Identités et économies régionales

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Publié le : mercredi 1 janvier 1992
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EAN13 : 9782296269057
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IDENTITÉS ET ÉCONOMIES RÉGIONALES

@ L'Harmattan,

1992

ISBN: 2-7384-1405-2

IDENTITES ET ECONOMIES REGIONALES
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Actes du Colloque: Identités Culturelles et développement économique Nantes 15-16-17 novembre 1990 Coordination: Sylvette DENÈFLE

Publié avec le concours de l'Institut Culturel de Bretagne/Skol-Uhel

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Éditions L'HARMA Tf AN 5-7 rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

Colloque co-organisé par la section Ethnologie de l'Institut Culturel de Bretagne et le LERSCO (Université de Nantes - CNRS), avec la collaboration du centre d'Ethnologie Française (CNRS) Paris et du CRBC (CNRS) Brest.

Nous remercions la ville de Nantes, le Conseil Général de Loire Atlantique, l'LC.B. et la société Brittany Ferries pour leur soutien financier.

A vaut-propos
Sylvette Denèfle *
Toute l'histoire de la philosophie sociale occidentale montre que les penseurs ont, dès l'amorce d'une réflexion sur les sociétés humaines, porté leur attention sur les liens unissant les activités culturelles et les activités économiques des sociétés et, des historiens de l'Antiquité à Montesquieu, la liste est longue de ceux qui ont réfléchi aux implications des caractéristiques identitaires des peuples sur l'ensemble de leurs activités sociales. Il n'est donc pas surprenant que la sociologie se soit inscrite dès sa naissance dans une telle problématique, ce que je n'illustrerai que par la seule évocation du projet wébérien d'« établir des relations des religions les plus importantes avec l'économie et la stratification sociale» (1). Si l'étude des liens entre les différents champs de l'activité humaine est l'essence même des sciences sociales, il faut néanmoins observer que les travaux de terrain mettant en lumière les rapports entre l'économique et le culturel ne se sont guère spécifiés comme tels avant les années 70 dans la mesure où ils ont surtout alimenté la sociologie du travail ou l'ethnologie. Par contre, leur multiplication s'est imposée avec la question des formes de développement économique possibles ou souhaitables dans les pays du Tiers Monde dans la deuxième moitié de notre siècle. Les difficultés rencontrées par les financiers, les économistes et les politiques pour mettre en place les éléments d'un
* Ethnologue, Maître de Conférences. Université de Nantes. 5

développement économique de type occidental dans des sociétés culturellement très différentes ont amené les chercheurs à penser l'efficacité technique dans son rapport à la réalité culturelle la plus large, c'est-à-dire non seulement aux modes technologiques spécifiques mais aussi aux formes religieuses, familiales, symboliques constituant l'identité sociale des groupes humains considérés. Curieusement, ce sont les difficultés économiques des sociétés occidentales qui ont renouvelé la problématique dans les années récentes. Tant que l'économie occidentale a généré une progression des niveaux de vie et l'espoir œune linéarité de son développement, on s'est peu posé la question de l'influence de faits sociaux hétérogènes au champ économique sur la réussite des entreprises. Mais lorsque la deuxième moitié des années 70 a amené les différentes vagues de récession et que s'est imposée la nécessité de modifications profondes des formes économiques, la question des possibilités sociales de ces changements est alors devenue centrale. La longue durée de la crise économique mondiale a même suffisamment modifié les mentalités pour que l'on s'interroge d'une part sur les changements sociaux qui en ont résulté et pour que l'on ne mésestime plus, d'autre part, les potentialités économiques provenant de l'ensemble des formes de culture qui jusque-là restaient en marge des activités économiques. C'est ainsi que l'on s'est intéressé aux traits de mentalité caractéristiques des travailleurs de tel ou tel bassin d'emploi et aux possibilités de changements professionnels qu'ils permettaient de proposer ou encore à l'utilisation dans une économie de reconversion des patrimoines culturels régionaux ou même à la création de types d'emplois nouveaux à l'intersection des champs de l'économie et de la culture. Les exemples dans les années 80 de ces façons nouvelles de considérer les liens entre les facteurs sociaux, le plus souvent dans un souci d'assainissement économique, sont si nombreux qu'il n'est guère surprenant que l'on voie dans cette décennie se multiplier les réflexions, les recherches, les rencontres sur les rapports entre culture et économie. C'est assez largement le reflet de ces travaux que l'on trouvera dans cet ouvrage. La rencontre de Nantes a en effet permis de présenter des travaux très divers illustrant aussi bien les implications des facteurs culturels dans le champ économique que celles de l'économie sur la constitution identitaire régionale. Ces travaux concernent par ailleurs 6

des terrains de proximité (et la Bretagne est bien représentée qui est le lieu de rattachement de la section de l'Institut Culturel de Bretagne qui fut l'organisatrice du colloque) mais aussi l'ensemble de la France et beaucoup de recherches internationales puisqu'ils se rapportent aussi bien à l'Inde qu'à l'Italie ou encore à la Turquie. Enfin, les études qui sont réunies ici ont l'intérêt immense d'être le reflet des recherches récentes et des recherches de terrain. Elles présentent des réflexions sur la constitution identitaire régionale dans son interaction avec les grandes formes économiques traditionnellement implantées. Ainsi nous est montré comment les caractéristiques familiales, politiques ou ethniques interagissent avec les formes industrielles ou commerciales pour constituer une identité régionale spécifique qui elle-même se trouve alors souvent utilisée dans leurs choix par les acteurs économiques. L'identité culturelle se construit à travers les types de production et l'on trouvera ici des exemples de cette problématique dans toute l'Europe. Mais de plus est posée la question de cette perspective identitaire et économique dans la perception que l'on peut avoir de soi dans l'Europe et dans celle de la recomposition d'une identité nouvelle d'Européen. Ces rapports entre les activités économiques et les traits culturels régionaux impliquent d'une part les travailleurs et d'autre part les entreprises. Pour ce qui concerne les entreprises, on trouve depuis fort longtemps la prise en compte par certaines d'entre elles de leur implantation géographique dans leurs réalisations commerciales (on en trouvera des exemples précis pour la Bretagne dans ce qui suit) mais il est intéressant de noter qu'on en vient à construire l'image de marque des sociétés en symbiose avec celle de leur lieu d'implantation à tel point qu'on pourrait se poser à leur propos la question de l'œuf et de la poule, certains terroirs se construisant par rapport à l'entreprise qui elle-même lie sa production à son lieu d'implantation. Par ailleurs, il est aussi remarquable que les transferts technologiques se diversifient selon les traits culturels de leur implantation et cet ensemble de phénomènes a probablement été trop peu considéré par les agents du développement. Si les liens qui unissent entreprises et régions sont connus, ceux qui sont tissés au sein même de la population et qui modèlent les travailleurs ou l'image que l'on a d'eux sont ici largement étudiés. L'ouvrier ou le paysan, le Breton ou 7

l'émigré sont porteurs d'une identité qui influe sur leur place économique ou sur celle qui leur est désignée de même qu'ils utilisent eux-mêmes souvent leurs positions culturelles comme agents de leur intégration économique. Enfin, si les politiques d'entreprises et les catégories de travailleurs construisent ensemble la réalité économique des régions et si elles en sont aussi les produits, ce que l'on peut voir dans le passé comme aujourd'hui, il est plus récent de voir se constituer des types nouveaux d'activités économiques naissant de l'utilisation explicite du patrimoine culturel. Le dernier quart de notre siècle voit en effet apparaître une lecture économique des traces culturelles du passé et la seule muséographie n'épuise pas la construction d'entreprises s'appuyant sur les patrimoines matériels ou immatériels que nous ont légués nos prédécesseurs. En fait, les patrimoines économiques, historiques, culturels, humains, familiaux qui sont l'essence des identités régionales, nationales ou micro-locales sont eux-mêmes nés de ces identités et l'on ne peut que difficilement poser la question des influences du culturel sur l'économique sans poser la question inverse et réciproquement. Que toutes ces questions habitent largement les esprits à l'heure actuelle permet de comprendre que les chercheurs en sciences sociales posent méthodiquement le problème de l'analyse précise et fine de situations concrètes où elles s'actualisent. Or l'inscription des études qui suivent dans le champ des travaux de terrain les plus précis est probablement ce qui en fait un florilège iIlustratif particulièrement pertinent et original des problèmes des liens entre le culturel et l'économique.

I. M. Weber, L'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme, Plon, Paris
1964, p. 21.

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Première partie

PATRIMOINE CULTUREL ET ÉCONOMIE

Gare au Garou!
De la lycanthropie dans les stratégies socio-économiques
Dominique Camus *

UN VILLAGE

SI TRANQUILLE

Plouganec est une petite commune rurale des Côtes d'Armor d'environ cinq cents habitants dont à peine la moitié résident dans son bourg, les autres se répartissant dans les villages aux alentours. Si Plouganec a vu s'installer sur son territoire des néoruraux qui chaque jour s'en vont travailler en ville, la population paysanne y est encore fortement majoritaire. Comme partout dans cette région de polyculture-élevage fortement morcelée, la tendance est à la diminution du nombre des exploitations agricoles et au développement de l'élevage porcin et bovin. Néanmoins, les troupeaux ne sont pas importants et il n'y a pas dans la commune de «gros possesseurs» de terres. Plouganec qui met son point d'honneur à être une «commune rouge» a fait en sorte que les notables fonciers n'orientent pas sa vie socio-économique. De même, bien que située dans une région où le catholicisme domine, l'église de Plouganec n'a plus de curé attitré depuis plus de trente ans et, comme partout ailleurs, le comportement religieux est affaire d'engagement strictement personnel. Grande fut donc ma surprise, dans un tel contexte, lorsqu'au hasard d'une visite chez un paysan ami, des voisins m'informèrent de la présence d'un garou sur la commune et me pressèrent de les accompagner pour mettre fin à ses agissements.
* Ethnologue. 11

Depuis quelques temps, plusieurs poules avaient été égorgées dans des fermes se trouvant à la limite du territoire communal. Sans aucun doute «une bête» rôdait dans cette portion de la commune. Si les paysans qui élèvent leurs volailles en plein air n'ignorent pas les risques qu'elles encourent à se promener dans les prés aux alentours des fermes (la belette et même le renard ne sont pas rares dans cette région), ils se préoccupèrent fortement du prédateur lorsque plusieurs moutons furent à leur tour retrouvés égorgés. En effet, dans le contexte économique de la crise du taurillon dans les années 1980, un exploitant agricole avait opté pour la diversification de sa production animale afin de parer aux aléas des cours fantaisistes de la viande bovine. Innovant en la matière en «implantant» des moutons sur la commune, son initiative était regardée avec grand intérêt par les autres exploitants agricoles. Cette expérience pouvait-elle se révéler viable et rentable? Pouvait-elle être suivie par d'autres? Personne se s'éleva contre la tentative du paysan novateur et tous espérèrent sa réussite, probablement pour lui emboîter le pas si l'expérimentation s'avérait concluante (1). Peu de temps après la découverte macabre des bêtes mutilées, deux autres moutons furent retrouvés morts, lacérés par les barbelés contre lesquels ils s'étaient projetés. Tous attribuèrent cette peur meurtrière à la «bête », car celle-ci existait bel et bien. Après de longues heures de guet, l'animal avait été aperçu. Mais je fus bien surpris, cependant, lorsque l'on me parla d'un chien, fût-il «énorme », «noir» et «monstrueux ». En tout état de cause le prédateur était un chien de berger accusant une forte ressemblance avec le berger belge Groenendael. Tous savaient qu'il s'agissait d'un chien, sans doute redoutable parce qu'assimilé au chien-loup dans son aspect, d'un animal domestique dont le propriétaire était de plus connu, et pourtant les paysans qui me contèrent le récit de ses méfaits avaient recours au vocable de «loup-garou» pour le décrire et justifier sa traque. L'animal appartenait, en effet, à «un gars de la ville» dont la maison nouvellement construite se trouvait sur le territoire de la commune voisine mais dont le terrain qui comprenait notamment un petit bois et plusieurs prairies s'étendait de part et d'autre des limites communales. A plusieurs reprises les chasseurs de Plouganec s'étaient trouvés confrontés à cette personne qui refusait que «ses 12

terres}} soient ouvertes à la chasse. Ce qui bien évidemment rendait furieux les chasseurs qui parcouraient auparavant ce territoire dit giboyeux. Plusieurs d'entre eux ne tinrent d'ailleurs pas compte de l'interdiction du propriétaire des lieux et continuèrent à y faire «le coup de feu }}.Jusqu'au jour où, après une violente altercation entre des chasseurs et «l'étranger }},des menaces furent échangées et notamment que «bientôt ils (les chasseurs) n'oseront plus passer les barrières (franchir les limites des terres autorisées à la

chasse) }}. Cette menace vague mais inquiétante se concrétisa

par la vue de l'énorme chien gambadant en liberté sur les terres du «Monsieur}}. C'est peu de temps après qu'apparurent les méfaits du garou. Organisée à partir d'un noyau de chasseurs (dont plusieurs avaient eu affaire avec l'indésirable personnage), l'expédition punitive avait été décidée surtout après que l'on ait vu le chien semant le désordre dans un élevage de cochons en plein air (procédé d'élevage alors nouveau et peu répandu dans la région). Peu soucieux de me mêler à un tel conflit, non chasseur et non spécialiste du dépistage du loup-garou, je déclinai l'offre de participer à cette battue. Une position qui, à ma grande surprise, parut satisfaire mes interlocuteurs qui, le lendemain, me contèrent leur traque nocturne et la fin sanglante du monstrueux animal abattu d'une volée de chevrotines. L'affaire en resta là, le propriétaire du chien ne portant pas plainte, sans doute plus soucieux des méfaits de son animal que des menaces de «lui en faire autant}} énoncées alors par les membres de l'expédition punitive. Il est à noter toutefois que les chasseurs évitent maintenant les terrains litigieux. C'est à ce moment de l'histoire de Plouganec que les loupsgarous réapparurent. Dans les jours qui suivirent, prenant prétexte de cet événement, les langues se délièrent et des pages sombres de l'histoire communale me furent livrées. Des affaires que j'ignorais jusqu'alors, bien que vivant dans la région depuis une dizaine d'années et malgré les recherches historiques que j'y avais menées les années précédentes. Des affaires soigneusement tues jusqu'au moment où l'ethnologue devenait un interlocuteur possible. Sachant que je «travaillais}} sur les questions ayant trait au magique et à la sorcellerie, connaissant mes liens avec différents guérisseurs, ou «personnes de pouvoirs}} de la région, mes citoyens ne craignaient plus de me dévoiler ces 13

choses ordinairement dites sur le mode de la confidence à quelqu'un dont on sait qu'il ne se gaussera pas, parce qu'à même de les partager, donc de les apprécier et de les comprendre. C'est en quelque sorte parce que mon identité d'ethnologue s'était altérée que la parole secrète me fut transmise (2). Le premier signe de manifestation de loup-garou sur la commune qu'il m'ait été «donné de recueillir» se déroula dans les années 1910, «au moment où il était question de l'école ». A cette époque, un animal noir rôdait le soir venu dans les landes communales, terrorisant les ouvriers agricoles et les femmes qui s'en revenaient, lessive faite, des différents «cabots» (3) réservés à cet usage. Les volailles disparaissant « mystérieusement », les paysans s'armèrent et organisèrent une battue un soir lorsqu'une femme aperçut l'animal. Démasquée et battue, la bête blessée parvint à s'échapper. Le lendemain la commune est en émoi car son recteur fait dire qu'il n'est pas en mesure d'officier, étant souffrant. Il ne réapparaît que quelques jours plus tard, un bras en écharpe et se mouvant précautionneusement. Quelque temps plus tard, il changea de paroisse laissant désolées ses deux bonnes qui elles aussi quittèrent la commune, s'accommodant mal du nouveau recteur. Cette chasse au loup-garou, confirmée par plusieurs « anciens» se reproduisit peu avant la Seconde Guerre mondiale. A cette époque il n'était pas rare de voir bohémiens, colporteurs ou chemineaux traverser les villages en offrant leurs services. L'installation de l'un d'eux dans la commune «coïncida» avec d'étranges et multiples disparitions de volailles, de lapins, d'œufs. Pour tous les témoins, l'homme était considéré comme «malfaisant », « voleur ». Il était «tout noir» me dit-on pour me spécifier qu'il était noir d'un système pileux abondamment développé et également très

sale car vivant

« sans

eau ni rien» dans une cabane qu'il

avait construite «avec des planches d'on n'sait où» (à la provenance légale incertaine) à l'orée d'une clairière dans un petit bois. Le singulier personnage séjourna quelques mois dans la commune, gardant les vaches pour l'un, se louant pour l'autre au gré des travaux à effectuer. Les paysans, qui

redoutaient ce personnage à la réputation belliqueuse, « il
était mauvais », eurent les yeux plus attentifs pour surveiller leurs biens, espérant que, la saison finie, il s'en irait. Mais les événements brusquèrent cette attente. 14

Plusieurs femmes se plaignirent d'avoir été guettées dans les landes et chemins creux par une bête «toute noire ». Une jeune fille affirma avoir été suivie un soir par une «sorte de bête qui se dressait sur ses pattes» alors qu'elle s'en revenait d'une ferme voisine. Émus des risques encourus par «leurs femmes », excédés des larcins que subissaient nombre d'entre eux, les paysans en colère sortirent fourches, faux et bâtons et partirent en chasse. Leurs pas les dirigèrent de suite vers la cabane du chemineau où ils trouvèrent en son absence maintes peaux de lapin et quelques bijoux dont un oignon (montre de gousset) dont l'un des traqueurs avait déploré la perte. Battant les fourrés aux alentours, ils entr'aperçurent une bête noire tapie, les épiant, qu'ils délogèrent en lui lançant fourches et bâtons. En hurlant l'animal s'enfuit sans être rattrapé. Une garde fut établie à la cabane du chemineau qui n'y reparut pas, pas plus que dans les fermes qui l'employaient. La paix revint à Plouganec, mais cette quiétude s'acheva quelques années plus tard à cause de la Seconde Guerre mondiale. La liesse de la Libération fut à nouveau troublée par la réapparition de l'animal maléfique. En ces temps où la chasse aux collaborateurs voyait grossir l'armée des résistants de la dernière heure, souvent prêts à menacer et rançonner les paysans, à l'abri de leurs masques et de leurs fusils, des exactions eurent lieu à Plouganec comme dans de nombreuses autres communes. Si certains de ces résistants s'en retournèrent le fusil bas et la joue rouge de la gifle envoyée par la grand-mère ulcérée d'être menacée et rançonnée par un «petit morveux» qu'elle avait vu naître, il est un pillage qui demeure singulier car le coupable ne fut pas identifié. Vêtu de noir et masqué l'homme se fit remettre des «bijoux de famille» et des économies jusqu'alors bien protégées. Les menaces et ordres furent donnés d'une voix «bizarre », comme celle que peut prendre quelqu'un qui craint d'être reconnu. Des attaques similaires eurent lieu dans des communes avoisinantes, l'une d'elles se soldant d'ailleurs par la blessure du rançonné récalcitrant. Sur le territoire limitrophe de la commune, une jeune femme d'une commune voisine fut agressée. S'en revenant de la ville à vélo, elle fut projetée par terre et assommée sans «se rendre compte de ce qui lui arrivait ». A son réveil, elle constata qu'elle avait été violée, ses vêtements étaient 15

déchirés et son corps meurtri de griffures. Son vélo avait disparu . Elle aussi devait disparaître quelque temps plus tard, suivant, dans l'euphorie de la paix renaissante, l'un des soldats de l'armée victorieuse. Après le récit de l'infortunée, les paysans prirent peur et la rumeur d'une bête noire courant les landes grossit, alimentée par plusieurs jeunes et notamment des femmes ayant eu le sentiment d'être épiées et suivies à la nuit tombante. Une fois de plus les hommes en colère sortirent faux, serpes et fusils pour en découdre avec l'animal. Celui-ci fut débusqué dans un talus le long d'un chemin sillonnant les landes épineuses. La bête parvint à s'échapper non sans avoir marqué de son sang la serpe d'un paysan lancée à la volée sur l'ombre noire. Tout comme lors de l'épisode du curé-garou, le recteur de la commune disparut après cette traque. Ses affaires furent retrouvées en grand désordre, comme «s'il était pressé de s'envoler ». Un bref message parvint dans la commune stipulant qu'il avait dû se rendre en hâte au chevet d'un parent malade. Les mauvaises langues dirent que la maladie devait être longue car «monsieur le curé» ne reparut point. Par contre son départ fut accueilli joyeusement par la majeure partie de la population qui voyait en lui «l'archétype du salaud» et pour certains mêmes une «engeance du diable ». Car non content d'être lui aussi paillard (sur ce sujet il rivalisait avec l'instituteur, «sale bonhomme» lui aussi, pour certains), il était accusé d'être collaborateur et n'hésitait pas à dénoncer en chaire les supposés gaullistes, enjoignant à ses ouailles de les bannir de la communauté et de bouder leurs commerces. Son départ précipité évita ainsi de pénibles explications à cette époque où les gens étaient particulièrement enclins à l'action.

LE LOUP-GAROU: UN ESPACE NARRATIF
Si ces récits de loups-garous ont tous trait à un territoire bien délimité et notamment à une commune, gardons-nous cependant d'y voir un quelconque village de sorciers. Bien que les faits relatés ne soient pas la parole d'un seul informateur, n'y réduisons pas ce que peut penser à ce sujet l'ensem16

ble des membres d'une collectivité. Il importe avant tout à l'ethnologue non pas de quantifier la parole sur un sujet donné, mais de savoir si ce sujet existe et d'en comprendre la pertinence. La question n'est pas de dénombrer les acteurs d'une pratique, mais de savoir si celle-ci existe et dans quel cadre s'inscrit son recours. Si, bien sûr, la transmission répétitive de la parole sur un même thème crée les conditions du développement des croyances - et par là même leur vérité, contrôlée car retransmise par la collectivité -, le mutisme social, l'absence d'énoncé sur ce thème signifie-t-il pour autant la disparition de ce qui le nourrit? Cela nous permet-il de conclure que là est le signe de mutations irrémédiables? Mais ce mutisme estil réel; ne cache-t-il pas les structures de base, encore intactes, des croyances en question? Ces structures sont-elles si délimitées à l'avance qu'elles ne peuvent subir le mouvement des mutations socio-économiques voire y participer? Ne demandent-elles pas qu'à ressurgir lorsque sont rassemblées les conditions qui peuvent s'y insérer et ne plus être alors le discours honteux des laissés-pour-compte de l'évolution sociale? Les conditions et le cadre de leur énonciation sont donc primordiaux à saisir car y réside, pour les acteurs, le sens qu'ils ont de leurs actes et de leurs pensées. Ayant déjà évoqué la question de savoir pourquoi j'ai été le dépositaire de cette «parole fantastique », c'est de ses caractéristiques dont il va être maintenant question. Tout d'abord cette parole a trait à des lieux géographiques clairement délimités. Cet espace (les landes, les bois, les chemins creux, les fourrés, les étangs et marécages) cartographié à l'intérieur du territoire communal et situé par rapport à ses limites est tangible et familier pour ceux qui en parlent. Balisé par des référents familiers où les détails abondent, il marque une double limite qui y situe les locuteurs: l'appartenance territoriale, la commune, «chez nous» et la façon dont l'homme y progresse, ce qu'il en fait. Ainsi les récits se déroulent dans des endroits peu ou pas domestiqués par l'homme, dans des endroits sauvages où l'être humain ne fait que transiter; dans des endroits où seules vivent les bêtes, et où le Mal peut trouver refuge. Dans ces lieux, la vie sauvage domine; l'homme la pratique pour son compte (chasse, pêche); il peut y être victime (ils sont les lieux à partir desquels les «forces sauvages» agissent). Ce premier point fait déjà apparaître une délimitation entre 17

ce qui est de l'ordre de l'humain où la civilisation et l'ordre règnent et ce qui ne l'est plus où le sauvage, le danger est omniprésent. Les moments de la journée pendant lesquels ont lieu les manifestations maléfiques participent également de cette séparation entre le sauvage et le culturel. C'est principalement lorsque l'homme est sur le chemin du retour, c'est-à-dire entre deux activités productives ou à la fin de celles-ci qu'il est victime du loup-garou. Ainsi les textes 2, 3 et 4 font apparaître que les rencontres fatales se déroulent lorsque les femmes ou les hommes rentrent chez eux. C'est le soir, période du repos, moment où les possibilités de surveillance de soi et de son patrimoine sont amoindries que choisit la bête pour frapper. La nuit, les volailles disparaissent et le bétail est attaqué (textes 1 et 2), en fin de journée ou au crépuscule les hommes sont rançonnés (texte 4), poursuivis (textes 2 et 3) et agressés (texte 4). Puisque la nuit est le moment privilégié du déchaînement des forces maléfiques(4), c'est donc lorsque la bête rôde qu'il faut la débusquer et la combattre. La traque au garou ne saurait donc être diurne exception faite dans le texte 1 car il s'agissait d'abattre un chien, qualifié de garou pour la circonstance. Les couleurs égaiement complètent cette association du maléfique au sombre: noire est la bête, noire est la soutane du recteur, noire est l'âme du «mauvais» (textes 3 et 4) qui ne saurait être autre chose qu'une «engeance de Satan» (texte 4). Le monde du mal ou du malheur lycanthrope se situe par ses éléments sur le registre où rôdent les forces obscures, dans un monde plus sombre que celui dans lequel se déploie l'activité humaine, dans un monde qui est donc difficilement accessible à la réalité quotidienne, dans un monde où l'insécurité domine fatalement. Rappelons-nous que c'est souvent sur un espace de passage, de transition, un espace qui délimite le sécurisant de ce qui l'est moins que se déroulent les manifestations du garou. Cette délimitation territoriale du sauvage et de l'humain, de la nature et de la culture, de l'imprévisible et du connu ne se limite d'ailleurs pas au seul thème du loup-garou mais s'inscrit dans le cadre plus vaste du légendaire de la peur dont l'une des multiples fonctions est d'être éducative parce qu'elle jugule la menace qu'elle crée. Ce clivage entre le civilisé, caractérisé par l'espace clos et sécurisant et le sauvage, où domine la brutalité dont les 18

limites sont incertaines, départage également les protagonistes du drame. La figure emblématique de la menace est, à Plouganec comme partout ailleurs, incarnée par l'étranger, par celui dont les hommes n'ont pas d'autres référents que les représentations, fruits de jugement de valeur, qui s'y rattachent. Le chemineau vagabond incarne mieux que quiconque la latence du danger. Aussi bien son origine inconnue (car sait-on ce qu'a été sa vie ?), ce qui le pousse ou l'oblige à errer sur les routes (l'idée de fuite, forcément associée à de mauvaises actions, est présente), le fruit de ses expériences (le vagabond est soupçonné de connaître des «secrets» du fait des nombreuses rencontres qu'il n'a pas manqué d'effectuer au long de ses déplacements et de ses cogitations au sein de l'environnement sauvage où il vit généralement - il rejoint ici l'image du berger, connaisseur lui aussi des «arts magiques »), que son mode de vie dans la commune (à l'écart de la collectivité, dans un baraquement au milieu des bois) en font quelqu'un sur qui un jugement négatif est porté. C'est un être «malfaisant», «voleur» dit -on, dont le physique «tout noir» reflète l'âme «belliqueuse» et «mauvaise ». Il est l'archétype du bouc émissaire et les larcins dont sont victimes alors les paysans de la commune ne peuvent que lui être attribués. Dans cette logique la peur éprouvée par les paysannes suivies le soir venu ne peut que résulter de son action car la quiétude régnait à Plouganec avant sa venue. C'est également l'étranger qui perturbe les habitudes de chasse à Plouganec et qui est à l'origine des malheurs qui frappent les premiers paysans novateurs de la commune. Cette distinction entre les gens du cru et les autres ne se limite pas seulement à leur origine géographique ou à leur implantation par rapport aux limites d'un terroir. Elle passe également par le mode de vie de ces personnes et le jugement que les communaux y portent. Le candidat aux jugements de sorcellerie revêt en définitive le manteau de celui qui rejette les propositions de vie du groupe. On ne dit pas «non» impunément au groupe, pas plus qu'on ne doit s'en distinguer outre mesure par ses propos ou son attitude. Ainsi à l'autre bout de l'échelle sociale, les nobles, «les monsieurs» font également l'objet de jugements négatifs de la part des paysans. Cette haine de la noblesse, forgée par la paysannerie bourgeoise et les assimilés prétendant au pouvoir local comme les commerçants et plus tard les enseignants, repose sur la manifestation d'animosités séculai19

res qui lient le seigneur à l'image du persécuteur du roturier et du paysan. Symbolisant la luxure, l'avarice, la puissance et la brutalité envers le peuple que confère l'excès de pouvoir, le noble est fréquemment associé au personnage maléfique du sorcier comme nous le montre notre folklore. De Gilles de Retz à nos jours, nombreux sont les récits qui associent le noble aux pratiques de sorcellerie et notamment à la lycanthropie. Le noble rejoint ainsi aisément l'idée que le paysan a de lui: celle d'un être qui se nourrit du peuple (de son labeur) et qui ne saurait tolérer des initiatives de sa part. Ce prédateur inhumain (le noble s'oppose aux sentiments démocratiques énoncés par la république) doit donc être combattu sans pitié. La réaffirmation périodique de cette hostilité est presque de l'ordre du devoir, car il est nécessaire de périodiquement donner un contenu aux mots pour que ceux-ci perdurent avec une signification égale et clairement établie. Si les habitants de Plouganec mettent de suite en avant leur «état de rouge », en puisant largement dans la haine du noble, dès qu'une discussion sur la politique s'instaure, encore faut-il qu'ils puissent fixer cette hostilité. Dans une commune où le noble fait défaut, le «monsieur» sera alors son substitut commode et bienvenu. Ainsi «le gars de la ville », qui interdit aux chasseurs l'usage de ses terres (tout comme le noble se réservait autrefois l'usage de son domaine) et qui met en péril les tentatives d'évolution économique des agriculteurs, occupet-il ce rôle dans le premier récit. Mais peu importe le bienfondé de la figure emblématique de l'ennemi, car la vision qu'ont les gens d'une menace n'a de consistance qu'au regard de ce qui façonne leur imaginaire. Et comme on le perçoit, le réflexe est de chercher le traître ou l'ennemi à l'extérieur du groupe d'appartenance. Cette position peut d'autant plus facilement être donnée à ce propriétaire qu'il n'est pas de la

commune et habite hors de ses limites. Ce « folklore révolutionnaire» induit bien évidemment un autre personnage que nous retrouvons également dans nos affaires de garou: le curé. Cette haine du curé que nous retrouvons à Plouganec «la rouge », fondée sur l'exagération des relations clergénoblesse développée par leurs adversaires, repose largement sur la place du curé dans les structures économiques villageoise. Face à une population de paysans laborieux, le curé est fréquemment perçu comme un être vivant sur le «dos du peuple ». Les quêtes qu'il effectue pour ses bonnes œuvres 20

ou l'entretien de l'église, l'aumône aux offices ont tôt fait d'être perçues, dans un climat hostile, comme du rançonnage. L'attitude des curés à l'égard du mode de vie des paroissiens n'est pas non plus de nature à toujours apaiser les passions. Associés souvent par facétie à la paresse, à la luxure, leur mode de vie, leur aspect (gras comme un recteur, dit-on dans la région), ne vont pas toujours dans le sens d'une dissociation de ces images. Ainsi dans les deux textes où paraît le curé-garou, la paillardise du recteur (par ailleurs affirmée dans d'autres contextes) est fortement mise en avant, sur un mode de surcroît réprobatif au regard des valeurs morales comme par exemple lorsqu'il est fait allusion aux deux bonnes du curé dans le texte 2. Tout comme le noble, et plus encore, le curé est également un personnage qui apparaît fréquemment lorsqu'il est question du magique. Déjà en 1612, Pierre de Lancre dénonçait l'importance du nombre des curés impliqués comme sorciers dans les procès qui se déroulèrent alors. A défaut de savoir la réalité de leur existence sorcière, le curé de par son rôle d'opposant au Diable tient une place importante dans le domaine du magique et plus particulièrement dans celui du sorcellaire. Ennemi du Diable, où plus largement du Mal, par profession, c'est au curé que s'adresse l'envoûté. Doté de pouvoirs magiques, c'est naguère le curé qui avait la redoutable tâche de briser les orages et d'éloigner les nuées. Lors de sécheresses persistantes comme en 1976, c'est également à lui que l'on s'adresse pour provoquer l'ondée salvatrice. Dans le registre du magique, où il est coutume de considérer que «qui peut le bien peut le mal», le pas peut être vite franchi pour affirmer qu'il n'y a aucune raison qu'une personne aux pouvoirs si vastes (de par sa connaissance des livres notamment) tels ceux qui en font un redoutable chasseur de loups garous ne puisse pas, si elle le désire, être elle-même ce monstre redoutable. Le curé ne peut-il d'ailleurs pas vouer le pêcheur impénitent à être ainsi damné un temps durant? Il a tôt fait de devenir ainsi «curé-sorcier» pour peu que les événements s'y prêtent et l'associent aux forces du mal. C'est notamment le cas dans le texte n° 2 où le recteur de Plouganec devient, lors des virulents débats de l'époque relatifs à l'enseignement, la figure de l'opposant à l'édification de l'idéal républicain. Farouchement opposé à l'école laïque qu'il dénonçait comme étant «l'école du Diable », sa vindicte contre l'école républicaine via «les enfants de Satan» qu'il 21

terrorisait semblait sans limite pour continuer à faire subsister «l'école du Bien », qui avait besoin pour cela des deniers municipaux. Une si petite commune ne pouvant subvenir au fonctionnement de deux écoles, il fallait donc effectuer un choix. Et Plouganec se souvint alors qu'elle était rouge. Le texte n° 4 met particulièrement bien en valeur cette association toujours possible du curé au Mal car le lien entre le saint homme et les forces des ténèbres passe par le truchement de l'armée allemande. L'association de l'envahisseur au loup, récurrente dans «les mentalités populaires », trouve ici son éclatante concrétisation ne serait-ce que par les représentations attachées au dictateur allemand qui ont largement circulé. Adolph Hitler n'avait-il pas appelé son quartier général le «wolfschanze» la tannière du loup? N'avait-il pas créé des groupes de guérilla, les «werwolf », pour harceler les lignes de communication des Alliés «comme des loups-garous»? Le collaborateur devenait en quelque sorte le meneur de loups, de ces loups verts au service du Mal, venus, encore une fois, de l'extérieur. La haine des riches et de leurs comparses, le sentiment démocratique développé sur la base d'un idéal politique affirmé, sont autant de repères qui permettent le rejet sans condition de celui qui n'y adhère pas ou qui est soupçonné de ne pas y adhérer. De la simple mise à l'écart au rejet brutal la marge peut être mince et est affaire de circonstances. Dans un espace relationnel dominé par des conflits latents ou déclarés qui opposent un ou quelques individu(s) au groupe, celui-ci attend confusément d'eux qu'ils se vengent du rejet qu'ils subissent. Aussi peuvent-ils prendre facilement pour le groupe l'habit du garou ou du sorcier lycanthrope car d'un avis commun la «soif de revanche» vis-à-vis de la collectivité qui l'a rejeté est sa seule raison d'être. Dominer en provoquant la peur est son seul but. Le lycanthrope, le sorcier (comme tout être humain), alors partagé entre deux attitudes sachant qu'il ne peut tout avoir: posséder le maximum de choses afin d'établir sa suprématie (consommer le plus c'est dévorer) ou bien détruire les objets du désir s'ils paraissent hors d'atteinte, malgré la frustration qui peut en résulter et les risques encourus pour mener à bien cette guerre. (Nous retrouvons ici le sens fréquent du symbolisme du loup partagé entre la détermination rageuse et la froideur glacée). Mais encore faut-il que les clivages sociaux et les conflits de voisinage, qui sont le terreau propice à l'éclosion du discours sorcellaire, se parent de perspectives de dangers réels pour 22

que les intentions prêtées par le groupe à certains se fixent réellement sur eux et que s'effectue le passage des représentations à la réalité vécue, désignée car établie.

LE LOUP-GAROU:

BASÉ SUR LE RÉEL

UN CONTEXTE NARRA TIF .

Pour que la parole ayant trait au loup-garou soit autre chose que l'énoncé d'un conte, pour qu'elle acquière quelques vraisemblances pour le narrateur et l'auditoire mêlés à la parole du fait de leur proximité géographique avec les faits énoncés, il faut que ceux-ci se situent dans un contexte aux repères clairement établis. La liaison rationnelle entre les péripéties dont sont victimes les acteurs du drame passe par la datation des événements. Celle-ci confère alors la crédibilité aux gestes des victimes qui sont les supports du récit. Si dans le monde rural des événements sont remémorés non pas en fonction du calendrier mais par rapport à des événements significatifs dans la vie communale, ceux-ci sont suffisamment précis pour y resituer précisément le contexte et y ventiler les acteurs qui doivent y apparaître. La datation est déjà explication de ce qui va suivre. Ainsi c'est au moment «où il était question de l'école» que se déroula le récit le plus ancien. Un moment dont la mémoire des «anciens» garde trace tant cette question souleva alors de débats passionnés culminants, notamment pendant les élections municipales de 1908, période probablement la plus juste pour une datation précise des faits rapportés. Bien que moins précis du fait de l'absence des référents à des événements communaux marquants, le texte 3 permet d'être daté dans une période comprise entre 1936 et la déclaration de la guerre, l'un des narrateurs faisant allusion au départ de l'enfant d'un voisin pour Paris afin d'échanger sa situation de gardien de vaches pour celle de gréviste du front populaire, lesquels «envahirent» ensuite les campagnes. Bien évidemment, plus le temps nous est proche, plus la mémoire orale est précise. C'est à la Libération, avant l'armistice, que se manifeste le loup-garou du texte 4. Quant au récit 1, il se situe en 1980, et j'ai moi-même vécu les «événements ». 23

Si la datation confère ainsi vraisemblance au récit, elle ne prend réellement son sens que parce qu'elle resitue l'authenticité présumée des faits dans le domaine du vérifiable car les acteurs y sont situés dans un espace-temps familier qui fait référence immédiatement à des personnages accessibles (ne serait-ce que par la mémoire). Les éléments concrets abondent dans les récits et le détail souvent présent des activités quotidiennes confère l'impression de la réalité vécue. S'il importe en effet que la «croyance» se situe dans un cadre traditionnel dans lequel se reconnaissent les narrateurs et leur auditoire, pour être possible, la vérification doit malgré tout être soumise à l'épreuve des faits sans que l'on puisse bien distinguer ce qui est premier, de la dénonciation établie sur la rumeur villageoise, des coïncidences et des représentations populaires, ou des signes matériels qui la cristallisent. Ainsi la justification de la traque du loup-garou et ses résultats qui permettent d'identifier le mutant et de mettre fin à ses manifestations maléfiques présentent une singulière similitude avec la «mise en scène du désenvoûtement », où l'arrêt des signes perturbateurs corrobore ou établit définitivement l'identité du persécuteur. A ce titre le récit n° 2 est exemplaire car le procédé d'identification du loup-garou (la blessure qui se répercute sur le corps de l'être humain est retenue comme preuve par les paysans de la commune) rejoint les représentations savantes en la matière, notamment celle de la conception ésotérique de l'homme en trois parties (5). Le mode d'administration de la preuve place ce récit du Xxe siècle en droite ligne avec ceux énoncés au XVIIe siècle. Nous avons affaire là à un classique du loup-garou. Afin d'appuyer la justification du discours sur le loupgarou, le narrateur n'intervient pas seul. Des médiateurs, amis ou voisins, servent à attester ses dires. Dès lors que ces personnes reconnaissent comme leurs les motifs et les références du récit, sans qu'elles y aient nécessairement joué un rôle, ces ressemblances avec les éléments précis de la culture partagée confortent le vraisemblable et établissent la véracité du récit. Il n'est dès lors plus possible, sous peine de provoquer des conflits, de le mettre en doute. Tout au plus est-il possible d'en contester le sens en affichant une position d'incrédulité par rapport à «ces histoires ». La narration sur ce thème semble même pressentir cette attitude puisqu'elle est construite sur un mode qui accepte un dénouement laissant part à la controverse sans que celle-ci puisse s'exprimer en tant que 24

telle. Ainsi il est fait mention dans les textes 3 et 4 du caractère volage des femmes qui subissent les agressions du garou, suggérant ainsi que les sceptiques pourront y lire une interprétation à bon compte des femmes puisant dans les croyances populaires pour justifier leurs actes éventuels. Il en est de même dans les textes 2 et 4 où les recteurs sont présentés comme ayant de bonnes raisons de quitter la commune. Néanmoins cette incrédulité ne saurait remettre en cause les individus qui propagent cette parole et ceux qui s'y reconnaissent. Cette parole est en effet autre chose que celle de l'échange d'informations puisqu'on ne la délivre pas à n'importe qui. Elle n'est dite qu'à des personnes qui peuvent se situer dans un processus d'auto-identification vis-à-vis des enjeux soustendus par la référence à «la croyance ».

LE LOUP-GAROU: UN ESPACE NARRATIF GARANT DU SENTIMENT IDENTIT AIRE
La psychanalyse et la psychologie sociale nous enseignent que le sentiment identitaire repose sur le travail qu'effectuent les individus ou les groupes sur leur mémoire. Afin de vivre le présent pour mieux l'apprécier ou se projeter dans l'avenir, un lien permanent et indispensable est créé avec l'appréciation des expériences passées. S'agissant pour l'Homme et la collectivité de ne pas rééprouver d'anciens traumatismes, faute de connaissances sur des situations passées qui peuvent être à même de se reproduire, la tradition, qui consacre les vertus de l'éprouvé, est requise. Étroitement imbriquées, mémoire collective et tradition sont le creuset où se forge l'identité des êtres. Parce qu'elle n'est pas assujettie à la relativité de l'événement, la tradition en exprimant la continuité des choses, de ce qui perdure, de ce qui est, en définitive, la force de la vie, est la valeur-source qui permet au travail profond de l'identité de s'effectuer. La mémoire collective est donc bien plus que la trace de l'écriture du passé. Issue des expériences acquises, elle est opératoire au présent car elle fournit des repères aux individus pour rattacher leur propre histoire à celle de personnes qui en ont une, ou qui en ont eu une, similaire à la leur. Elle 25

fournit également les repères nécessaires à toute distanciation si celle-ci paraît souhaitable. L'imaginaire régional apparaît comme un lieu où se mettent en forme ou bien où se reproduisent les mémoires collectives que symbolisent des pratiques particulières, comme la traque du loup-garou par exemple, qui mettent en œuvre des procédés d'inter-actions entre les groupes ou les personnes, leur permettant de s'auto-désigner ou de s'auto-identifier. A ce titre, le thème du loup-garou, en tant que lutte collective contre une menace qui peut mettre en danger le processus évolutif ou la survie du groupe, fonctionne comme un facteur d'identité locale. La question est alors de savoir s'il est temporaire, conjoncturel ou s'il renvoie à un ancrage plus profond dont le sens est alors à déterminer. En faisant référence au produit d'histoires et d'expériences passées de membres d'une collectivité, la notion d'identité locale peut être tue ou affirmée car elle est à la fois ce qui perdure et rassem.ble aussi bien que ce qui distingue. Son énonciation est alors affaire de circonstances. Aussi convient-il, lorsque l'on s'interroge sur la question de l'identité locale, de savoir quels sont les enjeux qui sous-tendent les stratégies que les acteurs mettent en place afin de se définir ou de se redéfinir dans une telle dimension d'appartenance territoriale. La notion de localité couplée à celle de l'identité fait apparaître que cette première est un lieu de tension où se négocient deux systèmes de représentation et d'affirmation identitaires: l'un qui s'organise autour de la différenciation et de la pluralité est producteur d'une identité fluctuante à laquelle se rattache la collectivité au gré d'enjeux locaux conjoncturels. L'autre qui s'organise autour de l'unicité et de l'intégration produit une référence identitaire forte à laquelle doivent se ranger les membres de la collectivité quoi qu'il advienne. Au travers de ces deux systèmes de représentation apparaît la différence entre le sociétal et le communautaire. Jusqu'alors, Plouganec, commune relativement homogène quant à sa population et aux préoccupations qui sont liées à sa profession et au mode de vie qui l'accompagne, peut-elle se prémunir encore longtemps contre l'éclatement du sentiment identitaire qui est le sien; celui du deuxième type? Cet enjeu est clairement perceptible dans ces récits du garou par le soin qu'apportent les locuteurs à faire en sorte que leur parole ne soit pas contestée, que des médiateurs la renforcent en y adhérant, que sa dénégation éventuelle ne 26

se situe pour les sceptiques que dans le registre de leurs croyances personnelles dont la faiblesse résulte dans le fait «qu'ils n'y étaient pas». Une faiblesse qu'ils se doivent de reconnaître afin de ne pas transformer leur scepticisme en position de principe qui leur ferait prendre une attitude marginale par rapport aux membres de la collectivité qui adhèrent à cette parole, ce qui mettrait, en définitive, en cause son unicité, que la croyance partagée a vocation de préserver et de renforcer. Ceci serait d'autant plus grave et donc d'autant moins pardonnable lorsque le sujet de cette parole est d'énoncer un discours sur le malheur et donc en définitive d'en délimiter les responsabilités.

LE LOUP-GAROU: UN ESPACE NARRATIF DU MALHEUR COLLECTIF
En effet, si le loup-garou peut prêter à sourire en tant que personnage réel, les questions qu'il soulève et qui sont le signe de sa manifestation sont graves. Ainsi tous les textes s'inscrivent dans un cadre de réels dangers: des bêtes sont attaquées et tuées, des personnes craignent pour leur sécurité, des vols et des agressions sont commis, des projets économiques sont menacés ou remis en question. Outre que ces malheurs qui touchent des individus ou des groupes familiaux risquent de s'élargir à d'autres et de faire ainsi peser une réelle menace sur la collectivité par leur extension possible, ils s'inscrivent toujours dans une période de crise au sein de laquelle doit se situer la communauté dans son ensemble. - Crise économique dans le texte 1, où la paysannerie se débat dans de cruciaux problèmes de reconversion, garante de la survie. Problèmes resitués dans un contexte politique ou l'espoir de changement se profilait à l'horizon avec l'élection de la gauche socialiste; - crise de l'enseignement renvoyant au combat politique de la République contre les forces réactionnaires dans le texte 2 ; - crise économique et politique dans le texte 3, où la campagne partagée entre crainte et espoir ne sait comment se situer dans le formidable bouleversement urbain du Front Populaire. 27

- crise politique doublée du sentiment honteux de n'avoir peut-être pas fait ce qui aurait pu l'être pendant la guerre dans le texte 4, ceci resitué dans un climat particulier de licence où liesse et vengeance cohabitèrent sans garde-fou. Le loup-garou, accompagnateur de ces moments cruciaux de la vie communautaire, semble, comme porteur du malheur, s'opposer aux efforts de la communauté pour résoudre les conflits qui la traversent et pour mener la vie sereine à laquelle elle aspire. Il est toujours l'élément qui perturbe la bonne marche des activités humaines. La communauté doit alors s'employer à localiser l'origine du mal afin de pouvoir le circonscrire. Dans un contexte où la collectivité fait jouer pleinement le sentiment d'appartenance communautaire, la marginalité à ce point menaçante est insupportable à l'intérieur du groupe. Par phénomène de transfert et de rejet, le Mal est considéré comme venant d'ailleurs. L'étranger est donc bien évidemment désigné comme porteur du mal comme cela est le cas dans les textes 1 et 3. Malgré tout, ce fonctionnement n'est pas toujours opérant car il est des cas où le loup-garou, qui fonctionne alors suivant le principe du bouc émissaire, ne peut être circonscrit à la périphérie de la collectivité. Alors en son centre, le Mal peut s'être introduit par manque de vigilance, notamment en acceptant les étrangers. C'est ce qui se passe dans les textes 2 et 4 où les curés, qui ne sont pas des natifs de la commune, sont désignés comme porteurs du Mal (le texte 4 est sursignifiant à cet égard puisqu'au curé sont associés les loups allemands). Il est à noter que, dans ce cas encore, le Mal vient de l'extérieur de la communauté. Mais le malheur ne frappe pas toujours les victimes innocentes. Souvent le Mal est la réponse à une faute commise, à la transgression. Dans ce cas sa cause doit être recherchée du côté des victimes. Le texte n° 1 illustre particulièrement cet aspect de la question. Les victimes du malheur supportent la conséquence du défi qu'elles ont lancé. Et comme celui-ci touche des membres de la collectivité dont tous partagent les efforts, c'est l'ensemble du groupe qui est visé, du fait de l'action de quelques-uns. Ce que le groupe ne saurait tolérer s'il veut maintenir sa cohésion et ne pas éclater. Ce qui apparaît au premier regard comme une punition peut aussi être considéré dans le cadre d'une lecture sur le long terme comme un avertissement salutaire. Ce qui nous permet de supposer alors que le malheur dû au garou n'est pas irrémé28

diable car il peut être considéré comme un déclencheur qui permet aux hommes de reprendre collectivement la gestion de leur destin. Cette fameuse troisième fonction des morts, qui portent un œil vigilant sur la façon dont les hommes gèrent leurs biens et qui sont, selon les cas, nuisibles ou protecteurs, que nous retrouvons dans toutes les croyances liées aux phénomènes de hantise, s'exprime ici pleinement. La croyance aux loups-garous, en fixant le Mal, en permet une résolution collective qui s'inscrit bien sûr dans le cadre de sa lecture. C'est ainsi que les hommes peuvent être amenés à détruire l'adversaire (textes 1, 2, 3, 4) ou bien à s'y soumettre s'il apparaît que sa manifestation est de l'ordre de l'avertissement que l'on peut accepter car finalement négociable.

CONCLUSION

LE LOUP-GAROU: RÉFÉRENT CULTUREL POUR UNE APPRÉCIATION DES MUTATIONS SOCIALES
Si l'apparition du loup-garou dans une communauté pose le problème de son devenir parce qu'il se manifeste toujours dans une situation de crise à laquelle doivent répondre des mutations socio-économiques qu'il contrecarre, il interroge également, par contrecoup, la collectivité sur les raisons des crises et le sens de l'évolution qu'elle souhaite développer pour s'y adapter. Cet être maléfique présente deux aspects opposés mais complémentaires. En perturbant les œuvres de la collectivité humaine, il en garantit également la protection et l'ordre (incarné par Dieu ou «la bonne morale») en rappelant à l'ordre l'être humain qu'il ramène dans le «droit chemin» par les épreuves qu'il lui fait subir. Ceci ne se passe cependant pas sans heurts. Même s'ils craignent l'action des êtres maléfiques, les hommes n'admettent pas facilement de s'en laisser compter. Aussi n'hésitent-ils pas à s'armer pour lutter contre ceux qui, en première analyse, incarnent le mal et les empêchent d'agir à leur guise. 29

En ce sens le loup-garou agit comme un révélateur social qui peut orienter les stratégies socio-économiques et les sentiments d'appartenance qui leur sont liés. On assiste en effet dans la chasse au loup-garou à l'émergence d'une force supra-individuelle où l'intérêt général échappe aux consciences individuelles. L'unité territoriale figure la notion de solidarité, et l'aire de solidarité trouve son ciment dans la croyance partagée, ce qui va bien au-delà de la simple étendue territoriale. Celle-ci est cependant nécessaire car elle sert de référent commode pour circonscrire l'adversaire et figurer l'aire où il doit être cantonné: au-dehors. Le rituel de la traque du loup-garou fonctionne comme un exercice d'exorcisme collectif pour lever une menace qui pèse sur tous. Le massacre de l'animal infernal suppose l'unification sans faille des membres de la collectivité autour du problème central que pose la venue du monstre à combattre. Également, le massacre, de par la licence que permet l'anonymat de l'action, renforce la cohésion du rassemblement et en fait une réelle action collective où chacun trouve une place à sa mesure, de façon informelle, donc sans contrainte. Face à de tels enjeux, l'essentiel n'est plus de s'en tenir à «la personnalité réelle» de l'accusé qui scelle le rassemblement mais de considérer le sens que lui confère la collectivité. La croyance au loup-garou nous apprend alors que les mythes et les rites fonctionnent comme un discours unificateur dont le thème n'est pas arrêté définitivement, comme un thème qui est capable d'intégrer les préoccupations sociales des acteurs qui s'y réfèrent à un moment donné. Le loupgarou était au XVIesiècle un thème propice à l'édification de l'unité religieuse au travers d'un schéma spirituel à instaurer. En cette fin de Xxesiècle, il semble plutôt pointer son museau lorsqu'il est question des «conditions endogènes du changement socio-économique ».

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Notes
(1) Il est maintenant courant de voir des troupeaux de moutons dans la commune (et plus largement dans la région) là où se trouvaient auparavant des bovins, les récentes mesures sur les quotas laitiers ayant accéléré le processus de diversification de la production agricole. (2) Sur cette question voir Dominique Camus: Pouvoirs sorciers: enquête sur les pratiques actuelles de sorcellerie, Paris, Imago, 1988; et « L'ethnologie aux champs» pages 49 à 52 in Du folklore à l'ethnologie, Beltan, 1989. (3) Mares généralement consacrées au lavage du linge. (4) Sur la question du temps du magique, voir Dominique Camus Pouvoirs sorciers; enquêtes sur les pratiques actuelles de sorcellerie, Paris, Imago, 1988 et Paroles magiques, secrets de guérison: les leveurs de maux aujourd'hui, Paris, Imago, 1990. (5) Sur cette question voir Dominique Camus Pouvoirs sorciers: enquêtes sur les pratiques actuelles de sorcellerie, Paris, Imago, 1988.

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L'histoire utile
Moyens et risques d'une exploitation de l'histoire dans les centres historiques de la Toscane
Lucia Carle *

La Toscane constitue, au moins depuis deux siècles, une destination pour les «touristes ». Ce mot - chose connueétait appliqué déjà aux XVIIe et XVIIIesiècles aux voyageurs européens du nord, Français et Anglais pour la plupart, qui descendaient vers l'Italie en faisant des étapes obligées. Le «grand tour» a été considéré pendant plusieurs siècles comme un des moyens de formation des jeunes des classes élevées, qui faisaient le voyage Sbuvent accompagnés par un précepteur ou un maître. On s'arrêtait souvent en Toscane pour y apprendre l'italien, à l'université de Sienne, là où, disait-on, la langue était le mieux parlée. Le phénomène n'était pas isolé car, par exemple, Fynes Moryson, en 1594, décide de ne pas passer l'hiver en ville, à Sienne, car il y trouverait trop de gens qui parlent sa langue, et préfère donc séjourner à la campagne. Le phénomène prend aux XVIIIe et XIXesiècles une dimension importante. Selon des schémas désormais codifiés, les «touristes» suivent des itinéraires tracés, dont on connaît au départ les étapes, les rythmes et même les dépenses. On recherche des sensations précises, des émotions en quelque sorte « attendues». .. On compare avec les voyageurs les plus connus qui ont précédé, on note les différences et les similitudes.. . Certainement, les «touristes », déjà au XVIIIesiècle, ne passent pas inaperçus en Toscane... La chose serait d'ailleurs
* Chargée de recherche à l'Institut universitaire européen de Florence. 33

difficile, car il existe véritablement une économie qui se base sur leur existence. Le «touriste» arrive avec des adresses et des lettres de présentation. Même s'il loge dans une «locanda» ou une auberge ou s'il loue (comme il arrive souvent) un appartement meublé en ville, il fréquente la vie de la ville, il y séjourne plusieurs mois ou tout l'hiver. En 1840, selon A. Dumas «à Florence il n'y a que trois classes visibles: l'aristocratie, les étrangers et le peuple ». «A l'automne, vers l'époque où apparaissent les oiseaux de passage, des volées d'étrangers, Anglais, Russes et Français s'abattent sur Florence. Florence connaît cette époque: elle y fait entrer pêle-mêle, Français, Russes et Anglais, et jusqu'au

printemps elle les plume. » Et Dumas ne se prive pas de faire
un calcul exact: «Du mois de novembre au mois de mars, Florence compte un surcroît de population de dix mille personnes; or, que chacune de ces dix mille personnes dépense, toutes les vingt-quatre heures, trois piastres seulement, je cote au plus bas, trente mille piastres s'écoulent quotidiennement par la ville. Cela fait quelque chose comme cent quatre-vingt mille francs par jour; soixante mille personnes vivent là-dessus» (1). Dix mille personnes qui s'ajoutent pendant cinq mois à une population qui touche à l'époque les 107000 habitants (2). Les Florentins avaient l'habitude des étrangers et apparemment toute une partie de l'économie était fondée sur leur présence. Au fil des siècles, le mythe de la Toscane, lieu de plaisir et de beauté, s'est peu à peu construit, à différents niveaux, selon les personnes et les époques, car les descriptions de voyage vont du plaisir des beautés artistiques et du paysage à celui de la table et de la musique; sans oublier le sexe, les fêtes et la mode. Tout cela était vendable et tout cela a été abondamment vendu.

DES SIÈCLES D'HISTOIRE À VENDRE
L'étude des comportements contemporains en Toscane révèle des indices très forts d'attachement à ses racines et à des habitudes et des goûts qu'on définit comme «traditionnels ». Au point de vue économique, cela permet de continuer à plaire à bon nombre de touristes contemporains qui viennent toucher le mythe, avec des exigences différentes, mais toutes 34

assez codifiées. Une région et des habitants qui continuent à être attachés à leurs traditions et à leurs habitudes et qui vivent cela dans leur vie de tous les jours, voilà l'image qui se présente à un premier regard, même peu attentif. Pour essayer de s'intégrer dans ce genre de vie, des milliers d'étrangers, Italiens non toscans, Européens du nord et du centre, ont acheté - et continuent à le faire - des maisons dans les campagnes, mais aussi dans les vieux bourgs, ou dans les villes où les prix flambent déjà depuis un bon moment. Certaines agences travaillent exclusivement pour la Suisse, pour l'Allemagne ou pour la France... selon les régions. D'ailleurs, le phénomène prend pied ailleurs qu'en Toscane. Ici, non seulement il est massif mais il prend un air de déjà vu, et déjà vécu, qui contribue à brouiller les cartes. Pendant l'enquête qui a précédé la mise en route de la recherche «Identité urbaine en Toscane» - menée sous l'égide de l'Institut universitaire européen de Florence j'ai séjourné une semaine à dix jours dans treize villes de la région, toutes dans des provinces différentes. Cette enquête préalable, qui a duré six mois, a eu pour objectif la sélection de six villes sur lesquelles devait porter la véritable recherche. Chaque ville a été ensuite confiée à un chercheur (3). La Toscane est une des vingt régions italiennes administrées par un Conseil régional élu au suffrage direct, elle administre un budget qui provient des impôts et des subventions d'État. La Toscane est divisée en neuf provinces: Florence (qui est aussi chef-lieu de la région), Sienne, Lucques, Pise, Grosseto, Livourne, Massa et Carrare, Pistoia, Arezzo. Il s'agit de villes anciennes, qui remontent toutes au Moyen Age - sauf Livourne, bâtie à l'époque moderne. Souvent il s'agit d'anciennes capitales d'un État, car la région Toscane d'aujourd'hui ne correspond pas complètement à l'ancien état constitué par le grand-duché de Toscane, gouverné d'abord par la famille Médicis jusqu'en 1737, puis par la famille de Lorraine jusqu'à l'annexion en 1860 au royaume de Sardaigne, qui deviendra royaume d'Italie. Elle comprend aussi le duché de Massa et Carrare (annexé directement au royaume de Sardaigne en 1860); l'ancienne république de Lucques (duché depuis 1817), annexée au grand-duché de Toscane seulement en 1847; l'île d'Elbe, l'État de Piombino et l'État des Présides, confiés au Grand-Duc de Toscane par le traité de Vienne (9 juin 1815). En outre, une bonne partie de la Toscane, celle qui correspond grosso modo aux actuelles provinces de Sienne et de Grosseto, constituait la République de Sienne, donnée 35

par Philippe II d'Espagne (fils de Charles V vainqueur de la guerre de Sienne) en fief à Côme 1erde Médicis en 1557 ; mais elle a conservé une administration interne particulière jusqu'à la deuxième moitié du XVIIIesiècle. Si on oublie ce passé historique, il est difficile de comprendre la réalité de la Toscane d'aujourd'hui, sa complexité et ses différences internes. La Renaissance, et pour être précis «il Rinascimento », est considérée comme la période d'or de la Toscane. Elle commence presque un siècle avant les autres pays d'Europe, et notamment la France. C'est le «Quattrocento », ce siècle qui, de Toscane - et notamment de Florence - rayonne sur le reste de l'Europe, dont il va influencer les arts, les coutumes, les habitudes vestimentaires et alimentaires. Mais auparavant, Florence et d'autres villes toscanes avaient eu des périodes florissantes au Moyen Age, âge d'or des marchands et des banquiers qui parcouraient l'Europe. Florentins, Siennois, Lucquois avaient bâti des fortunes importantes et fondé les bases d'une qualité de vie qui était à l'époque un véritable privilège. Au XVIesiècle beaucoup de villes toscanes et presque tous les villages portaient la marque structurelle du Moyen Age. Les styles dominants étaient le roman et le gothique toscan; les matériaux utilisés, différentes sortes de pierres (comme la «pietra serena» de Florence, la pierre verte de Prato, le marbre blanc de Carrare,...), taillées ou pas, selon les zones, ou la brique en usage dans la région de Sienne. Dans les églises, des fresques et des tableaux de nombreux maîtres. La façon de vivre des habitants, la richesse de leurs vêtements et l'abondance de leur table, la beauté d'une campagne où l'agriculture est prospère et les récoltes abondantes, étonnent les voyageurs du XVIesiècle descendus dans la péninsule pour des raisons multiples. Et cet étonnement apparaît même dans les descriptions des guerres qui, comme la guerre de Sienne, étaient riches d'événements horribles et pénibles. Sur le chemin de Rome, but des pèlerinages de toute la chrétienté depuis le Moyen Age, on s'arrête en Toscane pour améliorer ses connaissances, apprendre la langue italienne (très utilisée en Europe à l'époque) et admirer. Les descriptions des voyageurs montrent bien qu'il existait des parcours «obligés» ou presque. Et souvent les voyageurs mesurent leurs émotions à celles de ceux qui les ont précédés, car ils connaissent dans la plupart des cas toute la littérature sur «le voyage en Italie ». 36

Aux XVIIeet XVIIIe siècles l'attention porte toute ou presque toute sur les beautés artistiques. On préfère les curiosités des collections grand-ducales du palais Pitti, ou l'enfilade des portraits des papes dans la cathédrale de Sienne à l'œuvre des grands maîtres du Moyen Age. Les palais, qui ont conservé leurs structures gothiques et romanes, semblent à quelques-uns franchement laids, et presque toujours décadents. On remarque (nous sommes entre la deuxième moitié du XVIIesiècle et la deuxième moitié du XVIIIe)le côté délabré, le manque de confort, la pauvreté: bref, la décadence. Le mot commence à s'imposer comme une constante, à être employé pour expliquer tout ce qu'on ne comprend pas. La peste de 1630 a frappé dur en Toscane. Et par la suite ce sont surtout «les malheurs» de cette terre qui sont décrits, à côté des beautés. Les beautés admirées sont, sur trois siècles et plus, toujours les mêmes. Au niveau local, il y a ici et là quelques infractions aux règles, certaines choses qui s'ajoutent à la liste préparée avant le voyage, mais il y a d'abord ce qu'il faut «absolument» voir, quitte à décrire sa propre déception. L'itinéraire est toujours le même: de la côte - on débarque à Livourne, on visite peut-être Pise - on arrive à Florence, et ensuite, à travers le Chianti, à Sienne. Ici, deux possibilités s'offrent aux voyageurs: descendre à Rome par la «Francigena» ou «Cassia », en traversant les anciens territoires de la République de Sienne, jusqu'à la frontière avec les États du pape, ou passer par l'Ombrie, et Pérouse, de l'autre côté de la botte italienne. Si par contre on arrive en Toscane par voie de terre, on traverse les Apennins, en arrivant par Bologne. Selon la longueur prévue du voyage, le voyageur s'arrête longtemps dans une ville, y passe même une saison, et il visite alors les alentours. C'est la raison pour laquelle nous possédons maintes descriptions de Florence et de Sienne, et beaucoup aussi de Lucques, Pise, Livourne... toutes étapes obligées. Au XIXe siècle le voyage en Italie a un caractère très organisé. Ainsi, en 1829, Stendhal, en proposant des variantes et en renseignant sur les prix, donne aussi des précisions sur la longueur des trajets, les conforts des relais, les prix des bateaux. .. Avant de partir, on pouvait par exemple choisir entre «prendre la malle-poste jusqu'à Belfort et Bâle» en passant par la Suisse (12 francs) ; ou la malle-poste jusqu'à Lyon ou Grenoble, ou même Draguignan, et passer par le Mont Cenis ; ou, «si l'on veut éviter les montagnes et entrer en Italie par le beau chemin en corniche, chef-d'œuvre de 37

M. de Chabrol », préférer la route qui est «de beaucoup la plus longue» mais qui côtoie «la plus jolie mer du monde ». La diligence qui conduit de Lausanne à Domodossola est «excellente », et le conducteur «un homme parfait », qui traverse le Simplon trois fois par semaine. «Il est beaucoup plus sûr de passer la montagne dans la diligence que dans sa propre calèche ». Au village du Simplon, du côté italien, on trouve «une des meilleures auberges d'Europe », tenue par un Lyonnais. De Domodossola à Baveno (12 francs) et de l'auberge à l'Isola Bella, 20 minutes de barque. On peut se reposer. Ensuite, quatre heures de bateau pour Sesto Calende et cinq heures de vélocifère (voiture publique rapide) pour Milan... On peut tout prévoir ou presque. On sait qu'il faut trois jours et demi pour les quarante lieues qui séparent Bologne de Milan et deux jours et 20 francs pour les 122lieues entre Bologne et Florence; quatre ou cinq jours enfin pour arriver à Rome. Dans la «vettura» on peut trouver «mauvaise compagnie» de Milan à Bologne et « assez bonne compagnie» de Bologne à Florence... etc. (4). Les Toscans de la fin du XIxe siècle ne s'étonnent point des voyageurs; de leur langue différente; de leur façon de s'habiller... même pas de leurs caprices. Évidemment, dans les villes les plus fréquentées toute une économie profite de ce tourisme; le voyageur le sait et le devine, toujours prêt à se défendre des ruses et des combines, auxquelles il s'attend car la littérature qui a préparé son voyage en cite beaucoup d'exemples. Les routes se sont considérablement améliorées et sont même citées parfois comme exemplaires. Cela permet de «découvrir» des beautés moins connues, ou moins décrites. Le climat culturel et politique général favorise l'attention au Moyen Age (en Toscane, l'âge d'or des libertés communales, avant le début de la servitude à l'étranger qui débuterait à l'âge moderne). Les rivalités entre les Italiens de l'époque, cause de cette servitude, sont proposées comme exemples à éviter: l'idée de l'État national, qui traverse tout le XIXe,a bonne presse parmi les élites toscanes, qui fourniront nombre de sénateurs et de députés au nouvel État. Les XVIIeet XVIIIesiècles sont vite gommés comme période de décadence: somme d'erreurs à éviter; trou noir dans un passé de splendeur qui commence avec l'Empire romain; avertissement pour les générations qui sont en train de bâtir une Italie finalement unifiée. Le gommage est parfois concret: on détruit ce qui «dénature» le paysage médiéval toscan. Ainsi, on détruit Santa Maria dei Lumi, une église entière qui falsifiait l'image de la ville 38

«médiévale» de San Gimignano, en train d'être restaurée. Au contraire de ce qu'on peut penser aujourd'hui, le XVIIeet le XVIIIesiècle avaient pas mal modifié l'aspect extérieur - façades, autels, fenêtres - sans trop toucher à l'urbanisme comme cela était arrivé ailleurs (à Turin ou à Rome par exemple). . L'opération «gommage» débute au XIXemais se poursuit jusqu'à nos jours, avec des conséquences importantes. La vision du XVIIeet du XVIIIecomme décadents est entrée dans la pensée collective. On n'a pas tout détruit mais on a effacé de la mémoire, ou on a caché. Car le baroque est «lourd» à côté des formes pures du roman et du gothique toscan. Signes de cette attitude, les travaux scientifiques sur le Moyen Age se sont multipliés, beaucoup plus nombreux que ceux sur l'époque moderne. Et pourtant les archives sont aussi riches à cette époque qu'à la précédente. On arrive parfois à des phénomènes de faux historiques. Des petites villes entreprennent des travaux de restauration tout en grattant les surfaces enduites et peintes de leurs maisons et de leurs palais, considérées comme une défiguration de leur origine médiévale. Les guides touristiques proposent une dimension vulgarisée de cette vision, en soulignant l'aspect médiéval et rien que l'aspect médiéval. L'identification baroque = laid est largement partagée. C'est seulement en 1990 que Sienne a dédié une exposition au peintre Beccafumi et ouvert, restaurées, les beautés de l'église du collège Tolomei. C'est seulement en 1980 que la Toscane a dédié toute une série d'expositions aux Médicis; et depuis quelques années, l'attention pour le XVIe,le XVIIe et le XVIIIe siècle se fait plus vive, surtout dans le milieu universitaire. Mais pour le tourisme de masse c'est autre chose.

UN PATRIMOINE FACILE A EXPLOITER ET DIFFICILE A VIVRE
La Toscane vend surtout son histoire et c'est le Moyen Age qui se vend le mieux et le plus largement possible. Cela se voit, même dans l'exploitation des ressources non strictement «culturelles» comme le tourisme thermal ou le tourisme gastronomique. C'est dans les villes et les villages de la côte méditerranéenne qu'il apparaît le plus contradictoire de 39

proposer un tourisme de plage, vécu dans des lieux complètement remaniés et souvent sans beaucoup de soucis de sauvegarde du contexte originel, tout en exploitant un passé historique et moyenâgeux de surcroît. De quelle façon les caractéristiques «historiques» sontelles proposées et exploitées? Trois caractéristiques principales apparaissent: la proposition et l'utilisation d'itinéraires standards; l'utilisation des monuments et des musées; le contexte du folklore et de la CUlsme. De façon conventionnelle la Toscane se veut partagée en «centres majeurs» et «centres mineurs» (<< centri maggiori» et «centri minori»). Cette distinction peut sembler ambiguë: plus ou moins grands mais aussi plus ou moins importants, car «maggiore» et «minore» supposent un jugement de valeur et pas seulement de grandeur. Les «centres majeurs» sont les villes, les grandes villes: Florence, Sienne, Pise, Arezzo, Lucques. Parmi les «centres mineurs»: San Gimignano, Volterra, Pienza, Montalcino... Les centres «majeurs» sont les plus visitéset les centres « mineurs» se plaignent parfois d'être oubliés dans les plans de la programmation régionale. Le tourisme de masse suit des itinéraires standards avec des étapes presque obligées, comme à Florence, le Dôme, la place de la Seigneurie, quelques tableaux aux Uffizi (Galerie des Offices), les jardins de Boboli et le palais Pitti en passant par le Ponte Vecchio..., le David de Michel-Ange. Aussi, parmi les centres concernés par ce type de tourisme, des villes comme Arezzo ou Lucques viennent après Florence et Sienne. Prenons quelques exemples de séjours touristiques. La ville de Lucques (87577 habitants au début de 1988) accueille en juillet un maximum de touristes séjournant plus de 24 heures (18430). Sur l'année, la moyenne mensuelle est de 14160 séjours. Mais, toujours en juillet, le nombre de touristes séjournant à Florence (421299 habitants) atteint 582068, et 171600 à Pise (103527 habitants), alors que Sienne (59 225 habitants) reçoit en août 78684 visiteurs de longue durée. Dans ces trois villes, séjourne une moyenne mensuelle de touristes égale aux 117 % de la population résidente pour Florence, aux 74 % pour Pise, et aux 82 % pour Sienne. Et ces chiffres ne tiennent pas compte du tourisme de passage qui est particulièrement important, compte tenu de la proximité des villes toscanes entre elles(5). Cette présence massive, qui intéresse surtout le centre historique où les difficultés de circulation et le manque 40

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