//img.uscri.be/pth/1ebb1d1256d4f04ee6b4f472daf493f9ff29bd0b
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 9,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB

sans DRM

Histoire du Front National

De
384 pages
L’histoire du Front national est méconnue et mouvementée. Après de multiples métamorphoses, le parti d’extrême droite n’a jamais été aussi près du pouvoir.
Depuis sa création en 1972 par Jean-Marie Le Pen, la vie du Front national est émaillée de crises et de succès : conquête de la mairie de Dreux en 1983, polémique autour du « détail », départ fracassant de Bruno Mégret en 1998, arrivée au deuxième tour des présidentielles de 2002. Aujourd’hui, fort des résultats aux élections municipales et européennes de 2014, Marine Le Pen est en passe de remporter son pari de dédiabolisation. À partir de nombreux entretiens avec les témoins, les sympathisants et les dirigeants, les deux auteurs retracent quarante ans d’un parti qui fascine, autant qu’il inquiète.
Voir plus Voir moins
couverture
pagetitre

Un dimanche 21 avril

« Coup de tonnerre », « séisme », « choc » : ces expressions tournent en boucle lors de la soirée électorale. Jean-Marie Le Pen est au second tour. Avec 4,8 millions de voix, soit 16,9 % des suffrages exprimés, le candidat frontiste est sur les talons de Jacques Chirac (19,9 %) et devance d’une courte tête Lionel Jospin (16,18 %). Les explications ? Difficile d’en faire l’inventaire exhaustif, impossible d’en déterminer le poids respectif. On avance la lassitude des électeurs à l’égard des deux principaux candidats, les fausses certitudes sur leur présence au second tour, la confusion induite par la cohabitation, la multiplication des candidats à gauche, le contrecoup des attentats islamistes du 11 Septembre, le martèlement du thème de l’insécurité par la droite, amplifié de manière inouïe par les grands médias. Même ainsi, cependant, la performance « comptable » du candidat FN n’est pas exceptionnelle. Celui-ci gagne moins de 300 000 voix par rapport à la présidentielle de 1995, où il n’avait fini que quatrième. Sept ans plus tard, ce gain relativement modeste suffit pour accrocher le second tour. La raison : une abstention massive, près de 30 % des électeurs ne s’étant pas rendus aux urnes. Là est sans doute la clé du succès de Le Pen.

Cet ensemble de facteurs semble bien plus déterminant que la campagne frontiste elle-même. « Le score de Le Pen, c’est l’arbre qui cache la forêt, c’est-à-dire l’absence de militants sur le terrain, reconnaît Louis Aliot. Dans les coins où on était bien implanté, il y a eu une campagne. Ailleurs, jusqu’à quinze jours avant le premier tour, on ne peut pas dire qu’il y ait avalanche de militants sur le terrain. » Les instituts de sondage sont bientôt pointés du doigt, accusés d’avoir sous-estimé les chances de Le Pen. Dans les états-majors des grands partis, cependant, on est moins surpris. Comme l’explique un conseiller de Jacques Chirac impliqué dans la campagne, fin observateur des enquêtes d’opinion :

Tout au long de la campagne, Chirac est resté à peu près constant à 20 % d’intentions de vote. Jospin était sur une pente légèrement descendante, Le Pen sur une pente montante. Les verbatim [sondages qualitatifs, ndla] nous montraient qu’il n’y avait pas de risque que celui-ci soit élu, mais que la cohabitation brouillait les cadres traditionnels. Cette confusion et le fait que les deux favoris semblaient assurés de se retrouver au second tour ne laissaient qu’une option pour bousculer l’ordre établi : Le Pen. Il est bien connu, il est attendu à 15 % – on est ainsi sûr de ne pas être seul à voter pour lui – et, en même temps, c’est sans risque, car on est certain qu’il ne sera pas élu.

Après coup, tout le monde accable les sondages. Mais on oublie quelque chose : en 2002, ils étaient interdits de publication dans la semaine précédant l’élection. Durant cette période, le grand public en reste donc aux dernières enquêtes publiées. Mais nous avions, nous, des sondages secrets révélant un resserrement des courbes : le jeudi avant le scrutin, par exemple, Chirac est toujours à 19-20 %, Le Pen autour de 16,5 %, et Jospin à peine au-dessus.

Au cours de la dernière semaine de campagne, avant un Conseil des ministres, une discussion de campagne se tient autour de Chirac. « L’important, psychologiquement, c’est que le président soit en tête au premier tour », déclare l’un. « L’important, c’est qu’il soit au second tour », réplique aussitôt notre conseiller, qui rapporte la scène. Chirac lève la tête, surpris : « Comment, ce n’est pas sûr ? » « Non, poursuit l’autre. Nous sommes trois pour deux places. Mais Jospin est le plus mal parti. »

Jusqu’au bout, Chirac refusera pourtant de croire à cette improbable issue. Son directeur de cabinet de l’époque, Bertrand Landrieu, se souvient être entré dans le bureau présidentiel le soir du 21 avril, vers 19 heures, pour un point sur la situation. « Les premiers sondages laissent apparaître un phénomène Le Pen », annonce-t-il au chef de l’État. « Bertrand, arrête de me dire des conneries », rétorque alors celui-ci avant de partir vers son QG de campagne, le « Tapis rouge », dans le 10e arrondissement.

« Une campagne de merde »

Au Paquebot, l’euphorie n’a cessé de monter depuis la fin d’après-midi. Marine Le Pen arrive vers 18 heures au siège du parti : « J’avais eu Le Pen [comme elle appelle son père, NDLA] au téléphone une heure avant, il m’avait dit que les résultats de Nouvelle-Calédonie étaient très bons. Lorsque j’entre dans son bureau, il lève le pouce. Je l’ai embrassé, tout en craignant que les résultats des DOM-TOM n’inversent la tendance. » À 20 heures, celle-ci ne s’est toujours pas démentie : oui, Le Pen est au second tour. Apparaissant face aux journalistes, dont le nombre n’a, lui non plus, pas cessé de croître, le candidat FN adopte un ton grave pour son discours : « N’ayez pas peur, chers compatriotes, rentrez dans l’espérance ! » lance-t-il, papal. L’invité-surprise du second tour prend des accents sociaux et en appelle à l’électorat populaire : « Vous les mineurs, les métallos, les ouvrières et les ouvriers ruinés par l’euromondialisme de Maastricht, les agriculteurs aux retraites de misère ! » Œcuménique, Le Pen s’adresse aux Français « quelle que soit leur race, leur religion ou leur condition sociale », et conclut : « Je suis socialement à gauche, économiquement à droite, et plus que jamais nationalement de France. »

À en croire ses proches, le président du FN s’attendait à parvenir au second tour. Jean-François Touzé raconte : « Il nous demandait sans cesse : “Avez-vous bien tout préparé pour le second tour ?” Nous : “Oui président, mais il y a plus urgent.” Lui : “Attention, je vais y être !” Il faisait des calculs sur des bouts de papier : combien pour Chirac, combien pour Jospin… Il est progressivement arrivé à la conclusion qu’il serait deuxième derrière Chirac, grâce à Chevènement. » Vraiment ? Le jour du premier tour, face à la caméra de Serge Moati, Le Pen, hilare, donne pourtant un pronostic différent : « Vous allez voir se dessiner une autre tête que celle de Chirac : Belzébuth. » Quelques jours plus tard, face au même objectif, il reconnaît sa déception « de ne pas avoir battu Chirac ». Au-delà de l’antipathie personnelle entre les deux hommes, le vieux tribun a immédiatement compris que la configuration du second tour lui serait fatale. D’autant plus après l’appel quasi unanime de la gauche – manque LO – à voter pour le candidat RPR. À aucun moment entre les deux tours, Le Pen ne dit à ses proches croire en la victoire. Au mieux ces derniers tablent-ils sur un score de 30 %. La France, pendant ce temps, vit au rythme des mobilisations anti-FN. Spontanées ou convoquées par des syndicats et associations, les manifestations culminent avec les défilés du 1er Mai. La fête du Travail se transforme en gigantesque parade contre Le Pen : un million de personnes marchent dans toute la France, dont 500 000 environ à Paris. Le même jour a lieu le traditionnel rassemblement frontiste d’hommage à Jeanne d’Arc, qui doit se conclure par un discours de Le Pen place de l’Opéra. Alors que le parti disait attendre jusqu’à 100 000 sympathisants, ils ne sont que 15 à 20 000 pour écouter leur champion pourfendre Chirac, « parrain des clans qui s’offrent la belle vie avec l’argent des Français ».

Aujourd’hui encore, c’est cette mobilisation, inédite à l’encontre d’un candidat à la présidentielle, qu’invoquent la plupart des cadres pour expliquer le résultat final. « Nous étions dans l’impossibilité physique de faire campagne, s’emporte Bruno Gollnisch. La situation était insurrectionnelle, toutes les règles de droit ont été violées ! Trois fois, je me suis rendu au CSA pour me plaindre de notre mauvais traitement dans les médias. La campagne de second tour a montré que nos adversaires détiennent tous les leviers de commande, tandis que nous n’avons rien. » Un autre cadre, qui a depuis quitté le parti, est plus nuancé : « Les manifestations, on les avait vu venir. Là-dessus, on ne pouvait rien. On s’est dit : on met le casque et on attend que ça passe. Mais sur les points où l’on pouvait agir, on a été désordonnés. » Qu’ils soient ou non demeurés au FN depuis la campagne de 2002, les animateurs de celle-ci sont quasi unanimes : mal préparé et sans moyens, l’appareil du parti a craqué entre les deux tours. « Ç’a été une campagne de merde, épouvantable, s’énerve Jean-François Touzé. Pendant quinze jours, il nous sera impossible de voir Le Pen. Il était enfermé en lui-même, de mauvaise humeur, mal conseillé. » Le président du FN a aussi du mal à trier parmi les sollicitations médiatiques : laissé à lui-même par des cadres débordés, il répond à tout, et se fait moins accessible même pour ses proches. « En quinze jours, pour lui parler posément, seul à seul, j’ai dû me rendre chez lui au petit matin, avant qu’il ne parte pour une émission, reconnaît Louis Aliot. C’est vrai qu’il y a peut-être eu une coupure entre l’équipe de campagne et lui. »

Le fiasco est manifeste lors de l’unique meeting du second tour, à Marseille, le 2 mai. Organisé dans une grande ville qui a placé Le Pen en tête au premier tour, l’événement doit être le point d’orgue de la campagne. Mais, le jour dit, les 7 000 sièges du Palais des Sports sont vides aux deux tiers. Déjà « montées à Paris » la veille pour le rassemblement du 1er Mai, de nombreuses fédérations n’ont pas organisé de second déplacement. Sur scène, loin du personnage de « vieux sage » campé au premier tour, Le Pen multiplie les piques contre les « cocus » et les « gogos » de la gauche, prêts à voter pour Chirac le « Supermenteur ». Semblant anticiper sa défaite, il peste contre le « lynchage » à son encontre. De fait, trois jours plus tard, Le Pen est défait, et largement : avec moins de 18 % des voix, il ne gagne que 700 000 suffrages par rapport au premier tour. Non seulement le Menhir a manqué le train présidentiel, mais le désaveu à son égard a largement dépassé ses prévisions. Après tant de semaines d’effervescence, le carrosse redevient citrouille et le FN a la gueule de bois : hier aux portes du pouvoir, aujourd’hui affaibli, réprouvé et ne pouvant plus fuir longtemps la question de la succession de son chef. Le 5 mai 2002, Le Pen entre dans son crépuscule.

Retrouvez tous nos ouvrages

sur www.tallandier.com