublier son effacement depuis l’effondrement du régime soviétique. La crise syrienne lui en fournit l’occasion. Moscou, allié de longue date de la Syrie, est en désaccord total avec la condamnation occidentale du régime, même si les dirigeants russes se montrent de temps à autre impatients de voir Damas réaliser des réformes. Dès le mois de juin, la Russie se déclare opposée à toute résolution de l’ONU sur la Syrie, estimant que « la situation dans ce pays ne présente pas une menace pour la paix et la sécurité dans le monde ». Pour la Russie, il est essentiel de conserver son dernier allié au Proche-Orient, qui affiche son indépendance face à l’Occident et qui lui offre l’occasion de faire entendre sa voix dans cette région stratégique où les États-Unis ont considérablement étendu leur présence depuis 1990. La Russie possède d’autre part à Tartous sa seule base navale en Méditerranée et elle y réalise d’importants travaux qui lui permettront de disposer, en 2014, de nouveaux quais, de casernes et de centres de dépôt capables d’accueillir les plus gros navires de la flotte russe. Face au soutien saoudien aux rebelles sunnites syriens, la Russie trouve également l’occasion de remercier Damas pour son appui lors des crises de Tchétchénie et, en 2008, de Géorgie, ce qui est un avertissement à Riyad de ne pas créer d’agitation wahhabite dans le Caucase du Nord, question particulièrement sensible pour les Russes.


1. Interview au Wall Street Journal, 31 janvier 2011.

2. L’OSDH est dirigé par un sunnite, Rami Abdel Rahmane, exilé en Grande-Bretagne depuis 2000. Le financement de son organisation n’est pas connu. Pour certains, il s’agit d’une organisation soutenue par les Frères musulmans et financée par des médias arabes. Des financements du Foreign Office et d’ONG américaines sont aussi mentionnés. Rami Abdel Rahmane assure qu’il ne bénéficie d’aucune subvention et effectue un travail bénévole.

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