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Histoire littéraire de l'Europe médiane des origines à nos jours

456 pages
Que savons-nous des littératures balte, hongroise, sorabe, rrom, ukrainienne... toutes si lointaines... et pourtant si proches ? Longtemps victimes de conditions historiques ou politiques qui les ont maintenues dans une quasi inexistence, elles affirment aujourd'hui leur identité. Permettre au lecteur français de découvrir la diversité et la richesse des littératures des pays et " peuples " de l'Europe " médiane ", tel est le but de cet ouvrage, fruit de la collaboration de plus d'une vingtaine de spécialistes.
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HISTOIRE LITTÉRAIRE DE L'EUROPE MÉDIANE

Collection Aujourd'hui l'Europe dirigée par Catherine Durandin
La fin de la guerre froide confronte les Européens à d'énonnes mutations et ouvre des perspectives unitaires. Et pourtant de nouvelles frontières et fractures se dessinent. Les Européens vivent une compétition parfois hégémonique, parfois frustrante, pour accéder à un niveau de développement présupposé comme nonnal.
La collection Aujourd'hui l'Europe a pour objectif de publier des textes de philosophie, histoire et sciences politiques qui s'interrogent sur les redéfinitions d'identité et de sécurité européennes, sur les traditions, sur les crises...

Déjà parus Général Henri PARIS (CR), L'atome rouge, le nucléaire soviétique et russe, 1996. Nicolas PELISSIER, Alice MARRIE, François DESPRES (dir.), A la recherche de la Roumanie contemporaine. Approches de la "transition", 1996. Sous la direction du Général d'anne Jean COT (CR), Dernière guerre balkanique? Ex-Yougoslavie: témoignages, analyses, propositions, 1996. Stéphane CHAUVIER, Du droit d'être étranger, 1996. Jean PAILLER, La ligne bleue des Balkans. Témoignages d'observateurs militaires français, 1875-1876, 1996. Joanna NOWICKI (dir.), Quels repères pour l'Europe ?, 1996. Ana POUVREAU, Une troisième voie pour la Russie, 1996. Patrick MICHEL, L'Europe médiane. Evolutions, tendances et incertitudes, 1997. Claude KARNOOUH, Vivreet survivre en Roumanie communiste, 1997. Gilles TROUDE, Yougoslavie: un pari impossible, 1998.
1998 ISBN :2-7384-6806-3 @ L'Harmattan,

Sous la direction de

Maria Delaperrière

" HISTOIRE LITTERAIRE DE , L'EUROPE MEDIANE

des origines à nos jours

L'Harmattan 5-7. rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc 55. rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Autres publications

du Centre d'étude de l'Europe médiane:

Convergences européennes (Conscience nationale et conscience européenne dans les littératures slaves, baltes, balkaniques et hongroiseau XXe siècle) sous la direction de Maria Delaperrière, INALCO, 1992 Littérature et émigration (Europe centrale et orientale) sous la direction de Maria Delaperrière, lES, 1994 Histoire et pouvoir en Europe médianesous la direction d'Antoine Marès, l'Harmattan, 1997
Paris, "capitale culturelle" de l'Europe centrale ?sous la direction de Maria Delaperrière et Antoine Marès, lES, 1997 en préparation: L'histoire de l'Europe médiane (sous la direction d'Antoine Marès)

Maria Delaperrière

LES LITTÉRATURES DE L'EUROPE MÉDIANE

On ne saùrait prétendre connaître une nation sans connaître sa littérature. Cette vérité semble particulièrement évidente lorsqu'on se penche sur la littérature de l'Europe centrale et orientale qui reflète directement une conscience nationale forgée par les aléas de l'Histoire. Alors que les littératures occidentales ont toujours connu le luxe de la gratuité et dicté les règles de l'universel, les littératures de la partie orientale de l'Europe nées à l'ombre - et souvent sous le joug des grandes puissances ont d'abord été mises au service de la défense de l'autonomie nationale. L'engagement littéraire était la plupart du temps un engagement patriotique. Aucune des nations de cette partie de l'Europe n'a, à un moment ou un autre de son histoire, échappé à ce traumatisme profond qu'est la perte de l'indépendance; certains peuples comme les Juifs d'Europe, mais at}ssi les Tsiganes ou les Sorabes, n'ont jamais pu constituer un Etat. La littérature représente donc pour ces nations un moyen essentiel d'affirmer concrètement leur existence face à une Europe heureuse de se suffire à elle-même. La période du totalitarisme n'a pu que renforcer ce sentiment d'infériorité éprouvé par des cultures bafouées et alignées sur un même schéma idéologique. Kundera s'est insurgé contre cette violence en parlant d'une Europe "kidnappée, arrachée à son espace culturel"; Milosz est le premier à avoir proposé l'appellation 9

d"'Autre Europe" qui s'est tout de suite chargée de connotations politiques dans la mesure où elle a donné une coloration affective au concept d'Europe de l'Est. Le temps de 1"'Autre Europe", il faut l'espérer, est terminé; il n'en reste pas moins que la partie orientale de l'Europe conserve une spécificité, une sensibilité particulière qui renvoie à la conscience collective d'une "souffrance commune" (selon les termes de l'écrivain polonais Gustaw Herling-Grudzinski). Nous l'avons appelée "Europe médiane" en raison de sa situation géographique, et surtout de son rôle de médiatrice, et parfois de tampon, entre l'Est et l'Ouest. Les littératures de l'Europe médiane se sont développées à la périphérie de la culture européenne dont elles sont pourtant une partie intégrante. Un Européen de l'Ouest qui les ignore ne peut avoir qu'une image mutilée de son propre paysage culturel. Là où l'histoire politique hésite devant la mobilité des frontières politiques, l'art et la littérature apportent des réponses beaucoup plus claires: Czeslaw Milosz évoque à ce propos les "frontières mentales" que l'architecture de la Renaissance et celle du baroque ont étendues jusqu'aux confins des pays Baltes. Quant à la littérature, qu'il s'agisse de son versant oriental ou occidental, elle renvoie à l'espace commun de la latinité chrétienne. Sans doute, au fil des siècles, le paysage culturel de l'Europe médiane a-t-il été ondoyant et divers: le cours de l'Histoire a souvent décidé de l'épanouissement d'une culture ou de l'éclipse d'une autre. Parfois, il a suffi d'une personnalité un peu plus marquante pour que toute une nation soit traversée et soulevée par un grand élan culturel. C'est ainsi qu'à la fin du IXe siècle, l'action de deux missionnaires grecs, Cyrille et Méthode, envoyés de Rome pour évangéliser la partie centrale et orientale de l'Europe, a été à l'origine d'un phénomène étonnant: leur traduction des Saintes Écritures en vieux slave a donné naissance à la littérature slave qui s'est épanouie aussi bien en Grande Moravie (déjà attachée à l'Église romaine) que dans les nations balkaniques: Bulgarie, Macédoine, Rus kiévienne, et même Roumanie, liées à Byzance. Mais on sait quene sera la suite: le schisme de, 1054, la fin de l'unité spirituelle, l'affaiblissement de l'Eglise byzantine, puis l'éclipse de la culture dans les Balkans conquis par les Turcs. Pour pJusieurs

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siècles/ le développement de la littérature balkanique sera freiné. Ainsi le facteur religieux s'impose-Hl de manière déterminante dans le développement des littératures de l'Europe médiane et conservera ce rôle durant plusieurs siècles. Alors que la tradition religieuse latine persiste en Bohême/ en Pologne/ en Hongrie/ en Slovénie et/ dans une moindre mesure, en Roumanie/ la Croatie se trouve partagée entre orthodoxie et catholicisme, tandis que la Serbie/ optant définitivement pour l'orthodoxie/ entre dans la zone d'influence byzantine. Au cours des siècles les divers éléments de ce paysage complexe ne cessent de se superposer et de s'enchevêtrer; il en surgira d'innombrables conflits politiques et religieux: la sortie de la nuit médiévale se fera lentement! Cependant, avant même la Renaissance/ une petite élite d'hommes éclairés, de savants et d'écrivains commence à marquer la culture de l'Europe médiane/ alors que les cultures nationales proprement dites ne sont encore qu'au berceau. On rencontre assez tôt de grandes figures cosmopolites qui oeuvrent, plus ou moins délibérément, pour l'unité de l'Europe: Euthyme/ le patriarche de Tarnovo, dont les réformes ont eu des répercussions sur les çultures serbe/ russet roumaine, Jan Hus, défenseur d'une Eglise dégagée des traditions médiévales/ dont les idées ont rayonné de Bohême vers la Pologne et l'Allemagne, ou encore le Polonais Pawel Wlodkowic qui au concile de Constance de 1415 défendait les nations opprimées contre l'invasion des Chevaliers Teutoniques. Dès la fin du XIVe siècle/ les universités de Prague et de Cracovie, l'école de Tarnovo en Bulgarie, développent des échanges avec les centres universitaires de Bologne, Padoue, Ferrare, Paris, Oxford, et préparent ainsi la venue de la Renaissance. La première des nations à entrer dans l'ère des temps modernes est sans doute la Bohême. Dès le début du XVe, le hussitisme s'exprime sous une forme de littérature "engagée"; la Bohême offre un terrain favorable à la Réforme quit de là/ gagne toute] 'Europe centrale. Les traductions de la Bible se multiplient en Bohême/ en Pologne et en Hongrie et contribuent à une prise de conscience des langues nationales (alors que les Slaves orientaux continuent d'utiliser le slavon). Plus au nord, en Lituanie/ en Finlande et dans les pays Baltes, le choix du catholicisme ou du protestantisme modèle le visage de ces 11

nations. Ainsi leur première marque identitaire reste la religion, car vers le milieu du XVIe siècle les langues nationales n'ont pas encore atteint une maturité suffisante. La diffusion des idées et des aspirations de la Renaissance se heurte à des obstacles politiques. Toutefois un pays se distingue ici particulièrement: il s'agit de la Pologne, avec le rayonnement de l'Université de Cracovie, les échanges d'étudiants et le mariage de Sigismond rer avec ~ne princesse italienne; le poète Jan Kochanowski montre que la langue nationale est capable de produire des chefs-d'oeuvre littéraires. Le caractère élitiste de la culture humaniste est évident, mais il lui permet de rayonner au-delà des frontières. Pendant un temps encore, le latin continuera à s'imposer, tout en coexistant avec les langues nationales désormais utilisées par les poètes et les écrivains. Le latin aura d'ailleurs pour vocation plus particulière de diffuser le savoir et les idées nouvelles stimulées par la pensée d'Erasme adoptée par les humanistes de l'Europe médiane tels que Nicolaus Olahus (originaire de Valachie et oeuvrant en Hongrie), le Polonais Andrzej Frycz Modrzewski, dont les idées politiques étaient en avance sur son époque, ou encore le grand européen Comenius, historien, philosophe et grand réformateur de l'enseignement. Si la Réforme a eu pour conséquence de renforcer les différences entre les cultures nationales, la Contre-Réforme, au contraire, va dans le sens d'une unification, en raison du retour au catholicisme. L'action des jésuites s'étend en effet jusqu'aux confins de l'Europe. A peu de choses près, les églises baroques de Lituanie, d'Ukraine ou de Biélorussie présentent la même architecture. Les collèges jésuites se multiplient et apportent une contribution incontestable au développement de la culture littéraire là où elle était jusqu'alors brimée (tel est le cas, par exemple, du collège de Mohyla à Kiev, dont le rayonnement culturel fut considérable). Mais dans les régions où la Réforme avait suscité l'émergence de littératures nationales, la ContreRéforme a entraîné des conséquences néfastes: exil massif des intellectuels de Bohême, baisse générale du niveau intellectuel et culturel de la noblesse polonaise, jusque-là stimulée par la pensée moderne que véhiculaient les mouvements calvinistes ou ariens. L'imposition, à l'âge baroque, d'un modèle spirituel unique se fait sentir jusque dans les nations soumises au pouvoir ottoman. On ne peut qu'être frappé par cette irruption 12

de la culture latine non seulement en Europe centrale ou orientale (Pologne, Hongrie, Bohême, Ukraine), mais aussi en Bulgarie, en Roumanie, et même en Albanie où la culture musulmane ne l'emportera vraiment qu'à partir du XVIIIe siècle. Ainsi les peuples divisés de l'Europe médiane retrouvent une unité d'autant plus accentuée que la chrétienté se trouve confrontée à la menace turque. Un pays comme la Pologne, par exemple, se laisse imposer un rôle d'anternurale christianitatis qui s'exprime à travers la littérature baroque où s'entrelacent sentiment religieux et élan patriotique. Cependant, en dépit de cette grande entreprise culturelle de relatinisation pilotée par les puissances de l'Europe occidentale, commence à émerger une culture populaire jusque-là réduite à la tradition orale, et il est intéressant de noter que l'action des théâtres jésuites, qui jouent sur l'association d'éléments liturgiques et de motifs populaires, s'avère à double tranchant: sans doute fait-elle germer la conscience d'une culture propre, mais par la censure sévère qu'elle lui applique, elle la déforme et la mutile. Il faudra attendre la fin du XVIIIe siècle pour que la plupart des nations de l'Europe médiane se tournent vers l'Europe moderne. On parle alors d'une "Renaissance", postérieure de trois cents ans à la Renaissance italienne, qui toucherait aussi bien la Bohême, la Hongrie, la Bulgarie et l'Albanie que la Slovénie, la Croatie ou la Serbie. 11s'agit en fait de l'éveil de la conscience nationale qui se reconnaît dans la langue maternelle et commence à prendre possession du passé historique. Ainsi à un système de références fondé sur la religion se substitue un système de valeurs culturelles, profanes qui renvoie directement à la langue. Les notions d'Etat, de nation ou de peuple cristallisées par les Lumières trouvent rapidement des répercussions dans les littératures de l'Europe médiane. La langue, la culture, les traditions font l'objet d'études scientifiques. En Bohême, des savants (dont l'éminent Josef Dobrovsky) jettent les bases de l'historiographie et de la slavistique, on élabore des dictionnaires; en Hongrie se manifeste un renouveau linguistique par l'enrichissement du lexique; en Pologne, Zorian Dol~ga-Chodakowski s'intéresse aux origines pré-chrétiennes des Slaves, en Croatie naît le premier mouvement panslaviste qui, au temps de Napoléon, donnera lieu à une tentative d'unification linguistique: l'iUyrisme. En Serbie, on adapte l'alphabet cyrillique à la 13

phonétique serbe. En Roumanie, les caractères latins se substituent à l'écriture cyrillique et les élites se tournent vers les lettres françaises dont l'influence se fait aussi sentir en Grèce. La culture juive vit également un renouveau en s'ouvrant à l'Europe avec le mouvement de la Haskala. Enfin la modernisation des langues grecque, bulgare et macédonienne s'inscrit dans le dynamisme de cet élan qui parcourt la plupart des nations de l'Europe centrale et balkanique. L'éveil de la conscience nationale se manifeste également dans les pays du nord de l'Europe médiane. En Lituanie, dès la fin du XVIIIe siècle, l'oeuvre de Donelaitis constitue l'acte fondateur de la littérature nationale. Dans la première moitié du XIxe siècle sont fondées une société littéraire en Finlande et une société savante en Estonie. Mais la culture y reste l'affaire d'une petite élite. Il est par exemple significatif qu'à l'opposé des pays slaves, balkaniques et de la Hongrie où les poètes remplissent à cette époque le rôle de guides nationaux (Mickiewicz, Sevcenko, Petafi), alors que la Grèce opprimée trouve des porte-parole avec Calvos et Salomos, et que la Roumanie est à l'écoute de Balcescu, Eminescu et Creanga, alors que les Slovaques ont leur Jan Kollar, les grandes figures de la littérature nordique, le Finlandais Kivi ou l'Estonien Peterson, restent des devanciers culturels isolés et incompris. La plupart des nations de l'Europe médiane vivent leur renaissance d'une manière syncrétique en assimilant aussi bien les idées rationalistes que romantiques. L'universalisme des Lumières s'y conjugue avec l'idéal herderien qui s'efforce de dégager la personnalité profonde de chaque peuple. Toute une mythologie romantique se déchaîne et dans cette vague d'euphorie patriotique le particularisme l'emporte sur l'idée romantique de l'alliance des peuples. Même les mythes successifs engendrés par le mouvement panslaviste ne parviennent pas à souder les nations slaves. Après l'action éphémère de Krizanié, un Croate qui rêvait de mettre la Russie à la tête du mouvement, le Slovaque Jan Kollar reprend l'idée vde l'union des Slaves, suivie par les poètes ukrainiens Sevcenko et Kostamarov. Le souffle du panslavisme vivifie les littératures tchèque, slovaque, croate, slovène, serbe, bulgare et ukrainienne, mais cet idéal sera vite récupéré par la Russie tsariste. Au XIxe siècle, la littérature de l'Europe médiane est donc loin d'être homogène. L'oppression tsariste qui retarde le 14

développement des nations soumises à la Russie déclenche en revanche une prise de conscience nationale sous la forme d'un retour à la culture populaire et au passé historique, phénomène particulièrement net dans les littératures ukrainienne, biélorussienne, lituanienne qui se heurtent à la sévérité de la censure russe: la littérature lituanienne se voit même imposer l'usage de l'alphabet cyrillique! En Finlande, l'idéal romantique de liberté pénètre tardivement à la fin du XIxe siècle ~t s'incarne... dans la musique de Sibelius. l'Estonie vit son "Ere de Réveil" avec Kalevipoeg,le chef d'oeuvre de Kreutzwald. La culture polonaise, quant à elle, reste à l'écart de cette fameuse "renaissance" en raison des partages successifs que subit la Pologne à la fin du XVIIIe siècle: cette catastrophe survient au moment même où les idées des Lumières allaient en faire un des pays européens les plus ayancés, notamment avec l'installation de la Commission de l'Education nationale. La défaite et l'exil massif en France contribuent à la naissance d'un modèle romantique spécifique: la Pologne trouve dans la souffrance une raison d'être, un destin qui la hisse au rang de "Christ des nations", mission exceptionnelle à l'égard de tous les peuples, que confirmera l'action politique de Mickiewicz durant son exil en France. Ces différences politiques font que les nations attirées par la Révolution française, puis par l'épopée napoléonienne ou le Printemps des Peuples réagissent chacune à sa manière au grand bouleversement romantique. L'idéal herderien, à l'origine, ne s'appliquait pas à toutes les nations et pas au même moment historique. La prophétie qui annonçait la disparition de la langue magyare provoque la hantise des écrivains hongrois. Ils se cherchent des affinités avec la franc-maçonnerie, adoptent les idées jacobines et paient de leur sang leur engagement politique. Cette tendance révolutionnaire les rapprochera des élans insurrectionnels polonais et les idées de Petafi rencontrent souvent celles de Mickiewicz, mais le mysticisme des Polonais, leur attachement au christianisme se situent assez loin du libéralisme moderne auquel adhèrent les Hongrois. Si la tradition de la Révolution française est reçue différemment selon les pays, il en va de même du mythe napoléonien. Alors qu'il suscite en Croatie le mouvement de l'illyrisme et déclenche J'enthousiasme des Polonais - éternisé par Mickiewicz dans Pan Tadeusz - en Ukraine, l'écrivain

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Kotljarevs'kij se voit amené en 1812 à défendre sa patrie, pourtant opprimée par la Russie, contre les visées de Napoléon! La mythification de l'Histoire caractérise d'ailleurs la plupart des littératures des nations asservies. Le retour aux sources populaires et au passé historique fait alors partie d'une autodéfense légitime. Mais ces mythes compensatoires sont souvent révélateurs d'un particularisme partial. L'image des Cosaques vus par les Ukrainiens diffère sensiblement de celle qu'on trouve chez les écrivains polonais ou russes. Il en ira de même pour les représentations littéraires des Hongrois et des Roumains, des Serbes et des Albanais, des Grecs et des Macédoniens. Mais confronter des images littéraires, c'est déjà progresser vers une certaine entente. A la fin du XIxe et au début du xxe siècle, la modernité s'étend dans toute l'Europe. Le foisonnement des "-ismes" pénètre dans les littératures nationales. Dans l'Europe soumise jusqu'alors au pouvoir ottoman, il coïncide avec les mouvements de libération. En Bohême, Slovaquie, Pologne, Hongrie, et dans les pays de la future Yougoslavie, il annonce le regain qu'apportera l'indépendance en 1918. Sans attendre l'avènement d'une nouvelle renaissance, les grands foyers de l'Europe médiane (Cracovie, Prague, Bucarest, Sofia, Budapest) se branchent sur Vienne, Berlin Paris. Fascinés par la Maderna, les écrivains polonais, tchèques, hongrois, mais aussi bulgares, croates ou slovènes suivent, d'une manière toujours syncrétique, le naturalisme, l'impressionnisme, le symbolisme en oscillant entre le modèle allemand de la Sécession et le décadentisme français. Cette poursuite de l'Europe n'est jamais exempte d'une coloration nationale, mais différents modèles de coexistence des cultures particulières sont proposés par Brzozowski en Pologne, par Masaryk en Bohême, par Blaga en Roumanie. Ces premières manifestions de l'universalisme littéraire ne font que s'intensifier après la Libération de 1918, lorsque la modernité se forge d'une nation à l'autre dans une atmosphère d'émulation entre groupes artistiques ou littéraires. Le mariage de l'art et de la littérature favorise, d'une certaine manière, la participation de tous les pays à l'élaboration d'un art nouveau en Europe: les Tchèques Franz Kafka, Karel Teige, Vitezslav Nezval, Jaroslav Seifert, les Polonais Stanislaw Ignacy Witkiewicz, Bruno Schulz, Witold Gombrowicz, le Roumain 16

Tristan Tzara, les Grecs Georges Séféris et Odysseas Elytis, les Hongrois Attila Jôzsef, Guyla Illyés et Lâjos Kassâk comme de grands représentants de la culture européenne, sans jamais se couper de leurs racines nationales. Les grands mouvements littéraires et artistiques sont partout accueillis, mais leur assimilation doit tenir compte des traditions spécifiques: le surréalisme s'implante sans difficulté en Roumanie, les idées structuralistes émanent du cercle de Prague où le surréalisme sera également favorablement accueilli, alors que le constructivisme attire les artistes hongrois et polonais et que l'expressionnisme rencontre la faveur des Bulgares. La culture yiddish enfin multiplie ses centres en Pologne, Lituanie, Galicie, Russie et Roumanie. La dernière guerre mondiale, le totalitarisme interrompent brutalement ces mouvements d'échange et de convergence. Les écrivains d'Europe de l'Est sont alors contraints au silence ou à l'exil. Le phénomène de l'émigration prend une ampleur considérable et assure la survie culturelle de nations aliénées. On ne saurait surestimer le rôle des Polonais Czeslaw Milosz, Witold Gombrowicz, Aleksander Wat, Gustav Herling-Grudzinski, des Tchèques Milan Kundera, Vâclav Havel, Ivan Klima, des Hongrois Sandor Mârai et Gy6z6 Hatâr: non seulement ils ont préparé la sortie du communisme, mais ils ont aussi changé leur regard sur leur propre culture d'origine. L'effondrement du communisme a balayé tous les stéréotypes qui s'étaient installés au sujet de la littérature de 1"'Autre Europe". Cette littérature qui permettait de résister à l'oppression du totalitarisme exerce désormais une nouvelle responsabilité: faire en sorte que la recherche de l'identité ne tourne pas au fanatisme. Sur le plan politique, on a pu comparer la libération de 1989 à celle de 1918-1922. En réalité, les choses sont plus complexes: alors que dans les années vingt les pays libérés se mettaient à la poursuite des valeurs occidentales, aujourd'hui cette poursuite est plus difficile, car les valeurs occidentales du début du siècle se sont dissoutes dans un relativisme total, et l'universalisme dont l'Europe occidentale était si fière s'est vidé de sa substance. Aussi la littérature de l'Europe médiane semble-t-elle se chercher, en oscillant entre le désir de vivre à fond la modernité, ce qui lui a été jusqu'ici souvent interdit, et la hantise du 17

postmoderne. Ses nombreux écrivains aspirent à l'universel et l'atteignent par le biais de l'ironie et de l'autoconscience. Tel est le cas des écrivains tchèques Milan Kundera, Bogumil Hrabal, Josef Skvorecky, des Hongrois Péter Esterhazy, Istvan Orkeny, Gyorgy Konrad, des Polonais Slawomir Mrozek ou Tadeusz Konwicki. D'autres, plus proches des sources originelles tel l'Albanais Ismaïl Kadaré ou l'Estonien Jaan Kross, essaient d'en puiser la sève. Il est trop tôt pour connaître l'orientation que la littérature de l'Europe médiane prendra à l'avenir. Une chose est sûre, c'est qu'elle mérite d'être suivie et reconnue comme faisant partie intégrante de l'héritage culturel européen.

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Christian Gut

LITTÉRATURE

ALBANAISE

Aucun texte antérieur au XVe siècle ne nous est parvenu, bien qu'il soit prouvé que l'albanais a été écrit avant cette époque. Encore s'agit-il de fragments qui n'ont d'autre intérêt . que philologique. Le premier auteur connu est Gjon Buzuku dont le Meshari (Missel) fut imprimé en 1555, tandis que Luca Matranga, albanais de Sicile, traduit sous le titre E mbsuame e chrestere (La doctrine chrétienne), le catéchisme du jésuite espagnol Ledesma. Paru à Rome en 1592, c'est le plus ancien témoignage du dialecte méridional (tosque). Au siècle suivant, Pjetër Budi (1566-1623), évêque de Sappa et Sarda, traduit la Doctrine chrétienne de Bellarmin et le Miroir de la confession d'Emerio de Bonis en les accompagnant de poésies albanaises originales. Un de ses successeurs, Freng Bardhi compose un Dictionarium latino-epiroticum (1635) d'environ 5.000 mots. Enfin Pjetër Bogdani (vers 1625-1689), archevêque de Skopje est l'auteur de la Ceta e profetenve ou Cuneus prophetarum bilingue, publié à Padoue en 1685 ; c'est la première oeuvre originale en prose qui nous soit parvenue. Tous les auteurs que nous avons cités sont des prêtres catholiques. Ils écrivent en caractères latins et, à l'exception de Matranga, emploient le dialecte du nord (guègue). Les auteurs du XVIIIe siècle présentent un caractère tout différent: ils sont musulmans, emploient le dialecte tosque et

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écrivent en caractères arabes. Il s'agit d'une littérature savante, farcie de mots arabes, persans et turcs, qui demeurera manuscrite pour la plus grande partie. C'est d'ailleurs dans ces langues classiques que Nezim Frakulla (mort en 1760) rédigea la plupart de ses oeuvres. On lui doit un Divan albanais et de nombreuses poésies isolées lui sont attribuées, avec plus ou moins de probabilité. L'emploi souvent excessif de mots étrangers gâte souvent un sentiment très vif de la nature et une incontestable maîtrise de la versification. Hasan Zyko Kamberi (vers 1740-après 1788) a laissé un bref Mevlud qui est le premier de la littérature albanaise, ainsi que des poésies profanes d'une verve satirique parfois débridée. C'est un observateur réaliste de la vie de son temps. Il a été lu par les écrivains de la R.ilindja (Renaissance nationale), notamment Naïm Frashëri. Muhamet Kyçyku (1784-1844) a composé, en albanais, outre de nombreuses poésies isolées, deux nouvelles en vers: Erveheja (Ervehe), imprimée dès 1888 après une dommageable modernisation, se recommande par le sens dramatique et des descriptions souvent fraîches et vivantes. Il en va de même de ]llsllfi dhe Zelihaja (Joseph et Zelma) où l'auteur traite, très librement, la légende orientale de Joseph et Madame Putiphar. Quant à la littérature chrétienne, elle n'est guère représentée que par des prêtres italiens, dont le plus talentueux est Giulio Variboba (1724-1788), auteur d'un recueil de poésies intitulé Ghiella e S. Mëriis virghiër (La vie de la Vierge Marie), paru à Rome en 1762, dans lequel il a également inséré plusieurs chants populaires. On appréciera son goût de la nature, son sens de la composition et sa langue simple et vivante, malheureusement déparée par des grécismes et des italianismes trop nombreux. Cette littérature d'inspiration religieuse devait se maintenir quelque peu au XIxe siècle. Citons, du côté musulman, les interminables poèmes des bektashis, Dalip et Shahin Frashëri. Du côté chrétien, on publia à Corfou, en caractères

grecs et dans le dialecte tosque de Labova, les premières
traductions de l'Evangile selon Saint Mathieu (1824) puis le Nouveau Testament complet (1827). n faudra encore attendre un demi-siècle pour disposer, grâce à Kostandin KristÇJforidhi (1827-1895) d'un texte à peu près complet de l'Ecriture accessible à la fois aux guègues et aux tosques, et jusqu'à ces
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dernières années pour une traduction complète. Il en est allé de même, du reste, pour le Coran. Mais l'entrée des pays albanais dans le vaste mouvement de renaissance nationale qui marqua l'ensemble de l'Europe centrale et orientale est, bien évidemment, le fait qui domine la littérature albanaise du XIxe siècle. En Albanie, ce mouvement ne débuta guère que vers les années 1840 et les écrivains qui, comme dans les autres pays de la région du reste, furent le plus souvent en même temps des hommes politiques engagés, se heurtaient à une situation particulièrement défavorable: l'illettrisme était quasi général et l'enseignement dispensé par quelques rares écoles religieuses l'était en arabe, en grec ou en italien. Ce n'est qu'en 1887 que s'ouvrit, à Korça, la première école en langue albanaise, au grand dam, du reste, de l'église orthodoxe comme des autorités turques. Il est significatif qu'il ait fallu attendre 1907 pour que soit adopté, non sans difficultés, au Congrès de Monastir un alphabet commun qui fut l'alphabet latin: jusque-là, on l'a déjà remarqué, les musulmans écrivaient en caractères arabes, les catholiques en caractères latins et les orthodoxes en caractères grecs. Des alphabets particuliers avaient même été employés. Les idées nouvelles pénétrèrent donc essentiellement grâce à des revues et à des livres imprimés à l'étranger, notamment à Bucarest, et introduits plus ou moins clandestinement. Un des premiers auteurs de la RiIindja (Renaissance) est un Albanais d'Italie, Girolamo de Rada (1814-1903), qui connut la célébrité dès son premier recueil de poésies, Kënget e Milosaos (Les chants de Milosao) (1836), dont il donna par la suite plusieurs éditions, profondément remaniées ainsi que des traductions italiennes grâce auxquelles il obtint des suffrages favorables de Lamartine et de Victor Hugo. Ses oeuvres, d'inspiration patriotique, se basent sur le folklore national dont il fut l'un des premiers à recueillir les monuments: ses Rapsodie d'un poema albanese, 1866) inaugurèrent une série de publications ininterrompues depuis lors; le folklore albanais est d'ailleurs encore bien vivant. Une place à part doit être réservée à Pasco Wassa (1825-1892) qui sut, tout en défendant les intérêts de son peuple, mener de pair une carrière dans l'administration turque, qui aboutit au poste de gouverneur général du Liban, et une activité scientifique et littéraire soutenue. Il écrivit surtout en

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italien et en français mais sa poésie patriotique 0 moj Shqypni! (0 malheureuse Albanie 1), composée lors de la crise de 1878, eut un succès immédiat et durable: c'est sans doute actuellement encore le morceau littéraire plus connu en Albanie. Mais la figure de proue de la Renaissance albanaise est, sans contexte, Naïm Frashëri (1846-1900). Une partie de son oeuvre a été composée en grec et en persan; il la retraduisit partiellement par la suite mais ses oeuvres capitales sont deux recueils poétiques; on a voulu, non sans quelque exagération, voir dans le premier, Bagëti e Bujqësia (1886), les Géorgiques albanaises. Ce n'en est pas moins une oeuvre remarquable tant par le sentiment de la nature que par la force des images et la variété des rythmes. Quant à Lulet e veresë (Les fleurs de l'été), paru en 1890, c'est une suite de méditations sur les grands lieux communs, beauté, mort, amour, où il élargit, en une sorte de panthéisme, sa foi musulmane qu'il célébrera dans Qerbelaja, une de ses dernières oeuvres (1898) avec son poème épique Historia e Skënderbeut (L'histoire de Scanderbeg). Son influence fut très grand sur les poètes de la génération suivante. Anton Zako, dit Cajupi (1866-1930) et Aleks Stcwre Drenova, dit Asdreni (1872-1947) passèrent presque toute leur vie hors d'Albanie. Le premier connut la célébrité dès son premier recueil de poèmes Baba Tornorri (Père Toman), de 1902. fI composa aussi des fables inspirées très librement de La Fontaine, deux comédies assez réussies et une trélgédie fort médiocre. Asdreni, lui ne publia, au cours de sa longue vie, que trois recueils de vers, Rreze drite (Rayons de lumière, 1902), Ëndra dhe lote (Rêves et larmes, 1912) et Psallrnet e murgut (Les psaumes du moine, 1930) dont le dernier témoigne d'un pessimisme émouvant. Leurs préoccupations politiques et sociales en font des auteurs de transition entre la période de la Renaissance et Je réalisme. La période de l'entre-deux-guerres est marquée par trois poètes, originaires de Shkodra, la grande ville du Nord qui était, depuis le XIxe siècle, le principal centre intellectuel du pays. Ndre Mjedja (1886-1937), savant jésuite, est surtout l'auteur d'un mince recueH, Juvenilia (1917), qui se signale par la perfection et la variété du vers, l'emploi heureux des souvenirs classiques et l'utilisation habile du dialecte du Nord. Sa sérénité laisse apparaître un amour profond des humbles.

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Gjergj Fishta (1870-1940), franciscain, en dépit d'un archaïsme souvent forcé, a su faire passer dans Lahuta e makis (La lyre de la montagne) tout le souffle des épopées des montagnards du Nord, qu'il a du reste contribué à recueillir. Milosh Gjergj Nikolla, dit Migjeni, disparu en 1938 à 27 ans, n'a pu donner sa mesure; ses oeuvres, poésies, et aussi nouvelles, sont animées par une vigoureuse indignation contre la misère du peuple et l'égoïsme des possédants. Un autre scutarin, Ernest Koliqi, a su retracer avec couleur la vie de sa ville natale dans son recueil de poésies Gjurmat e stinve (Les traces des saisons, 1929). Hija e mûleve (L'ombre des montagnes, 1929) et Tregtar flarnujslz (L e marchand de drapeaux, 1939) contiennent des nouvelles de grande qualité. Fan Noli (1882-1965), né en Turquie, ne passa guère que cinq ans de sa vie en Albanie, pendant lesquelles il eut le temps d~ devenir chef du gouvernement,avant de terminer sa vie aux Etats-Unis comme chef de l'Eglise orthodoxe albanaise de ce pays. Musicologue, historien, il a traduit luimême en anglais une partie de ses poésies qui mêlent avec bonheur lyrisme et tendance épique. Haki Stërmilli (1895-1953), écrivain engagé, lui aussi, connut l'exil et la prison. Il reste surtout l'auteur du roman Sikur tisha djalë (Si j'étais un garçon, 1936) où il aborde le problème de la condition féminine en Albanie. Lasgush Poradeci enfin, de son vrai nom Llazar Gusho (1899-1987), a donné, lui aussi avant la guerre, l'essentiel de son oeuvre, Valla e yjeve (La ronde des étoiles, 1933) et Ylli i zemrës (L'étoile du coeur, 1937) mais, s'il se rattache par bien des traits à la Rilindja, dont il a exploité les thèmes traditionnels depuis Naïm Frashëri dans des vers d'une forme extrêmement variée, il a exercé une profonde influence sur la génération suivante. On a remarqué que les auteurs évoqués jusqu'ici sont, soit exclusivement, soit principalement des poètes. Le théâtre et le roman sont presque inexistants jusqu'à la Seconde Guerre mondiale et, aujourd'hui encore, le théâtre albanais ne compte guère, malgré quelques comédies satiriques bien venues, souvent adaptées par la suite au cinéma: Prcfekti (Le préfet) de Besim Levonja (1948), Karnavalct e Korçës (Les carnavals de Korça) de Spiro Çomora (1961) ou Zonja nga qyteti (La dame de la viUe) de Ruzhdi Pulaha (1977). En revanche, la tragédie de Loni Papa, Cuca e Maleve (Cuca, fiJle des montagnes; 1970) dont on a

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tiré un ballet et un film, semble, en dépit de son très grand succès, bien mélodramatique et verbeuse. Après 1945, la poésie reste très cultivée mais le roman et la nouvelle prennent la première place dans la production littéraire grâce, d'abord, à des auteurs dont la production avait commencé dans l'immédiat avant-guerre, comme Sterjo Spasse, (1914-1989) dont le premier roman, Pse? (Pourquoi?), paru en 1935, a vait été taxé de nihilisme. Il dépeint, avec talent, la condition de la paysannerie vers 1930 dans Ata nuk ishin vetërn (Ils n'étaient pas seuls, 1952), tandis que le cycle Rilindasit, commencé en 1974, se place au début du xxe siècle Shefqet Musaraj (1914-1990) et Dhimitër Shuteriqi (né en 1915) pubhèrent d'abord des recueils en vers. Le premier s'est voulu, ensuite, le chantre de la lutte des partisans, à

laquelle il participa activement. Dans Epopeja e Ballitk011lbëtar
(L'épopée du Front national), il ridiculise ses adversaires avec une verve cruelle dans un style inspiré des chansons populaires. Le second, historien de la littérature, philologue et folkloriste de talent, a, lui aussi, abordé la lutte anti-fasciste dans son roman Çliri11ltarët (Les libérateurs, 1952-1955), mais c'est avant tout un conteur et un nouvelliste fécond et habile. Il est évident que, depuis l'installation du régime communiste, les écrivains n'ont pu s'exprimer, sauf à ruser avec la censure, qu'en admettant que la littérature devait "satisfaire aux nouvelles exigences de la société" et que le parti avait "une fonction de direction de la création littéraire", comme l'a écrit un critique littéraire connu, Koço Bihiku. Et le parti entend "qu'ils consolident l'esprit prolétarien [et] reflètent... la lutte des classes laborieuses engagées dans l'édification du socialisme" (Iye plénum du PTA.). La réalisation de ce programme fut confiée à la Ligue des écrivains. Toutefois, la critique sut souvent ne pas considérer que la correction idéologique et, aujourd'hui, le maniement de la langue, les procédés d'exposition, le développement de J'intrigue, sont en général satisfaisants. Certains auteurs dépassent le stade du simple professionnalisme; Ali Abdihoxha, Zija Çela, Diana Çuli, Yath Koreshi, Teodor Laço, Nasi Lera, Naum Prifti, Dalan Shapplo, Dhimitër Xhuvani, d'autres encore. Neshat Tozaj, né en 1943, a débuté en 1972 par un recueil de nouvelles, Hapa të 11latur(Les pas mesurés). Il cultive deux genres assez peu pratiqués en Albanie, le roman d'espion-

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nage et le roman policier, dont l'un, traduit presque aussitôt en français, Les couteaux, fit grand bruit lors de sa parution, en 1990, sans s'interdire des oeuvres de caractère plus général, comme Midis nesh (Entre nous, 1986). Kiço Blushi a produit des poèmes, des scénarios et quatre romans dont le meilleur est Më shiko në sy (Regarde-moi dans les yeux), chronique de la solitude qui s'abat sur un haut fonctionnaire dès le lendemain de sa mise à la retraite (1990). Besnik Mustafaj (né en 1958), après des recueils de poésies et des contes pour enfants, a publié (1989) un excellent recueil de nouvelles, aussitôt traduit en français, L'été sans retour. Le nouveau, notamment, est composé en travellings successifs avec beaucoup de maîtrise. Ses romans, également traduits en français, en font un auteur de poids. En poésie, Llazar Siliqi, né en 1924, artiste du vers libre, fait preuve d'un lyrisme vigoureux; Prishtina (1949) est sans doute la pièce la plus connue d'une oeuvre dont un bon choix a paru en 1966. On peut ranger, à côté de lui, Fatos Arapi, né en 1930, avec Drejt slzekujve (Tout droit vers les siècles), Shkojmë ! (Allons !), etc., et Fatmir Gjata (né en 1922) qui est également un nouvelliste et un romancier de talent (Këneta, Le marais, 1958). Parmi les plus jeunes, on peut citer Xhevaïr Spahiu, né en 1945, Hamit Aliu (1954), ainsi que deux poétesses Natasha Lako (1948-) et Juliana Yorganxhi (1946-). Quasi muette depuis le début du siècle, la communauté albanaise d'Italie, bien vivante cependant, cultive surtout la linguistique et le folklore. On notera toutefois quelques poètes, comme V orea Ujko, de son vrai nom Domenico Bellizi, né en 1918, ou Carmelo Candreva (1932-1982). En Yougoslavie, les auteurs albanais n'ont pu, jusqu'en 1945, s'exprimer qu'en serbo-croate. Ce fut le cas d'Hivzi Sulejmani (1912-1972), auteur, par la suite, de la chronique romancée Njerzit (Les gens, 1966) et du roman Fënzijt e lu mit tim (Les enfants de ma rivière). Ce fut aussi le cas d'Hasan Mekuli (né en 1916), poète de talent avec Për ty (Pour toi) dont plusieurs éditions se succédèrent depuis 1954, mais aussi traducteur de Njegos~ d'Andrié, de Maïakovski, et. surtout, critique comme son frère, et théoricien de la littérature de la Yougoslavie nouvelle. D'autres noms viennent sous la plume, comme ceux d'Adem Shkreli, né en 1938, qui connut le succès dès l'âge de 22 ans avec son roman Karvani i bardhë (La caravane blanche), d'Anton

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Pashku, né en 1938, dont l'oeuvre est particulièrement variée, ou des poètes, Ali Podrimja (1938) ou Azem Shkreli (1942). L'admiration qu'Adem Demaçi, né en 1936, a mérité pour sa courageuse conduite dans les prisons communistes ne doit pas faire oublier la vigueur d'un talent évident dès la parution, en 1958, du roman Gjarpinjtë e gjakut (Les serpents de la vengeance). Rexhep Qosja, enfin, né, lui aussi en 1936, est probablement, avec Demaçi, l'auteur le plus connu du Kosovo. C'est avant tout un spécialiste de l'histoire de la littérature albanaise et de littérature comparée, mais il a donné de nombreux essais, quelques poèmes, des nouvelles et, surtout, un roman Vdekja më vjen prej syve të tillë (La mort me vient de ces yeux-là), paru en 1974. Cette oeuvre forte et sombre, d'une forme très moderne, est une méditation sur l'incommunicabilité entre les êtres humains. C'est une des oeuvres maîtresses de la littérature albanaise, comparable à celles des deux grands auteurs auxquels nous arrivons maintenant, lsmaïl Kadaré et Dritëro Agolli. Le premier est indiscutablement plus connu à l'étranger, ses oeuvres ayant presque toutes été traduites en plusieurs langues. Né en 1936, il attira l'attention dans son pays dès la publication de ses premiers vers, en 1954. C'est un excellent poète, doué d'un lyrisme puissant, d'un sens aigu de l'image et du symbole, comme en témoigne le copieux choix qui en a été publié à Paris en 1989. Mais c'est comme prosateur qu'il a atteint la renommée internationale grâce à la traduction française, en 1970, de son premier roman Le général de l'armée morte, paru en 1962, qui avait obtenu, d'emblée, un très grand succès dans son pays. De nombreux autres suivirent, qui ont toujours pour cadre l'histoire de son pays, du Moyen Age (Le pont aux trois arches, 1981) à la rupture avec la Chine (Le Concert, 1989)' mais qui la transcendent par un aller et retour constant entre l'histoire et le mythe et en dégagent, par un usage raffiné du symbole, la valeur universelle. On citera également Avril brisé (1985), Chronique de la ville de pierre (1985) qui reprend, selon un procédé qui lui est familier, de nombreux éléments de la nouvelle - titre du recueil La ville du Sud, traduit la même année, Qui a ramené Doruntine ? (1986), ainsi que deux autres recueils de nouvelles, Invitation à un concert officiel... (1985) et L'année noire... (1986). En dernier lieu, sa rupture avec le régime (octobre 1990) lui a permis de témoigner des

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souffrances intérieures qui sont le lot, sous la chape de plomb de la dictature, de tout écrivain, de tout penseur, même choyé par le pouvoir. C'est là le thème profond de son ouvrage, L'invitation à l'atelier de l'écrivain, suivi du Poids de la Croix (1991). Kadaré a du reste également composé des essais à travers lesquels transparaît sa philosophie, qu'il s'agisse d'Eschyle ou l'éternel perdant (1988), ou de l'importante étude qu'il a mis en tête d'une récente traduction de Migjeni sous le titre L'irruption de Migjeni dans la littérature albanaise (1990). Il n'abandonne pas pour autant les romans qui se succèdent jusqu'à Spiritus (1996), "roman avec chaos, révélation, vertiges" Dritëro Agolli, né en 1931, est généralement considéré comme le meilleur poète albanais actuel. Son premier recueil Né rrugë dola (J'ai pris la route, 1958), connut un succès immédiat. Plusieurs autres suivirent jusqu'en 1985. Chantre de la terre albanaise, dont il est resté très proche, excellent technicien de l'écriture, c'est un lyrique dont les élans n'empêchent pas une clairvoyance à la fois ironique et désespérée, qualités qui se retrouvent dans ses autres oeuvres. Journaliste de talent on lui doit plusieurs recueils de nouvelles, des scénarios et cinq romans, dont les principaux sont Komisari Memo (Le commissaire Memo, 1969), évocation de la guerre de libération mais avant tout livre sur la mémoire, la mort, l'amitié et, surtout, Shkëlqimi dhe rënia e shokut Zylo (1973), récemment traduit sous le titre Grandeur et décadence du camarade Zylo, critique aussi féroce que spirituelle de la bureaucratie et, à travers celle-ci, du totalitarisme. Ce franc-parler, qui fut à l'époque mal accepté par certains dirigeants, se retrouve dans son recueil de critiques Arti dhe koha (L'éut et le temps) paru en 1980. Son récent roman (1991) Oështaku (L'avorton), poignante chronique de la solitude et de l'incompréhension, est un oeuvre de grande classe. L'Albanie, petit pays sans grandes ressources, entre très tardivement, par suite des circonstances historiques, dans le champ de la civilisation occidentale à laquelle elle a toujours voulu se rattacher, quoiqu'en aient pu dire certains. Elle n'en possède pas moins une Httérature contemporaine de valeur. Le carcan du réalisme socialiste, déjà mis à mal par les efforts courageux de quelques-uns, vient se briser sous nos yeux; il n'avait pu empêcher l'éclosion d'oeuvres de qualité. Sans doute les écrivains albanais s'inspirent-ils souvent du passé national mais ils ont su, du moins les meilleurs d'entre eux, ne pas se

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borner à un régionalisme étroit et aller à l'universel, que ce soit par le lyrisme ou par la décision; il Y a encore beaucoup à attendre d'eux et la relève s'annonce de qualité. Bibliographie La copieuse Anthologie de la prose albanaise présentée par A. Zotos comporte, du même, une excellente introduction (Paris, Fayard, 1984, 554 p.), tandis que le bref ouvrage de Michel Métais, Ismaïl Kadaré et la nouvelle poésie albanaise, avec une préface d'Alain Bosquet (Paris, Oswald, 1973, 183 p.) est suggestif. Ismaïl Kadaré est le seul auteur albanais dont presque toutes les oeuvres ont été traduites en français. Pour une approche bibliographique, voir Ch. Gut, "Conscience nationale et conscience européenne dans l'œuvre de Kadaré", dans les Actes du colloque de l'INALCO, Convergences européennes, Paris, 1993, p. 247-259.

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Bruno Drw~ski

LA LITTÉRATURE

BIÉLORUSSIENNE

Le territoire biélorussien connut une vie littéraire riche à l'époque de la Ruthénie de Kiev. Ces écrits abordaient en général des thèmes religieux ou historiques. La plupart d'entre eux ont cependant disparu au cours des siècles, beaucoup lors de l'incendie des archives de Polotsk en 1579, ce qui rend difficile d'établir le moment où se constitua une tradition littéraire autonome par rapport à celle des autres littératures rUSSlennes. Les premières manifestations écrites d'une originalité biélorussienne au sein de la vieille langue ruthène apparaissent au XIIIe siècle dans les manuscrits originaires de Polotsk, Smolensk et Vitebsk. L'incorporation des terres biélorussiennes au Grand-duché de Lituanie, au cours du XIIIe siècle, permit l'essor de la littérature biélorussienne. Issus d'un peuple païen ne possédant pas encore de langue écrite, les princes lituaniens firent appel aux dignitaires et aux ecclésiastiques ruthènes pour former leur chancellerie et gérer leur Etat. Tout naturellement, le vieux biélorussien qui était parlé sur les territoires jouxtant la Lituanie pajenne devint la langue de l'administration et des élites de l'Etat lituanien. Le vieux biélorussien garda cette position même lorsque l'on commença à écrire la langue lituanienne, à partir du XVIe siècle, au moment de la Réforme. Au XVIe siècle apparut une différenciation croissante entre les dialectes populaires parlés en Biélorussie et la langue 29

administrative et littéraire utilisée par les élites. Cette langue subit l'influence grandissante du slavon et du polonais et devint peu à peu archaïque et artificielle. Les élites eurent de plus en plus tendance à préférer le polonais si bien qu'en 1696 le vieux biélorussien littéraire devenu un parler mort perdit son statut officiel au profit du seul polonais. Le biélorussien ne subsista sous différentes formes dialectales, que comme une langue orale utilisée par le peuple, les domestiques et une partie de la noblesse. A partir du XIxe siècle, l'attrait exercé par le polonais fut concurrencé par celui du russe employé par l'administration tsariste et le clergé orthodoxe. A la fin du XIxe siècle, certains écrivains reconstituèrent une langue littéraire biélorussienne forgée à partir des dialectes populaires de la région de Minsk. C'est cette langue qui devint en 1921, aux côtés du polonais, du russe et du yiddish la langue officielle de la Biélorussie soviétique. Après une brève renaissance dans les années 20, le biélorussien se heurta de nouveau à la position de la langue russe qui bénéficia, après 1929, de l'appui quasi exclusif des autorités soviétiques. Jusqu'au XVIIe siècle, un nombre grandissant de chroniques, mémoires, publications religieuses polémiques, documents juridiques ou administratifs furent écrits en vieux biélorussien. Les prêches du moine Kiril Turovski furent, au XIIe siècle, les premiers écrits importants conservés et originaires des territoires biélorussiens. En 1468, Casimir Jagellon, "roi de Pologne et grand-duc de Lituanie et de Russie", fit publier le Sudiebnik Kazimira. Ce fut le premier codex juridique lituanien. Il fut complété, en 1529, par les Statuts lituaniens qui constituent une des œuvres fondamentales pour l'étude des débuts de la littérature juridique en Biélorussie et en Lituanie. Au début du XVIe siècle, Francisk Skorina, un imprimeur converti au catholicisme, né à Potolsk et influencé par le hussitisme, joua un rôle considérable dans le développement de la langue biélorussienne. On lui doit en particulier la première bible éditée en langue biélorussienne et datant de 1517. D'autres écrivains et imprimeurs jouèrent, au XVIe siècle, un rôle considérable dans le développement d'une vie littéraire en langue biélorussienne. Beaucoup de magnats installèrent dans leurs domaines des imprimeries d'où rayonna la culture de la Renaissance. Szymon Budny, un noble polonais calviniste converti à l'antitrinitarisme vint s'établir sur les terres 30

biélorussiennes. Il écrivit de nombreux textes théologiques. Vasil Ciaplinski écrivit aussi des ouvrages religieux protestants. Maciej Stryjkovski écrivit une Chronique et Théodore Jevlacevski, un noble calviniste entretenant des rapports avec des dignitaires antitrinitariens, catholiques ou orthodoxes écrivit ses Mémoires qui constituent un témoignage inestimable sur le vie et l'esprit d'ouverture qui régnait à cette époque dans cette partie de l'Europe. Au début du XVIIe siècle, l'essor de la langue polonaise au sein des milieux lettrés de Lituanie fut si puissant que le nombre de textes publiés en biélorussien diminua fortement. Le vieux biélorussien continua, un temps encore, à être utilisé dans la rédaction des textes officiels lituaniens. De plus en plus souvent toutefois, seule l'introduction était rédigée dans un vieux biélorussien fortement mêlé de polonismes tandis que le reste du texte figurait en polonais. La vieille littérature biélorussienne s'éteignit alors presque complètement. Seuls certains ecclésiastiques orthodoxes écrivaient encore des textes en langue biélorussienne. Au sein du peuple continua à vivre une littérature orale qui empruntait certains de ses motifs au passé slave ou ruthène et à la dure réalité du monde paysan de l'époque. Au XVIIIe siècle, les parlers biélorussiens apparaissaient, en général, aux yeux des couches lettrées et possédantes polonisées comme une langue à la fois plaisante et un peu ridicule, nécessaire uniquement dans les contacts avec le peuple. Quelques écrivains eurent alors l'idée de composer dans cette langue des textes satiriques décrivant, dans un cadre travestissant l'antiquité, la vie du monde rural biélorussien. Parmi ces ouvrages, citons l'Énéide à rebours parue à la fin du XVIIIe siècle et recomposée à partir d'une œuvre ukrainienne ainsi que Tarass sur le Parnasse qui parut au milieu du XIxe siècle. Ce genre de littérature contribua, malgré son caractère souvent paternaliste à l'égard du peuple, à éveiller au sein des milieux nobles habitant dans les campagnes un sentiment d'attachement à l'égard du parler biélorussien. La plupart des auteurs originaires de Biélorussie écrivaient cependant alors leurs œuvres en langue polonaise même lorsqu'ils s'inspiraient des motifs populaires locaux. Le choc provoqué par les partages de la Pologne et l'influence des idées des Lumières poussèrent, à la fin du XVIIIe siècle, une partie des élites nobles à s'intéresser au peuple et 31

aux traditions locales. Des jeunes nobles commencèrent, au XIxe siècle, à éprouver un intérêt pour le folklore, les traditions locales, la musique populaire et la littérature orale paysanne. Plusieurs œuvres littéraires polonaises empruntèrent leurs thèmes aux traditions populaires biélorussiennes. Certaines de ces œuvres "régionalistes" connurent un tel succès qu'elles passèrent dans la littérature orale biélorussienne. Peu à peu, des écrivains passèrent d'une littérature en langue polonaise et à motif populaire biélorussien à la création d'ouvrages en langue biélorussienne. Parmi les œuvres de ces écrivains bilingues parues au milieu du XIxe siècle, citons Le noble de Zavalnia ou la Biélorussie dans les récits fantastiques de Jan Barszczewski, Les chansons communales rassemblées en Russie lituanienne de Téodor Narbutt, les œuvres poétiques des trois frères Grzymaltowski, le recueil de poèmes de Julian Laskowski Le bandouriste biélorussien, les chansons de Wladyslaw Syrokomla, chantées au sein du peuple et de la noblesse, les ouvrages de Jan Czeczot et de Wincenty Korotynski. Wincenty Dunin-Marcinkiewicz (1807-1884) fut l'auteur biéloruthénisant le plus important de la première moitié du XIxe siècle. Il composa plusieurs œuvres en biélorussien et en polonais, écrivit de nombreux poèmes et traduisit également en biélorussien plusieurs œuvres littéraires polonaises. Il décrivit avec sarcasme la vie des élites possédantes et emprunta ses thèmes au folklore populaire. A partir de 1859, la censure tsariste interdit la publication d'œuvres littéraires en langue biélorussienne, ce qui explique pourquoi une partie des textes de cet auteur ne fut publiée qu'après sa mort. Cette première vague littéraire propagea dans l'ensemble une vision romantique et paternaliste de la réalité sociale de l'époque. Dans ces œuvres, le bon seigneur et le paysan, honnête et respectueux, étaient les figures centrales. La rivalité existant à l'époque entre les élites polonaises et l'administration russe qui cherchaient toutes deux à contrôler la paysannerie, favorisa la publication d'ouvrages en langue biélorussienne. Une littérature politique destinée au peuple naquit. Les milieux patriotiques polonais, en particulier les démocrates, éditèrent clandestinement une série de brochures, pamphlets, recueils de chants et même un journal, Hutorka, dénonçant la politique du gouvernement russe. Le clergé 32

catholique polonais fit éditer aussi des ouvrages en biélorussien. En 1862, il fit publier un livre de lecture destiné aux enfants catholiques biéloruthénophones. L'administration tsariste réagit à ces influences polonaises en éditant en langue biélorussienne des textes dénonçant la noblesse et le clergé catholique polonisé. Une intelligentsia d'origine paysanne et orthodoxe commença à émerger à la même époque. Ce milieu était en général fortement russifié mais se sentait très proche du peuple. Plusieurs intellectuels publièrent en langue russe des études ethnographiques sur la Biélorussie, d'autres commencèrent à écrire des ouvrages en langue "populaire". L'éveil d'une véritable vie littéraire biélorussienne fut gêné par le très fort taux d'analphabétisme, par la politique répressive de l'administration tsariste et par l'absence de structure religieuse nationale. Après l'insurrection polonaise de 1863, l'emploi de lettres latines pour l'enseignement destiné aux paysans catholiques biéloruthénophones fut interdit, puis l'usage même de la langue biélorussienne, considérée par l'administration du tsar comme un patois russe, fut lui aussi banni. Le polonais devint la seule langue tolérée pour l'éducation religieuse des catholiques tandis que le russe était obligatoire pour tout autre enseignement ainsi que pour l'éducation religieuse des orthodoxes. C'est à l'étranger que certaines œuvres en langue biélorussienne purent être publiées. D'autres, comme celles des poètes démocrates Janka LuCina et Adam Guhyrovic, ne furent publiées qu'après 1917. Adam Guhyrovic fut arrêté par la police tsariste et mourut à l'âge de 25 ans à la forteresse Pierre et Paul de Saint-Pétersbourg. En dépit des conditions difficiles, l'intérêt pour la langue biélorussienne ne disparut pas. La jeunesse étudiante originaire de Biélorussie, polonisée ou russifiée, éprouva une attirance grandissante pour la langue et les traditions du peuple de Biélorussie. Plusieurs enseignants, prêtres, popes ou militants des courants radicaux se lancèrent dans des activités d'éducation populaire. Ils diffusèrent au sein du peuple des poèmes, des chants, des brochures, etc. Parmi les auteurs les plus connus, citons Francisk Bohuszewicz qui décrivit dans ses écrits le sort du peuple opprimé dans sa vie nationale et sociale. La richesse de la culture populaire biélorussienne, qui avait beaucoup mieux su 33

conserver que celle des autres peuples slaves, un grand nombre de motifs païens, exerça une fascination profonde sur la culture polonaise. Beaucoup d'œuvres littéraires polonaises, parmi lesquelles celles du grand écrivain Adam Mickiewicz, sont imprégnées du folklore populaire biélorussien. Des compositeurs polonais, comme Moniuszko et Kadowicz, furent eux aussi très influencés par les chants et la musique populaire biélorussiennes. Vers la fin du XIXe siècle, on assista à la diffusion clandestine de calendriers populaires, de brochures politiques, de livres de lecture, de recueils de poésie, d'ouvrages agricoles ou ethnographiques, de recueils de chants, de petites pièces de théâtre, de traductions d'œuvres du vieux biélorussien, du polonais, du russe, etc. Leur nombre était encore très faible. La véritable littérature biélorussienne ne naquit qu'avec l'émergence, au début du xxe siècle, de plusieurs écrivains de talent. Aloïse Paskievic (1876-1916) créa une poésie populaire et dynamique. Jakub Kolas (1882-1956), de son vrai nom Constantin Mickiewicz, instituteur d'origine paysanne, réussit par sa poésie, à décrire la tristesse et l'amour de la nature d'une paysannerie soumise à des siècles de servage et d'oppression. Janka Kupala (1882-1942), de son vrai nom Jan Lucewicz, était lui aussi d'origine paysanne. Il parvint à créer une poésie dynamique d'où émanait la confiance dans un avenir radieux pour une paysannerie allant se libérer de ses chaînes. Il commença à écrire en polonais puis passa au biélorussien. Maxime Bogdanovic (1891-1917), écrivain, journaliste et critique littéraire, participa aussi de façon importante à la vie littéraire biélorussienne. Après la révolution de 1905, deux revues biélorussiennes purent naître: Nasza DaIa, parue en 1906, puis Nasza Niwa, qui parut de 1907 à 1915. Elles jouèrent un rôle fondamental dans la cristallisation d'une conscience sociale, politique, culturelle et nationale en Biélorussie. Elles furent publiées au début en deux versions, l'une en alphabet latin, l'autre en alphabet cyrilliquel. Plusieurs petites maisons
1 La langue biélorussienne s'est d'abord écrite en alphabet cyrillique, puis au XIXe siècle en alphabet latin dans sa variante polonaise et ensuite dans une variante inspirée du tchèque. Aujourd'hui, on emploie l'alphabet cyrillique. Le nom des auteurs biélorussiens en alphabet latin s'écrit dans la verSlOn polonaise ou tchèque selon la forme utilisée par l'auteur. 34

d'édition biélorussiennes naquirent aussi à cette époque à Minsk, Saint-Pétersbourg et Vilna. Depuis 1917, la littérature biélorussienne a connu un développement plus soutenu, même si la pression de la langue russe et parfois du polonais, a contribué à diminuer son impact auprès des masses. Après la première guerre mondiale, la révolution d'octobre et la guerre polono-soviétique, la Biélorussie fut divisée en deux parties, l'une soviétique, l'autre polonaise. En Biélorussie soviétique naquit en 1923 l'association littéraire Zagajnik qui regroupa environ 500 auteurs biélorussiens. La vie littéraire connut un grand essor auquel participèrent, en particulier, Jakub Kolas et Janka Kupala. De nouveaux auteurs émergèrent aussi parmi lesquels on peut citer Mikhail Klimkovic ou F. Sinkler. Dans les années 30, la mainmise de la bureaucratie stalinienne força les écrivains à s'aligner sur les canons du "réalisme socialiste", ce qui contribua souvent à assécher la vie littéraire, d'autant plus que les pouvoirs recommencèrent à favoriser le renforcement des positions de la langue russe aux dépens des langues nationales. Au cours de cette période, de nombreux écrivains biélorussiens qui avait émergé dans les années 20 et qui étaient attachés à une vision du socialisme devant permettre l'essor de la culture biélorussienne, furent arrêtés et exécutés. D'autres, profitant de l'évolution du niveau culturel des masses, purent poursuivre leurs activités littéraires, malgré le carcan qui les enserrait souvent. En Biélorussie polonaise, la vie culturelle biélorussienne se heurta à la méfiance des élites possédantes et des pouvoirs, au manque de moyens matériels et à la faiblesse numérique d'un public biélorussien dont la majorité n'avait pas la possibilité d'accéder à la culture moderne. Les rares écrivains s'engagèrent souvent dans la lutte politique et les activités journalistiquesl. On estime que, dans le courant des années trente, environ 80% des jeunes écrivains biélorussiens qui avaient commencé à émerger pendant la décennie 1920-1929 furent
1 Citons en particulier le nom de Bronislaw Taraszkiewicz, auteur d'une grammaire biélorussienne et traducteur. Au départ plutôt polonophile, il fut amené à rejoindre le parti communiste. Arrête, il fut expulsé en URSS où il fut exécuté en 1937. 35

arrêtés et, pour la plupart, exécutés. Ne survécurent à cette vague de répressions que les écrivains trop connus pour pouvoir disparaître subrepticement. Ils durent, toutefois, manifester systématiquement leur soumission aux ordres du pouvoir stalinien Au cours de la Seconde Guerre mondiale, les occupants nazis ravagèrent le pays et détruisirent toute vie culturelle autonome. Après la guerre, la Biélorussie fut entièrement rattachée à l'URSS. Une nouvelle vie littéraire naquit. Elle emprunta souvent ses thèmes à la période de la guerre et de la lutte contre l'occupant. Peu à peu, de nouveaux courants littéraires se manifestèrent. Parmi les nombreux écrivains biélorussiens contemporains, citons Petrus Brovka, Vassil Bykau, Kondrat Krapiva, Andreï Makaenok, Ivan Melej, Pimen Pancenko, Maxime Tank, K. Corny. Ils purent profiter de l'existence d'un vaste public cultivé en Biélorussie mais aussi dans toute l'URSS. Beaucoup de leurs œuvres furent traduites en russe. Parfois ils préférèrent utiliser directement la langue russe. Ce phénomène contribua à favoriser la russification d'une partie de la société et des élites. Langue longtemps traitée avec condescendance par les milieux lettrés polonisés ou russifiés, le biélorussien a souvent été considéré par la paysannerie comme un frein à son ascension sociale, ce qui favorisa la polonisation puis la russification des masses, des nouvelles élites et des populations urbanisées. La frustration ressentie devant cette perte d'identité a cependant provoqué l'éveil d'un sentiment national biélorussien dans les milieux les plus conscients de cette situation. Ce processus s'est poursuivi si bien .qu'aujourd'hui, alors que les couches populaires des villes sont largement russifiées, la langue biélorussienne apparaît moins comme "un patois paysan rétrograde" que comme une langue connue et parlée au sein des élites. Ce retournement de l'histoire, légitimé par l'existence d'une entité politique biélorussienne depuis 1921, permit d'enraciner le sentiment d'identité même au sein des populations russifiées. Progressivement, un sentiment national nouveau se cristallisa, d'abord au sein des milieux littéraires. Il se manifesta par un attachement grandissant à l'égard de la langue nationale. Les milieux littéraires jouèrent un rôle fondamental dans l'éveil d'une nouvelle conscience sociale et nationale en Biélorussie. 36

Citons

en particulier

le rôle d'un

texte publié

l'étranger par Aleg Bembel, La langue maternelle

en 1985 à et le progrès

moral ou éthique. Depuis cette période, on assiste en Biélorussie à un intérêt grandissant pour les œuvres permettant de redécouvrir et parfois d'idéaliser le passé lointain jusque là effacé par ceux qui se firent les chantres d'une modernisation à marche forcée.

Bibliographie Au pays des poètes. Anthologie de la poésie biélorusse, Nîmes, 1982. Vasil Bykau, "La parole et le pouvoir", La NouvelleAlternative, 1996/44. Eugène Smorscek, Historique et état actuel de la bibliographie biélorussienne, Université libre de Bruxelles, 1966. Virginie Symaniec, A. Goujon, Parcours bielorussien. Langue et culture, L'Harmattan, 1997.

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Janine Lasié

LITTÉRATURE

DE BOSNIE

- HERZÉGOVINE

Longtemps les littératures croate et serbe ont accaparé les écrivains de Bosnie-Herzégovine et se sont approprié leurs oeuvres. Ainsi l'écrivain Antun Branko Simié, né à Drinovci (Herzégovine) mais mort à Zagreb, figure en Croatie dans toutes les anthologies, dans toutes les histoires de la littérature, dans tous les manuels scolaires, comme l'un des plus grands poètes de la littérature croate, celui qui a ouvert une troisième voie entre le symbolisme de Matos et de Wiesner (écrivains croates) et l'expressionnisme échevelé de Kr1eza (croate également), celui qui a mis en vers libre les thèmes obsessionnels issus de la révolution métaphysique de la fin du XIXe siècJe. De même Mesa Selimovié, né à Tuzla, dans cette Bosnie où il a passé une grande partie de sa vie avant de s'installer à Belgrade, est considéré en Serbie comme l'un des plus grands romanciers de la littérature serbe, notamment avec le roman DerviS i s1I1rt(Le Derviche et la Mort, 1966), où le destin tulmutueux des populations de Bosnie est saisi par le biais de concepts islamiques et d'une vision du monde plus orientale qu'occidentale. A la différence d'Andrié, qui a le regard d'un témoin, Mesa Selimovié est l'actant de ce qu'il écrit et exprime dans un roman par ailleurs d'une facture très moderne, pluridimensionnelle. Le cas d'Andrié est, quant à lui, significatif de la complexité du paysage littéraire de BosnieHerzégovine: ce catholique né à Dolac, près de Travnik 39

(Bosnie), élevé chez les Franciscains, a d'abord été un écrivain croate, publiant des poésies dans l'anthologie de Hrvatska mlada lirika (Nouvelle poésie croate, 1914), avant de devenir diplomate yougoslave (de 1921 à 1941), puis écrivain serbe à Belgrade où il mourut en 1975. En outre, on peut dire que les écrivains appartenant à la communauté musulmane de BosnieHerzégovine, érigée au rang de nationalité en 1971, (tel est le cas, entre autres de Mesa Selimovié), se sont de tout temps distingués par une différence, une originalité tenant moins à la langue (celle des Serbes, ou bien des Croates) qu'à des préoccupations et une mémoire historique singulières: on se souvient que les Musulmans de Bosnie-Herzégovine sont les descendants des populations slaves islamisées sous l'occupation ottomane. Leur littérature était, dès le XIxe siècle, riche de tout l'appareil des littératures modernes: revues et publications, sociétés littéraires, échanges et contacts avec l'extérieur. Mais jusqu'à une époque récente, cet essor était passé sous silence par les autres littératures de l'ex-Yougoslavie. C'est ainsi que l'on vient d'y découvrir Legenda Ali Pasi (La légende d'Ali Pas a) d'Enver, romancier et poète. Publié pendant la Deuxième Guerre mondiale, ce roman est considéré aujourd'hui comme le chef-d'oeuvre de la littérature musulmane. Aujourd'hui se constitue une entité, encore niée par quelques-uns, mais qui apparaît bel et bien comme une littérature bosniaque-herzégovienne authentique, littérature d'autant plus rkhe, et d'autant plus prometteuse, qu'elle reste d'une complexité et, partant, d'une diversité sans égales. Puisant aux sources de la tradition et de l'histoire croate, serbe, musulmane et juive, et ouverts à toutes les influences occidentales et orientales, contraints à l'érudition par leur statut socio-historique et pratiquant la tolérance comme une vertu cardinale, les écrivains de Bosnie-Herzégovine ne connaissent pas une identité mais plusieurs. Citons le cas, tout à fait significatif, de Muhamed Nezirovié, de nationalité musulmane, spécialiste de judéo-espagnol et qui poursuit des recherches sur la communauté séfarade de Sarajavo, tout en enseignant à l'université la littérature française médiévale. Quant aux Croates et aux Serbes, ils vivent une double appartenance à leur communauté et à la communauté extra-territoriale à laquelle les rattachent la langue, l'histoire, la tradition, les liens familiaux et une volonté de ne pas rompre ces liens. 40

L'apport de la Bosnie-Herzégovine aux littératures européennes est très original et l'on en déplore d'autant plus que les rapports entre les deux soient fondés, comme c'est d'ailleurs le cas pour les littératures croate et serbe, sur la dissymétrie des échanges. Si les littératures européennes ignorent la littérature de Bosnie-Herzégovine., cette dernière n'ignore pas et n'a jamais ignoré les littératures européennes. Un homme comme Midhat Begié (1911-1980), de nationalité musulmane, critique, essayiste, historien de la littérature, docteur ès lettres de l'Université de Lyon, où il a enseigné de 1951 à 1953, avant d'enseigner à la Sorbonne de 1966 à 1969, a consacré sa vie à l'analyse du processus d'européanisation des littératures de l'ex-Yougoslavie et des influences occidentales qui ont marqué les oeuvres de Matos ou de DllÔé. 11a publié des essais sur Mauriac, Malraux, Baudelaire, Gide, suivant de très près, au jour le jour, l'évolution des genres dans la littérature française, mais aussi dans les autres littératures européennes. Parmi bien d'autres - et dans un tout autre genre - citons le poète Hussein Tahmiséié, également musulman, qui s'attache à briser l'ordonnance du discours poétique traditionnel. De toute évidence, il reprend à son compte les expériences et les tentatives du surréalisme, tout en s'inspirant de la poétique tumultueuse du poète serbe Rastko Petrovié (né à Belgrade en 1893, mort à Washington en 1949), qui, selon ses propres dires, écrivait comme on respire, comme on vit, comme on rêve. Néanmoins, Tahmiséié est l'auteur de Sarajevske hronike (Chroniques de Sarajevo). qui ne doivent qu'à la logique, à l'analyse, à la réflexion rationnelle. Bien différent est par exemple le poète Andelko Vuletié (né à Trebimlja, Herzégovine, en 1933), obsédé par des préoccupations métaphysiques, et qui met en vers les problèmes du bien et du mal, de l'être et du non-être, du réel opposé au rêve Les Bogomiles, les juifs séfarades, et leur passé espagnol, les Musulmans, et leur passé ottoman, sont très présents, bien entendu, dans la littérature de Bosnie-Herzégovine. Mais il faut bien souligner que les auteurs des oeuvres qui leur sont consacrées, tout attachés qu'ils soient aux traditions séculaires, restent toujours des témoins attentifs aux problèmes de l'aprèsguerre immédiate, se distinguant par la minutie d'une analyse psychologique qui atteindra son apogée dans Le Derviche et la mort. L'action du roman se situe en Bosnie au XVIIe siècle. Mais 41

les déchirements d'Ahmed Nurudin, le protagoniste, qui fait l'amère expérience du fanatisme religieux, de l'injustice, de la haine, de la violence et de la mort, ces déchirements sont de tous les temps et de tous les lieux. Là les héros se nomment Ahmed, Hasan, Mula-Jusuf. Là les seize chapitres qui composent le roman s'ouvrent sur une sourate du Coran, avec l'invocation: Bisrnilahir-rahrnanir-rahinr (Au nom d'Allah le très bon, le très Miséricordieux). Il n'en reste pas moins que la facture très moderne - pour ne pas dire avant-gardiste - du roman, contribue à permettre une lecture hors du temps et du lieu, qui développe l'idée universelle de l'abomination de tous les dogmatismes, de tous les fanatismes, dans une langue qui semble parfois un but en soi, riche en métaphores coraniques, en néologismes, en emprunts aux parlers populaires. On peut rapprocher - pour la thématique seulement - ce roman de certaines oeuvres d'Andrié. Par exemple, Prokleta avlija (La cour maudite). Lieu de l'action: l'univers carcéral d'Istanbul, sous l'empire ottoman. L'oeuvre est un plaidoyer pour la tolérance, une diatribe tranquille contre tous les pouvoirs, religieux et politiques, qui s'accompagne d'une immense pitié pour les hommes injustement privés de liberté. Peut-on opposer à l'universalisme d~ Mesa Selimovié et d'Ivo Andrié l'oeuvre d'écrivains comme Camil Sijarié ou Mak Dizdar ? Plutôt que de particularisme, il serait juste de parler à leur propos de singularité. Le premier fait entrer le Sandzak dans la littératùre de Bosnie-Herzégovine. Cette petite région peu connue, à cheval sur la Serbie et le Monténégro, peuplée pour une part de Serbes, et pour une part de Musulmans, s'anime sous les yeux du lecteur en un tableau sans complaisance, avec son folklore, ses légendes populaires, ses devinettes, ses almanachs, les appétits et les passions primitives de ses habitants, qui semblent sortir de temps révolus. Mak Dizdar, pour sa part, donne naissance à une oeuvre poétique unique en son genre, fondée sur l'univers suggér(par les steéak (stèles funéraires) des Bogomiles du Moyen Age, leur langue, leurs symboles, la charge de drame et de mystère dont ils sont entourés. Là, l'évocation du passé est d'autant plus saisissante qu'elle est le fait non seulement d'un écrivain rompu aux techniques de la versification, mais d'un érudit et d'un chercheur infatigable. On compare souvent Kamemi spavac (Le dormeur de pierre, 1966) aux Ballades de 42

Petrica kerempuh, de Miroslav Krleza, qui chantent elles aussi ce que l'on appelle "la troisième composante" : celle qui entend ne rien devoir ni à Rome ni à Byzance et se veut libérée de l'Est comme de l'Ouest. Faut-il songer à des "temps révolus" en lisant les poèmes d'Izet Sarajlié, qui développent une sensibilité délicieusement surannée, une sorte de petite musique de chambre, toute de tendresse, d'intimité en demi-teintes, sur un sujet pourtant éminemment tragique, l'assassinat du frère aîné du poète par les fascistes italiens, en 1942 ? Et faut-il penser à la "poésie orientale" à propos d'Amza Humo et du lyrisme de ses poésies amoureuses? Mais là le théâtre de l'amour, dans les poèmes comme dans les oeuvres en prose, c'est cette Herzégovine rocailleuse, sèche et rude, tantôt implacable, tantôt au contraire toute baignée de douceur méditerranéenne. Le contemporain immédiat, le social et surtout la morale du social ne sont cependant point absents de cette oeuvre, où au contraire, après la Deuxième guerre mondiale, ils prennent une place grandissante, sous forme de chroniques. La contribution des écrivains de Bosnie-Herzégovine au thème de !a Deuxième Guerre mondiale n'est pas mince. Rodoljub Colakovié (1900-1983), qui se considérait comme serbe, fut l'un des organisateurs, aux côtés de Tito, de la lutte de libération nationale, et, entre autres fonctions élevées dans la Yougoslavie socialiste, occupa le poste du premier président du gouvernement de Bosnie-Herzégovine. Les quelque douze ans qu'il avait passés en prison avant la guerre, puis ses années de partisan, furent la source de nombreux écrits, mémoires, articles, récits de voyage (URSS, France, Espagne, etc.), qui constituent des documents d'une valeur inestimable, pour le public de Bosnie-Herzégovine, mais aussi pour tout lecteur européen. Pour Mladen Oljaca (1926), la guerre est une obsession et un souvenir d'adolescent: il avait quinze ans lorsqu'il a rejoint les partisans, en 1941, et pourtant, il a le mérite extrême d'échapper à la vision manichéenne en noir et blanc qui est souvent ceUe des romans de guerre. Son roman Kozara, oeuvre épique qui immortalise la bataille du même nom, décisive dans la guerre contre l'Allemagne, est la mémoire de tous les peuples de l'ex-Yougoslavie. L'occupation de Sarajevo, la bataille du Sutjeska, les personnages légendaires de la lutte de 43

libération nationale, tels sont aussi les thèmes des romans et des pièces de théâtres de Vladimir Cerkez (1923). Et à quelle société, à quel peuple appartiennent les personnages qui hantent les nouvelles et les romans de Risto Trifkovié (1924-) ? Ils évoluent dans une atmosphère urbaine déprimante, dans une solitude sans espoir, perpétuellement en porte-à-faux avec l'existence, tout comme ceux de Vitomir Lukié (1929), qui fonde l'aliénation de l'individu sur l'idolâtrie technocratique, tout comme ceux d'Isak Samokovlija (18891955), que l'on voit errer dans Sarajevo, désenchantés, indifférents, lointains. Mais Samokovlija a ceci de particulier - et d'unique - qu'à travers une sensibilité romanesque toute moderne, il évoqua le destin dramatique et la vie actuelle des Juifs séfarades arrivés d'Espagne en Bosille après un long périple méditerranéen: des gens pour la plupart tout en bas de l'échelle sociale, que l'auteur accompagne dans les mesquineries de la vie quotidienne, de déboires en joies minuscules, une vie toute bruissante de grandes fêtes juives et de chansons espagnoles, de citations de la Tora et de proverbes castillans, rapportés dans une langue croate enrichie d'espagnol plus ou moins pur, de judéo-espagnol et d'hébreu. On connaît l'importance de la thématique islamique chez Andrié: on connaît moins celle de la thématique juive. Beaucoup moins considérable que la première en nombre de pages, elle lui est comparable par une vision tragique du monde, en proie à l'oppression et à l'absurdité. Dans le "prière d'insérer" de Titanic et autres contes juifs, publié en traduction française aux éditions Belfond, on peut lire entre autres: "La Bosnie demeure une contrée méconnue; pourtant, c'est le lieu par excellence des grands passages, des échanges, des rencontres décisives: après cinq siècles d'occupation turque, elle a révélé au monde qu'elle était le centre de l'Europe (Sarajevo, 1914)". Ajoutons Sarajavo, 1992, mais sans oublier que ce centre était et sera avant tout un hautlieu de l'esprit, par une expérience pluriculturelle et plurireligieuse qui ne peut être comparée qu'à celle de l'ancienne Tolède.

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Elena Foulliaron

LA LIT TÉ RA TURE BULGARE

Avec la fondation de l'État bulgare (681) se pose le problème fondamental du passage d'une culture de type barbare hétéroclite (slave et protobulgare) à la civilisation du Sud-Est européen. Le processus assez long fut marqué par deux événements d'importance capitale: la christianisation du pays en 865 et la création de l'alphabet slave (862-863) par les frères saint Cyrille (826-869) et saint Méthode (vers 815-885). Du fait que les premières traductions des textes religieux grecs furent écrites dans un dialecte slave du Sud de type bulgare, et que les disciples directs de Cyrille et de Méthode se réfugièrent en Bulgarie pour continuer leur œuvre, on considère que l'ancienne littérature bulgare est directement issue de la tradition instituée par eux. L'activité de saint Clément, de saint Naum et Constantin, chassés de Moravie et chaleureusement accueillis dans la capitale Pliska (886), permit en effet la création rapide de deux ~entres culturels: celui d'Ohrid (aux confins occidentaux de l'Etat bulgare) et celui de Preslav (dans la partie orientale du pays), lesquels furent à l'origine de la première littérature slave nationale. Le centre d'Ohrid dont le fondateur Saint Clément (vers 840-916), premier évêque de l'Église bulgare (893), éducateur et écrivain, fut l'un des défenseurs les plus passionnés de la culture slave, eut un rayonnement spirituel et culturel important. Mais les lettres bulgares connurent leur apogée dans le foyer culturel principal 45