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Histoire du concept d'Amérique latine aux Etats-Unis

De
267 pages
Les Nord-Américains emploient le concept de "Latin America" pour renforcer leur propre identité : ils produisent un "Autre", latino-américain, figure inversée d'un "Nous" américain glorifié. A travers l'histoire de ce concept sont examinés des aspects de l'histoire des Etats-Unis : politique intérieure et étrangère, politique d'immigration, discours des sciences sociales nord-américaines si influents, et relations entre l'université et le monde de la politique.
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HISTOIRE DU CONCEPT D' AMERIQUE LATINE AUX ETATS-UNIS
I

I

Recherches Amériques latines Collection dirigée par Denis Rolland et Joëlle Chassin
La collection Recherches Amériques latines publie des travaux de recherche de toutes disciplines scientifiques sur cet espace qui s'étend du Mexique et des Caraïbes à l'Argentine et au Chili.

Dernières parutions
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JOAO FERES JUNIOR

-

I

HISTOIRE DU CONCEPT D'AMÉRIQUE AUX ÉTATS-UNIS

LATINE

Préface de Melvin Richter prifessor if the City University if New York

Traduit du portugais (Brésil) par Yves Gounot

L'Harmattan

Illustration de couverture: «It's for his own good », John T. McCutcheon, Chicago Tribune, 1916. Illustration de 4e de couverture: «The Kids are in bed and al lis well », Seattle PosteIntelligencer, 1906.

(Q

L'Harmattan,

2010

5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairiehannattan.com diffusi on.hannattan@wanadoo.fr hannattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-12620-6 EAN : 9782296126206

Préface
Joào Feres Junior nous présente ici une étude importante et révélatrice du concept d'Amérique latine ou «Latin America» aux États-Unis, nomenclature encore présente aujourd'hui dans le domaine des sciences sociales contemporaines comme dans le langage quotidien. À partir d'une synthèse critique de l'histoire conceptuelle de Reinhart Koselleck et de la théorie de la reconnaissance d'Axel Honneth, l'auteur développe une méthode novatrice qu'il utilise avec succès pour montrer le caractère asymétrique et non-réciproque du concept de «Latin America» tel qu'il est utilisé en anglais. Les Nord-Américains l'emploient afin de renforcer leur propre identité, en produisant un «Autre », latino-américain, qui est l'opposé/contraire d'un« Nous» américain, glorifié. Koselleck a analysé des cas classiques d'oppositions conceptuelles de cette nature, tels que grec/barbare, chrétien/païen. Joao Feres, lui, montre que depuis les premières décennies du XIX. siècle les Nord-Américains opposaient déjà l'image de Blancs, protestants, modernes et industrieux à celle des « Spanish American », peuple à la peau foncée (et, par conséquent, de race inférieure), catholique, retardé et fainéant. Cet ensemble d'attributs péjoratifs se trouve, selon l'auteur, reporté sur le concept de «Latin America» quand, au xx. siècle, celui-ci est utilisé pour légitimer, justifier des interventions militaires et politiques, et guider les relations économiques des États-Unis avec leurs voisins du Sud. Le plus surprenant c'est de constater, comme nous le révèle l'auteur, que les mêmes contenus péjoratifs que l'on trouve dans des discours politiques et dans le langage commun ont été repris par les principales théories et approches des sciences sociales pour l'étude de l'Amérique latine, la« Latin America », et qu'il y a là une contradiction choquante entre la soi-disant neutralité de valeurs proclamée par les spécialistes en sciences sociales nordaméricains et le chauvinisme qui caractérise une grande partie de la production des« Latin American Studies ». Joào Feres tisse une narration où la rigueur analytique cohabite avec la naissance de la discipline. Au travers de l'histoire du concept de «Latin America» aux États-Unis, le lecteur est invité à examiner des aspects de l'histoire de l'Amérique, des États-Unis, de leur politique interne, externe et d'immigration, des discours des sciences sociales nord-américaines si influents dans le reste du monde, et des relations entre le monde académique et celui de la politique.
professeur Me/vin Richter, émérite de la« City University of New York»

Introduction
Je connais bien mes latinos... ils ne comprennent que deux choses: un billet glissé dans la poche et un coup de pied aux fesses
Secrétaire d'État Adjoint aux Affaires Inter-Américaines Thomas C. Mann, du gouvernement Johnson.

De nos jours, le terme Latin America est fréquemment employé en anglais, tant à l'oral qu'à l'écrit, pour désigner la localisation. Comme tel, il constitue un élément du vocabulaire géographique. C'est le sens que nous trouvons, par exemple, dans les extraits de textes journalistiques ci-dessous:
Le conceptualisme est un mouvement qui a surgi dans le monde entier, principalement au Japon, en Afrique et en Europe Orientale, ainsi qu'en Europe Occidentale, en Amérique du Nord et en Latin America [Ken Johnson, 1999]. Dans les années 1920, sa renommée dans les deux régions était telle qu'il était sollicité aussi bien en Europe qu'en Latin America [Richard Severo, 1999]. Les informations fournies par l'administration montrent l'ampleur de la lutte politique au sein de l'Université -la plus grande et l'une des plus prestigieuses de toute la Latin America [Julia Preston, 1999].

Comme en témoignent les titres des travaux suivants, la même connotation est présente également dans des textes académiques produits aux États-Unis sur la Latin America:
Communisme en Latin America [Alexander, 1957]. Sous le contrôle du géant: réponses des EUA aux transformations révolutionnaires en Latin America, 1910-1985 [Cole Blasier, 1985]. Le nouveau protestantisme en Latin America: rappelant ce que nous savons déjà, attestant de ce que nous avons appris [David E.T. Dixon, 1995].

L'emploi de Latin America comme concept géographique est évident dans les exemples (1) et (2), où le terme apparaît parmi d'autres noms de continents et parties de continents, comme l'Europe, l'Afrique et l'Europe Orientale. Dans les exemples (1), (2) et (5), l'expression signifie quelque chose comme «un lieu correspondant aux limites de l'Amérique latine ». Dans les exemples (4) et (6), suivant l'interprétation, le sens est « un lieu en Amérique latine» ou « l'Amérique latine tout entière ». En tant que catégorie géographique, Latin America appartient à une classe d'expressions employées par les anglophones pour nommer les continents ou leurs parties. La correspondance entre ces noms et les territoires qu'ils désignent est tellement immédiate dans le langage courant que les termes semblent emprunter à leurs objets une apparence concrète. Comme d'autres expressions relatives à ce continent, Latin America est une

expression dont les origines se sont perdues dans le temps, immuable et incontestable, qui désigne quelque chose qui a toujours existé. Néanmoins la réalité est bien différente, puisque l'expression Latina est une invention récente, traduite en anglais il y a un peu plus d'un siècle [Torres de Caicedo, 1856 ; Ardao, 1980; Simpson, 1997] et l'effort fait pour transformer cette expression en un terme technique descriptif, dénué de notions de valeur, ne date que du milieu du xxe siècle. Bien que le sens géographique soit le contenu sémantique le plus superficiel de l'expression Latin America, et par conséquent le plus immédiatement disponible, en ce qui concerne son usage le champ sémantique est bien plus dense. Il n'est pas nécessaire de se doter d'arguments complexes pour attester que Latin America signifie beaucoup plus que le nom d'un sous-continent. Une lecture rapide de deux définitions de l'Oxford English Dictionar/ [J. A. Simpson, E. S. C. Weiner et Oxford University Press, 1989] est suffisante. Rechercher Latin America dans l'édition actuelle de l'OED est une tâche frustrante: le terme n'y figure tout simplement pas. En fait, l'OED ne comportait pas de définition pour Latin America ou Latin American jusqu'à la publication, en 1997, du troisième volume de son Addition Series [John Simpson et Michael Profitt, 1997], publications supplémentaires qui actualisent le contenu du dictionnaire principal. Jusqu'à cette date, les références à l'expression Latin America figuraient dans le dictionnaire à 'Latin'. Le mot Latin dans l'Addition Series regroupe cinq définitions. La première, «sens A », renvoie au dictionnaire principal et se réfère au langage classique parlé originellement par les populations de l'ancien Latium. La seconde définition est tout simplement Latin American. La troisième est une définition géographico-linguistique: «appartenant aux pays des Amériques du Nord, du Sud ou centrale dans lesquelles l'espagnol ou le portugais est la langue dominante ». Cette définition est suivie de nombreux exemples où le terme est employé dans un sens similaire à celui des citations journalistiques et académiques commentées auparavant. La quatrième définition, toutefois, rompt les limites sémantiques préalablement suggérées: «désignation des caractéristiques de tempérament et comportement populairement attribués aux peuples européens ou américains de langues dérivées du latin ». Dans un premier temps, cette définition semble se référer exclusivement à des caractéristiques culturelles. Néanmoins nous devons noter que des termes tels que «tempérament », « comportement» et même « langue» ont été associés historiquement à des discours racistes. Suivant cette définition assez polysémique de Latin America, une liste de caractéristiques est proposée: «fier, amoureux,
I Dorénavant désigné par le sigle OED.

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fougueux, d'apparence extravagante..., et parfois indifférent ou irrespectueux. » Toutes les caractéristiques définissant le caractère latin indiquées dans cette quatrième définition sont négatives même si, à première vue, certaines ne semblent pas l'être. Fier (proud) est un terme ambigu, puisqu'il peut être pris aussi bien dans un sens négatif que positif. Le sens négatif correspondrait à un excès d'auto-estime, à un attachement à l'honneur et à des valeurs traditionnelles - des comportements qui sont, comme nous le verrons plus loin, communément associés aux Latino-Américains en anglais. De plus, puisque du point de vue américain, la condition latino-américaine ne justifie pas une attitude de fierté, l'existence de ce comportement de la part des Latino-Américains suggère une certaine irrationalité. Les adjectifs amoureux (passionate) et fougueux (impetuous) sont également associés au comportement irrationnel. Tous deux sont employés pour décrire des types d'actions guidées par des émotions et des sentiments, et, par conséquent, étrangères au contrôle de la raison. Avoir une « apparence extravagante» (showy in appearance) est évidemment une caractéristique négative qui dénote un excès de vanité, de superficialité et d'affectation. Enfin, « dismissive» peut être compris comme « indifférent », « manquant de respect» ou encore « sournois ». Dans le cas où le lecteur aurait encore des doutes quant au contenu fortement négatif de la quatrième définition de Latin de l'OED, ou penserait que l'interprétation ci-dessus l'amplifie, les citations que les auteurs du dictionnaire ont sélectionnées pour illustrer cette définition empêchent tout malentendu:
[1914, Wyndham Lewis dans New Weekly, 20 de Juin 13/2] De par le caractère ridiculement puéril du tempérament latin, la machinerie est vue comme un immense jouet. [1956, La. Wilson Anglo-Saxon Attitudes II. 278] Bien que sensuel et élégant, Gérald détestait le côté roublard, exhibitionniste de ces latin os dragueurs. [1970, Times, 19 Aug. 6/4] La faiblesse de l'homme du Yorkshire réside dans son tempérament latin, qui devient doublement dangereux lorsqu'il a besoin d'être réprimé, comme, par exemple, dans le jeu de cricket. [1981, V. Glendinning Edith SitwelllV. 61] Il était extraverti, physique, instable et très latina. [1989, Sunday Tel., 8 Jan. 17/1] Sa première langue était l'espagnol et le fait qu'il décrive son tempérament comme latina ne nous surprend pas. Fier, il tient à ce que son succès soit remarqué.

Comme nous pouvons l'observer dans ces citations, les auteurs du dictionnaire ont ménagé la liste d'adjectifs péjoratifs de la définition, car elle pourrait également inclure « ridiculement puéril », « dragueur », « roublard », « exhibitionniste », « faible », « doublement dangereux », « corporel» et « instable ». De nouveau, la suggestion d'irrationalité est associée à presque toutes ces qualités, à l'exception peut-être de « dragueur» et « roublard », termes qui cependant indiquent une appréciation hautement 11

négative de la personne en question. Le mépris de Gérald résume très bien l'attitude que ces termes suggèrent envers la Latin America et les Latin Americans. Restent les cinquième et sixième définitions de Latin. L'une correspond aux genres musicaux provenant de pays qui portent l'étiquette « Latin American », et l'autre indique que 'Latin' peut être utilisé comme une forme condensée de Latin America. Passons maintenant à la définition de Latin America, qui suit immédiatement Latin dans l'Addition Series de l'OED. Une lecture rapide du texte montre que cette expression composée, Latin America, comporte une grande partie des connotations négatives associées à 'Latin'. La première définition présentée est « appartenant à l'Amérique latine ou à ses peuples ». La seconde définition stipule que Latin American est « un natif ou un habitant de la Latin America; une personne d'origine ou de descendance Latin American ». Cette définition comporte un élément racial qu'il faut souligner. Selon celle-ci, en effet, sont Latin Americans, non pas uniquement les personnes qui vivent en Latin America, mais aussi celles de descendance latino-américaine. Cela signifie qu'un fils de Latino-Américains né aux EUA est, selon cette définition, également Latino-Américain. Néanmoins, les informations les plus intéressantes figurent dans les citations qui illustrent la définition:
Un Anglais veut se débarrasser rapidement du Latin American [1912, Chambers 's Jrnl., Nov. 720/2]. « Fidélisme » ou « Fidelismo », expression commune parmi les Latino-Américains, est une révolution du style de celle de Castro, suivie par un gouvernement de gauche, influencée par le communisme ou encore contrôlée par eux [1960, Business Week 3, Dec. 87]. Aux Philippines, un Latin American fou s'est approché suffisamment de Paul VI pour l'attaquer avec un couteau [1973, A. Mann, Tiara, I. 4].

De nouveau, dans la première citation, est exprimée l'attitude de mépris que l'Anglais alimente envers les Latino-Américains. Le second extrait associe les Latino-Américains au communisme de style cubain, une doctrine politique qui ne devait pas être très populaire parmi les lecteurs du Business Week en 1960. Enfin, le troisième exemple suggère que la folie est une caractéristique commune aux Latino-Américains. L'expression en anglais, some crazy Latin American, est si vague qu'elle autorise cette interprétation. Le choix de citations, si chargées en connotations péjoratives, pour illustrer les définitions de Latin American comme « une personne d'origine ou de descendance Latin American» peut paraître quelque peu surprenante si l'on considère le sens strictement géographique que revêt souvent l'expression dans le langage quotidien. Néanmoins, ce décalage est ce qui rend cette définition tellement significative. Mais en quoi est-elle 12

significative? Admettons l'hypothèse selon laquelle le dictionnaire essaie d'informer les lecteurs de l'usage du langage. Si ces références péjoratives étaient réellement marginales dans la conceptualisation de Latin American, elles ne figureraient probablement pas de façon si prépondérante dans la définition. Comme c'est effectivement le cas, cela indique que, tout du moins au niveau du langage commun, la caractérisation péjorative du Latin American ne peut pas être facilement dissociée des autres sens du concept, parmi lesquels le sens géographique. En fin de compte, ce qui « fait» la Latin America, ce ne sont pas les méandres du Rio Grande, les montagnes de la Cordillère des Andes ou les roches du désert d'Atacama, mais le peuple perçu par les Américains comme Latin, et, par conséquent, comme un Autre qui habite l'Amérique. Si nous inversons les adjectifs négatifs attribués aux Latinos et Latina-Américains dans les définitions de l'OED, nous obtenons un ensemble de qualificatifs positifs qui définissent un autoportrait américain discipliné, ascétique et rationnel. Néanmoins, les descriptions péjoratives de la Latin America ne sont pas l'exclusivité de l'OED ou encore de l'anglais courant. On trouve des formulations semblables dans des textes académiques concernant la Latin America. Par exemple, le sociologue David Martin est l'auteur du passage suivant, extrait de Tongues of Fire: the Explosion of Protestantism in Latin America:
La conjecture de ce livre est basée sur la tension réelle qui existe entre les idéaux pacifiques de développement personnel et culturel promus par certaines variantes du protestantisme et les idéaux du militarisme et du machisme masculin (sic: mâle, machisme). Le conflit culturel entre 'anglos' et hispaniques réside en partie sur ce plan [Martin, 1990].

Martin défend l'idée selon laquelle le continent américain est l'ultime scène du conflit entre' anglos' et 'latinos', qui, selon lui, a débuté avec la défaite de l'Armada espagnole en 1588. Pour cet auteur, la pénétration du protestantisme évangélique en Latin America est l'ultime bataille dans cette « guerre» (sic) que les 'anglos' sont en train de gagner, évidemment. Cette vision conspiratrice de l'histoire culturelle est présentée d'une manière assez dramatique. Martin appelle les Espagnols les « fanatiques », dit que les conflits religieux « ont saccagé toutes les cultures latines» et ajoute que, pour les Brésiliens, « la prostitution et le jeu sont des activités naturelles des hommes dignes de ce nom ». Le vocabulaire choisi par Martin pour l'« étude» de son objet est révélateur. Le contraste radical entre la glorification des vertus du protestantisme et la diabolisation du catholicisme latin est visible, même à la lecture du texte la plus superficielle. Le manichéisme de Martin est si fort que, parfois, il semble faire allusion au discours des white supremacists américains, puisqu'il associe une attitude belligérante à la même perception de différence insurmontable basée sur des 13

notions raciales. Même si l'auteur évite les divagations explicites sur les questions raciales, nous savons que les termes « Anglo-Saxon» et « Latin» sont chargés de telles connotations. L'essentiel est d'observer que, même avec cette rhétorique, Tongues of Fire est devenu une référence en sociologie de la religion parmi les Latin American Studies. Un tableau un peu plus subtil, bien qu'également dévastateur, de la Latin America est présenté par Christian Smith dans « The spirit and democracy: base communities, Protestantism, and democratization in Latin America» [Smith, 1994]. Faisant référence à de nombreux travaux académiques, Smith fait le diagnostic suivant sur les perspectives de la démocratie en Latin America:
La politique culturelle du monisme corporativiste de la Latin America, qui a déjà un demi-millénaire d'existence, est l'obstacle principal à l'établissement de la démocratie. Cette culture politique provient du monde pré-illuministe, prérévolution scientifique, pré-capitaliste, aristocratique, patrimonialiste, monolithiquement catholique et structurellement semi-féodal de la péninsule Ibérique du xvI" siècle, qui, au travers de diverses conquêtes et colonisations, marqua profondément les colonies ibériques.

L'auteur joint à cet extrait une liste de références: Rossi et Piano, 1980 ; Erickson, 1977; Malloy, 1977; Stepan, 1978; Pike et Stritch, 1974; Wiarda, 1973, 1974, 1976, 1977, 1981 ; Wagley, 1992. Mais Smith ne s'arrête pas là : En Amérique latine, les intérêts particuliers, la diversité sociale, le pluralisme culturel, le non-conformismereligieuxet le manquede respect envers la tradition et l'autorité sont vus comme des obstaclesau bien commun.Des droits existent, mais ils sont perçus comme droits collectifset non individuels.Les sociétés formées par ce monisme corporativiste d'origine ibérique peuvent être caractérisées par leurs autoritarisme,élitisme, clientélisme,patrimonialisme,clanisme familial, hiérarchie, caudillisme, machisme, une mobilité socio-économique minimum, des modèles asymétriquespour la morale sexuelle, leur déférence envers l'autorité militaire et politique, et un ethos aristocratiquede dédain pour le travail manuel ainsi qu'une haute estime pour l'étiquette formelle.

De nouveau, sont octroyées au lecteur d'autres références: Rossi et Piano, 1980; Wiarda, 1986, 1992; Dealy, 1985 ; Martz and Myers, 1992 ; Willems, 1975. Même s'il suit les méandres rhétoriques du langage des sciences sociales en abusant de termes «techniques» et de références bibliographiques, le texte de Smith abonde en allusions péjoratives qui présentent le mode d'existence du latino-américain comme vil, méprisable, bas, injuste, immoral et réactionnaire. On peut noter ici, de manière plus évidente que dans l'OED, que cette caractérisation de la Latin America correspond au contraire d'un autoportrait glorifié de la culture et société américaines. Smith déclare qu'en Latin America, « les intérêts particuliers, la diversité sociale, le pluralisme culturel, le non-conformisme religieux et le

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manque de respect envers la tradition et l'autorité sont vus comme des obstacles au bien commun ». Or cette liste de caractéristiques qui, selon lui, sont rejetées en Latin America, n'est rien d'autre qu'un sommaire du pluralisme protestant américain comme il se l'imagine; dans la vision de Smith, les Latino-Américains sont précisément le contraire des Américains. La même rhétorique est utilisée dans l'extrait antérieur, où les expressions «pré-illuministe, pré-révolution scientifique, pré-capitaliste, aristocratique, patrimonialiste, monolithiquement catholique et structurellement semiféodal» définissent la Latin America comme une négation, maintenant implicite, d'un lieu qui présente toutes les qualités qui correspondent de façon univoque aux opposés de ces tares: EVA. En somme, à travers cette variété du discours socio-scientifique, Smith perpétue simultanément le rabaissement explicite de l'Autre latino-américain et la glorification d'un Moi américain. Certes, le style virulent de Martin est inhabituel, mais ses arguments ne le sont pas. Tongues of Fire est une source de références fréquemment citée par des auteurs qui, d'une manière ou d'une autre, comme Martin, voyaient dans l'expansion du protestantisme évangélique en Amérique latine un remède aux maux engendrés par le catholicisme [David Stoll, 1990 ; André Droogers, Gerrit Huitzer et Hans Siebers, 1991; Rowan Ireland, 1991 ; John Burdick, 1993; Virginia Garrard-Burnett et David Stoll, 1993; Cecilia Loreto Mariz, 1994; Christian Smith, 1994]. Le point de vue ethnologique de la Latin America adopté par Martin et par ses adeptes ne se restreint pourtant pas aux études de la religion en Latin America, mais se retrouve, comme l'indiquent les abondantes citations faites par Smith, dans d'autres facettes des Latin American Studies. Tout comme les définitions de l'OED, les textes de sciences sociales cidessus montrent que la sémantique du concept de Latin America est plus ample et profonde que le sens simplement géographique qui, bien souvent, lui est attribué. Définir Latin America en anglais, donner un sens à cette expression, demande d'isoler, d'identifier et d'évaluer un autre groupe humain, ce qui est, somme toute, la tâche première des Latin American Studies. Dans les chapitres qui vont suivre, je présenterai l'histoire du concept de Latin America aux États-Unis, de sa «préhistoire» à nos jours. Aussi, d'un point de vue orthogonal à cet axe diachronique, sera considéré l'axe synchronique de l'analyse qui circonscrit l'usage du concept à deux modalités discursives: le langage commun, les arguments et les théories socio-scientifiques. Cette division est basée sur l'hypothèse de travail de la différence entre ces deux modalités discursives. Le discours socioscientifique, principalement celui qui est né aux EUA à partir d'une interprétation de la position épistémologique de Max Weber, se définit 15

comme libre de jugements de valeur, et, par conséquent, qualitativement différent du langage commun, où préjugés et jugements de valeurs sans réflexion abondent [Terence BalI, 1993 ; Joào Feres Junior, 2000, 2003]. Nous allons donc, dans un premier temps, accepter cette division, imposée par le champ socio-scientifique même, pour ensuite, après une analyse exhaustive des principales approches de l'étude de la Latin America, vérifier si réellement les valeurs sont absentes de cette production discursive. Même si, comme le bref examen des travaux de Martin et Smith le laisse déjà entrevoir, nous constatons le caractère illusoire de cette hypothèse, la division nous sera utile dans la mesure où elle permet l'étude des méandres rhétoriques spécifiques des sciences sociales, si importante pour la légitimation sociale des vérités produites par cette modalité discursive. Cependant, ceci n'est pas un simple livre d'histoire. L'histoire conceptuelle ici pratiquée est intimement mêlée à un projet critique pour « dévoiler» le monde actuel afin de le transformer. Ainsi, la question du sens moral de la définition d'un Autre comme négation exacte de l'image même d'un Moi collectif doit précéder l'analyse historique du cas en question. La théorie de la reconnaissance m'a semblé être un point de départ approprié pour discuter les implications morales du problème, puisque son thème est la constitution réflexive de l'identité à travers l'analyse phénoménologique de la rencontre du Moi et de l'Autre. Pourtant, ni Hegel, pionnier dans le traitement de ce thème, ni Charles Taylor ou Axel Honneth n'ont abordé la question de l'emploi spécifique du langage dans l'attribution ou la négation de la reconnaissance, question cruciale dans ce travail. En fait, même si Taylor fut le pionnier dans le recouvrement contemporain du thème, Honneth est l'auteur qui travailla le plus à formuler une théorie achevée de la reconnaissance, basée en grande partie sur des textes moins connus de la phase romantique de Hegel. Mais, alors qu'Honneth choisit de développer les aspects positifs de la reconnaissance, c'est-à-dire comment elle est apportée par les institutions de la vie sociale, le problème qui nous occupe ici vise une négation radicale de la reconnaissance de l'Autre défini par les Américains comme Latin American. En somme, aucun de ces théoriciens de la reconnaissance ne fournit de point archimédien théorique qui puisse servir de référence à mon entreprise. Il me revient pourtant d'en développer un. Cette discussion concernant la théorie de la reconnaissance figure dans le premier chapitre. À sa lecture, le lecteur va s'apercevoir que ma solution projette le paradigme hégélien de l'éthique vers une morale négative, pour ainsi dire, quasi kantienne. Par une heureuse coïncidence, le travail de réflexion théorique sur cette question a donné des fruits méthodologiques bien concrets. Plus précisément l'examen de la structure sémantique du langage utilisée dans la définition d'un Autre par opposition a révélé l'existence de trois noyaux sémantiques 16

autour desquels les sens attribués à l'Autre se concentrent. À chacun de ces noyaux correspondait une possibilité d'action sur cet Autre différente, pennettant ou interdisant certaines actions. Même si cette découverte a eu lieu à un niveau plus abstrait, au travers de l'analyse de différents cas historiques de la conceptualisation de Latin America, sa structure sémantique, que j'ai dénommée 'typologie d'oppositions asymétriques', a servi d'outil d'analyse à la vaste documentation dont je disposais. Toujours dans le premier chapitre, j'exposerai le développement de cette typologie, en montrant sa correspondance biunivoque avec certaines fonnes de négation de la reconnaissance. Dans le chapitre 2, débute l'histoire du concept proprement dit ou plus précisément, nous commencerons par la « préhistoire », quand les peuples et pays au sud du Rio Grande étaient collectivement désignés par Spanish America. Au travers de l'analyse de discours et de textes d'hommes politiques éminents, de journalistes et d'intellectuels américains, je montre comment les sens associés au concept de Spanish America ont évolué au cours du XIXe siècle: du début du siècle, quand les EUA n'avaient pratiquement aucun contact avec leurs voisins, en passant par l'annexion du Texas et des territoires lors de la guerre contre le Mexique, jusqu'à la fin du siècle, avec l'appropriation des colonies restantes de l'empire espagnol mourant. Toujours dans ce chapitre sera analysée l'entrée, au xxe siècle, du concept de Latin America dans la langue anglaise et l'évolution sémantique qu'il a connue. Le chapitre entier est consacré à l'examen des différents sens attribués aux tennes dans le langage commun, et sert, par conséquent, d'élément de comparaison à l'histoire sémantique du mot dans le discours socio-scientifique traité dans les chapitres suivants. Avec la consolidation des Latin American Studies à partir de 1960 la production de discours sur la Latin America a augmenté de manière vertigineuse: aussi l'histoire de ce concept mérite-t-elle une place privilégiée dans la modalité discursive socio-scientifique. Avant de traiter des premières théories académiques sur la Latin America, il est pourtant nécessaire de fixer le contexte historico-politique dans lequel surgirent et évoluèrent les Latin American Studies en tant qu'institution au sein du monde académique américaine. Ce tableau contextuel est l'objet du chapitre 3. Avec ce chapitre, débutera également l'analyse de la définition du concept figurant dans les textes de l'approche théorique la plus importante à l'époque de la consolidation des Latin American Studies: la théorie de la modernisation. Dans le chapitre 4, j'analyserai une facette de la Latin America provenant de la théorie de la modernisation, en partie comme sa critique mais aussi comme son prolongement: la théorie de la stabilisation politique. Cette nouvelle littérature n'a pas seulement succédé temporellement à la 17

théorie de la modernisation mais a marqué, du point de vue des disciplines concernées, un changement de cap. Alors que l'approche des études de la modernisation était préférentiellement sociologique et économique, les travaux concernant la stabilisation politique provinrent de la plume de politologues et d'historiens. Par conséquent, la variable politique joua ici un rôle prépondérant, même si la sémantique du terme Latin America conservât la plupart des contenus déjà définis par la théorie de la modernisation. Nous verrons comment les attentes projetées par la théorie de la stabilisation politique à partir du diagnostic de Latin America acquièrent une certaine clarté quand on considère les circonstances historiques ainsi que les intérêts géopolitiques de l'époque des EVA envers leurs voisins du sud. Le chapitre 5 traite des études sur la dépendance. Contrairement aux approches antérieures, celle-ci, également connue comme théorie de la dépendance, ne fut pas originellement conçue sur le sol américain, mais a été importée de Latin America. Mon objectif n'est pas ici de présenter une analyse exhaustive des auteurs « latino-américains» qui contribuèrent à cette approche, mais d'étudier comment cette pensée a été reçue par le milieu académique américain. Par conséquent, l'analyse portera sur les deux auteurs des études de la dépendance qui influencèrent le plus leurs collègues américains: Fernando Henrique Cardoso, dans son ouvrage écrit en collaboration avec Enzo Faletto, et Andre Gunder Frank. Ensuite, j'étudierai comment leurs ouvrages ont été reçus par les latino-américanistes qui s'associèrent aux études sur la dépendance. Nous verrons que le sens du concept de Latin America dans les écrits de la dépendance diffère, sur des points importants, de celui répandu par les analyses antérieures. Cette différence sémantique se reflète dans la position politique hautement critique assumée par les latino-américanistes partisans de la théorie de la dépendance concernant la politique externe de leur pays, les EVA, envers leurs voisins du Sud. Suivant une séquence chronologique, les études du corporativisme sont l'objet du chapitre 6. Tout comme dans le chapitre précédent, une attention particulière sera accordée aux principaux auteurs parmi lesquels, notamment, Howard Wiarda. J'examinerai non seulement les textes fondamentaux des études du corporativisme publiés au début des années 70 mais aussi quelques contributions d'importants prédécesseurs de ce courant des Latin American Studies. Quant aux sens associés à Latin America, les études du corporativisme reprennent et radicalisent ce qui avait déjà été proposé par la théorie de la modernisation et la théorie de la stabilisation politique. À la différence des approches des années 60, néanmoins, le corporativisme eut, en général- à l'exception de la participation de Wiarda dans la policymaking du gouvernement Nixon dans les années 80 - une relation moins directe, mais non moins importante, avec les « grands axes» de la politique externe 18

des EVA. Encore une fois, j'attire l'attention sur les liens entre le contenu sémantique du concept et les attentes futures qu'il produit, c'est-à-dire sur les actions autorisées et justifiées à partir du diagnostic élaboré. Enfin, avc le chapitre 7, nous arrivons au temps présent et j'y analyserai la littérature de livres-textes d'introduction aux études de Latin America. Après avoir établi quels sont, parmi eux, les livres les plus utilisés de nos jours dans les colleges américains, je ferai une analyse détaillée des aspects importants du sens attribué à ce concept dans ces différents ouvrages. Il s'agit d'un chapitre capital dans la mesure où, non seulement il clôt l'ouvrage, mais où il offre également une occasion unique pour examiner un contexte linguistique de grande importance pour tout le projet. C'est dans les salles de cours que les étudiants américains, apportant avec eux des notions principalement issues du langage commun sur la Latin America, entrent en contact avec le savoir socio-scientifique du concept. Autrement dit, c'est dans cet espace et au travers de cette littérature, qu'a lieu la rencontre entre langage commun et langage spécialisé, et qu'est explicité l'effort fait par les auteurs de ces livres pour établir un dialogue avec les élèves afin, comme ils le disent eux-mêmes, de dépasser les préjugés et stéréotypes sur l'objet pour permettre une compréhension plus sobre et rationnelle. À la différence des livres académiques plus spécialisés, les livres-textes sont riches en photographies et figures qui visent à représenter la Latin America. Aussi l'analyse s' étendra-t-elle ici à l'iconographie des livres, principalement aux illustrations de leurs couvertures. Nous verrons qu'elles sont étroitement liées au sens de ce qui est dit dans le livre. Le lecteur attentif aura déjà deviné qu'un grand nombre de sens péjoratifs identifiés dans l'analyse des définitions de l'OED et dans les textes de Martin et Smith seront révélés par l'analyse de la signification du concept, que ce soit dans le langage commun ou dans les discours socioscientifiques. Néanmoins, le plus intéressant et significatif n'est pas de savoir qu'ils y figurent, mais de voir dans quelles circonstances historiques ils apparaissent ou disparaissent, de comprendre les connexions entre une certaine définition historique de la Latin America et les actions des hommes qui s'en servirent, de vérifier quels sont les sens qui ont résisté aux années et par le biais de quelle rhétorique, ainsi que de connaître les implications passées et actuelles de l'usage du terme. Tels sont les objectifs que le présent travail s'est fixés.

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Chapitre 1. Typologie des formes d'irrespect
Ce chapitre est plus qu'une introduction théorique à l'étude de l'histoire du concept de Latin America aux EVA. J'y construis une typologie de formes linguistiques de négation de la reconnaissance ou d'irrespect', qui sert d'outil à l'analyse de toute modalité discursive concernant l'identification de groupes humains. Ma préoccupation n'est pas uniquement d'établir les limites structurelles de la sémantique de ces définitions, mais de vérifier les conséquences éthico-morales des actes linguistiques d'identification. Comme je prétends le montrer, en faisant une synthèse critique de la théorie de la reconnaissance d'Axel Honneth et en utilisant la notion de contre-concept asymétrique de Reinhart Koselleck, ces deux choses sont intimement liées. En optant pour l'étude de la négation de la reconnaissance, et non de son attribution positive, comme le fait Honneth, je déploierai l'éventail des possibilités d'application de la théorie au-delà des limites nationales, où l'État et la communauté politique deviennent nécessairement les pôles de la lutte pour la reconnaissance. L'analyse des conditions d'hétéronomie en vigueur dans le monde d'aujourd'hui en sera plus appropriée, aussi bien dans les relations internationales que dans les relations entre différents groupes au sein d'une même nation. De plus, la mise en valeur de la question du langage comme moyen d'attribuer ou de refuser la reconnaissance est un sujet de grand intérêt, bien que, comme Honneth lui-même l'a souligné, encore peu exploité [Axel Honneth, 2003]. Dans la première partie, je présente la typologie des formes d'irrespect élaborée par Honneth et j'identifie certains de ses problèmes. À partir de cette critique, et à l'aide de la théorie sémantique des paires de contreconcepts asymétriques de Reinhart Koselleck, je propose, dans la session suivante, une nouvelle typologie de formes d'irrespect. L'élaboration de

1 À défaut d'un tenne meilleur, j'emploierai ici « irrespect» ou « négation de reconnaissance» comme antonyme de « reconnaissance ». En anglais, le néologisme « misrecognition» a été créé pour désigner le manque de reconnaissance (recognition). Le tenne utilisé par Honneth dans l'original allemand est « Anerkennung », qui signifie non seulement la reconnaissance pure et simple, mais également l'attribution, au travers de cet acte, de qualités positives. Comme en portugais, il n'y a pas d'antonyme parfaitement symétrique dans la langue allemande. Honneth emploie « Mif3achtung », qui se traduit par « irrespect », mais qui peut aussi comporter des significations plus négatives comme insulte, humiliation, dégradation, privation de liberté et même agression physique. Voir « Translator's Note» dans Honneth [1995].

cette typologie implique un travail de reformulation et de modification relativement important de la théorie koselleckienne. Comme nous le verrons, malgré son caractère quasi universel, s'agissant de structures sémantiques présentes dans toute modalité communicative, la typologie proposée sera de grand intérêt pour l'analyse des discours qui définissent le concept de Latin America en anglais. En fait, nous avons ici un double mouvement: alors que la typologie sert d'outil pour l'étude du cas, l'étude, quant à elle, sert de terrain d'essai à l'expérimentation de la théorie. Théorie de [a reconnaissance La reconnaissance est un des sujets les plus discutés de la théorie politique et sociale contemporaine. Ce concept fut originellement énoncé dans la philosophie de la conscience de Hegel. Tous ceux qui lisent la Phénoménologie de ['Esprit sont frappés par la narration de la première rencontre entre la conscience de soi et un objet dans le monde qui est aussi conscient, faite par l'auteur dans le chapitre sur la domination et la servitudel. Hegel a appelé cette rencontre conflictuelle 'procès de la reconnaissance' (Anerkennung), expression qui, dans la littérature secondaire, a également reçu le nom de 'dialectique de la reconnaissance'. Être reconnu signifie ici être 'respecté' par les autres. En termes hégéliens, ceci équivaut à dire que, pour s'affirmer comme vraie, la conscience de soi a besoin d'être confirmée par d'autres consciences de soi. C'est-à-dire selon l'interprétation de Terry Pinkard, que le sujet qui recherche la reconnaissance d'un autre agent ne représente qu'un cas de la disposition plus générale qui veut que les agents cherchent à avoir la certitude que ce qu'ils considèrent comme vrai est réellement vrai2. Bien qu'il figure dans ce célèbre passage de la Phénoménologie, le concept de la reconnaissance n'occupe pas un rôle central dans le livre - ce qui marque en soi une rupture avec les textes dans lesquels la reconnaissance constituait un thème important. Textes qui furent écrits par l'auteur quand il était jeune, lors de son séjour à lena, sous l'influence du romantisme de Schelling et Holderling et de la philosophie néo-kantienne de Fichte. Dans l'œuvre qu'il écrivit après la Phénoménologie, nous retrouvons un Hegel qui se consacre à des thèmes comme le droit, l'État et l'histoire, et donc moins intéressé par les méandres psychologiques de la conscience. Depuis sa formulation par Hegel, le thème de la reconnaissance est resté pratiquement absent des débats théoriques de la pensée politique et sociale.
Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Phenomenology of Spirit, trad. J. N. Findlay, LA. V. Miller [Georg Wilhelm Friedrich Hegel, 1979, p. 111-I19]. 2 Terry P. Pinkard, Hegel's Phenomenology: the sociality ofreason [Terry P. Pinkard 1994, p. 53]. Italiques de l'auteur. 22
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Cet ostracisme a pris fin avec l'œuvre du philosophe canadien Charles Taylor, qui, dans le texte intitulé « The politics of recognition », a fait revivre le concept afin d'aborder le thème du multiculturalisme dans les sociétés contemporaines [Charles Taylor, 1992], plus particulièrement les modes de justification et de coordination d'une société multiculturelle avec un régime politique démocratique. D'après Taylor, les demandes de reconnaissance basées sur la culture, typiques des sociétés multiculturelles contemporaines, créent un problème normatif qui ne peut pas être totalement résolu par la reconnaissance égalitaire de la dignité, c'est-à-dire par l'extension universelle des droits et des immunités, limite normative de la démocratie libérale moderne: ce libéralisme est aveugle à la différence. De son côté, la politique de la différence réclame la reconnaissance et la préservation d'identités uniques. Taylor place sous le signe des « luttes pour la reconnaissance» le mouvement féministe, le mouvement gay, les nationalismes séparatistes, les mouvements de minorités axés sur des aspects culturels, raciaux ou ethniques, etc. Ainsi, dans la conception de l'auteur, la question de la reconnaissance concerne premièrement le domaine de la culture, et devient important pour une théorie sociale critique dans la mesure où, dans les sociétés libérales et démocratiques de l'Occident ou de la « civilisation de l'Atlantique Nord» (sic), les revendications structurées autour de notions culturelles se sont substituées, pour la plupart, aux mouvements pour une redistribution matérielle!. Pour Taylor, le changement survenu dans les mouvements sociaux de ces sociétés est dû au fait que l'état de « Bien Être Social» a, en grande partie, résolu les demandes sociales redistributives, garantissant la reconnaissance égalitaire de la dignité de chaque citoyen2. À partir de la contribution de Taylor, publiée avec des commentaires d'auteurs de renom comme Amy Gutmann, Jürgen Habermas, Anthony Appiah et Michael Walzer, le débat philosophique sur la reconnaissance a pris de l'ampleur et s'est étendu à diverses communautés académiques dans le monde entier. Certains auteurs travaillèrent sur les aspects politicoinstitutionnels de la reconnaissance culturelle, plus particulièrement, décrivant comment, dans une démocratie moderne, des cultures différentes peuvent faire partie de la même communauté politique [Will Kymlicka, 1995]. D'autres se consacrèrent à la question de la reconnaissance du point
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Le diagnostic s'apparente ici à celui de Ronald Ingelhart concernant les « sociétés post-

matérialistes» [Ronald Inglehart, 1999]. 2 L'essai de Taylor a pour toile de fond les revendications des minorités pour une plus grande autonomie face à l'état national canadien et, sur le plan culturel, face à la culture anglosaxonne de la majorité canadienne. Malgré le succès du texte, la solution proposée par Taylor est en fait timide, se limitant à suggérer, de façon normative, d'adopter une attitude de curiosité envers l'étude des cultures exotiques, ouvrant la porte à une fusion d'horizons culturels d'inspiration nettement herméneutique. Voir Hans G. Gadamer [1975]. 23

de vue de l'action politique, c'est-à-dire du point de vue de ceux qui luttent pour la reconnaissance [Nancy Fraser, 1997 ; Nancy Fraser et Axel Honneth, 2001 ; James Tully, 2000; Seyla Benhabib, 2002]. Sous ce regard, notons que la reconnaissance a été traitée avec une attention toute particulière par des auteurs féministes [Maeve Cooke, 1997; Linda Nicholson, 1996; Amelie Oksenberg Rorty, 1994]. Malgré le travail pionnier de Taylor, et tous les traitements académiques accordés à la question de la reconnaissance, le travail d'Axel Honneth est sans aucun doute le plus systématique et celui au contenu philosophique le plus dense. Néanmoins, il faut souligner que la compréhension que ces auteurs ont du problème de la négation de la reconnaissance, thème d'importance cruciale dans la tâche entreprise ici, est similaire. Taylor déclare que «le manque de reconnaissance [nonrecognition ou misrecognition] est préjudiciable car il constitue une forme d'oppression qui emprisonne l'individu dans un comportement apathique, faux et trompeur» [Charles Taylor et Amy Gutmann, 1994]. Selon Honneth :
L'usage de concepts négatifs de ce type [irrespect] doit être considéré comme une injustice non pas uniquement parce qu'il prive les personnes de leur liberté d'action ou est insultant pour elles, mais aussi parce qu'il interfère négativement dans la compréhension que les personnes ont d'elles-mêmes - une compréhension acquise par des moyens intersubjectifs [Axel Honneth, 1992, p. 189].

Dans «Integrity and Disrespect », Honneth propose une typologie des formes de reconnaissance à partir d'une critique faite à Ernst Bloch pour qui la dignité humaine est une question de théorie morale qui doit être étudiée, non pas à partir d'une notion métaphysique positive de respect, mais sur la base des conditions concrètes d'irrespect et d'injures. Honneth approuve le rejet de la spéculation métaphysique mais est en désaccord avec l'accent mis sur la question de l'irrespect, défendant plutôt la possibilité d'une théorie positive de la reconnaissance.
Si pour le concept de dignité, l'intégrité de l'homme peut être approchée au travers de la détermination de formes d'offense et d'irrespect de la personne, alors nous devons en conclure que la constitution de l'intégrité humaine dépend de l'expérience de la reconnaissance intersubjective. [Axel Honneth, 1992, p. 188].

Mais auparavant, comme travail préliminaire d'élaboration d'une théorie positive de la reconnaissance, Honneth propose une typologie tripartite des formes d'irrespect. Le premier cas concerne les mauvais traitements physiques, dans lesquels l'individu se trouve sans contrôle de son propre corps. La torture et le viol sont des exemples clairs de cette offense. Selon Honneth, le pire préjudice causé par cette forme d'irrespect n'est pas la douleur physique, mais l'humiliation due à la perte de l'autonomie corporelle, qui se transforme en perte d'autoconfiance, en incompréhension du monde et insécurité envers les autres personnes. En somme, la personne 24

est atteinte dans son image de soi. L'auteur appelle cette forme d'irrespect «mort psychologique ». Le deuxième type d'irrespect correspond à la négation des droits de la personne. Honneth argumente que, en tant que membre d'une société, la personne se voit détenir une série de droits qu'elle espère voir respectés par les autres individus. Quand un de ces droits lui est fréquemment refusé, la personne se sent rabaissée à une position d'infériorité morale, puisque ce qui présuppose l'égalité des droits est la capacité que chacun a de formuler des jugements moraux. Une telle offense rabaisse l'auto-estime de l'individu et la capacité qu'il a de se comporter d'égal à égal envers les autres. Honneth nomme cette forme d'irrespect «mort sociale ». La troisième forme consiste dans la dépréciation du style de vie individuel ou de groupe.
L"honneur', la 'dignité' ou, pour employer un terme moderne, le 'statut' d'une personne, correspond au degré d'acceptation sociale, parmi l'éventail des traditions culturelles d'une certaine société, des méthodes d'épanouissement choisies par la personne. Si la hiérarchie des valeurs sociales est structurée de telle façon qu'elle impose une étiquette d'infériorité et de déficience sur ses convictions et son style de vie, cette personne se voit empêchée d'attribuer une valeur sociale à ses capacités [Axel Honneth, 1992, p. 191].

Dans ce cas, l'irrespect rabaisse l'auto-estime de l'individu dans la mesure où il ne parvient pas à identifier ses projets d'épanouissement à quelque chose qui aurait de la valeur pour la communauté dont il fait partie. Se basant sur cette typologie des formes de l'irrespect, Honneth construit une typologie positive des formes de la reconnaissance. L'auteur affirme que si le manque de reconnaissance atteint l'estime individuelle (ou collective), la reconnaissance mutuelle est ce qui rend le sujet apte à construire une image positive de lui-même, acquérant ainsi positivité morale et capacité d'action. La première forme de reconnaissance - celle qui concerne l'intégrité corporelle de la personne - correspond à l'affection et à l'encouragement qu'elle reçoit de ses proches. Honneth dit que le jeune Hegel, dans sa phase romantique à Jena, l'appelait tout simplement« amour ». Le sens de sécurité corporelle et de confiance en soi affective que crée la reconnaissance des sentiments et des besoins de la personne est, selon Honneth, un prérequis psychologique pour le développement d'autres attitudes de respect propre. Néanmoins, étant donné que cette reconnaissance provient de ceux qui nous sont proches, membres de la famille, amis et partenaires amoureux, ceux que George H. Mead appelle significant others, elle ne peut engendrer de morale particulière ou meilleure qu'au sein du cercle fermé de ceux qui partagent cette affection. La deuxième forme équivaut à la reconnaissance du citoyen, de la part des autres citoyens, comme membre à part entière d'une communauté et, par

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conséquent, comme détenteur des mêmes droits et devoirs qui incombent à tout citoyen. Selon Honneth, cette relation de reconnaissance revêt un caractère cognitif qui ne figure pas dans la forme antérieure car, à travers elle, les sujets apprennent la loi dans les deux sens, comme ensemble de normes spécifiques de la société à laquelle ils appartiennent et comme principe universalisant d'ajustement des relations humaines. La troisième et dernière forme de reconnaissance correspond au respect et à l'estime pour le style de vie qui constitue une partie fondamentale de la biographie de chacun. Du point de vue de l'individu, ceci correspond à la perception du fait que ses choix personnels, qualités et habiletés sont valorisés par la société selon leur véritable apport. Pour Honneth, cette forme de reconnaissance présuppose l'antérieure, c'est-à-dire la reconnaissance universelle des droits et des devoirs. En même temps, elle ajoute au simple aspect cognitif de cette reconnaissance un élément émotionnel sous forme de solidarité et de sympathie. Honneth soutient que ce type de reconnaissance passe par le principe de différences égalitaires, c'est-à-dire par l'idée que les personnes sont différentes, et non inégales. L'auteur conclut que la moralité, au sens d'institution qui vise à protéger la dignité humaine, doit défendre la «réciprocité de l'amour, l'universalisme des droits et l'égalité de la solidarité contre les attaques de la force et de la répression» [Axel Honneth, 1992,p.196]. Le sous-titre de l'article de Honneth «Integrity and Disrespect» est «Principes d'une conception morale basée sur la théorie de la reconnaissance ». Comme les mots l'indiquent, l'auteur s'engage dans l'ambitieuse entreprise de proposer une conception morale novatrice et systématique. Pourtant, nous pensons que c'est précisément à partir de ce propos plus général que l'effort de Honneth commence à être critiquable, puisque la proposition manque de contenu novateur et que, par conséquent, le système devient incomplet. Pourquoi ce «manque d'innovation»? Parce que le problème de la morale, de la raison pratique, doit toujours être mis au présent, et ne peut donc ignorer une lecture critique de ce présent. Or, pour Hegel, l'idée de Sittlichkeit a pour conjecture nécessaire l'autonomie politique, en tant que capacité d'un peuple à vivre en accord avec ses coutumes et à élaborer ses propres lois - conjecture essentielle à la théorie républicaine, d'Aristote à Carl Schmitt. Considérant l'état fragmentaire des principautés allemandes à l'époque de Hegel, il est concevable que, sous l'influence des idéaux révolutionnaires français et du romantisme nationaliste allemand, il ait dessiné une théorie politique dans laquelle l'État-nation est l'horizon éthique de la condition humaine (individuelle et collective), selon ses propres mots: «la marche de Dieu sur terre» [Georg Wilhelm Friedrich Hegel, 1955,

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